Quelles leçons tirer des élections en Espagne ?

Les élections de la Communauté Autonome de Madrid, le 4 mai, ont connu une participation historique. Invités à voter un jour de travail, plus de 76% d’électeurs madrilènes se sont déplacés pour donner la victoire à Isabel Diaz Ayuso ; avec 45% des votes, elle fait mieux que les trois formations de gauche réunies : 16,85% pour le PSOE (Parti socialiste espagnol) ; 17% Mas Madrid (formation d’extrême gauche, séparée de Podemos) ;7% Podemos (dirigé par Pablo Iglesias). Le parti de centre droit, Ciudadanos n’ayant recueilli que 5% des voix disparaît de la Communauté de Madrid. Le parti Vox, considéré comme d’extrême droite par la gauche et certains médias espagnols, obtient 13% des votes, gagne un siège supplémentaire et sera une force d’appoint pour Isabel Diaz Ayuso.

Pablo Iglesias qui avait quitté le gouvernement socialiste de Pedro Sanchez pour s’investir dans la campagne électorale de Madrid a décidé de quitter la politique – le parti Podemos et la politique institutionnelle, a-t-il précisé. Les Madrilènes ont sanctionné ses erreurs, qu’il n’a pas reconnues. Il avait fait de la campagne électorale une lutte contre le « fascisme » en polarisant le débat entre « eux et nous ». Mais le grand perdant est peut-être Pedro Sanchez qui avait déclaré que les élections pour la Communauté Autonome de Madrid constituaient un test pour le pays. Pour la première fois, le score du PSOE est inférieur à une autre formation de gauche. La débâcle du PSOE compromet le futur immédiat de Pedro Sanchez et son parti pourrait connaître une révolte interne.

Les Madrilènes ont préféré faire confiance à Isabel Diaz Ayuso, maire de Madrid et présidente de la Communauté Autonome grâce a son bilan positif pour Madrid. Sa gestion de la pandémie a démontré sa capacité à maintenir un équilibre entre la protection de la santé et l’économie. Elle a fait construire rapidement un hôpital de 1.000 lits pour les malades du Covid. Depuis le premier confinement instauré par le gouvernement de Pedro Sanchez, les bars, restaurants, musées, théâtres et salles de concerts n’ont pas été fermés.

Depuis octobre 2020, la capitale espagnole est la seule Communauté autonome espagnole, avec l’Andalousie, à avoir créé de l’emploi.

La gestion budgétaire a été maîtrisée : elle est la région qui a le moins augmenté sa dette publique et elle se situe à la troisième place des communautés autonomes les moins endettées.

Enfin, elle a réussi à diminuer la pression fiscale à Madrid en supprimant l’impôt sur les successions en 2006, l’impôt sur le patrimoine en 2008 et en baissant la part des impôts sur le revenu qui revient à la Communauté de Madrid, de 2007 à 2018.

Jacques Carbou (16 mai 2021)

(Crédit photo : Madrid, parlement | Maarten Sneep | Flickr)

18 Mai 2021


[DEBAT] Dans le choc des civilisations, l’Europe doit affirmer la sienne, celle du monde libre

J’ai écouté récemment sur CNews une discussion entre Laurent Joffrin et Charlotte d’Ornellas, une brillante journaliste de Valeurs actuelles.   

Celle-ci reprochait à l’Europe de ne pas se défendre en tant que civilisation, face à la Turquie d’Erdogan et à la Russie de Poutine, en tout en ajoutant l’idée, c’est moi qui résume, qu’une l’Europe-puissance n’était pas concevable étant donné les différences d’intérêts et de politiques extérieures entre les États qui la composent.

Le point de vue sous-jacent à cette critique m’a semblé être proche du point de vue nationaliste martelé par d’Eric Zemmour: il faut défendre notre civilisation nationale qui est française et chrétienne.

Ces deux-là reprennent à leur compte l’idée de Huntington sur le choc des civilisations, mais estiment que la France doit mener ce combat mondial seule et souveraine.

Malheureusement, Laurent Joffrin m’a semblé mal à l’aise sur ce terrain.

Il n’a pas riposté à ce point de vue national-souverainiste en assumant la raison d’être et la nécessité historique de l’Europe qu’est son appartenance au camp et à la civilisation de la liberté, de l’État de droit et des Lumières, qui sont des valeurs universalistes.

Or ce désaccord risque d’être au centre des prochaines élections présidentielles.

Notre adversaire je crois, ce sera la tentation du Brexit et celle de l’illibéralisme de Orban.

Il me semble que nous devrions argumenter notre différend avec Valeurs actuelles et Zemmour en insistant sur le fait qu’ils ne définissent pas notre civilisation européenne comme nous, disons en tant qu’appartenant au monde libre.
Leur discours civilisationnel est nationaliste, et c’est tout, tandis que nous souhaitons que l’Europe développe une politique de Puissance et une politique de civilisation face aux autres blocs civilisationnels.
Nos nationaux rétrécissent notre civilisation à ses origines chrétiennes  et ne se battent sur le terrain proprement civilisationnel que pour sauver la culture spécifique de la fille aînée de l’Église catholique.

C’est pourquoi face aux autres blocs ils raisonnent seulement en termes de Realpolitik.
C’était déjà au fond le point de vue strictement national de De Gaulle, qui n’a jamais parlé de combattre idéologiquement ni le communisme ni même vraiment le nazisme.

Sans l’Europe-puissance continentale et civilisation occidentale, la civilisation du monde libre serait menacée.

André Senik


Merci pour ce texte. Comment l’Europe basée principalement sur des principes économiques et dénuée de discours idéologique pourrait elle s’ériger en puissance globale. Les valeurs qu’elle est censée (censée…) représenter sont a peine présentes « en arrière-plan », de façon supposée, mais pas de façon explicite : chrétienté, droits de l’Homme ne sont pas défendues par des forces européennes concrètes, prêtes à en découdre au cas où… Alors que ces forces militaires sont bien visibles dans tous les autres blocs.L’Europe vit dans l’idée que ses valeurs implicites seront forcément respectées. D’où l’épisode du « sofa » qui montre -si besoin- le peu de cas du dirigeant turc pour les « idées et valeurs européennes ». Il n’en irait pas très différemment à l’Est et en Extrême-Orient. L’impuissance et les bras ballants de la Présidente de la Commission et la grossièreté crasse du Président du Conseil sont extrêmement parlants et significatifs à cet égard. Faut il passer par des termes très « intellectuels » pour le démontrer.
Rappel : « Le Vatican, combien de chars ? » Inutile de convoquer Kant, ni Descartes ou Montesquieu….Soyons réalistes, simplement.

Didier Devred


Réponse à Didier Devred


Les carences actuelles de l’Europe sont indéniables comme vous le soulignez  mais ceux qui en tirent la conclusion souverainiste que la France doit s’émanciper de l’Europe pour mieux défendre la civilisation française dans ses fondements chrétiens, ceux-là ne peuvent pas prétendre peser dans le choc mondial des civilisations.
Sur ce plan, l’Europe est indispensable. Elle a des alliés dans le bloc civilisationnel du monde libre, et c’est ce bloc  qu’il faut consolider sur tous les plans.
Je crois que ce point sera au centre du débat des prochaines présidentielles.

André


Pourquoi adopter un ton polémique et ridiculiser l’Union européenne pour la faiblesse de ses moyens militaires et son absence de politique extérieure précise ? On peut répondre à cela qu’une défense européenne est souhaitable mais que la situation est complexe : l’OTAN protège évidemment l’Europe occidentale et la mise sur pied d’une défense proprement européenne ne parait pas, à tort ou à raison, la priorité des priorités pour la plupart des Etats européens qui savent qu’ils bénéficient du parapluie américain.

Quant à la politique étrangère, en effet il serait bon qu’elle soit plus claire, plus précise et plus crédible, mais il ne faut pas dire qu’elle n’existe pas. Il y a de la part de l’Union Européenne une condamnation de tout Etat qui ne respecte pas les droits de l’homme et la démocratie et qui ne respecte pas les traités internationaux. Pour Poutine comme pour Xi, l’Union européenne a une politique étrangère et elle est détestable. Elle ose juger sévèrement la tentative d’empoisonnement d’un opposant en Russie ou la mise au pas brutale de minorités comme les Ouighours ou les Tibétains en Chine.

Mais revenons à la critique par André de la définition étroitement nationaliste de la France par Eric Zemour. La thèse de ce dernier est que la France se constitue sur un socle catholique après l’effondrement de l’empire romain. Le reste viendra simplement s’ajouter à cette essence sans la modifier, sans la faire évoluer. Et pourquoi figer pour les siècles des siècles la culture et l’identité françaises? On ne sait. Les progrès de l’esprit critique, de Montaigne à Voltaire, l’universalité affirmée au XVIII e siècle des droits de l’homme, ont contribué à faire évoluer cette identité française qui se définit aussi maintenant par ce qui n’est pas seulement elle : des valeurs, qui surmontent et dépassent ses réalités ethniques ou religieuses, et structurent une civilisation commune à une grande partie de l’Europe – avec ses différences, ses limites géographiques imprécises, ses reniements tragiques.

La France, c’est cela aussi : une composante de la civilisation européenne. Renforcer les liens entre les Etats et les régions où s’épanouit cette civilisation, travailler à donner à celle-ci plus de moyens de se défendre, bien définir ce qui peut lui nuire et la renforcer, autant de tâches très utiles ! Et guère risibles, même si deux représentants de l’Union européenne n’ont pas osé réagir à une insolence du Grand Turc!

Pierre Rigoulot

12 Avr 2021


L’Espagne Rouge, scènes de la Guerre civile 1936-1937, de Ksawery Pruszynski – par Pierre Druez

Immersion dans la guerre civile espagnole côté républicain, en 1936-1937, surtout en Catalogne, avant qu’Orwell n’écrive son hommage à la Catalogne. L’âme espagnole à la lumière de l’âme polonaise. Deux ans avant que la Pologne ne soit agressée conjointement par l’Allemagne nazie et l’URSS, puis frappée de dévastations successives pires que celles à laquelle l’auteur assiste en Espagne. Ce sont les Espagnols qui se sont entre-déchirés mais sans le ferment empoisonné venu de l’Est, la tragédie n’aurait jamais atteint cette ampleur.

Récit épique empreint d’une humanité poignante et d’une érudition rare par un journaliste polonais hors normes dont la biographie mériterait plus qu’amplement d’être écrite.

Sur un sujet depuis lors rabâché et inlassablement simplifié et instrumentalisé, surtout par la gauche.

Ici, fi des simplismes, du manichéisme, de la mythification de la République, de la diabolisation de Franco ou du renvoi des deux camps sur le même plan, confort des paresseux, des ignares ou des indifférents.  Non: les crimes et exactions ne furent pas du même ordre dans les deux camps. La république versait dans le totalitarisme stalinien et massacrait à tour de bras y compris dans ses propres rangs. On a le vertige devant ces assassinats en série, ces exécutions sommaires, ces holocaustes gratuits, ces procès-bidons à l’instar de tous les régimes communistes.

Les Soviétiques, qui avaient « mis en sécurité » l’or de la banque d’Espagne chez eux, ne fournissaient pourtant que du matériel vétuste, les militaires et les journalistes russes ne se mêlaient pas aux autres, le NKVD et les représentants du Comintern ne chômaient pas dans l’épuration interne. Cible principale des services soviétiques, à l’instar des premières victimes de la psychopathie léniniste en Russie : les gens de gauche, surtout d’extrême, d’abord les marxistes non inféodés à l’URSS, le POUP, les trotskystes, puis les anarchistes. L’auteur lui-même n’échappa que de justesse à un « entretien » avec les Russes. Entretien souvent synonyme d’une balle dans la nuque. Ce qui n’empêcha pas la plupart des plus fidèles agents du Comintern et du Parti inféodé au PCUS de se faire exécuter en URSS où ils furent rappelés ou bien se sont réfugiés après la victoire des franquistes.

Sens du détail minutieux des observations et sens psychologique profond, empathie de Pruszinki envers des combattants, des gens rencontrés ou interviewés sur le front et ailleurs. Et remarquable insertion dans le contexte historique, culturel, politique, intellectuel, économique et social global grâce à l’exceptionnelle culture de l’auteur.

On trempe aussi littéralement dans le sang et la sueur de la guerre. On la voit, on l’entend, on respire ses relents. On souffre avec les victimes. On est interloqué par l’indifférence des assassins des deux camps. On s’angoisse avec les familles décimées et prises entre les feux, parfois déchirées en leur sein entre les deux camps, parfois victimes résignées d’une réputation de « fascistes » comme cette femme soumise et terrifiée qui a assisté à l’assassinat de ses deux fils, en présence des petits frères et sœurs, aux regards désormais, à tout jamais, vides.

Le reporter fait battre nos cœurs surtout du côté des anonymes, le troisième côté, non engagé, celui des gens ordinaires et aussi celui des humanistes de gauche et/ou libéraux qui portent le regard le plus lucide sur le désastre en cours (Cf. le chapitre sur les « Conversation avec le docteur Marañon »).

On se frotte à l’essence de l’Espagne, de sa mentalité, de sa cruauté aussi, en ce qu’elle peut avoir de répulsif pour les cœurs sensibles. La bête humaine, les haineux, les sadiques et les pervers, eux, dans ce contexte, comme n’importe où ailleurs et en n’importe quelle époque, se déchaînent dès qu’ils disposent d’un pouvoir sans frein.

Les spécificités de la Catalogne et du Pays basque libre (Cf. un autre chapitre÷« La verte Euskadi ») sont bien décrites. Par exemple, le Pays basque échappe aux exactions extrêmes qui sont le lot de Madrid et de la Catalogne « libre », comme les massacres des prêtres, des religieuses et même des étudiants catholiques, le pillage et l’incendie systématique des églises, monastères et couvents, et même des maisons bourgeoises. Et pourtant il y avait aussi des curés du côté des Rouges !

Et que croyaient combattre et défendre les 5000 volontaires américains des rangs républicains ? Rien n’est simple dans cette guerre civile. Ni dans ses causes.

A des années-lumière des récits des imposteurs comme Malraux ou des récupérateurs de tout acabit, artistes, politiques, idéologues et bien-pensants. De Picasso à Hemingway en passant par la plupart des professeurs d’histoire.

Pierre Druez

PS L’ouvrage bénéficie d’une introduction et d’un ensemble de notes remarquables.

L’Espagne rouge, scènes de la Guerre civile 1936-1937, de Ksawery Pruszynski, éd. Buchet-Chastel, préface et annotations de Brigitte Gautier, 492p. 27 euros

28 Déc 2020