UNE STATUE UBUESQUE DE FIDEL CASTRO À MOSCOU, INAUGURÉE EN PLEINE GUERRE PAR MIGUEL DÍAZ-CANEL ET VLADIMIR POUTINE

     Cela peut paraître incongru : une statue de Fidel Castro, six ans après sa mort le 25 novembre 2022, inaugurée à Moscou en pleine guerre contre l’Ukraine, conjointement par le président cubain désigné par Raúl Castro, le bureaucrate pâlot Miguel Díaz-Canel, et le maître du Kremlin en personne, Vladimir Poutine.

     C’est pourtant hautement symbolique de la gratitude de Poutine envers la dictature castriste. Cuba est en effet l’un des rares pays, avec le Venezuela du castro-chaviste Nicolás Maduro, le Nicaragua du sandiniste Daniel Ortega, la Syrie de Bachar el Assad, la Corée du nord de Kim Jong-un, l’Érythrée, à voter presque systématiquement à l’Assemblée générale des Nations Unies contre les résolutions condamnant l’agression russe (parfois, ils s’abstiennent sur certains scrutins, ce qui revient pratiquement au même).

     Officiellement, la visite est empreinte d’une certaine normalité. Díaz-Canel, accompagné de sa femme, Lis Cuesta, dépose une gerbe de fleurs devant le monument au soldat inconnu en face du Kremlin et se réunit avec l’ex vice-Président puis Président Dmitri Medvedev, sans oublier Zhiouganov, le vieux dirigeant du Parti communiste, auquel il transmet les salutations chaleureuses de Raúl Castro. Soulignons que l’actuel dirigeant fantoche de l’île est également premier secrétaire du Parti communiste de Cuba, dans la plus pure tradition soviétique. C’est justement cette tradition que tentent de faire revivre les deux frères idéologiques, récupérer les restes du monde disparu avec la chute du mur de Berlin et l’implosion de l’URSS.

     L’histoire révolutionnaire de Cuba est intimement liée à la protection du « grand frère » soviétique, son tuteur pendant plus de trois décennies. La « crise des missiles » d’octobre-novembre 1962 en a été le point culminant. Il n’est guère étonnant, d’ailleurs, que nombre d’analystes, pour mettre en perspective les menaces nucléaires russes, aient fait référence à ces treize jours qui ont vu s’affronter Khrouchtchev et Kennedy et ont placé la terre entière au bord de la guerre atomique.,

     Comme toujours, le régime castriste se range de ce côté de l’histoire, contre l’ « impérialisme », américain bien sûr -les Soviétiques et les Russes n’ont pour lui jamais eu d’ambitions de cet ordre, même pas en Angola ou en Éthiopie, où Cubains, Soviétiques et Allemands de l’est ont combattu côté à côte. Il l’a fait lors de la guerre en ex-Yougoslavie, de même que lors de celle d’Irak. Mais pas seulement en se rangeant du côté de ce camp militaire. En réprimant à l’intérieur aussi, ce qui est une des modalités de sa guerre contre les opposants. Ainsi, les procès iniques contre les manifestants du 11 juillet 2021 se poursuivent-ils, ainsi que ceux contre des citoyens protestant récemment contre les interminables coupures de courant et les pénuries de toutes sortes, et en laissant mourir un prisonnier des suites d’une grève de la faim de 56 jours. En même temps, il organise des scrutins évidemment truqués, un référendum portant sur un nouveau Code de la famille, légalisant aujourd’hui le mariage homosexuel alors qu’autrefois, les homosexuels étaient parqués dans de véritables camps de concentration, les Unités militaires d’aide à la production (UMAP), ou des « élections » municipales avec des listes concoctées par le pouvoir. C’est curieusement à cela que s’intéressent le plus les médias de nos sociétés démocratiques. Les Cubains, eux, tout comme les Russes qui fuient la « mobilisation partielle » décrétée par Poutine, votent avec leurs pieds. Ils sont plus de deux cent mille à avoir quitté clandestinement l’île en moins d’un an, certains d’entre eux payant de leur vie ces tentatives de fuite, comme cette famille décimée en pleine mer par un garde-côtes cubain qui a embouti leur embarcation.

     Malgré tout, la révolution castriste continue de jouir d’une aura incompréhensible de la part d’une partie de l’opinion publique internationale, y compris en France, et de certains États d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie. La prochaine étape de la tournée de Díaz-Canel, c’est la Chine. Les deux anciennes – ou toujours vivantes par bien des aspects – puissances tutélaires du communisme.

     Il ne faudrait pas croire que l’île des Caraïbes n’est que du menu fretin. En échange de pétrole, de fertilisants que le pays va mendier auprès de la Russie (on se demande bien comment celle-ci va faire pour livrer tout cela, en contournant l’embargo), l’ancienne patrie du socialisme espère profiter de l’influence cubaine toujours importante au sein des pays émergents pour amoindrir à l’avenir les condamnations massives à l’ONU.

     Pour les dissidents et les exilés, dans leur immense majorité, la lutte des Ukrainiens libres contre la Russie post-communiste est exemplaire. Nous nous reconnaissons en elle, en cette volonté farouche de défendre la démocratie contre la volonté de recréer une Union Soviétique caricaturale, avec les mêmes ressorts propagandistes, la même cruauté dans la répression et la peur comme système de gouvernement. Sa victoire ne sera pas seulement militaire. Elle aura valeur de symbole pour tous ceux qui veulent en finir avec ce passé tyrannique, symbolisé par l’ubuesque statue de Fidel Castro à Moscou. Un exemple à suivre par les Cubains libres. 

JACOBO MACHOVER

(Image: https://www.flickr.com/photos/marcelo_montecino/9609361)   

25 Nov 2022


Post Scriptum sur des élections attentistes

Une ou deux remarques seulement, pour faire le point. Les mid-terms elections sont remarquables par ce qu’elles ont d’inattendu, mais l’inattendu n’a absolument rien de remarquable.  

Les « analystes » prévoyaient un raz de marée du Parti Républicain, il n’en a rien été. 

Au contraire, dans la composition du Sénat et de la Chambre, les forces vont presque surement être quasi identiques, avec peut-être un léger basculement dans la Chambre pour donner une petite majorité aux Républicains.  Dans les élections des Etats, les forces restent quasiment celles qu’elles étaient avant l’élection. 

Ainsi, New York illustre bien ce que ces élections démontrent.  Dans l’Etat comme dans la ville, les Républicains progressent nettement.  S’ils perdent dans la course pour le poste de governor (l’executif), leur challenger, Lee Zeldin réalise un bon score contre la sortante, Kathy Hochul, et plusieurs districts (circonscriptions) dans la Chambre fédérale, considérés comme sûrs par les Démocrates, passent dans l’autre camp.

Zeldin, un congressman (député) peu connu en dehors de sa circonscription de Long Island, avait mené une bonne campagne sur la base de positions raisonnables, notamment en matière de sécurité (soutien aux forces de l’ordre et le minimum de pitié pour les voyous) et opposition au « wokisme ».

C’est un programme payant qui fut aussi le noyau de la campagne du gouverneur Républicain sortant en Floride, Ron de Santis, lequel est reconduit aisément et devient dès maintenant le rival de Donald Trump pour l’investiture du parti à la prochaine présidentielle. 

L’équilibre, ou statu quo, apparemment voulu par les électeurs,  dans l’ensemble de cette grandes diversité d’Etats et de circonscriptions, semble démontrer que les Américains sont réceptifs aux idées conservatrices, modérées, raisonnables, fondées sur le bon sens, la discipline dans le travail et la responsabilité individuelle.  Ils se méfient de l’hystérie qui caractérise le discours politique depuis une bonne douzaine d’années et qui frôle la paranoïa depuis l’élection de 2020 et ses séquelles. 

A l’heure de cette correspondance, il manque cinq députés pour donner une mince majorité aux Républicains, le double pour la donner aux Démocrates. On attend les résultats dans plusieurs circonscriptions dont les officiels soit ne savent pas compter soit sont des vendus, ce qui n’est pas forcement different. 

Il serait normal, vu la sottise et le cynisme de la classe politique dans son ensemble, ne ne pas trouver de majorité qui puisse fonctionner, et que la Chambre reste dans un état de catatonie législative, miroir de sa catatonie mentale.  Si les Démocrates tiennent leur majorité, ils sont trop affaiblis pour faire passer un programme législatif sérieux, et la conséquence est qu’on remet, une fois de plus, à plus tard, l’heure de vérité.

Cela implique quelques dangers en politique étrangère, dans la mesure ou aucune grande initiative — par exemple, le bombardement du Qatar pour défendre les droits de l’homme et écraser la corruption dans le football — ne sera prise. Mais on peut espérer que l’enemi totalitaire, qu’il soit arabe, perse, russe, coréen ou chinois, aura la lucidité de comprendre que dans une crise, la classe politique américaine, par conformisme plus que par conviction, choisira le drapeau et la riposte à toute provocation.  Ce n’est  pas d’un grand  confort pour les assoiffés de liberté en Iran, en Afghanistan ou à Hong Kong, ni pour ses défenseurs de la Chine Libre (Taiwan) ou de l’Ukraine, mais c’est mieux que l’étrange défaite vers laquelle nous mèneraient et les wokes du Parti Démocrate et les complotistes du Parti Républicain.

Roger Kaplan

(image: James Boast, Ikon Images, NTB)

19 Nov 2022


Antoine Brunet, Laurent Estachy, Alain Garrigou, Jean-Paul Richard : Ce que révèle l’invasion de l’Ukraine, L’Harmattan 2022, 138 p. , 15,50 euros

Les réflexions ne manquent pas pas autour de l’invasion de l’Ukraine. Françoise Thom et Galia Ackerman ont décortiqué méticuleusement les motivations et les ambitions de Vladimir Poutine. Qu’apporte donc de nouveau ce petit livre tout récemment paru? D’abord – c’est le thème  de Jean-Paul Guichard – le rappel de la complexité de la conjoncture historique qui préside à l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes. Les effets de cette invasion sont de l’ordre d’un nationalisme revigoré, réanimé, exprimé face à un impérialisme russe qui s’est déjà maintes fois exprimé dans cette partie orientale de l’Europe. Mais pas que, pour parler comme certains. Comme le souligne Alain Garrigou, le n°1 russe s’appuie en effet sur une certaine vision de l’histoire ou plutôt sur des lubies et des affabulations productrices d’un nouveau, ou plus ou moins nouveau, roman national. Si nul n’échappe à la construction du fait historique, Vladimir Poutine pousse le bouchon si loin qu’on peut parler pour qualifier son entreprise dans ce registre, de « passé fictionnel ».

Le n°1 soviétique  ne se réfère pas seulement à une histoire ad hoc déjà existante. Il veut aussi faire l’Histoire, et porte son regard vers un horizon perceptible bien au delà de la seule Ukraine, comme le montre notre ami Antoine Brunet : outre la dimension  impérialiste, l’entreprise de Poutine en Ukraine met en évidence son hostilité à toute expression démocratique et libérale. En quoi il trouve l’appui – certains diraient plutôt une acceptation prudente – de la direction communiste chinoise; les difficultés rencontrées actuellement par l’Armée russe comme quelques souvenirs historiques conduisant à penser que « la principale vulnérabilité des régimes totalitaires leur vient de leur aventurisme extérieur ».

La quatrième et dernière étude, celle de Laurent Estachy, reprend le problème d’un point de vue géopolitique en examinant de près la préoccupante situation financière internationale, et en montrant qu’on ne peut réduire l’origine de l’inflation actuelle à la seule guerre en Ukraine. La relation de dépendance mutuelle sur le plan économique et financier entre la Chine et les Etats-Unis se défait progressivement au profit d’un ordre financier mondial qui se structure de plus en plus en deux pôles opposant les démocraties libérales aux Etats totalitaires, aussi divers soient-ils, comme l’illustre par exemple le repositionnement de l’Arabie saoudite refusant – à la satisfaction de la Russie – d’augmenter sa production pétrolière, ce qui aurait permis (sans doute) de freiner la spirale inflationniste nuisible aux économies de l’Occident jusqu’ici son allié..

Ces quatre textes donnent indéniablement à penser. D’autant que le pessimisme qui les habite et les certitudes apparemment définitives sur lesquelles s’appuient les analyses proposées suscitent chez le lecteur quelques interrogations. L’alliance de la Chine avec la Russie est-elle dans la réalité politique, militaire, diplomatique à la hauteur des déclarations officielles? Donald Trump constitue-t-il vraiment une menace sérieuse d’emprise totalitaire aux Etats-Unis ? La Chine, la Russie et l’Arabie saoudite sont-ils tous les trois des Etats totalitaires ? Et leur refus de la démocratie libérale les conduit-il à faire front commun face à elle?

Avant d’esquisser des réponses à ces graves questions, il convient de lire les quatre essais qui constituent Ce que révèle l’invasion de l’Ukraine.

Pierre Rigoulot

Merci Pierre pour ton commentaire dans l’ensemble positif que tu portes sur notre livre collectif. Un commentaire que tu conclues en désignant les quelques points que tu ne partages pas (ou pas pleinement) et qui répondent à celui des quatre chapitres que j’ai rédigés.

Une précision d’abord. Depuis 2008, j’ai dit, écrit et publié que le Parti Communiste Chinois avait instauré en Chine en 1949 un régime totalitaire et l’a ensuite toujours maintenu ; depuis 2012, je caractérise aussi la Russie de Poutine comme un autre régime totalitaire ; et depuis 2015, j’affirme que Pékin et Moscou se sont alliés (leur volonté conjointe de s’attaquer à la démocratie, sur leur territoire comme à l’extérieur, l’emportant nettement sur leurs quelques rivalités territoriales en Asie centrale ou en Extrême Orient). Ces trois points de vue sont hélas restés très longtemps très minoritaires et même très isolés.

Tristement, il faut constater que l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe et aussi l’initiative du Joint Statement qui l’a précédée (le 4 février 2022) viennent conforter ces trois points de vue : il devrait désormais être admis que l’on est en présence d’un axe totalitaire Pékin/Moscou qui se propose de ruiner les régimes démocratiques et d’écraser aussi les mouvements qui revendiquent la démocratie (dans les dernières années : au Myanmar, au Liban, au Venezuela, au Soudan, au Zimbabwe, en Biélorussie, au Kazakhstan, en Iran…)

Dans leur Joint Statement, Poutine et Xi Jinping ont en effet officialisé, très solennellement, leur alliance dans un texte de 16 pages en anglais : « nos relations sont supérieures aux alliances politiques et militaires de toute la période de la guerre froide » ; « l’amitié entre nos deux Etats ne connait pas de limites ; nous ne nous interdisons aucun champ de coopération ».

Et surtout, il y a deux paragraphes qui sont essentiels : celui où Poutine déclare son soutien total à Pékin sur le dossier Taïwan et celui où, parallèlement, Xi Jinping justifie et soutient la démarche de Poutine face à l’Ukraine.

Un document aussi construit que ce Joint Statement n’a pas pu être élaboré et négocié en quelques jours mais bien plutôt en quelques mois. Très probablement, après la déroute américaine en Afghanistan à l’été 2021, Poutine et Xi Jinping s’étaient imaginés que le moment était venu pour eux de capitaliser à travers de nouvelles initiatives ce qui leur paraissait un nouveau rapport de forces.

Ce Joint Statement prouve en tout cas que Poutine avait évoqué son projet d’invasion de l’Ukraine avec Xi Jinping bien à l’avance et sans doute depuis quelques mois. Il montre aussi que Xi Jinping lui avait donné son feu vert et avait même accepté de sacrifier la crédibilité de la diplomatie chinoise (qui avait longtemps prétendu être basée sur le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de chaque Etat).

Derrière tout cela, il y avait très probablement un deal : par surprise, Poutine se serait emparé très vite de l’Ukraine ; les Etats Unis et leurs alliés s’en seraient trouvés encore une fois défaits, désarçonnés et décrédibilisés ; Pékin aurait alors obtenu un contexte très favorable pour entreprendre à son tour l’invasion de Taïwan. Et ce deal, c’est la résistance héroïque de l’Ukraine, de sa population, de ses dirigeants et de son armée qui jusqu’à présent l’a mis en échec.

Plus que jamais, je persiste à penser que Pékin et Moscou sont les capitales de deux redoutables régimes totalitaires et qu’elles ont pactisé pour vaincre les Etats Unis et le camp démocratique.

J’encourage tous nos lecteurs à acheter et surtout à lire et à faire lire notre livre « Ce que révèle l’invasion de l’Ukraine ».

Antoine Brunet. 19 novembre 2022

29 Oct 2022


Régimes totalitaires, régimes dictatoriaux et démocraties libérales

Ne devrions-nous pas commencer par nous accorder sur la définition du régime totalitaire?

Pour moi, est totalitaire par sa nature un régime dont l’idéologie proclamée procède de l’abolition de toutes les libertés individuelles, de l’espace privé, et du Droit qui les protège.

Dans sa pratique un État est plus ou moins totalitaire: la NEP instaurée par Lénine fut une entorse provisoire au régime communiste instauré par le même Lénine.

Je crois aussi que les démocraties libérales ont la Chine pour ennemi principal (quoi que comme partenaire incontournable) et sont travaillées en même temps par des forces centrifuges dadas deux sens opposés.

La conclusion que j’en tire est que nous devons mettre plus de coeur à définir et à défendre les valeurs du monde libre, dont nous jouissons sans trop y penser alors qu »elles sont aussi fragiles que précieuses.

André Senik

Cher André, je te rejoins : les habitants de nos pays démocratiques consomment la démocratie (que leurs ancêtres ont gagnée) et se montrent indifférents aux peuples qui cherchent à défendre (Ukraine, Taïwan, Arménie, Kurdistan) ou à conquérir (Iran, Liban…) la démocratie et les libertés face à des régimes totalitaires et impérialistes (Chine, Russie, Turquie, Iran) qui par ailleurs se sont associés pour programmer une éradication planétaire de la démocratie.

Voilà d’ores et déjà où j’en suis dans ma classification des régimes totalitaires :

Totalitarisme 1.0 : URSS ; Chine de Mao ; Corée du nord ; Cuba ; Cambodge des Khmers rouges     Idéologie marxiste-léniniste

Totalitarisme 2.0 : Allemagne nazie ; Japon de Tojo et Hiro Hito ;

Chine post-Mao ; Russie du FSB   Idéologie impérialiste-particratiste (avec connotation suprémaciste)

Totalitarisme 3.0  : Afghanistan des Talibans ; Iran ; Erythrée ; Soudan ; Daech et bientôt Turquie   Idéologie islamiste-particratiste

Antoine Brunet

Cher Antoine

La rigueur dans le choix des dénominations s’impose car l’abus qui est fait d’expressions comme « génocide », ou « crimes contre l’humanité » les banalise et les désamorce.

C’est pourquoi nos querelles amicales sur les mots, les idées, les concepts  sont utiles à nos combats.

Mais je ne tire pas l’idée ou le concept politique de totalitarisme des cas historiques qui l’illustrent car c’est évidemment de mauvaise méthode. On ne peut classer qu’à partir d’une idée et si cette idée peut être définie en un concept rigoureux, c’est tant mieux.

L’idée que porte le mot totalitaire est simple : sont totalitaires les idéologies ou les régimes qui ne reconnaissent et ne tolèrent aucun espace de liberté pour les individus en tant que personnes privées., 

Voici comment Rousseau (Jean-Jacques) expose l’idéal totalitaire : « Les bonnes institutions sociales sont celles qui savent le mieux dénaturer lhomme, lui ôter son existence absolue pour lui en donner une relative, et transporter le moi dans lunité commune ; en sorte que chaque particulier ne se croie plus un, mais partie de lunité, et ne soit plus sensible que dans le tout. »

Marx fait l’éloge de cet autre passage de Rousseau :

« Celui qui ose entreprendre d’instituer un peuple doit se sentir en état de changer pour ainsi dire la nature humaine, de transformerchaque individu, qui par lui-même est un tout parfait et solidaire, en partie d’un plus grand tout dont cet individu reçoive en quelque sorte sa vie et son être ; d’altérer la constitution de l’homme pour la renforcer, de substituer une existence partielle et morale à l’existence physique indépendante que nous avons tous reçue de la nature. Il faut qu’il ôte à l’homme ses forces propres pour lui en donner qui lui soient étrangères et dont il ne puisse faire usage sans le secours d’autrui ».     

Dans le Contrat social Rousseau n’applique pas cet idéal puisqu’il distingue ce qui relève de la communauté des citoyens (qu’il privilégie) et ce qui relève de l’espace privé (qu’il admet).

Quant au continuum qu’on peut très souvent repérer entre deux pôles extrêmes, il n’a rien de choquant.

Toute société organisée place le curseur quelque part entre l’absolue et totale souveraineté des individus et l’absolue et totale souveraineté du pouvoir collectif sur les individus.

C’est pourquoi on a pu parler de « l’empire libéral » et de la démocratie totalitaire. 

La pensée de Marx est totalitaire en ce qu’elle prône la métamorphose intégrale de l’individu en citoyen, et condamne explicitement les droits des individus et l’existence d’une sphère privée.

Quand nos néo-révolutionnaires de tous poils et sans poils déclarent que « tout est politique », y compris la vie des couples, ils et elles adhèrent à l’idéologie totalitaire.

Cet échange risque de ressembler à un débat sur le sexe des anges. Je crois au contraire de toi qu’un concept n’est jamais trop rigoureux mais qu’aucune société réelle ne se réduit à son idéal-type (L’idéal-type est un outil méthodologique de sociologie défini par Max Weber. Un idéal-type est un type abstrait, une catégorie, qui aide à comprendre ou théoriser certains phénomènes, sans prétendre que les caractéristiques de ce type se retrouvent toujours et parfaitement dans les phénomènes observés.

Le cercle est  un concept uniquement et rigoureusement défini, tandis que les ronds peuvent l’être lus ou moins et varier  en tout point. J »admets qu’il est bon de classer, de différencier et même de hiérarchiser les sociétés au regard des attributs de cette idée ou de ce concept. Mais il existe une infinité de degrés et de différences entre le régime le plus libéral et le régime le plus totalitaire

André Senik

Cher André,

Ta position me met doublement mal à l’aise :

Je ne peux pas me résoudre à l’idée qu’il existerait un continuum politique depuis les démocraties les plus libérales jusqu’à Daëch, un continuum selon lequel tous les régimes politiques seraient plus ou moins totalitaires. (Je ne suis pas pour autant binaire : entre les démocraties libérales et les régimes totalitaires, je propose d’intercaler les démocraties illibérales (Pologne, Hongrie, Turquie et quelques autres) et les nombreuses dictatures (Egypte, Arabie Saoudite, Emirats Unis, Birmanie, Thaïlande et beaucoup d’autres))

Je ne peux pas non plus me résoudre à renoncer à la différence essentielle qui selon moi existe entre une « simple » dictature et un régime totalitaire. Récemment, un démocrate chinois, qui m’a semblé réfugié en France et que je ne connaissais pas, s’en est pris, dans une réunion publique, à un écrivain français qui décrivait la Chine post-Mao comme une dictature : « Antoine Brunet a tout à fait raison de faire la distinction entre dictature et totalitarisme, a-t-il dit. . La dictature, c’est par exemple Imin Dada en Afrique. Cela n’a rien à voir avec ce que nous vivons en Chine. La dictature, c’est le totalitarisme en toute petite miniature. En Chine, ce que nous avons, c’est le totalitarisme, c’est à dire cent fois pire qu’une dictature. La dictature, ce n’est pas nouveau : depuis 4.000 ans, l’humanité a toujours connu des dictatures ici ou là. Ce qui est nouveau, c’est le totalitarisme ; le totalitarisme, cela n’existe que depuis 100 ans seulement. »

Pour ma part, je pense que, pour sortir du problème d’une définition générique trop absolue, il faut procéder empiriquement. Il faut partir de ces deux régimes politiques emblématiques qui avaient innové gravement par leur inhumanité :

(1) l’URSS de Lénine, Trotski, Staline, Brejnev

(2) L’Allemagne nazie. Deux régimes qui, s’ils avaient maintenu au delà de 1941 leur alliance germano-soviétique (comme le souhaitait Staline), auraient fini par dominer le monde et par généraliser leur modèle totalitaire à la planète entière.

En réaction à ces deux régimes, il y eut dans les années 50 un puissant courant intellectuel international pour affirmer que ces deux régimes avaient, par delà leurs différences, des caractéristiques communes qui étaient nouvelles et qui étaient majeures. C’est d’ailleurs dans ces années que fut formalisée et admise la notion de régime totalitaire.

Pour sortir de la paralysie qui s’introduit dès qu’on veut établir une définition générique, trop conceptualisée, du régime totalitaire, je propose la définition empirique suivante : sont des régimes totalitaires, les régimes politiques qui partagent les caractéristiques communes qu’ont partagé l’URSS et l’Allemagne nazie(et bien entendu les régimes qui sont allés au delà de ces deux grands régimes emblématiques, la Corée du nord, le Cambodge des Khmers rouges ; l’Afghanistan des Talibans ; Daëch…). Je pense d’ailleurs que le régime japonais des années 1930 à 1945 était, selon cette définition aussi, un régime totalitaire même si les intellectuels des années 1950 y firent très peu référence.

Quelles sont ces caractéristiques communes ? Je peux t’en adresser une liste pertinente si toutefois tu t’intéresses à ma démarche.

Antoine Brunet

Distinguer totalitarisme et dictature est utile quand on veut analyser un Etat, son mode d’exercice du pouvoir, et la société dont il assure l’ordre, d’autant qu’en général les Etats totalitaires ont des ambitions qui débordent leurs frontière. Contre eux, il est utile de se prémunir et même de chercher à les affaiblir.

Cette distinction totalitarisme/ dictature n’est donc pas seulement théorique. Mais on se trouve par exemple aujourd’hui avec la Russie et avec la Chine devant des types de totalitarisme nouveaux et différents l’un de l’autre dont on connait le danger. Il s’agit en effet de les combattre – sur le dossier Taïwan ou sur le dossier Ukraine – sans que le rappel de leur nature totalitaire – qu’on peut même discuter pour la Russie, j’en conviens) change quoi que ce soit à la nécessité objective et à notre envie, rationnelle et subjective à la fois, de les combattre. Il y a aussi des priorités dans le combat anti-totalitaire et des nécessités stratégiques. L’Arabie saoudite est peut-être un Etat totalitaire. On ne peut pourtant pas à court terme  la combattre. A moins qu’on accepte l’idée de faire tomber tout le fonctionnement économique de l’Europe et même du monde occidental.

Ultime remarque : Le fait d’être totalitaire ne rapproche pas nécessairement. Les listes d’Etats totalitaires n’ont donc pas grand intérêt. Si l’on peut travailler à une alliance des démocraties libérales, on peut aussi contribuer à ce qu’il n’y ait pas une alliance des Etats totalitaires. La situation politique, géopolitique, économique, idéologique des uns et des autres suffit d’ailleurs souvent à les éloigner l’un de l’autre.

Pierre Rigoulot

Permettez-moi d’apporter mon grain de sel à ce débat. La définition que propose André d’emblée me convient mais mon critère central serait le degré de concentration des pouvoirs au sommet de la hiérarchie d’un Parti-Etat recouvrant la société toute entière dans toutes ses composantes. Pouvoirs exécutif, législatif, judiciaire, informatif, économique, culturel, dans les mêmes mains. Pouvoirs discrétionnaires à l’égard de tout un chacun dans tous les domaines de la vie, de la pensée, de l’enseignement, de l’éducation, de la culture, … Tout est potentiellement soumis à Big Brother, y compris les déplacements, l’alimentation, la survie, le boulot, la famille… Je dirais donc que le pouvoir totalitaire est un pouvoir non contrôlé, arbitraire, sans contre-pouvoirs, ni pouvoirs compensateurs, ni libres oppositions et divergences, pas de « checks and balances ».

Je suis en revanche réservé sur…la réserve concernant la NEP. Celle-ci n’échappait en rien à l’arbitraire totalitaire tout-puissant. Le marxisme-léninisme nie la réalité et l’humain et le détruit par nature et par fonctionnement mais il en a besoin, car le pouvoir total sur rien = rien. Il doit donc composer avec, laisser au réel et à l’humain, dont il se nourrit, une substance suffisante pour que la machine de mensonges, de destruction, de souffrances et de mort puisse subsister et continuer à sévir et, souvent, à s’étendre, telle un cancer.

Par ailleurs, je suis d’accord avec Antoine Brunet sur ce qu’il dit de l’association d’un certain nombre d’Etats contre les démocraties libérales mais cette association est partielle et purement tactique, portée par la haine de l’ennemi commun et les intérêts du moment. A supposer que les démocraties disparaissent, les autocraties s’entretueront.

Je suis d’accord avec André sur la rigueur nécessaire dans le choix des dénominations mais les mots sont aussi dangereux qu’utiles. Caractéristique commune aux idéologies marxistes-léninistes, nationales-socialistes et islamistes : Ils deviennent mortifères quand ils catégorisent des personnes, des groupes et des communautés afin de les réduire à des supports de projection à éliminer (ou de les considérer, toujours provisoirement, comme pouvant survivre, moyennant certaines conditions). Complication supplémentaire en ce qui concerne le marxisme tel qu’appliqué en ses diverses déclinaisons : la marge de tolérance et la définition des supports de projection (bourgeois, réactionnaires, déviationnistes, droitistes, gauchistes) varie au gré du ou des détenteurs du pouvoir suprême, et l’application des concepts usuels est proprement orwellienne (héros, saboteurs, terroristes, espions, agents de l’étranger) !

Mais ma démarche n’est pas celle d’André. J’essaie de partir de l’analyse des faits, du réel évolutif, du fonctionnement concret des humains et des sociétés.

“L’idée que porte le mot totalitaire est simple : sont totalitaires les idéologies ou les régimes qui ne reconnaissent et ne tolèrent aucun espace de liberté pour les individus en tant que personnes privées.” (A.S.)

Oui, être simplement neutre, hors du système totalitaire, censé tout englober et tout expliquer, c’est être un obstacle au système, c’est le remettre en question, c’est, en fait, le détruire de l’intérieur

La lecture de ces passages de Rousseau m’a fait frissonner d’horreur il y a déjà bien longtemps. Mais son attraction s’explique, selon moi (inspiré par Janine Chasseguet-Smirgel), par la nostalgie de la paix et de l’harmonie intra-utérales perdues et dont le souvenir inconscient nous hante. Nous désirons tous quelque part le retour de ce temps d’avant le temps où nous étions à nous-mêmes notre propre fin, où il n’y avait pas d’autre, pas de conflit, pas de différence, pas de frustration, pas de crainte, pas de tension entre besoin et satisfaction.

Je pense aussi comme Antoine qu’il faut bien distinguer dictature et totalitarisme. En 1917 exactement, un nouvel animal historique est né, engendré par le cerveau-matrice de Lénine nourri de Marx. Ledit animal ouvre, depuis lors, à-travers tous ses rejetons, sur les carences vertigineuses de notre mode de savoir penser la réalité sociale-historique !

Je ne suis pas du tout d’accord, en revanche pour classer tous les Etats indiqués par Antoine dans une même catégorie. J’ai toujours trouvé ces analogies fallacieuses, mais ok pour lire le détail des caractéristiques.

D’accord pour finir avec les remarques de Pierre Rigoulot

Pierre Druez

Cher André,

Je pense que tu es trop absolu quand tu vas jusqu’à dire qu’il est impossible de définir ce qu’est un régime totalitaire, quand tu affirmes que tous les Etats sont plus ou moins totalitaires,  quand tu vas jusqu’à suggérer qu’un régime n’est pas totalitaire s’il laisse encore à ses assujettis quelques espaces de liberté…En poussant ta démarche à l’extrême, ni l’URSS ni l’Allemagne nazie n’auraient été des régimes totalitaires puisque, le plus souvent, ils laissaient encore aux citoyens qu’ils assujettissaient, quelques libertés, celle de dormir et de respirer par exemple. Je ne te suis absolument pas dans ta démarche.

Et d’abord, on ne peut pas rayer d’un geste tout le travail d’élaboration politico-philosophique qui fut entrepris, entre 1945 et 1970, dans plusieurs pays, par quelques grands noms qui tous méritent notre respect : Hannah Arendt, Raymond Aron, Albert Camus, Boris Souvarine, Claude Lefort, George Orwell, Arthur Koestler, Franz Borkenau, Zbigniew Brzezinski, Carl Joachim Friedrich et, plus tard en URSS même, Boris Pasternak, Andreï Siniavski, le couple Andreï Sakharov et Elena Bonner, et Vassili Grossman.

Tous ces grands noms, sans se concerter, ont alors spontanément convergé pour constater que le régime bolchevique puis le régime nazi avaient introduit une forme de gouvernement qui était tristement « très novatrice » et que cette forme de gouvernement ne pouvait être considérée ni comme la simple réactualisation des dictatures, des tyrannies, des despotismes antérieurs ni non plus comme la simple réactualisation des monarchies absolues.

Ces grands noms ont aussi convergé pour constater que, malgré de très notables différences par ailleurs, le parti bolchevique et le régime bolchevique puis le parti nazi et le régime nazi avaient partagé des caractéristiques communes qui étaient à la fois très significatives et très redoutables. J’énumère ici les principales.

Dans les deux cas, avant de prendre le pouvoir, un parti politique particulier avait développé, en son sein et autour de lui, une idéologie globalisante à la fois très spécifique et très radicale : dans le cas du parti bolchevique, il s’agissait d’une idéologie fondée sur la lutte des classes et sur le rôle historique supposé revenir au prolétariat ouvrier ; dans le cas du parti nazi, il s’agissait d’une idéologie fondée sur la lutte des races et sur la domination du monde qui était supposée échoir à la race supérieure, « la race aryenne »;

Dans les deux cas, ce parti particulier s’empara du pouvoir de façon illégitime : en Russie, le parti bolchevique, (qui n’avait réuni que 23% des électeurs à la Constituante de 1917) s’empara de tous les pouvoirs par son coup d’Etat d’octobre 1917 ; en Allemagne, le parti nazi (qui ne réunissait que 34% des électeurs aux dernières élections correctes de 1932) s’empara définitivement de tous les pouvoirs en Allemagne après son coup de force institutionnel de mars 1933.

Dans les deux cas, très vite après sa prise du pouvoir, le parti considéré a interdit toute association et tout parti politique à l’exception d’un seul, le leur, qui devient alors le Parti Unique (très mécaniquement dès lors, toute élection correcte s’en trouvait abolie et les dirigeants politiques n’étaient plus du tout issus d’un processus démocratique) ;

Dans les deux cas, le Parti Unique ne tarde pas à absorber l’Etat pour se transformer en un Parti-Etat : la séparation entre pouvoir exécutif, pouvoir législatif, pouvoir judiciaire est alors abolie ; à chaque niveau, un échelon du Parti commande à l’échelon correspondant de l’Etat, ce qui implique que l’Armée la Police, la Justice et aussi l’Education, l’Instruction, l’Histoire deviennent complètement subordonnées au Parti-Etat ;

Dans les deux cas, par diverses médiations, l’idéologie initiale du Parti est imposée à toute la population par le Parti-Etat et devient une idéologie dEtat ;

Dans les deux cas, le Parti-Etat ne tarde pas à instituer un monopole en sa faveur sur linformation et les medias.

Dans les deux cas, le Parti-Etat abolit tous les droits de lhomme fondamentaux : le droit d’association, le droit d’expression, le droit de réunion, le droit de manifestation, le droit de grève, le droit de pratiquer la religion de son choix, « le droit à l’intimité » (toutes les communications inter-individuelles sont surveillées et contrôlées par le Parti-Etat, ce qui atomise la population).

Dans les deux cas, le Parti-Etat installe un formidable appareil répressif et instaure des méthodes répressives d’une intensité jamais vue auparavant et à une échelle jamais vue auparavant. La répression ne connait aucune limite a priori : à tout moment, le Parti-Etat a la capacité d’édicter, arbitrairement et avec effet rétroactif, de nouvelles lois répressives, du fait que la Justice est totalement inféodée au Parti-Etat, du fait que les droits fondamentaux ont été abolis et du fait que le contexte interdit tout contrepouvoir même embryonnaire.

Au total, dans les deux cas, de ce fait, on se trouve dans une société complètement verrouillée où le Parti Unique peut tout surveiller et tout contrôler, où les individus qui refusent de se soumettre au Parti Unique vivent dans l’angoisse et la terreur permanentes et n’ont pas la capacité d’organiser quelque mouvement significatif de résistance.

Au vu de tous ces points communs, il s’imposait alors très normalement à nos grands auteurs de désigner ces deux régimes (le régime bolchevique et le régime nazi) par un qualificatif spécifique : ils ont alors constitué le concept de régime totalitaire.

Que peut-il y avoir alors de choquant à proposer ensuite que les régimes, qui présentent à leur tour les caractéristiques mêmes qui étaient communes au régime bolchevique et au régime nazi, soient eux-mêmes qualifiés de totalitaires ?

La démarche des grands auteurs est absolument logique. Je la partage. On peut identifier les régimes qui sont totalitaires et les distinguer des dictatures.

Antoine Brunet

Cher Pierre,

Je pense que tu es trop pragmatique quand tu énonces qu’il ne sert à rien d’identifier comme totalitaires les régimes qui le sont. Il suffirait selon toi de tout entreprendre pour s’opposer à ceux des régimes qu’on aurait identifiés comme particulièrement nuisibles et dangereux sans avoir à se préoccuper d’identifier leur nature politique.

Comme je l’ai dit aussi à André, il faut prendre en compte les grands noms qui nous ont précédés dans la défense de la démocratie libérale et qui ont jugé bon de distinguer les régimes totalitaires des dictatures.

Le drame du XXème et du XXIème siècle, c’est que, après le régime bolchevique et après le régime nazi, l’on a vu surgir deux ou trois dizaines de régimes qui à leur tour présentent (ou ont présenté) les traits qui furent communs au régime bolchevique et au régime nazi. Comme je le dis à André, on peut se permettre de les désigner comme des régimes totalitaires.

Or il s’avère que ceux-ci présentent quelques singularités. Enumérons les.

A la différence des simples dictatures, ils ont une forte propension à se pérenniser. Le parti bolchevique se maintint 74 ans à la tête de l’URSS ; le parti nazi se maintint 11 ans à la tête du Troisième Reich mais, en 1944 et 1945, malgré la déroute militaire de la Wehrmacht, le parti nazi obtint encore l’adhésion de la population allemande pour qu’elle envoie sa jeunesse se sacrifier dans de vains et derniers combats…Par la suite, les autres régimes totalitaires ont manifesté cette même propension à se pérenniser (Chine depuis 1949, Corée du nord depuis 1953, Cuba depuis 1962). Les quelques rares régimes totalitaires qui ont chuté l’ont été en conséquence de leurs aventures extérieures trop téméraires (Allemagne nazie, Japon impérial, Argentine des généraux, Cambodge des Khmers rouges, URSS en Afghanistan).

A la différence des simples dictatures, les régimes totalitaires partagent une détestation viscérale des démocraties libérales. L’effet-vitrine que celles-ci exercent constitue le dernier obstacle à leur domination définitive et totale sur leur population.

Les régimes totalitaires, de ce fait même, tendent à se rapprocher les uns des autres pour développer des stratégies agressives concertées afin d’éradiquer la démocratie libérale de notre planète.

Au vu de toutes ces singularités, on mesure tout l’avantage qui s’attache à identifier sans délai quels sont les régimes politiques qui sont totalitaires.

Juste un exemple, qui est très important, pour montrer l’avantage qui s’attache à une telle identification. Pour ma part, j’affirme depuis 2005 que, depuis 1949, le régime du PCC n’a cessé d’être totalitaire, avant comme après la mort de Mao et j’affirme aussi, depuis 2012 environ, que la Russie est redevenue totalitaire. Mais la plupart des analystes, des diplomates et des dirigeants occidentaux se sont trop longtemps refusés à reconnaître que Pékin et Moscou étaient des régimes totalitaires (aujourd’hui encore, un journal comme Le Monde s’obstine à les caractériser comme des « autocraties »). Dès lors qu’ils caractérisaient Pékin et Moscou comme de simples dictatures, les dirigeants de nos démocraties libérales ne pouvaient envisager que ces capitales deviennent leurs ennemis résolus et ils pouvaient encore moins envisager qu’elles puissent bâtir une alliance entre eux pour anéantir nos régimes démocratiques ; ils pouvaient même s’imaginer avoir la capacité, le jour venu, de détacher facilement Pékin de Moscou ou Moscou de Pékin ; nos démocraties libérales se sentaient tranquillisées.

Et ce fut bien là leur tort.

Si c’est dès 1996 que Moscou a entamé son rapprochement géopolitique avec Pékin, c’est à partir de 2012 que le régime russe, redevenu franchement totalitaire, a accentué le rapprochement géopolitique qu’il avait amorcé avec le régime chinois, entamant en particulier la longue série des manœuvres militaires annuelles communes qui s’avèrent chaque année, plus significatives. 

Pourquoi une telle accentuation après 2012 ? Comme l’a très bien expliqué, depuis Moscou, Alexander Lukin (conseiller de Lavrov) dans son livre « China and Russia, the New Rapprochment » (publié en 2018), « c’est une même détestation de la démocratie qui a rapproché Moscou et Pékin ».

S’ils avaient bien observé le fonctionnement interne de la Russie de Poutine, les dirigeants occidentaux auraient pu eux-mêmes conclure dès 2012 que la Russie était redevenue totalitaire et ils auraient pu en conséquence en déduire que l’alliance embryonnaire entre les deux capitales du totalitarisme ne pourrait par la suite que se renforcer et devenir toujours plus menaçante pour eux.

Faute de cela, c’est seulement très tardivement, le 4 février 2022, que les capitales occidentales ont enfin été obligées de reconnaître et d’admettre que, face à elles, s’était constituée une alliance, robuste et menaçante, entre Pékin et Moscou. A cette date en effet, les deux capitales ont levé le masque : le « Joint Statement » qu’elles ont alors publié affichait leur volonté commune d’instaurer un nouvel ordre mondial qui rejetterait le modèle de la démocratie libérale ; il affichait aussi et surtout le soutien de Pékin à Moscou sur le dossier Ukraine et le soutien de Moscou à Pékin sur le dossier Taïwan.

Entre 2012 et 2022, le camp des démocraties libérales aura ainsi perdu un temps très précieux, permettant à l’axe Pékin/Moscou de renforcer à bon compte sa puissance géopolitique.

Oui il est indispensable de reconnaître qu’il existe des régimes politiques très spécifiques qui sont les régimes totalitaires : on en rencontre ou on en a rencontré sur presque tous les continents. Ils sont nocifs et dangereux pour les populations auxquelles ils se sont imposés ; ils sont également dangereux pour toute l’humanité car leur projet est d’abolir la démocratie et les libertés sur la planète ; nos pays démocratiques doivent s’en défier et se doivent de limiter très attentivement les relations qu’ils maintiennent avec eux.

Antoine Brunet

Cher Antoine,

Merci pour tes remarques critiques. Ce blog vit en particulier grâce à toi. Mais j’ai quelques réponses à tes objections. Les voici.

1- Je n’ai pas dit qu’il est inutile de distinguer totalitarisme et dictature, je dis qu’il y a des priorités. La Chine me semble pouvoir être qualifiée detotalitaire. Cependant,  j’hésite encore quant à qualifier de telle la Russie. Mais aujourd’hui je passerai moins de temps à déterminer la bonne qualification de l’une et de l’autre que j’en passerai à les combattre intellectuellement, politiquement, moralement. Il y a une urgence de la dénonciation de l’entreprise poutinienne que je ne sens pas en revanche dans la détermination précise de la nature de ce régime.

2-« Les grands noms » que tu évoques, je les respecte – et quelques autres aussi. Mais je me méfie de l’argument d’autorité, d’autant plus que certains se sont lourdement trompés. Arendt ne pensait pas par exemple que la Chine maoïste était totalitaire!

3-Nous sommes d’accord, cependant : dictatures et Etats totalitaires ont chacun leur spécificité. Je crains aussi qu’il y ait des catégories différentes de totalitarismes, ce qui fait que ce concept n’est pas très facile à utiliser.  Toi, tu insistes sur ce qu’ils ont de commun : tu évoques leur détestation des démocraties libérales. Mais les généraux argentins ou la junte birmane – des dictatures-  ne les portaient ou ne les portent pas non plus dans leur coeur.

4-Tu dis aussi que les totalitarismes ont tendance à se rapprocher. Je te vois venir. Tu penses à l’alliance anti-libérale qui  se nouerait entre la Chine, la Russie et quelques autres. Mais le conflit germano-soviétique me semble illustrer le fait que les alliances (même s’il y en a eu une entre 1939 et 1941) ne sont pas nécessaires ni même tendanciellement programmées.

Je m’arrête là. Je  ne peux décemment continuer après t’avoir reproché d’être trop long!

Pierre

Cher Pierre,

Il est préférable que je te réponde point par point

Point 1 Pourquoi rester aussi prudent sur la caractérisation de la Chine ?  Dès 1949, le régime du PCC aurait dû être identifié comme totalitaire et cela avant comme après la mort de Mao (1976). Pour ma part, quand j’ai coécrit La visée hégémonique de la Chine (publié en janvier 2011), je caractérisais le régime chinois comme totalitaire, ce qui m’a valu d’être recalé par un grand éditeur de la place dont je tairai le nom.

Les livres de Françoise Thom sur la Russie convergent tous pour conclure que le régime de Poutine coche toutes les cases du totalitarisme. Si on admet que le régime de Poutine est totalitaire, l’exprimer publiquement contribue à renforcer sa dénonciation.

Point 2 Je répète qu’il est dommageable que la Chine n’ait pas été très vite caractérisée comme totalitaire car elle en a coché toutes les cases dès les années 50. Malheureusement à cette époque, les grands noms n’ont alors retenu que deux régimes totalitaires (Allemagne nazie et URSS) quand un troisième venait d’être défait (celui du Japon des années 30 à 45) et quand, sous leurs yeux, se mettait en place un quatrième (celui du PCC en Chine).

Mon intuition, pour expliquer ce paradoxe, c’est que, en pleine période de décolonisation, les intellectuels européens et américains se sont autocensurés, craignant sans doute d’être accusés de racisme en désignant qu’en Asie aussi, il avait existé des régimes totalitaires.

Point 3. Certes ni les régimes totalitaires ni les dictatures n’apprécient les démocraties. Mais les dictatures ne dominent pas assez leurs populations pour se permettre de prendre des initiatives significativement hostiles aux pays démocratiques et à leurs gouvernements.

Les régimes totalitaires (munis de leur puissance de contrainte : Parti Unique ; l’Etat subordonné au Parti Unique ; une Idéologie prégnante et obligatoire ; une Justice soumise au Parti Unique ; un système répressif sans aucune limite) dominent très largement leurs populations ; ils perçoivent que le dernier obstacle qui demeure pour pérenniser cette domination est l’effet-vitrine qui vient des pays démocratiques ; c’est cette analyse qui les amène à consacrer toute leur énergie à infliger une défaite définitive aux pays démocratiques dans leur ensemble. Voilà une différence de taille entre le comportement des régimes totalitaires et celui des dictatures. Nota Bene : dans son roman 1984, George Orwell imaginait que la planète était durablement partagée entre seulement trois pays, tous totalitaires.

Point 4. Le fait que leurs idéologies étaient très opposées (la vénération du prolétariat pour l’URSS ; la vénération de la race germanique pour l’Allemagne) aurait dû exclure tout rapprochement entre les Bolcheviques et les Nazis. Et pourtant ils ont pactisé activement pendant deux ans. En 1941, Staline pensait même encore que le pacte se prolongerait. C’est un exemple historique majeur de l’attirance qui tend à prévaloir entre régimes totalitaires.

Aujourd’hui, l’alliance entre le PCC et le FSB, qui s’est nouée pendant vingt ans, est officialisée par le Joint Statement sino-russe du 4 février 2022. Et comme l’a écrit en 2018 Alexander Lukin, proche de Lavrov, « le ciment de cette alliance est une même détestation de la démocratie ». Ce n’est certainement pas un hasard si cette alliance attire à elle d’autres régimes qui cochent les cases du totalitarisme : la Biélorussie de Loukachenko, la Corée du nord, le Turkménistan, Cuba, le Venezuela, la Syrie des Assad, l’Iran des Ayatollahs, l’Afghanistan des Talibans…

Antoine Brunet

Cher Antoine,

Je crains que nous ne commencions à ennuyer les lecteurs de notre blog si nous continuons à tenir des discours aussi longs et répétitifs. Je te dis par exemple que je suis peu sensible à l’argument d’autorité. Mais tu en remets une couche sur les livres de Françoise Thom, comme si leur simple évocation allait faire s’évanouir mes doutes sur la nature de l’horrible régime dirigé par Poutine. Je n’ai jamais dit non plus que les dictatures et les Etats totalitaires avaient les mêmes comportements, mais tu n’hésites pas à me répondre. sur ce point.

Je vais aussi te répondre trop longuement (je n’ai pas donc de leçons de blog à te donner!) en prenant dans ton texte un point important car il nous permet d’avancer  des arguments  nouveaux et d’approfondir notre dialogue.

« Si on admet que le régime de Poutine est totalitaire, dis tu, lexprimer publiquement contribue à renforcer sa dénonciation ».`

C’est apparemment une bonne objection à ce que tu appelles mon « pragmatisme ». Mais en quel sens le fait de caractériser un Etat comme totalitaire renforce-t-il  sa dénonciation ? J’estime que ma dénonciation du régime de Poutine est totale et forte, qu’immenses sont mes espoirs en son  renversement personnel et en l’effondrement de son régime, sans que je lui colle l’étiquette « totalitaire ».

Peut-être veux-tu dire que si l’on avait caractérisé la Russie de Poutine comme totalitaire dès le début, on aurait su à quoi s’en tenir avec elle ; du fait de sa nature totalitaire et de sa haine concomitante des démocraties libérales, la guerre à laquelle nous sommes confrontés aurait été prévisible et nous nous y serions mieux préparés. L’analyse politique aurait donc des effets pratiques et ma position minimisant l’intérêt d’une réponse tranchée (totalitaire ou non? et de quel type?) serait erronée.

Le problème est que les décideurs politiques peuvent bien prendre connaissance des catégories que nous autres, les politologues, commentateurs des événements politiques, leur proposons. Ils ne se sentent pas obligés de nous suivre : ils s’imaginaient par exemple (à tort, nous le pensons toi et moi) que faire accéder la Chine totalitaire de plein droit à l’OCDE et au commerce mondial « adoucirait ses moeurs » et donnerait toutes ses chances à son « ouverture démocratique ». Ils n’ont pas écouté ceux qui voient dans la Chine d’hier et d’aujourd’hui, dirigée par le PC un Etat totalitaire. Pourquoi? On peut parler de leur aveuglement ou des puissants intérêts qui les poussent à espérer malgré tout faire des affaires avec la Chine. Ils s’imaginent aussi, parfois avec raison, qu’un nouveau leader, sans pour autant changer le régime, favorisera une coexistence pacifique des Etats totalitaires (si tant est qu’ils les appellent comme ça) et des démocraties libérales. Ensuite, ils peuvent penser que la nature totalitaire du régime ne conduit pas nécessairement à la guerre. Le niveau de puissance militaire à partir duquel tel Etat totalitaire ou tel autre juge pouvoir attaquer est inconnu de nous. Un Etat totalitaire comme Cuba ne peut actuellement déclencher une guerre contre les démocraties libérales. Il faut pour cela diverses circonstances qui se présentent…ou pas. C’est pourquoi les dirigeants politiques et les hommes en général ne déterminent pas leurs choix en fonction des seules caractéristiques politiques que nous pouvons leur  proposer.  Ils sont confrontés à des situations toujours nouvelles ou qu’ils croient telles. Un dirigeant politique peut toujours  se demander si nos analyses rendent bien compte du présent. Et si elles s’y appliquent bien.

Il ne découle donc pas de la nature politique des Etats un comportement déterminé. C’est vrai des Etats qu’on peut juger totalitaires. C’est encore plus vrai des démocraties. La nature politique d’un Etat est un facteur de comportement particulier, soit. Mais pas une cause nécessaire. Voilà pourquoi je trouve utile, mais pas indispensable, de se mettre d’accord sur la nature totalitaire ou non des adversaires des démocraties libérales.

Pierre Rigoulot

21 Oct 2022


Nous recevons le texte suivant et l’appel qu’il contient à réactions et réflexions. Nous le transmettons tel quel et publierons les réponses qu’il suscitera.

H&L

Bonjour à tous,

Je prépare un travail sur la crise conceptuelle des droits de l’homme et les moyens qui permettraient d’y remédier au moins sur le papier.

Puis-je tester les constats et hypothèses interprétatives sur lesquels s’appuie mon diagnostic auprès de ceux qui voudraient bien en prendre connaissance et me dire ce qu’ils en pensent ?

1. 1. Constat de fait concernant la « liberté et l’égalité en droits ».

– L’article 1er de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 (DDHC) affirme :  » Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » .

– L’article 1er de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 (DUDH) énonce lui-même : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits »

Suis-je en droit d’écrire :

– Que l’article de 1948 reprend à deux mots près (« tous » et « demeurent ») la formulation de 1789 ?

– Que les deux formulations s’équivalent strictement dans la mesure où « être humain » est un parfait synonyme de « homme » et que « demeurent » se borne à expliciter un corollaire de l’énoncé « tous les hommes naissent » : si les hommes doivent leur « liberté » et leur « égalité en droits » à leurs naissances respectives et à elles seules, ces deux droits sont inaliénables, ce qui revient à dire qu’ils « demeurent ».

– Que les deux Déclarations font écho à Rousseau :  » L’homme est né libre , et partout il est dans les fers » ? Même si le passé composé que Rousseau utilise laisse à penser qu’il vise un âge révolu, il suffit à signifier, en effet, qu’il est anormal que l’homme ne soit pas libre là où il naît aujourd’hui.

1. 2. Qualification du premier constat

1.2.1. Suis-je en droit de conclure que pour la DDHC comme pour la DUDH (et comme pour Rousseau s’agissant de la seule liberté),  » liberté » et « égalité en droits » sont des droits de naissance ?

1.2.2. Si ces droits sont bien des droits de naissance, dois-je en conclure que :

– Les deux Déclarations postulent que ces droits ont pour cause la nature et qu’ils sont ainsi des droits naturels et, par là même, des droits inconditionnels ?

– Ou bien que les deux Déclarations ne postulent pas nécessairement que les droits ont pour cause la nature mais se bornent à prescrire que, là où elles font autorité, les sociétés se doivent reconnaître aux individus qui les composent le droit d’être « libres » et « égaux en droits » dès leur naissance et sans la moindre condition ?

2.1. Second constat concernant la réalité positive des situations évoquées par les Déclarations

Contrairement à ce qu’affirment les deux Déclarations, je ne vois ou ne lis nulle part que, dans la réalité positive des choses, les hommes naissent libres et égaux en droit.

Même dans les sociétés ayant aboli « les fers » que Rousseau dénonce:

– Les hommes naissent et grandissent sous l’autorité de leurs géniteurs ou de l’instance (familiale, clanique ou nationale) à laquelle leurs géniteurs se subordonnent ;

– L’homme qui naît, c’est-à-dire le nouveau-né, ne dispose pas des mêmes droits que l’adulte jusqu’à sa majorité

Puis-je qualifier l’assertion selon laquelle les hommes sont toujours nés et naissent plus que jamais « dépendants » et « inégaux » de « constat de fait » ?

2. 2. Qualification du second constat

Si mon observation a valeur de constat, suis-je en droit de conclure que :

1° Les assertions formulées aux articles premiers de deux Déclaration sont mensongères de sorte que notre droit national et international reposerait sur deux énormes erreurs ou mensonges ?

2° Les assertions énoncées aux articles premiers de deux Déclaration ne sont pas erronées ou mensongères mais seulement fictives (elles énonceraient un mensonge qu’elles présenteraient comme tel et dont les citoyens seraient ainsi avertis un peu comme au théâtre ou dans un roman) de sorte que notre droit reposeraient sur seulement deux fictions ?

3° Que nos deux assertions relèvent de l’erreur, du mensonge ou de la fiction, pensez-vous qu’il soit normal ou sain que notre droit positif national et international repose sur des assertions illusoires ?

4° Si oui, trouvez-vous cette situation normale parce que la vérité vraie n’existerait pas ; parce que la vérité existe mais pour nous ou parce qu’il importe peu que le fondement d’un droit soit faux ou fictif dès lors qu’il est accepté ou reconnu par la majorité et qu’il a ainsi pour source de légitimité effective la volonté majoritaire des acteurs ?

Par avance, merci à tous pour vos éventuelles remarques.

Jean-Pierre Airut

Notre ami J.P. Airut nous avait adressé un questionnaire sur les droits de l’homme. On trouvera ci-dessous et le questionnaire et les réponses d’André Senik qui y sont insérées (en italiques grasses).
D’autres réflexions, à la suite de ces réponses, sont souhaitables.

H&L

Bonjour à tous,

Je prépare un travail sur la crise conceptuelle des droits de l’homme et les moyens qui permettraient d’y remédier au moins sur le papier.

Puis-je tester les constats et hypothèses interprétatives sur lesquels s’appuie mon diagnostic auprès de ceux qui voudraient bien en prendre connaissance et me dire ce qu’ils en pensent ?

1. 1. Constat de fait concernant la « liberté et l’égalité en droits ».

– L’article 1er de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 (DDHC) affirme :  » Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » .

– L’article 1er de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 (DUDH) énonce lui-même : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits »

Suis-je en droit d’écrire :

– Que l’article de 1948 reprend à deux mots près (« tous » et « demeurent ») la formulation de 1789 ?

elle y ajoute « en dignité ». on peut y voir un effet de la Shoah. Le respect de la dignité de tout humain va plus loin que la reconnaissance de ses droits

– Que les deux formulations s’équivalent strictement dans la mesure où « être humain » est un parfait synonyme de « homme » et que « demeurent » se borne à expliciter un corollaire de l’énoncé « tous les hommes naissent » : si les hommes doivent leur « liberté » et leur « égalité en droits » à leurs naissances respectives et à elles seules, ces deux droits sont inaliénables, ce qui revient à dire qu’ils « demeurent ».

les humains doivent leur liberté, leur égalité en droits et leur dignité dès leur naissance à leur appartenance au genre humain

– Que les deux Déclarations font écho à Rousseau :  » L’homme est né libre , et partout il est dans les fers » ? Même si le passé composé que Rousseau utilise laisse à penser qu’il vise un âge révolu, il suffit à signifier, en effet, qu’il est anormal que l’homme ne soit pas libre là où il naît aujourd’hui.

De la phrase de Rousseau les deux Déclarations reprennent seulement « l’homme est né libre ». On entend par « l’homme » les individus en tant que tels.

Cette idée fait écho au verset de la Genèse 1 : « 27 Dieu créa lhomme à son image, à limage de Dieu il le créa, il les créa homme et femme

1. 2. Qualification du premier constat

1.2.1. Suis-je en droit de conclure que pour la DDHC comme pour la DUDH (et comme pour Rousseau s’agissant de la seule liberté),  » liberté » et « égalité en droits » sont des droits de naissance ?

absolument

1.2.2. Si ces droits sont bien des droits de naissance, dois-je en conclure que :

– Les deux Déclarations postulent que ces droits ont pour cause la nature et qu’ils sont ainsi des droits naturels et, par là même, des droits inconditionnels ?

Les Déclarations déclarent sans rien postuler en amont, ni Dieu ni la nature.

Ces droits sont déclarés inhérents à la nature de l’homme et par conséquent ils sont

sacrés, inaliénables et inconditionnels.

– Ou bien que les deux Déclarations ne postulent pas nécessairement que les droits ont pour cause la nature mais se bornent à prescrire que, là où elles font autorité, les sociétés se doivent reconnaître aux individus qui les composent le droit d’être « libres » et « égaux en droits » dès leur naissance et sans la moindre condition ?

Les deux Déclarations, qui sont historiquement et culturellement datées et relatives, sont universelles en droit. Cela signifie qu’elles sont universalistes dans leur portée.

À leurs yeux, il n’y a pas de relativisme culturel justifiant l’irrespect de ces droits et de cette dignité. Ni dans le passé, ni dans le présent.

2.1. Second constat concernant la réalité positive des situations évoquées par les Déclarations

Contrairement à ce qu’affirment les deux Déclarations, je ne vois ou ne lis nulle part que, dans la réalité positive des choses, les hommes naissent libres et égaux en droit.

Ces Déclarations ne sont pas des constats. Elles édictent des impératifs

Même dans les sociétés ayant aboli « les fers » que Rousseau dénonce:

Rousseau ne veut pas abolir les fers que sont les liens sociaux.  « Comment ce changement s’est-il fait ? Je lignore. Qu’est-ce qui peut le rendre légitime ? Je crois pouvoir résoudre cette question. » 

– Les hommes naissent et grandissent sous l’autorité de leurs géniteurs ou de l’instance (familiale, clanique ou nationale) à laquelle leurs géniteurs se subordonnent

ces faits ne suppriment pas les droits et la dignité des personnes : un enfant est une personne humaine de plein droit

– L’homme qui naît, c’est-à-dire le nouveau-né, ne dispose pas des mêmes droits que l’adulte jusqu’à sa majorité

Si !

Puis-je qualifier l’assertion selon laquelle les hommes sont toujours nés et naissent plus que jamais « dépendants » et « inégaux » de « constat de fait » ?

Non! C’est une confusion entre le droit inhérent à la personne et les faits, qui ne suspendant pas les droits.

2. 2. Qualification du second constat

Si mon observation a valeur de constat, suis-je en droit de conclure que :

1° Les assertions formulées aux articles premiers de deux Déclaration sont mensongères de sorte que notre droit national et international reposerait sur deux énormes erreurs ou mensonges ?

Absolument pas. Une Déclaration ne peut pas être mensongère puisqu’elle n’est pas un constat positif.

2° Les assertions énoncées aux articles premiers de deux Déclaration ne sont pas erronées ou mensongères mais seulement fictives (elles énonceraient un mensonge qu’elles présenteraient comme tel et dont les citoyens seraient ainsi avertis un peu comme au théâtre ou dans un roman) de sorte que notre droit reposeraient sur seulement deux fictions ?

Absolument pas. Elles sont la décision de considérer les humains comme libres et égaux en droits et en dignité.

3° Que nos deux assertions relèvent de l’erreur, du mensonge ou de la fiction, pensez-vous qu’il soit normal ou sain que notre droit positif national et international repose sur des assertions illusoires ?

Rien à voir avec des assertions. Le Droit repose sur des principes posés les hommes.

4° Si oui, trouvez-vous cette situation normale parce que la vérité vraie n’existerait pas ; parce que la vérité existe mais pour nous ou parce qu’il importe peu que le fondement d’un droit soit faux ou fictif dès lors qu’il est accepté ou reconnu par la majorité et qu’il a ainsi pour source de légitimité effective la volonté majoritaire des acteurs ?

Cette décision culturelle n’a rien à voir avec la vérité l’erreur ou le mensonge.

Par avance, merci à tous pour vos éventuelles remarques.

Jean-Pierre Airut

Après coup

Je me dis après avoir répondu doctement que les objections non pertinentes de J P Airut ont le mérite de nous faire mieux comprendre le noyau dur de notre socle civilisationnel, je veux dire celui du monde qui est dit  libre à juste titre parce que son principe absolument premier est la liberté des individus.
La Chine et la Russie (symbole Z) attaquent ce socle et nous devrons répondre sur ce terrain
L’extrême droite française (symbole Z) aussi prétend se définir par la défense de notre socle civilisationnel, ce qui nous oblige à répondre sur ce terrain. Notre civilisation française et occidentale ne se définit pas par le retour au catholicisme d’avant la laïcité et les droits de l’homme.
Merci donc à J. P AIrut de nous faire clarifier la signification et la portée des droits de l’homme

André Senik

1 Sep 2022


Mélenchon fasciné par les  Etats totalitaires

On trouvera ici l’ensemble des réponses faites par Pierre Rigoulot, interrogé la semaine dernière par l’hebdomadaire Valeurs actuelles sur la manière dont Jean-Luc Mélenchon traitait de la question de Taïwan et d’autres conflits internationaux.

Mélenchon a suscité la polémique il y a quelques jours suite à ses propos sur Taiwan et le partage de ces derniers sur le compte de l’ambassade de Chine en France qui s’en est félicité. La polémique est-elle justifiée ?

A mes yeux, elle est justifiée dans la mesure où Taïwan est une démocratie et la Chine un Etat totalitaire. Ce n’est pas une mince affaire mais un choix grave.

Mes sympathies  – et celles d’une grande majorité de mes concitoyens – vont spontanément aux  démocraties. Le choix est donc très simple au premier abord. Mais la situation juridique de Taïwan complique les choses : après tout, le Chine de Pékin, la Chine communiste a été reconnue par la France  en 1964 comme la seule Chine. Taïwan en fait donc partie si l’on s’en tient aux déclarations officielles. Mais personne n’ignore que Taïwan est de facto indépendante de Pékin et que son régime est à l’opposé de celui de la république dite « populaire » en place sur le continent. La montée en puissance de la Chine – sa mise en cause progressive du leadership américain dans le monde et de sa défense de l’indépendance taïwanaise en est une illustration claire – rendent toute déclaration sur ce fragile équilibre potentiellement explosive. D’autant que la France, en tant que démocratie alliée des Etats-unis, s’est employée elle aussi, à ne pas remettre cet équilibre en cause tout en faisant savoir où allaient ses sympathies politiques.

Comment comprendre les récentes positions internationales de Jean-Luc Mélenchon, notamment vis-à-vis de l’Ukraine, la Russie, de Taïwan et la Chine ? 

Mélenchon est avant tout un homme ambitieux. Il a réussi grosso modo à devenir un des personnages clés de la vie politique française. Avec ses déclarations sur Taïwan, il a voulu compléter ce succès personnel au plan national par un succès au plan international. Ce que les Chinois se sont empressés de lui apporter en le remerciant publiquement. Il y a sans doute d’autres raisons plus médiocres, en tout cas plus terre à terre, comme la volonté de s’affirmer comme le patron de la Nupes et pas seulement de la France Insoumise. C’est Fabien Roussel qui jusqu’ici était l’homme des Chinois. La déclaration récente sur Taïwan est aussi un pavé dans la mare du n° 1 du PCF : les Chinois sont invités à le soutenir, lui Mélenchon, le premier. Le comprendront-ils? C’est une autre affaire.

Quant à sa position sur l’Ukraine, elle peut, comme la précédente, être analysée à deux niveaux : un niveau international où suinte la haine de l’Amérique, la haine de l’OTAN et de la démocratie telle qu’elle fonctionne sous ce parapluie militaire, et un niveau d’ambition personnelle : il ne veut pas laisser à Marine Le Pen l’exclusivité des réserves envers la politique française de sanctions et de soutien militaire à l’Ukraine.

Venezuela, Cuba, ex-URSS, Chine, ses récentes tournées en Amérique du Sud… Comment expliquer l’étrange fascination de Jean-Luc Mélenchon pour des régimes autoritaires et des dictatures (majoritairement communistes)

Vous avez raison de parler d’étrange fascination. Après tout, un certain nombre d’étudiants et d’intellectuels de ma génération se sont enthousiasmés pour une Chine ou une Cuba imaginaires. Les bureaucrates étaient rejetés, l’enthousiasme des populations brisait le carcan marxiste, léniniste et stalinien ! C’était leur fantasme, mon fantasme aussi. Mélenchon, lui, approuve les mesures qui sont prises sans fard par le PC chinois tel qu’il est, tout puissant, et par la dictature poutinienne  ou post-castriste, telle qu’elle est. Tous ces systèmes politiques ont en commun d’être hostiles à la démocratie libérale, à ce  qu’il appelle le « système », cela suffit à Mélenchon! On a les alliés, les soutiens, les amis qu’on mérite! Mélenchon rêve de voir s’effondrer la démocratie libérale. Il cherche à en ridiculiser l’institution parlementaire, à déplacer le centre de gravité des décisions du parlement à la rue et soutient aussi à l’international tous nos ennemis. On ne peut lui reprocher d’être incohérent…

Comment qualifieriez-vous ces différents régimes ? De Cuba en passant par le Venezuela et la Russie ?

Je parlerais volontiers de régimes totalitaires, bien que les différences soient fortes d’un pays à l’autre et bien que des traits plutôt dictatoriaux que totalitaires soient perceptibles ici ou là. On n’est plus à l’époque de Staline ou de Mao. Mais les dictatures peuvent ensanglanter plus que les Etats totalitaires.  L’important, pour Mélenchon, c’est la haine partagée de tous ces Etats pour la démocratie libérale.

Plus largement, la FI poursuit-elle un idéal communiste ?

Indéniablement, mais au sens du Grand Partage, de la Grande Egalité, de la Justice sociale pour tous.  C’est comme cela que bien des militants communistes ont rêvé de  l’avenir radieux, celui d’après le Grand Soir. Les militants de la France Insoumise ne pensent pas au pouvoir sans rivage du Parti, de son dirigeant, ni à l’incapacité qu’a une société de se développer dans de telles conditions. Mélenchon leur vend du rêve et la légitimité de la haine contre les dirigeants élus du régime démocratique libéral qu’est le notre. Il faut leur rappeler ce qu’ont donné les révolutions, les partis uniques, les Chefs auréolés. Il n’est pas sûr que l’Ecole leur ait appris…

De quoi ses positions sont-elles le nom ? De quoi sont-elles symptomatiques ? 

J’ai commencé à vous répondre, je crois : de l’ignorance d’abord, mais aussi des frustrations. Dans le type de société où nous vivons, on veut toujours plus et encore plus. Et comme on a aucune intention de se remettre en cause, on s’en prend aux dirigeants, jugés systématiquement méprisants, vivant dans un autre monde que le vrai. Plus grave encore : on est sans doute à un tournant civilisationnel avec des croyances collectives (religions, patriotisme) affaiblies, des données techniques encore mal maitrisées (« réseaux sociaux »), des conditions climatiques nouvelles. Ces problèmes gigantesques sont encore loin d’être réglés…Ce monde ci est-il insatisfaisant? On imagine alors que l’herbe est plus verte ailleurs.

Pierre Rigoulot

(Photo: The Left, https://www.flickr.com/photos/theleft_eu/48013274416)

1 Sep 2022


L’ECLAIREUR, de Sergueï Jirnov avec Jean-Luc Riva – Nimrod/Movie Planet 2022, 527 p. 23€

Comme beaucoup d’entre nous je suppose, j’ai été très intriguée par la participation aux émissions consacrées à l’Ukraine sur LCI d’un journaliste présenté comme ex-membre du KGB, Sergueï Jirnov. Bien qu’il soit connu du monde des medias depuis plusieurs années, je n’avais jamais entendu parler jusqu’alors de cet homme, très calme, un peu rigide, et parlant le français à la perfection. C’est pourquoi je me suis penchée avec une grande curiosité sur sa biographie, intitulée L’Eclaireur.

Dans ces mémoires, on suit toute sa vie en Union soviétique, de la petite enfance (il est né en 1961) sous le règne de Khrouchtchev jusqu’à sa fuite en Occident en 2001 pour échapper aux menaces que fait peser Poutine sur tout opposant à sa politique. Jirnov, en tant qu’ex-espion au service du KGB, est particulièrement visé, et il pense avoir survécu à une tentative d’empoisonnement.

L’auteur raconte tout d’abord son enfance, à l’époque où beaucoup de familles étaient logées dans des appartements communautaires. Une chambre pour toute la famille – père, mère, grand-mère et les deux enfants !- et le reste commun à plusieurs familles : cuisine, toilettes et salle de bain. Mais au bout de quelques années durant lesquelles ses parents ont dû le mettre en pension, ce qui l’a fait beaucoup souffrir, ces derniers, des ingénieurs, obtiennent un appartement en banlieue à Zelenograd, un quartier pour cadres à 25 km de Moscou. Il y mène avec sa famille une vie relativement privilégiée, et bénéficie de très bonnes écoles.

Sa scolarité est très brillante. Surtout, il a l’oreille musicale, ce qui lui permet d’apprendre les langues étrangères avec une grande facilité et de les parler quasiment sans accent. Il a une passion toute particulière pour le français. C’est cette aptitude qui l’a fait repérer par le KGB, en particulier durant les « Olympiades des langues étrangères » d’où il est sorti premier.

En Union soviétique, être brillant voulait dire être remarqué par le KGB et y faire carrière. Ce fut son cas. Il est convoqué et, ravi, passe aisément tous les examens demandés. Il est intégré alors au MGIMO, institut d’Etat des relations internationales, sorte d’ENA soviétique. Lui-même est surpris de ce succès car bien qu’il soit un travailleur infatigable, le piston est nécessaire pour entrer dans cette école très prisée. Mais sa tante vient de se remarier avec un membre du KGB et il pense que celui-ci est intervenu en sa faveur. En tout cas, il fait sa scolarité d’étudiant dans cet institut d’élite, dans lequel l’enseignement est centré sur la connaissance du reste du monde, mais s’accompagne aussi d’exercices physiques nombreux. Il n’a aucune difficulté, étant très sportif.

Puis, adulte, il prépare son entrée au KGB. Il existe plusieurs niveaux statutaires pour les membres du KGB, et lui vise celui d’ « illégal », le plus couru et le plus difficile à obtenir  car il permet de devenir espion et donc de voyager par le monde. C’est son grand rêve car, comme tous les jeunes, il a suivi à la télévision un feuilleton, Dix sept moments du printemps, dont le héros, l’Eclaireur – d’où le nom de son ouvrage – était un espion. Tous les garçons à cette époque en rêvaient, y compris Vladimir Poutine qu’il rencontrait de temps en temps durant les activités du KGB et qu’il n’appréciait guère. Mais Poutine ne sera pas admis chez les « illégaux » !

Jirnov est alors un bon communiste, comme ses parents. Sa mère est membre du Parti et secrétaire de cellule. Elle a été décorée en 1970 de la médaille du Centième anniversaire de Lénine. Quant à Sergueï, il est passé par toutes les étapes nécessaires durant sa jeunesse : petit octobriste, puis pionnier, puis komsomol, il n’a aucun problème avec le régime. Certes, en tant qu’étudiant, il a droit à toutes les lectures interdites aux Soviétiques car les membres du KGB doivent connaître leurs ennemis ; c’est ainsi qu’il lira Soljenitsyne bien avant la chute de l’URSS.

Mais il ne devient pas du tout un opposant pour autant. Ainsi, lorsqu’en 1986 le KGB lui demandera d’abandonner sa petite amie, pourtant irréprochable au point de vue politique, il acceptera ce sacrifice, dont il pense maintenant qu’il avait pour but justement de tester sa fidélité au KGB.

Apprenti espion, lui sont surtout confiées des missions de traduction auprès des étrangers de passage, qu’il est chargé de surveiller. C’est ainsi que par exemple, en 1980, aux Jeux Olympiques de Moscou, on lui confie l’accueil des délégations étrangères. Mais, déception, du fait de la guerre en Afghanistan, de nombreux pays boycottent les JO et sa mission est supprimée.

A vrai dire, quand il décrit les missions dont il a été chargé durant sa carrière d’espion, elles semblent bien anodines et on voit mal l’intérêt pour l’Union soviétique d’entretenir un tel corps de spécialistes  pour de tels objectifs. Mais peut-être ne nous dit-il pas tout.

En tout cas, c’est en 1984 qu’il devient officiellement membre du KGB mais, afin d’acquérir le statut d’« illégal », il doit encore suivre trois ans d’études à l’Institut Andropov, surnommé l’Institut de la Forêt. C’est là qu’il apprend à être un espion de haut vol : exercices militaires, apprentissage de langues étrangères, techniques de chiffrage, d’écoutes, rencontres avec des espions célèbres (tel Philby, un des cinq de Cambridge) etc…

Après ces études, il est nommé au centre des officiers des renseignements extérieurs du KGB, à Yassénévo, à côté de Moscou, où il s’ennuie, bien loin de ses rêves de grands voyages dans le monde et en particulier en France.

Mais l’horloge de l’histoire tourne. Après les décès successifs de Brejnev, Andropov et Tchernenko (Le Canard Enchaîné parlait de régime « marxiste-séniliste » !), Gorbatchev, au pouvoir depuis 1985, tente de libéraliser l’économie. Notre espion, avec l’accord du KGB, se lance alors dans une carrière de consultant pour le commerce international.

La chute du Mur coïncide pour Jirnov avec son premier voyage en France, où il est envoyé pour une mission d’espionnage. Puis la période Eltsine, où le chaos économique s’installe, renforce le besoin des sociétés occidentales d’avoir affaire à quelqu’un qui connaît les rouages du système, ce qui lui permet de développer son activité de consultant.

Mais la compétition entre les démocrates-gorbatcheviens et les conservateurs – soutenus par le KGB-  s’accentue en Russie sur fonds d’un terrible chaos économique. Jirnov est alors envoyé en France pour prendre contact avec des relais bien placés. C’est à cette occasion qu’il visite l’ENA et  qu’on lui propose d’y présenter  sa candidature. Il passe devant la commission d’admission, est accepté. C’est bien la première fois qu’un espion soviétique infiltrera cette école !

En attendant la rentrée de 1991, il revient à Yassénévo et apprend qu’il est enfin accepté comme « illégal ». Paradoxe : son rêve se réalise au moment même où le régime s’effondre. Pendant quelque temps, il alternera entre la France et la Russie, et profitera d’un passage en France pour se faire baptiser – moins par conviction que pour justifier sa présence ! – dans une église orthodoxe du Vercors, la région qu’il a choisie comme base.

 En Russie, la crise politique bat son plein. Eltsine, qui l’a emporté dans sa compétition avec Gorbatchev, interdit le PCUS. Pour Jirnov, c’est un traumatisme : « Je me retrouve brutalement orphelin d’un parti qui a rythmé ma jeunesse et ma vie de citoyen soviétique. Sans compter que ma mission d’espionnage en France est censée aider la lutte idéologique du PCUS dans l’arène internationale », confie-t-il.

En octobre, le KGB est dissous et remplacé par deux entités : le MSB (service inter-républicain de sécurité) et le TsSR (Service central du renseignement). Le 25 décembre, Gorbatchev met fin à ses fonctions de président de l’URSS. Jirnov démissionne et rentre à Moscou, son diplôme de l’ENA en poche.

Il survit en participant à des émissions linguistiques à la télé, pendant que la crise continue de plus belle en Russie : dissolution du Parlement par Eltsine, résistance des parlementaires réfugiés au siège du Gouvernement, barricades dans les rues, attaque armée du Parlement…

Jirnov est de plus en plus inquiet sur son sort, en tant qu’ancien membre du KGB. Il est arrêté, mis en prison, accusé d’avoir divulgué des secrets d’Etat, puis relâché. Mais dans son blog, il accuse en termes plus ou moins déguisés le FSB et Poutine, qui accède au pouvoir en tant que Premier ministre en 1999, d’avoir organisé les attentats (294 morts) faussement attribués aux Tchétchènes. Le site Internet qu’il anime devient de plus en plus critique vis-à-vis du nouveau régime et lui se sent de plus en plus menacé.

« Avec Poutine, écrit-il, les tchékistes du KGB sont de retour au pouvoir suprême… La courte parenthèse démocratique est désormais refermée ».

Il est choqué par la corruption qui se développe dans la Russie du nouveau Président, indigné par la technique des assassinats utilisée pour se débarrasser des opposants politiques et des oligarques. L’abandon par Poutine des marins du sous-marin Le Koursk au fond des mers confirme à ses yeux la bassesse de celui-ci.

En janvier 2001, il tombe malade, et les symptômes le convainquent qu’il a été victime d’un empoisonnement, comme d’autres avant et après lui. Guéri, il décide de s’exiler en France. Malgré les obstacles mis par le FSB, il réussit à quitter le pays, qu’il ne reverra plus.

Le lecteur est un peu frustré de ce que Jirnov n’analyse pas de façon un peu plus personnelle les étapes de son cheminement politique. On aimerait savoir comment il est passé de la position d’espion au service du KGB à celle d’opposant. Or, il ne s’en explique pas. Comme la plupart, sans doute, des Soviétiques, il ne critiquait pas le régime avant que celui-ci ne s’effondre.

C’est la victoire de Poutine qui a placé Jirnov dans l’opposition. Il conteste le nouveau pouvoir par le biais de ses publications sur Internet, « de plus en plus ouvertement dénonciatrices des changements antidémocratiques pratiqués par Poutine et ses anciens collègues du KGB ».

Désormais, il vit en France et c’est de là maintenant qu’il analyse la Russie actuelle, aidant les journalistes français à décrypter la stratégie politique de Poutine, en particulier la façon dont le contrôle des médias lui permet d’influencer l’opinion publique russe mais aussi de participer en sous-main à la vie politique en Occident.

Depuis que la Russie a envahi l’Ukraine, il est plus encore présent dans les medias français, où ses interventions pertinentes aident à comprendre l’attitude russe, mais peut-être aussi lui permettent sans doute, par la notoriété qu’elles lui apportent, d’échapper à la vengeance du FSB et de Poutine.

Florence Grandsenne

1 Sep 2022


Patrice Renaut-Sablonière vient de s’éteindre. Il avait eu un grave problème cérébral et son état avait progressivement empiré.

Nous avons eu du mal à intégrer cette affreuse nouvelle tant il était si actif et souriant.

Patrice avait été l’un des animateurs de la Société  Internationale pour les droits de l’homme et apportait avec fidélité son soutien aux initiatives, réunions et colloques de l’Institut d’histoire sociale. Ces deux vies associatives lui paraissaient avec raison compatibles. La défense des droits de l’homme qu’il prônait supposait en effet une analyse préalable des régimes politiques concernés et il ne confondait pas comme d’autres, ayant pignon sur rue, les malheurs d’un objecteur de conscience suisse et ceux d’un membre de Mémorial traqué par la police de Poutine.

Patrice ouvrait avec générosité sa porte et nos rencontres avaient, tout particulièrement grâce à lui, une allure amicale et presque fraternelle. Quand la discussion tournait à l’aigre, il cherchait à apaiser les passions et poussaient à reprendre autrement le débat.

C’était aussi un homme discret, voire secret. Il voyageait beaucoup, jusqu’à ces dernières années, en Afrique…

Nos condoléances vont évidemment en premier lieu à sa femme et à ses enfants

H&L

13 Août 2022


Les deux vainqueurs des élections : le populisme et l’extrémisme ?

Nous avons le grand plaisir de publier un extrait du discours du Sénateur Claude Malhuret, discours prononcé après la déclaration de politique générale d’Elizabeth Borne devant l’Assemblée nationale; discours remarquable, tant par la forme que par le fond.

H&L

“Depuis le 19 juin, tout le monde proclame sa victoire avec un art admirable de l’auto-persuasion. Les uns ont gagné parce qu’ils n’ont pas perdu, les autres ont gagné bien qu’ils aient perdu, d’autres enfin croient avoir gagné parce qu’ils n’ont pas compris qu’ils avaient perdu. On connaissait les victoires à la Pyrrhus, il y a maintenant les défaites gagnantes.

La vérité est beaucoup plus simple, et brutale et je m’étonne que personne n’en ait parlé jusqu’ici : les deux vrais vainqueurs de ces élections sont le populisme et l’extrémisme. On en a vu les premiers résultats dès cet après-midi et le déplorable spectacle à l’Assemblée nationale.

Lorsqu’au premier tour de la présidentielle les extrêmes recueillent 57% des suffrages, lorsque les uns multiplient le nombre de leurs députés par 5 et les autres par 10, c’est une gifle pour tous les partis démocratiques. Tous.

Il y a cinq ans la France était citée en exemple. Elle échappait à la vague de populisme qui frappe les démocraties et qui a donné Trump, Bolsonaro, le Brexit, Orban et quelques autres. Aujourd’hui elle est rattrapée par la patrouille.

Elle ne doit son salut provisoire qu’à une particularité historique. Alors qu’ailleurs le populisme n’est que d’extrême droite, chez nous où l’école apprend aux élèves à adorer Camille Desmoulins et à préférer Robespierre à Tocqueville, il est coupé en deux, ce qui l’empêche d’arriver au pouvoir. Pour le moment.

Mais les extrêmes sont moins éloignés qu’on ne le pense. Ce qui les rapproche est bien plus fort que ce qui les sépare : la haine de l’Europe et de l’OTAN, l’anti-américanisme, Assad, Poutine, l’Ukraine, les retraites, les programmes économiques délirants, le complotisme, le soutien aux antivax et les fake news, la posture tribunicienne, l’obsession du soupçon et de la dénonciation.

Ce qui les sépare : leurs histoires respectives et leurs chefs qui se détestent. Certains croient leur hybridation impossible.  Elle gagne chaque jour du terrain. Regardez les transfuges, les militants qui se font des clins d’œil, les reports massifs du deuxième tour des législatives. Et il y a chaque jour un peu moins de différence entre la xénophobie des uns et le racialisme des autres qui hiérarchise les gens selon leur degré de mélanine. Est-ce qu’il y a quelqu’un ici qui croit que Taha Bouhafs ou Danielle Obono, l’amie de l’antisémite Corbyn, sont anti-racistes ?

Aujourd’hui, au-delà des apparences électorales, la France voit s’affronter un pôle européen et républicain et un pôle populiste et nationaliste, le lepéno-mélenchonisme. Ce sont les jumeaux de la ruine. Qui peut affirmer que nous n’assisterons pas demain, comme en Italie, au regroupement des ZADistes et des fachos – fâchés ou pas –, au profit de celui qui aura terrassé l’autre.

Car ce qui les sépare c’est aussi la stratégie. Pour les mélenchonistes la tenaille du chaos à l’Assemblée et du chaos dans la rue. Pour les lepénistes la respectabilité au service d’un objectif : après le chaos, nous.

À ma gauche le général Tapioca du Vieux Port, chauffé à blanc par des résultats qu’il surestime, ressort son marxisme archi-trépassé, son keynésianisme pour cour de récré : on augmente les dépenses de 250 milliards et hop, ça en ramène 267. Dans une exaltation qui lui donne plus que jamais l’air de parler depuis le sommet d’une barricade, l’expert en nigologie depuis le trotskisme de sa jeunesse jusqu’au soutien inconditionnel à Poutine, a ressorti le programme commun du frigo et l’a imposé au reste de la gauche. Avec en prime l’entrée de la France dans l’alliance bolivarienne. C’est un peu la Yvette Horner de la politique. Son blog comporte une liste de 180 thèmes rangés par mots clés. Démocratie n’y figure pas.

Avec l’effarant appui de pas mal de médias prosternés comme des lapins dans les phares, il s’est décrété Premier Ministre. Le plus cocasse est que certains l’ont cru. Après tout dans l’Empire romain on a bien nommé un cheval Consul.

À ma droite, l’héritière du château de Montretout, que ça n’empêche pas de parler au nom du peuple, a une stratégie plus intelligente, donc plus dangereuse. Oublié le père Le Pen qui n’a réussi, par ses outrances, qu’à devenir le Maréchal Pétrin. Depuis deux mois le mot d’ordre, c’est : pas de vague. C’est bien simple, maintenant quand elle passe à la télé, sourire jusqu’aux oreilles, dents blanches, haleine fraîche et tout le monde il est beau tout le monde il est gentil, on croirait voir Lecanuet. Plus les républicains expliquent qu’ils sont dans l’opposition, plus elle sous-entend qu’elle n’exclut pas de faire une fleur au Gouvernement. Elle demande maintenant de siéger au centre de l’hémicycle et fait prendre des cours de maintien à ses troupes. Attention à ce contrepied. Ce pourrait bien être le baiser qui tue pour la majorité ou la droite républicaine. Ça n’a pas échappé aux insoumis, qui dénoncent déjà avec des cris d’orfraie une collusion qui n’existe pas.

Ces deux extrémismes sont dangereux et nous imposent trois responsabilités. La première est d’éviter de leur courir après. Parce que l’une des choses les plus tristes dans ces élections c’est d’avoir vu des bataillons entiers des républicains de droite et de gauche emboîter le pas aux extrémistes.

Quand, dans tant de départements, des responsables de la droite républicaine refusent de suivre l’exemple du Président du Sénat et d’appeler comme lui à voter le 19 juin pour les candidats démocrates contre les extrêmes, il y a un problème. Quand un candidat à la primaire présidentielle annonce qu’il voterait Zemmour au deuxième tour contre Macron, il y a un problème.

Mais le plus navrant c’est le naufrage d’une grande partie de la gauche. Après la défaite de 2017 le PS avait vendu son siège, en 2022 il a vendu son âme. Adepte du « plus c’est gros, plus ça marche », le mal nommé Olivier Faure ose comparer l’alliance avec LFI au Front populaire en faisant semblant de ne pas voir l’éléphant dans la pièce : le Front populaire était dirigé par la gauche de gouvernement, pas par le projet insensé des insoumis. Le plus stupéfiant c’est que les nouveaux pacsés s’entendent à peu près comme des chats dans un sac. Totalement opposés sur l’Europe et l’OTAN, sur le nucléaire, sur la loi El Khomri, sur la retraite à 60 ans, sur la VIème République, ils ne sont d’accord sur rien.

Cazeneuve, Delga, Cambadélis et beaucoup d’autres l’ont bien compris : c’est l’identité des socialistes depuis le congrès de Tours qui disparaît quand on passe de Léon Blum à Léon Trotski. C’est la victoire posthume de Guesde sur Jaurès. « Ça sent l’histoire ! » disait Mélenchon avec sa modestie habituelle au lendemain de l’accord. Moi je trouve plutôt que, comme disait Edouard Herriot, ça sent l’andouillette pour parler poliment.

La deuxième responsabilité des démocrates, c’est de comprendre les raisons du vote populiste et les moyens de le dégonfler. Continuer de prétendre que les problèmes qui nourrissent cette vague n’existent pas, refuser depuis trente ans de s’interroger sur ce qui se passe est un vrai danger pour la démocratie. Le danger d’avancer avec un bandeau sur les yeux.

La troisième responsabilité des démocrates, c’est de réussir. Gouverner avec une majorité relative est un défi. S’opposer aussi. Nous savons déjà que la coalition ou le pacte de gouvernement n’auront pas lieu. Ne reste donc que la méthode du cas par cas. Elle impose de changer les habitudes : un Gouvernement qui propose au lieu d’imposer, une opposition qui compose au lieu d’empêcher.

Majorité et opposition républicaines sont condamnées à se supporter. Ne pas y parvenir serait la recette infaillible de l’impuissance face à la crise économique et aux défis sociaux qui s’annoncent. Ne pas y parvenir n’entraînerait pas la prochaine fois la victoire d’une famille contre l’autre, mais la défaite de tous face aux populistes. Il paraît que la culture du compromis n’existe pas en France. Il va bien pourtant falloir s’y résoudre.

Autant dire, Madame la Première Ministre, qu’en entrant à Matignon vous avez accepté un nouveau job, celui de démineuse en chef. Même si sa majorité vous est opposée, la tâche ne me paraît pas impossible au Sénat. Elle suppose un respect réciproque, ça tombe bien, c’est la tradition de la maison.”

Claude Malhuret a été Président de Médecins sans frontières. Longtemps Maire de Vichy, il fut député européen et Secrétaire d’État chargé des Droits de l’homme. Sénateur depuis 2014, il préside le groupe « Les Indépendants – République et territoires » (LIRT) au Sénat. Depuis décembre 2021, il a rejoint « Horizons » et Édouard Philippe.

(crédit photo: ClarisseBuchot, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Claude_Malhuret,pr%C3%A9sident_du_groupe_Les_Ind%C3%A9pendants-_S%C3%A9nat.jpg)

14 Juil 2022


Soirée-débat organisée par Desk Russie, le 26 mai, de 18 h 30 à 20 h 15, avec l’historienne Françoise Thom et le géopoliticien Jean-Sylvestre Mongrenier. Modération : Galia Ackerman.


L’éveil de l’Occident et la contre-propagande russe : le cas de l’Ukraine

Théâtre du Nord-Ouest, 13, rue du Fg Montmartre, Paris

Le 26 mai de 18.30 à 20.30

Inscription auprès de Galia Ackerman

24 Mai 2022