La face cachée du Che, Jacobo MachoverDunod 2022, 264 pages, 8,90€

Il me semble que l’on voit moins que dans les décennies précédentes le visage de Che Guevara collé sur les sacs à dos des adolescents ou épinglé sur les murs de leur chambre. La plupart d’ailleurs ignoraient qui était véritablement ce personnage et le rôle qu’il avait joué à Cuba. Mais sa beauté et la beauté de la photo ont suffi pendant de nombreuses années à faire du Che le symbole d’un romantisme rebelle. Ne serait-ce plus le cas actuellement ? Le régime de Fidel Castro ne ferait-il enfin plus rêver ?

Jacobo Machover s’est penché sur ce fantasme dans son ouvrage La face cachée du Che, paru en 2007, soit 40 après la mort de ce dernier, ouvrage qui vient d’être réédité chez Dunod. A l’aide de nombreux témoignages, y compris les écrits de Guevara lui-même – en particulier les lettres à sa mère – , il montre que la popularité du Che a été le résultat d’un immense malentendu. « Comment a-t-on pu voir en un homme  qui distillait la haine et la fascination pour les morts par tous les pores un symbole de la rédemption, pratiquement une résurrection du Christ sur terre ? », écrit-il. Et comment cette popularité s’est-elle construite ?

Elle fut le résultat de plusieurs phénomènes. D’une part le succès de la révolution cubaine elle-même auprès de l’extrême gauche, en particulier l’extrême-gauche intellectuelle française: Jean-Paul Sartre, par exemple, prit faits et causes pour elle jusqu’en 1971 et le procès de Padilla.[1] Les voyages à Cuba firent partie pendant plusieurs années des rites obligés des intellectuels et artistes français, qui y étaient accueillis avec tous les honneurs. Dans cette admiration pour la révolution cubaine, Guevara avait évidemment sa place. Claude Jullien, envoyé spécial du Monde, le comparait à Robin des Bois !

Mais plus spécifiquement, l’admiration pour le Che fut le résultat d’une propagande quelque peu mensongère faite par Castro en faveur du Che après sa mort, qui visait à en faire un héros charismatique, une victime de la réaction latino-américaine et de l’impérialisme américain. Des millions de Cubains assistèrent à l’éloge funèbre prononcé par le Lider maximo décrivant le Che comme un homme libre, un combattant perpétuel, un martyre : « Un guerillero internationaliste à toute épreuve, en même temps qu’un fidèle camarade et un modèle à suivre pour les jeunes générations, le prototype de l’homme nouveau ». Castro, ajoute Machover, a réussi a faire « d’un fanatique stalinien un libertaire romantique ». De nombreux thuriféraires du Che reprirent ce portrait, en gommant la cruauté de celui-ci et ses nombreux échecs.

Sa cruauté : dès le début de la lutte pour le pouvoir dans la Sierra Maestra, c’est lui qui fut chargé de liquider les « traitres » ou supposés traitres. Puis durant les premières années du gouvernement castriste, il fut nommé commandant en chef de la prison La Cabana et organisa  les exécutions de partisans de Batista, d’opposants à la ligne castriste, voire d’innocents dont il ne prit pas le temps d’étudier le dossier. Sans état d’âme. Ses instructions étaient claires : « Ne faites  pas traîner les procès. Ceci est une révolution. N’utilisez pas les méthodes légales bourgeoises. Les preuves sont secondaires ». Machover compte 190 personnes ainsi fusillées, par lui ou sous ses ordres. Et loin de manifester un quelconque remords, il s’en vanta à l’Assemblée générale de l’ONU en 1964 à New-York: « Nous avons fusillé ; nous fusillons et nous continuerons à fusiller tant qu’il faudra. Notre lutte est une lutte à mort. »

Les droits de l’homme en effet n’étaient pas son fort. Partisan des camps de travail[2], il fut favorable aussi à l’interdiction du droit de grève et hostile à la liberté d’expression des intellectuels. A vrai dire, il est difficile de voir très clair dans ses positions idéologiques, « une somme de concepts plus ou moins bien assimilés, un mélange de péronisme, d’anti-péronisme, de stalinisme, de maoïsme, parfois de trotskisme, le tout teinté de quelques fulgurances vaguement humanistes », écrit Machover.

Quant à ses échecs, ils furent nombreux. Sa gestion de l’économie – à laquelle il ne connaissait rien – en tant que président de la Banque nationale de Cuba fut une catastrophe. Il ne réussit guère mieux en tant que ministre de l’Industrie. On sait que c’est finalement Castro qui le poussa hors du pays, et il s’institua alors messager de la révolution dans le Tiers Monde, soucieux de créer des foyers de guérilla en Afrique et en Amérique latine. Mais sa mission au Congo fut un échec, celle en Bolivie un fiasco qui se termina par son exécution  par l’armée bolivienne et la CIA le 9 octobre 1967.

La légende du Che n’est donc qu’une légende, que Jacobo Machover déconstruit pas à pas en s’appuyant sur des sources solides. A lire ou à relire!

Florence Grandsenne


[1] L’affaire Padilla : le poète Heberto Padilla fut contraint à une autocritique publique infamante.

[2] Il s’agit des UMAP, unités militaires d’aide à la production, où furent enfermés les « déviationnistes idéologiques », homosexuels, catholiques, Témoins de Jehovah etc.

5 Juin 2022

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