The Plot to Change America, Mike Gonzalez – extrait du compte-rendu de Michèle Tribalat

Avec son accord, nous reproduisons ci-dessous des extraits d’un texte de notre amie démographe Michèle Tribalat présentant sur son blog (micheletribalat.fr) un livre de Mike Gonzalez, The Plot to Change America (Encounter Books, 2020), pas encore traduit en français.  Ancien journaliste, d’origine cubaine, Mike Gonzalez est chercheur à The Heritage Fondation (think-tank conservateur-libéral). Selon lui, l’élite identitariste américaine pousse dangereusement à la création de groupes veillant à la reconnaissance de leur identitéplus ou moins fictives et développant la culture du grief en s’appuyant sur l’expérience noire américaine.

H&L

La création des Hispaniques

En 1967, Julian Samora co-fondait le Conseil du Sud-Ouest de La Raza (littéralement la race), qui devint national en 1973 (National Council of La Raza). Son but était de marier différents groupes parlant espagnol afin d’implanter des politiques identitaristes dans l’éducation, l’entreprise et le gouvernement. Pour lui, l’assimilation était le sommet de la fausse conscience. Samora, qui occupait des fonctions importantes dans les universités, fut nommé au Comité consultatif sur la population d’origine espagnole du Census Bureau pour la préparation du recensement de 1980, le premier à inclure des catégories panethniques. Sauf lors du recensement de 1930, les Mexicains-Américains avaient toujours été classés comme Blancs. Si, à l’instar des Juifs, ils subissaient des discriminations et une ségrégation, ils se voyaient différemment des Noirs et cherchaient plutôt à devenir des Américains comme les autres. Mais, après la mobilisation de La Raza, beaucoup d’Américains ont commencé à voir les Hispaniques comme une «race» [au sens américain du mot, NDLR] à part.

Petit à petit, prit forme un groupe ethnique fondé sur la victimisation et exigeant des mesures de justice compensatoire, malgré la résistance de Cubains.

(…) En 1976, une loi définit ce qu’était un Hispanique (seule loi raciale de l’histoire des États-Unis) non à partir de la «race» ou la langue mais de la victimisation. À cette époque, le Census Bureau, qui n’était pas alors acquis à l’opportunité de créer un large groupe ethnique hispanique, défendait l’assimilation et était satisfait des catégories objectives (pays de naissance et celui des parents), que le directeur de La Raza voulait voir disparaître. Finalement la bureaucratie jeta l’éponge et céda en 1977. Les catégories impératives pour l’application des droits civiques à tous les niveaux du gouvernement dont l’Equal Employment Opportunity Commision (EEOC) furent: Blancs, Noirs, Hispaniques, Asiatiques, Indiens et natifs d’Alaska.

(…)

Le paradoxe asiatique

C’est Yuji Ichiola, un étudiant marxiste diplômé de Berkeley qui créa l’expression “Asian-American” en 1966 et fonda l’Asian American Political Alliance (AAPA) qui joua un rôle fondamental dans la création d’un groupe panasiatique. Tous ceux qui cherchèrent à créer un collectif panethnique asiatique dans les années 1960 étaient des marxistes durs endoctrinés par les Black Panthers. Regrouper les Chinois, Japonais, Coréens… rejoints plus tard par les Indiens et les Pakistanais, suit la même logique que la création des Hispaniques: fabriquer une base permettant de réclamer une restitution pour les injustices passées. Les activistes chinois, les Red Gards, eux-aussi se comparèrent aux Noirs afin de créer une identité asiatique-américaine rejetant l’assimilation et de consolider un groupe racial. À Berkeley, Lilian Fabros, une activiste du Front de libération du Tiers Monde, joua un rôle crucial dans l’introduction de la catégorie Asian dans le recensement et fut membre fondateur du Advisory Committee on Asian and Pacific American Population pour le recensement de 1980.

Les Asiatiques-Américains ne forment pas non plus un groupe homogène. La nouvelle génération de Chinois et d’Indiens (citoyens de l’Inde), qui constitue le gros des troupes, s’est volontiers assimilée et les plus éduqués d’entre eux se joignent volontiers à l’élite «woke» dans le «white bashing», ce qui leur donne l’impression d’en être. Mais l’affirmative action a créé une incitation à s’organiser en groupe panasiatique. Les Indiens, qui avaient peur d’être assimilés à des Noirs ou à des Hispaniques, voulaient le beurre et l’argent du beurre: être classés comme une minorité, sans se voir accolé le bas statut social d’un groupe indésirable, alors qu’ils détiennent le plus haut revenu médian par ménage, double du revenu médian de l’ensemble des ménages américains.

Mais c’est maintenant que la farce tourne au tragique, au moins pour les enfants d’origine chinoise, coréenne et indienne. Leur succès scolaire les désavantage alors que leurs parents ont réussi grâce à leurs efforts personnels et leurs usages culturels. Et Harvard pratique aujourd’hui avec eux plus ou moins ce qu’il faisait avec les Juifs dans les années 1920. Mais, en 2017, un groupe d’étudiants asiatiques a porté plainte via l’association SFFA (Students for Fair Admission). Ils ont fait appel après que le tribunal de Boston a donné raison à Harvard, considérant qu’Harvard ne cherchait pas intentionnellement à donner un avantage à d’autres groupes et que, de toute façon, c’était provisoire pour obtenir la diversité sur le campus.

(…)

Échec de justesse de la création de la catégorie MENA (Middle-East and North Africa)

Deux mois avant la présidentielle de 2016, l’Office of Management and Budget (OMB) proposa de créer, pour le recensement de 2020, une nouvelle catégorie ethnique regroupant Arabes et Perses, pourtant catégorisés comme Blancs depuis 1909, et de faire des Hispaniques/Latinos un groupe racial. Les descendants d’origine arabe ou perse ont pourtant plutôt bien réussi et ne demandent rien de tel. Mais, pour les activistes, c’est un enjeu de pouvoir politique que l’assimilation contrarie.

Linda Sarsour [activiste américaine, ancienne directrice de l’Arab American Association of New York,NDLR] était opposée à ce qu’on puisse se déclarer MENA (Middle East and North Africa) et Blanc en même temps, car cela nuirait à l’attribution de fonds publics spécifiques. Mais la réunion de l’Office of Management and Budget montra qu’il n’y avait pas que des coureurs de subventions et de places, mais aussi des professeurs de la théorie critique et des études identitaristes dont le but premier était de transformer l’Amérique et de détruire toute perspective de melting pot. Linda Sarsour et d’autres voulaient «déblanchir» deux millions d’Américains, au nom d’une idéologie qui encourage la dépendance aux subventions gouvernementales.

Roberto Ramirez, directeur du Census Bureau, était plutôt favorable à cette innovation déclarant que, certes l’identité MENA n’existait pas encore, mais que rien n’existait avant d’avoir été créé. Finalement, il fit marche arrière en 2018.

Mais succès pour faire des femmes une classe d’opprimés

C’est aussi une élite néo-marxiste et postmoderniste cherchant à transformer l’Amérique qui milita, derrière Kate Millet, pour faire des femmes une classe opprimée. Pour Millet et ses adeptes, les femmes n’étaient pas seulement une classe opprimée, mais LA classe opprimée dans la guerre des classes. Millet créa en 1966 la NOW (National Organization for Women) visant l’élimination des discriminations et ne se priva pas de dresser des analogies avec les Noirs et les autres catégories officielles. La NOW obtint en 1971 que les femmes fussent ajoutées à la liste des minorités nécessitant une action. Elle gagna, comme les autres (La Raza…), avec peu de membres et peu de connexions avec la base.

Mais la 3ème vague féministe qui arrive avec les années Clinton va remettre en cause les acquis en contestant l’existence même d’un sexe biologique. L’idée que le sexe et le genre sont des constructions sociales ont miné l’idée d’une identité féminine. L’addition, dans certaines villes, des entreprises dirigées par des LGBTQ au Supplier Diversity Program, réduit les avantages qui revenaient aux autres. Le discours selon lequel tout est socialement construit a mis les femmes dans une position difficile, notamment sur la chirurgie du changement de sexe. Judith Butler y est par exemple opposée parce que cette chirurgie suppose un optimum du corps. Idem pour le mariage homosexuel qui conforterait l’hétéronormativité. Comme la nécessité de faire la révolution est toujours là, Mike Gonzalez s’attend à ce que le prochain combat porte sur le polyamour.

Les fondations marxistes des politiques identitaristes

Les penseurs qui ont théorisé la manière de prendre le pouvoir subrepticement par des moyens culturels proviennent des deux pays dans lesquels la révolution marxiste a échoué et qui se sont tournés vers le fascisme. La notion gramscienne d’hégémonie culturelle a été essentielle à la progression de la gauche américaine. Si la lutte des classes est internationale, elle doit prendre des déguisements nationaux pour renverser tout le système occidental. L’École de Francfort a attiré des psychanalystes tels qu’Eric Fromm et Willhem Reich et opéré une synthèse entre le marxisme et le freudisme. Nombre de ses membres quittèrent l’Allemagne nazie pour l’Amérique et leur influence se fit sentir dès les années 1940, notamment via l’industrie du cinéma. Ils montrèrent un mépris pour l’Américain moyen qui rappelle celui des élites urbaines et académiques d’aujourd’hui pour l’Amérique profonde.

Contrairement à beaucoup d’autres, Marcuse, l’ancien assistant de Max Horkheimer, est resté aux États-Unis après la guerre, pendant laquelle il avait fait un court passage à l’OSS, et a enseigné dans diverses universités (Harvard, Columbia, Californie…). Il devint, dans les années 1950 et 1960, «le gourou de la nouvelle gauche». L’Homme unidimensionnel (1964) s’est vendu à 100 000 exemplaires en 5 ans aux Etats-Unis. L’influence de Marcuse sur les étudiants se retrouve chez les enseignants d’aujourd’hui. Sa protégée, Angela Davis, qui fit de la prison au début des années 1970 pour son rôle dans le meurtre d’un juge et reçut le prix Lénine de l’Allemagne de l’Est, est aujourd’hui un professeur émérite de l’Université de Californie Santa Cruz. Elle reste un guide pour des milliers d’Américains.

Les postmodernistes des années 1970 et 1980 partagent beaucoup de dogmes avec l’École de Francfort, mais dans un langage un peu différent. En 1998, Alan Sokal et Jean Bricmont définissaient le postmodernisme comme «un courant intellectuel caractérisé par un rejet plus ou moins explicite de la tradition rationaliste des Lumières, par des discours théoriques déconnectés de tout empirisme et par un relativisme cognitif et culturel qui ne voit dans la science qu’une “narration”, un “mythe” ou une construction sociale parmi d’autres» (p. 144). Kimberlé Crenshaw, avec son concept d’intersectionnalité, peut se féliciter d’avoir porter le postmodernisme de la théorie à la pratique.

Pour Mike Gonzalez, l’implication communiste ne fait aucun doute, comme en témoignent les propos de Robert Shrank, ancien communiste et responsable du programme de la Fondation Ford dans les années 1970 et 1980, selon lesquels la Fondation était mue par un anticapitalisme tenu secret. De même, Saul Alinski déclara dans Playboy en 1972: «celui qui vous dit qu’il était engagé dans les causes progressistes de cette époque et n’a jamais travaillé avec les rouges est un sacré menteur» (p. 149).

(…)

Mike Gonzalez voit dans cette victimisation généralisée, non seulement un grand malheur pour l’éducation des enfants, mais aussi une justification pratique à une intervention toujours plus grande de l’État, au détriment des droits. On retrouve ici la thèse de Christopher Caldwell. Ainsi, la Constitution, pointilleuse sur les clauses d’égalité de traitement, doit être ignorée parce que le racisme est structurel [selon les partisans de ces thèses] (…)

Autre droit mis à mal, le droit de propriété, marotte des marxistes. Mais c’est le concept même de droits qui est attaqué. Le déni des droits naturels qui fondent le pays n’est pas qu’une question théorique, écrit Mike Gonzalez. Il a des conséquences dans la vie réelle réduisant la liberté individuelle, notamment sur les campus où les idées conservatrices sont éliminées. (…)

13 Juin 2021


[Compte-rendu] Le Cheval Rouge, Eugenio Corti – par Pierre Rigoulot

Qu’on nous permette, dans un blog d’actualité, de parler du Cheval rouge d’Eugenio Corti, un livre de près de 40 ans. Il fut publié en Italie en 1983. Les éditions L’Age d’homme en proposaient une version française en 1996. Puis plus rien, si ce n’est la disparition de l’Âge d’homme. C’est seulement en 2019 que les éditions suisses Noir sur Blanc, dirigées par Vera Michalski, ont proposé une nouvelle édition de ce pavé. Un pavé en effet, de 1400 pages mais surtout un pavé dans notre mare mémorielle. C’est une lecture nouvelle de la dernière guerre que propose aux Français le lanceur du pavé, Eugenio Corti ; le prisme italien décentre le récit sur la Grèce, l’Albanie, la Libye, plus que l’Angleterre ou la France, et même sur le « front de l’Est », non pour quelques centaines de Waffen SS français au destin marginal, mais bien pour des centaines de milliers de soldats envoyés par le Duce aux côtés des forces allemandes, roumaines, espagnoles et croates.

Photo Vanda Corti ©

Il y eut aussi en Italie des volontaires qui, comme l’auteur, s’interrogeaient sur ce que pouvait être une société sans Dieu et voulurent la voir de plus près. Ils la virent, de très près et même de trop près. Les combats furent terribles. Les souffrances inouïes. Les dizaines de milliers d’Italiens faits prisonniers par les Soviétiques purent voir concrètement, de leurs yeux, l’inhumanité du régime soviétique, sa cruauté, l’inefficacité de sa bureaucratie dès lors qu’il s’agissait de faire vivre convenablement des individus. Le lecteur ne sort pas indemne de ces scènes de cannibalisme ou d’exécutions en série. Le Cheval rouge est une des figures de l’Apocalypse de Saint-Jean, et en effet, quelque chose comme la mise à mort d’un monde ancien, antérieur à l’Union soviétique, est donné à voir…Mais les Italiens purent voir aussi sur place les flammèches de la Résistance au totalitarisme : le sens de la fraternité parmi les paysannes, par exemple, et le sens de la beauté parmi les intellectuels. L’Apocalypse, n’est pas seulement terrible. C’est le salut qui s’annonce. Le livre d’Eugenio Corti, qui parcourt l’avant-guerre mussolinienne et la reconstruction économique et politique de l’après-guerre, est aussi le livre de l’Espérance, de l’Amour, dont on peut croire qu’il pourra triompher, et du Respect des Individus. La foi de Corti en un ordre voulu par Dieu et en des valeurs sacrées s’oppose à la pantomime des fascistes et au Mal absolu que véhiculent les nazis et les communistes, quelle que soit les fables dont ils se gargarisent.

Le Cheval rouge n’est pourtant pas un roman didactique et simple. Il touche à l’attachement amical, familial, régional. Il touche à la psychologie des hommes et des femmes, à leur fragilité, à leurs dépendances comme à leur liberté. La vie dans sa complexité est toujours présente dans cette vaste fresque, la vie où s’incarnent le Bien et le Mal dans des figures, des partis, des projets politiques et même économiques. Eugenio Corti n’a sans doute pas le lyrisme de Tolstoi. Et pourtant le lecteur n’est pas choqué par la comparaison faite de son livre avec Guerre et Paix. Il y a même dans la défense de la vision chrétienne du monde par Corti un sens des nuances et une conscience des difficultés de son incarnation, que Tolstoi avait réglés dans ses dernières oeuvres de manière ô combien plus simpliste. Le Mal, Corti le désigne et l’affronte. Le Bien, plus difficile à cerner, il nous le fait seulement sentir, dans un contexte qui n’échappe jamais tout à fait à l’imperfection et à la tragédie.

Tout le monde comprend aujourd’hui qu’il est aussi question, tout au long de ce roman, des démocraties libérales et du danger totalitaire qui les menacent. L’ouvrage a beau avoir quarante ans : il est d’une totale actualité.

Pierre Rigoulot

10 Juin 2021


Un excellent article du Point : Comment naît une dictature sanguinaire?

Nous remercions notre ami Pierre Druez, de Bruxelles, d’avoir attiré notre attention sur un article remarquable touchant à la Chine, à la Révolution culturelle et plus largement au totalitarisme communiste.

Il a été écrit par David Adler, un écrivain américain du Connecticut, pour Quillette, un journal australien en ligne qui promeut le libre-échange d’idées sur de nombreux sujets.Le Pointpubliechaque semaine la traduction d’un article paru dansQuillette qui rappelle cette fois quel remarquable analyste de la politique chinoise et en particulier de la « Révolution culturelle » fut Simon Leys (1935-2014) pourtant à moitié blacklisté à Parisdans les années 1960/1970 « pour la franchise de sa dénonciation du maoïsme et ses cinglantes critiques d’admirateurs français du Grand Timonier,à l’instar de Roland Barthes.« 

Conscients de ce que quelques extraits ne suffisent pas à rendre compte de la richesse de cet article, nous renvoyons avec insistance nos lecteurs à la lecture du Point et attendons avec impatience leurs réactions, notamment sur ce qui est affirmé de l’idéologie totalitaire.

H&L

« Ce que nous apporte Leys dans la compréhension de la Révolution culturelle, c’est de nous exposer qu’elle n’a pas tant été un événement spontané que le résultat d’un bras de fer entre Mao et le Comité central, où se trouvait Deng Xiaoping. Des années auparavant, le « Grand Bond en avant » de Mao s’était soldé par une famine dévastatrice, avec un bilan estimé entre 30 et 45 millions de morts. En réaction, Deng et le Comité central allaient obliger Mao à jouer un rôle essentiellement protocolaire, ou, selon l’expression chinoise, à « aller se reposer dans une voie de garage ». La révolution culturelle fut l’instrument de la vengeance de Mao. Au milieu du chaos qui s’ensuivit et du massacre de ses opposants par les Gardes rouges, Mao put reprendre le pouvoir ».

La lutte des classes était évidemment au cœur du maoïsme, mais Leys la qualifie de « grande mystification ». Si la chasse à la bourgeoisie occupait toute l’attention, il n’y avait plus de véritable bourgeoisie en Chine, dont la société ne comptait plus que le Parti et le Peuple. La bourgeoisie, race « pratiquement éteinte », écrit Leys, devait être inventée. Pour ce faire, la classe dirigeante est une bonne source d’approvisionnement, tant elle est « déchirée en permanence par une impitoyable lutte pour le pouvoir ; la clique victorieuse abandonne chaque fois ses collègues malchanceux à la fureur populaire, après les avoir préalablement affublés d’une identité “bourgeoise-capitaliste”. Elle fait ainsi d’une pierre deux coups: elle se débarrasse de ses rivaux, et elle fournit un exutoire au mécontentement des masses ». 

« La compréhension par Leys de la dynamique du régime lui est venue de ses propres observations, mais aussi des écrits de Laszlo Ladany, père jésuite hongrois et sinologue basé à Hong Kong. Dans la recension d’un livre de Ladany pour la New York Review of Books en 1990, Leys écrit : «Un régime communiste est construit sur une triple fondation : la dialectique, le pouvoir du parti et la police secrète, mais dans son appareillage idéologique, le marxisme n’est qu’une option ». Pourtant, Mao ajoute une innovation théorique, prise très au sérieux par Leys : Mao a explicitement vilipendé le concept d’une humanité universelle ; là où le tyran soviétique n’a fait que mettre l’inhumanité en pratique, Mao lui a donné un fondement théorique, en énonçant l’idée – sans équivalent dans aucun autre pays communiste au monde – que seul le prolétariat serait en pleine possession de la nature humaine.

1 er commentaire :

Ce texte est passionnant et éclairant de bout en bout

je me permets juste de contester le privilège accordé à Mao d’avoir théorisé le refus d’une humanité universelle.

“Reste que Mao ajoute une innovation théorique, prise très au sérieux par Leys: Mao a explicitement vilipendé le concept d’une humanité universelle; là où le tyran soviétique n’a fait que mettre l’inhumanité en pratique, Mao lui a donné un fondement théorique, en énonçant l’idée – sans équivalent dans aucun autre pays communiste au monde – que seul le prolétariat serait en pleine possession de la nature humaine.”

Le délit récent, de crime contre l’humanité, désigne le comportement et la croyance qu’il n’existe pas une humanité universelle incluant d’une façon inconditionnelle tous les êtres humains.

On sait que le refus de l’universalité du genre humain fut affirmé par le nazisme, qui traitait ses ennemis en nuisibles, comme le faisait aussi le système communiste lors des grands procès.

Quant à Marx, son acte inaugural ( on pourrait presque parler de son péché originel) fut de faire disparaître la devise universaliste de la Ligue des Justes « Tous les hommes sont frères« , par l’appel à la lutte sans merci et sans la moindre considération humaine des prolétaires contre les bourgeois, sans trace que ces deux camps appartiendraient en quoi que ce soit à la même humanité.

On trouvait déjà dans les articles antérieurs de Marx l’affirmation selon laquelle le prolétariat, parce qu’il est privé de toute humanité, est le seul à représenter entièrement l’humanité à venir.

Le manichéisme absolu qui caractérise l’idée marxiste de la lutte des classes ne laisse rien de commun entre les ennemis.

Cette idée d’une humanité universelle n’a d’ailleurs rien d’un postulat universellement admis, pas plus que ne le sont les droits de l’homme présents dans la Déclaration universelle des droits de l’homme.

L’universalité de l’espèce humaine, et l’existence d’un Droit naturel, sacré et inviolable, qui en découle, est une conviction fragile.

André Senik

2e commentaire :

Merci cher André pour ton rappel, très pertinent et très utile, quant aux antériorités  : Marx précéda Hitler et Staline, Hitler et Staline précédèrent Mao.

Ce qui m’intéresse dans la démarche de Leys, c’est son insistance sur le fait que le modèle totalitaire peut servir à toutes sortes d’idéologies prégnantes.

Pour ma part, ma conviction est que, après la mort de Mao, le PCC de Deng a, sans l’avouer, discrètement et progressivement, basculé de l’idéologie marxiste-léniniste à une toute autre idéologie, le nationalisme-antidémocratisme. Et que cela n’a pas perturbé la permanence du régime totalitaire maintenu par le PCC. Le basculement d’idéologie n’a pas fait de remous importants dans le PCC et il n’a pas non plus suscité de réaction significative de la population chinoise qui semble s’être contentée d’enregistrer que le Parti lui remplaçait un manuel de catéchisme par un autre.

Au total, un régime totalitaire a besoin d’une idéologie, il n’est pas emprisonné par son idéologie initiale.

Dominique Duel

3e commentaire :

André dit : « Je me permets juste de contester le privilège accordé à Mao d’avoir théorisé le refus d’une humanité universelle. »

J’ai eu la même réaction.

Il dit aussi : « Le manichéisme absolu qui caractérise l’idée marxiste de la lutte des classes ne laisse rien de commun entre les ennemis. »

Je plussoie.

On ne peut accepter le totalitarisme, le pouvoir total de certains sur les autres que via une dichotomie fondamentale. C’est pire que du manichéisme. Les mauvais ne sont pas que mauvais. Ils sont déshumanisés. Et même moins que des animaux ou des objets envers lesquels on peut éprouver, à la rigueur, des sentiment « humains ».

Ce ne doit JAMAIS  être le cas envers les ennemis « de classe ».  La compassion, la pitié, la charité et la bonté ne sont que des « sentiments petits-bourgeois » à prohiber.

Les Khmers rouges sont exemplaires à cet égard. Avant d’être conditionnés par l’idéologie, la plupart étaient des gens normaux. Ponchaud (relisez sonCambodge année zéro) a ainsi vu des adolescents gentils et sensibles métamorphosés en machines à tuer sans état d’âme.

J’ai entendu d’anciens tortionnaires khmers rouges ne pas manifester la moindre culpabilité : leurs victimes, à leur yeux, n’étaient pas des gens, c’était des « réactionnaires  » etc. , au mieux, des pourritures à éliminer, des insectes nuisibles, les épurations successives sont des campagnes de désinfection.  

Un ennemi de classe n’est pas une personne.

Si les ennemis de classe n’existent pas on les invente, comme les paysans riches dans les zones occupées par Mao avant 1949. Les moins pauvres étaient érigés en ennemis de classe à éradiquer. Les autres étaient incités à les haïr, à applaudir ou à participer à leurs supplices.

Pour tout un chacun, rien n’est plus motivant que de disposer de supports de projection sur lesquels on se débarrasse de tout ce qu’on ne supporte pas,  ou mal,  en nous et qu’on dénie naturellement dans les sociétés civilisées, comme les pulsions de meurtre par exemple !

En éliminant les personnes désignées comme ennemis de classe on peut avoir  réellement l’impression de se purifier et de participer à la purification de l’humanité et à la progression de sa marche vers l’avenir radieux.

En ce qui concerne la Chine, et d’après mes informations, certes lacunaires, le marxisme, avec Xi, y est plus enseigné que jamais . Tous les membres du Parti subissent une formation continue et, régulièrement, il sont soumis à des contrôles quant à la correction de leur pensée marxiste-léniniste à la sauce Mao et Xi. 

Il n’y a pas, je crois,  basculement d’idéologie, il n’y a qu’adaptation du marxisme-léninisme aux temps nouveaux.

Par ailleurs mettre nazisme et communisme sur le même plan dans le pot totalitaire commun me semble et m’a toujours semblé abusif.

Les régimes communistes malgré leurs différences et leurs évolutions sont toujours fondés sur l’idéologie marxiste délirante et pathogène appliquée par un Parti-Etat structuré hiérarchiquement rigoureusement et disposant sur les gens d’une concentration de pouvoirs sans équivalent dans l’Histoire. 

Le nazisme n’a sévi que dans un seul pays dans un contexte historique très particulier et pendant seulement 6 ans de paix et 6 ans de guerre. Il a été définitivement éradiqué en 1945. 

Le nazisme est toujours, presque partout, quotidiennement, érigé en incarnation du mal. Le communisme sévit depuis 1917, a généré plus de dégâts humains et  plus de victimes que l’addition du nazisme, du fascisme et des deux guerres mondiales ; et il fait tous les jours de nouveaux ravages. Tout cela est encore sous-enseigné, sous-médiatisé, et même souvent nié.

La surreprésentation du nazisme en tant que mal absolu dans l’enseignement, les médias et les productions culturelles n’est pas innocente de la part de ceux qui haïssent la démocratie sociale-libérale, affublée de l’étiquette capitaliste ; même quand ils ne sont pas marxistes, les haineux viscéraux  ont besoin de supports de projection coupables des inégalités, injustices, violences et dont l’élimination serait censée apporter paix, égalité, fraternité et paradis terrestre !

Cette illusion résulte aussi d’une ignorance de l’histoire factuelle globale et du refus ou rejet de  la nature humaine avec toutes ses composantes – inéliminables sauf à éliminer l’humain lui-même !

Le communisme est beaucoup  plus totalitaire que  ne le fut le nazisme. C’est la vie de chacun dans tous ses aspects qui est malmenée. Il existait des libertés de circulation, d’information, d’expression,  d’association, de création, … , en régime nazi impensables dans le moins répressif des régimes communistes. Si on y était ni opposant politique, ni membre d’une minorité persécutée ou assassinée, on pouvait y mener une vie normale, ce qui est impossible en régime communiste

En ce qui concerne l’article, bravo! C’est une synthèse quasi parfaite et en sus au style clair et agréable !

Je ne trouve vraiment rien à critiquer, … et pourtant je cherche toujours à critiquer !

Pierre Druez

(crédit photo: Mao Zedong in 1959 (cropped) – Search results for « mao » – Wikimedia Commons)

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10 Juin 2021


Entretien avec Galia Ackerman, directrice de rédaction de Desk Russie

H&L Chère Galia, vous venez avec quelques amis de lancer Desk Russie. Pourquoi?

GA Nous avions depuis longtemps le projet d’un site consacré à la politique russe, intérieure et extérieure, à la société russe, à sa culture. Une petite équipe s’est constituée autour de ce projet – le trio porteur comprenant Nicolas Tenzer, Nathalie Nougayrède et moi – sans grands moyens mais avec l’idée que si nous proposions des textes de qualité, nous pourrions sans doute trouver des fonds plus tard. Nous n’avions pas les moyens matériels et humains, pour le moment, de créer un site de poids mais nous pouvions au moins créer une newsletter bimensuelle, dont l’utilité nous semble indéniable à un an des élections présidentielles françaises. Nous nous attendons en effet à une politique russe active en France afin de privilégier les candidats qui prôneront une politique plus amicale de la France envers la Russie, un peu comme cela s’est fait aux Etats-Unis…Nous sommes tous bénévoles, mais bien décidés non seulement à dénoncer la politique de Poutine, mais aussi à favoriser la compréhension de ce qu’est le régime de Poutine et le danger qu’il représente pour les démocraties libérales. Cela manque en Europe. Bref, il s’agit de contenir l’influence du régime russe qui passe par le biais de gens comme Schroeder, Thierry Mariani, François Fillon, Karin Kneissl en Europe, et de faire comprendre sa nature

H&L Et vous avez un écho favorable?

GA Oui, certainement. On frôle déjà le millier d’abonnés! Il faut dire que c’est très simple. Pour s’abonner, il suffit d’aller sur le site desk-russie.eu. C’est gratuit. Les textes que nous publions sont rédigés ou traduits en français, mais nous commencerons très bientôt de publier certains de nos textes en anglais.

H&L Et vous comptez aussi toucher la population russe?

GA Pourquoi pas? Certains sites russes d’opposition ont l’intention de commencer à traduire nos articles. Mais l’essentiel est d’informer le public français. Il s’agit d’éclairer l’opinion publique française et francophone sur ce qui se passe en Russie et sur la politique étrangère russe. Malgré toute la répression, Internet marche encore en Russie et ceux qui veulent être informés, sans se fier à la propagande officielle, ont les moyens de le faire.

H&L Les Russes vivent-ils donc dans un cadre informatif différent de celui des Chinois où tout est fait pour former une nouvelle conception du monde ? La question est importante pour les démocraties libérales : elles n’auraient pas alors à adopter la même attitude envers la Russie, dirigée par un quasi-dictateur qui flatte l’orgueil national de la population russe qu’envers la Chine, soumise à un système de parti unique se référant au seul marxisme-léninisme, certes « à la chinoise »!

GA D’où la possibilité d’enfoncer un coin entre les deux alliés hostiles aux démocraties libérales ? Je vous arrête tout de suite : je pense qu’est trop tard. La Russie de Poutine s’est mise à la remorque de la propagande chinoise. On n’y hésite pas à reprendre par exemple la propagande démente de la Chine sur les Ouighours. Vous savez : non, il n’y a pas de camps mais des écoles de rééducation présentées comme des modèles pédagogiques. Outre le bonheur des Ouighours, on parle en ce moment à la télévision russe du centenaire du PC chinois, de l’avenir radieux que les Chinois peuvent espérer sous l’impulsion du Parti communiste qui parachève l’œuvre positive des empereurs pendant les siècles précédents. La Chine et le Russie se sont mises d’accord pour diffuser mutuellement leurs propagandes. Mais l’accord se réalise en fait à l’avantage de la Chine qui ne passe pas tout ce que les Russes leur demandent, loin de là. Certes le régime russe diffère du régime chinois mais je crois que ses dirigeants regrettent de ne pas avoir suivi la voie chinoise après Tiananmen et d’avoir été tentés par la voie occidentale ; ainsi les élites auraient pu s’enrichir plus sûrement en maintenant le contrôle du Parti. D’ailleurs, les amendements constitutionnels récents adoptés en Russie vont dans ce sens. La Russie n’est pas encore totalitaire, mais elle avance dans ce sens. Elle n’est pas comme la Chine, mais son modèle est chinois. C’est pourquoi, je le répète, il est trop tard pour tenter de rapprocher l’Occident et la Russie. Un « reset » est possible de la part de Biden, encore faudrait-il que la Russie y réponde positivement. Or la Russie est entrée dans une phase de militarisation à outrance. On y fête l’apparition de nouveaux armements, on salue le jour des Gardes-Frontières, celui des services secrets, celui de la police. Ce rapprochement avec le monde communiste chinois, on s’en rendra compte bientôt, j’en suis sûr, avec de nouvelles mesures sociales que le régime de Poutine sera obligé de prendre et la place plus grande qu’il va accorder aux idées et aux partis de gauche.

9 Juin 2021


Mein Kampf et le Manifeste du parti communiste

Le Mein Kampf d’Adolphe Hitler vient d’être édité  chez Fayard, encadré par un énorme appareil critique justifié par le sous-titre :  Historiciser le mal.

Cette publication est nécessaire à la connaissance éclairée de l’Histoire d’une partie du XXe siècle. 

Le livre que j’ai publié en 2015 sur le Manifeste du parti communiste de Karl Marx porte la même idée dans son titre  : Le Manifeste du parti communiste aux yeux de l’Histoire

Tout semble opposer ces deux manifestes, excepté le fait indiscuté qu’ils furent respectivement les évangiles des deux totalitarismes qui ont plongé le XX e siècle dans les pires horreurs.

Certes, tout oppose la rhétorique de ces deux appels concurrents au combat total contre la démocratie libérale : le style de Marx est éblouissant de concision, de logique argumentative, et de maîtrise sophistique, quand celui de Hitler est d’une lecture rebutante sur le plan formel aussi bien qu’intellectuel.

Mais on a cru que la différence radicale entre ces deux appels à une révolution totale et violente tenait au fait que le texte de Marx incarnait l’idéal du Bien, et celui de Hitler l’idéal du Mal.

La lecture du Manifeste de Marx, confronté à ses effets effroyables dans l’Histoire, nous révèle que la différence la plus forte avec Mein Kampf se situe en réalité dans ce que les lecteurs des deux textes ont lu et qui les a galvanisés

Les nazis séduits par Mein Kampf ont compris exactement ce à quoi le texte les invitait : il appelait les Allemands à se considérer comme victimisés, à se venger de leurs ennemis, et à devenir les maitres en écrasant impitoyablement les races inférieures, la mission de la race supérieure lui venant de l’ordre qui règne dans la nature, de même que la mission du prolétariat lui vient du sens de l’Histoire universelle.

Les dizaines de millions de lecteurs séduits par le Manifeste du parti communiste, qui fut le best-seller mondial à égalité avec la Bible, crurent sincèrement que la révolution communiste programmée par ce texte flamboyant allait venger les prolétaires et les damnés de la terre grâce à la dictature du prolétariat, guidé par son Parti, par son État et par sa doctrine. Ils ont cru que cette dictature totale exercée par la terreur au nom et au profit des éternels dominés instaurerait la liberté, l’égalité, la fraternité, la justice sociale et le triomphe des Lumières.

Quel est le résultat actuel de cette lecture éblouie et non critique du Manifeste du parti communiste  ?

Alors que le Mein Kampfde Hitler est considéré à juste titre dans le monde libre comme porteur d’un monstrueux anti-humanisme à visage découvert, le Manifeste du parti communiste de Marx continue d’y être admiré comme porteur d’un idéal parfaitement humaniste. Aussi humaniste dans ses idéaux et ses intentions que sa mise en pratique dans l’histoire fut monstrueusement anti-humaniste.

Ce que m’a révélé l’étude dégrisée de l’œuvre de Marx, c’est qu’elle ne défend jamais ni l’idéal de liberté, ni celui d’égalité, ni celui de fraternité, et encore moins la liberté de l‘esprit. 

Le seul idéal que Marx a toujours réaffirmé, car il y en a un, qui tient lieu du souverain bien auquel tout doit être subordonné et même sacrifié, cet impératif catégorique unique a été le développement maximum des forces humaines sociales.

Plus précisément, ce que l’étude critique du Manifeste du parti communiste fait apparaître, c’est que son programme conduisait directement à l’avenir qui fut le sien, partout où il fut fidèlement appliqué, c’est-à-dire sur un tiers du globe.

J’ai moi-même fait partie jadis des millions d’admirateurs abusés par la lecture du Manifeste du parti communiste. J’ai fait partie de ces millions de gens qui ne voulurent pas comprendre ce qui était pourtant écrit en toutes lettres dans la conclusion duManifeste : 

« Les communistes ne s’abaissent pas à dissimuler leurs opinions et leurs projets. Ils proclament ouvertement que leurs buts ne peuvent être atteints que par le renversement violent de tout l’ordre sociétal passé. Que les classes dirigeantes tremblent à l’idée d’une révolution communiste ! Les prolétaires n’ont rien à y perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à y gagner. Prolétaires de tous les pays unissez-vous »!

Maintenant qu’on connait et qu’on reconnait les conséquences dans l’Histoire de cet appel à la guerre totale contre la démocratie libérale, il est utile d’en comprendre la source idéologique et de la juger sans plus de complaisance que pour Mein Kampf.

André Senik

(crédit photo : Mein kampf + Pif !!! | bixentro | Flickr)

6 Juin 2021


Bon week-end à Montargis !

Chers lecteurs du blog, j’aimerais vous raconter mon dernier week-end. Vous levez les yeux au ciel? Vous pensez que je déraille? Et que je confonds Histoire & Liberté et un office de tourisme? Pas du tout ! Après une visite de la faïencerie de Gien ( c’est très beau et très cher ou : c’est très cher mais très beau), ma copine et moi, avons voulu passer à Montargis, où est née Mme Guyon, une mystique du XVIIe siècle, ville qui regroupe aujourd’hui près de 70 000 habitants et qui s’est rendue récemment célèbre par quelques outrances. D’aucuns par exemple la présentent modestement comme « la Venise du Gâtinais »; d’autres, en l’occurrence le maire, Benoît Digeon (LR), ont jugé tranquillement le 25 novembre dernier qu’Emmanuel Macron était « le pire président qu’ait connu la France »…Mais je m’égare : revenons aux rues de la vieille ville et à la promenade au détour de laquelle nous sommes tombés sur un très inattendu « Musée historique de l’amitié franco-chinoise! ». Habiles, les camarades chinois. Ils ne se contentent pas de rappeler qu’au début du XX siècle, plus précisément vers 1920, de jeunes Chinois, appelés plus tard à la célébrité, sont venus travailler dans la fameuse usine Hutchinson. Il y avait là Deng Xiaoping, Chou Enlai, Liu Chaoqi et Li Lisan, tous présents sur les photos exposées. Les spécialistes s’étonneront de ce que soient présentés de manière respectueuse, comme le sont tous les autres, des gens que Mao a laissé persécuter ou mourir dans un cul de basse fosse. Habituellement, ce n’est pas le genre de la maison. Mais c’est ainsi : tous, apprend-on, travaillaient, enrichissaient leur expérience, fondaient des associations de jeunes communistes et accédaient ainsi, non pas au nirvana, n’exagérons rien, mais à la connaissance objective, guidés par le marxisme-léninisme.

Pessimiste, on peut en conclure que décidément, les communistes chinois sont partout et diffusent ouvertement leur propagande jusque dans une petite ville française. Un peu plus optimiste, on peut en conclure aussi – car nous étions seuls dans ce petit musée de trois étages – que les Montargois (je crois que c’est comme cela qu’on dit), semblent donc assez insensibles aux louanges faites à la vision communiste et chinoise des choses. Ils doivent avoir quand même quelques amis en ville : en reprenant le train, nous nous sommes laissés dire que la place devant la gare portait le nom de « Place Deng Xiao Ping ». Oui, celui qui a fait massacrer des milliers d’étudiants et d’ouvriers à Tien an men en 1989…

Benoît Villiers

5 Juin 2021


Reconnaissance par Emmanuel Macron à Kigali, capitale du Rwanda, de la part de responsabilité de la France dans le génocide des Tutsis en 1994

Dans cet acte qui engage la France, le mot » reconnaissance » est le plus significatif, le plus juste aussi, et il doit être salué comme tel.

Il doit être salué par ceux, c’est mon cas, qui estiment que la reconnaissance par un pays de la vérité historique sur une page sombre de son histoire est une raison d’admirer le pays qui en est capable.

Je rappelle que bien des Juifs étrangers choisirent de s’installer en France par admiration pour la façon dont la France avait finalement reconnu l’innocence de Dreyfus.

De même, bien des Juifs français se sentirent pleinement réintégrés dans leur pays grâce au discours de Chirac qui reconnut officiellement la responsabilité de la France dans les exclusions, les persécutions et les crimes du régime de Vichy. Voici ce qu’écrivit Marthe Robert, grande spécialiste de Freud et de Kafka, en soutien à la demande de reconnaissance adressée (en vain) au Président Mitterand en 1992 par une pétition parue dans Le Monde :

« A l’occasion du cinquantenaire de la rafle du Vel’d’Hiv’, le président de la République s’honorerait en disant solennellement, avec la haute autorité que lui confère sa fonction, que l’Etat français a eu sa part dans les crimes dits avec raison contre l’humanité. il se peut que tout de suite après les années sombres, la nécessité de relever un pays défait, profondément démoralisé, ait conduit le général de Gaulle à cette forme de falsification que nous déplorons encore aujourd’hui .. Mais depuis longtemps, l’argument ne tient plus : ni de l’extérieur ni de l’intérieur, la République n’est plus menacée, il est vraiment temps de dire enfin la vérité . Non qu’on puisse l’offrir en réparation aux victimes et à leurs descendants, ce crime est irréparable. Mais l’exprimer publiquement, par la voix la plus autorisée, ce serait d’abord pour nous faire oeuvre de salubrité

La reconnaissance est un acte de vérité qui met fin à un refoulement, à un déni, ou à une forme de négationnisme à l’égard de faits historiques objectivement établis par les historiens.

Ce qu’a fait Chirac en 1995 était un acte de reconnaissance permettant à tous les Français se partager un même jugement et une mémoire commune.

Ce que Emmanuel Macron vient de faire au Rwanda est du même ordre.

Ceux qui placent la défense du passé et de l’avenir de la France dans le refoulement, le déni ou le révisionnisme doivent être affrontés au nom de la véritable grandeur de la France.

L’idée de la reconnaissance d’une vérité objectivement établie par les historiens peut être aussi opposée, s’agissant des rapports entre la France et l’Algérie, à une démarche d’auto-accusation unilatérale, au nom d’une vérité tronquée de la partie française.

La reconnaissance de la vérité établie par les historiens sera pour moi une ligne de clivage lors des élections.

Comme le sera l’attitude envers la Chine, la Russie, la Turquie, l’Iran et l’islamisme conquérant.

À discuter si besoin est.

André Senik, le 31/05/2021

(Crédit photo : President Kagame and President Macron, Press Conference, 2018 | Flickr)

Réponse de Pierre Druez

Bravo pour la reconnaissance par la France de sa responsabilité dans le dernier massacre entre Tutsis et Hutus.

Plus généralement, la référence à la réalité historique factuelle proportionnée et replacée dans son contexte fait de plus en plus défaut dans le monde médiatique, académique, culturel et politique.

La Chine, la Russie, le monde musulman, les nationalistes, les gens qui haïssent l’Occident (notamment via l’emploi du mot « capitalisme » au lieu du mot « démocratie » et, notamment, de la liberté d’expression qu’elle implique)  s’appuient sur cette méconnaissance et accentuent la mésinformation dans le sens de l’accentuation de la détérioration de l’image mentale collective dominante de l’Occident dans le monde.

Ce qui génère à la fois l’ignorance et la honte de notre identité et de notre histoire !

Ce qui pose délicat problème, c’est que, comme l’écrit André Senik, la reconnaissance de la responsabilité historique est unilatérale.

On peine à imaginer une reconnaissance équivalente par exemple par les Arabes d’une traite génocidaire de plus de 1000 ans à laquelle a mis (presque) fin la colonisation.  De même l’esclavage intra-africain, l’esclavage des blancs par les Ottomans, l’impérialisme sanguinaire japonais, les autogénocides communistes, les conditions de la « libération » par les troupes soviétiques de l’Europe de l’Est,… 

A quand un Nuremberg au centuple pour juger les Hun Sen, Castro, Kim, anciens du KGB, et autres cadres du PCC ? 

A quand un acte de contrition public des Arabes, Ottomans et dirigeants africains ?

Dans quelques siècles peut-être…

La relance et l’amélioration de l’enseignement de l’histoire factuelle et des différences fondamentales entre systèmes politico-informatifs couvrant et ayant couvert la planète me semble être la condition incontournable d’un coup d’arrêt à l’accentuation croissante des distorsions entre réalité sociale-historique et représentations mentales collectives de ladite réalité. 

Amitié

Pierre Druez

31 Mai 2021


Brèves de blog 6

1- Martinez, si tu continues…

En 2018, la CGT avait laissé à la CFDT la place de premier syndicat de France. Aujourd’hui, elle a moins de 600 000 adhérents (contre 2,5 millions il y a 50 ans). La centrale syndicale a suivi l’effondrement du PCF; et ses dissensions, comme son absence de contre-propositions, reflètent celles des différentes tendances de l’extrême gauche qui surveillent de près un secrétaire général, Philippe Martinez, de plus en plus contesté.

2- Contre la désinformation anti occidentale

Le ministre britannique des Affaires étrangères, Dominic Raab, veut mettre en place un mécanisme pour lutter contre la désinformation chinoise ou russe.

Une enveloppe de huit millions de livres sterling (9,2 millions d’euros) sera notamment accordée au service international de la BBC pour lutter contre cette désinformation.

3- Adios, Pablo !

Le parti populiste espagnol Podemos ( « Nous pouvons ») vient d’être totalement défait aux élections régionales madrilènes (7,2 % des voix et 10 des 136 sièges). Son n°1 Pablo Iglesias, qui avait quitté une vice-présidence du gouvernement espagnol surtout honorifique pour mieux marquer son engagement dans ces élections régionales, se retire de la politique.

Podemos a été affaibli par le départ d’Iñigo Errejon, par un scandale sur le train de vie du « candidat des pauvres », et par une alliance de plus en plus difficile avec la gauche traditionnelle. Provoquant de vives polémiques, Iglesias contestait la qualité voire l’existence de la démocratie espagnole, demandait l’abolition de la monarchie et comparait l’ancien président de Catalogne, Carles Puigdemont, aux exilés républicains de la guerre civile.

4- Coup d’arrêt démographique en Chine

La fin de « la politique de l’enfant unique » mise en place en 1979 n’a pas eu l’effet escompté. Le taux de naissances (pour 1 000 habitants), qui avait atteint 12,95 en 2016, n’a cessé ensuite de diminuer pour atteindre 10,49 en 2019, soit un taux de fécondité de 1,3 enfant par femme.

Selon une étude publiée par la revue The Lancet en septembre 2020, la population chinoise passerait de 1,4 milliard actuellement à 732 millions en 2100.

Le pourcentage de Chinois âgés de 15 à 59 ans, et donc en âge de travailler, est ainsi passé de 70,14 % en 2010 à 63,35 % en 2020. Les plus de 65 ans représentaient 7 % de la population en 2000 mais plus de 12 % aujourd’hui et sans doute environ 30 % en 2050.

La priorité des autorités est, pour l’instant, de retarder l’âge de la retraite. Celui-ci est actuellement de 60 ans pour les hommes, de 55 ans pour les femmes, mais souvent de 50 ans pour les cols bleus. Mais à l’avenir, comment un nombre de plus en plus restreints de travailleurs assureront-ils une vie décente pour leurs aînés ?

5- Des espions chinois à l’aéroport de Liège?

L’aéroport de Liège pourrait-il devenir un nid d’espions chinois ? Ce n’est pas exclu selon le ministre fédéral de la Justice belge : des agents des services de renseignement de Pékin pourraient avoir accès « aux zones sensibles » de l’aéroport de Bierset. Alibaba veut en effet faire de Liège l’un de ses principaux points d’attache en Europe. Or, une entreprise comme Alibaba est tenue de coopérer avec les agences de renseignement chinoises et d’ouvrir des postes en leur sein à leurs agents.

Certes, les Européens ne sont pas totalement naïfs et la Commission européenne l’a récemment prouvé en refusant la ratification de l’accord d’investissement avec la Chine. Si l’on ne veut pas boycotter les entreprises chinoises, il faudra au moins les contrôler.

6- Desk Russie

Vendredi 21 mai, est paru le numéro 1 d’une nouvelle newsletter, Desk Russie. Au sommaire : le journal de prison de Navalny; Mariani en Russie; la menace d’une guerre russo-ukrainienne est-elle révolue ?; comment Poutine réécrit l’histoire ? etc

Animeront cette newsletter : Galia Ackerman, Nicolas Tenzer, Natalie Nougayrède, Françoise Thom, Sophie Shihab, Youlia Berezovskaïa, Natalia Kanevsky, Jean-Sylvestre Mongrenier.

7- Les partisans de Navalny bientôt interdits d’élections

Les députés russes ont adopté une loi visant à interdire aux membres d’une organisation dite « extrémiste » de se présenter aux législatives, cette mesure visant en fait le mouvement de l’opposant emprisonné Alexeï Navalny.

Le prochain scrutin de septembre s’annonce délicat pour le parti au pouvoir « Russie Unie », devenu impopulaire sur fond de lassitude des électeurs, de stagnation économique, de scandales de corruption, et cela malgré la popularité toujours réelle du président Vladimir Poutine.

Un procès pour qualifier d’extrémistes le « Fonds de lutte contre la corruption » (FBK) et les bureaux régionaux d’Alexeï Navalny a commencé dans le même temps à Moscou.

Si 293 députés ont voté en faveur du texte, 45 s’y sont opposés et le vote a été marqué par les critiques de certains députés du Parti communiste et de Russie Juste, dont les positions sont pourtant généralement conformes aux volontés du Kremlin.

Selon le bureau du procureur, les organisations de Navalny cherchent à « déstabiliser la situation sociale et sociopolitique » en Russie « sous couvert de slogans libéraux ».

La liste des organisations extrémistes tenue par le ministre russe de la Justice comprend une trentaine de groupes, allant des Témoins de Jéhovah à des groupes néo-nazis ou jihadistes.

8- Six étudiants de Nampo (Corée du Nord) envoyés dans un camp

Kim Jong-un déclarait il y a quelques semaines, à la sixième Conférence des secrétaires de cellule du Parti: “Nous devons aborder le problème de la culture des jeunes comme étant l’affaire du Parti, une affaire qui concerne la révolution et une question de vie et de mort pour le pays et son peuple. Nous ne pouvons plus longtemps nous aveugler sur le sujet et nous ne devons épargner aucun effort pour le résoudre ».

Aussitôt dit, aussitôt fait : le 14 mai, les autorités nord-coréennes ont organisé un procès visant des étudiants qui avaient regardé clandestinement des films et des séries sud-coréennes.

Vrai ou faux, on ne sait. Le procureur les a accusés d’avoir regardé plus de 120 séries et films sud-coréens depuis l’an dernier! Pire, ils les avaient diffusé parmi leurs camarades.

Ils sont été condamnés chacun à cinq ans de camp.

9- Boycott du Centre Lagrange (Paris)

Un collectif de scientifiques, mathématiciens et informaticiens, appelle à refuser de travailler au sein du « Centre Lagrange », financé par Huawei, premier producteur mondial de smartphones et d’équipements pour réseaux de télécommunication. La participation de Huawei à la surveillance des Ouighours (données biométriques : ADN, empreintes digitales, scan de l’iris, type sanguin, collecte des données numériques et outils de reconnaissance faciale) est mise en cause par le collectif. Tous se disent prêts à travailler en collaboration avec les chercheurs chinois mais ajoutent que cela n’est pas possible actuellement vu le rôle joué par Huawei dans la répression au Xinjiang, et potentiellement partout en Chine. Parmi les signataires : Nicolas Bergeron, professeur à l’Ecole normale supérieure; Antoine Chambert-Loir, professeur, Université de Paris ; Isabelle Gallagher, professeure, Université de Paris, ENS de Paris ; Frédéric Hélein, professeur, Université de Paris ; Joël Merker, professeur, université Paris-Saclay ; Bertrand Rémy, professeur, Ecole polytechnique.

10- Appel à la délation

Dans le but d’empêcher le développement des informations sur le voisin du Sud, les autorités nord-coréennes ont récemment lancé un appel aux « bons citoyens » pour qu’ils dénoncent quiconque possède, transmet ou diffuse des informations « issues de la propagande ennemie ».

L’appel ne se contente pas de mentionner les tracts transmis par les groupes de transfuges (habituellement désignés comme « déchets humains »). Il concerne aussi les informations auxquelles peut avoir accès l’infime minorité accédant à internet .

Les informations acquises par l’écoute de radios et par les enregistrements de matériaux « impurs » ou « décadents » mais aussi ceux qui peuvent provenir du Parti, de l’Armée ou de l’Etat, sont susceptibles de donner lieu à signalement aux autorités. D’autres domaines moins officiels sont encore mentionnés comme le commerce illégal de pierres précieuses, le jeu, la prostitution et…les activités religieuses.

24 Mai 2021


Que se passe-t-il en Colombie ?

Depuis trois semaines, la situation reste assez confuse en Colombie. Les manifestations qui ont commencé le 28 avril avaient d’abord pour objectif de dénoncer la réforme fiscale proposée par le gouvernement du président Duque. Celui-ci a finalement décidé de la retirer pensant ainsi rétablir le calme dans le pays. Mais cela n’a pas suffi et les manifestations ont repris dans plusieurs villes. Il est vrai que la réforme était malvenue dans un pays déjà fortement affecté par de Covid 19.

La Colombie avait déjà connu des manifestations en novembre 2019 durant lesquelles les commentateurs et analystes politiques voyaient l’action de Gustavo Petro, ancien maire de Bogota, candidat malheureux aux élections présidentielles. On disait donc que ce qu’il n’avait pu obtenir par les urnes il voulait le prendre par la rue. Il est certain que toute l’opposition de gauche en Colombie est mobilisée contre le gouvernement et cherche à orienter, diriger voire récupérer les mouvements de protestations qui ont éclaté dans tout le pays : à Pereira, à Medellin, à Baranquilla, à Tunja, etc. A Bogota et à Cali, en particulier, les manifestations ont rapidement dégénéré en actes de vandalisme, saccages et pillages de nombreux supermarchés et magasins. Ces actes de délinquance s’expliquent aussi par la présence de nombreux Vénézuéliens sans travail qui ont préféré venir en Colombie plutôt que mourir de faim au Venezuela. Dans les rues de Bogota, dans les bus du Transmilenio, le système de transports de la ville, de nombreux Vénézuéliens survivent depuis quelques années par la mendicité. D’autres se sont associés aux bandes délinquantes de Colombie. En outre, l’arrivée massive de ces réfugiés vénézuéliens incluait aussi certains « terroristes » envoyés par Maduro. Il y a deux ans déjà, Diosdado Cabello, le numéro 2 du régime Vénézuélien, déclarait – et il l’a répété depuis – « que la Colombie allait connaitre des troubles qui iraient jusqu’au chaos pour renverser le gouvernement colombien ». Il est probable que des groupes se sont infiltrés dans les marches pour attaquer la police et saccager. A Cali, il y a eu des affrontements entre groupes de civils ; les indigènes qui soutiennent la grève ont bloqué les routes d’accès a la ville et vandalisé les voitures ; des civils fortement armés se sont opposés à leur entrée dans la ville. Cali a connu des problèmes d’approvisionnement en essence, aliments et médicaments et une augmentation des prix qui profitent, comme toujours a des spéculateurs au détriment des classes pauvres et sans ressources. Aux dernières nouvelles, le calme semble être revenu à Cali.

Le président Duque a engagé des négociations avec les différents comités de grève sans résultat décisif jusqu’à présent. Il a proposé le retrait de la reforme de la santé, un soutien économique pendant la pandémie et des mesures pour contrer la pauvreté et les inégalités. Duque, accompagné des ministres de l’économie et de l’éducation a rencontré 51 leaders étudiants, et offert la gratuité des frais de scolarité pour les étudiants les plus pauvres des universités publiques pendant le second semestre de l’année. Les manifestations continuent cependant. Les chiffres font état de 42 morts depuis le début mais aussi de 849 policiers blessés. On a dénombré 33.000 manifestants pour 44 rassemblements un jour de grève dans le pays.

On ne peut s’empêcher de se demander à qui profite le climat d’insurrection ainsi entretenu, en ayant en mémoire les manifestations qui avaient éclaté au Chili, au Pérou et en Equateur. Le 10 mai, le gouvernement colombien a déclaré « persona non grata » un fonctionnaire de l’ambassade de Cuba accrédité en Colombie pour « activités incompatibles avec les relations diplomatiques ».

Pour expliquer tous ces évènements, le jeune essayiste et politologue argentin Agustin Laje Arrigoni parle de « révolution moléculaire », idée théorisée par Felix Guattari dans le livre qui porte ce titre, publié en 1977 (réédité en 1980 puis en 2002). L’extrême gauche, en Amérique latine, a lu la traduction espagnole du livre en essayant de mettre en pratique cette idée d’une multiplication des luttes sociales qui surgissent de différents groupes avant de s’associer et de créer ainsi des mouvements de masse.

Nous sommes au-delà des schémas marxistes classiques comme le prophétisait Guattari.

Jacques Carbou

Le 20 mai 2021

(crédit photo : Manifestation Paris mai 2021 | Philippe Agnifili | Flickr)

23 Mai 2021


Quelles leçons tirer des élections en Espagne ?

Les élections de la Communauté Autonome de Madrid, le 4 mai, ont connu une participation historique. Invités à voter un jour de travail, plus de 76% d’électeurs madrilènes se sont déplacés pour donner la victoire à Isabel Diaz Ayuso ; avec 45% des votes, elle fait mieux que les trois formations de gauche réunies : 16,85% pour le PSOE (Parti socialiste espagnol) ; 17% Mas Madrid (formation d’extrême gauche, séparée de Podemos) ;7% Podemos (dirigé par Pablo Iglesias). Le parti de centre droit, Ciudadanos n’ayant recueilli que 5% des voix disparaît de la Communauté de Madrid. Le parti Vox, considéré comme d’extrême droite par la gauche et certains médias espagnols, obtient 13% des votes, gagne un siège supplémentaire et sera une force d’appoint pour Isabel Diaz Ayuso.

Pablo Iglesias qui avait quitté le gouvernement socialiste de Pedro Sanchez pour s’investir dans la campagne électorale de Madrid a décidé de quitter la politique – le parti Podemos et la politique institutionnelle, a-t-il précisé. Les Madrilènes ont sanctionné ses erreurs, qu’il n’a pas reconnues. Il avait fait de la campagne électorale une lutte contre le « fascisme » en polarisant le débat entre « eux et nous ». Mais le grand perdant est peut-être Pedro Sanchez qui avait déclaré que les élections pour la Communauté Autonome de Madrid constituaient un test pour le pays. Pour la première fois, le score du PSOE est inférieur à une autre formation de gauche. La débâcle du PSOE compromet le futur immédiat de Pedro Sanchez et son parti pourrait connaître une révolte interne.

Les Madrilènes ont préféré faire confiance à Isabel Diaz Ayuso, maire de Madrid et présidente de la Communauté Autonome grâce a son bilan positif pour Madrid. Sa gestion de la pandémie a démontré sa capacité à maintenir un équilibre entre la protection de la santé et l’économie. Elle a fait construire rapidement un hôpital de 1.000 lits pour les malades du Covid. Depuis le premier confinement instauré par le gouvernement de Pedro Sanchez, les bars, restaurants, musées, théâtres et salles de concerts n’ont pas été fermés.

Depuis octobre 2020, la capitale espagnole est la seule Communauté autonome espagnole, avec l’Andalousie, à avoir créé de l’emploi.

La gestion budgétaire a été maîtrisée : elle est la région qui a le moins augmenté sa dette publique et elle se situe à la troisième place des communautés autonomes les moins endettées.

Enfin, elle a réussi à diminuer la pression fiscale à Madrid en supprimant l’impôt sur les successions en 2006, l’impôt sur le patrimoine en 2008 et en baissant la part des impôts sur le revenu qui revient à la Communauté de Madrid, de 2007 à 2018.

Jacques Carbou (16 mai 2021)

(Crédit photo : Madrid, parlement | Maarten Sneep | Flickr)

18 Mai 2021