Élie Halévy l’anglophile, par Philippe Boulanger*

Élie Halévy, Études anglaises, textes choisis, présentés, édités et annotés par Marie Scot, préface de Christophe Charle, introduction de Marie Scot, Paris, Éditions Les Belles Lettres, coll. « Œuvres complètes V », Paris, 2021, 892 pages, 55 €.

         Élie Halévy a été longtemps méconnu en France car il a consacré l’essentiel de son œuvre à l’Angleterre. Un patient travail de recueil de ses écrits sur le pays voisin donne au lecteur francophone accès à l’ampleur de sa réflexion sur l’histoire de l’Angleterre, qui a été, à plus d’un titre, le laboratoire de la modernité européenne.

         Né le 6 septembre 1870, professeur à l’École libre de science politique durant quarante ans, Halévy n’a pas étudié l’Angleterre par hasard – alors que son frère Daniel privilégie la IIIe République et Nietzsche. Sa famille réside occasionnellement en Normandie, terre de passage des Anglais vers la France et des Français vers l’Angleterre. Halévy est élevé par Alice Baker, une nurse anglaise. Il parle ainsi couramment l’anglais, mais aussi l’allemand et l’italien. À la fois philosophe et historien, il est, plus qu’un héritier, un pionnier avant l’heure des sciences humaines, car il puise dans les écrits des philosophes, des historiens et des moralistes français et anglais et ne se limite pas à l’enclos rassurant d’une discipline.

         De son premier séjour outre-Manche, Halévy y retient l’importance du facteur religieux dans la vie politique et sociale. D’où sa théorie de la stabilité politique anglaise formulée en 1906 : le protestantisme agirait comme un élément modérateur parmi les acteurs politiques. Il a sans doute patiemment élaboré sa théorie – en réalité, plutôt une démarche observationnelle – depuis sont premier voyage d’octobre 1892 à mars 1893, où il se rend non seulement en Angleterre mais aussi en Irlande et en Écosse : la France est alors plongée dans l’affaire Dreyfus et la question irlandaise secoue la royauté britannique. Avec le libéralisme protestant, l’Angleterre « se gouverne elle-même » depuis la Glorieuse Révolution, tandis que la France est secouée par des spasmes révolutionnaires et des reprises en main plus ou moins fermes du pays par le pouvoir central.

         Halévy séjourne chaque année outre-Manche de 1892 à 1937, année de sa disparition, sauf en 1903. Familier des couples Russell, Webb et Wallas, il sillonne la Grande-Bretagne du nord au sud, d’est en ouest, mais il réside le plus souvent à Londres, s’y pliant aux mondanités qui lui permettent d’entretenir un réseau d’interlocuteurs académiques, universitaires, sociaux, politiques et syndicaux qui lui facilitent l’accès aux documents et aux archives grâce auxquels naîtront ses ouvrages, comme La Formation du radicalisme philosophique (1901-1904) et les cinq volumes de L’Histoire du peuple anglais (publiés entre 1913 et 1946). C’est l’ancrage londonien d’Halévy, assez unique à son époque, qui nourrit sa recherche scientifique.

         Les trente articles de longueur et de tonalité variées réunis ici par Marie Scot illustrent bien l’identité disciplinaire indéfinie et fluide du philosophe historien. Sur la période allant de 1898 à 1938, ils portent principalement sur deux volets de l’œuvre d’Halévy : l’histoire politique et intellectuelle et l’histoire internationale. Dans le premier cas, peut-être le mieux connu, car ayant fait l’objet de publications posthumes en France – L’Ère des tyrannies (1938) et Histoire du socialisme européen (1948) –, le savant français analyse les conditions historiques du développement du socialisme et du libéralisme dans l’Angleterre du XIXe siècle, certes avec en toile de fond le contexte diplomatique européen. Il ausculte les origines de son libéralisme économique au XIXe siècle et les causes du basculement protectionniste à la fin du siècle, que Halévy regrette. Le pays va vers l’autoritarisme sans cesser d’être fidèle au parlementarisme : il devient protectionniste en pratique et reste libre-échangiste en esprit.

         Dans le second cas, Halévy étudie la politique extérieure de la Grande-Bretagne, qui est encore la puissance impériale dominante au début du XXe siècle, tiraillée entre retenue et interventionnisme à la fois en Europe et hors d’Europe. Ouvrage de commande, L’Angleterre et son empire s’investit dans l’étude de la politique étrangère, que le chercheur intégrera par la suite dans sa réflexion globale sur l’Angleterre. Du concert européen anti-français de 1815 à l’Entente cordiale, les choix de la puissance britannique déterminent l’équilibre diplomatique en Europe et l’avenir du monde, sur terre et sur mer. Le rapprochement entre les deux démocraties libérales anglaise et française conditionnent la paix fragile en Europe, les ambitions géopolitiques de l’Allemagne, les rivalités visant le Maroc et l’Égypte et la guerre des Boers. Les grands hommes politiques (Palmerston, Gladstone, Disraéli) jouent un rôle dans ces choix.

La question impériale (impérialiste) est au cœur de la réflexion d’Halévy. L’Empire britannique au début du XXe siècle donne le sentiment d’étouffer le contribuable ; l’industriel et le commerçant y tendent à s’effacer au bénéfice du capitaliste et de l’administrateur, bien moins productifs. Soumettant des peuples en Afrique, en Asie et en Océanie, il reste moins détestable que les empires français, espagnol et portugais, assume Halévy, qui prédit que le XXe siècle sera celui des empires. Ses études anglaises constituent une précieuse source de connaissances historiques, politiques et sociologiques permettant de mieux saisir la trajectoire de la Grande-Bretagne au XXIe siècle, marquée par l’autonomisme écossais, l’éternelle question irlandaise et le Brexit.

Philippe Boulanger


* Auteur de Jean-François Revel. La démocratie libérale à l’épreuve du XXe siècle (Les Belles Lettres, 2014).

30 Avr 2022


Boris Souvarine, Cauchemar en URSS, Les procès de Moscou 1936-1938, éd. Smolny, Toulouse 2022, 224 p. 10 € (édition établie par Charles Jacquier et Eric Sevault)

Charles Jacquier et quelques amis continuent de travailler avec persévérance et respect sur l’oeuvre de Boris Souvarine, soucieux de rendre clairs pour le lecteur d’aujourd’hui, des textes qui ont en effet besoin de rappels historiques, de contextualisations, comme on aime à dire aujourd’hui.

Cauchemar en URSS est un long article de juillet 1937 publié par Boris Souvarine dans La Revue de Paris sur les grands procès politiques qui avaient commencé (ou recommencé en tenant compte de  celui de 1928)  à Moscou l’année précédente, et sur leur signification. Avant-propos, postface, notes, index, bibliographie, citations de L’Humanité et publications d’articles de presse de la même époque constituent un dossier savant par son argumentation, un hommage à la lucidité solitaire de Boris Souvarine et un procès accablant du totalitarisme soviétique.

Une histoire connue, ces Grands procès ?  Peut-être, à condition de s’en tenir à une vision rapide et à ne pas trop nous interroger sur ce qui les a rendus possibles jusque dans l’abjection des prises de parole d’accusés glorifiant l’ingénieur en chef de ces tristes spectacles et de la mise en accusation de compagnons d’infortune.

Connue, peut-être, mais sans la précision que permet l’appareil critique qui nous est proposé ici. Connue certainement, mais sans qu’on soit amené comme ici à s’interroger sur le lien entre cette Russie soviétique d’hier, éliminant ses premiers bolcheviks, et cette Russie poutinienne d’aujourd’hui, cherchant à éliminer  non moins atrocement l’Ukraine.

Qu’on se rassure, Charles Jacquier et Eric Sevault ne disent ni que Staline et Poutine c’est du pareil au même ni que les illusions occidentales d’hier sont tout à fait semblables à celles d’aujourd’hui.  Mais ils voient dans le phénomène totalitaire qui accompagne la composition et la décomposition de l’URSS, – et leur incompréhension par tant d’historiens et de politiques – un fil rouge qu’ils devraient saisir enfin, que nous tous devrions saisir : un tel geste nous permettrait – ce petit livre nous projette en pleine actualité – de ne pas rester sans voix quand Vladimir Poutine décrit les dirigeants ukrainiens comme « nazis et drogués » ou quand il parle de « mise en scène » à Boutcha, la petite ville martyre d’Ukraine. Sans prétendre, répétons le, assimiler Poutine à Staline, l’héritage de l’URSS y est très lourd, l’héritage, pour reprendre les mots de Souvarine du « pays du mensonge, du mensonge absolu, du mensonge intégral ». Staline et ses sujets, dit le fondateur de l’Institut d’Histoire sociale, (et il ne vise pas que les cadres du parti communiste, hélas), mentent toujours, à tout instant, en toute circonstance, et à force de mentir, ne savent même plus qu’ils mentent ».

Le 10 avril 1938, dans un article donné à La vie intellectuelle, Souvarine prend la parole comme un vrai avocat parachuté dans un de ces procès à sens unique et indigné, il déchire le voile : … « le Parti, élite de la population : mensonge. Les droits du peuple, la démocratie, les libertés : mensonge. Les plans quinquennaux, les statistiques, les résultats, les réalisations : mensonges (…) La dictature du prolétariat : immense imposture (…) La vie joyeuse : une farce lugubre. L’homme nouveau : un ancien gorille. La culture : une inculture. Le chef génial : un tyran obtus. Le socialisme : un mensonge éhonté (…) Dire la vérité? Un préjugé petit-bourgeois. Mentir ? Tselesoobraznost, soit quelque chose comme affaire de conformité au but. Qui veut la fin veut les moyens dirions nous…Eh oui. Lénine avait déjà affirmé qu’est moral ce qui sert la révolution,  c’est-à-dire la révolution léniniste naturellement. On tombe ici dans la médiocrité puisque cela revient platement à dire qu’est vrai ce que moi, le révolutionnaire, je dis. Se demander de surcroît si cela est ou non conforme à la réalité n’a alors aucun intérêt. Ce qui compte, c’est que cela soit conforme au but ! On peut donc décorer le massacreur d’une ville, et affirmer qu’on vient libérer qui l’on asservit.

Poutine apparaît bien ainsi comme le continuateur d’un monstrueux régime où se sont développées selon Souvarine depuis la mort de Lénine  ( et peut-être avant) « toutes les conditions réunies en germe d’une sorte d’Etat fasciste totalitaire » ( Le Figaro littéraire, 21 janvier 1939).

Et pour ce régime totalitaire, ou sa tentation, comme le souligne Jacquier, « c’est l’inversion de la réalité » qui est nécessairement impliquée « pour croître et prospérer en tous lieux et dans toutes les circonstances ».

Pierre Rigoulot

23 Avr 2022


Le bonheur totalitaire, La Russie stalinienne et l’Allemagne hitlérienne en miroir

Bernard Bruneteau

Editions du Cerf, Paris 2022, 386 p., 24€

S’ils avaient eu connaissance de la célèbre phrase de Staline en 1935, “La vie est devenue meilleure, camarades, la vie est devenue plus joyeuse!”, les détenus du Goulag auraient été interloqués. Tout aussi stupéfaits auraient été les Juifs d’Allemagne en entendant Hitler vanter le bonheur du peuple sous le 3ème Reich. “Le peuple est aujourd’hui plus heureux en Allemagne que partout ailleurs dans le monde”.

Pourtant, pour nous qui voyons avant tout la terreur et le manque de libertés des deux régimes totalitaires que sont le communisme stalinien et le nazisme, l’attachement qu’éprouvait une grande partie de la population de ces pays à leur régime ne cesse de nous surprendre.

Certes, nous avons longtemps entendu les thuriféraires occidentaux de Staline et Hitler vanter le bonheur des peuples dans ces pays. Mais depuis longtemps plus personne n’y croyait, convaincus que cette vision idyllique était le résultat des propagandes nazie et communiste et de voyages Potemkine trafiqués.

Comment peut-on alors associer bonheur et totalitarisme? L’auteur de cet ouvrage ne conteste en rien le fait que le totalitarisme est inséparable de la terreur. Mais ce mode de domination ne fut pas exclusif. Depuis les années 1970-80, de nouvelles pistes de la recherche historique centrées sur l’histoire sociale insistent aussi sur la “force de la mobilisation, de l’enthousiasme et du militantisme” en faveur des régimes nazi et communiste. Il faut admettre que l’attachement d’une partie, majoritaire semble-t-il, de la population à ces régimes et à leurs chefs fut réelle. L’ouvrage de Svetlana Alexeievitch, La fin de l’homme rouge, montre bien en Russie une nostalgie du régime passé qui ne cesse de nous étonner, mais qui explique peut-être le soutien actuel d’une large partie de la population russe à Poutine.

Les totalitarismes auraient-ils inventé une forme de bonheur? C’est à cette question que Bernard Bruneteau s’est attelé dans son livre  “Le bonheur totalitaire. La Russie stalinienne et l’Allemagne hitlérienne en miroir”. Bien évidemment, dans les deux cas, ce bonheur ne profitait qu’aux “inclus” du système. Mais de quoi était-il fait ?

L’auteur, dépassant l’éternelle polémique sur la possible comparaison entre nazisme et communisme – comparaison ne veut pas dire assimilation – fait une étude extrêmement fouillée de ces deux systèmes sous cet angle, celui du “bonheur totalitaire”.

Ainsi, même si chacun a pour fondement une idéologie spécifique, différente, et parfois même opposée, ces idéologies ont un point commun essentiel, leur nature messianique. C’est bien cette promesse du bonheur qui a fait la popularité de ces régimes.

Certes, il fallait pour atteindre cet avenir radieux en passer par une douloureuse croisade : détruire l’ancien monde, fondé sur la domination de la bourgeoisie et sur l’individualisme, et se débarrasser de ceux qui faisaient obstacle à cette régénération, Juifs pour les uns, “ennemis du peuple” pour les autres. Alors, devaient disparaître les antagonismes sociaux et se constituer la “communauté du peuple” (Volksgemeinschaft) et celle du “peuple laborieux”.

Le contexte a facilité la réception de ce nouveau millénarisme par les populations allemande et soviétique : les anciennes valeurs culturelles (dont la religion) étaient en voie de disparition,  les deux pays sortaient d’une terrible phase de chaos (guerre mondiale, guerre civile, problèmes économiques…). Or “ces religions politiques prescrivaient un remède définitif au mal rongeant la société” écrit l’auteur et promettaient de remplacer le désordre par l’ordre, de constituer une société nouvelle fondée sur l’unité du peuple, après que celui-ci soit devenu homogène (ethniquement pour Hitler, socialement pour Staline).

Bruneteau étudie les caractéristiques des deux régimes pour percevoir la réalité de ce “bonheur” totalitaire. Qui en étaient les bénéficiaires? Qu’ont gagné les “inclus” de ces régimes à leur établissement? 

Il met l’accent sur les possibilités d’ascension sociale – d’autant plus que la répression contre les Juifs et les “ennemis du peuple” avait laissé de nombreuses places vacantes -, pour ceux qui acceptaient d’entrer dans le jeu en intégrant le Parti ou ses organisations satellites. Tous les “inclus” bénéficièrent d’avantages sociaux : fin du chômage, protection sociale, et un peu plus de consommation pour les classes modestes, tels étaient les gains acquis par la population. Mais il constate que même ceux qui ne bénéficièrent d’aucun avantage matériel y trouvèrent leur compte par des gratifications symboliques. Notamment les femmes, qui semblent pourtant les laissées-pour-compte de ces régimes, en particulier le régime nazi! Bruneteau écrit: “Ces régimes ont créé des opportunités de promotion ou de consommation, multipliant des formes de sociabilités nouvelles par le biais des organisations de masse qu’ils créaient conformément à leur projet d’encadrement “total”.

C’est sur ce dernier aspect que l’auteur insiste, expliquant leur succès avant tout par l’importance du sentiment de communauté. Les deux dictateurs firent tout pour le stimuler : les pratiques sociales – fêtes, défilés, rassemblements- culture de masse, participation aux organisations satellites, donnaient aux classes modestes le sentiment qu’elles n’étaient pas les oubliées du régime, qu’elles étaient intégrées à la collectivité. Création d’une certaine considération sociale et disparition de l’isolement, tels furent les atouts des régimes totalitaires .

Hitler résumait ainsi la fonction des grandes réunions national-socialistes:

“En elle, l’homme qui se sentait isolé au début dans sa qualité de partisan futur d’un jeune mouvement et qui cède facilement à la peur d’être seul, reçoit pour la première fois l’image d’une plus large communauté, ce qui produit sur la plupart des hommes l’effet d’un encouragement et d’un réconfort.”

Cette brillante synthèse permet d’éclairer un peu plus l’origine de l’adhésion réelle d’une grande partie de la population à ces deux régimes totalitaires, résultat d’une politique d’inclusion fonctionnant parallèlement à la  politique d’exclusion. Il existait bien, écrit Bruneteau, un bonheur à vivre dans le pays de Staline ou d’Hitler, ou en tout cas une promesse de bonheur. Et paradoxalement, conclut-il, celle-ci a été “au principe des utopies totalitaires et des expériences politiques les plus tragiques du XX ème siècle”. 

Florence Grandsenne

13 Avr 2022


Witold Szablowski : Les ours dansants, De la mer Noire à La Havane, les déboires de la liberté, de Ed. Noir sur Blanc, 2021, 232 p. 21€

Et si les hommes n’étaient pas faits pour la liberté? Sartre avait posé la question en son temps à ses lecteurs. Et Jean-François Revel. Mais les hommes préfèrent en général ne pas trop y réfléchir. C’est si pratique, quand on lutte contre une tyrannie, de la croire condamnée d’avance tant l’aspiration à la liberté serait puissante chez nos semblables !

Pratique, sans doute mais peut-être illusoire. Car une fois qu’on l’a conquise, cette liberté, les difficultés s’accumulent, et les complications qui conduisent certains à s’interroger : a-t-on bien fait? Vit-on mieux qu’avant ? Ce qu’on a gagné compense-t-il vraiment ce qu’on a perdu ? Witold Szablowski, un quadragénaire polonais, ose même demander : au fond qu’a-t-on gagné à la chute du communisme?

Ceux qui, comme moi, espéraient ici une réflexion approfondie sur les traces que laisse le communisme dans les esprits, sur le le prix à payer pour être libre et l’impréparation dans laquelle nous a laissé sur ce point ce système totalitaire expirant, en seront pour leurs frais. Ils seront seulement invités à lire une parabole, celle des ours dansants dressés par les Tziganes en Bulgarie, et à suivre notre Polonais post-communiste enquêtant – bavardant surtout – en Europe de l’Est, à Cuba et même en Grèce, ce dernier détour étant pour le moins surprenant.

Quelques questions impertinentes mais importantes surgissent sans doute du tableau lamentable offert par les animaux dressés « invités » à reprendre leur vie sauvage. Leur retour à la normale (pour un ours sauvage) est semé d’embûches et ne se réalise peut-être jamais.

Un certain malaise nous vient même quand, dans ces considérations sur les ours ou sur la vie quotidienne des citoyens de pays communistes, on fait la somme de ce qui, selon l’auteur, relève du regrettable dans la liberté recouvrée. On y perd, dit-il, des personnages originaux, des marginaux un peu fous, une organisation défaillante au quotidien, donc plus de passe-droits, une relation passionnelle au leader déchu ou disparu. Szablowski évoque ses rencontres sans réticence, comme autant de documents, un peu à la manière de Svetlana Alexeievitch dans La fin de l’homme rouge. Un rien d’empathie en ressort, et l’on pourrait parler de nostalgie si l’auteur était assez âgé pour avoir connu ce monde.

La naïveté de l’Union européenne, le fanatisme de ses ONG animalistes bénéficient-ils du même regard? Il ne le semble pas et ce n’est plus Svetlana Alexeievitch qui vient à l’esprit mais Un cauchemar climatisé d’Henry Miller.

On gardera de ce livre la découverte dépaysante de la saga des ours dansants mais aussi l’invitation qu’il lance à prêter l’oreille à la réflexion que mènent les Polonais depuis quelques années sur la démocratie et le totalitarisme et à s’engager dans la lecture critique, certes moins plaisante qu’un voyage au pays des ours, de The Demon in democracy, Totalitarian temptation in Democracy de Richard Legutko, publié en 2016, un ouvrage majeur des tenants de la  « démocratie illibérale » aux charmes douteux de laquelle Szablowski ne doit pas être indifférent.

Pierre Rigoulot

1 Fév 2022


Georges Bensoussan. Un exil français. Un historien face à la justice, Editions L’Artilleur, 2021. 378 p., 20€

Georges Bensoussan, connu surtout en tant que coordinateur d’un ouvrage de référence paru en 2002, Les territoires perdus de la République, retrace les quatre années de procédure judiciaire qu’il a subies entre 2015 et 2019, accusé de « provocation publique à la discrimination, à la haine et à la violence à l’égard des musulmans ». Il en est sorti relaxé, mais meurtri et, aux yeux de certains, dévalorisé en tant qu’historien1.

L’affaire commença lors de l’émission Répliques d’Alain Finkielkraut du 10 octobre 2015 où étaient invités à dialoguer Patrick Weill et Georges Bensoussan, tous deux historiens, sur le thème du « sens de la République » – titre d’un ouvrage de Patrick Weill.

Le débat devint houleux lorsque fut abordée la question de l’antisémitisme en France, Bensoussan affirmant l’existence d’un antisémitisme venant des populations immigrées originaires d’Afrique du Nord. Pour étayer ses arguments, il voulut s’appuyer sur les propos du sociologue algérien Smaïn Laacher, et pour cela le cita mais de façon très approximative, disant que dans les familles musulmanes on tétait l’antisémitisme « avec le lait de la mère ».

Cette expression déclencha un tollé dans l’extrême gauche « antiraciste » et provoqua une affaire judiciaire interminable. Bensoussan fut taxé d’islamophobie. L’expression utilisée était en effet interprétée comme le signe d’un racisme viscéral à l’égard de tous les musulmans et de tous les Arabes.

Puisqu’il s’agissait de lait, c’est donc que selon Bensoussan l’antisémitisme était génétique ! Puisqu’il était dans les gènes, tous les Arabes étaient antisémites !

En tout cas, Smaïn Laacher lui-même fut choqué par cette interprétation de ses propos (pourtant bien plus critiques encore que ceux de Bensoussan, mais le lait n’y était pas), s’en désolidarisa puis porta plainte (une plainte qu’il retira plus tard).

Toute l’extrême gauche « anti-raciste » se mobilisa contre Bensoussan.

Dès le 14 octobre, une pétition, initiée par le professeur d’histoire d’extrême gauche Laurence de Cock, fut publiée, accusant l’historien de reprendre à son compte « les discours les plus simplistes et les plus nauséabonds ».

Un certain nombre de militants « antiracistes » firent alors un signalement au CSA. Puis le CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France)2 fit appel au Parquet en mars 2016, lequel lança en octobre une procédure judiciaire contre Bensoussan. Le CCIF fut bientôt rejoint par la LDH (Ligue française pour la défense des Droits de l’Homme), le MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples), SOS racisme, Touche pas à mon pote et même la LICRA (Ligue nationale contre le racisme et l’antisémitisme). Plus tard, ce sera aussi le cas de SOS soutien Ô sans-papiers.

Il y eut donc un procès et Bensoussan fut relaxé. Mais les associations (sauf la LICRA et SOS racisme) firent appel. Le second procès eut lieu de mars à mai 2018 et se termina aussi par une relaxe. Puis en septembre 2019, le pourvoi en cassation demandé par trois associations fut rejeté par la Cour.

Bien évidemment, jamais Georges Bensoussan n’a affirmé que TOUTES les familles musulmanes étaient antisémites. Cette image du lait, comprise comme l’affirmation d’un racisme biologique, faisait en réalité référence à un phénomène culturel, au climat familial. Il s’en expliqua sans réussir à convaincre ses adversaires.

Taxé d’islamophobie, il devint l’objet d’une bataille d’opinion et judiciaire. Mais quel était le véritable enjeu de ces différents procès?

Il faut se référer aux analyses des associations accusatrices concernant l’antisémitisme présent chez les populations émigrées originaires du Maghreb. Or, soit elles nient son existence, soit elles l’excusent.

Elles le nient : les populations arabes étant par essence des victimes du racisme occidental ne peuvent être elles-mêmes racistes. C’est le discours classique du déni, que l’on a bien connu avec la question du communisme : il s’agit de rendre compte du monde tel qu’on voudrait qu’il soit et non tel qu’il est. Et même si on sait que l’antisémitisme est présent chez ces populations, il faut se taire, car le dire serait faire le jeu de l’extrême droite.

Mais comment un tel déni est-il possible ? Bensoussan rappela dans sa défense que les actes antisémites n’avaient fait que se multiplier depuis au moins une vingtaine d’années, et que la grande majorité était le fait d’émigrés d’origine maghrébine – Mohamed Merah, l’Hyper casher… Les enfants juifs quittaient les écoles des banlieues car ils étaient menacés, des familles juives partaient s’installer en Israël par peur d’actes antisémites en France. En dépit de la « rage islamophobe » censée ravager la France, notait Alain Finkielkraut3 avec ironie, ce sont les Juifs qui s’en vont et les musulmans qui arrivent !

Devant l’évidence, ces organisations se réfèrent à une idée toute faite mais fausse, censée excuser ce phénomène : si l’antisémitisme est présent dans la population arabe c’est un legs de la colonisation. L’antisémitisme est un phénomène purement occidental.

Enfin autre argument : cet antisémitisme est apparu du fait du conflit israélo-palestinien et de l’attitude négative d’Israël.

Ces différentes affirmations vont à l’encontre des conclusions d’un des ouvrages de Bensoussan : Juifs en pays arabes. Le grand déracinement 1850-1975 4 dans lequel il montre, en s’appuyant sur de très nombreuses sources, l’importance de l’antisémitisme dans le Maghreb musulman d’avant la colonisation. Et selon lui, c’est cette démonstration que les organisations dites anti-racistes veulent lui faire payer car elle va à l’encontre de la doxa sur la question. Elle détruit l’image d’une harmonie ancienne Juifs/Arabes que le colonialisme et le sionisme aurait ruinée. Mais c’est un mythe : le fait qu’il n’y ait plus de Juifs vivant dans le monde arabe montre l’absurdité de cette affirmation.

Selon ses accusateurs, que cherche Bensoussan  en s’opposant à cette doxa ? Les propositions sont variées, allant de  la volonté de «minorer l’antisémitisme européen » à celle de « cautionner la politique israélienne de colonisation », ou même selon l’avocat de la LDLH de « faire des musulmans les complices de la Shoah » et ainsi « poser les premiers jalon d’un génocide » !!!

Cette affaire est très significative : elle montre que la liberté d’expression est sous surveillance, minée par un terrorisme intellectuel qui paralyse la pensée et les penseurs. La stratégie menée consiste à « diaboliser l’adversaire en qualifiant d’extrême droite toute pensée dissidente. » Kamel Daoud , qui est intervenu pour soutenir Bensoussan, parle « d’une police de la pensée » pour laquelle « le verdict d’islamophobie sert aujourd’hui d’inquisition ».

« Au nom d’un combat légitime, le soupçon de racisme pèse ainsi comme une épée de Damoclès au-dessus de la liberté d’expression » conclut Bensoussan.

Un certain nombre d’intellectuels ont été victimes de cette stratégie d’intimidation menée par des associations qui cherchent en fait à tester la résistance de la justice républicaine aux pressions sur la liberté d’opinion et d’expression.

Bensoussan a été relaxé, mais il a été déligitimé en tant qu’historien et c’est ce qui l’a le plus atteint. Pour la première fois de sa vie, il a songé à quitter cette France qu’il aime tant pour s’installer en Israël.

Florence Grandsenne

1 Responsable éditorial au Mémorial de la Shoah, son contrat n’a pas été renouvelé après cette affaire.

2 Il a été dissous par le gouvernement en octobre 2020 après l’affaire Samuel Paty

3 D’ailleurs ces procès visaient tout autant Alain Finkielkraut que Geores Bensoussan

4 Ed. Taillandier, 2012.

3 Nov 2021


Philippe Buton : Histoire du gauchisme, l’héritage de Mai 68, éd. Perrin, 553 p. 26 euros

Il existait déjà un certain nombre d’ouvrages consacrés à l’histoire du « gauchisme » français pendant les années qui suivent Mai 68. Christophe Bourseiller, en particulier, avait épluché la presse et s’était intéressé à des personnages originaux, voire étranges.

Philippe Buton, me semble-t-il, est le premier à en proposer une vue d’ensemble après un énorme travail d’enquête global : la presse, sans doute, mais aussi les études qui l’ont précédé, les archives – notamment celles de la police – les entretiens avec les acteurs, enfin, ont été sollicités. Avec un sérieux, une méticulosité, très professorales, il développe ses propos et les avance preuves à l’appui. Certes, quelques aspects auraient pu être plus développés ou du moins interrogés. Mai 1968 n’engendre pas seulement des militants persuadés d’une révolution radicale prochaine. Des vies ont été changées, le rapport à la loi a été changé. Les organisations sont plus étudiées que ce bouleversement là, qui installe au quotidien des milliers de jeunes dans le rejet ou la dépréciation de l’Ecole, de l’Armée, de la Famille. Le slogan « Jouissons sans entrave » badigeonné sur les murs du Quartier latin et ailleurs, a laissé des traces. Le raisonnable et le rationnel en ont pris un coup et les antivax d’aujourd’hui seraient sans doute étonnés de se voir qualifier d’héritiers de Mai 68. Et pourtant…

D’autres aspects, dans un ouvrage si savant, auraient peut-être mérité aussi un peu plus d’attention, comme le rapport avec le monde communiste, alors en pleine scission, on s’en souvient. La tenue du congrès de constitution du parti communiste  « marxiste-léniniste » avait été payé par les camarades albanais et Pékin finançait la diffusion de ses thèses via les nains politiques qu’étaient Jacques Jurquet et Régis Bergeron, deux dirigeants du PC(ml)F. Entre parenthèses, aussi souples soient-ils aujourd’hui dans leurs efforts pour accroître leur influence, leur soft power comme on dit, les communistes chinois n’ont guère changé et c’est un Fabien Roussel, secrétaire du PCF réduit à peu de choses et discrètement pro-chinois, qui, mutatis mutandis, bénéficie actuellement de la sollicitude communiste chinoise. Bis repetita placent ? Les montagnes n’accouchent pas toujours de souris mais elles peuvent croire que les souris accoucheront de montagnes !

Il faut lire cet ouvrage, moins épais qu’il y paraît du fait de dizaines de pages de notes et d’annexes, témoignant du sérieux de l’entreprise. Il faut lire en particulier ce qui concerne la problématique de la lutte armée, au bord de laquelle le gauchisme français et en particulier la Gauche prolétarienne (maoïste) s’est arrêtée, au contraire de ce qui se passa en Allemagne avec la Fraction Armée Rouge et surtout en Italie.

Il faut lire aussi les réflexions de Philippe Buton sur ce qui motivaient les jeunes gauchistes français, sur leurs espoirs d’une vie autre – et sur leur fonction sociale in fine, pour le moins paradoxale, de facilitation de l’émergence d’une société plus libérale et d’une économie capitaliste plus efficace.

Eric Zemmour a lu rapidement ce livre et en a rendu compte dans Le Figaro le 17 juin dernier. Le commentaire de ce commentaire ne serait pas sans intérêt car il illustre la méthode du polémiste. Il n’apprend rien en lisant l’ouvrage, qui est seulement convoqué pour illustrer ce que lui, Zemmour, soutient depuis longtemps. Il voit dans cette Histoire du gauchisme une manifestation de ce que l’histoire est écrite par les « vainqueurs ». Buton, collaborateur de la revue Communisme, l’aurait donc écrit ad majorem revolutionis gloriam, alors qu’en réalité cette revue savante dirigée par Stéphane Courtois était tout sauf une publication complaisante envers le communisme et le gauchisme. Le reste du compte-rendu est à l’avenant : polémique first ! Les gauchistes de 68 ont fait le lit de l’islam (n’appuyaient-ils pas les immigrés maghrébins?) et de l’homosexualité triomphante (ne préférèrent-ils pas les chars de la Gay Pride à ceux qu’avaient utilisés par exemple les Soviétiques à Prague)  ?

Mieux vaut lire Buton que Zemmour pour connaître notre histoire récente.

Pierre Rigoulot

25 Oct 2021


Emmanuel Berl le pacifiste*

Emmanuel Berl, Prise de sang, présentation et biochronologie de Bernard Morlino, postface de Bernard de Fallois, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Le goût des idées », 2020, 250 pages, 13,90 €.

Combattant en 1914, munichois en 1938, comparse de Pierre Drieu la Rochelle avant 1939, apparenté à Marcel Proust et à Henri Bergson, Emmanuel Berl est l’une des figures emblématiques de la vie intellectuelle et littéraire de la France au début du XXe siècle. Sa trajectoire sinueuse, des radicaux et du Front populaire à la réécriture de deux discours de Philippe Pétain, reflète les crispations de l’époque. Essai au style enlevé, Prise de sang est l’examen de conscience d’un juif diasporique, pacifiste non repenti, qui tente de comprendre la réticence des Français devant la guerre et le progrès industriel, qui débouche sur l’écroulement face à l’Allemagne et sur l’Occupation. Dans ce livre, Berl rabroue Mauriac et Kessel pour leurs dérives antisémites, pardonne à Drieu son ralliement à Vichy, parcourt l’histoire diplomatique de l’Europe. Français avant d’être juif, il se sent trahi par cette France qu’il chérit tant et qui, sous le joug du Maréchal, l’a expulsé de la communauté nationale au motif qu’il était juif. Il déplore la tolérance de son pays vis-à-vis de l’antisémitisme, mais n’en réaffirme pas moins sa flamme à la France. Patriote plutôt que nationaliste, Berl se convertit au sionisme en 1946, à cinquante-quatre ans.

Philippe Boulanger

* Auteur de Jean-François Revel. La démocratie libérale à l’épreuve du XXe siècle (Les Belles Lettres, 2014).

(crédit photo : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/1/17/45_cahiers_vert_1957.jpg)

27 Sep 2021


Pierre-Antoine Donnet : Chine, le grand prédateur, éd. de l’Aube 2021, 336p., 24 euros

Je lis le dernier livre de Pierre-Antoine Donnet. je le relis et rerelis quand je peux car je n’arrive pas à en faire un article qui me satisfasse. En tout cas je suis étonné de la superficialité des deux critiques de l’ouvrage que j’ai lues, l’une dans La Croix, l’autre dans Le Monde.

Ils font l’impasse sur ce que je juge le plus important. Extrait du Monde : « A la fois essai engagé et mini-encyclopédie sur la Chine de Xi Jinping, ce livre traite cinq questions : la « tragédie des Ouïgours et des Tibétains », l’environnement, les technologies, les droits de l’homme et la diplomatie. Sur tous ces sujets, le savoir de l’auteur est impressionnant. « 

Curieux que Le Monde n’évoque même pas ce qui fait la plus importante partie de l’ouvrage : un conditionnement des esprits et une surveillance rigoureuse sans précédent dans l’Histoire, une mainmise croissante sur l’information partout dans le monde, sur le travail journalistique, y compris des journalistes étrangers en Chine, la réécriture de l’Histoire qui ne concerne pas que l’occultation des horreurs surréalistes que seul un régime marxiste est capable de commettre mais qui remonte aussi aux origines de l’Histoire : même l’archéologie est devenue un enjeu idéologique et politique. Les archéologues sont invités à démontrer que l’invention de l’écriture a eu lieu en Chine, et que la civilisation chinoise est antérieure à celles de Mésopotamie et d’Egypte.

Les enfants sont porteurs d’une puce électronique dès 6 ans permettant de suivre leurs déplacements et activités. Le marxisme est enseigné dès le plus jeune âge, et le suivi est constant au sein du Parti. Le culte de la personnalité de Xi confine au délire ubuesque et là est d’ailleurs un talon d’Achille du régime repéré par Veron et Lincot dans leur  ouvrage « La Chine face au monde : une puissance résistible » édité chez Capit Muscas.

Le Monde et La Croix éludent aussi les chapitres détaillant l’investissement (particulièrement en Australie qui a mis un STOP en affirmant qu’il y a plus important que les intérêts commerciaux) des secteurs de l’enseignement, de la culture (spécialement le cinéma), des partis politiques et groupes d’influence de tous bords, du tourisme, des réseaux sociaux et forums (+ cyberguerre extrême) ; en outre la RPC utilise nos autocritiques à la mode et notre propre mise en exergue de nos défauts ou soi-disant tels et de faits divers qui ternissent notre image, tel l’affaire George Floyd, qui prouverait la supériorité du système chinois (sic!).

Ajouts personnels : les grands médias chinois ont attribué la victoire d’Emma Raducanu à l’US Open, au fait que sa mère est chinoise et à l’énergie que cette origine lui a insufflée (sic aussi!) La glorification fantasmatique de la race Han ajoutée à l’évocation d’un empire de 1000 ans, fait penser qu’ici le totalitarisme marxiste-léniniste-maoïste rejoindrait le nazisme mais non, le premier est infiniment plus totalitaire !

J’ai visité une expo, à Bruxelles, sur la construction du plus long chemin de fer du début du XXème siècle entre Pékin et Wuhan et du plus long pont du monde de l’époque par des travailleurs chinois sous la direction d’ingénieurs belges. Expo à laquelle ont collaboré les Chinois, donc : Hologrammes, films, photos, commentaires, textes, donnent un récit apocalyptique (et partiellement exact) de l’intervention des puissances occidentales, du Japon et de l’Inde. Pour une fois, un chiffre : la révolte des Boxers et sa répression auraient fait 30 millions de morts (?)

Pierre Druez

LE PARTI COMMUNISTE CHINOIS, LE GRAND ADVERSAIRE DE LA DEMOCRATIE DANS LE MONDE.

Le commentaire enthousiaste que Pierre Druez a donné au livre de P-A. Donnet intitulé « Chine, le grand prédateur » a mis en appétit notre ami Dominique Duel, intervenant fréquent dans ces colonnes où il explique pourquoi à ses yeux le Parti communiste chinois est le grand adversaire de la démocratie dans le monde. Il s’est procuré l’ouvrage, l’a lu attentivement et nous livre ici ses propres commentaires, quelques semaines après ceux de Pierre Druez. Ils se ramènent à quatre qu’il explicite ci-dessous :

Ce livre est un recueil très précieux de données factuelles sur « la Chine » et sur beaucoup de ses multiples exactions.

Ce livre n’est toutefois pas exhaustif. Il est vrai qu’il est difficile d’évoquer, tant elles sont nombreuses, toutes les exactions commises par Pékin et toutes les menaces qu’il fait peser sur le reste de la planète. Mentionnons quand même ici quelques oublis qui sont regrettables :

  • La surexploitation monstrueuse que le Parti Communiste inflige aux ouvriers d’usine en Chine.
  • La désindustrialisation qu’elle a infligée aux autres pays du monde et la déstabilisation, d’abord sociale puis politique, qui en résulte pour eux.
  • Le surendettement extérieur auquel « la Chine » contraint de très nombreux pays afin de se les soumettre ensuite géopolitiquement.
  • Le contrôle que la Chine a obtenu de l’ONU et de ses filiales, y inclus l’OMS, la FAO,…
  • Son alliance géopolitique avec la Russie de Poutine et du KGB.
  • Son alliance géopolitique avec l’Iran des ayatollahs
  • Son soutien à tous les régimes dictatoriaux et totalitaires en particulier quand il s’agit d’y réprimer les mouvements populaires pro-démocratie.

Mais ce livre souffre d’un défaut : l’auteur désigne comme notre adversaire la Chine quand il devrait en réalité désigner le Parti Communiste Chinois. Ce qui n’est pas du tout la même chose.

Si on fait une analyse terminologique de son livre, on se rend compte que, pour P-A. Donnet, c’est la Chine qui est désignée comme l’auteur de toutes les exactions citées alors même que leur véritable auteur est le Parti Communiste Chinois (il est le Parti-Etat qui prend toutes les décisions importantes en Chine).

La confusion regrettable que P.A. Donnet entretient entre la Chine et le Parti Communiste Chinois finit par devenir insupportable lorsqu’on se rend compte qu’elle est maintenue tout au long du livre.

La Chine et le PCC sont deux réalités qui sont intrinsèquement distinctes. Tout comme le Cambodge et les Khmers Rouges étaient deux réalités distinctes entre 1975 et 1979.

Il ne s’agit pas ici d’un pinaillage sémantique. Si l’on veut comprendre ce qui inspire Pékin, il est déterminant de savoir si Pékin, c’est la Chine, un pays ordinaire qui aurait pour principale particularité d’être immense, ou bien si Pékin, c’est le Parti Communiste Chinois (le PCC) avec ses singularités à la fois multiples et redoutables.

Tout auteur qui traite de la Chine contemporaine, se devrait, à mes yeux, de clarifier d’emblée quelle est la situation qui prévaut en Chine : le PCC est cette organisation qui s’est imposée par la force à la population chinoise en 1949 (non pas après un scrutin démocratique mais après une victoire militaire contre le Kuomintang au terme d’une guerre civile intense) ; il a alors institué un régime analogue à celui de l’URSS qu’il a réussi à maintenir depuis lors.

L’auteur exprime, dans son avant-propos, son « déchirement » entre son attrait pour « la Chine » et son dégoût pour les décisions prises par « la Chine ». Il n’y a pourtant pas lieu à un tel déchirement. Dès lors que l’on distingue bien la Chine du PCC, il devient loisible d’apprécier la population chinoise et simultanément de détester le Parti Communiste Chinois.

Et ce défaut du livre en induit un autre. Pour avoir occulté que le Parti Communiste Chinois se cache derrière « la Chine », l’auteur omet tout naturellement de désigner très précisément quelle est la nature du régime politique que le PCC a imposé à la Chine depuis 1949.

Or c’est un régime franchement totalitaire que le PCC a instauré en 1949 pour le maintenir ensuite sans discontinuer.

Le régime institué par le PCC présente en effet les traits communs qu’ont partagé l’URSS bolchevique (1917-1989) et l’Allemagne nazie (1933-1945), ces deux expériences historiques qui ont été « les matrices du totalitarisme ». Ces traits communs sont devenus très naturellement les caractéristiques qui permettent de désigner quels sont les vrais régimes totalitaires :

  • Une idéologie (une conception du monde) qui est très particulière ;
  • Un Parti (ou un mouvement assimilable) qui s’empare de cette idéologie ;
  • Une fraction de la population, minoritaire mais significative, qui se radicalise et qui se mobilise autour de cette idéologie et de ce Parti (avant même sa prise du pouvoir) ;
  • Une prise du pouvoir (le plus souvent par la ruse ou par la force) par ce Parti en dépit de son caractère numériquement minoritaire dans la population ;
  • L’instauration du Parti comme le Parti Unique assortie d’une abolition de tout droit d’association ;
  • La prise définitive par le Parti Unique de tous les pouvoirs institutionnels dans le pays : exécutif, législatif, judiciaire, militaire, médiatique, universitaire. Ainsi l’Etat disparaît au profit d’un Parti-Etat qui domine toutes les dimensions de la société ;
  • La domination, directe ou indirecte, de l’économie du pays ;
  • L’obligation imposée à toute la société comme à chacun de ses ressortissants de se soumettre à l’idéologie spécifique du Parti Unique.
  • Pour couronner le tout, un système de coercition et de répression qui ne rencontre aucune limite puisque le Parti Unique au pouvoir contrôle totalement la Justice et qu’il n’existe aucun élément de contrepouvoir.

Le régime politique instauré à Pékin en 1949 (et maintenu depuis lors) coche toutes les cases de ces critères. C’est pourquoi il est à la fois légitime et indispensable de prononcer le verdict qui convient : le régime politique en Chine est un régime totalitaire. Il faut à cet égard déplorer que pour qualifier le régime de Pékin, P-A Donnet n’utilise jamais ce mot, un mot qui par ailleurs est à l’évidence tabou aux yeux du PCC.

Et ces deux défauts en induisent un troisième. Après avoir omis de qualifier le régime du PCC comme totalitaire, P-A Donnet omet, assez naturellement, de s’intéresser à la démarche internationale qui est celle du PCC.

Or la démarche internationale du PCC se traduit par une ambitieuse stratégie à long terme. Elle a été conçue par le PCC en réaction à la gifle retentissante que la population chinoise lui avait infligée à Tien anmen en juin 1989. Elle fut mise en œuvre avec succès par le PCC à partir de 2001, après que les grands pays démocratiques eurent commis l’énorme erreur d’accepter la Chine totalitaire au sein de l’OMC sans même exiger d’elle quelque contrepartie.

Tout en amont, la motivation du PCC consiste à protéger encore plus complètement la pérennisation de son régime totalitaire. Il s’agit pour lui deneutraliser totalement (ou mieux encore d’abolir) les démocraties qui se maintiennent à l’extérieur de son territoire parce qu’elles seraient susceptibles de contribuer à maintenir dans la population chinoise une attirance pour la démocratie et les libertés individuelles.

De ce fait, son objectif stratégique consiste à combattre par tous les moyens les grandes démocraties jusqu’à les déstabiliser totalement. Il lui suffirait pour cela d’infliger aux Etats Unis une défaite géopolitique irréversible (militaire ou non militaire).En effet, sans les Etats Unis, le camp des pays démocratiques aurait un poids géopolitique insignifiant.

Pour atteindre cet objectif stratégique, le PCC a adopté une stratégie mercantiliste de très grande envergure qui consiste à fabriquer toutes sortes de produits made in China. Ceux-ci sont manufacturés « à des coûts imbattables » et délivrés ensuite « à des prix imbattables » et de ce fait ils envahissent le marché mondial en portant un tort immense à la santé économique et sociale de tous les autres pays.

En simplifiant, cette stratégie repose sur quatre piliers :

  1. Une sous-évaluation, délibérée et prolongée, du yuan d’environ 40% contre toutes les autres grandes monnaies
  2. Un lourd subventionnement, plus ou moins discret, des entreprises manufacturières par le Parti-Etat chinois
  3. Une main d’œuvre ouvrière d’usine que le PCC a « réussi » à esclavagiser : 288 millions de chinois en âge de travailler (soit 30% de la population en âge de travailler) sont des mingongs. Qui sont donc ces mingongs ? Ce sont des ex-paysans ou des ex-ouvriers qui ont été obligés depuis les années 80 de quitter, faute d’emploi disponible localement et en l’absence de tout dispositif d’indemnisation du chômage, les provinces intérieures où ils étaient nés pour se rendre sur les provinces côtières où le PCC avait soudainement encouragé une industrialisation intense.

Comme le PCC a refusé délibérément de leur accorder le hukou (le papier qui les aurait autorisés à migrer de leur province natale vers une autre province), ces migrants intérieurs sont devenus des mingongs (des migrants intérieurs sans-papiers).

Pour s’être obstinés à survivre avec un emploi salarié même précaire, ils se retrouvent dans l’illégalité au regard des règles qui ont émises discrétionnairement par le PCC.

Ils sont de ce fait totalement dépourvus de quelque pouvoir de négociation salariale vis-à-vis des usines qui les embauchent. Le salaire horaire qu’ils touchent et le coût salarial horaire qu’ils occasionnent à leurs employeurs est absolument dérisoire.

A cet égard le PCC de Deng xiaoping a réalisé un véritable « exploit anti-social », un « exploit » qu’aucun autre régime politique n’a réalisé dans l’époque moderne.

Et si le PCC de Deng a pu y parvenir, c’est parce que seul un régime franchement totalitaire comme le sien pouvait se permettre de tenter un tel « exploit » et de le réaliser. Un régime seulement dictatorial n’aurait pas pu y parvenir.

  1. L’obtention par le PCC de l’adhésion de la Chine en 2001 à l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce), grâce à laquelle plus aucun pays du monde ne pouvait maintenir ou instaurer des protections douanières à l’encontre des produits manufacturés made in China (produits que les trois premiers dispositifs rendaient par ailleurs super-compétitifs au niveau mondial).

C’est cette stratégie mercantiliste, très déloyale et très machiavélique, qui est à la base des multiples succès géopolitiques obtenus par Pékin depuis 2001 (ses suprématies sur les plans industriel, commercial, économique, financier, diplomatique qui s’ajoutent à sa suprématie démographique ; son contrôle croissant des espaces terrestres, maritimes et spatiaux ainsi que des ressources rares).

Cette stratégie n’est malheureusement jamais évoquée par l’auteur ni pour expliquer la montée en puissance effectuée par le PCC, ni non plus pour expliquer l’arrogance et l’agressivité que celui-ci se permet désormais et qui selon moi devrait encore s’accentuer.

En conclusion, le livre de P-A. Donnet est très précieux par le fait quil énumère et quil documente les multiples exactions et forfaits commis par Pékin. Mais ce livre, comme dautres avant lui, voit la portée de son message limitée parce quil sabstient dexpliquer qu’à Pékin, ce nest pas le peuple chinois qui gouvernerait souverainement mais cest le Parti Communiste Chinois qui gouverne après avoir usurpé en 1949 le pouvoir (tous les pouvoirs) à son profit et pour très longtemps.

Ce livre ne fournit pas aux démocrates la grille de lecture qui leur est pourtant indispensable pour comprendre la nature de ce Parti Communiste Chinois, la motivation qui lanime, lobjectif géopolitique quil sest assigné, la stratégie internationale antidémocratique quil a engagée pour y parvenir.

A lheure où le PCC savère comme le principal promoteur du totalitarisme sur la planète et où il est devenu ladversaire le plus déterminé et le plus dangereux de la démocratie et des libertés dans le monde, la tâche essentielle consiste à lanalyser sous tous ses aspects de façon à élaborer la contre-stratégie efficace qui permettrait de sopposer à lui.

Dominique Duel. 12 novembre 2021

27 Sep 2021


Compte-rendu : DEPORTÉS EN URSS – Récits d’Européens au goulag 1939-19501

Il me semble que le nombre de publications sur le Goulag est en augmentation, ce qui, au moment où Poutine fait tout pour revaloriser Staline, est très positif. Et d’autant plus que les témoins et acteurs survivants du Goulag sont de moins en moins nombreux.

18 récits ont été conservés parmi les 160 recueillis par l’équipe d’Alain Blum et constituent la trame de ce livre, Déportés en URSS. La plupart des témoins étaient des enfants au moment où ils ont été déportés, car les plus âgés ont maintenant disparu. La majorité d’entre eux n’a cependant pas été envoyée dans des camps, mais appartenait à des familles de « déplacés spéciaux », c’est-à-dire assignés à résidence dans des zones inhospitalières d’URSS pour y travailler.

En 1984, Pierre Rigoulot avait publié Des Français au Goulag, basé sur les récits d’un certain nombre de Français mais aussi d’Italiens, de Japonais, d’Espagnols qui, pour diverses raisons, avaient été déportés dans les camps soviétiques. Ce nouvel ouvrage apporte des compléments utiles car il est centré sur les déportés d’Europe centrale et orientale, dont la situation est peu connue en France. Ainsi, apprend-on l’existence de plusieurs grandes vagues de déportation dans ces zones, suite au pacte germano-soviétique du  23 août 1939 et aux annexions soviétiques qui en découlèrent. L’épuration stalinienne entreprise immédiatement visa surtout les élites politiques, économiques et militaires de ces pays.

En Pologne, les Soviétiques organisèrent plusieurs grandes vagues de déportations. La première, en février 1940, visa les « colons militaires », c’est-à-dire les anciens membres de l’armée polonaise à qui avaient été attribuées des terres dans les zones frontalières. La deuxième, en avril de la même année, concerna surtout les membres des classes possédantes et leurs familles. La troisième, en juin, conduisit à la déportation de réfugiés qui avaient fui la Pologne occidentale occupée par les Allemands. 80% étaient juifs, et paradoxalement la déportation au Goulag leur évita l’extermination par les nazis. Une quatrième vague en juin 1941 compléta les trois premières.

Dans les pays baltes, la même épuration fut pratiquée dès l’annexion de juin 1940. Mais l’invasion allemande y mit provisoirement fin.

Même chose en Ukraine occidentale, où la répression frappa surtout les nationalistes et résistants à l’annexion. Mais là encore, la région fut occupée par les nazis dès le 22 juin 1941.

Enfin l’annexion de la Bucovine du Nord et de la Bessarabie par l’URSS, résultat du pacte germano-soviétique, permit aux Soviétiques de déporter une partie de la population, notamment allemande, qui s’étaient installée en Roumanie pendant la domination autrichienne.

De nouvelles déportations furent entreprises par les Soviétiques, dès que ces différents territoires furent libérés de la présence nazie par l’Armée rouge. Ce fut le cas dans les pays baltes à partir de 1943, où furent déportés surtout ceux qui avaient collaboré, de gré ou de force, avec les nazis. Puis il y eut de nouveau des arrestations nombreuses après la guerre, du fait de la résistance des populations à la soviétisation, en particulier à la collectivisation des terres.

La répression reprit aussi en Pologne, en Roumanie et en Ukraine occidentale, où le mouvement de résistance nationaliste à l’occupation soviétique était très actif.

Quant aux autres territoires libérés par l’Armée rouge qui, soit avaient été annexés par Hitler (Tchécoslovaquie, Bulgarie, Yougoslavie), soit avaient fait alliance avec lui (Hongrie, Roumanie), ils furent aussi épurés d’une grande partie de leurs « Allemands ethniques » qui furent envoyés au Goulag.

Enfin, à la fin de la guerre, les Soviétiques pratiquèrent des rafles de jeunes hommes en Allemagne même, où ils réouvrirent d’anciens camps gérés par les nazis au temps du IIIe Reich !

Et lorsqu’ils soviétisèrent les pays européens de l’Est pour les intégrer dans leur bloc, ceux qui étaient considérés comme un obstacle potentiel à cette soviétisation furent à leur tour jetés dans des camps sur place ou déportés en URSS.

Les 18 récits choisis par les auteurs illustrent tous une de ces situations. Le seul qui soit presque réconfortant est celui de deux jeunes Juifs qui « eurent la chance » d’être déportés  – et de survivre – tandis que le reste de leur famille restée en Pologne pour l’un, en Lituanie pour l’autre, était exterminée.

Henry Welch, le petit Polonais, parti avec sa mère, son oncle et sa tante en Pologne orientale, fut arrêté avec sa famille car sa mère avait refusé de prendre la nationalité soviétique. Ils furent envoyés à Arkhangelsk travailler à l’abattage du bois. Mais le cas des Polonais est particulier puisque après l’invasion de l’URSS, sous la pression de ses nouveaux alliés, Staline dut accepter d’amnistier les Polonais présents sur le sol russe. Les Welch furent donc amnistiés en 1941 mais ne réussirent pas à quitter le pays comme 80 000 de leurs compatriotes le firent sous la conduite du général Anders.

Le cas de l’autre petit garçon juif, Iser Sliomovicius, est plus tragique car celui-ci ne réussit pas à quitter la Sibérie pour Kaunas avant 1963. Son plus grand regret est de n’avoir pu faire des études puisque cela était interdit aux enfants de déportés.

Autre cas paradoxal, qui rappelle certains cas français : le départ volontaire ! Bien sûr, pas au Goulag, mais en Union soviétique, patrie de tous les espoirs.

Jan Bohdan vivait en Russie subcarpathique, région tchécoslovaque alors occupée par la Hongrie fasciste. Agé de 18 ans, il partit à l’automne 1939 avec quatre compagnons, non par sympathie communiste, mais parce qu’il fuyait l’occupation hongroise et qu’il voyait l’URSS comme « prospère et antifasciste ». Aussitôt arrêté, il écopa de trois ans de travaux forcés dans un camp. En 1943, les autorités soviétiques lui proposèrent de le libérer à condition qu’il rejoigne les rangs de l’armée tchécoslovaque en formation sur leur sol.

Tous ces récits éclairent les déportations organisées dans les territoires annexés par Staline, et leur déroulement bien connu : le très long voyage dans des conditions inhumaines, l’arrivée dans des zones glaciales ou arides, sans lieux d’accueil pour les familles, puis le travail dans les kolkhozes ou dans la forêt. Ou dans un camp : c’est le cas de Klara Hartmann, une Hongroise de 14 ans, arrêtée durant l’hiver 1944-45, lorsque l’Armée rouge occupa son pays. Accusée d’espionnage, elle fut condamnée à 10 ans de camp et envoyée en Sibérie, puis au Kazakhstan. Dans son récit, elle raconte sa solitude car ne parlant que le hongrois et faisant partie d’un pays qui avait été allié d’Hitler, elle ne pouvait se lier avec les autres déportées qui lui menaient la vie dure, principalement les Russes. Elle raconte aussi ses souffrances car malgré son jeune âge elle dut travailler comme les autres à l’abattage du bois puis à la fabrication de pisé. Elle ne fut libérée qu’à la mort de Staline.

Plusieurs récits concernent des déportés polonais. Leur situation fut rendue compliquée par les aléas des relations entre Staline, les Alliés, et les différents gouvernements polonais provisoires. L’amnistie de 1941 ne permit pas à tous les déportés de rentrer dans leur pays, d’autant plus que les autorités exigeaient qu’ils prissent la nationalité russe.

La persécution des Baltes fut terrible aussi et se prolongea largement après la fin de la guerre. Par exemple, le père de Silva Linarte, qui vivait en Lettonie, fut arrêté en 1941 car il était directeur d’une association catholique. Les autres hommes de la famille, qui possédaient des commerces, furent aussi condamnés à des peines allant de trois à dix ans. Toute la famille fut déportée dans la région de Krasnoiarsk. Silva n’avait que deux ans, et ne se souvient plus du terrible voyage durant lequel sa petite sœur mourut. Son père fut envoyé dans un camp, où il mourut aussi en 1941. Quant à elle, à sa mère et à ses trois sœurs, elles furent envoyées dans un kolkhoze au milieu de la taïga, où elles souffrirent énormément de la faim et du froid. Rentrée en Lettonie en 1946, la famille fut de nouveau déportée en Sibérie lors des purges de 1950. Ce n’est qu’en 1956 que Silva et ce qui restait de sa famille purent rentrer en Lettonie.

Autre exemple de ces déportations qui eurent lieu à la fin de la guerre: celle de Ekaterina Szas, qui appartenait à la communauté allemande installée en Transylvanie, alors terre roumaine. Après la victoire soviétique, ses membres furent accusés d’avoir collaboré avec les nazis et arrêtés. En janvier 1945, Ekaterina et sa famille furent envoyées travailler dans un camp en Ukraine, du côté de Dnipropetrovsk. Elles ne purent rentrer qu’en octobre 1949.

Il y a dans cet ouvrage d’autres récits fort intéressants de ces survivants du Goulag, qui sont maintenant très âgés mais virent leur déportation avec des yeux d’enfants, sans vraiment comprendre le sens de ces départs vers l’Est. Ils montrent aussi l’histoire compliquée et douloureuse de ces régions d’Europe centrales prises en étau entre les persécutions nazies et les persécutions soviétiques.

1 DEPORTÉS EN URSS

Récits d’Européens au goulag 1939-1950

Dirigé par Alain Blum, Maria Craveri et Valérie Niveton

Editions Autrement. Collection Mémoires/Histoire

311 pages, 24€

22 Juin 2021


The Plot to Change America, Mike Gonzalez – extrait du compte-rendu de Michèle Tribalat

Avec son accord, nous reproduisons ci-dessous des extraits d’un texte de notre amie démographe Michèle Tribalat présentant sur son blog (micheletribalat.fr) un livre de Mike Gonzalez, The Plot to Change America (Encounter Books, 2020), pas encore traduit en français.  Ancien journaliste, d’origine cubaine, Mike Gonzalez est chercheur à The Heritage Fondation (think-tank conservateur-libéral). Selon lui, l’élite identitariste américaine pousse dangereusement à la création de groupes veillant à la reconnaissance de leur identitéplus ou moins fictives et développant la culture du grief en s’appuyant sur l’expérience noire américaine.

H&L

La création des Hispaniques

En 1967, Julian Samora co-fondait le Conseil du Sud-Ouest de La Raza (littéralement la race), qui devint national en 1973 (National Council of La Raza). Son but était de marier différents groupes parlant espagnol afin d’implanter des politiques identitaristes dans l’éducation, l’entreprise et le gouvernement. Pour lui, l’assimilation était le sommet de la fausse conscience. Samora, qui occupait des fonctions importantes dans les universités, fut nommé au Comité consultatif sur la population d’origine espagnole du Census Bureau pour la préparation du recensement de 1980, le premier à inclure des catégories panethniques. Sauf lors du recensement de 1930, les Mexicains-Américains avaient toujours été classés comme Blancs. Si, à l’instar des Juifs, ils subissaient des discriminations et une ségrégation, ils se voyaient différemment des Noirs et cherchaient plutôt à devenir des Américains comme les autres. Mais, après la mobilisation de La Raza, beaucoup d’Américains ont commencé à voir les Hispaniques comme une «race» [au sens américain du mot, NDLR] à part.

Petit à petit, prit forme un groupe ethnique fondé sur la victimisation et exigeant des mesures de justice compensatoire, malgré la résistance de Cubains.

(…) En 1976, une loi définit ce qu’était un Hispanique (seule loi raciale de l’histoire des États-Unis) non à partir de la «race» ou la langue mais de la victimisation. À cette époque, le Census Bureau, qui n’était pas alors acquis à l’opportunité de créer un large groupe ethnique hispanique, défendait l’assimilation et était satisfait des catégories objectives (pays de naissance et celui des parents), que le directeur de La Raza voulait voir disparaître. Finalement la bureaucratie jeta l’éponge et céda en 1977. Les catégories impératives pour l’application des droits civiques à tous les niveaux du gouvernement dont l’Equal Employment Opportunity Commision (EEOC) furent: Blancs, Noirs, Hispaniques, Asiatiques, Indiens et natifs d’Alaska.

(…)

Le paradoxe asiatique

C’est Yuji Ichiola, un étudiant marxiste diplômé de Berkeley qui créa l’expression “Asian-American” en 1966 et fonda l’Asian American Political Alliance (AAPA) qui joua un rôle fondamental dans la création d’un groupe panasiatique. Tous ceux qui cherchèrent à créer un collectif panethnique asiatique dans les années 1960 étaient des marxistes durs endoctrinés par les Black Panthers. Regrouper les Chinois, Japonais, Coréens… rejoints plus tard par les Indiens et les Pakistanais, suit la même logique que la création des Hispaniques: fabriquer une base permettant de réclamer une restitution pour les injustices passées. Les activistes chinois, les Red Gards, eux-aussi se comparèrent aux Noirs afin de créer une identité asiatique-américaine rejetant l’assimilation et de consolider un groupe racial. À Berkeley, Lilian Fabros, une activiste du Front de libération du Tiers Monde, joua un rôle crucial dans l’introduction de la catégorie Asian dans le recensement et fut membre fondateur du Advisory Committee on Asian and Pacific American Population pour le recensement de 1980.

Les Asiatiques-Américains ne forment pas non plus un groupe homogène. La nouvelle génération de Chinois et d’Indiens (citoyens de l’Inde), qui constitue le gros des troupes, s’est volontiers assimilée et les plus éduqués d’entre eux se joignent volontiers à l’élite «woke» dans le «white bashing», ce qui leur donne l’impression d’en être. Mais l’affirmative action a créé une incitation à s’organiser en groupe panasiatique. Les Indiens, qui avaient peur d’être assimilés à des Noirs ou à des Hispaniques, voulaient le beurre et l’argent du beurre: être classés comme une minorité, sans se voir accolé le bas statut social d’un groupe indésirable, alors qu’ils détiennent le plus haut revenu médian par ménage, double du revenu médian de l’ensemble des ménages américains.

Mais c’est maintenant que la farce tourne au tragique, au moins pour les enfants d’origine chinoise, coréenne et indienne. Leur succès scolaire les désavantage alors que leurs parents ont réussi grâce à leurs efforts personnels et leurs usages culturels. Et Harvard pratique aujourd’hui avec eux plus ou moins ce qu’il faisait avec les Juifs dans les années 1920. Mais, en 2017, un groupe d’étudiants asiatiques a porté plainte via l’association SFFA (Students for Fair Admission). Ils ont fait appel après que le tribunal de Boston a donné raison à Harvard, considérant qu’Harvard ne cherchait pas intentionnellement à donner un avantage à d’autres groupes et que, de toute façon, c’était provisoire pour obtenir la diversité sur le campus.

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Échec de justesse de la création de la catégorie MENA (Middle-East and North Africa)

Deux mois avant la présidentielle de 2016, l’Office of Management and Budget (OMB) proposa de créer, pour le recensement de 2020, une nouvelle catégorie ethnique regroupant Arabes et Perses, pourtant catégorisés comme Blancs depuis 1909, et de faire des Hispaniques/Latinos un groupe racial. Les descendants d’origine arabe ou perse ont pourtant plutôt bien réussi et ne demandent rien de tel. Mais, pour les activistes, c’est un enjeu de pouvoir politique que l’assimilation contrarie.

Linda Sarsour [activiste américaine, ancienne directrice de l’Arab American Association of New York,NDLR] était opposée à ce qu’on puisse se déclarer MENA (Middle East and North Africa) et Blanc en même temps, car cela nuirait à l’attribution de fonds publics spécifiques. Mais la réunion de l’Office of Management and Budget montra qu’il n’y avait pas que des coureurs de subventions et de places, mais aussi des professeurs de la théorie critique et des études identitaristes dont le but premier était de transformer l’Amérique et de détruire toute perspective de melting pot. Linda Sarsour et d’autres voulaient «déblanchir» deux millions d’Américains, au nom d’une idéologie qui encourage la dépendance aux subventions gouvernementales.

Roberto Ramirez, directeur du Census Bureau, était plutôt favorable à cette innovation déclarant que, certes l’identité MENA n’existait pas encore, mais que rien n’existait avant d’avoir été créé. Finalement, il fit marche arrière en 2018.

Mais succès pour faire des femmes une classe d’opprimés

C’est aussi une élite néo-marxiste et postmoderniste cherchant à transformer l’Amérique qui milita, derrière Kate Millet, pour faire des femmes une classe opprimée. Pour Millet et ses adeptes, les femmes n’étaient pas seulement une classe opprimée, mais LA classe opprimée dans la guerre des classes. Millet créa en 1966 la NOW (National Organization for Women) visant l’élimination des discriminations et ne se priva pas de dresser des analogies avec les Noirs et les autres catégories officielles. La NOW obtint en 1971 que les femmes fussent ajoutées à la liste des minorités nécessitant une action. Elle gagna, comme les autres (La Raza…), avec peu de membres et peu de connexions avec la base.

Mais la 3ème vague féministe qui arrive avec les années Clinton va remettre en cause les acquis en contestant l’existence même d’un sexe biologique. L’idée que le sexe et le genre sont des constructions sociales ont miné l’idée d’une identité féminine. L’addition, dans certaines villes, des entreprises dirigées par des LGBTQ au Supplier Diversity Program, réduit les avantages qui revenaient aux autres. Le discours selon lequel tout est socialement construit a mis les femmes dans une position difficile, notamment sur la chirurgie du changement de sexe. Judith Butler y est par exemple opposée parce que cette chirurgie suppose un optimum du corps. Idem pour le mariage homosexuel qui conforterait l’hétéronormativité. Comme la nécessité de faire la révolution est toujours là, Mike Gonzalez s’attend à ce que le prochain combat porte sur le polyamour.

Les fondations marxistes des politiques identitaristes

Les penseurs qui ont théorisé la manière de prendre le pouvoir subrepticement par des moyens culturels proviennent des deux pays dans lesquels la révolution marxiste a échoué et qui se sont tournés vers le fascisme. La notion gramscienne d’hégémonie culturelle a été essentielle à la progression de la gauche américaine. Si la lutte des classes est internationale, elle doit prendre des déguisements nationaux pour renverser tout le système occidental. L’École de Francfort a attiré des psychanalystes tels qu’Eric Fromm et Willhem Reich et opéré une synthèse entre le marxisme et le freudisme. Nombre de ses membres quittèrent l’Allemagne nazie pour l’Amérique et leur influence se fit sentir dès les années 1940, notamment via l’industrie du cinéma. Ils montrèrent un mépris pour l’Américain moyen qui rappelle celui des élites urbaines et académiques d’aujourd’hui pour l’Amérique profonde.

Contrairement à beaucoup d’autres, Marcuse, l’ancien assistant de Max Horkheimer, est resté aux États-Unis après la guerre, pendant laquelle il avait fait un court passage à l’OSS, et a enseigné dans diverses universités (Harvard, Columbia, Californie…). Il devint, dans les années 1950 et 1960, «le gourou de la nouvelle gauche». L’Homme unidimensionnel (1964) s’est vendu à 100 000 exemplaires en 5 ans aux Etats-Unis. L’influence de Marcuse sur les étudiants se retrouve chez les enseignants d’aujourd’hui. Sa protégée, Angela Davis, qui fit de la prison au début des années 1970 pour son rôle dans le meurtre d’un juge et reçut le prix Lénine de l’Allemagne de l’Est, est aujourd’hui un professeur émérite de l’Université de Californie Santa Cruz. Elle reste un guide pour des milliers d’Américains.

Les postmodernistes des années 1970 et 1980 partagent beaucoup de dogmes avec l’École de Francfort, mais dans un langage un peu différent. En 1998, Alan Sokal et Jean Bricmont définissaient le postmodernisme comme «un courant intellectuel caractérisé par un rejet plus ou moins explicite de la tradition rationaliste des Lumières, par des discours théoriques déconnectés de tout empirisme et par un relativisme cognitif et culturel qui ne voit dans la science qu’une “narration”, un mythe” ou une construction sociale parmi d’autres» (p. 144). Kimberlé Crenshaw, avec son concept d’intersectionnalité, peut se féliciter d’avoir porter le postmodernisme de la théorie à la pratique.

Pour Mike Gonzalez, l’implication communiste ne fait aucun doute, comme en témoignent les propos de Robert Shrank, ancien communiste et responsable du programme de la Fondation Ford dans les années 1970 et 1980, selon lesquels la Fondation était mue par un anticapitalisme tenu secret. De même, Saul Alinski déclara dans Playboy en 1972: «celui qui vous dit qu’il était engagé dans les causes progressistes de cette époque et n’a jamais travaillé avec les rouges est un sacré menteur» (p. 149).

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Mike Gonzalez voit dans cette victimisation généralisée, non seulement un grand malheur pour l’éducation des enfants, mais aussi une justification pratique à une intervention toujours plus grande de l’État, au détriment des droits. On retrouve ici la thèse de Christopher Caldwell. Ainsi, la Constitution, pointilleuse sur les clauses d’égalité de traitement, doit être ignorée parce que le racisme est structurel [selon les partisans de ces thèses] (…)

Autre droit mis à mal, le droit de propriété, marotte des marxistes. Mais c’est le concept même de droits qui est attaqué. Le déni des droits naturels qui fondent le pays n’est pas qu’une question théorique, écrit Mike Gonzalez. Il a des conséquences dans la vie réelle réduisant la liberté individuelle, notamment sur les campus où les idées conservatrices sont éliminées. (…)

13 Juin 2021