Gorbatchev, notre éveil à la complexité du monde

Au lendemain de la mort de Mikhail Gorbatchev,  beaucoup rappellent avec raison la place à part qu’il occupa  parmi les secrétaires généraux du Parti communiste de l’Union soviétique. Et de fait, le contraste est saisissant – et jusqu’à la caricature – quand on l’oppose au Brejnev vieillissant ou à Tchernenko, tant sur les décisions prises pendant l’exercice de son pouvoir que sur son style, sa manière. A l’extérieur comme à l’intérieur, d’ailleurs : conflits armés en Angola, en Amérique centrale, en Afghanistan vont trouver leur solution ou vont littéralement s’évaporer pendant qu’il dirige l’URSS..

Mais le « moment Gorbatchev », pour reprendre le titre d’un des livres majeurs de Françoise Thom, a bouleversé aussi nos habitudes intellectuelles d’analystes du monde communiste. Il a rendu inutiles  (et conscients de l’être) les militants anticommunistes systématiques et a priori que nous étions et nous a transformé en observateurs plus méfiants, moins soumis à une grille de lecture préalable.

Rappelons quelques étapes de cette mutation.

Tout en reconnaissant qu’avec Gorbatchev un style nouveau se mettait en place, que se multipliaient les négociations avec les Etats-unis sur divers conflits locaux et qu’à l’égard des opposants et dissidents au sein de l’URSS, la répression s’amoindrissait, les bons connaisseurs du monde communiste appelaient à la méfiance. La coexistence pacifique, les dirigeants soviétiques le reconnaissaient eux-mêmes, avait été un autre moyen de combattre le capitalisme, la prise en compte des nationalistes internes, notamment baltes, pouvait donc être une ruse pour leur faire accepter leur dépendance et les inciter à rester au sein de l’URSS. La mise en place de « fronts populaires » à la fin des années 80 pouvait être une manière de récupérer les contestations, et Michel Heller rappelait que Gorbatchev conversant avec Sakharov, ce n’était pas si étonnant : même Staline avait téléphoné à Boris Pasternak pour qu’on sache quel brillant Chef ouvert au dialogue il était…

Avec Michel Heller, Alain Besançon, Annie Kriegel et quelques autres appelaient donc à la prudence. Les Soviétiques usaient d’un art consommé de la désinformation. Ce n°1, qui soulevait tant d’espoirs avec sa pérestroïka et sa glasnost, ne reconnaissait pas les vertus de la démocratie mais cherchait surtout la fin d’une compétition qui épuisait le régime communiste. Sa main tendue aux Européens en vue d’une « Maison commune » était un moyen inavoué de s’infiltrer dans les rouages politiques et économiques des démocraties. Gorbatchev se déguisait peut-être en babouchka souriante face au Chaperon rouge européen, mais le loup communiste avait toujours grand faim.

 Pourtant, un beau jour, il fallut en convenir. Le communisme qui prétendait se réformer en Europe, ça ne marchait pas. Non seulement ça ne marchait pas, mais ça s’effondrait. La Pologne et la Hongrie rétablissaient les élections démocratiques, les Allemands de l’Est franchissaient le Mur de Berlin et les troupes soviétiques laissaient faire. Bientôt c’est l’URSS et l’ensemble du système, du moins en Europe, qui s’effondra. La démocratie avait gagné la longue guerre froide qui l’opposait au communisme. On le devait à Reagan et à sa « guerre des étoiles », mais aussi à Gorbatchev qui n’avait justement pas voulu la guerre, ni contre son propre peuple ni contre les Européens. Victoire définitive? C’était même la fin de l’Histoire à laquelle nous assistions, disaient certains. Le Diable était vaincu. On n’entrait pas au Paradis mais presque.

Gorbatchev et ses réformes furent bientôt oubliés. La transition proposée du socialisme au libéralisme fut tentée sans grande précaution. La vie quotidienne des Soviétiques, qui n’était déjà pas brillante, se détériora donc. La mise à jour des effroyables persécutions des décennies précédentes et la prise de conscience que la Russie nouvelle était un pays pauvre et peu craint désormais dans le monde alimenta une nostalgie que nous eûmes, nous les observateurs, du mal à admettre. Ainsi donc, le peuple russe regrettait l’oppression des communistes? Que n’avions nous pas su voir dans notre dénonciation du totalitarisme rouge?  A mesure  que les années passaient, il fallut se rendre à l’évidence : des paramètres comme le nationalisme étaient à prendre en compte, tout comme  la satisfaction du peuple à se sentir partie d’un grand tout militairement puissant. Il suffisait de relire Svetlana Alexéievitch, prix Nobel, pour comprendre la naïveté dans laquelle nous étions tombés en saluant la victoire définitive de la démocratie sur le monde communiste à l’issue du mandat de Gorbatchev. Sans doute, ne fallait-il pas non plus voir dans le maelström russe la résurrection du communisme comme certains l’affirmaient. Vladimir Poutine n’est pas le fils de Staline et le régime qu’il dirige peut bien présenter quelques points communs avec l’URSS : il est un syncrétisme spécifique qui regroupe, de manière plus ou moins cohérente, l’orthodoxie, l’impérialisme, le sentiment obsidional, la mégalomanie. Tout cela est sans doute utilisé par le pouvoir et enseigné à la population – et une partie d’entre elle y trouve son compte. Le monde bousculé par Gorbatchev a laissé tomber de curieux fruits. Notre regard qui se contentait de ce que nous savions ou croyons déjà savoir, s’est brouillé. Les réalités historiques sont neuves et complexes, voilà ce que nous découvrons (même en prétendant que nous le savions depuis longtemps) grâce aux réformes tentées par Gorbatchev, leur échec et leur suite.

La Russie de Poutine n’est pas une amie du monde occidental. Mais de qui parlons-nous?  De l’Etat ? De la population ? Son obsidionnalité est-elle entièrement jouée ? A quelles conditions la Russie peut-elle être fière d’elle-même? L‘impérialisme lui est-il consubstantiel ?

Le monde tel qu’il est demande que nous prenions parti tout de suite et de manière claire. Car aujourd’hui, une barbarie ambitieuse doit être arrêtée. Mais il n’est plus possible de décrire paresseusement notre adversaire comme le Diable. C’est cela aussi que nous a apporté le moment Gorbatchev.

Pierre Rigoulot

Notre ami Jean-Louis Carillon lui a adressé quelques jours plus tard les remarques suivantes que nous ne postons qu’aujourd’hui… avec nos excuses pour ce retard.

H&L

Pierre Rigoulot écrit : « Le monde tel qu’il est demande que nous prenions parti tout de suite et de manière claire. Car aujourd’hui, une barbarie ambitieuse doit être arrêtée. Mais il n’est plus possible de décrire paresseusement notre adversaire comme le Diable. C’est cela aussi que nous a apporté le moment Gorbatchev . »

Mais arrêter la barbarie est un vœu pieux : la barbarie fait partie de la guerre poutinienne. Cette guerre est essentielle et vitale pour l’Ukraine mais aussi désormais pour la Russie. On ne peut imaginer un armistice comme en Corée.

La défaite de la Russie dans sa guerre d’Ukraine et la libération de la Crimée sont possibles. Tout dépend de la ténacité américaine : Biden souhaitera-t-il au final ne pas humilier son adversaire ? Comment ne pas l’humilier ? Toutes choses restant égales par ailleurs, il semble que l’empire de Catherine II vit ses derniers feux. Après la guerre, qu’adviendra-t-il de la Russie ? Qui succèdera à Poutine : Poutine ? Un autre Poutine ? Le chaos ? La Chine qui attend son heure ?

La France n’est jamais totalement sortie de la révolution française (même sa constitution est périodiquement remise en cause). Comment sortir de la révolution de 1917 ? Gorbatchev n’avait fait qu’accélérer un processus dont les développements devenus incontrôlables lui échappèrent.

Certes, le Diable ne prend plus la figure de Lénine. Mais il existe.

Jean-Louis Carillon

crédit photo: https://www.flickr.com/photos/unisgeneva/4885367578

20 Sep 2022


La Russie de Poutine n’a plus sa place au Conseil de sécurité de l’ONU

Si l’ONU n’aspirait qu’à être une assemblée générale des États exerçant leur pouvoir sur leurs peuples, tous les États du monde y auraient les mêmes droits, chacun disposant du droit de véto, et l’ONU n’aurait aucun pouvoir.

C’est cette conception que défendit Goebbels, en septembre 1933, à la Société des Nations.  « Messieurs, déclara-t-il, charbonnier est maître chez soi. Nous sommes un État souverain. Laissez-nous faire comme nous l’entendons avec nos socialistes, nos pacifistes et nos Juifs. »

Du moins, l’Allemagne nazie n’était-elle pas membre d’un Conseil de Sécurité de la SDN.

Mais si l’ONU a mission de faire respecter le droit international par les États qui le violent, elle ne peut pas accorder un droit de veto à l’un de ces États au sein de son Conseil de sécurité.

La Russie actuelle, qui est mène une guerre d’agression contre l’Ukraine, et qui cherche à se procurer des armes et des soldats en Corée du Nord, doit pour le moins être exclue du Conseil de sécurité.

Tant que cet État criminel sera coupable et juge à la fois, les décisions de l’ONU seront frappées de nullité ou de paralysie.

Il se peut que les procédures existantes et que les rapports de force au sein de l’Assemblée Générale de l’ONU rendent cette exclusion impossible. La question devra alors être posée publiquement aux États du monde libre : comment faire évoluer le Droit international et ses instances, pour assurer la défense du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ?

André Senik

12 Sep 2022


Nous reproduisons ci-dessous un extrait passionnant d’un long et remarquable entretien d’Adam Michnik avec le journaliste Christian Longchamp paru il y a quelques jours dans la revue La Règle du jeu que dirige  Bernard-Henri Lévy. Nous renvoyons nos lecteurs à ce très riche numéro 75 de La Règle du jeu pour lire l’entretien dans sa totalité. 

La manière précise dont Michnik évoque l’évolution de Poutine ou plutôt l’évolution de sa perception de Poutine fait de cette interview et en particulier du passage que nous reproduisons une lecture indispensable pour quiconque veut comprendre cette guerre et combattre l’agression russe.

Christian Longchamp pour La Règle du jeu (…)

Vous avez rencontré Poutine à plusieurs reprises. Lorsque vous observez sa trajectoire politique et psychologique depuis son accession à la présidence de la Fédération de Russie, comment lanalysez-vous ?

Poutine a suivi une route assez simple : du KGB au KGB ! Qu’est-ce que cela signifie au juste ? Comme vous l’avez indiqué, il m’est arrivé de le rencontrer. La première fois, après six mois de sa présidence, je suis allé l’interviewer pour Gazeta Wyborcza. J’ai eu une impression positive. Ce n’était évidemment pas un homme de mon monde, ce n’était pas un démocrate et un ancien dissident, je le savais. Comme je savais aussi que les Russes n’auraient jamais choisi Andreï Sakharov pour président. J’ai eu le sentiment que Poutine ne se servait pas de la novlangue soviétique. Il était calme, posé et répondait aux questions de façon très rationnelle. Mon ami, l’ancien dissident Sergueï Kovalev me disait « Adam, fais très attention, c’est un ancien sous-colonel du KGB ! ». Je lui ai répondu : « Sergueï, tu exagères ! George Bush a lui aussi travaillé pour une agence de renseignement, il l’a même dirigée. Il n’est pas un président extraordinaire, mais tu ne peux pas dire que les Etats-Unis ont placé à leur tête le chef de la CIA, c’est absurde ! ». Rétrospectivement, je dois avouer que Kovalev avait raison.

Lors de notre deuxième rencontre, à Varsovie, en janvier 2002, à l’occasion d’une visite officielle, le président polonais d’alors, Aleksander Kwasniewski, avait organisé une réception à laquelle il m’avait invité. À nouveau, les échanges que j’ai eus avec Poutine et Lavrov ont plutôt confirmé mon premier sentiment même si dès cette époque certains éléments négatifs apparaissaient de manière évidente pour moi. Sa manière ambiguë de traiter les oligarques était d’autant plus étrange que dans la société polonaise nous n’en avions pas. J’observais que certains d’entre eux étaient poursuivis pour corruption et je ne pouvais que m’en réjouir. Mais mes amis russes, anciens dissidents, me mettaient en garde : en Russie, on assiste à la fin de la politique et au début d’une nouvelle ère, celle des opérations des services spéciaux. Au moment où il s’attaquait aux oligarques, il s’en prenait aux médias indépendants. Les motivations étaient à chaque fois différentes. Ça pouvait être une condamnation au silence pour des raisons fiscales, par exemple. En 2005-2006, Poutine avait plus ou moins éliminé le pluralisme que l’on trouvait à la fin des années Eltsine, à la télévision notamment et dans les grands médias. C’était déjà très inquiétant. Par la corruption, en achetant des députés notamment, il liquidait les espaces d’expression. La démocratie n’était plus qu’une forme de vernis décoratif apposé sur des actions illégales et de censure. Je l’ai rencontré pour la dernière fois lors d’une rencontre du Club de Valdaï à Sotchi à laquelle j’ai été invité comme d’autres, intellectuels, hommes d’affaires ou personnalités influentes, des Français et des Américains notamment que le Kremlin considérait comme des idiots utiles à sa propagande. C’était avant l’attaque de la Russie en Géorgie en 2008. Mikhaïl Khodorkovski était emprisonné depuis plusieurs années. Je me souviens comme si c’était hier de la résidence de Poutine : elle ne respirait pas la modestie, de l’or, de l’argent, du marbre… Un luxe tape à l’œil disproportionné qui s’exprimait absolument partout. Et du caviar, de la vodka, d’autres alcools rares et chers, etc. Même les réceptions à l’Élysée n’ont jamais été aussi fastueuses ! (rire) Il faut noter, c’est important, que les démocrates russes étaient aussi présents, des journalistes, des écrivains, des activistes de partis d’opposition. Mais la rencontre avec Poutine fut réservée aux étrangers. La veille, un homme proche du Kremlin, un des organisateurs de cette rencontre, est venu me voir pour me proposer de demander à Poutine s’il allait ériger des monuments aux victimes de Staline. Je n’ai pas bien compris où il voulait en venir, mais je me suis dit « pourquoi pas ? ». Après la conférence de Poutine, alors que nous avions donc la possibilité de lui poser une question, j’ai pensé que si on m’avait incité à l’interroger sur la mémoire du stalinisme, c’était sans doute qu’on essayait de m’empêcher de l’interpeler sur un sujet qui ne concerne pas le passé, mais le présent… J’ai alors décidé de le questionner sur le « cas » Khodorkovski : combien de temps restera-t-il en prison ? Le monde entier ne comprend pas cet emprisonnement et veut savoir le sort qui lui est réservé. Poutine s’est soudainement agacé : « Khodorkovski a du sang jusqu’aux coudes ! » Mais il n’a pas été condamné pour cela, lui ai-je dit. « Ça n’a aucune importance, nous savons, nous savons pourquoi il a été condamné ! ». J’ai compris que face à moi se trouvait un gangster, un vrai gangster. Mais à cette époque, comme dans les années qui ont suivi, je continuais à penser que tout en étant un gangster, il était capable de raisonner. C’est la raison pour laquelle, jamais je n’aurais imaginé qu’il prendrait un jour la décision de bombarder Kiev. Quand c’est arrivé, j’ai compris que nous n’avions plus affaire à un gangster rationnel, mais à un gangster psychopathe.

Lorsque j’ai vu à la télévision comment, dans les jours qui ont précédé le 24 février, il traita publiquement ses collaborateurs, devant les caméras, le chef du renseignement extérieur russe en particulier, j’ai définitivement compris que cet homme était une malédiction pour la Russie, pour le monde et surtout pour l’Ukraine.

Image : https://www.flickr.com/photos/donkeyhotey/38606920925

6 Sep 2022


À la Reconquête d’un passé perdu

Trois choses viennent de nous stupéfier

La première est l’invasion de l’Ukraine, une nation souveraine proche de l’Union européenne, par la Russie de Poutine. Quand les États-Unis nous en ont prévenus, nous ne les avons pas crus.

La deuxième est la résistance des Ukrainiens et de leur président, en dépit de l’énorme disproportion des forces en présence. Nous ne savions pas que l’héroïsme pouvait exister au présent, et Poutine ne l’avait pas anticipé.

Notre troisième surprise a été la promptitude, le niveau et l’unité de la réaction du monde libre. Nous le pensions désarticulé et incapable de faire front. Sur ce point aussi le glacial joueur d’échecs qu’est Poutine a mal anticipé son coup. Le monde libre se réveille, il se reforme, se réarme et il réagit. 

C’est un évènement qui peut nous redonner espoir et énergie.

La stupeur produite par ce retour soudain du tragique dans l’Europe apaisée a suscité deux interrogations.

– Que se passe-t-il dans la tête de Poutine, cet homme que l’on prenait pour un interlocuteur rationnel ?

– Quel est le fantasme qui le fait succomber à l’ubris fatale aux despotes ?

En réponse à la première question, les gens qui s’interrogeaient de bonne foi sur son identité, sur son psychisme et donc sur la manière de s’entendre avec lui dans le respect des traités ont découvert que dans sa tête et dans ses tripes Poutine était simplement un pur produit du KGB. Un produit inaltérable. L’extrême brutalité et l’extrême mensonge sont dans sa nature. Un remake du Dictateur de Chaplin serait le bienvenu.

Quant au fantasme qui le pousse à agir imprudemment, s’ll fallait lui donner un titre proustien, ce pourrait être À la reconquête d’un passé perdu.

Car la Reconquête de l’empire russe qui s’est écroulé et qui a éclaté en 1991 est à l’évidence le mobile obsessionnel du président Poutine.

Contrairement à ce qui se dit et s’écrit ici ou là, ce n’est pas l’Occident qui l’a repoussé et qui l’a conduit à endosser ce personnage.

Ce qui pousse Poutine au crime et à la faute, c’est le refus de faire son deuil de la puissance passée de la Russie.

Son obsession est la Reconquête. La victoire du passé sur le présent;

Profitant de la désorganisation de l’ordre mondial instauré après la seconde guerre mondiale et de l’impossibilité pour le monde libre de répondre à sa guerre par la guerre, Poutine est parti à la Reconquête méthodique de l’empire russe éclaté et perdu en 1991.

Sa méthode est celle du fait accompli par la force , qui nous rappelle celle de Hitler.

Il lui emprunte également la rhétorique de la communauté de langue qu’Hitler appliqua à propos des Sudètes.

Il agit de nos jours à la façon de l’empire soviétique, par l’envoi des chars comme à Berlin-Est en 1953, à Budapest en 1956 et à Prague en 1968.

À cette époque caractérisée par le partage du monde, l’empire soviétique exerçait impunément sa terreur à condition de la limiter à sa sphère d’influence, qui était reconnue depuis Yalta par l’autre partie de la communauté internationale.

Poutine ne peut pas admettre que le temps de l’empire russe est révolu, et qu’il ne le rétablira pas.

Ignorant la fin de ce partage du monde, il s’attaque aujourd’hui à une nation qui s’est libérée du joug soviétique et qui est devenue souveraines. Il projette d’étendre cette Reconquête de l’empire perdu à d’autres provinces et même à d’autres États.

Il parie sur l’impuissance des démocraties qu’il méprise. Quand il admire ses muscles dans un miroir, il pense n’avoir que des dégénérés flasques et drogués pour adversaires.

C’est ainsi qu’il a pris  le risque de ressouder le monde libre contre lui et de se retrouver isolé, dans un monde mondialisé ou il n’aura d’autre recours que la soumission à la Chine communiste.

Notons d’ailleurs au passage que Poutine pas le seul à croire que l’avenir d’un pays peut résulter de la Reconquête de son passé.

La Reconquête du temps passé, dans ce qu’il avait de pire, n’est heureusement qu’un fantasme. Elle n’est un pari gagnant ni à Moscou ni à Paris.

André Senik

28 Fév 2022


Poutine, son calcul et ses limites

Il est indéniable que la Russie et l’Ukraine ont des liens profonds et très anciens et, qu’au contraire  de ce que martèle Poutine, révisionniste historique tous azimuts, la Russie est née de l’Ukraine (Rus’ de Kiev 862) et non l’inverse. 

Pourquoi, après la chute de l’URSS, n’a-t-on pas réussi à fonder une confédération d’Etats de droit, libres et égaux dont au moins la Russie et l’Ukraine ? 

Esquisse d’explication : Le régime poutinien est né du KGB. A l’inverse de ce qui a été réalisé en Allemagne après l’écrasement du nazisme, il n’y pas eu de « décommunisation » en Russie, pas de « lustration » comme disent les Polonais. Il eut fallu procéder à une désinfection en profondeur et surtout éradiquer le KGB. Rien n’a été fait. Les hommes du KGB sont restés dans l’ombre et quand Eltsine a créé le FSB, ils sont réapparus aux manettes. Finalement ce fut un simple changement d’appellation. Les hommes, les méthodes et les outils sont restés les mêmes.

C’est un peu comme si, après la défaite de l’Allemagne nazie, la Gestapo était restée inviolée, et puis reconstituée sous un autre nom, sous la direction d’un de ses anciens dignitaires et qu’enfin son chef était devenu le nouveau Führer affichant des ambitions du même ordre que l’ancien !

Pierre Druez

27 Fév 2022


« Les quatre guerres de Poutine » de Sergueï Medvedev. Traduit et annoté par Galia Ackerman. Buchet-Chastel 2020, 398 pages, 24 euros.

Sergueï Medvedev est historien spécialiste de la période postsoviétique et cible 4 combats de Poutine : pour l’espace (vital), pour les symboles, pour la sphère de la vie privée et pour la métamorphose du passé.

L’auteur nous offre un panorama jubilatoire et inquiétant, savoureux et répugnant, de la pathologie collective dont est victime la Russie poutinienne, notamment quant à sa (ré)vision de l’Histoire et la place « légitime » de la Russie dans le monde contemporain.

A l’instar de la Chine actuelle, la réécriture de l’histoire y est conçue comme la stratégie clef en vue de gagner << la guerre pour la mémoire>>.

Y compris à l’étranger.

Outre l’occultation des pans les plus effroyables de l’histoire soviétique, la nouvelle magnification de la période stalinienne, le muselage ou l’emprisonnement de maints historiens et chercheurs honnêtes, la peur comme incitation à l’autocensure, il lance les actions désinformatives et les analogies historiques les plus hardies au point que, vues de l’extérieur, certaines peuvent prêter à rire. P. ex. L’absurde fascisation de l’Ukraine, avalée toute crue par une grande majorité de Russes ; une pétition exigeant la restitution de l’Alaska à la Russie par des activistes russes (qui n’a pas recueilli les 100 000 signatures nécessaires pour être examinée par le gouvernement américain) ; ou, pour répondre aux critiques américaines de l’annexion de la Crimée, le rappel par Poutine de l’annexion du Texas par les USA en 1845 !

La désinformation quotidienne répétitive réveille ou instille, nourrit et amplifie, un mode de pensée victimaire et binaire qui conduit à une polarisation mentale de tous les instants : une Russie mythifiée, seule face aux machinations des forces mondiales obscures menées par le grand Satan, les USA. Menace américaine cependant fortement atténuée, voire transformée en soutien temporaire, quand Trump, à la botte de Poutine, et ayant bénéficié de la très efficace ingérence russe, fut élu Président.

Ecrit avec un humour noir et une autodérision typiquement russes.

A déguster avec délice même si on ne partage pas certaines analyses de l’auteur.

Pierre Druez

1 Août 2021


Une histoire révisée

Le magazine Géo-Histoire consacre son numéro de juillet  aux « derniers  secrets de Staline ». Nonobstant que ces « secrets » n’en sont pas vraiment, on est étonné de découvrir des contradictions factuelles d’un article à l’autre, comme sur le bilan de la Grande Famine (5 millions  de morts page 3, six page 23, cinq page 35), et des erreurs chronologiques grossières (Zinoviev et Kamenev fusillés en 1934 ! Kirov assassiné en 1936 !) sans parler des oublis comme la conférence de Téhéran qui précède celle de Ialta et détermine dé les vrais rapports de force en Europe.

Par ailleurs, on peut relever des erreurs gênantes dans la traduction de certains termes : « koulak » ne signifie pas alors « usurier » mais désigne dans la langue politique totalitaire imposé par les Bolcheviks un paysan riche, étant entendu que c’est le parti qui décide qui est riche et qui ne l’est pas. Par ailleurs, le lecteur peut croire que Staline a succédé directement à Lénine (« Staline prit les rênes de l’URSS, en 1924 », p. 33), ce qui est une contre-vérité qui escamote la séquence de la troïka Zinoviev-Kamenev-Staline liguée contre Trotski, séquence qui dure jusque fin 1925 quand Staline, au XIVe Congrès du PCUS, devient secrétaire inamovible dans les faits et par là maître définitif du parti, après avoir été adoubé par Lénine dès 1922. Surtout, la description du pouvoir stalinien fait fi du rôle de Lénine dans l’instauration du régime totalitaire — le fondateur du parti bolchevique ayant mis sur pied les instruments nécessaires qu’utilisera son disciple. Boris Souvarine, qui a eu l’avantage de connaître les deux hommes concluait, en 1964, au terme d’une longue méditation : « On discerne bien des traits du régime stalinien dans l’état des choses soviétiques créé par Lénine. » Il paraît par conséquent inapproprié de faire l’impasse sur l’héritage léniniste, comme c’est le cas ici.

Autre impasse : on affirme (p. 35) que « caché par le régime stalinien, l’Holodomor se déroula en silence ignoré du reste du monde », ce qui est contredit avec la référence (p. 33) aux articles de Gareth Jones — loin d’être le seul journaliste à publier des articles à ce sujet (voir  ceux de Malcolm Muggeridge) – et la multitude d’articles dans la presse française, par exemple, dans Le MatinLe TempsLOrdre d’Émile Buré, sans parler de ceux de la revue universitaire Le Monde slave. C’est bien l’absence de réaction de la part des gouvernements occidentaux face cette parfaite connaissance de la famine qui doit être interrogée, tant cette « absence » semble se perpétuer de nos jours…

Le numéro de Géo-Histoire se conclut sur l’interview du professeur britannique Geoffrey Roberts qui fait l’éloge de Staline chef de guerre. Selon lui, Staline était déjà un remarquable tacticien alors que l’on sait que certaines de ses initiatives pendant la guerre polono-soviétique, compromirent la manœuvre principale. Surtout, la rédaction, semble ignorer l’ouvrage fondamental sur l’invasion nazie en 1941 de Jean Lopez et Laska Otkhmezuri : Barbarossa, 1941. la guerre absolue (2019) où l’on peut lire : « En 1941, ses bévues, ses obsessions, ses slogans sont responsables de plusieurs millions de pertes que ce soit dans les quinze premiers jours de l’opération Barbarossa, mais aussi à Kiev, et lors des innombrables contre-attaques qu’il exige en se souciant de la raison militaire comme d’une guigne. » C’est en plaçant le pays entier sous le double contrôle du NKVD et du parti que Staline conserve, par sa position de dictateur totalitaire, le pouvoir de conduire les opérations, ses erreurs militaires apportant la preuve à rebours de son pouvoir absolu. Lorsque est rappelé les 27 millions de morts soviétiques – chiffre hypnotique –, le plus souvent ne sont nullement analysées les raisons de cet effroyable bilan. Si la Russie se défend « par la profondeur », selon le mot de Jaurès, à l’époque de Staline, elle combat aussi par la masse des soldats mobilisés. De nombreux témoignages montrent combien les généraux soviétiques méprisaient la vie des soldats, lançant des  vagues d’attaques absurdes et non-préparés (voir Les Carnets de Nikolaï Nikouline, 2019). Ainsi les travaux de Geoffrey Roberts accompagnent sans scrupule la ligne stalino-poutinienne de révision de l’histoire.

Jean-Louis Panné

(Crédit photo : File:Vladimir Lenin and Joseph Stalin, 1919.jpg – Wikimedia Commons)

13 Juil 2021


Compte-rendu : DEPORTÉS EN URSS – Récits d’Européens au goulag 1939-19501

Il me semble que le nombre de publications sur le Goulag est en augmentation, ce qui, au moment où Poutine fait tout pour revaloriser Staline, est très positif. Et d’autant plus que les témoins et acteurs survivants du Goulag sont de moins en moins nombreux.

18 récits ont été conservés parmi les 160 recueillis par l’équipe d’Alain Blum et constituent la trame de ce livre, Déportés en URSS. La plupart des témoins étaient des enfants au moment où ils ont été déportés, car les plus âgés ont maintenant disparu. La majorité d’entre eux n’a cependant pas été envoyée dans des camps, mais appartenait à des familles de « déplacés spéciaux », c’est-à-dire assignés à résidence dans des zones inhospitalières d’URSS pour y travailler.

En 1984, Pierre Rigoulot avait publié Des Français au Goulag, basé sur les récits d’un certain nombre de Français mais aussi d’Italiens, de Japonais, d’Espagnols qui, pour diverses raisons, avaient été déportés dans les camps soviétiques. Ce nouvel ouvrage apporte des compléments utiles car il est centré sur les déportés d’Europe centrale et orientale, dont la situation est peu connue en France. Ainsi, apprend-on l’existence de plusieurs grandes vagues de déportation dans ces zones, suite au pacte germano-soviétique du  23 août 1939 et aux annexions soviétiques qui en découlèrent. L’épuration stalinienne entreprise immédiatement visa surtout les élites politiques, économiques et militaires de ces pays.

En Pologne, les Soviétiques organisèrent plusieurs grandes vagues de déportations. La première, en février 1940, visa les « colons militaires », c’est-à-dire les anciens membres de l’armée polonaise à qui avaient été attribuées des terres dans les zones frontalières. La deuxième, en avril de la même année, concerna surtout les membres des classes possédantes et leurs familles. La troisième, en juin, conduisit à la déportation de réfugiés qui avaient fui la Pologne occidentale occupée par les Allemands. 80% étaient juifs, et paradoxalement la déportation au Goulag leur évita l’extermination par les nazis. Une quatrième vague en juin 1941 compléta les trois premières.

Dans les pays baltes, la même épuration fut pratiquée dès l’annexion de juin 1940. Mais l’invasion allemande y mit provisoirement fin.

Même chose en Ukraine occidentale, où la répression frappa surtout les nationalistes et résistants à l’annexion. Mais là encore, la région fut occupée par les nazis dès le 22 juin 1941.

Enfin l’annexion de la Bucovine du Nord et de la Bessarabie par l’URSS, résultat du pacte germano-soviétique, permit aux Soviétiques de déporter une partie de la population, notamment allemande, qui s’étaient installée en Roumanie pendant la domination autrichienne.

De nouvelles déportations furent entreprises par les Soviétiques, dès que ces différents territoires furent libérés de la présence nazie par l’Armée rouge. Ce fut le cas dans les pays baltes à partir de 1943, où furent déportés surtout ceux qui avaient collaboré, de gré ou de force, avec les nazis. Puis il y eut de nouveau des arrestations nombreuses après la guerre, du fait de la résistance des populations à la soviétisation, en particulier à la collectivisation des terres.

La répression reprit aussi en Pologne, en Roumanie et en Ukraine occidentale, où le mouvement de résistance nationaliste à l’occupation soviétique était très actif.

Quant aux autres territoires libérés par l’Armée rouge qui, soit avaient été annexés par Hitler (Tchécoslovaquie, Bulgarie, Yougoslavie), soit avaient fait alliance avec lui (Hongrie, Roumanie), ils furent aussi épurés d’une grande partie de leurs « Allemands ethniques » qui furent envoyés au Goulag.

Enfin, à la fin de la guerre, les Soviétiques pratiquèrent des rafles de jeunes hommes en Allemagne même, où ils réouvrirent d’anciens camps gérés par les nazis au temps du IIIe Reich !

Et lorsqu’ils soviétisèrent les pays européens de l’Est pour les intégrer dans leur bloc, ceux qui étaient considérés comme un obstacle potentiel à cette soviétisation furent à leur tour jetés dans des camps sur place ou déportés en URSS.

Les 18 récits choisis par les auteurs illustrent tous une de ces situations. Le seul qui soit presque réconfortant est celui de deux jeunes Juifs qui « eurent la chance » d’être déportés  – et de survivre – tandis que le reste de leur famille restée en Pologne pour l’un, en Lituanie pour l’autre, était exterminée.

Henry Welch, le petit Polonais, parti avec sa mère, son oncle et sa tante en Pologne orientale, fut arrêté avec sa famille car sa mère avait refusé de prendre la nationalité soviétique. Ils furent envoyés à Arkhangelsk travailler à l’abattage du bois. Mais le cas des Polonais est particulier puisque après l’invasion de l’URSS, sous la pression de ses nouveaux alliés, Staline dut accepter d’amnistier les Polonais présents sur le sol russe. Les Welch furent donc amnistiés en 1941 mais ne réussirent pas à quitter le pays comme 80 000 de leurs compatriotes le firent sous la conduite du général Anders.

Le cas de l’autre petit garçon juif, Iser Sliomovicius, est plus tragique car celui-ci ne réussit pas à quitter la Sibérie pour Kaunas avant 1963. Son plus grand regret est de n’avoir pu faire des études puisque cela était interdit aux enfants de déportés.

Autre cas paradoxal, qui rappelle certains cas français : le départ volontaire ! Bien sûr, pas au Goulag, mais en Union soviétique, patrie de tous les espoirs.

Jan Bohdan vivait en Russie subcarpathique, région tchécoslovaque alors occupée par la Hongrie fasciste. Agé de 18 ans, il partit à l’automne 1939 avec quatre compagnons, non par sympathie communiste, mais parce qu’il fuyait l’occupation hongroise et qu’il voyait l’URSS comme « prospère et antifasciste ». Aussitôt arrêté, il écopa de trois ans de travaux forcés dans un camp. En 1943, les autorités soviétiques lui proposèrent de le libérer à condition qu’il rejoigne les rangs de l’armée tchécoslovaque en formation sur leur sol.

Tous ces récits éclairent les déportations organisées dans les territoires annexés par Staline, et leur déroulement bien connu : le très long voyage dans des conditions inhumaines, l’arrivée dans des zones glaciales ou arides, sans lieux d’accueil pour les familles, puis le travail dans les kolkhozes ou dans la forêt. Ou dans un camp : c’est le cas de Klara Hartmann, une Hongroise de 14 ans, arrêtée durant l’hiver 1944-45, lorsque l’Armée rouge occupa son pays. Accusée d’espionnage, elle fut condamnée à 10 ans de camp et envoyée en Sibérie, puis au Kazakhstan. Dans son récit, elle raconte sa solitude car ne parlant que le hongrois et faisant partie d’un pays qui avait été allié d’Hitler, elle ne pouvait se lier avec les autres déportées qui lui menaient la vie dure, principalement les Russes. Elle raconte aussi ses souffrances car malgré son jeune âge elle dut travailler comme les autres à l’abattage du bois puis à la fabrication de pisé. Elle ne fut libérée qu’à la mort de Staline.

Plusieurs récits concernent des déportés polonais. Leur situation fut rendue compliquée par les aléas des relations entre Staline, les Alliés, et les différents gouvernements polonais provisoires. L’amnistie de 1941 ne permit pas à tous les déportés de rentrer dans leur pays, d’autant plus que les autorités exigeaient qu’ils prissent la nationalité russe.

La persécution des Baltes fut terrible aussi et se prolongea largement après la fin de la guerre. Par exemple, le père de Silva Linarte, qui vivait en Lettonie, fut arrêté en 1941 car il était directeur d’une association catholique. Les autres hommes de la famille, qui possédaient des commerces, furent aussi condamnés à des peines allant de trois à dix ans. Toute la famille fut déportée dans la région de Krasnoiarsk. Silva n’avait que deux ans, et ne se souvient plus du terrible voyage durant lequel sa petite sœur mourut. Son père fut envoyé dans un camp, où il mourut aussi en 1941. Quant à elle, à sa mère et à ses trois sœurs, elles furent envoyées dans un kolkhoze au milieu de la taïga, où elles souffrirent énormément de la faim et du froid. Rentrée en Lettonie en 1946, la famille fut de nouveau déportée en Sibérie lors des purges de 1950. Ce n’est qu’en 1956 que Silva et ce qui restait de sa famille purent rentrer en Lettonie.

Autre exemple de ces déportations qui eurent lieu à la fin de la guerre: celle de Ekaterina Szas, qui appartenait à la communauté allemande installée en Transylvanie, alors terre roumaine. Après la victoire soviétique, ses membres furent accusés d’avoir collaboré avec les nazis et arrêtés. En janvier 1945, Ekaterina et sa famille furent envoyées travailler dans un camp en Ukraine, du côté de Dnipropetrovsk. Elles ne purent rentrer qu’en octobre 1949.

Il y a dans cet ouvrage d’autres récits fort intéressants de ces survivants du Goulag, qui sont maintenant très âgés mais virent leur déportation avec des yeux d’enfants, sans vraiment comprendre le sens de ces départs vers l’Est. Ils montrent aussi l’histoire compliquée et douloureuse de ces régions d’Europe centrales prises en étau entre les persécutions nazies et les persécutions soviétiques.

1 DEPORTÉS EN URSS

Récits d’Européens au goulag 1939-1950

Dirigé par Alain Blum, Maria Craveri et Valérie Niveton

Editions Autrement. Collection Mémoires/Histoire

311 pages, 24€

22 Juin 2021


Entretien avec Galia Ackerman, directrice de rédaction de Desk Russie

H&L Chère Galia, vous venez avec quelques amis de lancer Desk Russie. Pourquoi?

GA Nous avions depuis longtemps le projet d’un site consacré à la politique russe, intérieure et extérieure, à la société russe, à sa culture. Une petite équipe s’est constituée autour de ce projet – le trio porteur comprenant Nicolas Tenzer, Nathalie Nougayrède et moi – sans grands moyens mais avec l’idée que si nous proposions des textes de qualité, nous pourrions sans doute trouver des fonds plus tard. Nous n’avions pas les moyens matériels et humains, pour le moment, de créer un site de poids mais nous pouvions au moins créer une newsletter bimensuelle, dont l’utilité nous semble indéniable à un an des élections présidentielles françaises. Nous nous attendons en effet à une politique russe active en France afin de privilégier les candidats qui prôneront une politique plus amicale de la France envers la Russie, un peu comme cela s’est fait aux Etats-Unis…Nous sommes tous bénévoles, mais bien décidés non seulement à dénoncer la politique de Poutine, mais aussi à favoriser la compréhension de ce qu’est le régime de Poutine et le danger qu’il représente pour les démocraties libérales. Cela manque en Europe. Bref, il s’agit de contenir l’influence du régime russe qui passe par le biais de gens comme Schroeder, Thierry Mariani, François Fillon, Karin Kneissl en Europe, et de faire comprendre sa nature

H&L Et vous avez un écho favorable?

GA Oui, certainement. On frôle déjà le millier d’abonnés! Il faut dire que c’est très simple. Pour s’abonner, il suffit d’aller sur le site desk-russie.eu. C’est gratuit. Les textes que nous publions sont rédigés ou traduits en français, mais nous commencerons très bientôt de publier certains de nos textes en anglais.

H&L Et vous comptez aussi toucher la population russe?

GA Pourquoi pas? Certains sites russes d’opposition ont l’intention de commencer à traduire nos articles. Mais l’essentiel est d’informer le public français. Il s’agit d’éclairer l’opinion publique française et francophone sur ce qui se passe en Russie et sur la politique étrangère russe. Malgré toute la répression, Internet marche encore en Russie et ceux qui veulent être informés, sans se fier à la propagande officielle, ont les moyens de le faire.

H&L Les Russes vivent-ils donc dans un cadre informatif différent de celui des Chinois où tout est fait pour former une nouvelle conception du monde ? La question est importante pour les démocraties libérales : elles n’auraient pas alors à adopter la même attitude envers la Russie, dirigée par un quasi-dictateur qui flatte l’orgueil national de la population russe qu’envers la Chine, soumise à un système de parti unique se référant au seul marxisme-léninisme, certes « à la chinoise »!

GA D’où la possibilité d’enfoncer un coin entre les deux alliés hostiles aux démocraties libérales ? Je vous arrête tout de suite : je pense qu’est trop tard. La Russie de Poutine s’est mise à la remorque de la propagande chinoise. On n’y hésite pas à reprendre par exemple la propagande démente de la Chine sur les Ouighours. Vous savez : non, il n’y a pas de camps mais des écoles de rééducation présentées comme des modèles pédagogiques. Outre le bonheur des Ouighours, on parle en ce moment à la télévision russe du centenaire du PC chinois, de l’avenir radieux que les Chinois peuvent espérer sous l’impulsion du Parti communiste qui parachève l’œuvre positive des empereurs pendant les siècles précédents. La Chine et le Russie se sont mises d’accord pour diffuser mutuellement leurs propagandes. Mais l’accord se réalise en fait à l’avantage de la Chine qui ne passe pas tout ce que les Russes leur demandent, loin de là. Certes le régime russe diffère du régime chinois mais je crois que ses dirigeants regrettent de ne pas avoir suivi la voie chinoise après Tiananmen et d’avoir été tentés par la voie occidentale ; ainsi les élites auraient pu s’enrichir plus sûrement en maintenant le contrôle du Parti. D’ailleurs, les amendements constitutionnels récents adoptés en Russie vont dans ce sens. La Russie n’est pas encore totalitaire, mais elle avance dans ce sens. Elle n’est pas comme la Chine, mais son modèle est chinois. C’est pourquoi, je le répète, il est trop tard pour tenter de rapprocher l’Occident et la Russie. Un « reset » est possible de la part de Biden, encore faudrait-il que la Russie y réponde positivement. Or la Russie est entrée dans une phase de militarisation à outrance. On y fête l’apparition de nouveaux armements, on salue le jour des Gardes-Frontières, celui des services secrets, celui de la police. Ce rapprochement avec le monde communiste chinois, on s’en rendra compte bientôt, j’en suis sûr, avec de nouvelles mesures sociales que le régime de Poutine sera obligé de prendre et la place plus grande qu’il va accorder aux idées et aux partis de gauche.

9 Juin 2021


[Compte-rendu] Sandormokh, Le livre noir d’un lieu de mémoire – par Irina Flige, traduction de Nicolas Werth, Les Belles Lettres, 2021, 21 €

Un petit ouvrage vient de paraître aux Belles Lettres, Sandormokh, à propos d’un charnier découvert en Carélie, datant des années 1937-38. L’auteur est Irina Flige, une personnalité éminente de l’association Memorial, qui a passé une grande partie de sa vie à tenter de retrouver les traces des victimes de la Grande Terreur afin d’honorer leur mémoire. Elle a mené des recherches en particulier sur les camps des îles Solovki, ceux que l’on appelle le laboratoire du Goulag car ils furent les premiers officiellement créés en 1923 pour isoler les opposants ou soi-disant opposants au régime bolchevik. Or, en 1937, un groupe de 1111 détenus en a été évacué, puis a carrément disparu.

C’est en menant une recherche sur ces derniers que les membres de Memorial ont réussi à trouver en 1997 ce charnier de Sandormokh, situé à des centaines de kilomètres de l’archipel. Le livre est la description de cette longue enquête, qui a duré une dizaine d’années.

Sandormokh est devenu depuis un lieu de recueillement, où chaque année se rendent tous ceux qui veulent se souvenir de ces terribles massacres. Par ailleurs, deux « pierres des Solovki », des mégalithes rapportés des îles, ont été installées à St Petersbourg et à Moscou pour rappeler cet épisode de l’histoire soviétique.

Mais ce charnier de Carélie ne regroupait pas que les détenus des îles Solovki. On y a trouvé aussi des ossements de détenus des camps de Belbatlag – regroupant les prisonniers chargés de construire le canal Baltique-Mer Blanche- et ceux d’habitants de Carélie victimes de la répression stalinienne.

Au total, c’est 6 241 victimes qui ont été identifiées à Sandormokh..

Nicolas Werth, qui a écrit la préface de l’ouvrage, rappelle ce que furent ces années de ce que l’Occident appelle la Grande Terreur et les Russes la Iejovschina, du nom de Nikolaï Iejov, alors à la tête du NKVD. En seize mois, d’août 1937 à novembre 1938, 750 000 Soviétiques furent exécutés (et 2 millions envoyés en camp). Et contrairement à ce que l’on a longtemps cru, 7% seulement de ces victimes étaient des cadres du Parti, tous les autres étaient des gens du peuple. Il s’agissait de « purifier » la société de ses « éléments nuisibles ». Toutes ces exécutions devaient avoir lieu sous le sceau du seccret, c’est pourquoi retrouver les lieux de massacre et les fosses communes, disparues avec le temps, était extrêmement difficile.

Irina Flige s’est attelée à cette tâche, avec l’aide en particulier d’Ivan Tchouchkine, député de Carélie appartenant à Memorial, qui réussit à retrouver l’identité de tous les exécutés de la Grande Terreur, puis après sa mort, avec celle de l’historien Iouri Demetriev qui avait repris le flambeau.

Elle a aussi été aidée par les familles des victimes. Dans la plupart des camps, le lien entre le détenu et ses proches était rompu dès son arrestation. Les seuls renseignements obtenus par les familles était : « A été condamné à 10 ans de privation de liberté sans droit de correspondance ». La situation des détenus était différente aux îles Solovki. Les familles gardaient des liens étroits avec eux, parfois même leur rendait visite. Mais brutalement, en 1937 tout s’était arrêté. Les détenus avaient carrément disparu. Ce n’est qu’à la fin des années 80 que les familles obtinrent des renseignements sur leur condamnation et la date de leur exécution. Mais ils n’en obtinrent aucun sur le lieu où ils furent exécutés puis jetés dans une fosse commune. C’était secret d’Etat. Mais c’était justement ces lieux qu’Irina Flige voulait retrouver.

Les recherches ont permis de reconstituer ce qui s’était passé en 1937 aux Solovki. Sur consignes de Iejov, une opération de « désengorgement des prisons » avait été organisée, en 3 étapes, fonctions de quotas fixés puis renouvelés. Trois groupes successifs de victimes ont été identifiés : les détenus du dernier groupe furent liquidés sur place, sans doute au mont de la Hache ; on n’a retrouvé aucune trace des détenus du 2ème groupe, qui furent sans doute transférés sur le continent, mais après on ne sait pas ; c’est sur le premier groupe, le plus important – 1 111 détenus – que se sont concentrées les recherches d’Irina Flige. Ils ont été aussi transférés sur le continent, puis emmenés pour être liquidés mais on ne sait où.

C’est au bout de huit années de recherches qu’elle a trouvé une piste sérieuse. Les cadavres devaient se trouver dans la taïga, sur la route de Medvejegorsk, près du village de Pindouchi. Elle a obtenu l’aide des autorités locales pour quadriller la forêt, jusqu’à ce que Iouri Dmitriev, tournant dans la forêt avec son chien, repère un espace légèrement dénivelé et hurle : « J’ai trouvé ».

Cinq fosses communes furent mises au jour, puis progressivement 236, et le cimetière historico-memoriel de Sandormokh fut inauguré le 27 octobre 1997.

Depuis, c’est un lieu de visite pour la population, pour les écoles, mais Irina Flinge pointe le doigt sur la façon dont le gouvernement russe freine la divulgation des traces de ce passé. Outre qu’à chaque cérémonie, l’Etat n’envoie pas de représentant, on a vu toute une opération de propagande, menée par deux historiens soutenus par la Société d’histoire militaire, afin de faire croire que les corps retrouvés étaient ceux de prisonniers de guerre soviétiques massacrés par les Finlandais lors de l’occupation de la Carélie. On rejouait Katyn ! Mais rien n’apportait de preuves à cette hypothèse, qui visait aussi à dévaluer l’action de Memorial.

Enfin dernier signe de cette résistance de l’Etat à la mise à jour des crimes staliniens: Iouri Dmitriev, un des principaux acteurs de la découverte du site, a été accusé de pédophilie et mis en prison pour 15 ans. C’est selon l’auteur, une totale injustice, ce que réaffirme Nicolas Werth dans sa conclusion.

Ce livre est donc une importante contribution à l’histoire soviétique. Mais peut-on pour autant parler de lieu de mémoire ? Bien qu’elle utilise ce terme dans le titre de l’ouvrage, Irina Flinge est réticente à l’appliquer du fait de cette volonté de Poutine d’occulter le passé. « Aujourd’hui, en Russie, la mémoire de la Terreur d’Etat de l’époque soviétique est absente »…et  « tant qu’il en sera ainsi, Sandormokh ne pourra être un lieu de mémoire dans le plein sens du terme. Sandormokh est le lieu d’un crime de masse resté impuni ».

15 Mar 2021