La réélection de Lula au Brésil au miroir de la gauche française

Philosophe et politologue, notre amie Renée Fregosi est Présidente du CECIEC, le Centre Européen pour la Coopération Internationale et les Échanges Culturels, créé en décembre 1990 (son dernier ouvrage paru: Le Sud global à la dérive. Entre décolonialisme et antisémitisme, Éd. Intervalles, 2025). Elle nous a transmis ce «billet d’humeur», que nous publions avec plaisir.

Tandis que le premier tour de l’élection présidentielle brésilienne laissait entrevoir «la fin de l’ère Lula», celui-ci a remporté le second tour avec plus de 51% des voix contre son jeune concurrent d’extrême droite, Flavio Bolsonaro. Certes, les suspicions de fraudes et d’achats de votes par des partisans de Lula ne sont sans doute pas sans fondement tant il est vrai que la corruption a davantage marqué la dernière présidence de Lula que le progrès social. Mais le spectre de la longue dictature (1964-1985) vantée par l’ex-président condamné pour tentative de coup d’État, Jair Bolsonaro, père du candidat perdant, a dû contribuer au basculement de dernière minute en faveur de Lula.

La gauche en France a donc fêté la victoire de «l’icône de la gauche latino-américaine» en y projetant sa propre image. Or, si les Bolsonaro sont bien les héritiers des militaires putschistes, il est fallacieux de les identifier à une supposée «extrême-droite» française. Si le programme économique du RN est illusoire (réformable au demeurant en cas d’arrivée au pouvoir) et surtout si l’abandon annoncé du soutien à l’Ukraine est inacceptable, Marine Le Pen n’est en rien inspirée par un quelconque fascisme ou pétainisme et ne manifeste aucun penchant pour le coup d’État. En revanche, la dérive affairiste et clientélisme de la gauche brésilienne, comme l’adoption par Lula de toutes les thèses anti-occidentales et anti-Israël du Sud global, et ses accointances russes, chinoises et iraniennes, tendent à mettre en garde contre ses admirateurs en France.

Renée Fregosi, le 2 novembre 2026

2 Nov 2026


Venezuela : quand l’anti-américanisme fait oublier 25 ans de désastre

Depuis plus d’un quart de siècle, le Venezuela vit l’une des plus graves catastrophes politiques, économiques et humaines de l’histoire contemporaine de l’Amérique latine. Pourtant, cette réalité est trop souvent reléguée au second plan, éclipsée par un anti-américanisme réflexe qui semble aujourd’hui plus mobilisateur que la dénonciation d’une dictature bien réelle.

Depuis l’arrivée d’Hugo Chávez au pouvoir, puis sous Nicolás Maduro, le pays a connu un processus méthodique de destruction de la démocratie. L’indépendance de la justice a disparu, la séparation des pouvoirs a été vidée de sa substance, les libertés publiques ont été systématiquement restreintes et la liberté d’expression violemment réprimée. Au Venezuela, plus de 400 médias ont été fermés ou confisqués au cours des deux dernières décennies, dont au moins 285 radios. Des dizaines de journaux ont disparu et, ces dernières années, 25 journalistes ont été emprisonnés pour des raisons politiques. 

Il faut rappeler qu’il y a à peine deux ans, lors de l’élection présidentielle, le candidat de l’opposition a recueilli environ 70 % des suffrages, battant clairement Nicolás Maduro. Malgré cela, le régime s’est autoproclamé vainqueur avec près de 30 % des voix, au terme d’un scrutin largement dénoncé comme frauduleux. Face à cette confiscation flagrante de la souveraineté populaire, les réactions politiques et médiatiques en France ont été pour le moins timides.

Sur le plan économique, le bilan est tout aussi accablant. Plus de 60 % des petites et moyennes entreprises ont disparu, ce qui indique une contraction massive du secteur productif, dans lequel les PME jouent un rôle très important. L’inflation a atteint des niveaux record (en 2025, l’inflation annuelle a avoisiné 556 %). 

Selon le taux de change officiel le plus récent, le salaire minimum au Venezuela, fixé à 130 bolivars par mois, soit actuellement entre 0,4 et 1 dollar américain. À ce niveau, il figure parmi les salaires minimums les plus bas au monde lorsqu’ils sont exprimés en dollars.

La situation est tout aussi critique dans le secteur universitaire public. Un professeur titulaire à temps plein perçoit un salaire mensuel d’environ 1,58 dollar américain, selon les données syndicales. Ces rémunérations, inchangées depuis plusieurs années, illustrent la forte précarisation du corps enseignant et expliquent en partie l’exode massif des professeurs.

Parallèlement, les prix des produits de première nécessité restent élevés par rapport aux revenus. À Caracas, le prix d’un carton de 12 œufs de gros calibre s’élève à environ 3,58 dollars américains, selon des bases de données de prix de détail, soit plus du double du salaire mensuel d’un professeur universitaire titulaire.

Ce contraste entre salaires symboliques et coût réel de la vie met en évidence la profonde déconnexion entre les revenus officiels et les conditions économiques auxquelles est confrontée la population vénézuélienne.

L’industrie pétrolière, jadis pilier du pays, a été ruinée par la corruption et l’incompétence.  Il y a environ 20 ans, le Venezuela produisait plus de 3,2 millions de barils de pétrole par jour au sein de Petróleos de Venezuela SA (PDVSA), l’entreprise publique qui alimentait l’essentiel des recettes d’exportation du pays. Aujourd’hui, après des décennies de mauvaise gestion, de corruption et de désinvestissement, la production tourne autour de 0,9 à 1,1 million de barils par jour — soit moins du tiers de ce qu’elle était à son apogée.   

L’agriculture vénézuélienne s’effondre : la production totale est passée de 20 millions à moins de 10 millions de tonnes entre 2008 et 2023, forçant le pays à dépendre massivement des importations pour sa survie alimentaire.

À cela s’ajoute un désastre écologique majeur dans l’Amazonie vénézuélienne, où l’exploitation illégale des ressources, sous contrôle militaire et avec la complicité de groupes armés étrangers, détruit les écosystèmes et condamne les populations autochtones à une misère extrême. 

Dans cette même région du sud du Venezuela, le parc industriel qui entourait les entreprises de base de Guayana est aujourd’hui pratiquement démantelé : de nombreuses installations sont abandonnées, avec des hangars vides et des machines détériorées qui sont récupérées et exportées comme ferraille. Ce parc industriel, qui fut autrefois le cœur manufacturier qui visait à nous rendre moins dépendants du pétrole, témoigne désormais de l’effondrement du secteur industriel régional.

Les conséquences humaines sont dramatiques : plus de neuf millions de Vénézuéliens ont été contraints à l’exil, soit près d’un tiers de la population. Un exode massif, sans guerre déclarée, mais provoqué par la misère, la répression et l’absence totale d’avenir.

Comme le notait justement Ricardo Hausmann:

« Au cœur de cet effondrement se trouvait le démantèlement systématique des droits. Les droits de propriété ont été vidés de leur contenu ; les contrats ont cessé d’avoir un sens ; les tribunaux ont perdu leur indépendance ; les élections ont cessé de compter et s’exprimer est devenu un délit. À mesure que les droits disparaissaient, la sécurité, l’investissement, la confiance et la capacité d’imaginer disparaissaient eux aussi. Les gens ont cessé de planifier l’avenir, parce que l’avenir ne leur appartenait plus. »

Particulièrement grave a été l’action de la FAES, une force de police spéciale créée par Nicolás Maduro, responsable de l’exécution d’environ 1400 jeunes, majoritairement issus des quartiers populaires. Cette unité est impliquée dans des milliers d’exécutions extrajudiciaires. Ces pratiques ont été dénoncées par des organisations internationales comme constituant des crimes contre l’humanité. Face à ces assassinats, le tribun Mélenchon détourne le regard, fait semblant de ne rien voir. À cela s’ajoute l’enlèvement de citoyens étrangers utilisés comme monnaie d’échange diplomatique, parmi lesquels des ressortissants français, dont l’un a été récemment libéré après une détention totalement arbitraire.

Parallèlement, le Venezuela est devenu un espace d’influence pour des appareils sécuritaires étrangers, en particulier ceux de Cuba, de la Russie, de la Chine et de l’Iran. Ces acteurs ont contribué, de différentes manières, au renforcement du contrôle politique et militaire du régime. Ainsi l’expose avec clarté Laura Vidal, docteure en sciences de l’éducation :

« Le Venezuela n’était pas un espace exempt d’influences étrangères avant cette opération. L’implication cubaine dans les structures de renseignement et de répression est documentée depuis des années, facilitée par des échanges politiques et économiques incluant un accès privilégié au pétrole. La présence militaire russe est également bien établie, notamment à travers des opérations documentées liées au groupe Wagner. Le Venezuela demeure profondément endetté envers des créanciers chinois, avec environ 20 milliards de dollars de prêts ayant façonné une dépendance économique et restreint l’autonomie des politiques publiques. Enfin, l’Iran a fourni un soutien technologique qui s’est traduit par des outils de répression, notamment l’usage signalé de drones lors des manifestations de 2024.»

Face à ce constat, il est problématique que certains responsables politiques et acteurs médiatiques français analysent la situation vénézuélienne à travers un prisme quasi exclusivement centré sur la critique des États-Unis. Si cette démarche peut relever d’une tradition légitime d’analyse critique des relations internationales, l’anti-américanisme érigé en grille de lecture dominante, lorsqu’il conduit à relativiser ou à occulter un processus totalitaire avéré, constitue une impasse analytique et normative. Comme le rappelle Hannah Arendt, « le totalitarisme substitue à l’État de droit un système où la loi devient l’instrument de la domination » (Les Origines du totalitarisme). La réduction de la crise vénézuélienne à une causalité exogène empêche ainsi de saisir les dynamiques internes de monopolisation du pouvoir et de contrôle social propres aux régimes totalitaires contemporains.

Il est tout aussi faux que dangereux de qualifier l’opposition vénézuélienne « d’extrême droite ». Celle-ci est plurielle et rassemble l’ensemble des forces démocratiques du pays, y compris de nombreux partis de gauche. Ironie tragique : l’un des partis les plus persécutés par le régime est le Parti communiste du Venezuela.

La situation vénézuélienne ne saurait être interprétée comme le résultat d’un complot extérieur, mais doit être analysée comme la conséquence d’un mode d’exercice du pouvoir qui, au nom d’un discours se revendiquant révolutionnaire, a conduit à la désarticulation progressive d’un régime démocratique certes imparfait, comme toute démocratie, mais fondé sur des institutions pluralistes et fonctionnelles. Cette dynamique a abouti à l’instauration d’un régime autoritaire présentant des caractéristiques proches du totalitarisme. Il importe de rappeler que l’irruption de Hugo Chávez sur la scène politique s’est effectuée à travers une tentative de coup d’État en 1992, visant explicitement à renverser l’ordre constitutionnel et exposant gravement au danger la vie d’un président démocratiquement élu. Occulter ces éléments au nom d’un anti-américanisme réflexe revient non seulement à méconnaître la réalité empirique, mais également à ajouter une dimension de déni à la tragédie vénézuélienne, tout en traduisant une forme de complaisance intellectuelle à l’égard de l’un des effondrements politiques les plus marquants du début du XXIᵉ siècle en Amérique latine. 

Chipilo Pulido, le 28 janvier 2026

28 Jan 2026


Conférence-débat : après l’« enlèvement » de Caracas

Mardi 20 janvier 2026 à 18h00, Café du Pont-Neuf, 14 Quai du Louvre – Paris 1er

La chute d’un dictateur soutenu par Vladimir Poutine, un dictateur qui a causé tant de souffrances parmi la population du Venezuela ne pouvait que nous réjouir. Mais l’évènement a été, jusque dans nos rangs, interprété de différentes manières.

Il n’a été question ni de démocratie ni de dictature dans les déclarations de Donald Trump mais seulement de narcotrafic et surtout de pétrole. Pourquoi ? Parvenir à la démocratie est-il hors-sujet pour les Vénézuéliens ou s’agit-il de ne pas répéter les erreurs commises en Irak par une transition trop hâtive ?

Tentons une image un rien baroque : l’annonce réjouissante, le 8 janvier, de la libération de nombreux prisonniers politiques indique-t-elle que l’arbre du pétrole ne doit pas cacher la forêt de la démocratie ?

En tout état de cause, quelles conséquences géopolitiques peut-on espérer ? Existe-t-il un réel fil conducteur dans la politique étrangère de Donald Trump et, dans ce cas, ce qui se passe en Amérique latine peut-il rejaillir sur Cuba ou sur cette autre dictature que constitue le Nicaragua de Daniel Ortega ? Enfin, est-ce que la doctrine Monroe revisitée par Washington (la « doctrine Donroe » comme dit le spirituel occupant de la Maison Blanche) peut sortir de son cadre géographique, et avec quelles conséquences, concerner l’Iran ou l’Ukraine ?

Pour que nous puissions débattre de ces questions en bénéficiant d’informations précises sur le continent sud-américain d’aujourd’hui, nous avons demandé à Renée Fregosi, qui a été enseignante chercheuse à l’Institut des hautes études d’Amérique latine, auteur notamment d’un ouvrage récent sur les dictatures, Le Sud global à la dérive. Entre décolonialisme et antisémitisme, et familière de nos rencontres, de prendre la parole dans notre salle habituelle du Café du Pont-Neuf mardi 20 janvier à 18 heures.

Vous y êtes très cordialement conviés.

H&L, le 16 janvier 2025

16 Jan 2026


Un prix Nobel discutable aux yeux du Monde

María C. Machado

María Corina Machado, une des grandes figures de l’opposition au dictateur vénézuélien Nicolas Maduro, vient de se voir attribuer le Prix Nobel de la paix 2025. Une interview qu’elle a donnée à Guillaume de Dieuleveult en septembre pour Le Figaro éclaire sa situation – tant politique que personnelle – et celle de son pays.

Elle vit en effet cachée au Venezuela depuis plus d’un an. « Je n’ai aucun contact avec personne si ce n’est par le biais de plateformes sur internet (…) J’y suis contrainte afin de rester en vie : le régime Maduro veut ma tête, sa police est à ma recherche », précise-t-elle. Le 28 juillet 2024, l’opposition avait gagné l’élection présidentielle. Maduro ne l’a pas reconnu et a déclenché, en réaction, la pire vague de répression jamais connue au Venezuela. « Plus de 2 000 personnes ont été incarcérées, explique-t-elle encore, dont des enfants, des jeunes gens, des femmes. Deux jours après les élections, j’ai appris que le régime s’apprêtait à m’arrêter, j’ai donc dû me cacher. »

Elle insiste sur la nature particulière du pouvoir vénézuélien : une dictature totalement investie par des réseaux criminels provenant du monde entier. « Ils ont pris le contrôle de notre territoire, de nos institutions et de nos ressources, dit-elle. C’est pire qu’une dictature : c’est une entreprise criminelle qui a fait du pays un havre pour les régimes iranien, russe et cubain, mais également pour des groupes terroristes du Proche-Orient, des cartels latino-américains et des guérillas. Ils sont tous là et Nicolas Maduro est à la tête de cette structure criminelle ».

Non seulement, comme les régimes totalitaires d’aujourd’hui, le Venezuela contrefait les institutions et les procédures démocratiques, mais il nous suggère fortement de chercher sa vérité du côté de ses amitiés internationales et plus encore de la criminalité mafieuse.

Maria Corina Machado pense donc, non sans fondement, que le type de lutte le plus adapté pour faire tomber ce régime, c’est celui qu’on mène contre la pègre, et en particulier contre les trafiquants de drogue, une lutte que Donald Trump mène déjà. L’arraisonnement et la destruction de navires appartenant à la mafia par la marine américaine lui paraissent donc appropriés. « Je considère que la décision du président Trump est la bonne façon de se débarrasser de ces structures mafieuses, affirme-t-elle. D’autant que le temps presse. Notre pays est à terre. Un professeur au Venezuela gagne entre un et quatre dollars par mois. Un enfant va à l’école deux fois par semaine. Le salaire minimum est de moins d’un dollar par mois ! Les Vénézuéliens meurent de faim. Nous demandons un soutien international pour que cesse cette tragédie. C’est une question de vie ou de mort. Il y a plus de 800 prisonniers politiques au Venezuela. Les familles et les avocats de quelques dizaines d’entre eux ignorent tout de leur sort. »

Le tableau que le nouveau prix Nobel brosse de la situation est terrible : huit prisonniers politiques sont morts du fait de leurs conditions de captivité. Récemment, neuf personnes incarcérées dans la prison de Tocoron ont essayé de se suicider en raison des conditions inhumaines auxquelles elles étaient soumises ». Autre scandale : « la police, ne trouvant pas un militant de l’opposition a jeté sa mère et ses trois enfants en prison pour le forcer à se rendre. (…) La seule chose qui reste au régime, c’est la terreur et la répression, ainsi que quelques milliers d’individus utilisés pour terroriser une société. » Optimiste malgré tout, elle affirme que la peur est en train de changer de camp : « Ils savent que c’est terminé pour eux, que le changement est en cours et que rien ne pourra l’arrêter. ».

Cette opposition radicale à un pouvoir pourtant atroce ne plaît guère au journal Le Monde qui, dans un article consacré à la remise du Nobel à cette femme courageuse, a multiplié les réserves voire les suggestions venimeuses. Après avoir souligné le mécontentement de l’entourage de Trump qui regrettait un choix trop « politique » et noté que le pouvoir vénézuélien voyait dans cette attribution l’approbation de l’action d’un « instrument de l’impérialisme occidental », Le Monde insista lourdement sur la ligne « très droitière » d’une lauréate qui avait soutenu les sanctions américaines contre l’industrie pétrolière de son pays (comme si l’effondrement de la production ne remontait pas aux décisions de Hugo Chavez !) et semblait même souhaiter une intervention américaine. Pas un instant la parole n’a été donnée à Corina Machado. Seuls les opposants critiques de sa radicalité ont été invités à faire part plus ou moins discrètement de leurs réserves : n’est-elle pas une fille de bourgeois éduquée dans une école catholique, demandent certains ? N’a-t-elle pas fréquenté George Bush ? N’a-t-elle pas soutenu, contre le pouvoir de son pays, des mouvements violents coûteux en hommes, s’interrogent d’autres ? N’a-t-elle pas participé à des forums d’extrême droite ? Soutenu l’ultra libéral argentin Javier Milei ? N’a-t-elle pas ouvertement souhaité le renversement de l’actuel régime vénézuélien au moment même où l’armée américaine menaçait d’intervenir ? Ne vaudrait-il pas mieux, comme le disait un autre opposant, favoriser la voie du dialogue et de la négociation ?

Maria Corina Machado eût sans doute répondu que le dialogue et l’opposition respectueuse avaient été tentés en vain depuis longtemps. Mais Le Monde n’a pas souhaité l’entendre s’expliquer.

Pierre Rigoulot, le 21 octobre

21 Oct 2025


Combattre les dictateurs

Jacobo dans un abri a- Lviv- un jour de juillet

Ces mots ont été prononcés (en anglais) à Lviv, en Ukraine, le 5 juillet dernier, dans le cadre d’ « Ukrainian Renaissance »,une conférence organisée par l’association Students for liberty.

Je suis né dans un pays, Cuba, où la dictature communiste, dirigée par les frères Castro, Fidel et Raúl, est vieille de soixante-six ans déjà.

Malgré ça, il y a encore de nombreux penseurs, hommes et femmes politiques (et pas seulement de gauche), qui considèrent qu’il s’agit d’un régime « cool ».

C’est pourquoi l’un de mes livres s’intitule Cuba, totalitarisme tropical.

« Salsa », rhum, cigares, « mulatas », « revolución » et… le Che !

Che Guevara… C’est l’icône de tous les révolutionnaires à travers le monde, avec son regard tourné vers le futur (une image réaliste socialiste ?), son béret noir frappé d’une étoile. Personnellement, je ne pense pas qu’il était vraiment beau.

J’ai essayé de démonter le mythe du guérillero argentin dans mon livre La face cachée du Che, publié d’abord en 2007, réédité et traduit en plusieurs langues.

Je l’ai écrit en mémoire de ses innombrables victimes.

Car Che Guevara n’était pas un brave gars romantique. C’était un tueur. Littéralement, comme il l’a lui-même écrit, en affirmant que le véritable révolutionnaire devait devenir « une machine à tuer » (« una máquina de matar »). Il a mis en pratique ses paroles, massivement, à travers des pelotons d’exécution qu’il avait justifiés au cours d’une intervention devant l’Assemblée générale des Nations Unies.

J’ai recueilli durant de longues années des témoignages de survivants de ses crimes, ainsi que ceux d’anciens prisonniers politiques qui ont passé vingt ou trente ans dans les geôles des frères Castro.

L’un des frères, Raúl, dirige toujours mon pays, derrière un président officiel désigné : Miguel Díaz-Canel.

Dire la vérité sur ce régime est ma manière de le combattre. Au passé et au présent.

« Il n’y a pas de futur sans mémoire », comme le dit mon ami Jean-Pierre Pasternak, président de l’Union des Ukrainiens de France, avec lequel je participe à des marches avec des membres de Students for liberty, Clément et Ahmad, présents ici, à Lviv.

Vous, les jeunes et moins jeunes Ukrainiens, vous êtes notre lumière et notre espoir.

Un espoir pour les Cubains libres, qu’ils se trouvent dans l’île ou en exil. Et dans les prisons où se trouvent actuellement plus de mille détenus politiques, oubliés par le monde qui préfère le maintien de cette dictature, héritière de la Guerre froide. Pour le gouvernement castriste, nous sommes des « vers de terre » qu’il faut écraser, ou bien des « mercenaires ».

Ce n’est pas vrai. Les « mercenaires », ce sont les Cubains qui combattent aux côtés des Russes de Poutine, qui a trouvé dans le régime castro-communiste un allié important et digne de confiance, un complice.

En novembre 2022, le président-fantoche Miguel Díaz-Canel est allé à Moscou inaugurer avec Vladimir Poutine lui-même une statue ridicule de… Fidel Castro.

Je suis certain que mes paroles parviendront jusqu’à mes compatriotes qui souffrent et que vous leur transmettrez votre solidarité avec les révoltes qui, tôt ou tard, se produiront de nouveau. De même je vous exprime notre solidarité avec les braves Ukrainiens que vous êtes…

En tant qu’écrivain (à la fois en espagnol et en français), je voudrais rendre hommage à Victoria Amelina, une jeune écrivaine et journaliste ukrainienne, tuée au cours d’un bombardement russe en juillet 2023. Elle écrivait des livres pour enfants, ainsi que le récit de cette guerre. Je le fais au nom du Comité directeur du PEN Club français, une association internationale de défense de la liberté d’expression.

Et j’entends aussi réclamer la libération de mon ami algérien, le grand écrivain Boualem Sansal, emprisonné à Alger pour avoir combattu, par ses livres et ses déclarations, à la fois l’islamisme et le régime socialiste de son pays natal, qui est aussi un allié de la Russie.

Je ne suis plus étudiant mais, en tant qu’enseignant à l’Université (mon dernier poste était à Avignon), je partage vos souhaits de paix et de liberté. Je suis sûr que de nombreux étudiants, tels mes jeunes amis d’ici, préfèrent arborer des tee-shirts proclamant leur admiration pour le penseur libéral originaire de Lviv Ludwig von Mises avec l’inscription « Less Marx, more Mises» (« Moins de Marx, plus de Mises ») et lire les textes de Mario Vargas Llosa, le prix Nobel de littérature péruvien récemment décédé, qui a été mon ami et l’un de mes maîtres, plutôt que ceux du stalinien Pablo Neruda ou du castriste Gabriel García Márquez.

C’est un grand honneur pour moi d’être ici parmi vous, à Lviv, en Ukraine, d’où provenaient certains de mes ancêtres juifs, qui avaient dû fuir, il y a longtemps, les pogroms effectués en ce lieu, et mes parents ceux de Pologne ainsi que l’Occupation nazie en France, d’où une partie de ma famille a été déportée et exterminée.

Mon père y avait trouvé refuge – ma mère l’a rejoint après la guerre, sur l’île de Cuba, d’où nous avons dû partir, avec mon frère, à cause de la révolution communiste de Castro.

Je tiens à vous remercier tous, et particulièrement Jan Mosovsky, de Students for liberty, de m’avoir donné l’opportunité de raconter cette histoire, avec la conviction que, par nos mots, nous pouvons combattre toutes les dictatures, à Cuba, en Algérie et en Russie, bien sûr.

Je ne suis pas un homme de slogans mais je conclurai néanmoins par ceux que je prononce à la fin de nos marches à Paris, comme un trait d’union indélébile :

Slava Ukrajini !…

Viva Cuba libre !…

Jacobo Machover, le 20 août 2025

20 Août 2025


BRUNO LE MAIRE ÉCRIT SUR CELIA CRUZ (1)

Bruno Le Maire, ministre de l’Économie et des Finances, aujourd’hui voué aux gémonies, est déjà un personnage de roman : il apparaît sous le nom de « Bruno Juge » dans le dernier ouvrage de Michel Houellebecq, « Anéantir ». C’est un homme plutôt complexe, en instance de divorce, solitaire, assez touchant, dormant dans les locaux de son ministère à Bercy. Le Maire est, on le sait, ami de Houellebecq. Sûrement parce qu’il est aussi écrivain.

Franchement, je n’aurais jamais lu un de ses livres s’il n’avait eu pour décor et sujet La Havane. Pas celle d’aujourd’hui, non. Celle de 1949, du temps de la présidence démocratique de Carlos Prío Socarrás, renversé en 1952 par Fulgencio Batista. L’auteur commet quelques erreurs, celle de considérer Prío comme un « dictateur », plus tard « en exil », qui ne fut pas assassiné à Miami, mais se suicida (en 1977, apparemment en rapport avec des révélations explosives qu’il comptait faire publiquement à propos de l’assassinat de Kennedy, le 22 novembre 1963).

Il y a un certain nombre d’anachronismes délibérés, qui passent pourtant comme des lettres à la poste, car ils sont intelligents. Il s’agit d’une histoire musicale : deux frères, Franz et Oskar, tous deux d’origine juive, ayant fui l’Allemagne nazie et habitant à New York, décident d’aller faire une virée dans la capitale cubaine pour assister à un concert du grand pianiste Vladimir Horowitz, né près de Kiev (Le Maire insiste là-dessus, dans une allusion -qui est aussi une prise de position- limpide à la guerre de Poutine), qui se définit comme ukrainien et non comme russe.

Tout cela se déroule bien avant l’avènement du castrisme, ce qui démontre la vitalité de la culture cubaine d’autrefois. Pas de celle d’aujourd’hui. L’écrivain balaye le Líder Máximo en quelques lignes : « L’enthousiasme est retombé : la nostalgie le remplace dans les cœurs des dépositaires (une poignée de fous) de la sainte relique du communisme cubain. »

Par contre, ce qu’il raconte avec amour, c’est la musique cubaine, celle de Benny Moré avec ce merveilleux bolero, Cómo fue, et celle de notre grande « Úrsula Hilaria Celia Caridad de la Santísima Trinidad Cruz Alfonso » : Celia Cruz. Il décrit un de ses concerts dans un cabaret, comme j’en ai tant vus, chantant, entre autres, deux morceaux de ses dernières années, de peu avant 2003, et non pas de 1949 (mais qu’importe !: qui ne les connaît ?), La vida es un carnaval et La negra tiene tumba’o. Ce chapitre est extrêmement suggestif, d’autant qu’il donne lieu à une des quelques scènes érotiques pour lesquelles Bruno Le Maire a été violemment critiqué par de grands moralistes, toutes tendances politiques confondues. Pourtant, à côté de ce que moi-même j’écris, elles sont plutôt gentillettes.

Fugue américaine est un très bon livre, à lire par tous les polyglottes qui se respectent (y figurent des expressions en allemand, en italien, en espagnol de Cuba naturellement). Le Maire aurait-il raté sa vocation ? Je me souviens que, lors de la primaire des Républicains en 2016, qu’il avait complètement ratée, son slogan était « Le renouveau, c’est Bruno ». Et si à présent, le renouveau (de la littérature française), c’était vraiment Bruno ?

Je veux imaginer que Bruno Le Maire s’est documenté dans quelques-uns de mes ouvrages, notamment Cuba, de Batista à Castro, dans celui de Marcel Quillévéré, « Cuba : une histoire de l’île par sa musique et sa littérature » et dans les Trois tristes tigres de G. Cabrera Infante, entre autres.

En tout cas, je recommande vivement la lecture de ce livre, à tous les amoureux de la musique, particulièrement la cubaine, et de la culture de Cuba, qui fut autrefois libre.

Jacobo Machover

(1) Bruno Le Maire : Fugue américaine, éd. Gallimard 2023

7 Mai 2023


Médecins cubains : l’aura discutable du castrisme

Les médecins cubains et les autres soignants appelés à travailler à l’étranger sont victimes d’une exploitation qu’on peut assimiler à une sorte d’esclavage par leur propre Etat. C’est ce qu’a déclaré Javier Nart, député espagnol au Parlement européen  le 8 février..

Ces médecins ont bénéficié d’une aura indiscutable dans ce qu’on appelait le Tiers monde – et même au-delà – et en ont fait bénéficier le castrisme lui-même, lequel se donnait ainsi à bon compte une image humanitaire en même temps qu’il réalisait une bonne opération financière.

En fait, sous cette « solidarité socialiste internationale » cachent de lourdes violations des droits de l’homme qu’ont déjà dénoncées plusieurs résolutions du Parlement européen en 2021. Grâce aux débats qui accompagnèrent le vote de ces résolutions,  grâce à quelques associations de défense des droits de l’homme et à quelques députés du Parlement européen qui ont permis que ces débats se tiennent, les faits suivants ont pu être présentés à la presse et relayés dans le monde entier :

– Quiconque parmi ces médecins  abandonne sa « mission » ou en profite pour ne pas retourner à Cuba peut être puni de 8 ans de prison, une telle conduite étant assimilée  une désertion.                         

– 5 à 20% seulement de salaire de ce personnel médical leur sont remis, le reste étant récupéré par l’Etat cubain. En cela, le modèle nord-coréen a été fidèlement suivi.

Ajoutons que dès qu’ils arrivent dans le pays qui leur a été assigné, leur passeport leur est immédiatement confisqué ainsi que leurs diplômes.

Il leur est interdit de se marier avec un(e) résident(e) local(e) et ils sont tenus d’informer les autorités cubaines de toutes relation amoureuse suivie.

Ils ne peuvent participer à aucune manifestation d’ordre politique à l’étranger, ni quitter le pays, ni voyager, ni vivre avec quelqu’un sans autorisation

Evidemment, hors de question pour eux de refaire leur vie ailleurs puis de retrouver des proches à Cuba. On estime  à 5000 environ, le nombre de parents qui n’ont ainsi pas pu revoir leurs enfants à Cuba.

Le problème est important pour Cuba. Le nombre total de travailleurs outre-mers (enseignants, ingénieurs, artistes, athlètes, marins, concerne des centaines de milliers de personnes qui rapportent 8,5 millions de dollars, soit près de 3 fois plus que le tourisme  !

Ils ne partent pas comme volontaires, mais poussés par les difficultés de la vie quotidienne. 1/3 seulement ont  une copie de leur contrat. Près de 70% ne savent pas exactement où ils sont envoyés (dans une ville ou à la campagne? Dans un hôpital  ou un cabinet médical?)

H&L

(Image: Cuban Health Specialists arriving in South Africa to curb the spread of COVID-19, source: https://www.flickr.com/photos/governmentza/49828894972)

26 Fév 2023


Le 11 janvier 2023

Washington 6 janvier 2021. Brasilia 8 janvier 2023.

Les émeutes anti-démocratiques qui ont pris place à Brasilia dimanche 8 janvier 2023, soit pratiquement deux ans après d’autres émeutes anti-démocratiques à Washington le 6 janvier 2021, doivent retenir l’attention de tous les démocrates et de toutes les personnes soucieuses de préserver les libertés sur notre planète.

Et tout d’abord, ces deux émeutes jumelles (que le principal inspirateur de Donald Trump, Steve Bannon, reconnaît lui-même comme jumelles) doivent être prises très au sérieux. Je me souviens avoir été considéré comme paranoïaque pour avoir très vite retenu que les émeutes du 6 janvier 2021 étaient une vraie tentative de coup d’Etat aux Etats-Unis.

Pourtant, tout ce qu’on a appris ensuite, grâce surtout aux investigations ultérieures du Congrès américain, a confirmé qu’il s’était bien alors agi d’une tentative de coup d’Etat (même si elle fut un peu brouillonne). Trump avait clairement envisagé que, sous la menace des émeutiers, Mike Pence (qui présidait les instances du Congrès chargées de valider les résultats) opte pour invalider les résultats en sorte que, avec une complicité de la Cour Suprême qu’il anticipait à tort ou à raison, il puisse se maintenir à la Maison Blanche. Dans la mesure où Trump ne semble pas s’être préalablement assuré de complicités dans l’armée américaine, sa tentative de coup d’Etat était vouée à l’échec. Mais ce n’était pas du tout une raison pour sous-estimer la nature de la manœuvre de Trump.

Trump en réalité a commis alors un acte extrêmement grave, celui de chercher à se maintenir au pouvoir en dépit du verdict électoral. Et quelqu’un comme Steve Bannon a fort bien pu encourager Trump dans sa démarche jusqu’au-boutiste pour pouvoir prendre la mesure de comment la société américaine dans son ensemble réagirait à un acte aussi anti-démocratique.

En quelque sorte, le 6 janvier était une tentative de coup d’Etat mais c’était peut-être aussi une expérimentation de coup d’Etat. Par exemple, les partisans de Trump et de Bannon ont pu constater (pour s’en réjouir) que la Garde Nationale était restée longtemps passive et n’avait pas été du tout à la hauteur de ses responsabilités en matière de défense de la démocratie américaine. Ils ont pu constater (pour s’en réjouir aussi) que l’émeute anti-démocratique n’avait pas suscité la réaction populaire pro-démocratie  qu’on aurait pu attendre et qui aurait uni dans la rue Démocrates et Républicains.

Ce Bis Repetita (Brasilia, deux ans après Washington) me conforte bien entendu davantage dans ma caractérisation initiale du coup du 6 janvier 2021. Constater que Steve Bannon est au premier rang de ceux qui applaudissent le coup de Brasilia est à mes yeux très révélateur. Dans l’un et l’autre cas, une fraction (malheureusement assez importante) de la population s’est mobilisée pour interrompre le fonctionnement démocratique d’un grand pays.

A Brasilia, les miliciens sont même allés plus loin encore qu’à Washington deux ans auparavant : leurs slogans et leurs calicots réclamaient explicitement « la suppression des trois pouvoirs ». En clair, ils revendiquaient d’instaurer au Brésil un système où le pouvoir exécutif, le pouvoir législatif et le pouvoir judiciaire seraient fusionnés en une seule main. C’était réclamer explicitement l’abolition du principe démocratique lui-même ; c’était aussi revendiquer l’instauration au Brésil d’un régime totalitaire dans la mesure où une subordination totale de la Justice au pouvoir constitue une pièce essentielle et indispensable à tout régime totalitaire.

Ces émeutes anti-démocratiques aux Etats-Unis et au Brésil doivent nous tenir plus que jamais en alerte. Les capitales de l’axe totalitaire (Pékin, Moscou et Téhéran), non contentes de la répression intense qu’elles maintiennent à l’encontre des populations sous leur contrôle, menacent militairement deux pays souverains, l’Ukraine et Taïwan, deux pays dont par ailleurs la population prouve quotidiennement son attachement à la démocratie libérale.

Et en même temps, comme en écho à ces trois capitales totalitaires, on voit se développer aux Etats-Unis at au Brésil des mouvements pro-totalitaires qu’il faut bien identifier comme tels.

Le moment est venu de prendre en compte que des liens de plus en plus manifestes se tissent entre les capitales totalitaires et ces mouvements pro-totalitaires dans nos pays démocratiques : ce qui est très révélateur à ce sujet, ce sont les relations intenses (qui ne sont désormais plus contestées) entre Poutine et Trump, entre Trump et Bolsonaro, entre Poutine et Bolsonaro.

Si un jour, par malheur, un coup pro-totalitaire devait réussir aux Etats-Unis ou au Brésil, nul doute que les capitales totalitaires sableraient le champagne sans délai, tant ce qui prime chez elles, c’est une volonté obsessionnelle d’affaiblir et même d’anéantir la démocratie et les libertés, non seulement sur leurs territoires mais aussi sur le reste de la planète.

Antoine Brunet

17 Jan 2023


Deux grands livres sur l’autre Cuba

Il est des livres qui redonnent du baume au cœur.

Alors que Cuba est encore et toujours sous la botte castriste, avec le fantoche Miguel Díaz-Canel formellement au pouvoir et sa capitale, La Havane, n’est plus que l’ombre sinistre de ce qu’elle fut, un petit recueil d’articles de l’immense José Lezama Lima, l’auteur du « roman » Paradiso, paru en 1966 et de suite catalogué comme étant trop problématique du fait de son écriture trop complexe, « néo-baroque » pour les spécialistes universitaires en littérature latino-américaine, et surtout de son catholicisme et son homosexualité ouvertement exposés, paraît dans la collection « Bouquins ». Les bataillons de touristes qui envahissent la Vieille Havane en seront pour leurs frais : la petite ville à laquelle se réfère Lezama n’existe plus. C’était celle de 1949 et 1950, bien avant la révolution de 1959 qui l’a transformée en pièce de musée soviétisée, soumise à une répression sans pitié, au manque de tout pour sa population, aux coupures de courant récurrentes… Une Havane plongée dans la nuit.

Lezama n’aimait pas trop, de son temps, la vie nocturne échevelée et foisonnante dans cette petite Athènes des Caraïbes, sauf pour se rendre aux spectacles de musique et de danse classiques qui la rythmaient, comme le raconte Marcel Quillévéré dans ses chroniques regroupées sous le titre de « Carrefour des Amériques », diffusées et rediffusées sur France Musique, à paraître prochainement en livre. Le « pélerin immobile » préférait la fréquentation des librairies et la lecture, dans son appartement du n° 162 de la calle Trocadero, des œuvres en provenance d’Europe, en particulier celles des Pères de l’Église et de cet autre grand asthmatique qui le précéda dans l’histoire de la littérature universelle, Marcel Proust.

Le livre publié à présent en français, traduit par Aline Schulman et Alexandra Carrasco, n’est pas une « recherche » mais une série de chroniques écrites au jour le jour pendant quelques mois pour le Diario de la Marina, le plus important quotidien cubain à l’époque, évidemment disparu, comme TOUS les autres journaux d’information, au début du castrisme, au profit d’un seul, celui du Comité central du Parti communiste de Cuba. Son directeur était un très grand poète, Gastón Baquero, exilé dès les premiers mois de 1959 et mort en exil à Madrid en 1997.

Le recueil de textes de Lezama est un joyau car il fait revivre à la fois Lezama et La Havane disparue, si peu présents aujourd’hui dans la mémoire française de la littérature cubaine.

José Lezama Lima est demeuré un personnage éminemment subversif dans le panorama réduit à si peu de choses de la littérature cubaine en provenance de l’île. Cet exilé de l’intérieur était un homme d’un grand courage, imperméable à toute vulgarité et à tout dogmatisme. A lire absolument, pour revivre une Havane à jamais disparue.

Juan Abreu est exilé de Cuba depuis 1980, année où près de 125 000 personnes prirent la route de la Floride à bord de toutes sortes d’embarcations pour échapper au « paradis » castriste. Parmi eux, le dissident et écrivain aujourd’hui mythique Reinaldo Arenas, mort en exil à New York en 1990.

Et aussi son ami Juan Abreu qui, avec ses deux frères, allait le nourrir et le réconforter lorsque celui-ci se cachait dans le parc « Lenin » (sic), situé aux alentours de La Havane, pour échapper à la persécution des forces de répression communistes et de tous les mouchards à leur service. Cet épisode est publié dans son livre de mémoires Sous la table (Debajo de la mesa), traduit par un bon connaisseur de la culture de l’île, François Vallée, qui est aussi un grand collectionneur d’art cubain.

La vie et l’œuvre de Juan Abreu, à présent exilé en Catalogne après avoir passé de longues années à Miami et avoir participé à la revue littéraire Mariel, une création de Reinaldo Arenas, se placent sous l’invocation de son mentor et collègue en littérature. D’une certaine manière, Juan Abreu continue le combat de Reinaldo, non seulement par ses écrits mais aussi par sa peinture. En effet, il a fait le portrait, à partir de photos fournies par des membres de leurs familles ou complaisamment et atrocement publiées dans la presse, de nombre de fusillés par les soldats et sbires révolutionnaires. Au nom de quoi ? Ce faisant, il leur a redonné vie.

Ces mémoires, qui ont déjà plus de dix ans dans leur version en espagnol, sont un cri de colère et une affirmation culturelle. Le petit Juan, féru de liberté et de littérature, se cache sous la table pour lire tout ce qui lui tombe entre les mains, dès son enfance, qui s’épanouit dans un quartier périphérique de La Havane. La poésie et les livres sont pour lui les moyens de conquérir la liberté, celle qui lui est déniée par le trop-plein de propagande distillée à longueur de journée par les hommes du régime. Juan Abreu n’a pratiquement pas connu, tout comme moi, la période antérieure à la dictature totalitaire en place jusqu’à nos jours. Il exècre celle-ci et n’use pas de gants pour la maudire dans ses écrits. Mais ses écrits de colère sont salutaires : ils constituent la preuve que l’on peut, à l’instar de Reinaldo Arenas, construire une grande œuvre, faite aussi de récits fantastiques et d’évocations crues de l’exil, avec une grande ouverture sexuelle, pour faire revivre la vraie Cuba, loin de toute vision touristique ou complaisante. Un beau témoignage, sans aucune nostalgie mais rédigé avec amour.

JACOBO MACHOVER

(crédit image: Wikimedia, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:La_Havane_cathedrale_face.JPG)

23 Sep 2022


La face cachée du Che, Jacobo Machover – Dunod 2022, 264 pages, 8,90€

Il me semble que l’on voit moins que dans les décennies précédentes le visage de Che Guevara collé sur les sacs à dos des adolescents ou épinglé sur les murs de leur chambre. La plupart d’ailleurs ignoraient qui était véritablement ce personnage et le rôle qu’il avait joué à Cuba. Mais sa beauté et la beauté de la photo ont suffi pendant de nombreuses années à faire du Che le symbole d’un romantisme rebelle. Ne serait-ce plus le cas actuellement ? Le régime de Fidel Castro ne ferait-il enfin plus rêver ?

Jacobo Machover s’est penché sur ce fantasme dans son ouvrage La face cachée du Che, paru en 2007, soit 40 après la mort de ce dernier, ouvrage qui vient d’être réédité chez Dunod. A l’aide de nombreux témoignages, y compris les écrits de Guevara lui-même – en particulier les lettres à sa mère – , il montre que la popularité du Che a été le résultat d’un immense malentendu. « Comment a-t-on pu voir en un homme  qui distillait la haine et la fascination pour les morts par tous les pores un symbole de la rédemption, pratiquement une résurrection du Christ sur terre ? », écrit-il. Et comment cette popularité s’est-elle construite ?

Elle fut le résultat de plusieurs phénomènes. D’une part le succès de la révolution cubaine elle-même auprès de l’extrême gauche, en particulier l’extrême-gauche intellectuelle française: Jean-Paul Sartre, par exemple, prit faits et causes pour elle jusqu’en 1971 et le procès de Padilla.[1] Les voyages à Cuba firent partie pendant plusieurs années des rites obligés des intellectuels et artistes français, qui y étaient accueillis avec tous les honneurs. Dans cette admiration pour la révolution cubaine, Guevara avait évidemment sa place. Claude Jullien, envoyé spécial du Monde, le comparait à Robin des Bois !

Mais plus spécifiquement, l’admiration pour le Che fut le résultat d’une propagande quelque peu mensongère faite par Castro en faveur du Che après sa mort, qui visait à en faire un héros charismatique, une victime de la réaction latino-américaine et de l’impérialisme américain. Des millions de Cubains assistèrent à l’éloge funèbre prononcé par le Lider maximo décrivant le Che comme un homme libre, un combattant perpétuel, un martyre : « Un guerillero internationaliste à toute épreuve, en même temps qu’un fidèle camarade et un modèle à suivre pour les jeunes générations, le prototype de l’homme nouveau ». Castro, ajoute Machover, a réussi a faire « d’un fanatique stalinien un libertaire romantique ». De nombreux thuriféraires du Che reprirent ce portrait, en gommant la cruauté de celui-ci et ses nombreux échecs.

Sa cruauté : dès le début de la lutte pour le pouvoir dans la Sierra Maestra, c’est lui qui fut chargé de liquider les « traitres » ou supposés traitres. Puis durant les premières années du gouvernement castriste, il fut nommé commandant en chef de la prison La Cabana et organisa  les exécutions de partisans de Batista, d’opposants à la ligne castriste, voire d’innocents dont il ne prit pas le temps d’étudier le dossier. Sans état d’âme. Ses instructions étaient claires : « Ne faites  pas traîner les procès. Ceci est une révolution. N’utilisez pas les méthodes légales bourgeoises. Les preuves sont secondaires ». Machover compte 190 personnes ainsi fusillées, par lui ou sous ses ordres. Et loin de manifester un quelconque remords, il s’en vanta à l’Assemblée générale de l’ONU en 1964 à New-York: « Nous avons fusillé ; nous fusillons et nous continuerons à fusiller tant qu’il faudra. Notre lutte est une lutte à mort. »

Les droits de l’homme en effet n’étaient pas son fort. Partisan des camps de travail[2], il fut favorable aussi à l’interdiction du droit de grève et hostile à la liberté d’expression des intellectuels. A vrai dire, il est difficile de voir très clair dans ses positions idéologiques, « une somme de concepts plus ou moins bien assimilés, un mélange de péronisme, d’anti-péronisme, de stalinisme, de maoïsme, parfois de trotskisme, le tout teinté de quelques fulgurances vaguement humanistes », écrit Machover.

Quant à ses échecs, ils furent nombreux. Sa gestion de l’économie – à laquelle il ne connaissait rien – en tant que président de la Banque nationale de Cuba fut une catastrophe. Il ne réussit guère mieux en tant que ministre de l’Industrie. On sait que c’est finalement Castro qui le poussa hors du pays, et il s’institua alors messager de la révolution dans le Tiers Monde, soucieux de créer des foyers de guérilla en Afrique et en Amérique latine. Mais sa mission au Congo fut un échec, celle en Bolivie un fiasco qui se termina par son exécution  par l’armée bolivienne et la CIA le 9 octobre 1967.

La légende du Che n’est donc qu’une légende, que Jacobo Machover déconstruit pas à pas en s’appuyant sur des sources solides. A lire ou à relire!

Florence Grandsenne


[1] L’affaire Padilla : le poète Heberto Padilla fut contraint à une autocritique publique infamante.

[2] Il s’agit des UMAP, unités militaires d’aide à la production, où furent enfermés les « déviationnistes idéologiques », homosexuels, catholiques, Témoins de Jehovah etc.

5 Juin 2022