La Patrie et la Vie

(Le texte qui suit reprend, mais aussi complète et actualise, une tribune de l’auteur publiée dans Le Figarovox du 15 Juillet dernier)

Des manifestations réunissant des milliers de Cubains ont eu lieu à La Havane et dans une vingtaine d’autres villes le 11 juillet. La foule n’était cependant pas agressive, le premier jour en tout cas, comme on a pu le constater sur les vidéos d’amateurs diffusées sur les réseaux sociaux. Elle disait sa lassitude au gouvernement : lassitude devant tant de difficultés à vivre avec les pannes de courant, les pénuries alimentaires, le manque de médicaments. Certains, il est vrai, disaient plus, s’en prenaient à la dictature et demandaient plus de liberté.

La nouvelle de ces manifestations a fait le tour du monde. Il faut dire que des manifestations à Cuba, c‘est un événement ! Quelques unes de bien moindre ampleur ont eu lieu l’an dernier, en novembre, mais les précédentes remontaient à 1994 ! Et déjà, comme aujourd’hui, il s’agissait de protester contre la vie quotidienne difficile de la population cubaine.

On a là une première clef pour comprendre ces manifestations. Le quotidien des Cubains est une longue marche dans la pénurie, l’inconfort et, disons le mot : l’enfermement. Les voyages sont difficiles, voire impossibles, le courrier postal avec l’étranger inexistant, la presse réduite à celle du Parti, l’internet contrôlée – et supprimée quand l’exécutif en décide ainsi, comme on l’a vu après ces manifestations. Une des premières décisions des dirigeants cubains fut significativement de couper la parole à Dina Stars, une journaliste non officielle qu’interviewait la télévision espagnole.

Et cela fait plus de 60 ans que ça dure ! Les frères Castro ont réussi à installer un des pires régimes de la planète, associant l’échec économique à l’absence de liberté individuelle. Ce qui étonne, de loin, c’est non pas qu’il y ait eu ces manifestations, mais qu’il y en ait eu si peu. La police et l’armée quadrillent efficacement le pays, il est vrai, et le roman national, avait, il y a quelques décennies, une allure d’épopée. Les frères Castro et le justicier romantique Guevara avaient mené une lutte héroïque contre l’impérialisme américain et, de Sartre à Ségolène Royal, ils ne manquèrent pas d’intellectuels ni de politiques pour les applaudir.

Manipulé et trahi (mais qu’aurait-il fait de mieux s’il ne l’avait pas été?), Guevara n’est plus là. Les frères Castro non plus – ou si peu : Raul Castro, âgé de 90 ans, a participé en personne au lendemain de la manifestation, à une réunion du Bureau politique du PC. Un bureaucrate sans visage, un certain Diaz-Canel, leur a succédé et dirige le pays avec les mêmes arguments fatigués d’antan : si l’île connait des difficultés économiques, c’est la faute au blocus américain a-t-il répété alors qu’il ne s’agit que d’un embargo et que 80 % de ce que mangent les Cubains viennent des Etats-Unis!

L’origine des difficultés du régime castriste est en effet qu’il s’arc-boute sur les principes communistes : malgré les résultats lamentables des agricultures de type soviétique, on étatise toujours, à Cuba et…l’on achète sa nourriture au grand Satan américain. Et comme les caisses sont presque vides, on ne fait pas bombance.

Broutille que cela, pour les privilégiés au pouvoir. Ce qui compte aujourd’hui, comme hier du temps de Fidel, c’est la « lutte contre l’impérialisme » au nom de laquelle on mène la vie dure à la population. Diaz-Canel, l’a rappelé lors d’une visite récente à Pyongyang à son ami le Nord-Coréen Kim Jong Eun : nous sommes la « dernière tranchée » en lutte ouverte, frontale, avec l’impérialisme.

Même si moins d’enfants souffrent de la faim à Cuba qu’en Corée du Nord, l’avenir n’y est pourtant pas rose. La situation risque même de s’y aggraver pour deux raisons majeures : les touristes sont moins nombreux à se rendre dans l’île et le Vénézuela est dans une situation économique si désastreuse qu’il ne peut plus assurer, au même rythme qu’avant, les livraisons de pétrole à bas prix que Cuba revendait au cours international. Ces deux facteurs, qui s’ajoutent à l’incapacité de l’agriculture d’Etat de nourrir la population cubaine, permettent en grande partie de comprendre la lassitude grandissante de la population cubaine. Il y a même une manière de refus existentiel largement répandu dans la population qui joue son rôle : la « lutte », les Cubains connaissent. C’est la pratique du système D, la débrouille à laquelle ils sont acculés dans un tel système. Mais ce dont il ne veulent plus, c’est des appels à l’affrontement à mort avec le monde extérieur que résume le mot d’ordre castriste : Patria o muerte ! la Patrie ou la mort… L’un des slogans lancés lors des manifestations était au contraire : « Patria y Vida », La patrie et la vie, titre d’un morceau de hip-hop entendu des millions de fois sur You Tube, et sorte d’hymne à une autre vie, lancé par de jeunes musiciens, Maykel Castillo, en prison depuis deux mois, et Luis Manuel Otero, qui vient d’être arrêté lui aussi. Leur « mouvement », baptisé « San Isidro » du nom de leur quartier à La Havane, était bien présent lors des manifestations, qu’il rythmait plus qu’il ne les dirigeait, comme un « oui » à la vie et à des années-lumières des perroquets au pouvoir répétant ce que disait Fidel Castro il y a presque exactement 60 ans, le 30 juin 1961, au sujet de l’art : au sein de la révolution, il lui permettait tout. Mais contre la révolution, rien !

Les jours du régime castriste sont-ils cependant comptés? Sans doute les données sociales changent à Cuba et l’on a vu avec ces manifestations du début de la semaine que les réseaux sociaux jouaient un rôle actif dans la mobilisation. Grâce à eux, toute une jeunesse pour qui la Sierra Maestra et la Baie des Cochons sont de l’histoire ancienne, contourne les interdits, s’informe sur le monde extérieur et informe ce dernier sur ce qui se passe à Cuba. Via Youtube, Diana Stars est suivie par des milliers de gens. Et Yoani Sanchez, quant à elle, s’exprime dans son quotidien en ligne 14ymedio.

La présence parmi les gens arrêtés ou disparus suite aux manifestations, de dissidents plus âgés comme José Daniel Ferrer et Manuel Cuesta Morua, deux des principaux dissidents du pays, montre peut-être une rencontre de deux générations. Voilà donc l’opposition au régime qui grandit. La fermeté de l’Union européenne, qui a clairement condamné la répression, confortera cette opposition dans ses choix et renforcera l’isolement des dirigeants communistes. L‘Union européenne comme les Etats-Unis ont fait à l’occasion de ces manifestations ce que l’on attendait d’eux, ni plus ni moins : ils ont lancé un appel en faveur de la liberté à Cuba, et entre autre, de la liberté de manifester sans être arrêté par la police (on compte 130 arrestations et un mort). On notera avec satisfaction que les démocraties libérales de chaque côté de l’Atlantique étaient cette fois sur la même longueur d’onde alors qu’on assistait en général, ces dernières décennies, à l’expression de désaccords implicites : aux dénonciations du castrisme par les Etats-Unis s’opposaient des appels par l’Europe au dialogue et à la coopération économique. C’est tout juste si l’on se souvenait qu’il y avait des prisonniers politiques dans l’île.

Malgré ces indications favorables à la révolte de la population cubaine, il faut cependant rester prudent. Diaz-Canel a retenu les leçons du Venezuela où le pouvoir a su diviser la population et où les manifestation répétées ont fini par lasser…Le n°1 cubain a donc appelé les communistes du pays à s’opposer à ces manifestations « aux ordres de l’étranger ».

L’armée et la police sont encore très puissantes.

Ensuite le pouvoir cubain n’est pas totalement isolé : que vont faire ses alliés, la Chine communiste et la Russie? L’une comme l’autre sont considérées comme des amies de Cuba et se verront appelées à l’aide si jamais le régime castriste chancèle.

Mais nous n’en sommes pas encore là…1

Pierre Rigoulot

crédit image : Cuba, Havana | Flickr

1. v. « Bon week-end à Montargis », de Benoît Villiers, 5 juin 2021

18 Juil 2021


Colombie : Petro cherche à obtenir dans la rue ce qu’il n’a pu trouver dans les urnes

Les manifestations ont pris fin dans l’ensemble du pays a l’exception de Cali, nous y reviendrons, et d’une ou deux municipalités. Les troubles se poursuivent à Bogota. Depuis le 28 avril, que la « grève nationale » a donné lieu, après les marches et manifestations a des débordements incontrôlés. Le gouvernement a dû faire appel à la police et à l’armée et l’opposition a parlé de répressions, des violences policières ce qui a conduit à une augmentation de la violence dans les rues, le pillage de magasins et une insécurité dans plusieurs quartiers de Bogota. Mercredi soir, le 23 juin, la destruction du « Portal » de Suba, du Transmilenio, le système de transport urbain de la ville, a obligé la Maire de Bogota, Claudio Lopez, à déclaré : « Nous n’allons pas accepter le vandalisme ». Elle avait auparavant demandé à Gustavo Petro de calmer ses troupes et de les faire cesser les violences, déclenchant ainsi une controverse avec le principal dirigeant de l’opposition au gouvernement. Il y a donc bien une politisation de ces conflits ; ce qui donne raison aujourd’hui a tous ceux qui dénonçaient l’action de Petro d’envenimer en sous-main la situation pour profiter du chaos afin de prendre le pouvoir par la rue qu’il n’avait pas pu obtenir par les urnes. Dernière minute : un motocycliste est mort vendredi 25 a Bogota en raison d’une « obstruction violents de la part certains manifestants » a dénoncé samedi 26 la maire de la capitale colombienne qui a interdit les rassemblements a Suba et Las Americas, deux des terminus du Transmilenio.

Il ne s’agit plus de protestations pacifiques mais de guérilla urbaine. Le vandalisme a pris de graves proportions à Bogota. Ce sont bien des groupes radicaux, organisés, avec des bombes incendiaires, des armes et des casques, financés par quelques politiques qui génèrent le chaos. La lassitude ressentie par la population, en Colombie, en général, et à Bogota, en particulier, doit faire face a une escalade de la violence pour attirer l’attention. Alors que baisse la protestation sociale, apparait un autre type de violence. Gustavo Petro est responsable, selon la Maire, d’entretenir cette violence et ceux qui le suivent sont les plus radicaux. La protestation sociale a dégénéré avec les groupes illégaux et radicalisés.

A Cali, la situation est désormais clarifiée par la capture de Leonardo Diaz Escobar, alias Richard, ex-chef de la colonne mobile Jacobo Arenas des Farc et aujourd’hui à la tête de la structure urbaine mise en place par Ivan Marquez un des chefs des dissidences de Farc qui se cache au Venezuela. La revue Semana a révélé qu’alias Richard a été arrêté avec 7 autres membres des Farc dont une femme, par la police après des interceptions téléphoniques qui permirent d’apporter de nouvelles preuves de l’infiltration d’Ivan Marquez. C’est lui qui assure l’approvisionnement en argent, logistique et en armes de ces groupes liés aux Farc et même anciens des Farc. Ils ont ainsi organisé le blocage des routes d’accès à Cali et à Buenaventura, la ville portuaire du Pacifique ou venaient les armes et bombes incendiaires utilisées par les « muchachos », les jeunes au chômage ou étudiants de l’université del Valle de Cali. Les communications téléphoniques révèlent ainsi que les chefs rassemblaient ces groupes de jeunes, les payaient, leurs donnaient des fusils pour aller se battre contre la force publique et la police.

Une démonstration supplémentaire que la paix négociée par l’ex-président Santos et les Farc n’a pas obtenu le but souhaité ; les dissidents des Farc continuent d’organiser « les luttes » pour prendre le pouvoir en Colombie avec l’appui plus ou moins déclaré du Venezuela et de Cuba qui n’ont pas abandonné l’idée de renverser le pouvoir légal de Colombie pour installer a sa place une régime qui partage la même idéologie.

Jacques Carbou

Le 25 juin 2021

(Crédit photo : El alcalde Mayor de Bogotá, Gustavo Petro | Flickr)

29 Juin 2021


Que se passe-t-il en Colombie ?

Depuis trois semaines, la situation reste assez confuse en Colombie. Les manifestations qui ont commencé le 28 avril avaient d’abord pour objectif de dénoncer la réforme fiscale proposée par le gouvernement du président Duque. Celui-ci a finalement décidé de la retirer pensant ainsi rétablir le calme dans le pays. Mais cela n’a pas suffi et les manifestations ont repris dans plusieurs villes. Il est vrai que la réforme était malvenue dans un pays déjà fortement affecté par de Covid 19.

La Colombie avait déjà connu des manifestations en novembre 2019 durant lesquelles les commentateurs et analystes politiques voyaient l’action de Gustavo Petro, ancien maire de Bogota, candidat malheureux aux élections présidentielles. On disait donc que ce qu’il n’avait pu obtenir par les urnes il voulait le prendre par la rue. Il est certain que toute l’opposition de gauche en Colombie est mobilisée contre le gouvernement et cherche à orienter, diriger voire récupérer les mouvements de protestations qui ont éclaté dans tout le pays : à Pereira, à Medellin, à Baranquilla, à Tunja, etc. A Bogota et à Cali, en particulier, les manifestations ont rapidement dégénéré en actes de vandalisme, saccages et pillages de nombreux supermarchés et magasins. Ces actes de délinquance s’expliquent aussi par la présence de nombreux Vénézuéliens sans travail qui ont préféré venir en Colombie plutôt que mourir de faim au Venezuela. Dans les rues de Bogota, dans les bus du Transmilenio, le système de transports de la ville, de nombreux Vénézuéliens survivent depuis quelques années par la mendicité. D’autres se sont associés aux bandes délinquantes de Colombie. En outre, l’arrivée massive de ces réfugiés vénézuéliens incluait aussi certains « terroristes » envoyés par Maduro. Il y a deux ans déjà, Diosdado Cabello, le numéro 2 du régime Vénézuélien, déclarait – et il l’a répété depuis – « que la Colombie allait connaitre des troubles qui iraient jusqu’au chaos pour renverser le gouvernement colombien ». Il est probable que des groupes se sont infiltrés dans les marches pour attaquer la police et saccager. A Cali, il y a eu des affrontements entre groupes de civils ; les indigènes qui soutiennent la grève ont bloqué les routes d’accès a la ville et vandalisé les voitures ; des civils fortement armés se sont opposés à leur entrée dans la ville. Cali a connu des problèmes d’approvisionnement en essence, aliments et médicaments et une augmentation des prix qui profitent, comme toujours a des spéculateurs au détriment des classes pauvres et sans ressources. Aux dernières nouvelles, le calme semble être revenu à Cali.

Le président Duque a engagé des négociations avec les différents comités de grève sans résultat décisif jusqu’à présent. Il a proposé le retrait de la reforme de la santé, un soutien économique pendant la pandémie et des mesures pour contrer la pauvreté et les inégalités. Duque, accompagné des ministres de l’économie et de l’éducation a rencontré 51 leaders étudiants, et offert la gratuité des frais de scolarité pour les étudiants les plus pauvres des universités publiques pendant le second semestre de l’année. Les manifestations continuent cependant. Les chiffres font état de 42 morts depuis le début mais aussi de 849 policiers blessés. On a dénombré 33.000 manifestants pour 44 rassemblements un jour de grève dans le pays.

On ne peut s’empêcher de se demander à qui profite le climat d’insurrection ainsi entretenu, en ayant en mémoire les manifestations qui avaient éclaté au Chili, au Pérou et en Equateur. Le 10 mai, le gouvernement colombien a déclaré « persona non grata » un fonctionnaire de l’ambassade de Cuba accrédité en Colombie pour « activités incompatibles avec les relations diplomatiques ».

Pour expliquer tous ces évènements, le jeune essayiste et politologue argentin Agustin Laje Arrigoni parle de « révolution moléculaire », idée théorisée par Felix Guattari dans le livre qui porte ce titre, publié en 1977 (réédité en 1980 puis en 2002). L’extrême gauche, en Amérique latine, a lu la traduction espagnole du livre en essayant de mettre en pratique cette idée d’une multiplication des luttes sociales qui surgissent de différents groupes avant de s’associer et de créer ainsi des mouvements de masse.

Nous sommes au-delà des schémas marxistes classiques comme le prophétisait Guattari.

Jacques Carbou

Le 20 mai 2021

(crédit photo : Manifestation Paris mai 2021 | Philippe Agnifili | Flickr)

23 Mai 2021


On vient de commémorer le 60 e anniversaire du débarquement de la Baie des Cochons. Notre ami Gustavo Sanchez nous a adressé ce très beau texte paru d’abord en espagnol dans Libre, un hebdomadaire en espagnol de Floride. Loin de la relation habituelle, hésitant le plus souvent entre l’ironie et la condamnation, l’auteur du texte qui suit revient, lui, sur sa manière personnelle de vivre l’événement.

Authentique, émouvant et même troublant tant nous sommes habitués au discours convenu, à la « légende mensongère ».

H&L

Les 60 ans de ma « Baie des Cochons »

Tous ceux qui, comme moi, étaient alors très jeunes, ont leur propre Baie des Cochons. En 1961 j’approchais tout juste de l’âge adulte et un changement total de régime s’abattait sur Cuba. Il n’était pas encore possible, en raison d’une Réforme Universitaire en cours, conçue pour bousculer l’enseignement supérieur, radier la majorité du professorat de l’avant 1959 et mettre au pas les élèves, d’entreprendre des études de Droit.  En attendant, en Novembre 1960, j’ai donc commencé à travailler dans le cabinet d’un comptable. De façon temporaire, pensais-je.

Il était palpable depuis quelque temps qu’une transformation radicale était en cours dans le pays. Ni mon père ni l’un de mes professeurs de lycée ne s’étaient trompés quand, moins de deux mois après la fuite de Batista, le 31 Décembre 1958, ils avaient perçu avec certitude un tournant vers le communisme.

L’avenir allait leur donner raison. 

Dans les lignes qui suivent, j’aborde des moments de ma vie, en tâchant d’exposer des faits qui eurent des conséquences importantes sur mon existence, sur l’avenir des citoyens Cubains, et sur la géopolitique continentale.

Pour ma part je peux affirmer qu’au Printemps 1961, je n’en étais plus à souhaiter un hypothétique débarquement de marines américains, mais bien à l’attendre avec impatience. Et pourquoi pas en pleine capitale ? Mais c’était ignorer que Fidel Castro et les siens savaient depuis au moins six mois de ce que la CIA, dirigée par le funeste Allen Dulles ourdissait en Amérique Centrale. Au petit matin du 15 avril, ayant entendu au loin le tonnerre des bombardements à l’aéroport militaire, un ami sportif qui ramait près du port de La Havane entendit un de ses compagnons, haut gradé dans l’armée dire : « Voilà ! Les Américains se sont enfin décidés ! ». Ils étaient pour ainsi dire attendus, les Amerloques – sauf qu’il s’agissait de Cubains venus libérer la Patrie du castrisme.     

Le lundi 17, 1400 hommes d’un corps expéditionnaire parti du Nicaragua débarquaient au Sud de l’île. Là, une mobilisation générale fut décrétée. En fin de journée, en arrivant au Club où je m’entraînais quotidiennement au basket, je pus constater une véritable ébullition milicienne se matérialisant notamment par l’ouverture d’un bureau de recrutement. Je fis demi-tour et quittai les lieux.

Mon attitude ne passa pas inaperçue : Big Brother m’avait à l’œil. Je me sentais complètement extérieur à toute cette ferveur révolutionnaire. qui se manifestait autour de moi. Quelques jours plus tôt, une amie avait visité une grande exposition consacrée à la République Populaire de Chine et en sortant, elle avait écrit dans le livre d’or : « Très belle exposition, mais je n’aime pas le communisme ».

On l’avait détenue ! Un gardien de salle attentif l’avait interceptée après l’écriture de ses lignes et l’avait conduite à un commissariat où elle demeura toute la journée, bien qu’elle fût mineure et malgré la banalité évidente de son geste.

Telle était déjà en mars 1961 la « démocratie » à Castroland, celle-là même que louaient tant d’intellectuels, à commencer par Sartre qui tombait en pamoison devant la Révolution quand il se rendait dans l’île.

Du côté des Américains, les dirigeants se perdaient en élucubrations et misaient sur une rébellion anti-fidéliste massive et l’établissement d’une tête de pont préparant l’arrivée d’un nouveau gouvernement. 

Du 17 au 20 avril, dans les grandes villes, la vie suivit son cours habituel, troublé seulement par les rumeurs qui circulaient et les nouvelles concernant ceux qui avaient été détenus de façon préventive en tant que potentiels représentants d’une cinquième colonne. Plusieurs de nos amis furent enfermés tandis que deux membres de la famille sévissaient comme cerbères d’un centre de détention. Si les envahisseurs avaient pu sanctuariser un secteur du territoire – ce qui n’eut pas lieu à cause de la mauvaise conduite des opérations par les Américains – les conséquences auraient été terribles : dans les rangs castristes figuraient des centaines d’officiers et un nombre indéterminé de Républicains espagnols exilés devenus miliciens. Tous, assoiffés de revanche et de sang, étaient disposés à déclencher un massacre.    

En 1961, alors même que l’heure était à la consolidation des changements opérés par le régime, il était déjà temps de regarder dans le rétroviseur pour essayer de comprendre: comment la génération de mes parents avait pu être assez myope pour ne pas capter ce qui se préparait avec Fidel Castro et son idéologie sous couvert de lutte contre Batista.    

Moi, en tout cas, je n’ai cessé depuis lors de me poser cette question : si j’avais eu l’âge nécessaire, aurais-je pu être compté parmi ces Cubains pleins d’abnégation, tout en étant manipulés par les Américains, qui débarquèrent dans la Baie des Cochons ? Lorsque une fois faits prisonniers, je les vis exhibés comme des bêtes, j’ai ressenti une grande honte et une tristesse incommensurable. Dans la mangrove de la Ciénaga de Zapata ( le marais de Zapata, au nord de la Baie des Cochons, ndlr), une séquence de l’histoire américaine et une autre de l’histoire cubaine avaient pris fin simultanément. C’est à partir de ce moment que se structura tout ce qui advint par la suite. En 2021 le résultat lamentable est devant nos yeux : un petit pays ruiné et défait, que plus de deux millions de ses habitants ont fui, et une légende mensongère colportée dans le monde entier. 

Soixante ans après la Baie des Cochons, ma mémoire flanche bien sûr mais l’amertume d’avoir été dans le camp de ceux qui mordirent la poussière alors qu’ils avaient intrinsèquement raison, ne me quitte pas.

Gustavo Sánchez Perdomo

Crédit photo : Attack near Playa Giron. April 19, 1961. – panoramio.jpg – Wikimedia Commons

Bon week-end à Montargis !

Chers lecteurs du blog, j’aimerais vous raconter mon dernier week-end. Vous levez les yeux au ciel? Vous pensez que je déraille? Et que je confonds Histoire & Liberté et un office de tourisme? Pas du tout ! Après une visite de la faïencerie de Gien ( c’est très beau et très cher ou : c’est très cher mais très beau), ma copine et moi, avons voulu passer à Montargis, où est née Mme Guyon, une mystique du XVIIe siècle, ville qui regroupe aujourd’hui près de 70 000 habitants et qui s’est rendue récemment célèbre par quelques outrances. D’aucuns par exemple la présentent modestement comme « la Venise du Gâtinais »; d’autres, en l’occurrence le maire, Benoît Digeon (LR), ont jugé tranquillement le 25 novembre dernier qu’Emmanuel Macron était « le pire président qu’ait connu la France »…Mais je m’égare : revenons aux rues de la vieille ville et à la promenade au détour de laquelle nous sommes tombés sur un très inattendu « Musée historique de l’amitié franco-chinoise! ». Habiles, les camarades chinois. Ils ne se contentent pas de rappeler qu’au début du XXI siècle, plus précisément vers 1920, de jeunes Chinois, appelés plus tard à la célébrité, sont venus travailler dans la fameuse usine Hutchinson. Il y avait là Deng Xiaoping, Chou Enlai, Liu Chaoqi et Li Lisan, tous présents sur les photos exposées. Les spécialistes s’étonneront de ce que soient présentés de manière respectueuse, comme le sont tous les autres, des gens que Mao a laissé persécuter ou mourir dans un cul de basse fosse. Habituellement, ce n’est pas le genre de la maison. Mais c’est ainsi : tous, apprend-on, travaillaient, enrichissaient leur expérience, fondaient des associations de jeunes communistes et accédaient ainsi, non pas au nirvana, n’exagérons rien, mais à la connaissance objective, guidés par le marxisme-léninisme.

Pessimiste, on peut en conclure que décidément, les communistes chinois sont partout et diffusent ouvertement leur propagande jusque dans une petite ville française. Un peu plus optimiste, on peut en conclure aussi – car nous étions seuls dans ce petit musée de trois étages – que les Montargois (je crois que c’est comme cela qu’on dit), semblent donc assez insensibles aux louanges faites à la vision communiste et chinoise des choses. Ils doivent avoir quand même quelques amis en ville : en reprenant le train, nous nous sommes laissés dire que la place devant la gare portait le nom de « Place Deng Xiao Ping ». Oui, celui qui a fait massacrer des milliers d’étudiants et d’ouvriers à Tien an men en 1989…

Benoît Villiers

11 Mai 2021


[Point de Vue] Les dissents de la FARC au Vénézuela – par Jacques Carbou

La revue colombienne Semana, dont nous avons déjà parlé, poursuit un vrai travail d’investigation en publiant dans son numéro du 8 février des preuves sur l’hébergement des dissidents des FARC au Venezuela. Ce n’était plus un secret que Luciano Marin, alias Ivan Marquez qui avait participé aux accords de paix à Cuba, alias Jésus Santrich, Romana et El Paisa se cachaient au Venezuela. La revue précise que le gouvernement du président Duque possède les informations exactes sur les mouvements et les campements où se trouvent les dissidents qu’il accuse de diriger le trafic de drogue depuis le Venezuela. Ils ont quitté l’accord de paix signé en novembre 2016 pour se ranger sous le commandement d’Ivan Marquez, créant ainsi une dissidence autodénommée « Segunda Marquetalia » le 19 aout 2019. Ils ont repris les armes au prétexte que le gouvernement Colombien avait trahi les accords de paix de La Havane.

D’après Semana, les Etats-Unis collaborent aux recherches sur les lieux où se cachent les dissidents qui regroupent presque 5.000 hommes repartis en 36 groupes. Selon la revue, ces dissidences ne possèdent plus le commandement unique qui existait avec les FARC ; elles s’apparentent plutôt à des bandes criminelles qui utilisent l’idéologie des FARC. Les trois fronts commandés par Ivan Marquez comprendraient environ 861 membres alors qu’un autre dissident, Miguel Santillana, alias Gentil Duarte, contrôlerait le reste des unités dissidentes dont les actions consistent principalement dans le trafic de drogue, l’exploitation de mines illégales et le vol de bétail en Colombie pour le revendre au Venezuela.

Outre les armes, camions et véhicules, les dissidents disposent d’un avion Cessna, immatriculé au Venezuela, pour leurs déplacements et le transport de la drogue. Ils se déplacent librement dans les zones rurales comme dans les zones urbaines, en particulier à Elorza, ville située à trois heures de Arauca, capitale du département du même nom, en Colombie. Ivan Marquez y vit dans une résidence protégée par le régime de Maduro. La frontière entre les deux pays mesure environ 2.800 km d’où la facilité avec laquelle les dissidents peuvent mener leurs incursions en territoire colombien.

Les preuves de la présence des dissidents en territoire vénézuélien confirment la complicité du régime dans le trafic de drogue. Cela explique la réaction rapide de Maduro, ce dimanche 8 février, en accusant la Colombie, le président Duque, la CIA et la revue Semana, d’avoir préparé un attentat contre la nouvelle assemblée « chaviste » ; complot qui aurait pu être évité grâce a l’intervention des services vénézuéliens.

Nous sommes habitués à la rhétorique du régime vénézuélien. Il y a une dizaine d’années, Chavez faisait semblant d’ignorer que les troupes des FARC venaient se refugier au Venezuela après des attaques en Colombie ou pour en préparer de nouvelles. Lorsque le président colombien, Alvaro Uribe lui avait montré, avec des images satellites, les emplacements exacts des campements des FARC dans les régions frontalières du Venezuela, Chavez s’était indigné en criant au complot et aux manipulations de la CIA pour déstabiliser son régime.

Les tensions existent toujours entre les deux pays mais le président Duque joue un jeu subtil puisqu’il vient d’accorder un asile temporaire à tous les réfugiés vénézuéliens qui sont en Colombie jusqu’à la date de janvier 2021.

Jacques Carbou

Le 9 février 2021

14 Fév 2021


[Point de Vue] Les ingérences de Cuba en Colombie – par Jacques Carbou (Partie 2)

S’agit-il d’une coïncidence ? Deux semaines après la publication par la revue Semana d’un rapport officiel sur les ingérences cubaines en Colombie, l’ambassadeur de Cuba en Colombie, Jose luis Ponce, a envoyé une lettre ou un mémorandum à la Ministre des affaires étrangères de Colombie (la « Cancilleria » ou Chancellière), Claudia Blum, pour informer le gouvernement colombien d’un supposé attentat préparé par le Front oriental de la guérilla ELN qui viserait plusieurs villes du pays.

Il est écrit : « Notre ambassade en Colombie a reçu une information dont nous ne pouvons pas évaluer la vraisemblance au sujet d’une attaque militaire supposée de la part du Front oriental de guerre de l’ELN. » La lettre déclare aussi avoir informé la délégation de l’ELN à La Havane en charge de la négociation d’un accord de paix avec le gouvernement colombien. Cette délégation a exprimé son ignorance à ce sujet et a tenu à affirmer qu’elle n’était pas impliquée dans les décisions militaires ou opérationnelles de l’organisation. La mission de l’ONU en Colombie a aussi reçu copie de cette lettre.

L’ancien Ministre de la Défense de Colombie, Carlos Holmes Trujillo, est mort du virus covid-19 le 26 janvier 2021. Il a été remplacé à ce poste par Diego Molina, précédemment directeur de la Police. Il a voulu rassurer les Colombiens en disant que les forces militaires et la Police sont préparées pour assurer la sécurité. Il a réitéré la volonté de démanteler le groupe terroriste ELN, unique voie pour empêcher les actes terroristes dans plusieurs régions du pays.

Une chronique précédente avait souligné les tensions qui existaient entre la Colombie et Cuba. Aurions-nous affaire maintenant à une action diplomatique de la part de l’ambassadeur de Cuba en Colombie – visé par un rapport officiel précédent – en vue d’apaiser ces tensions ?

Jacques Carbou, le 10 février 2021

13 Fév 2021


Les ingérences de Cuba en Colombie – par Jacques Carbou (Partie 1)

L’hebdomadaire Semana de Bogota, publie un article qui fait la couverture du numéro 2018, du 17 au 24 janvier 2021 : « Cuba, le dossier secret ». La revue révèle un rapport officiel sur la stratégie d’ingérence de Cuba en Colombie. Alors que les Etats-Unis viennent de requalifier Cuba comme un pays qui appuie le terrorisme, le malaise augmente en Colombie. Depuis plusieurs mois, les autorités ont détecté plusieurs activités inusuelles et suspectes de la part de diplomates cubains en poste dans le pays, selon ce rapport dont la revue Semana a pu prendre connaissance. Il y aurait des plans cubains pour intervenir dans les élections présidentielles de 2022, déstabiliser le pays et même d’attenter à la sécurité nationale. Le titre du rapport est explicite : « Stratégie d’ingérence cubaine dans l’indépendance et la souveraineté de la Colombie ». On peut lire : « Cuba exerce une stratégie d’ingérence, menée sous couverture diplomatique, par des Cubains dans les organisations sociales d’aide eux populations en difficulté, l’infiltration dans les programmes de coopération avec les autorités locales, actions financées par l’ELN » (Ejercito de liberacion nacional, Armée de libération nationale), un mouvement de guérilla – moins connu que les FARC mais tout aussi criminel . L’ELN a revendiqué l’attentat du 21 janvier 2019 à l’Ecole des cadets de la police General Santander, à Bogota qui a tué 22 personnes, dont l’un des auteurs de l’attentat, et blessé plus de 70 personnes. Pour cette raison le Président de la Colombie, Ivan Duque avait demandé l’extradition des chefs de l’ELN qui se trouvent a Cuba.

Il faut savoir que l’actuel ambassadeur de Cuba en Colombie, José Luis Ponce Carabello, aurait été expulsé des Etats-Unis pour espionnage en 1996. En outre, Cuba a refusé l’extradition des auteurs de l’attentat de l’ELN à Bogota et le gouvernement du Président Duque a donc rompu les négociations de paix avec l’ELN qui se déroulaient à Cuba, comme précédemment les négociations de paix avec les FARC. Ainsi les tensions qui existaient entre la Colombie et Cuba pourraient empirer et aller jusqu’à la rupture des relations, dans la mesure ou le gouvernement colombien a perdu confiance dans l’ambassadeur cubain.

Le rapport fournit des données précises en indiquant que les activités d’ingérence se camouflent derrière le Mouvement Colombien de solidarité avec Cuba (MCSC) qui entretient une relation étroite avec l’Institut cubain d’amitié entre les peuples (Icap), dirigé par deux responsables du scandale d’espionnage aux Etats-Unis a la fin des années 1990. Les activités parallèles de cette organisation comprennent le recrutement et l’endoctrinement de jeunes en situation de vulnérabilité, l’organisation de manifestations contre le gouvernement colombien pour générer plus d’instabilité et de chaos dans le pays.

A l’évidence, Cuba n’a pas renoncé aux actions subversives menées du temps de Fidel Castro. A l’approche d’élections présidentielles en Equateur, au Pérou et au Chili, le rapport avertit que de semblables actions pourraient être menées dans ces pays pour favoriser les partis de gauche qui ont perdu du terrain ces dernières années en Amérique latine. L’axe Cuba-Venezuela vise à redonner le pouvoir a ces partis dans la région. La Colombie ne veut pas voir se reproduire les nombreux incidents à la frontière colombo-vénézuélienne ou s’abritent les dissidents des FARC, les guérilleros de l’ELN, sans parler de la délinquance, avec le consentement du gouvernement vénézuélien. Il faut noter que l’Equateur, le Pérou et le Chili viennent d’interdire l’entrée de réfugiés vénézuélien dans leurs pays respectifs.

En conclusion, le magazine Semana s’interroge sur les conséquences possibles de ce rapport : les relations diplomatiques et politiques entre les deux pays vont-elles se détériorer jusqu’à la confrontation ? Que va faire le gouvernement Duque de ce rapport élaboré par les propres services de l’Etat Colombien ? Comment va réagir Cuba face à ces graves accusations ? Est-ce que, tout simplement, il ne se passera rien parce que la prudence et la diplomatie s’imposeront aux deux nations qui continueront leurs relations dans un climat de suspicion accru ?

Contacté par la rédaction du magazine qui souhaitait lui poser plusieurs questions à ce sujet, l’ambassadeur cubain s’est contenté de dire qu’il ne répondrait à aucune question.

Jacques Carbou

Le 30 janvier 2021

1 Fév 2021


Dévaluation à cuba – par Jacques Carbou

Le premier janvier 2021, Cuba a fortement dévalué le peso cubain. La dévaluation fut annoncée à la télévision cubaine le 10 décembre 2020, par le président Miguel Diaz-Canel, en présence de Raul Castro.

Cette mesure va être un remède très amer pour la population et le pays qui traverse la pire crise économique depuis la chute de l’Union Soviétique. Le taux de change du peso cubain est fixé à 24 pesos pour un dollar. Pendant presque 30 ans, deux monnaies ont circulé à Cuba : le peso et le peso convertible (CUC), arrimé au dollar.

Les taux de change variaient de 1 pour 1$ pour les entreprises d’Etat à 24 pesos pour 1 CUC pour les entreprises privées et la population. Cuba avait dévalué le CUC en 2011. Mais le taux principal n’avait pas été modifié depuis 1959. Il s’agit donc de la première dévaluation en 60 ans.

Miguel Diaz-Canel a simplement annoncé qu’il y aura un seul taux de change à partir de janvier 2021, ajoutant « qu’il n’y a pas de solution miracle pour affronter les problèmes économiques ». Les économistes s’attendent à une inflation a 3 chiffres. La mesure s’accompagne d’une augmentation des salaires d’Etat et des retraites des 7 millions d’employés d’Etat, mais celle-ci ne s’applique pas aux 2 millions de travailleurs du secteur privé et du secteur informel, ni bien entendu aux chômeurs. Selon Carmelo Mesa-Lago, professeur émérite de l’université de Pittsburg, cela va entrainer « une réévaluation de 2400% du prix du dollar et une dévaluation de 99% de la monnaie cubaine. Les économistes cubains estiment à 40% le nombre d’entreprises qui sont en déficit et travaillent à perte.

Que signifie cette première dévaluation à Cuba ?

Il s’agit d’abord d’un remède de cheval pour les Cubains, un ajustement drastique de l’économie cubaine – oxymore douloureux pour les admirateurs de la révolution cubaine. L’idée est de s’ouvrir à des capitaux étrangers dont l’île manque cruellement. Dès janvier, la participation majoritaire de capitaux étrangers sera possible dans les entreprises mixtes pour améliorer le climat des affaires. Il s’agit d’un changement dont les énormes risques expliquent qu’il ait été reporté depuis plusieurs années par la gérontocratie castriste qui refuse de suivre les ouvertures de Raul Castro.

Après la chute du communisme en Union Soviétique, Fidel Castro avait décrété un « periodo especial » ou « période spéciale », car la fin de l’aide russe a désintégré l’économie de l’Ile. Avec l’apparition de Chavez, Cuba a bénéficié des largesses du Venezuela – pétrole et autres financements et dons autorisés par Chavez. Depuis 2010, l’effondrement du Venezuela a mis en péril l’économie cubaine qui vivait, outre l’aide vénézuélienne, notamment de la vente du pétrole vénézuélien à différentes iles des Caraïbes et quelques pays d’Amérique centrale ; les « remesas », c’est-à-dire l’envoi d’argent des Cubains principalement installés aux USA, constituaient aussi une importante source de revenu, tout comme le tourisme.

La crise vénézuélienne, à l’origine du peso convertible, n’a fait qu’aggraver la situation à Cuba. Avec la pandémie, les « remesas » et le tourisme ont considérablement baissés. La situation est aggravée par le fait que Cuba importe 60% de sa nourriture. Les touristes européens, espagnols mais aussi allemands, belges, français apportaient les devises qui manquaient. Depuis quelques années, ce sont surtout les Canadiens et les Américains ( il y a annuellement 600.000 touristes américains constituant le deuxième contingent de touristes après le Canada). Mais on a observé une chute de 15% du tourisme avant même 2020. Selon la CEPAL, un observatoire économique des pays d’Amérique Latine, la croissance de l’économie cubaine était de 1% en 2015 ; elle sera négative – -8%, en 2020. Le dollar est rare à Cuba ; le marché noir s’est développé ainsi que les opérations de dessous de table, réalisées par « las mulas », comme on appelle les intermédiaires cubains de ces tractations illégales. On observe aussi le phénomène de la « pyramide inversée » selon lequel les travailleurs les moins formés, ceux qui « travaillent » dans le tourisme, par exemple, gagnent plus que les professionnels payés par l’Etat.

Tout va donc dépendre de la crédibilité des mesures annoncées. Sinon, Cuba connaitra le sort du Venezuela, c’est-à-dire un cycle inévitable de rareté et de pauvreté. Alejandro Gil, ministre de l’économie de Cuba, a dit qu’il s’attendait à d’autres dévaluations dans le futur. Selon John Kavulich, Président du Conseil économique et commercial Etats-Unis-Cuba, « si l’administration de Diaz-Canel concrétise l’unification des monnaies et la dévaluation, l’investissement étranger sera encouragé et les Gouvernements seront plus attentifs aux mesures d’ouverture ».

Jacques Carbou

Le 10 janvier 2021

20 Jan 2021


Pascal Fontaine, « Les Murmures d’une île enchaînée » – par Benoît Villiers

Viennent-ils surtout de l’île, ces murmures, ou de l’auteur? Et sont-il des murmures littéraires ou politiques? Telle est peut-être la première question que se pose le lecteur.

Pascal Fontaine a contribué au Livre noir du communisme pour ce qui concerne l’Amérique latine. Il connait intimement le castrisme et l’on pouvait s’attendre à une nouvelle offensive explicite contre le communisme cubain.

Une « chronologie », chargée d’ordinaire d’éclairer les ouvrages historiques ou politiques, mentionne d’ailleurs des noms qui sentent le souffre chez les castristes : José-Antonio Echevarria, par exemple, ou Huber Matos.

Les Comités de défense de la Révolution sont désignés pour ce qu’ils sont : des organismes de quadrillage et de contrôle.

Les guérillas, urbaine du début des année 60 ou paysanne dans les hauteurs de l’Escambray, sont mentionnées aussi et leur répression féroce rappelée, tout comme les violences, les tortures et les suicides dans les camps joliment baptisés « Unités militaire d’aide à la production ».

Le soutien de Castro à l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’URSS en 1968 ou de l’Afghanistan en 1979 est souligné. L’engagement dans l’Angola nouvellement indépendant pour que le pays bascule dans le camp soviétique, aussi.

Au prix de 12 000 morts cubains au moins.

Les formes diverses de résistance et de fuite hors du pays, enfin.

Chacun de ces rappels constitue autant d’aides pour mieux saisir et comprendre ces murmures que nous livre Pascal Fontaine, murmures d’un pays où tous ont été intimement marqués et « transformés en une masse informe »  par « l’obsession criminelle » de Fidel Castro « d’imposer un bonheur ordonnancé par un parti unique ».

Cette souffrance imposée, ce repli dans les bras des divinités de la santeria – la religion syncrétique afro-cubain – cette capacité de violence suscitée par les réalités du régime en dépit de son idéologie bavarde et superficielle en faveur du « socialisme » et de la « patrie », ont produit les personnages des huit nouvelles du recueil.

Volonté chez certains de réussir à tout prix – jusqu’à la mort cruelle d’un enfant – dans un monde où l’individu n’a aucun prix; liquidation physique par le régime de ses premiers soutiens, naïfs rêveurs d’un monde meilleur pourtant promis dans les discours du Jefe, le Chef; dissidence héroïque ponctuée d’une condamnation à 25 ans; souvenirs qui pèsent des tonnes égrenés par un ancien combattant d’Angola; escrocs assassins, passeurs prétendus d’une filière « vers le Nord » – entendez les diaboliques Etats-Unis; tentatives de traversée du détroit de Floride des balseros ( la balsa, c’est un radeau) malgré les requins, tels sont quelques uns des thèmes évoqués par Pascal Fontaine en un langage clair, en des des scènes souvent crues et brutales, et avec un art indéniable du dialogue réaliste.

Sans doute, peut-on regretter quelques expressions répétées, quelques mélanges des genres comme le rappel au milieu d’une nouvelle, statistiques à l’appui, de la situation complexe et non catastrophique, de Cuba avant le castrisme. Mais ce recueil, exceptionnel en français, touche au coeur, trouble le lecteur et lui fait sentir le goût si particulier de l’horreur totalitaire.

On attendra avec impatience une suite, d’autres nouvelles peut-être, à l’écoute d’autres « murmures ».

Benoît Villiers

Pascal Fontaine : Les murmures d’une île enchaînée, éd. Persée, Sainte-Lice sur Loire, 124 p., 12,70 euros

4 Jan 2021