Le Mage du Kremlin, de Giuliano Da Empoli – Gallimard, 280 pages

La littérature peut être, parfois, un meilleur vecteur pour comprendre un contexte politique ou géopolitique qu’un essai historique.

C’est le cas du roman de Giuliano Da Empoli : Le Mage du Kremlin.

Le narrateur se passionne pour Evgueni Zamiatine, l’auteur de Nous. Celui qui avait compris que l’idéologie de Staline ne pouvait conduire à autre chose qu’au camp de concentration.

Il commence, autour de cet écrivain, une étrange conversation sur les réseaux sociaux avec un certain Nicolas Brandeis. Interlocuteur énigmatique qui n’écrit pas plus d’une phrase toutes les deux semaines.

Un jour, ils prennent rendez-vous. Le narrateur découvre que derrière Nicolas Brandeis se dissimule Vadim Baranov. D’abord metteur en scène, puis producteur d’émissions de télé-réalité, celui-ci devient, par le truchement de Boris Berezovsky, le spin doctor de Vladimir Poutine. Après deux décennies passées au plus proche du pouvoir, il vient de rendre son tablier pour se réfugier dans un cocon familial où seule sa fille revêt une importance.

Baranov se livre à un récit passionnant. Après la tragédie des années 90, lorsque la Russie se transforme en un immense supermarché, « la métropole des portables qui sonnaient pendant les représentations du Bolchoï et des fusils automatiques qui servaient à régler les comptes entre mafieux … » les Russes ne savent plus où est leur patrie. Poutine, lorsqu’il devient le nouveau maître du Kremlin, leur donne l’espoir qu’ils vont la retrouver. Ils reconnaissent  en lui un chef quand il a su laver l’affront de Bill Clinton qui s’était esclaffé devant les bévues de Boris Eltsine, lors de la signature d’un traité bilatéral. Ou encore après l’attentat terroriste de Moscou. Le « Tsar », comme l’appelle Baranov,  affirme alors à un journaliste qui l’interroge sur sa possible réplique : « Nous frapperons les terroristes où qu’ils se trouvent. S’ils sont dans un aéroport, nous frapperons l’aéroport, et s’ils sont aux chiottes, nous irons les tuer jusque dans les cabinets … ».

Nous découvrons le monde des oligarques maintenus en grâce tant qu’ils n’expriment pas la moindre opinion. Oligarque, ce terme étrange que l’on ne retrouve d’ailleurs qu’en Russie et qui les cantonne à leur sphère d’activité. Mikhail Khodorkovski ou Boris Berezovsky, pour ne citer qu’eux, en ont fait les frais. On n’imaginerait pas de voir un Murdoch ou un Bill Gates, menottés. 

Vadim Baranov nous révèle la volonté sans faille de Poutine. Rien ne peut le faire reculer. Preuve en est, le jour où il décide de passer le Nouvel An à Goudermes, en Tchétchénie et que les intempéries l’empêchent d’atterrir. Retourné à l’aéroport de décollage, il organise un convoi en jeep et retrouve ses soldats, somnolents et éberlués, en temps et en heure. Et son aptitude à comprendre et à jouer sur les faiblesses de ses homologues : mettre Angela Merkel en présence de son Labrador, alors qu’elle a une peur panique des chiens ou rappeler à Nicolas Sarkozy qu’il préside une petite France, face à une immense Russie lui apportent visiblement une certaine jouissance.

On comprend, qu’à nouveau, la Russie se cherche, perdue entre sa civilisation et la nôtre. Des personnages comme Limonov ou Zaldostanov, en rassemblant tous les égarés, tous ceux en quête de symboles qui incarnent la grandeur russe, éloignent la Russie de l’Occident et leur rappellent que la Russie et l’Ukraine sont une seule et même nation, que la Rus’ est leur source commune.

Et Poutine montre au monde, par sa politique et ses grands événements, comme les Jeux olympiques de Sotchi, que la Russie renaît de ses cendres avec son identité et le sentiment affirmé qu’elle a une vocation dans ce monde : celle de le remettre sur le droit chemin. Vague souvenir d’une Moscou, troisième Rome.

Giulano Da Empoli met en scène ce climat autour du « Tsar » où chacun apprend les règles du jeu, à dire les mots qu’il faut, à se conformer pour ne pas tomber dans un désamour qui lui serait fatal. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé à Vadim Baranov, son personnage le jour où, devenu transparent, aux yeux de Poutine, il s’est lui-même, éloigné du premier cercle auquel il est finalement toujours resté étranger.

Sa marginalité lui permet de prendre le recul nécessaire pour analyser la déviance autoritaire du régime de Poutine et de constater que le monde avec la puissance de ses ordinateurs confère aux algorithmes la place que l’humanité avait, en d’autre temps, accordé à Dieu.

Sabine Renault-Sablonière

J’ai lu attentivement le compte-rendu de lecture de Sabine. Je reste perplexe comme je le reste depuis que j’ai fini de lire « Le mage du Kremlin » il y a cinq mois environ.

Il est maintenant largement admis que derrière le personnage de Vadim Baranov, Giuliano da Empoli cache Vladislav Sourkov, celui qui devint le conseiller principal de Poutine autour de 2000 et qui a démissionné de son poste le 8 mai 2013, « pour raison personnelle ». De ce fait, on est très naturellement amené, comme je l’ai fait, à lire le livre de Da Empoli, non pas comme un roman mais comme une biographie officieuse de Vladislav Sourkov.

La lecture du livre révèle un personnage très intelligent mais aussi très cynique : Sourkov-Baranov entreprend de mettre son expertise en matière de manipulation au service du KGB et de Poutine. Il semble bien avoir joué un rôle majeur pour définir la stratégie machiavélique que Poutine a retenue tant dans sa politique intérieure que dans sa politique extérieure (Syrie et Ukraine en particulier). Sourkov-Baranov s’implique tellement dans sa fonction de conseiller qu’on est assez légitimement amené à lui imputer une part de responsabilité dans les agissements monstrueux que son employeur Poutine a commis successivement.

La biographie de Sourkov et l’itinéraire du supposé Baranov coïncident jusqu’à leur terme : ainsi, il est établi que Sourkov démissionne du Cabinet de Poutine le 8 mai 2013, peu après que Bérézovsky eut été assassiné le 23 mars 2013 tandis que, dans « le roman », Baranov démissionne peu après qu’il eut appris l’assassinat de Bérézovsky. (Sourkov avait exercé ses talents de manipulateur-stratège pour le compte de Bérézovsky avant de les exercer pour le compte de Poutine après 2000).

Au passage, on retient que cette démission résulte du seul scrupule éthique qui anime encore le personnage de Sourkov-Baranov : un principe de loyauté à ses employeurs successifs. Un principe moral qui est très limité et qui relève de la morale des milieux mafieux plutôt que de la morale générale

Par ailleurs, puisque Sourkov n’éprouve aucun remords pour sa collaboration avec Poutine, Da Empoli n’a jamais l’occasion de placer des remords dans la bouche de Baranov. Au total, du fait même qu’il a opté de présenter la biographie de Sourkov comme un roman, Giuliano da Empoli n’est jamais amené à nous délivrer, ni directement ni indirectement, quelque commentaire négatif qui serait relatif à son personnage de Baranov.

C’est sans doute pour cette raison que j’ai éprouvé un malaise important après avoir achevé la lecture de cette biographie. Le même malaise qui surviendrait si un historien nous livrait une somme biographique sur Hitler ou sur Staline en s’abstenant de délivrer tout commentaire défavorable à son personnage…Un parti-pris d’objectivité absolue qui laisserait aussi un gros sentiment de malaise.

Dans ces conditions, quelque part, je ne suis pas mécontent que le jury Goncourt ait finalement renoncé à attribuer son prix 2022 à Giuliano Da Empoli.

Antoine Brunet

Le Mage du Kremlin suscite décidément de nombreuses réactions  parmi nos amis. Nous publions ci-dessous la critique que Cécile Vaissié a donnée de cet ouvrage pour Desk Russie, l’excellente revue en ligne consacrée à l’actualité de la guerre russo-ukrainienne, Nous remercions chaleureusement Cécile de nous en avoir donné l’autorisation.

H&L

Les ambiguïtés gênantes dune « véritable histoire russe »

par Cécile Vaissié

Giuliano Da Empoli a été conseiller du ministre de la Culture italien entre 2006 et 2008, puis adjoint au maire de Florence et conseiller de Matteo Renzi, président du Conseil. En vingt-cinq ans, cet auteur, habitué à jongler entre culture et politique, a publié neuf essais en italien et trois en français, dont le très intéressant Les Ingénieurs du chaos, traduit en une douzaine de langues. Il y démontre que les nouvelles technologies, dont internet, ont bouleversé les règles du jeu politique et que l’utilisation de ces technologies explique en partie le succès des populistes en Italie, en Hongrie et en Grande-Bretagne, au Brésil et aux États-Unis. Il constate, en outre :

« Dans le monde de Donald Trump, de Boris Johnson et de Jair Bolsonaro, chaque jour porte sa gaffe, sa polémique, son coup d’éclat. […] Pourtant, derrière les apparences débridées du Carnaval populiste, se cache le travail acharné de dizaines de spin doctors, didéologues et, de plus en plus souvent, de scientifiques et dexperts en Big Data, sans lesquels les leaders populistes ne seraient jamais parvenus au pouvoir1»

Da Empoli analyse donc les parcours et les pratiques des conseillers en communication (spin doctors) des leaders populistes. Il explique que pour ces « nouveaux docteurs Folamour de la politique, le jeu ne consiste plus à unir les gens autour du plus petit dénominateur commun, mais, au contraire, à enflammer [grâce à Internet] les passions du plus grand nombre possible de groupuscules pour ensuite les additionner, même à leur insu. […] Pour conquérir une majorité, ils ne vont pas converger vers le centre, mais joindre les extrêmes2 ». Faisant exploser le clivage gauche-droite, ces spécialistes de la nouvelle communication politique attisent les colères et les indignations, cultivent les antagonismes entre « le peuple » et « les élites », s’appuient sur des fake news et des théories du complot.

Le premier roman de Giuliano Da Empoli était donc très attendu par ceux qui tentent d’analyser le fonctionnement actuel du Kremlin. En effet, le héros est censé être inspiré par Vladislav Sourkov, longtemps qualifié d’« éminence grise du Kremlin » : il a été, de 1999 à 2011, l’adjoint au président de l’Administration présidentielle (une structure extrêmement importante, mais qui n’est pas citée dans le roman), vice-Premier ministre de 2008 à 2013, puis conseiller de Poutine (2013-2020), et a joué un rôle clé dans la définition de certains concepts (« démocratie souveraine », « peuple profond »), la création de mouvements de jeunesse (les Nachi), les articulations idéologiques du régime poutinien, ainsi que le déclenchement de la guerre contre l’Ukraine. Une question s’impose, immédiate : puisque ce sujet paraît dans la continuité des Ingénieurs du chaos, pourquoi préférer écrire un roman plutôt qu’un essai ? Ce choix reflète-t-il la volonté de toucher un public plus large ? de masquer certaines méconnaissances ? de bénéficier d’une liberté plus grande pour imaginer, par exemple, les réflexions de son héros ou l’histoire d’amour avec la belle Ksenia qui « dégageait la beauté dune armée déployée en ordre de bataille » et qui « aurait mis le feu à une ville entière pour s’épargner un seul moment dennui » ? Discuter des atouts et des faiblesses de la littérature par rapport à certaines sciences humaines — l’histoire, les sciences politiques, la sociologie… — a déjà été fait mille fois. Dans ce cas précis, le choix du roman comme genre débouche sur un plaidoyer en faveur de Vladimir Poutine.

Le Mage du Kremlin repose, en effet, sur deux monologues à la première personne du singulier. Le premier narrateur, au tout début et à la fin, est un Occidental qui se rend en Russie et entend notamment y mener des recherches sur l’écrivain Evguéni Zamiatine, l’auteur de Nous, une dystopie qui, selon Da Empoli, annonce autant l’URSS totalitaire que l’époque actuelle, « le monde lisse, sans aspérités, des algorithmes ». C’est un point de vue. Le deuxième narrateur est le personnage inspiré par Sourkov, Vadim Baranov, qui, dans la fiction comme dans la réalité, a disparu de la scène publique. Ce deuxième narrateur a travaillé avec « le Tsar » Poutine, croisé les oligarques Boris Bérézovski et Mikhaïl Khodorkovski, Igor Setchine (et non Sechine), l’adjoint de Poutine, Evguéni Prigojine, le chef des « Wagners », le joueur d’échecs Garry Kasparov, ainsi que le chef des bikers, les « Loups de la nuit ». Les noms des écrivains Zamiatine, Limonov et Brodski sont cités, Sourkov étant le seul personnage important du roman à ne pas apparaître sous son nom réel. À peine une « Anastasia Tchekhova » est-elle aussi mentionnée, qui renvoie sans doute à la femme de lettres Tatiana Tolstaïa — dont le fils a travaillé pour Sourkov, comme le romancier ne le rappelle pas.

Ce recours à un pseudonyme envoie un signal : l’auteur garderait sa liberté dans ce qu’il fait dire à son héros, et une mention en exergue précise d’ailleurs que « ce roman est inspiré de faits et de personnages réels, à qui lauteur a prêté une vie privée et des propos imaginaires », même s’il s’agit d’« une véritable histoire russe ». Plusieurs détails donnés amènent néanmoins à voir dans « Vadia » une représentation de Sourkov, cette proximité ayant été systématiquement répétée dans la promotion du livre. Ainsi, « Vadia », conseiller du « Tsar », a une formation théâtrale et il a travaillé pour la chaîne de télévision ORT ; il crée des partis politiques, mais aussi la « nouvelle réalité » russe, et il écrit des récits sous pseudonyme. Il est d’ailleurs dommage que ceux-ci n’aient pas été utilisés, faute d’avoir été traduits, car le plus connu d’entre eux, Proche de zéro (Okolonolja), mis en scène au théâtre par Kirill Sérébrennikov, est extrêmement révélateur du fonctionnement des « élites » poutiniennes qui abuseraient de la cocaïne, baigneraient dans des flots de violence et penseraient pouvoir tout acheter. Or Proche de zéro n’est pas tant l’expression d’« une veine paradoxale dans la meilleure tradition russe », comme l’écrit Da Empoli, qu’un texte influencé par des romans, non seulement de Victor Pélévine et de Vladimir Sorokine, mais aussi de Frédéric Beigbeder et de Bret Easton Ellis. Une sorte de magma postmoderne.

« Vadia » fait venir le premier narrateur chez lui, dans un mystérieux manoir au milieu des bois, qui semble inspiré de contes fantastiques du XIXe siècle, et, au cœur d’une bibliothèque riche de milliers de volumes anciens, il lui raconte son histoire. Le choix de ce procédé n’est pas très heureux. En effet, ce monologue de presque 250 pages n’est pas rédigé dans un style oral et inclut divers dialogues, lorsque Baranov évoque des scènes du passé. Surtout, c’est donc par « Vadia », avec ses mots et ses perceptions, que sont racontées la vie politique russe des vingt-cinq dernières années et, plus particulièrement, l’ascension et la carrière de Poutine. Certes, de nombreux propos attribués au président russe dans cet interminable monologue semblent avoir réellement été prononcés par lui, mais ils ne font l’objet d’aucune critique, analyse ou simple distanciation. Dès lors, le roman de Da Empoli offre, de facto, une caisse de résonance, sans contestation, aux propos poutiniens et présente le président russe comme un héros positif, un peu intransigeant, certes, mais voulant le bien de son pays et de son peuple. L’écart entre les déclarations et les réalités, fondamental en Russie, n’est pas interrogé.

Un lecteur peu au fait des réalités russes peut ainsi déduire de ce texte que Poutine est un ascète qui commande de la kacha dans les restaurants luxueux, qui entendait lutter contre le pouvoir de l’argent, et qui considère que « celui qui est au service de l’État doit privilégier lintérêt public à tout autre, y compris le sien ». Poutine verrait les oligarques comme « ceux qui ont détruit l’État pendant dix ans, qui ont tout volé, qui ont mis larmée sur le pavé », et il aurait réellement souhaité reprendre « le contrôle des sources de richesse » du pays pour mettre « cette richesse au service des intérêts et de la grandeur du peuple russe, non pas de quelque gangster avec villa sur la Costa del Sol ». Parce qu’il aurait voulu reconstruire à la fois la Russie, son pouvoir et son armée, les militaires et lui seraient rapidement devenus « comme une famille au cœur dun incendie, tenue ensemble par lamour et lorgueil ».

En 2022, est-ce de cela que témoigne la conduite de l’armée russe en Ukraine ? Avec ses viols, ses assassinats, ses pillages, avec ses criminels recrutés comme soldats et le sous-équipement de ses troupes, avec les discours délirants des dirigeants sur la « guerre sainte », la dénazification et la dé-satanisation ? Et ce palais au luxe tapageur, montré dans le film d’Alexeï Navalny, serait celui d’un ascète, avec ses brosses à toilettes dorées coûtant 700 euros pièce ? Sans parler des proches de Poutine, qui, comme lui, se sont enrichis de façon tapageuse, toutes ces « élites » étant honteusement, outrageusement, insolemment corrompues, ainsi que Sourkov l’a d’ailleurs écrit dans Proche de zéro.

Le lecteur peu informé peut aussi croire ce qui est affirmé par « Vadia » — qui, au passage, admet avoir « toujours conspiré en faveur du pouvoir, jamais contre » : que la CIA, « le Département d’État américain »« les grandes fondations américaines » et « lOpen Society de George Soros » sont les « principaux soutiens de lopposition ukrainienne ». Que — c’est toujours « Vadia » qui s’exprime — les « rebelles » du Maïdan étaient « soutenus par les Américains », si bien que « la situation en Ukraine a dégénéré » et que « le candidat pro-américain a gagné, celui qui voulait faire entrer lUkraine à lOTAN » — il n’en était pourtant pas question en 2004. Cela aurait été « lassaut final à ce qui restait de la puissance russe », d’autant qu’en Géorgie aussi, une révolution avait porté au pouvoir « un espion de la CIA ». Certes, l’auteur pourra rétorquer que les propos cités sont ceux de son personnage, « Vadia », et que le pacte littéraire interdit de les considérer comme autre chose qu’une fiction. Mais, d’une part, aucun personnage ne contredit ces propos, et, d’autre part, ceux-ci sont à la base de la propagande pro-Kremlin qui se répand depuis des années en Russie et en Occident, et à laquelle ce roman, volens nolens, apporte sa pierre.

Le lecteur aura pu absorber d’autres affirmations douteuses, voire erronées, d’une importance politique variable, et notamment — la liste est loin d’être exhaustive — que Khodorkovski et « Vadia » se seraient disputé la belle Ksenia ; que « Vadia » est extrêmement cultivé (autour de Sourkov circulent surtout, en Russie, des rumeurs d’escort-girls et de cocaïne…) ; que « l’élite soviétique […] ressemblait beaucoup à la vieille noblesse tsariste », qu’il n’est pas certain que les attentats de 1999 aient été organisés par le FSB, et non par des « terroristes tchétchènes ». Aussi, l’Occident aurait humilié la Russie affaiblie ; les Russes auraient une mentalité fondamentalement différente de celle des Occidentaux ; quant aux Setchine et Prigojine actuels, ils s’inscriraient, au bout du compte, dans une lignée passant par les opritchniki d’Ivan le Terrible, « la police secrète des tsars et la Tcheka [sic] de Staline ». Une « véritable histoire russe », vue par un Occidental.

D’autres points gênent, qui ne dérangeraient pas si ce roman en était pleinement un. Par exemple, les origines sociales de « Vadia », qui semble ressembler sur ce point davantage à Nikita Mikhalkov qu’à Sourkov, ou le refus de tenir compte de l’identité mixte russo-tchétchène de Sourkov : « Vadim » serait « le Russe », ce qui, en français, désigne à la fois la nationalité et la citoyenneté, deux notions traduites par deux mots différents en russe, rousski et rossiïanin. Et qui, en Russie, désignerait Sourkov comme exclusivement « rousski » ? À cela s’ajoutent des stéréotypes et des fantasmes occidentaux (pas toujours complètement faux) sur la vie à Moscou, les réussites spectaculaires et rapides des années 1990 et 2000, et les femmes russes qui auraient la « férocité » comme « un des motifs principaux de [leur] charme ».

Da Empoli connaît mal la Russie, et cela se sent à chaque ligne. En revanche, il a beaucoup travaillé, si bien qu’un jeu peut consister à repérer d’où, de quel livre, de quel article, l’auteur tire telle ou telle information, ou telle ou telle citation. Ses réflexions sur l’instrumentalisation du chaos en politique sont extrêmement intéressantes, comme l’a démontré son brillant essai précédent, et elles peuvent s’appliquer, avec certains décalages, à la Russie poutinienne. Mais il est difficile d’écrire sur la Russie sans la connaître, même sous une forme romancée.

Tout cela n’aurait sans doute pas grande importance — les « romans » créant et entretenant une image fausse de la Russie pullulent en France… — si une guerre féroce n’était pas en cours, si des Ukrainiens n’étaient pas tués chaque jour par des Russes et si cette guerre, faisant tomber bien des simulacres et des apparences, ne mettait pas aussi en évidence l’échec absolu de la société russe à reconstruire et solidifier son identité et ses valeurs — un terme souvent brandi par Vladimir Poutine… — au cours des dernières décennies. Dans ce contexte, la reprise, sans analyse, des propos des idéologues est plus qu’inadéquate : elle est dangereuse, car elle contribue à renforcer la propagande du Kremlin. À en juger par son essai précédent, ce n’est pourtant pas ce que voulait faire Giuliano Da Empoli.

Finaliste pour le Goncourt, Le Mage du Kremlin a obtenu le Grand Prix du roman de l’Académie française. Il a été vendu à plus de 130 000 exemplaires.

1.Giuliano Da Empoli, Les Ingénieurs du chaos, JCLattès, 2019, e-book, p. 18. 

2.Ibid., p. 21. 

1 Jan 2023


Mercredi 7 décembre à 18h, au Café du Pont-Neuf (14 quai du Louvre, Paris Ier, métro Pont-Neuf) Les amis d’Histoire & Liberté recevront Galia Ackerman et Stéphane Courtois, qui présenteront l’ouvrage écrit sous leur direction : Le Livre noir de Vladimir Poutine, aux éditions Perrin et Robert Laffont.                            

Ce livre réunit les noms de quelques-uns des meilleurs connaisseurs du monde russe et soviétique – André Kozovoï, Françoise Thom, Yves Harmant, Cécile Vaissié et bien d’autres.

La psychologie de Poutine, sa formation, ses références, ses références, ses objectifs, ses méthodes sont analysées avec précision et dénoncées sans appel. Un débat suivra cette présentation.

H&L

PS Si vous souhaitez une dédicace, apportez votre volume.

21 Nov 2022


La Règle du Jeu, n° spécial Ukraine et Le Livre noir de Poutine (et éd. Perrin et laffont)

Au Théâtre du Nord-Ouest, à Paris, le 26 octobre, à 18h30, l’équipe de Desk Russie – qui en est à son n° 43 – a organisé un débat sur l’histoire et la culture ukrainienne, à l’occasion de la sortie d’un numéro spécial de la revue trimestrielle La Règle du Jeu, entièrement consacré à lUkraine : 500 pages écrites par les meilleurs spécialistes ukrainiens et occidentaux.

Le 3 novembre, à 20h30, Desk Russie propose de se pencher sur la personnalité et le régime de Poutine, à l’occasion de la sortie (programmée pour le 10 novembre) de l’ouvrage collectif Le Livre noir de Poutine, chez Perrin-Laffont.

Nous relaierons prochainement les détails  que Desk Russie communiquera dans les prochains jours sur cette rencontre

H&L

30 Oct 2022


Antoine Brunet, Laurent Estachy, Alain Garrigou, Jean-Paul Richard : Ce que révèle l’invasion de l’Ukraine, L’Harmattan 2022, 138 p. , 15,50 euros

Les réflexions ne manquent pas pas autour de l’invasion de l’Ukraine. Françoise Thom et Galia Ackerman ont décortiqué méticuleusement les motivations et les ambitions de Vladimir Poutine. Qu’apporte donc de nouveau ce petit livre tout récemment paru? D’abord – c’est le thème  de Jean-Paul Guichard – le rappel de la complexité de la conjoncture historique qui préside à l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes. Les effets de cette invasion sont de l’ordre d’un nationalisme revigoré, réanimé, exprimé face à un impérialisme russe qui s’est déjà maintes fois exprimé dans cette partie orientale de l’Europe. Mais pas que, pour parler comme certains. Comme le souligne Alain Garrigou, le n°1 russe s’appuie en effet sur une certaine vision de l’histoire ou plutôt sur des lubies et des affabulations productrices d’un nouveau, ou plus ou moins nouveau, roman national. Si nul n’échappe à la construction du fait historique, Vladimir Poutine pousse le bouchon si loin qu’on peut parler pour qualifier son entreprise dans ce registre, de « passé fictionnel ».

Le n°1 soviétique  ne se réfère pas seulement à une histoire ad hoc déjà existante. Il veut aussi faire l’Histoire, et porte son regard vers un horizon perceptible bien au delà de la seule Ukraine, comme le montre notre ami Antoine Brunet : outre la dimension  impérialiste, l’entreprise de Poutine en Ukraine met en évidence son hostilité à toute expression démocratique et libérale. En quoi il trouve l’appui – certains diraient plutôt une acceptation prudente – de la direction communiste chinoise; les difficultés rencontrées actuellement par l’Armée russe comme quelques souvenirs historiques conduisant à penser que « la principale vulnérabilité des régimes totalitaires leur vient de leur aventurisme extérieur ».

La quatrième et dernière étude, celle de Laurent Estachy, reprend le problème d’un point de vue géopolitique en examinant de près la préoccupante situation financière internationale, et en montrant qu’on ne peut réduire l’origine de l’inflation actuelle à la seule guerre en Ukraine. La relation de dépendance mutuelle sur le plan économique et financier entre la Chine et les Etats-Unis se défait progressivement au profit d’un ordre financier mondial qui se structure de plus en plus en deux pôles opposant les démocraties libérales aux Etats totalitaires, aussi divers soient-ils, comme l’illustre par exemple le repositionnement de l’Arabie saoudite refusant – à la satisfaction de la Russie – d’augmenter sa production pétrolière, ce qui aurait permis (sans doute) de freiner la spirale inflationniste nuisible aux économies de l’Occident jusqu’ici son allié..

Ces quatre textes donnent indéniablement à penser. D’autant que le pessimisme qui les habite et les certitudes apparemment définitives sur lesquelles s’appuient les analyses proposées suscitent chez le lecteur quelques interrogations. L’alliance de la Chine avec la Russie est-elle dans la réalité politique, militaire, diplomatique à la hauteur des déclarations officielles? Donald Trump constitue-t-il vraiment une menace sérieuse d’emprise totalitaire aux Etats-Unis ? La Chine, la Russie et l’Arabie saoudite sont-ils tous les trois des Etats totalitaires ? Et leur refus de la démocratie libérale les conduit-il à faire front commun face à elle?

Avant d’esquisser des réponses à ces graves questions, il convient de lire les quatre essais qui constituent Ce que révèle l’invasion de l’Ukraine.

Pierre Rigoulot

Merci Pierre pour ton commentaire dans l’ensemble positif que tu portes sur notre livre collectif. Un commentaire que tu conclues en désignant les quelques points que tu ne partages pas (ou pas pleinement) et qui répondent à celui des quatre chapitres que j’ai rédigés.

Une précision d’abord. Depuis 2008, j’ai dit, écrit et publié que le Parti Communiste Chinois avait instauré en Chine en 1949 un régime totalitaire et l’a ensuite toujours maintenu ; depuis 2012, je caractérise aussi la Russie de Poutine comme un autre régime totalitaire ; et depuis 2015, j’affirme que Pékin et Moscou se sont alliés (leur volonté conjointe de s’attaquer à la démocratie, sur leur territoire comme à l’extérieur, l’emportant nettement sur leurs quelques rivalités territoriales en Asie centrale ou en Extrême Orient). Ces trois points de vue sont hélas restés très longtemps très minoritaires et même très isolés.

Tristement, il faut constater que l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe et aussi l’initiative du Joint Statement qui l’a précédée (le 4 février 2022) viennent conforter ces trois points de vue : il devrait désormais être admis que l’on est en présence d’un axe totalitaire Pékin/Moscou qui se propose de ruiner les régimes démocratiques et d’écraser aussi les mouvements qui revendiquent la démocratie (dans les dernières années : au Myanmar, au Liban, au Venezuela, au Soudan, au Zimbabwe, en Biélorussie, au Kazakhstan, en Iran…)

Dans leur Joint Statement, Poutine et Xi Jinping ont en effet officialisé, très solennellement, leur alliance dans un texte de 16 pages en anglais : « nos relations sont supérieures aux alliances politiques et militaires de toute la période de la guerre froide » ; « l’amitié entre nos deux Etats ne connait pas de limites ; nous ne nous interdisons aucun champ de coopération ».

Et surtout, il y a deux paragraphes qui sont essentiels : celui où Poutine déclare son soutien total à Pékin sur le dossier Taïwan et celui où, parallèlement, Xi Jinping justifie et soutient la démarche de Poutine face à l’Ukraine.

Un document aussi construit que ce Joint Statement n’a pas pu être élaboré et négocié en quelques jours mais bien plutôt en quelques mois. Très probablement, après la déroute américaine en Afghanistan à l’été 2021, Poutine et Xi Jinping s’étaient imaginés que le moment était venu pour eux de capitaliser à travers de nouvelles initiatives ce qui leur paraissait un nouveau rapport de forces.

Ce Joint Statement prouve en tout cas que Poutine avait évoqué son projet d’invasion de l’Ukraine avec Xi Jinping bien à l’avance et sans doute depuis quelques mois. Il montre aussi que Xi Jinping lui avait donné son feu vert et avait même accepté de sacrifier la crédibilité de la diplomatie chinoise (qui avait longtemps prétendu être basée sur le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de chaque Etat).

Derrière tout cela, il y avait très probablement un deal : par surprise, Poutine se serait emparé très vite de l’Ukraine ; les Etats Unis et leurs alliés s’en seraient trouvés encore une fois défaits, désarçonnés et décrédibilisés ; Pékin aurait alors obtenu un contexte très favorable pour entreprendre à son tour l’invasion de Taïwan. Et ce deal, c’est la résistance héroïque de l’Ukraine, de sa population, de ses dirigeants et de son armée qui jusqu’à présent l’a mis en échec.

Plus que jamais, je persiste à penser que Pékin et Moscou sont les capitales de deux redoutables régimes totalitaires et qu’elles ont pactisé pour vaincre les Etats Unis et le camp démocratique.

J’encourage tous nos lecteurs à acheter et surtout à lire et à faire lire notre livre « Ce que révèle l’invasion de l’Ukraine ».

Antoine Brunet. 19 novembre 2022

29 Oct 2022


LE VESTIAIRE DES TOTALITARISMES
Sous la direction de Bernard Bruneteau et François Hourmand
Préface de Marie-Anne Matard-Bonucci
CNRS EDITIONS, 286 p., 23€

En 2018 s’est tenu à Angers un colloque consacré au « Vestiaire des totalitarismes », sous la direction de Bernard Bruneteau et François Hourmand, auquel a participé notre ami Pierre Rigoulot, spécialiste de la Corée du Nord. Les actes de ce colloque viennent d’être publiés, ce qui permet de voir tout l’intérêt de ce thème, a priori étonnant.

Les différentes contributions permettent en effet d’analyser l’usage politique du vêtement par les régimes totalitaires – en particulier évidemment de l’uniforme. Ainsi, dans ces régimes malgré tout différents, mais tous militarisés, le vêtement des membres du Parti et des organisations de masse est d’ordre militaire. Il peut se référer à la guerre passée, comme c’est le cas pour le fascisme italien et le nazisme allemand, ou celle à venir car l’armée et le Parti fonctionnent en général main dans la main. Il symbolise les valeurs guerrières, tels le courage et la violence, et valorise la virilité, même lorsque le port de l’uniforme est attribué aussi aux femmes.

Quelles sont les fonctions de ce vêtement  mises en valeur par ces différentes contributions ? L’uniforme sert tout d’abord à exposer un projet politique : certains auteurs insistent en effet sur la dimension esthétique des régimes fascistes. L’adoption de la chemise noire portée par les squadristi a permis à Mussolini une occupation visible de la rue, de l’espace public, particulièrement évidente lors de la Marche sur Rome, qui a facilité la prise du pouvoir par le Duce. La plupart des mouvements fascistes européens ont imité cette stratégie, en particulier Hitler qui a adopté à son tour le port des chemises brunes, uniforme des grandes liturgies politiques qui ont scandé le calendrier nazi. Mais c’est le cas aussi dans les pays se réclamant du socialisme : à Cuba, l’uniforme vert olive est celui des combattants de la Sierra ; en Corée du Nord, où un million de soldats restent mobilisés en permanence, c’est aussi l’uniforme, en général de couleur brune ou kaki, que portent les dirigeants.

Mais l’uniforme n’est pas seulement un moyen de propagande. Il vise avant tout à créer une communauté, rassemblée autour d’un projet politique commun et d’un chef. Les différentes interventions montrent bien, dans le dispositif d’assujettissement  de la société, son rôle comme signe d’appartenance à une seule et unique communauté. Il vise à favoriser la discipline, le consentement à l’autorité, l’agrégation au groupe, son homogénéité. « Il renforce la dimension collective symbolique en effaçant les individualités »[1].

Il est censé aussi effacer les distinctions sociales, gommer les différences au profit  d’un idéal égalitaire, voire unitaire et fusionnel.

En réalité, dans toutes les sociétés totalitaires étudiées, il existe ou existait toujours une élite dirigeante. Ainsi, l’uniforme censé égaliser la société la hiérarchise aussi car seule l’élite – le Parti, les organisations de masse – porte le fameux uniforme.

Il y a cependant une spécificité des régimes totalitaires asiatiques, qui se sont donné pour projet, en certains moments d’acmée révolutionnaire, d’atteindre une totale égalité sociale. Ce fut le cas en Chine, lors de la Révolution culturelle. Fut alors interdit tout ce qui dans la tenue pouvait rappeler l’Occident et le capitalisme : chaussures pointues, robes fendues, bijoux, cravates. On connaît l’humiliation publique faite à la femme de Liu Shaoqi, Wang Guangmei, qui dût revêtir une robe de soie fendue, des chaussures à talons et un collier de boules de tennis représentant des perles pour paraître devant la foule et y être insultée et battue. « Toute velléité de distinction pouvait être interprétée comme…une survivance de cette mentalité bourgeoise, capitaliste ou féodale qu’il s’agissait d’extirper ».[2] C’est pourquoi la population, hommes et femmes, dut massivement adopter le costume Mao. Il symbolisait l’égalité nouvelle.

On retrouve cette même volonté égalitariste au Cambodge durant la période Khmers Rouges. Tout le monde devait être revêtu d’un pyjama noir. Les minorités qui portaient des vêtements colorés durent les plonger dans la boue afin de les noircir.

Mais si l’uniforme par définition permet d’uniformiser, il permet en même temps de distinguer le chef. Car celui-ci n’est en rien tenu d’adopter l’uniforme militaire. Si Hitler le portait le plus souvent, ce n’était pas le cas de Mussolini qui pouvait apparaître torse nu, en tenue d’aviateur, en frac ou en costume blanc ; il en faisait à sa guise. Et Pierre Rigoulot note qu’en Corée du Nord, Kim Jong-un se permet différents vêtements venus de l’Ouest, en particulier des blousons de cuir façon Marlon Brando qu’aucun Nord-Coréen ne peut acquérir.

Un cas un peu particulier est celui du béret à Cuba. On sait que c’est Che Guevara qui a lancé cette mode, malgré lui. Cette situation est intéressante surtout par la mythologie qui a été créée autour du personnage, devenu en Occident un héros romantique, bien loin de la réalité. Le béret a été utilisé de façon très efficace comme outil de propagande.

Ce n’était pas seulement la société dans son ensemble que les régimes totalitaires voulaient transformer, en faire une communauté soudée, c’était aussi l’homme. Faire naître un homme nouveau. Les régimes fascistes ont partagé avec les régimes communistes cette utopie, qui visait à transformer les individus dans leur être intime et profond. Ceux-ci devaient « se débarrasser de leur chrysalide démocratico-parlementaire »[3] et devenir de bons fascistes, ou de bons communistes.

Enfin l’uniforme permet aussi l’exclusion. Nous avons vu l’usage qu’en fit Mao Dze dong durant la révolution culturelle en Chine. On peut aussi à ce propos se pencher sur les discussions entre historiens concernant le régime des Khmers rouges. Certes, la nature totalitaire de celui-ci ne fait aucun doute. Mais l’idéologie inspiratrice de Pol-Pot était-elle « communiste-maoïste (pourfendre l’ennemi de classe) ou national-ethnique (retrouver le « Khmer originel) [4]? ». La répression s’exerça-t-elle avant tout contre les minorités ethniques (Vietnamiens, Chinois de souche, minorité musulmane Cham…), ce qui ferait de ce régime un régime raciste de la même façon que le nazisme ? La polémique est apparue avec la publication en 1996 de l’ouvrage de Ben Kierman, Le génocide au Cambodge, 1975-1979. Race, idéologie, pouvoir, dans lequel il affirmait que l’obligation faite aux minorités de porter le krâma (écharpe) bleu servait à les désigner à la mort. Mais la question reste controversée, car il semble que les dirigeants eux-mêmes pouvaient porter cette écharpe à certains moments.

On pourrait aussi rapporter la question de la mode et de ses implications, en particulier concernant le statut des femmes : certains régimes, tels le régime chinois et le régime khmer ont poussé l’égalitarisme jusqu’à imposer la suppression toute coquetterie féminine, ce qui a provoqué un fort enthousiasme chez certains intellectuels de gauche occidentaux, convaincus que c’était un grand progrès pour l’égalité femmes/hommes. On en est revenu !!

Ainsi, l’étude du vestiaire des Etats totalitaires en dit beaucoup sur la nature des régimes totalitaires, sur leur passion fusionnelle et dans le même temps sur une hiérarchie strictement imposée par un pouvoir qui veille à l’application d’une loi à laquelle lui-même ne se soumet pas.

Florence Grandsennne


[1] Estelle Capelli, « Le béret étoilé du Che au secours du totalitarisme cubain », p. 134.

[2] François Hourmant, « Qipao/Veste Mao », p 244.

[3] Antoine Godet, « L’uniforme fasciste en Europe, : un bilan transversal. », p.162.

 [4] Bernard Bruneteau, « Le « krama » bleu dans le régime khmer rouge :un indice génocidaire ? »p 267.

6 Sep 2022


Elena Balzamo : Périmètre élargi, Marie Barbier éd. 2022, 218 p. 15 €

D’une conversation ancienne j’avais gardé le souvenir de l’annonce de Mémoires d’un diplomate suédois en poste à Alger lors de l’arrivée des Français en 1830. Peut-être faussement. On se souvient si souvent de ce qu’on souhaite ! Le diplomate en question part en fait un an avant l’arrivée des militaires de Charles X. Mais ce qu’il raconte d’Alger, sous la férule des Turcs, vaut la peine d’être lu. Brutalités, autoritarisme à tous les étages, fanatisme religieux, mépris des chrétiens et plus encore des Juifs, fermeture du pays. Elena Balzamo nous fait partager ses réactions à la lecture de cet homme attachant, Julius Lagerheim, y compris quelques audacieux rapprochements avec l’URSS de son enfance. « Périmètre élargi », comme le dit si bien le titre de l’ouvrage…

De la lecture sensible d’Elena, laquelle présente et commente les mémoires du consul, et de la qualité de son écriture autant que du journal lui-même éclairant un monde méconnu, émane un charme certain. Un charme certain mais aussi le rappel de cette vérité : la France a pris l’Algérie à l’empire ottoman. Et l’idée d’une nation algérienne et arabe n’existait pas alors…

PR

28 Juin 2022


Élie Halévy l’anglophile, par Philippe Boulanger*

Élie Halévy, Études anglaises, textes choisis, présentés, édités et annotés par Marie Scot, préface de Christophe Charle, introduction de Marie Scot, Paris, Éditions Les Belles Lettres, coll. « Œuvres complètes V », Paris, 2021, 892 pages, 55 €.

         Élie Halévy a été longtemps méconnu en France car il a consacré l’essentiel de son œuvre à l’Angleterre. Un patient travail de recueil de ses écrits sur le pays voisin donne au lecteur francophone accès à l’ampleur de sa réflexion sur l’histoire de l’Angleterre, qui a été, à plus d’un titre, le laboratoire de la modernité européenne.

         Né le 6 septembre 1870, professeur à l’École libre de science politique durant quarante ans, Halévy n’a pas étudié l’Angleterre par hasard – alors que son frère Daniel privilégie la IIIe République et Nietzsche. Sa famille réside occasionnellement en Normandie, terre de passage des Anglais vers la France et des Français vers l’Angleterre. Halévy est élevé par Alice Baker, une nurse anglaise. Il parle ainsi couramment l’anglais, mais aussi l’allemand et l’italien. À la fois philosophe et historien, il est, plus qu’un héritier, un pionnier avant l’heure des sciences humaines, car il puise dans les écrits des philosophes, des historiens et des moralistes français et anglais et ne se limite pas à l’enclos rassurant d’une discipline.

         De son premier séjour outre-Manche, Halévy y retient l’importance du facteur religieux dans la vie politique et sociale. D’où sa théorie de la stabilité politique anglaise formulée en 1906 : le protestantisme agirait comme un élément modérateur parmi les acteurs politiques. Il a sans doute patiemment élaboré sa théorie – en réalité, plutôt une démarche observationnelle – depuis sont premier voyage d’octobre 1892 à mars 1893, où il se rend non seulement en Angleterre mais aussi en Irlande et en Écosse : la France est alors plongée dans l’affaire Dreyfus et la question irlandaise secoue la royauté britannique. Avec le libéralisme protestant, l’Angleterre « se gouverne elle-même » depuis la Glorieuse Révolution, tandis que la France est secouée par des spasmes révolutionnaires et des reprises en main plus ou moins fermes du pays par le pouvoir central.

         Halévy séjourne chaque année outre-Manche de 1892 à 1937, année de sa disparition, sauf en 1903. Familier des couples Russell, Webb et Wallas, il sillonne la Grande-Bretagne du nord au sud, d’est en ouest, mais il réside le plus souvent à Londres, s’y pliant aux mondanités qui lui permettent d’entretenir un réseau d’interlocuteurs académiques, universitaires, sociaux, politiques et syndicaux qui lui facilitent l’accès aux documents et aux archives grâce auxquels naîtront ses ouvrages, comme La Formation du radicalisme philosophique (1901-1904) et les cinq volumes de L’Histoire du peuple anglais (publiés entre 1913 et 1946). C’est l’ancrage londonien d’Halévy, assez unique à son époque, qui nourrit sa recherche scientifique.

         Les trente articles de longueur et de tonalité variées réunis ici par Marie Scot illustrent bien l’identité disciplinaire indéfinie et fluide du philosophe historien. Sur la période allant de 1898 à 1938, ils portent principalement sur deux volets de l’œuvre d’Halévy : l’histoire politique et intellectuelle et l’histoire internationale. Dans le premier cas, peut-être le mieux connu, car ayant fait l’objet de publications posthumes en France – L’Ère des tyrannies (1938) et Histoire du socialisme européen (1948) –, le savant français analyse les conditions historiques du développement du socialisme et du libéralisme dans l’Angleterre du XIXe siècle, certes avec en toile de fond le contexte diplomatique européen. Il ausculte les origines de son libéralisme économique au XIXe siècle et les causes du basculement protectionniste à la fin du siècle, que Halévy regrette. Le pays va vers l’autoritarisme sans cesser d’être fidèle au parlementarisme : il devient protectionniste en pratique et reste libre-échangiste en esprit.

         Dans le second cas, Halévy étudie la politique extérieure de la Grande-Bretagne, qui est encore la puissance impériale dominante au début du XXe siècle, tiraillée entre retenue et interventionnisme à la fois en Europe et hors d’Europe. Ouvrage de commande, L’Angleterre et son empire s’investit dans l’étude de la politique étrangère, que le chercheur intégrera par la suite dans sa réflexion globale sur l’Angleterre. Du concert européen anti-français de 1815 à l’Entente cordiale, les choix de la puissance britannique déterminent l’équilibre diplomatique en Europe et l’avenir du monde, sur terre et sur mer. Le rapprochement entre les deux démocraties libérales anglaise et française conditionnent la paix fragile en Europe, les ambitions géopolitiques de l’Allemagne, les rivalités visant le Maroc et l’Égypte et la guerre des Boers. Les grands hommes politiques (Palmerston, Gladstone, Disraéli) jouent un rôle dans ces choix.

La question impériale (impérialiste) est au cœur de la réflexion d’Halévy. L’Empire britannique au début du XXe siècle donne le sentiment d’étouffer le contribuable ; l’industriel et le commerçant y tendent à s’effacer au bénéfice du capitaliste et de l’administrateur, bien moins productifs. Soumettant des peuples en Afrique, en Asie et en Océanie, il reste moins détestable que les empires français, espagnol et portugais, assume Halévy, qui prédit que le XXe siècle sera celui des empires. Ses études anglaises constituent une précieuse source de connaissances historiques, politiques et sociologiques permettant de mieux saisir la trajectoire de la Grande-Bretagne au XXIe siècle, marquée par l’autonomisme écossais, l’éternelle question irlandaise et le Brexit.

Philippe Boulanger


* Auteur de Jean-François Revel. La démocratie libérale à l’épreuve du XXe siècle (Les Belles Lettres, 2014).

30 Avr 2022


Boris Souvarine, Cauchemar en URSS, Les procès de Moscou 1936-1938, éd. Smolny, Toulouse 2022, 224 p. 10 € (édition établie par Charles Jacquier et Eric Sevault)

Charles Jacquier et quelques amis continuent de travailler avec persévérance et respect sur l’oeuvre de Boris Souvarine, soucieux de rendre clairs pour le lecteur d’aujourd’hui, des textes qui ont en effet besoin de rappels historiques, de contextualisations, comme on aime à dire aujourd’hui.

Cauchemar en URSS est un long article de juillet 1937 publié par Boris Souvarine dans La Revue de Paris sur les grands procès politiques qui avaient commencé (ou recommencé en tenant compte de  celui de 1928)  à Moscou l’année précédente, et sur leur signification. Avant-propos, postface, notes, index, bibliographie, citations de L’Humanité et publications d’articles de presse de la même époque constituent un dossier savant par son argumentation, un hommage à la lucidité solitaire de Boris Souvarine et un procès accablant du totalitarisme soviétique.

Une histoire connue, ces Grands procès ?  Peut-être, à condition de s’en tenir à une vision rapide et à ne pas trop nous interroger sur ce qui les a rendus possibles jusque dans l’abjection des prises de parole d’accusés glorifiant l’ingénieur en chef de ces tristes spectacles et de la mise en accusation de compagnons d’infortune.

Connue, peut-être, mais sans la précision que permet l’appareil critique qui nous est proposé ici. Connue certainement, mais sans qu’on soit amené comme ici à s’interroger sur le lien entre cette Russie soviétique d’hier, éliminant ses premiers bolcheviks, et cette Russie poutinienne d’aujourd’hui, cherchant à éliminer  non moins atrocement l’Ukraine.

Qu’on se rassure, Charles Jacquier et Eric Sevault ne disent ni que Staline et Poutine c’est du pareil au même ni que les illusions occidentales d’hier sont tout à fait semblables à celles d’aujourd’hui.  Mais ils voient dans le phénomène totalitaire qui accompagne la composition et la décomposition de l’URSS, – et leur incompréhension par tant d’historiens et de politiques – un fil rouge qu’ils devraient saisir enfin, que nous tous devrions saisir : un tel geste nous permettrait – ce petit livre nous projette en pleine actualité – de ne pas rester sans voix quand Vladimir Poutine décrit les dirigeants ukrainiens comme « nazis et drogués » ou quand il parle de « mise en scène » à Boutcha, la petite ville martyre d’Ukraine. Sans prétendre, répétons le, assimiler Poutine à Staline, l’héritage de l’URSS y est très lourd, l’héritage, pour reprendre les mots de Souvarine du « pays du mensonge, du mensonge absolu, du mensonge intégral ». Staline et ses sujets, dit le fondateur de l’Institut d’Histoire sociale, (et il ne vise pas que les cadres du parti communiste, hélas), mentent toujours, à tout instant, en toute circonstance, et à force de mentir, ne savent même plus qu’ils mentent ».

Le 10 avril 1938, dans un article donné à La vie intellectuelle, Souvarine prend la parole comme un vrai avocat parachuté dans un de ces procès à sens unique et indigné, il déchire le voile : … « le Parti, élite de la population : mensonge. Les droits du peuple, la démocratie, les libertés : mensonge. Les plans quinquennaux, les statistiques, les résultats, les réalisations : mensonges (…) La dictature du prolétariat : immense imposture (…) La vie joyeuse : une farce lugubre. L’homme nouveau : un ancien gorille. La culture : une inculture. Le chef génial : un tyran obtus. Le socialisme : un mensonge éhonté (…) Dire la vérité? Un préjugé petit-bourgeois. Mentir ? Tselesoobraznost, soit quelque chose comme affaire de conformité au but. Qui veut la fin veut les moyens dirions nous…Eh oui. Lénine avait déjà affirmé qu’est moral ce qui sert la révolution,  c’est-à-dire la révolution léniniste naturellement. On tombe ici dans la médiocrité puisque cela revient platement à dire qu’est vrai ce que moi, le révolutionnaire, je dis. Se demander de surcroît si cela est ou non conforme à la réalité n’a alors aucun intérêt. Ce qui compte, c’est que cela soit conforme au but ! On peut donc décorer le massacreur d’une ville, et affirmer qu’on vient libérer qui l’on asservit.

Poutine apparaît bien ainsi comme le continuateur d’un monstrueux régime où se sont développées selon Souvarine depuis la mort de Lénine  ( et peut-être avant) « toutes les conditions réunies en germe d’une sorte d’Etat fasciste totalitaire » ( Le Figaro littéraire, 21 janvier 1939).

Et pour ce régime totalitaire, ou sa tentation, comme le souligne Jacquier, « c’est l’inversion de la réalité » qui est nécessairement impliquée « pour croître et prospérer en tous lieux et dans toutes les circonstances ».

Pierre Rigoulot

23 Avr 2022


Le bonheur totalitaire, La Russie stalinienne et l’Allemagne hitlérienne en miroir

Bernard Bruneteau

Editions du Cerf, Paris 2022, 386 p., 24€

S’ils avaient eu connaissance de la célèbre phrase de Staline en 1935, “La vie est devenue meilleure, camarades, la vie est devenue plus joyeuse!”, les détenus du Goulag auraient été interloqués. Tout aussi stupéfaits auraient été les Juifs d’Allemagne en entendant Hitler vanter le bonheur du peuple sous le 3ème Reich. “Le peuple est aujourd’hui plus heureux en Allemagne que partout ailleurs dans le monde”.

Pourtant, pour nous qui voyons avant tout la terreur et le manque de libertés des deux régimes totalitaires que sont le communisme stalinien et le nazisme, l’attachement qu’éprouvait une grande partie de la population de ces pays à leur régime ne cesse de nous surprendre.

Certes, nous avons longtemps entendu les thuriféraires occidentaux de Staline et Hitler vanter le bonheur des peuples dans ces pays. Mais depuis longtemps plus personne n’y croyait, convaincus que cette vision idyllique était le résultat des propagandes nazie et communiste et de voyages Potemkine trafiqués.

Comment peut-on alors associer bonheur et totalitarisme? L’auteur de cet ouvrage ne conteste en rien le fait que le totalitarisme est inséparable de la terreur. Mais ce mode de domination ne fut pas exclusif. Depuis les années 1970-80, de nouvelles pistes de la recherche historique centrées sur l’histoire sociale insistent aussi sur la “force de la mobilisation, de l’enthousiasme et du militantisme” en faveur des régimes nazi et communiste. Il faut admettre que l’attachement d’une partie, majoritaire semble-t-il, de la population à ces régimes et à leurs chefs fut réelle. L’ouvrage de Svetlana Alexeievitch, La fin de l’homme rouge, montre bien en Russie une nostalgie du régime passé qui ne cesse de nous étonner, mais qui explique peut-être le soutien actuel d’une large partie de la population russe à Poutine.

Les totalitarismes auraient-ils inventé une forme de bonheur? C’est à cette question que Bernard Bruneteau s’est attelé dans son livre  “Le bonheur totalitaire. La Russie stalinienne et l’Allemagne hitlérienne en miroir”. Bien évidemment, dans les deux cas, ce bonheur ne profitait qu’aux “inclus” du système. Mais de quoi était-il fait ?

L’auteur, dépassant l’éternelle polémique sur la possible comparaison entre nazisme et communisme – comparaison ne veut pas dire assimilation – fait une étude extrêmement fouillée de ces deux systèmes sous cet angle, celui du “bonheur totalitaire”.

Ainsi, même si chacun a pour fondement une idéologie spécifique, différente, et parfois même opposée, ces idéologies ont un point commun essentiel, leur nature messianique. C’est bien cette promesse du bonheur qui a fait la popularité de ces régimes.

Certes, il fallait pour atteindre cet avenir radieux en passer par une douloureuse croisade : détruire l’ancien monde, fondé sur la domination de la bourgeoisie et sur l’individualisme, et se débarrasser de ceux qui faisaient obstacle à cette régénération, Juifs pour les uns, “ennemis du peuple” pour les autres. Alors, devaient disparaître les antagonismes sociaux et se constituer la “communauté du peuple” (Volksgemeinschaft) et celle du “peuple laborieux”.

Le contexte a facilité la réception de ce nouveau millénarisme par les populations allemande et soviétique : les anciennes valeurs culturelles (dont la religion) étaient en voie de disparition,  les deux pays sortaient d’une terrible phase de chaos (guerre mondiale, guerre civile, problèmes économiques…). Or “ces religions politiques prescrivaient un remède définitif au mal rongeant la société” écrit l’auteur et promettaient de remplacer le désordre par l’ordre, de constituer une société nouvelle fondée sur l’unité du peuple, après que celui-ci soit devenu homogène (ethniquement pour Hitler, socialement pour Staline).

Bruneteau étudie les caractéristiques des deux régimes pour percevoir la réalité de ce “bonheur” totalitaire. Qui en étaient les bénéficiaires? Qu’ont gagné les “inclus” de ces régimes à leur établissement? 

Il met l’accent sur les possibilités d’ascension sociale – d’autant plus que la répression contre les Juifs et les “ennemis du peuple” avait laissé de nombreuses places vacantes -, pour ceux qui acceptaient d’entrer dans le jeu en intégrant le Parti ou ses organisations satellites. Tous les “inclus” bénéficièrent d’avantages sociaux : fin du chômage, protection sociale, et un peu plus de consommation pour les classes modestes, tels étaient les gains acquis par la population. Mais il constate que même ceux qui ne bénéficièrent d’aucun avantage matériel y trouvèrent leur compte par des gratifications symboliques. Notamment les femmes, qui semblent pourtant les laissées-pour-compte de ces régimes, en particulier le régime nazi! Bruneteau écrit: “Ces régimes ont créé des opportunités de promotion ou de consommation, multipliant des formes de sociabilités nouvelles par le biais des organisations de masse qu’ils créaient conformément à leur projet d’encadrement “total”.

C’est sur ce dernier aspect que l’auteur insiste, expliquant leur succès avant tout par l’importance du sentiment de communauté. Les deux dictateurs firent tout pour le stimuler : les pratiques sociales – fêtes, défilés, rassemblements- culture de masse, participation aux organisations satellites, donnaient aux classes modestes le sentiment qu’elles n’étaient pas les oubliées du régime, qu’elles étaient intégrées à la collectivité. Création d’une certaine considération sociale et disparition de l’isolement, tels furent les atouts des régimes totalitaires .

Hitler résumait ainsi la fonction des grandes réunions national-socialistes:

“En elle, l’homme qui se sentait isolé au début dans sa qualité de partisan futur d’un jeune mouvement et qui cède facilement à la peur d’être seul, reçoit pour la première fois l’image d’une plus large communauté, ce qui produit sur la plupart des hommes l’effet d’un encouragement et d’un réconfort.”

Cette brillante synthèse permet d’éclairer un peu plus l’origine de l’adhésion réelle d’une grande partie de la population à ces deux régimes totalitaires, résultat d’une politique d’inclusion fonctionnant parallèlement à la  politique d’exclusion. Il existait bien, écrit Bruneteau, un bonheur à vivre dans le pays de Staline ou d’Hitler, ou en tout cas une promesse de bonheur. Et paradoxalement, conclut-il, celle-ci a été “au principe des utopies totalitaires et des expériences politiques les plus tragiques du XX ème siècle”. 

Florence Grandsenne

13 Avr 2022


Witold Szablowski : Les ours dansants, De la mer Noire à La Havane, les déboires de la liberté, de Ed. Noir sur Blanc, 2021, 232 p. 21€

Et si les hommes n’étaient pas faits pour la liberté? Sartre avait posé la question en son temps à ses lecteurs. Et Jean-François Revel. Mais les hommes préfèrent en général ne pas trop y réfléchir. C’est si pratique, quand on lutte contre une tyrannie, de la croire condamnée d’avance tant l’aspiration à la liberté serait puissante chez nos semblables !

Pratique, sans doute mais peut-être illusoire. Car une fois qu’on l’a conquise, cette liberté, les difficultés s’accumulent, et les complications qui conduisent certains à s’interroger : a-t-on bien fait? Vit-on mieux qu’avant ? Ce qu’on a gagné compense-t-il vraiment ce qu’on a perdu ? Witold Szablowski, un quadragénaire polonais, ose même demander : au fond qu’a-t-on gagné à la chute du communisme?

Ceux qui, comme moi, espéraient ici une réflexion approfondie sur les traces que laisse le communisme dans les esprits, sur le le prix à payer pour être libre et l’impréparation dans laquelle nous a laissé sur ce point ce système totalitaire expirant, en seront pour leurs frais. Ils seront seulement invités à lire une parabole, celle des ours dansants dressés par les Tziganes en Bulgarie, et à suivre notre Polonais post-communiste enquêtant – bavardant surtout – en Europe de l’Est, à Cuba et même en Grèce, ce dernier détour étant pour le moins surprenant.

Quelques questions impertinentes mais importantes surgissent sans doute du tableau lamentable offert par les animaux dressés « invités » à reprendre leur vie sauvage. Leur retour à la normale (pour un ours sauvage) est semé d’embûches et ne se réalise peut-être jamais.

Un certain malaise nous vient même quand, dans ces considérations sur les ours ou sur la vie quotidienne des citoyens de pays communistes, on fait la somme de ce qui, selon l’auteur, relève du regrettable dans la liberté recouvrée. On y perd, dit-il, des personnages originaux, des marginaux un peu fous, une organisation défaillante au quotidien, donc plus de passe-droits, une relation passionnelle au leader déchu ou disparu. Szablowski évoque ses rencontres sans réticence, comme autant de documents, un peu à la manière de Svetlana Alexeievitch dans La fin de l’homme rouge. Un rien d’empathie en ressort, et l’on pourrait parler de nostalgie si l’auteur était assez âgé pour avoir connu ce monde.

La naïveté de l’Union européenne, le fanatisme de ses ONG animalistes bénéficient-ils du même regard? Il ne le semble pas et ce n’est plus Svetlana Alexeievitch qui vient à l’esprit mais Un cauchemar climatisé d’Henry Miller.

On gardera de ce livre la découverte dépaysante de la saga des ours dansants mais aussi l’invitation qu’il lance à prêter l’oreille à la réflexion que mènent les Polonais depuis quelques années sur la démocratie et le totalitarisme et à s’engager dans la lecture critique, certes moins plaisante qu’un voyage au pays des ours, de The Demon in democracy, Totalitarian temptation in Democracy de Richard Legutko, publié en 2016, un ouvrage majeur des tenants de la  « démocratie illibérale » aux charmes douteux de laquelle Szablowski ne doit pas être indifférent.

Pierre Rigoulot

1 Fév 2022