Kim Jong Eun, un « criminel humanitaire »

Après avoir nié toute atteinte de son pays par l’épidémie de covid, Kim Jong Eun vient d’y reconnaître les premiers cas mais n’envisage pas pour autant d’autre riposte majeure que la mise en quarantaine de tous les habitants.

La plupart d’entre eux, il est vrai, sont habitués à ne pas pouvoir sortir de leur pays sinon clandestinement et à ne se rendre d’un endroit à l’autre, à l’intérieur, qu’avec l’autorisation de la police

Il est donc possible que l’épidémie n’ait effectivement pas touché jusque-là de manière importante ce qu’on appelle « le royaume Ermite ». Les déplacements sont exceptionnels et contrôlés. Les diplomates et les responsables privilégiés du secteur économique qui  entrent et sortent du pays sont peu nombreux et sans doute…vaccinés !

La Corée  du Nord allait cependant plus loin, se disant totalement épargnée par le fléau. Et qui émettait un doute sur cette protection quasi miraculeuse était vilipendé. C’était ne pas tenir compte de l’image que la direction nord-coréenne veut renvoyer d’elle-même : celle d’un État parfait, dirigé par une dynastie de génies politiques. Il était conforme à la légende dorée officielle que la covid ne puisse faire de mal à cet Etat-modèle.

Affirmer que les choses  pouvaient changer aurait été reconnaître que la perfection du régime était discutable. C’était se ranger du côté de l’Ennemi, l’impérialisme américain, acharné à détruire le monde des régimes populaires, comme ceux de Pyongyang, Moscou ou Pékin.

Pire : vouloir aider la population dévoilait une nature malfaisante en essayant de lui faire profiter, au nord du 38 ème parallèle, de l’expérience acquise dans le monde dit occidental, de ses médicaments, de ses vaccins. Mais charbonnier est maître chez lui, comme disait Goebbels, et il ne pouvait  être question de laisser des étrangers choisir les modalités d’une action humanitaire qu’ils proposaient pourtant de mener bénévolement.

Médecins sans Frontières, Médecins du monde et Action contre la faim avaient, il y a plus d’une vingtaine d’années, renoncé à aider la population nord-coréenne, qui manquait déjà à cette époque de soins médicaux et de nourriture, parce que les médecins et infirmiers envoyés par ces associations ne pouvaient pas entrer en contact avec les malades comme ils le souhaitaient.

Devant la gravité de l’épidémie et le nombre de cas et de morts dus à la covid, Kim Jong Eun a renoncé provisoirement au mythe de la Cité idéale sous la conduite éclairée d’un Chef génial. Et le 13 mai dernier, l’agence officielle de presse annonça que Kim Jong Eun, toujours aussi génial, avait repéré et dénoncé un point faible dans le dispositif de prévention  et admis que près de 190 000 malades étaient touchés. Leur nombre, aujourd’hui, aurait décuplé.

Ces estimations sont naturellement à prendre avec des pincettes. Le vrai problème est que l’épidémie, tardivement avouée par les autorités, frappe une population depuis longtemps affaiblie par le manque de nourriture et le sous-équipement médical; une population à laquelle obstinément, les dîtes autorités n’ont pas permis jusqu’ici d’avoir accès à aucun des vaccins et des remèdes que l’étranger honni lui offre.

Le monde entier serait-il impuissant face à une telle tyrannie?

L’ONU et son Organisation Mondiale de la Santé ont dit leur inquiétude et proposé leur aide mais si le silence des autorités de Pyongyang se prolongeait, ne pourraient-elles faire pression sur la Chine communiste pour qu’elle obtienne de sa protégée nord-coréenne de laisser le monde porter secours à son  peuple en danger ?

L’OMS ne devrait-elle pas tenter d’imposer une vaccination générale de la population et, si celle-ci était refusée, dénoncer ce qu’il faudrait bien appeler le « crime humanitaire » de Kim Jong Eun ?

Se résigner à abandonner la population de la Corée du Nord sans rien tenter pour lui venir en aide médicale et sans dénoncer un régime qui s’oppose à l’assistance sanitaire à peuple en danger, ce serait lancer un signal désespérant à tous ceux qui savent que les Nord-Coréens sont les victimes du pire des régimes totalitaires qui existent aujourd’hui là-bas et ailleurs.

 Pierre Rigoulot et André Senik, Comité d’aide à la population nord-coréenne

24 Mai 2022


« Le Parti du Travail de Corée du Nord a 75 ans : pas de quoi pavoiser »

Nous avons reçu du Comité américain pour les droits de l’homme en Corée du Nord, l’article qui suit de son directeur, Greg Scarlatoiu. Ce dernier avait participé, en septembre 2019, au colloque de l’Institut d’histoire sociale sur la Corée du Nord. Scarlatoiu rappelle la primauté du Parti communiste en Corée du Nord et donne des détails précis sur la manière dont il exerce son pouvoir.

Nous reprendrons de temps à autre, en français ou en anglais, un des articles de la remarquable revue de presse que diffuse ce Comité quasi-quotidiennement.

Le 10 octobre 2020, le Parti du Travail de Corée du Nord (PTC) a fêté son 75ème anniversaire, mais les médias et experts du monde entier devraient-ils pour autant célébrer un parti et un régime qui ne cessent de commettre des crimes contre l’humanité ? Bureaucratie stalinienne ossifiée, le PTC survit à la chute du communisme depuis trois décennies. Le PTC de Kim Il-sung exerce un contrôle absolu sur une population coréenne qui n’a connu que des régimes totalitaires pendant plus d’un demi millénaire : 40 ans d’occupation impériale japonaise (1905–1945) précédés par les 500 ans de régime féodal de la dynastie Chosun. Kim est le Parti, et le Parti, c’est Kim, à s’en tenir à l’idéologie monolithique en vigueur en Corée du Nord. C’est par l’endoctrinement, une discipline totale, un contrôle draconien, la surveillance générale, les peines sévères infligées à tous ceux, parents proches et éloignés compris, qui sont soupçonnés de déloyauté, et par une chaîne de commandement et de contrôle qui infiltre tous les niveaux et domaines de la vie en Corée du Nord que survit ce parti. Qui plus est, il a connu par deux fois une transmission héréditaire du pouvoir : du père et fondateur du parti Kim Il-sung à son fils Kim Jong-il en juillet 1994 et de Kim-Jong-il à son fils Kim Jong-Eun en décembre 2011. Malgré les rumeurs qui courent sur sa mauvaise santé, Kim Jong-Eun a le Département de l’Organisation et de l’Orientation (DOO) du Parti comme base de son pouvoir, exactement comme son père avant lui. Cette agence a purgé des centaines d’officiels de haut rang par elle qualifiés de déloyaux envers le Parti. Nombre d’entre eux ont été exécutés à coups de canons anti-aériens. Leurs corps pulvérisés n’ont alors plus été que brouillard rouge. 
Comme l’indique Robert Collins dans son rapport de 2019, cette agence des plus puissantes sert de conseiller à Kim et de filtre entre lui et le reste de la Corée du Nord et du monde extérieur. Le DOO du PTC transmet ses ordres à toute la chaîne de commandement et s’assure de leur exécution au niveau local. Il punit les échecs et récompense la fidélité absolue à l’œuvre dans la juste application des orientations du parti. C’est par lui que le parti décide de tout. De qui vit et de qui meurt, de qui a droit à une promotion et de qui est déchu. Rien ne sépare le parti du Leader Suprême. Ils ne font qu’un.

Actuellement le Parti compte 3.5 millions de membres et 200.000 candidats sur une population totale de 25 millions de Coréens. Il existe deux autres partis, mais seulement sur le papier, et le Parti a le contrôle absolu de tous les aspects de la vie, de la politique, de l’économie et de la société depuis le 10 Octobre, 1945. De temps à autre, les médias internationaux font état de « tensions » entre le parti et l’armée populaire, mais ils se trompent. Il ne saurait y avoir la moindre faille entre eux. Tout individu qui compte en Corée du Nord est d’abord un membre du Parti. L’Armée appartient au Parti, comme toutes les autres institutions telles que l’Assemblée suprême du Peuple, les Assemblées provinciales du Peuple, les agences de la sécurité intérieure qui comptent 270.000 membres et la Ligue des jeunesses socialistes. Programmes de missiles ballistiques nucléaires, Ministère des Affaires étrangères et corps diplomatique, rien n’y fait exception. Les donju, ou entrepreneurs nouveau riche du pays doivent se soumettre à Kim et au Parti. Dans un pays ou de par la loi, il n’existe pas de propriété privée et où le code pénal interdit toute activité d’entreprise, c’est la protection du parti qui garantit les réussites entrepreneuriales. L’antique contrat social tacite était : « Sois totalement loyal au parti et au chef et tu recevras tout ce dont tu as besoin par l’intermédiaire du Système de Distribution publique.” Cette distribution dépend du travail que l’on a, ce travail dépendant lui-même de la classe socio-politique songbun à laquelle on appartient au vu de sa loyauté envers le régime. Après la grande famine des années 1990 et l’effondrement de ce SDP, le contrat social tacite est devenu « Sois totalement loyal au parti et au chef et nous t’accorderons la possibilité limitée de prendre soin de toi et de ta famille.”

En Corée du Nord, les acteurs du marché ne sont ni révisionnistes ni révolutionnaires. Pour survivre, ils doivent toujours prouver leur loyauté inébranlable au Parti. Lors du défilé militaires du 10 octobre place Kim Il-sung, les médias et les experts ont concentré leur attention sur la version apparemment améliorée du missible balistique Hwasong-15 et du tracteur à 11 essieux qui le portait et sur d’autres améliorations du matériel militaire nord coréen. Tout cela de la plus haute importance. Mais un détail a été oublié : à l’arrière, un slogan déclarait : « Dang-ui Gundae » : « Armée du Parti »

Il ne faut jamais oublier le rôle écrasant du PTC depuis 75 ans. Diplomates, négociateurs, experts militaires et défenseurs des droits de l’homme, tous doivent toujours se rappeler que le Leader Suprême et le Parti ne font qu’un. Tel est le seul et unique décisionnaire en Corée du Nord. Le reste n’est que façade. Le PTC est responsable des quasi 5 millions de morts de la Guerre de Corée, des 3 millions de morts de la grande famine des années 1990 et des centaines de milliers de nord coréens enfermés dans les camps de concentration. En ce 75ème anniversaire du Parti du travail Coréen, il n’y avait vraiment rien à célébrer.

Deuil, chagrin et rage de voir tant de millions de vies humaines perdues, tel est le bilan de ce parti.

Greg Scarlatoiu, Directeur du Comité pour les droits de l’Homme en Corée du Nord

NB : si le blog Histoire & Liberté était responsable de la décision de publier les textes qu’on pouvait y lire, cela ne signifiait pas pour autant l’approbation de la totalité des thèse qui était défendue. Le blog H & L est d’abord un moyen de dialogue et d’approfondissement.

4 Déc 2020