Conférence débat : Galia Ackerman – Le KGB à Tchernobyl

Nous allons clore le cycle 2025/2026 de nos conférences-débats par une rencontre avec Galia Ackerman, l’infatigable animatrice de Desk Russie et l’une des figures majeures de la dénonciation en France du régime criminel de Vladimir Poutine.

Galia nous présentera son dernier ouvrage, Le KGB à Tchernobyl, qui s’appuie sur des rapports de cette institution publiés en Ukraine.

Nous comprendrons mieux ainsi comment s’est produite et comment a été gérée la catastrophe nucléaire dont nous commémorions il y a quelques jours le 40e anniversaire. Mieux : nous trouverons, dans les analyses de Galia Ackerman des éléments importants pour mieux comprendre la Russie actuelle dont le Chef vient de décider (comme au bon vieux temps ?) la réhabilitation de Felix Dzerjinski, fondateur de la Tchéka, l’ancêtre du KGB.

Rendez-vous donc le lundi 18 mai au Café du Pont-Neuf, 14 quai du Louvre, de 18 à 20h.

Histoire & Liberté, le 4 mai 2026

4 Mai 2026


Sombres lumières…

Les lumières sombres - Miranda

        Difficile d’avoir ignoré la récente parution des Lumières sombresComprendre la pensée néoréactionnaire d’Arnaud Miranda (*) tant nombre d’influents médias l’ont encensé – sans recul critique excessif, alors qu’il y a de quoi s’inquiéter comme on va le voir plus loin ! Proposant une inédite et factuellement bienvenue « cartographie de la galaxie néoréactionnaire », l’auteur de ce bref opus passe en revue les principales figures  intellectuelles américaines diffusant des « lumières sombres » menaçant de plonger le monde occidental dans une apocalypse « illibérale » sans précédent. A un Curtis Yarvin puis un Nick Land (un « philosophe » créateur de l’expression « Dark Enlightment » dès juillet 1992) qui sont les principaux inspirateurs  de ce nouveau courant idéologique succèdent ainsi les improbables Bronze Age Prevert et Zero HP Lovecraft sévissant avant tout sur le Net, puis l’entrepreneur, milliardaire et trumpiste Peter Thiel. Lequel n’est pas désormais le moins illuminé de la secte : n’est-il pas venu en février dernier donner à Cambridge (UK) une conférence sur l’avènement prochain de … l’Antéchrist ? Mais tous ces personnages sont en effet les promoteurs d’un incroyable corpus de fantasmagories fumeuses toutes plus irrationnelles et délétères les unes que les autres, textes à l’appui. Tout en redonnant vie à une eschatologie millénariste où s’entremêlent bondieuseries théocratiques et transhumanisme à grands renforts d’une « tech » déifiée, ils prônent le retour au patriarcat, aux « hiérarchies naturelles », à la monarchie héréditaire ou à l’eugénisme. Mais se pose la question : comment accorder le moindre crédit aux élucubrations de ces individus paraissant comme échappés d’un asile psychiatrique dirigé par des complotistes d’extrême droite ?

        Nulle part dans son livre et bien qu’il parle d’un « succès idéologique  , l’auteur ne répond précisément à la question qui importe le plus: les néoréactionnaires, combien de divisions ? Ni n’établit que la « lumière sombre » qu’ils diffusent exerce une réelle et objectivement mesurable influence dans la société américaine en général et les milieux politiques ou économiques en particulier. Aussi bien peut-on se demander s’il faut vraiment prendre au sérieux le danger allégué comme le fait A. Miranda. Et si l’activisme et entrisme des ultras nationaux-populistes (de plus ouvertement poutiniens et antisémites) Steve Bannon, Tucker Carlson et Nick Fuentes n’en incarne pas un, autrement plus grave et imminent, bénéficiant de la complaisance de l’idéologue forcené J.D. Vance ?

        Mais cela ne pourrait-il pas s’expliquer par les biais cognitifs préoccupants qui entachent le propos de l’auteur lorsqu’il incrimine l’« illibéralisme » de la néo-réaction américaine ? Non que cette imputation soit erronée, mais parce que ce faisant, il se fourvoie sur deux plans. Tout d’abord, et comme le souligne à juste titre Olivier Babeau sur son compte X, en accusant implicitement les libéraux classiques (Hayek, Mises…) ou prétendument « libertariens » (ainsi quand il fait état d’une prétendue « origine libertarienne de la pensée néoréactionnaire », p.145 : cela n’a aucun sens !) d’avoir constitué le terreau intellectuel sur lequel aurait prospéré les « lumières sombres », A. Miradeau commet une stupéfiante erreur : n’y a-t-il pas contradiction à mettre en cause l’illibéralisme d’esprits d’abord nourris de libéralisme ? Lorsque O. Babeau en conclut que « ce défaut d’analyse…affaiblit la portée critique du livre », il ne croit peut-être pas si bien dire car cette imputation d’illibéralisme renvoie dans la perspective de l’ouvrage à une conception fort discutable du libéralisme qui en serait victime ? Celle-ci est explicitée dans ses dernières pages (147) où il est indiqué que l’illibéralisme a entre autres pour piliers « la défense d’une homogénéité culturelle face au multiculturalisme » et « l’exigence de préservation des hiérarchies et valeurs traditionnelles face au progressisme »1. Ce qui revient à faire arbitrairement du libéralisme un promoteur du multiculturalisme, et un suppôt du progressisme. Pour se convaincre qu’il n’en est rien, que c’est là une imposture (le terme « libéralisme » est visiblement pris dans son sens américain, voisin de sociale-démocratie gauchisante!) et témoigner d’un peu plus de rigueur conceptuelle à propos du label « libéralisme » et par suite de l’« illibéralisme », rien de mieux que se reporter par exemple à La Grande parade de Jean-François Revel, L’Appel de la tribu de Mario Vargas Llosa ou, tout récemment, au Manifeste libéral de David Lisnard.

        Comme si ces errements ne suffisaient pas, il faut en outre déplorer un certain nombre d’inexactitudes ponctuelles dans les références à des auteurs cités ou d’appréciations infondées. Ainsi en est-il quand A. Miranda signale que la philosophe et écrivaine Ayn Rand était  « très populaire aux États-Unis dans les années 1980 » (p. 122) (non, c’était entre 1960 et le début des années 1980) et qu’il la présente comme typiquement « libertarienne » au même titre que l’économiste Mises (Rand détestait les libertarians, pour elle des « zombies irrationnels » – et Mises n’était certainement pas la « principale source du développement du libertarianisme » (p. 59)  mais l’une des figures centrales du classical liberalism  hostile à l’anarchisme et attaché à un État minimal fort (cf son magistral Liberalism!). De même ne voit-on pas ce qui autorise cet auteur à parler de « paléo-libertatiens »(cf. pp. 143, 145 ou 151 : « paléo » par rapport à quoi : des…néo-libertariens?) ou d’une actuelle ère « post-libertarienne » (jamais il n’y a eu aux USA de période dite « libertarienne », les libertariens n’ayant jamais été qu’un courant intellectuel fort minoritaire). Sur tous ces sujets où règnent ici une franche confusion sinon un « n’importe quoi » débridé, des lectures de première main auraient été nécessaires afin de savoir ce que parler de libéralisme et de libertarianisme veut vraiment dire…

        Une autre question, et de taille,  se trouve occultée par cette … assombrissante lumière projetée sur le paysage idéologique américain : pourquoi ce prurit extrémiste et délirant  se déclare-t-il maintenant, comme en contrepoint de l’effarante « trumpisation » encore en cours ? Et si c’était justement en réaction aux préalables outrances dévastatrices d’un « wokisme » fanatique passé à l’acte dans les médias, les universités et même les entreprises (ce dont les partisans fanatisés vont jusqu’à nier l’existence!) ? Une remarque similaire vaut pour notre pays, où ni les belles âmes mollassonnes  et incohérentes du « bloc central » et encore moins la gauche complice des islamo-staliniens de LFI ne conviennent qu’ils sont les premiers responsables de l’irrésistible ascension du RN – mais ceci est une autre histoire…

Alain Laurent, le 22 avril 2026

* Gallimard – Le Grand continent, 2026.

  1. L’universitaire Martine Laruelle  que cite A. Miranda pour avancer ces assertions fantaisistes est une habituelle contributrice du Monde diplomatique – peu réputé comme publication de référence sur le libéralisme. Il fallait oser ! ↩︎

22 Avr 2026


Conférence débat : Feghane Azihari – L’Islam contre la modernité

Feghane Azihari – L’Islam contre la modernité

Depuis plusieurs semaines le livre de Ferghane Azihari, « L’Islam contre la modernité » édité aux Presses de la Cité, se situe parmi les meilleures ventes d’essais.

L’auteur est issu d’une famille comorienne de tradition musulmane, ce qui a sans doute développé chez lui une sensibilité particulière sur le sujet qu’il traite.

Son livre, particulièrement roboratif, n’hésite pas à remettre en cause tout ce que l’on croit plus ou moins savoir concernant l’islam et l’histoire des civilisations musulmanes.

Nous sommes heureux de pouvoir l’accueillir le jeudi 9 avril à 18h00 au Café du Pont-Neuf (14 quai du Louvre, Paris Ier) où il sera possible de dialoguer avec lui et d’acheter son livre.

Conférence-débat : Feghane Azihari – L’Islam contre la modernité

Histoire et liberté, le 5 avril 2026

5 Avr 2026


Colloque : Redécouvrir La « société ouverte » de Karl POPPER

A l’initiative du groupe de réflexion « Histoire et Liberté » :

Regards croisés sur la nouvelle, intégrale et tant attendue traduction de La Société ouverte et ses ennemis par Didier Delsart parue aux Belles Lettres fin 2025 dans la collection « Bibliothèque classique de la liberté ».

Jeudi 26 mars, 17h15
au Café du Pont-Neuf
(14 Quai du Louvre, Paris Ier)
Salon du 1er étage*

17h30 : Présentation de la soirée par Pierre Rigoulot et Antoine Cassan.

17h45 : Genèse et enjeux d’une nouvelle traduction par Alain Laurent (Philosophe et essayiste, directeur de la collection où est paru l’ouvrage).

18h15 : Les paradoxes de la liberté dans « La Société ouverte et ses ennemis » par Gilles Campagnolo (Philosophe, Directeur de recherches à l’Université Paris I).

18h45 : Karl Popper lecteur de Platon et Marx, par Philippe Raynaud (Professeur émérite de science politique, co-directeur de la revue Commentaire).

De 19h15 à 20h : Débat avec le public.

* Participation aux frais : 7 euros (boisson offerte)

Une nouvelle traduction qui n’est pas passée inaperçue :

« Á l’heure où la démocratie dérive, toute action pour lui maintenir la tête hors de l’eau est la bienvenue. C’est ce que font les éditions Les Belles Lettres en retraduisant La Société ouverte et ses ennemis de Karl Popper. Dans ce texte, le philosophe établit une distinction entre ʺsociété closeʺ – hiérarchisée et favorisant les idéologies fascistes – et ʺsociété ouverteʺ – pluraliste, progressiste et tournée vers l’avenir. » (Philosophie Magazine, août 2025)

« Cette édition intégrale de La Société ouverte et ses ennemis tombe à pic. » (Libération, 18 octobre 2025)

« A l’heure où la démocratie est menacée de toute part, on peut voir dans ce livre-culte un combat contre le totalitarisme d’hier et aujourd’hui. » (Esprit, octobre 2025)

« Le relire aujourd’hui fait découvrir que bon nombre de ses intuitions et arguments nous parlent de ce que nous vivons encore dans un contexte différent : le combat des démocraties et des systèmes clos. » (Roger-Pol Droit, Le Monde, 7 novembre 2025)

« La nouvelle – et excellente – traduction de l’ouvrage de Karl Popper me donne le plaisir inhabituel de rendre compte d’un classique cinquante ans après l’avoir lu. » (Philippe Raynaud, Commentaire, Hiver 2025)

« Dans un style vif, non dénué d’humour, Karl Popper livre une œuvre magistrale de philosophie politique, toujours actuelle, sur la critique du totalitarisme. » (Études, février 2026)

« En défense de la démocratie libérale… » (Sciences Humaines, février 2026)

H&L, le 19 mars 2026

19 Mar 2026


Quand le « réalisme » mène au pro-poutinisme. Le cas français.

Un livre exceptionnel vient de paraître. Son titre ? Penser comme Poutine. Il est publié aux éditions du Cerf et signé de Wiktor Stoczkowski qui est directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales.

L’auteur s’interroge avec précision sur la réception en France des thèmes de la propagande poutinienne et montre pas à pas, de manière très convaincante, que l’accueil qui lui est fait tient à ce que bien des approches politiques formulées dans notre pays présentent un certain nombre d’analogies voire de similarités avec le discours poutinien lui-même. C’est ainsi qu’au nom du « réalisme », peu de place est laissé à la défense de la démocratie et des droits de l’homme au profit de notions vagues (mais dangereuses) comme celle de « zones d’influence ».

Clair et très bien documenté, cet ouvrage nous sera présenté par son auteur lui-même, Wiktor Stoczkowski, le mercredi 11 février à 18h, au 1er étage du Café du Pont-Neuf, 14 quai du Louvre, Paris 1er. Venez nombreux !

Conférence débat avec Viktor Stoczkowski Quand le réalisme mène au pro poutinisime le cas français

H&L, le 3 février 2026

3 Fév 2026


La Guerre totale de Vladimir Poutine – Françoise Thom, (A l’Est de Brest-Litovsk 2025. 325 pages. 24 euros)

La Guerre totale de Vladimir Poutine - Françoise Thom

C’est une réflexion extrêmement documentée et très minutieuse que Françoise Thom nous propose sur les données du conflit ukrainien, son sens, les raisons de nous inquiéter mais aussi d’espérer; une réflexion appuyée sur une impressionnante érudition à l’égard de la res sovietica,                                 

L’ouvrage ne fait pas de Poutine un simple successeur du pouvoir soviétique. Il n’est ni l’un ni l’autre. Ou plutôt : il est l’un et l’autre car le communisme russe se situait déjà, plus qu’on ne le croyait, dans la continuité de l’histoire russe.      

Les rapprochements établis ici entre Poutine et ses prédécesseurs nous entrainent jusque dans les siècles précédents! Preuve d’une certaine « pesanteur », plus ou moins mystérieuse à la tête de l’État russe. La verticalité du pouvoir dans ce pays s’appuie notamment sur l’écrasement des liens sociaux, l’anomie les troubles intérieurs.

Le lien de l’actualité avec l’histoire russe est également perceptible dans ce qui est le moteur du poutinisme en acte : la soif de revanche et de toute puissance. Poutine, Françoise Thom le souligne en une formule frappante, est « obsédé par le désir du remake historique ». La haine de l’empêcheur de tourner en rond qu’est l’Europe est en effet si puissante qu’autour de Poutine, on rêve de reprendre l’affrontement avec elle depuis le début et d’en faire une mise à mort : « l’Europe est la source de tous les maux de l’humanité  (…) la pire chose qui ait été produite par l’humanité au cours des 500 dernières années (…) Elle doit être jetée dans les poubelles de l’histoire afin qu’elle ne gâche plus la vie de l’humanité » comme l’affirme aimablement Serguei Karaganov un des idéologues proches de Poutine qui en appelle comme bien d’autres à une guerre totale, militaire naturellement mais aussi économique diplomatique, idéologique et culturelle.

Françoise Thom montre la permanence des buts et des méthodes russes, cela ne signifie pour autant ni leur inéluctabilité ni leur efficacité. Mais le style de Poutine est clairement marqué dès son accession au pouvoir, lorsqu’il s’engagea dans une « guerre totale » contre les Tchétchènes, accusés par lui d’attentats commis par ses propres services. Cet homme a besoin d’attiser la haine et même les haines pour faire accepter ses choix, ses intérêts, ses conceptions. Les marxistes parlaient d’affrontements idéologiques reposant sur des conflits d’intérêts contradictoires. D’une certaine façon, c’est le contraire avec Poutine : la haine est première et s’applique à des situations et à des exigences qu’a définies le Chef. Et parce que la haine est totale, les conflits sont radicaux et les méthodes atroces. Comme Hitler sentait le sang dès ses premiers pas au sommet de l’Etat allemand, ainsi que l’observait avec raison un témoin des premiers temps du nazisme que cite notre auteur, Stefan Haffner1, Poutine suinte la volonté mauvaise de destruction de l’adversaire.

Une Ukraine européenne et démocratique est un cauchemar pour Poutine qui, en voulant reprendre le problème à la base, ne peut que désigner un autre ennemi, à peine plus lointain : l’Europe.

Mais un tsunami vient de de produire : l’élection de Donald Trump et l’émergence d’une Amérique nouvelle, loin des thèmes de la guerre froide, décidée à faire des affaires avec la Russie et de se débarrasser au plus vite du boulet ukrainien. Françoise Thom lui consacre une des parties de son livre les plus passionnantes à parcourir. Il n’est pas question ici d’expliquer les relations entre Poutine et Trump par un chantage classique à la révélation de galipettes tarifées quelque part à Moscou. Ou plutôt : si le chantage existe il prend place au sein d’une évolution du pouvoir de Washington et de la politique américaine qui mérite bien en effet, d’être comparée à une « lame de fond » puisque ses représentants dénoncent l’un et l’autre l’Europe restée fidèle à la défense des principes et des valeurs démocratiques et la menacent même conjointement à la Russie poutinienne.

D’où vient ce changement américain? D’où vient ce que Françoise Thom appelle « l’auto-poutinisation » des Etats-Unis ? Paradoxalement, l’excellence de sa connaissance de la Russie lui permet d’éclairer ce qui se passe sous nos yeux aux Etats-Unis. Trump n’est pas parvenu par hasard au pouvoir. Avec l’effondrement de l’URSS et la fin de la guerre froide, on crut un  moment que l’émergence du marché allait permettre la naissance d’une Russie pacifiée. En fait les oligarchies qui se constituèrent rapidement n’aspiraient certainement pas à un contrôle politique. La population russe pâtit alors de ce démantèlement de l’Etat. Même le KGB se fit un temps oublier (des politiques occidentaux surtout!). Un tel désordre incita à la recherche d’un homme d’ordre. Ce fut le début de l’ascension de Vladimir Poutine. 

Aux Etats-Unis, la situation est loin d’être identique mais les analogies sont intéressantes à constater : le Congrès déléguait de manière de plus en plus routinière ses prérogatives à l’exécutif, la Justice semblait de moins en moins indépendante du pouvoir. La chute de l’URSS a joué son rôle dans cette évolution : la croyance occidentale en la fin de la politique, en la fin de l’opposition de valeurs (démocratie vs autoritarisme ou totalitarisme), eurent pour conséquence le privilège accordé à un individualisme débridé. Chacun pour soi et la high tech pour tous ! Les géants de la Silicon Valley, de l’Intelligence artificielle et des crypto-monnaies exultaient ! Tout était permis et seuls des attardés comme les Européens et notamment les Ukrainiens s’imaginaient encore que des valeurs et des principes pouvaient être défendus au risque de sa mort. Bienvenue dans le monde de la post-vérité ! Et bienvenue, MM. Trump et Vance, dont nul parmi nous n’a oublié la diatribe de février 2025 à Munich où furent tancés les dirigeants européens coupables de ne pas vouloir laisser dire n’importe quoi sur le web et le monde politique. La liberté, croit-on aujourd’hui à Washington, c’est faire ce que l’on désire et immédiatement. Et malheur à qui s’oppose à ces désirs! Thierry Breton en sait quelque chose, devenu personna non grata pour avoir défendu l’idée de nécessaires régulations sur les réseaux de communication

Aujourd’hui les Russes applaudissent le président américain. Comme pour le pouvoir russe, la vérité ne compte pas, ni donc le mensonge, aux yeux de Trump. Ni le Bien ni le Mal. Et la démocratie n’a pas d’ennemis – ni d’amis . Il n’y a que des affaires à faire. Des rivieras moyen-orientales et non un combat contre l’islamisme, une coopération dans la recherche de terres rares avec Kyiv, du pétrole vénézuélien  à pomper et pas une dictature à abattre. Même les visées impériales se ressemblent et le Groenland, le Canada ou le Panama s’appellent à l’Est : Ukraine, Géorgie, Pays baltes et Finlande. Même dans les détails, les projets de Trump ressemblent à ceux de Poutine : développement du culte de la personnalité, recherche d’un mandat électif sans limite, éradication de l’opposition intérieure. Bref – et la constatation est inouïe : « Le régime en train de se mettre en place aux États- Unis présente beaucoup de similarités avec un régime communiste ». Nos frères siamois ne s’entendront sans doute pas toujours mais actuellement ils sont prêts à coopérer et à la référence fréquente pour illustrer la situation géopolitique actuelle – les accords   de Munich de 1938 – Françoise substitue, quitte à scandaliser ici et là – le pacte Molotov-Ribbentrop de 1939.

La question majeure qui se pose est alors celle-ci : si les Etats-Unis tournent mal, autrement dit : tournent russes, il reste aux Européens à s’armer, à contrer la propagande russe, à défendre une vision humaniste et universaliste face aux défenseurs des soi-disant valeurs traditionnelles ( une approche relativiste en fait puisque les dites valeurs traditionnelles sont spécifiques à chaque pays), à diffuser cette vision dans une Ecole plus exigeante qu’elle ne l’est aujourd’hui et à restaurer l’autorité de l’Etat. A l’extérieur, il ne faut plus rien attendre du dialogue avec des ennemis qui désignent l’Europe non plus comme une vassale ou une colonie américaine mais bien comme « fasciste ».

Tant d’autres, il est vrai, sont passés sous le feu de telles accusations absurdes qu’il n’y a peut-être pas de quoi s’inquiéter! Et puis, ne sommes nous pas en bonne compagnie ? On pense à l’Ukraine mais aussi à la guerre d’Israël contre l’islamisme…

On sort ragaillardi de cette lecture et pourtant soucieux des nuances. Rien n’est inéluctable. Ni la défaite ni la victoire de l’Ukraine. Il n’y a que des tendances, des » pesanteurs », mais celles-ci, une fois bien explicitées comme elles le sont par Françoise Thom permettent d’envisager la possibilité, une fois encore, de la victoire de la démocratie.

Pierre Rigoulot, le 6 janvier 2026

  1. v.Histoire d’un Allemand, Souvenirs 1914-1933, Actes sud 2004 ↩︎

6 Jan 2026


Un terrible chemin vers la sagesse et la liberté

Anastasia FOMITCHOVA – Volia (Grasset 2025. 280 pages. 22 euros)

Premier de couverture livre

Bien sûr, nous sommes tous, dans la mouvance d’Histoire & Liberté, contre la guerre de Poutine en Ukraine et nous ruminons avec dégoût les motivations affichées du chef du Kremlin prétendant lutter contre les néo-nazis-bourreaux-des-malheureux-russophones-des-régions-de-Donetsk-et-de-Louhansk.

Bien sûr, nous savons qu’en 1991 la Russie a récupéré toutes les armes nucléaires ukrainiennes contre la reconnaissance officielle de l’indépendance de l’Ukraine dans ses frontières d’alors. Avec en prime les garanties de sécurité des Occidentaux (déjà !).

L’Etat ukrainien existait alors et il existe encore malgré l’occupation russe de la Crimée en février 2014 puis la tentative manquée, en février 2022, de le défaire militairement tout entier.

Bien sûr, nous dénonçons la complaisance du Rassemblement National et de LFI qui, refusent de participer à toute mobilisation en faveur d’une Ukraine qui défend pourtant l’Europe et la démocratie contre l’impérialisme russe.

Bien sûr, nous condamnons les horreurs commises par l’armée de Poutine contre la population civile, les bombardement aveugles, les tortures, les enfants raflés et déportés en Russie.

Mais nous n’avons pas l’idée depuis nos lieux de vie douillets de ce qui se passe précisément au front. La guerre : les morceaux de corps, les hémorragies qu’on ne peut arrêter, les éclats d’obus qui cisaillent les chairs, le phosphore qui brûle la peau jusqu’aux os et liquéfie les poumons en cas d’inhalation, les souffrances atroces.

Et en même temps, la volonté de résister, de tenir, d’être, tout simplement. C’est cela que nous fait toucher, du cœur, Anastasia Fomitchova, une jeune franco-ukrainienne des équipes médicales présentes sur le front, face à l’armée russe.

Volia (un mot qui signifie volonté et liberté), son journal de bord en quelque sorte, ses souvenirs de la ligne de front,vient d’être publié aux éditions Grasset.

Attention. On n’en ressort pas indemne. Vies brisées net ou longues souffrances vous poursuivent longtemps après avoir lu ce livre.

Et l’on tremble après l’avoir refermé pour les vies épargnées jusqu’ici, un rien fasciné par ce qu’elles endurent et comprennent, de s’être confrontées à elles-mêmes : « La guerre a cette faculté de nous ramener à l’essentiel où seule une frontière existe véritablement : celle qui délimite la vie de la mort ». Fasciné, on l’est aussi, par leur infinie volonté de voir l’Ukraine vivre libre. Volia.

Pierre Rigoulot, le 27 novembre 2025

27 Nov 2025


Parution le 11 septembre : Encyclopédie des euphémismes contemporains – SAMI BIASONI

Encyclopédie des euphémismes contemporains - Biasoni

Rencontre avec l’auteur le jeudi 6 novembre à 18h au Café du Pont-Neuf, 14 quai du Louvre 75001-Paris

14 Sep 2025


DIDIER RYKNER – Mauvais genre au musée (Les Belles Lettres 2024. 274 pages. 21,50 euros)

DIDIER RYKNER - Mauvais genre au musée (Les Belles Lettres 2024. 274 pages. 21,50 euros)

Didier Rykner, fondateur et directeur de la rédaction de La Tribune de l’Art, explore la manière dont sont abordés aujourd’hui notre environnement culturel et plus particulièrement les musées. Particulièrement sensible à la progressive substitution qui s’opère sous nos yeux du jugement esthétique au jugement moral et politique, l’auteur, en connaisseur, multiplie les exemples. Les grands musées d’Europe et d’Amérique du Nord connaissent tous en effet cette dérive : l’art doit être au service d’une idéologie et plus précisément de celle du wokisme.

On ne nous fera pas l’injure de penser une seconde que nous défendons le temps des colonies, du patriarcat, de la « civilisation blanche », etc. Nous partageons donc certaines des préoccupations du wokisme. Mais il y a dans cette idéologie bien plus qu’un combat contre l’arrière-garde des « suprémacistes » mâles et blancs ! Il y a une moralisation omniprésente et un refus de prendre en compte la dimension historique des idées et des oeuvres. Pour le wokisme, le musée n’abrite pas des oeuvres créées dans un monde qui bien souvent n’est plus. Il a pour mission, en s’appuyant sur les oeuvres qu’il abrite, d’agir en faveur d’un monde nouveau, débarrassé des préjugés, un monde qui exalte l’égalité hommes-femmes et Noirs-Jaunes-Blancs.

Mieux : le wokisme atteste de la conscience aiguë des réalités et des conflits de ce monde, ramenés au Bien luttant contre le Mal. Un zeste de religiosité complète le tableau car la simple vue du Mal peut ruiner une âme. La peinture, la sculpture, l’architecture ont été longtemps réservées aux hommes ? L’important n’est pas de le reconnaître. Une histoire de l’art et des oeuvres d’art sans femmes, sans gays, sans Noirs, c’est mal et pire : cela risque fort de rendre misogyne, homophobe ou raciste !

Rykner dénonce les choix, qui découlent trop souvent de cette conception, favorables à des oeuvres en fonction du sexe de leur créateur plus que de leur qualité artistique. Le marché de l’art en est d’ailleurs faussé et une oeuvre médiocre mais féminine prend souvent, désormais, une valeur marchande inattendue.

Il arrive même que des critiques d’art s’indignent en constatant le faible nombre de tableaux peints par des femmes. Ridicule indignation contre un fait historique affirme Rykner : « il y avait peu de femmes artistes avant le XX ème siècle et aucun conservateur de musée ne s’est dit : je ne vais pas acheter un beau tableau parce qu’il a été peint par une femme ». On préfère pourtant accuser les « réactionnaires » d’invisibiliser (sic) les femmes. Cette « invisibilisation» n’existe pas en fait. « Il y a eu, bien longtemps, une difficulté plus grande pour les femmes d’accéder au métier et au statut d’artiste (…) Il s’agit d’un fait historique regrettable, certes, mais qu’on ne pourra jamais corriger pour ce qui concerne l’art ancien » souligne Rykner.

Pas plus qu’elle n’est misogyne, l’histoire de l’art n’est raciste. Mais la haine de l’Occident et de nous-mêmes est telle que certains critiques passent de l’usage du marbre blanc et à la valorisation de cette couleur, au rejet des « bronzés » et plus largement de l’Autre ! Et d’affirmer que, de l’éloge par Maurras de « la blanche Athènes » au nazisme, il n’y a qu’un (petit) pas ! Tant pis si l’on prend mieux conscience aujourd’hui de la polychromie grecque antique ou médiévale. L’important est de « dénoncer le racisme structurel de l’Occident »

Le phénomène analysé par Rykner se constate ailleurs, dans la vie de tous les jours, : les objets n’y ont pas plus d’histoire que les oeuvres d’art mais seulement un sens moral encore effectif aujourd’hui. La Nègresse de Biarritz, la « tête de nègre » que vendait le pâtissier de mon quartier et « le nègre joyeux », le marchand de café de la place de la Contrescarpe du V ème arrondissement de Paris, ont été « dégagés »…Mais l’on se fâche de ne pas les voir « en peinture », respectés et respectables, comme beaucoup de gens les voient aujourd’hui. Cachez ce sein que je ne saurais voir, disait Tartuffe. Montrez cette femme ou ce Noir que je ne saurais ne pas voir, disent les wokistes…Quant aux Blancs qui ont jadis défendu les opprimés, comme Mahé de la Bourdonnais à Saint-Denis de la Réunion ou Victor Schoelcher à Fort-de-France, tous deux ayant oeuvré à l’abolition de l’esclavage, ils ont été descendus – en tout cas leur statue – de leur piédestal. N’étaient-ils pas Blancs ?

Ainsi réécrit-on l’Histoire, sans manquer de souligner ce qui lui manque – par la faute des Occidentaux, bien sûr : un cadre vide, sur une cimaise de la Manchester Art Gallery, symbolise les oeuvres d’art que les femmes noires n’ont pas pu réaliser !

La tendance ne semble pas s’inverser encore. Didier Rykner nous donne à méditer, vers la fin de son ouvrage, sur le programme d’un « événement » annuel organisé par le Musée de Rouen, que voici :

2016 : Patrimoine et diversité, la place des musées

2018 : Egalité hommes-femmes. Où en sont les musées ?

2020 : Le musée et ses contestations

2021 : Musée : lieu de domination ou d’émancipation?

2022 : Les musées face à la crise écologique.

No comment.

Pierre Rigoulot, le 16 mai 2025

18 Mai 2025


Le livre de Régis Genté « Notre homme à Washington » : une rétrospective accablante sur les liens entre Trump et la Russie

Régis Genté - Notre Homme à Washington Trump dans la main des Russes

Quelle est la nature des relations entre Trump et Poutine ? La question est aussi ancienne que lancinante mais elle est revenue au premier rang des interrogations en particulier pour tous ceux que préoccupe le destin de l’Ukraine.

Ecrit avant l’élection de novembre dernier, le livre de Régis Genté Notre homme à Washington (Grasset, 2024), sous-titré « Trump dans la main des Russes »  éclaire l’actualité sous un jour spécifique dans la mesure où il s’agit d’une exploration des liens entre Donald Trump et la Russie sur une période de plus de quarante ans.

L’auteur, journaliste spécialisé sur l’Europe de l’Est, s’appuie sur des documents et des témoignages avérés pour étayer sa thèse selon laquelle Trump aurait été repéré par les services soviétiques dès les années 1980. Grande continuité puisque, dès cette époque, Trump multiplie les déclarations contre l’OTAN… Et formidable prescience des services russes qui ne pouvaient quand même pas prévoir qu’ils investissaient sur un futur président des Etats-Unis. Cependant, nul complotisme ici, rien que des faits. 

Selon Régis Genté, Trump est devenu très tôt un “contact confidentiel” c’est-à-dire une personne que les services russes “cultivent” en la soutenant, sans qu’elle soit nécessairement consciente de jouer en retour un rôle actif qui leur sera favorable. En l’occurrence les services russes ne cesseront d’apporter d’opportuns soutiens financiers via la horde de mafieux, d’espions et d’oligarques qui a envahi les Etats-Unis après l’effondrement de l’Union Soviétique. A chaque fois qu’il frôle la faillite, de généreux personnages à la fortune trouble achètent des appartements surpayés dans ses Trump Towers ou investissent dans ses autres projets immobiliers. A l’inverse Trump, qui s’est rendu trois fois en Russie depuis 1987, n’a jamais réussi à fourguer une Trump Tower à Moscou – c’est un de ses arguments de défense.

L’auteur est particulièrement prolixe autour de la campagne de 2016 car il dispose de deux sources officielles d’enquête. Un rapport du Sénat – alors à majorité républicaine mais pas la même qu’aujourd’hui… – et le rapport du conseiller spécial Robert Mueller, certes publié de façon expurgée mais quand même très explicite. On y découvrira notamment la gamme inattendue des services offerts par la Deutsche Bank.

Régis Genté souligne bien qu’il n’existe pas de “smoking gun” prouvant une collusion directe mais que le faisceau d’indices est suffisamment conséquent pour susciter des interrogations quant aux racines de la grande mansuétude qui est la marque de la nouvelle politique américaine vis-à-vis du Kremlin. La simple fascination pour un autocrate (l’hypothèse psychologique) ou la volonté de redéfinir des zones d’influence (l’hypothèse géostratégique) paraissent des explications très insuffisantes au regard de l’obstination dans les prises de position de Donald Trump et des siens depuis le 20 janvier dernier : toujours favorables à la Russie et hostiles à l’Ukraine. En reliant les événements les plus récents, le lecteur pourra facilement écrire la conclusion que le livre laisse en suspens.

Antoine Cassan, le 29 avril 2025

29 Avr 2025