Vente de livres neufs et d’occasion


à l’Institut d’études slaves,


9 rue Michelet 75006-Paris


AU PROFIT DE L’ UKRAINE


les 5, 6 et 7 avril

4 Avr 2022


L’ « autre Europe », c’est notre Europe     

Pour nous, amis d’Histoire & Liberté, issus de l’Institut d’histoire sociale fondé par Boris Souvarine (né à Kiev en 1895) et présidé par Emmanuel Le Roy Ladurie après Jean-François Revel, pour nous qui nous définissons par notre hostilité aux divers totalitarismes – communisme, nazisme et islamisme politique -, par notre attachement à la démocratie libérale et à l’État de droit, l’agression de la Russie de Poutine contre l’Ukraine est un acte de banditisme qui viole les règles du droit international et porte atteinte à la sécurité de l’ordre mondial.   

L’Ukraine est européenne…et l’Europe est démocratique

Derrière les prétextes confus que s’est donné le dictateur russe (unité ethnique, linguistique voire religieuse russo-ukrainienne, menaces de l’Otan, « nazisme » du gouvernement de Kiev, poids de la drogue), se cache, bien au-delà, un projet impérialiste qui passe par la reconquête d’une « grandeur » et d’une influence perdue, mais aussi de territoires et d’États qui se sont dégagés, à la faveur de la chute du communisme au début des années 1990, de ce que Poutine considère comme sa légitime arrière-cour, pour rejoindre un des bastions du monde libre : l’Union  Européenne. De Tallin à Bucarest et de Kiev à Prague, les peuples de ce qu’on nommait alors l’ « autre Europe » rappelaient que les Baltes, les Tchèques ou les Ukrainiens étaient des Européens autant que les Français, les Irlandais ou les Finlandais. La chape de plomb soviétique qui les a recouverts pendant plus de 40 ans – après la chape de plomb nazie (voire en même temps qu’elle, entre 1939 et 1941)  nous l’avait  trop fait oublier…

Cette Europe s’est justement constituée et développée avec des institutions et des valeurs totalement opposées aux totalitarismes communiste et nazi. L’aide à l’Ukraine relève donc de l’assistance que l’on doit à un peuple de notre Europe, agressé.

Le projet de Poutine`

La simple réaffirmation aujourd’hui de l’identité démocratique libérale et européenne de l’Ukraine est bien sûr mal accueillie par les États alliés de la Russie et parfois eux-mêmes totalitaires, comme la Chine. Certains de ces Etats, par haine de la démocratie libérale, par rancoeur, par intérêt économique, par soumission financière, refusent de désapprouver le projet poutinien, projet impérial d’un pouvoir autoritaire, voire totalitaire (le syncrétisme actuel en cours au Kremlin, à la fois passéiste et communiste, en tout cas antidémocratique, reste à définir mais est d’ores et déjà condamnable par ses effets en Russie, en Europe, en Syrie et jusqu’en Afrique).

Comme l’islamisme politique et la Chine aujourd’hui, comme le communisme et le nazisme hier, Vladimir Poutine refuse l’existence d’une société pluraliste, de son mode de vie et de sa culture, jugés dégénérés. La détruire ou la réduire à l’impuissance lui semble la meilleure riposte aux risques bien réels de propagation des aspirations démocratiques dans son propre espace.

Cette guerre contre l’Ukraine, entreprise à ses risques et périls par Poutine, n’est pas une simple querelle d’ordre historique et linguistique entre Slaves qui nous serait étrangère. C’est un épisode de la lutte globale menée contre l’ordre mondial prévalant depuis la chute du nazisme, et dans lequel le monde libre occupe une place légitime, sous la protection de l’Otan, une organisation  défensive née au lendemain du blocus de Berlin par Staline et injustement décriée : il faut rappeler qu’elle a protégé l’Europe occidentale  des ambitions expansionnistes de l’URSS et notamment lors de « la crise des euromissiles » dans laquelle, après 1977, Brejnev entendait pointer ses missiles sur elle.

Poutinolâtres et poutinophiles

Que certains gaullistes voient dans la guerre de Poutine contre l’Ukraine une nouvelle preuve du caractère nuisible  de l’opposition entre les États-Unis et la Russie et en concluent à la nécessité pour la France d’adopter une position « équilibrée », à mi-chemin entre les deux grandes puissances, n’est pas pour nous surprendre.

Les poutinolâtres à la Zemmour, et les poutinophiles à la Marine Le Pen et à la Mélenchon ne nous surprennent pas non plus. Seule la peur de perdre des voix lors de l’élection présidentielle les empêche d’ailleurs d’apporter plus ouvertement leur soutien au Grand Chef d’Etat si « respectable » d’une Russie que l’Occident aurait trop longtemps « humiliée » et repoussée.

Il est plus attristant de constater ce refus de soutenir activement l’Ukraine dans certains milieux qui dénonçaient jadis plus librement les diverses tyrannies : la tarte à la crème de l’émotion qui « trouble le jugement » , sinon « l’aveugle », fait florès  – comme si l’indignation morale n’était pas de mise devant le malheur unilatéralement provoqué par une puissance hostile à la démocratie !

Faire front

Cet épisode difficile dans la vie du Monde libre a mis en évidence l’incurie de l’ONU, désormais incapable de faire respecter les règles du droit international du fait du veto dont usent et abusent les deux grandes puissances hostiles au respect de ces règles et ennemies déclarées du système démocratique et libéral : la Russie et la République populaire de Chine.

L’Otan, quant à elle, joue un rôle positif d’outil de défense militaire d’une partie des démocraties mais elle est géographiquement marquée par le seul Atlantique nord, comme son nom l’indique, même si elle a joué un rôle déterminant dans l’échec du projet rouge-brun du dictateur Milosevic dans les années 1990. Devant la menace mondiale exercée par les deux anciennes grandes puissances communistes et clairement explicitée dans le communiqué commun sino-russe du 4 février dernier, s’imposent le maintien et le renforcement de l’OTAN mais aussi la constitution progressive d’une puissance politique et militaire autonome capable de faire front par elle-même à ses différents adversaires afin de sauvegarder ses valeurs de liberté et de défendre le Droit à l’échelle mondiale.

Rendons hommage à tous les malheureux civils assassinés ou écrasés sous les bombes et les missiles russes. Et aidons les Ukrainiens et leur magnifique président, Volodymyr Zelensky : il  combat pour leur  liberté et pour la nôtre. 

Les amis d’Histoire & Liberté

4 Avr 2022


Chers amis,

Une vingtaine de personnes ont participé, à l’invitation des Amis d’Histoire & Liberté à la réunion du 9 mars dont, évidemment, l’ordre du jour avait été bouleversé depuis l’invasion de l’Ukraine. Lors de la dernière réunion, du 25 février, nous imaginions pouvoir parler posément de la Chine. Cela n’a pas été le cas, même s’il en fut question, la Chine étant une donnée à prendre en considération, notamment quand on réfléchit aux dommages des sanctions occidentales sur l’économie et les finances russes. la Chine ouvrira-t-elle – ou non –  une porte de sortie à l’économie russe affaiblie par les sanctions?

Plusieurs thèmes de discussions ont été abordés  et doivent être repris en vue d’une publication sous des formes à déterminer :

-les motivations de  Poutine,

-les effets de son invasion

-les enjeux qu’implique l’invasion poutinienne de l’Ukraine et la résistance qui lui est opposée.

1- Les motivations de Poutine

Il y a les motivations affirmées par Poutine lui-même : la nécessité de lutter contre les « drogués nazis » qui règnent à Kiev. Derrière ces absurdités, deux sous-thèmes :

– le fait qu’il s’agisse de préserver l’unité des Ukrainiens et des Russes, au fond un même peuple, que seul l’appel des sirènes occidentales divise et pousse à diviser.

– les Russophones du Donbas et de Lugansk ou de Crimée ayant été mis à l’abri des « séparatistes » de Kiev et des décadents ouest-européens continuant de tisser des liens avec le reste de l’Ukraine, le « travail » doit être poursuivi et l’entreprise séparatiste  du gouvernement Zelenski mise hors d’état de nuire.

Au fond de cette politique et de cette guerre poutiniennes, il y a donc l’idée que L’Ukraine séparée n’a pas d’existence légitime et que son séparatisme est le fruit des illusions créées par l’Union européenne et par ses ambitions.

Une question grave doit ici être posée : Poutine veut-il « récupérer » l’Ukraine ou porter le fer jusqu’au sein de l’Union européenne?

La question se pose d’autant plus qu’un texte décrivant les objectifs finaux de la Russie a été accidentellement mis en ligne le 26 février dernier par l’agence russe Ria Novosti, agence de presse russe d’État. Ce texte qui a été sauvegardé aux Etats-Unis puis traduit par la Fondation pour l’innovation politique, avant qu’il soit retiré, en dit long sur les intentions de Vladimir Poutine.

On y comprend que si son but a été d’emblée d’envahir l’ensemble de l’Ukraine pour récupérer un territoire considéré comme perdu depuis 1991, il s’agit au-delà pour lui de redéfinir l’espace mondial en récupérant les territoires perdus au moment de l’effondrement du bloc soviétique et de « revenir aux anciennes frontières qui allaient anciennement jusqu’au mur de Berlin. »

Avec l’entreprise guerrière de Poutine, nous assistons ainsi  à « la construction véritable d’un nouvel ordre mondial dans la perspective de la russification totale de l’Ukraine et de la Biélorussie. » L’unification de l’Europe de l’est et de l’Europe de l’ouest, ajoute le texte, n’a été rendue possible que par celle de l’Allemagne.  Autant dire que la partie est de l’Allemagne aurait pu et dû être conservée par les Soviétiques !

Quoiqu’il en soit, et comme souvent avec Poutine, une double lecture est possible selon qu’on retient sa dimension autoritaire voire fasciste, d’une part, ou sa dimension communiste d’autre part.

Dans le premier registre, la Russie cherche à réaffirmer sa position dominante sur les populations russophones, voire slaves. Dans le second registre, il s’agit de récupérer (au moins) une partie de ce que l’URSS  a perdu en territoires et en population.- lors de son effondrement de 1991, une immense catastrophe, comme Poutine  l’a toujours dit.

Ce n’est pas de folie qu’il s’agit – en tout cas pas de folie plus grande que celle de Brejnev, de Khrouchtchev, de Staline ou de Lénine. Les dirigeants soviétiques et même les dirigeants russes antérieurs à l’URSS ont une vision de leur pays quelque peu mégalomaniaque.                                        

Il y a un peu moins de 200 ans, en 1831, le Tzar réprimait dans le sang le mouvement national polonais et provoquait en France un flot de réfugiés. Pour la Russie puis l’URSS les Slaves doivent être unis sous la tutelle russe – sur ce point, le rapprochement avec Hitler, protecteur des Allemands d’Europe centrale et particulièrement des Suèdes, est parfaitement légitime. Mais le texte porté à notre connaissance par la Fondation pour l’innovation politique évoqué plus haut va même plus loin puisqu’il diagnostique la fin de la puissance occidentale à qui il s’agit au fond de donner le coup de grâce. La fin du monde occidental, dont la faiblesse se manifeste par son incapacité à faire la guerre, est à l’ordre du jour, voilà de quoi réjouir un communiste qui y verra facilement une transposition du Grand Soir et de la défaite du capitalisme.

Cette réflexion sur les motivations de Poutine doit être poursuivie., notamment avec la lecture de l’ouvrage de Michel Elchaninoff, Dans la tête de Poutine (Solin-Actes sud 2015). Approfondir en particulier la dimension communiste des ambitions poutiniennes tout en sachant qu’elle n’est pas la seule devrait motiver notre groupe étant donné son expérience d’étude de l’idéologie et de la pratique communistes. La dimension religieuse est intéressante aussi comme le montre le portrait du patriarche Kirill en oligarque et idéologue, par F. Thom dans le N°154 de la revue Commentaire.

2- Les effets de l’invasion

Ceux-ci sont dramatiques :

-2 millions de réfugiés auraient déjà fui l’Ukraine, 20 000 morts et blessés, civils et militaires, partagés dans les deux camps constituent une estimation qui n’est pas dénuée de fondement.

-Menaces sur l’avenir : des prix qui vont grimper et pas seulement en France. On se demande déjà si l’Egypte et l’Algérie pourront  nourrir leur population…

Mais des effets beaucoup plus positifs sont apparus. D’abord la résistance inattendue des Ukrainiens, leur patriotisme et leur courage. On voit bien qu’après 30 ans d’indépendance, une conscience nationale ukrainienne  s’est formée.

Cette résistance inattendue, on la retrouve aussi dans l’ensemble de l’Europe démocratique qui a compris la menace que faisait peser sur elle un Etat russe si peu respectueux du droit international.

La crise ukrainienne est même l’occasion d’une petite révolution : l’Allemagne sort de 75 ans de pénitence et investit massivement dans les achats d’armement.

Cette unité européenne plus grande est aussi une plus grande unité nationale en France même, où les poutinolâtres, pour reprendre le terme de Franc Tireur dans con numéro du 2 mars, sont largement mis en cause.

Marine Le Pen et Eric Zemmour paient fort cher leur présentation de l’action de Poutine comme une réponse légitime à des menaces venues de l’OTAN ou inspirées par le « mauvais exemple » du Kosovo; arraché à la Serbie comme l’ont été le Donbas et Lugansk à l’Ukraine.

Cet aspect de notre travail à venir est important puisqu’il s’agit de critiquer les intellectuels, les hommes politiques, les journalistes qui soutiennent Poutine ou lui trouvent diverses excuses. On conseillera ici la lecture des Réseaux du Kremlin en France de Cécile Vaissié  ( Les Petits Matins 2016).

Que faire d’autre ? Qu’est-ce que notre petit groupe peut faire? L’action humanitaire est prise en main par de nombreuses associations; le gouvernement lui-même pousse à l’accueil de réfugiés ; les préfets insistent auprès des municipalités; des vivres, des vêtements, des médicaments sont envoyés en Pologne en Ukraine et ailleurs. De ce point de vue, on a l’impression de revivre un peu la période d’aide à Solidarnosc fin des années 70, début des années 80.

Peut-on aider les opposants russes à la guerre? Les premier renseignements donnés par ceux connaissent bien la Russie étaient peu encourageants :les anti-guerres se cachent et l’aide peut difficilement leur parvenir. Mais l’expérience très positive d’un ami de Bruxelles qui adresse des textes d’information sur la réalité du front ou sur les ambitions de Poutine doit être retenue.

S’il existe des poutinolâtres en Europe occidentale, il y a aussi des poutinophobes en Russie. Il faut les aider en leur adressant par le net des textes sur la réalité ukrainienne. Nous pouvons passer pour cela par des  amis sûrs.

Les enjeux

-Il y a des enjeux immédiats : gagner cette guerre paraît impossible. Mais la prolonger, mener une guérilla active peut mettre Poutine en difficulté, notamment dans les rangs de l’armée. Les étonnantes difficultés logistiques de l’armée russe, le courage des combattants ukrainiens, l’aide occidentale discrète qui leur est apportée, rendent plausible ce qui semblait tout à fait impossible au début de la guerre : un échec militaire (et  je n’ai pas dit une défaite) russe.

– Il y a des enjeux intermédiaires. On se rend compte que la démocratie a besoin d’un minimum d’indépendance énergétique faute de quoi elle sera à la merci de ses adversaires. A moyen terme, tiendrons nous sans gaz russe? Sans blé ukrainien?

Le rôle de la Chine est ici important : Les sanctions européennes seront-elles efficaces ou Poutine peut-il compter sur l’aide chinoise, en tout cas sur une collaboration chinoise? L‘attitude  de la Chine a été prudente jusqu’ici, et ambigüe . Elle n’a pas parlé d’invasion russe mais elle ne s’est pas rangée non plus aux côté de l’Érythrée, de la Corée du Nord et de la Syrie. Son intérêt est-il de jouer le rôle de parrain, du Maître des horloges à venir ou  de soutenir la Russie dont les objectifs hostiles à l’Union européenne sont complémentaires des buts de Xi Jinping de combattre l’idéologie démocratique libérale, comme cela a été fortement rappelé dans le communiqué commun en date du 4 février 2022.

L’enjeu, ici, est la capacité de l’Union européenne à équilibrer mieux qu’aujourd’hui notre développement et notre indépendance énergétique, c’est à dire, au fond, à pouvoir se défendre quand cela est nécessaire. C’est en réglant cette question qu’on pourra choisir un mode de relation plus équilibré avec l’OTAN et les Etats-Unis

– Il y a enfin un enjeu lointain, celui de la capacité des démocraties à résister aux Etats totalitaires ou autoritaires qui leur sont hostiles. Il ne s’agit pas ici seulement de la défense de l’Union européenne mais de la démocratie dans le monde. Devant l’incapacité de l’ONU à faire respecter le droit international, notamment du fait du droit de veto communiste chinois et russe, ne faudrait-il pas oeuvrer, pour diminuer la dangerosité générale des totalitarismes, à la mise sur pied d’une large association des Etats démocratiques? Il s’agirait de se donner l’outil le plus efficace possible pour bâtir une alternative crédible à l’ordre mondial dont rêvent Poutine et Xi Jinping.

Toute objection, critique, information complémentaire sera  bienvenue dès maintenant. Elle peut être adressée à notre blog <histoireetliberte.fr> et nous en tiendrons compte pour établir l’ordre du jour de notre prochaine réunion. Celle-ci se tiendra au même endroit que les deux précédentes, au Café du Pont Neuf, 14 quai du Louvre, 75001-Paris, le mercredi 30 mars de 18h à 20h.

Pour les Amis d’Histoire et Liberté

Pierre Rigoulot

Doit-on maintenant penser à l’impensable ? par Pierre Druez

Quand l’homme le plus fort du monde –  en termes de puissance individuelle de destruction – est un paranoïaque, narcissique pathologique, tueur psychopathe et sadique ( = la triade noire en psychiatrie), un mythomane qui croit à une Histoire fictive, fantasmée, imaginaire, dès lors qu’il veut faire partager ses visions délirantes à tout un chacun sous peine d’aller jusqu’à la mort, dès lors que ses propres services secrets, les plus performants du monde et fortement implantés en Ukraine depuis des lustres, n’osent faire remonter que les informations qui nourrissent ses fantasmes, ou du moins qui ne les mettent pas en évidence et en péril; dès lors que ses proches n’osent plus le contredire, dès lors qu’il devient sourd et aveugle à tout ce qui ne cadre pas avec son monde hors réel, le pire deviendrait-il possible ?

Personnellement je ne crois pas ; le principal allié de Poutine n’est pas la Chine, c’est notre supposée frilosité, notre peur de la guerre, notre incapacité à nous priver, à avoir faim, à avoir froid. 

Prendre Poutine à contrepied

Un moyen de cerner les limites de cet adepte de la novlangue est de prendre le contrepied de ses déclarations les plus virulentes ou de celles de ses relais. En parlant de l’exclusion aérienne de l’Ukraine comme d’un casus belli, il dénote que c’est le meilleur moyen de tenter de l’arrêter ; je suis presque convaincu qu’il n’ira pas plus loin en cas d’intervention militaire de l’OTAN, c’est-à-dire des Etats-Unis. En outre, la procédure d’attaque nucléaire est telle qu’il n’y en aura pas : il n’a pas le pouvoir d’appuyer sur le fameux bouton qui par ailleurs n’existe pas.

Néanmoins mon « presque » est rédhibitoire !

Pourtant ça urge, car ce genre de psychopathologie ne peut que s’aggraver avec le temps et l’âge !

Enseigner l’histoire factuelle

Une bonne leçon : J’espère qu’une fois que cette nouvelle page désastreuse de l’Histoire sera tournée, nous prendrons conscience de la nécessité de l’enseignement de l’Histoire factuelle du monde et des civilisations, à l’aide de données dépassionnées adaptées à tous les âges et à tous les niveaux. Un récit historique qui permette d’éviter autant que faire se peut les pièges habituels :

Le plus courant est l’instrumentation de l’Histoire par les autorités depuis les parents jusqu’aux gouvernants, phénomène auquel on assiste partout depuis toujours.

La création de supports d’idéalisation et de projection négative  conduit au manichéisme, à la glorification de l’entité à laquelle on appartient, à la diabolisation de l’autre et à la création d’une Histoire mythifiée, hors-réel, bons contre méchants, exploités contre nantis, victimisation outrancière, conceptions simplistes et prédatrices du fonctionnement de l’économie, du monde et des sociétés.

Stop à l’auto-dépréciation

A contrario l’auto-dépréciation est à la mode en Occident, où ça fait chic, de même la complaisance à l’égard des autres civilisations, surtout aux USA, avec les réactions excessives que cela entraîne toujours dans les espaces démocratiques.

Par exemple « Exterminez toutes ces brutes », le « documentaire » diffusé sur Arte, en trois volets de Raoul Peck, donne une vision hallucinée d’une histoire fictive et le plus souvent inversée, que j’ai été incapable de regarder plus d’un quart d’heure, a été encensé par le New-York Times, oui  : véritablement porté aux nues. C’est un crime contre le savoir et contre l’intelligence ! C’est ignoble et ce forfait serait impossible si la grande majorité des gens sains et normaux avait une idée assez juste du monde tel qu’il est et de l’évolution économique, politique et culturelle telle qu’elle est.

Non aux analogies abusives et aux anachronismes

Il convient enfin de commencer à mettre fin à l’anachronisme croissant, à cesser de juger les déclarations, institutions et actes du passé en fonction des critères actuellement en cours. Et dans le même ordre d’idée, quand on critique ce qui se passait à tel endroit en telle période il convient de ne plus jamais manquer de le comparer avec ce qui se passait alors ailleurs au même moment

De même, il faut éviter les analogies historiques abusives. Il est intellectuellement bien plus difficile de mettre en exergue le nouveau, l’inédit que de faire des assimilations indues, à l’aide de concepts confusionnels.

Des cours élémentaires sur les différences de fonctionnement entre les différents systèmes politico-informatifs couvrant et ayant couvert la planète seraient aussi les bienvenus, ainsi que le compte-rendu des effets de ces dichotomies sur la formation des représentations mentales collectives de la réalité sociale-historique globale.

En finir avec l’Occident ?

Pour en revenir à Poutine, sa plus grande et plus inattendue victoire aura été d’installer à la Maison Blanche un guignol qu’il tenait par les couilles. Je crois que ce succès lui a monté à la tête.

L’efficacité de ses trolls sur tout ce qui déstabilise l’Occident doit gonfler son sentiment de puissance mais le fait  d’avoir affiché explicitement sa volonté d’en finir avec l’Occident, du moins de briser sa domination,(l’Occident n’existe plus et l’OTAN ne sert à rien, disait Pascal Boniface comme d’autres idiots utiles – avant l’invasion bien sûr), devrait paradoxalement nous rassurer ! 

Tous ces éléments sont autant d’arguments pour un ajout évolutionniste et historique indispensable dans l’enseignement dont l’idéologisation, en quelque sens que ce soit, doit être combattue sans relâche.

Pierre Druez

Complément important à mes observations précédentes

Il faut souligner un élément NOUVEAU, inédit, ultra important de cette guerre : depuis 1917, c’est la première guerre menée par l’URSS-Russie ou par n’importe quel régime communiste qui est photographiée et FILMEE en montrant autre chose que la propagande du côté russe/communiste et en révélant certaines de ses exactions presqu’en direct. « Presque » car les régions de l’Ukraine occupée tomberont vite dans la nuit médiatique – sauf propagande, bien sûr.

La  dernière, la guerre-massacre de Tchétchénie, a d’ailleurs fait l’objet d’un documentaire intitulé « Une guerre sans images » dont un des réalisateurs était Boris Nemtsov. Il se termine par un montage qui montre Poutine, dans une cage, jugé pour crimes contre l’humanité. Boris Efimovitch Nemtsov signait là son arrêt de mort.

Pour moi il est clair que l’aveuglement de l’opinion à l’égard du communisme, mais aussi en grande partie « les paupières lourdes » des intellectuels, proviennent en premier lieu de la quasi absence d’images des abominations commises et ce à l’inverse de ce qui s’est passé pour le  nazisme et les guerres américaines.

Savant ou ignorant, intelligent ou limité, notre fonctionnement cognitif et émotionnel est le même ! 

Pierre Druez

Ma boussole émotionnelle et la renonciation à l’OTAN

En France, peu de gens soutiennent ouvertement la décision de Poutine d’envahir l’Ukraine. Prudents, un certain nombre préfèrent demander s’il est bien sérieux de condamner le régime russe, aveuglés par notre émotion face au malheur des civils et s’il est juste de mettre en cause le seul Vladimir Poutine pour le déclenchement de ces premières semaines de guerre sans s’assurer qu’il n’y a pas d’autres responsables et d’autres facteurs du déclenchement des hostilités.

Cette problématique, on la retrouve dans les prises de position d’Elizabeth Lévy qui voit dans la déferlante émotionnelle balayant la France dès lors qu’il est question de l’Ukraine, une posture peu spontanée mais inspirée par les chaînes de télévision. La directrice de Causeur ironise même sur cette « cause qui mérite, sinon que l’on meure, du moins que l’on pleure pour elle ». Sans doute, reconnait-elle, « l’émotion, la compassion, la solidarité sont naturelles quand des villes européennes sont bombardées, mais cette émotion serait, à l’entendre, moins spontanée qu’exhibée, et facilement qualifiée alors d’ « incongrue ».

Ne nous laissons pas aller à soupçonner sous cette double interrogation ( sur la responsabilité du seul Poutine et sur la légitimité d’une réaction émotionnelle) l’effet manifeste mais prudent d’une hostilité implicite à toute condamnation de l’attaque russe, voire d’une approbation qui n’oserait pas dire son nom et interrogeons-nous : l’émotion, celle qui aveuglerait, peut-elle être évitée? Devant tant de malheurs, devant tant de souffrances accumulées, il est difficile de ne pas prendre parti d’emblée. Quand le sang coule sous nos yeux, il est difficile d’adopter l’attitude calme du savant cherchant à formuler un jugement. L’émotion, certes, ne nous dit pas qui est coupable ou responsable. Mais à coup sûr, elle désigne un malheur qui doit cesser, ainsi que les causes immédiates de ce malheur : les enfants morts sont Ukrainiens. Les civils enfouis sous les décombres d’un théâtre sont Ukrainiens; les missiles, les chars et les avions, eux, sont russes.

Il ne s’agit pas de juger de loin, confortablement installés devant sa télévision, mais au contraire  de désigner le point scandaleux, l’horreur immédiate, et de la faire cesser par l’abandon de ce qui en est la cause immédiate : une invasion par un Etat bien décidé à ne pas s’attarder sur la distinction entre civils et militaires d’un autre Etat, reconnu par le droit international.

Mon émotion a bien une valeur heuristique ici : elle indique le point à considérer en priorité et l’action immédiate à enclencher. Il ne s’agit pas de combattre toutes les guerres dans le monde mais celle-ci, la plus proche de notre pays, celle dont les justifications avancées par l’agresseur concernent des institutions (OTAN, UE) et des choix politiques (démocraties libérales, dictatures voire totalitarisme) qui nous concernent au plus près. Mon émotion n’est pas sans rivage. Elle joue son rôle dans notre univers culturel, politique, historique, stratégique propre.

On peut – on doit – encore réfléchir aux rapports historiques, culturels, ethniques, de l’Ukraine et de la Russie; on peut – on doit – se pencher sur la personnalité et les objectifs de Vladimir Poutine. Mais mon émotion me dicte qu’il faut arrêter l’effort militaire du dirigeant russe cause de tant de malheurs et tenter de lui imposer des limites. Autant dire que je suis très loin d’Eric Zemmour soutenant le 16 février dernier qu’ « on ne fixe pas de limites à Vladimir Poutine,(…) un grand chef d’Etat (…) très respectable et (qu’) il faut le respecter ».

Se pose ici la deuxième question : le président russe est-il seul responsable du déclenchement de cette invasion? Plus précisément, a-t-il lancé ses troupes contre l’Ukraine  pour ne plus se sentir menacé par le renforcement de l’OTAN à ses portes ? Voilà qui pour moi semble peu crédible car OTAN ou non, l’URSS  puis la Russie de Poutine ont toujours fait preuve d’une volonté expansionniste. Le communisme visait son objectif avoué : l’Internationale sera le genre humain…Le nationalisme russe à la Poutine, inspiré par l’exemple passé de quelques grands tsars et les conceptions récentes d’un Alexandre Douguine, rêve quant à lui d’une domination russe sur l’Eurasie.

Je reconnais que l’ affirmation d’une menace que ferait peser l’OTAN de par sa présence rapprochée n’est pas absurde. Craindre la présence d’une puissance militaire nucléaire  à ses portes ne dépend pas de la nature du régime politique dont Poutine est le numéro 1. Les dirigeants de la démocratie américaine se sont sentis eux aussi menacés en octobre 1962 par l’installation de missiles à tête nucléaire à proximité de leur territoire et JF Kennedy était près à déclencher une guerre pour l’empêcher.

Le problème vient de ce que Volodymyr Zelenskyy, le président ukrainien, a récemment annoncé qu’il renonçait à adhérer à l’OTAN. Le souhaitait-il? Et depuis quand le souhaitait-il? Ces points peuvent être établis par les historiens et les politologues spécialistes de la région. Le problème, dis-je, vient de ce que l’armée russe, malgré la renonciation ukrainienne à son droit d’Etat souverain de nouer les alliances militaires qu’il veut, n’est visiblement pas prête pour autant à se retirer et que les objectifs du régime poutinien paraissent donc viser  d’autres buts situés au-delà de l’absence de menace « otanienne » à proximité des frontières russes.

Il est même à craindre que Vladimir Poutine soit détenteur d’un projet mondial plus ambitieux et plus dangereux, notamment pour les démocraties européennes, projet qu’on peut induire de ses écrits, de ses communiqués communs avec d’autres puissances, de ses actions criminelles contre ses opposants, de la manière dont il  a  « traité » la Tchétchénie, etc.

Benoît Villiers

Nous avons reçu de l’association amie Human rights without frontiers le texte suivant, qui répond et aux délires de Vladimir Poutine et aux interrogations formulées par certains organes de presse sur la présence d’une extrême droite active dans les rangs ukrainiens. Cette étude est signée de Massimo Introvigne, un sociologue italien, Dr du Cesnur, le Centre d’étude des nouvelles religions, de Turin, et le rédacteur en chef  de la revue Bitter Winter, dédiée à la défense des droits de l’homme dans le monde. Elle projette un éclairage précis, intéressant mais sans doute pas définitif.

H&L

Depuis le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, Vladimir Poutine a utilisé les mots “nazis” et “dénazification” plus d’une trentaine de fois dans ses discours officiels, prétendant que l’Ukraine était sous l’emprise de bandes de néo-nazis.

Un corps d’élite encore habituellement dénommé « Bataillon Azov », même s’il s’agit maintenant du « Régiment Azov », est pointé du doigt comme preuve que les « Nazis » jouent un rôle important parmi ceux qui se battent contre les Russes.

Qui était Bandera?

Quand ils parlent du Bataillon Azov, les Russes utilisent souvent le terme de “bandéristes” comme synonyme de “nazis”, en référence au dirigeant nationaliste Stepan Bandera. Le fait que Bandera est honoré par des dizaines de monuments et de rues portant son nom est présenté par les Russes comme la preuve de ce que les Ukrainiens ne se sont toujours pas libérés de leur passé nazi.

Pour comprendre le cas Bandera, il faut commencer par la guerre féroce pour leur indépendance que les Ukrainiens ont menée, bien qu’en vain, contre les bolcheviks entre 1917 et 1920; après 1920 est venue la répression soviétique de tout mouvement d’indépendance potentiel. Elle a culminé avec l’Holodomor, la famine artificielle créée par Staline dans le but d’exterminer les petits fermiers ukrainiens, considérés comme la colonne vertébrale du mouvement pour l’indépendance, pendant laquelle au moins trois millions et demi d’Ukrainiens sont morts de faim en 1932 et 1933.

La haine à l’encontre de Staline après l’Holodomor, que les Ukrainiens (et plusieurs experts occidentaux) considèrent comme un génocide, explique pourquoi beaucoup étaient prêts à s’allier avec quiconque combattrait les Soviétiques et leur promettrait de restaurer leur indépendance. Des dirigeants ukrainiens nationalistes en exil, dont le plus important était Bandera, ont alors accepté la proposition allemande de lever, dans la diaspora ukrainienne, deux régiments pour envahir l’Union soviétique aux côtés de la Wehrmacht en 1941. Une fois en Ukraine, Bandera a unilatéralement proclamé l’indépendance de son pays, mais les Allemands n’avaient jamais eu l’intention de tenir leur promesse. Comme Bandera insistait sur l’indépendance, il fut arrêté et déporté à Sachsenhausen. Ses deux frères furent emmenés à Auschwitz, où ils périrent.

Ce n’est qu’en 1944, quand la défaite commença à se profiler, que les Allemands ont libéré Bandera et l’ont renvoyé en Ukraine dans l’espoir que ses partisans ralentiraient l’avance des Soviétiques. Après la défaite de l’Allemagne, Bandera a fui vers l’Ouest. Des partisans « bandéristes » se sont retirés dans les forêts et ont continué à harceler les Soviétiques et à s’engager dans d’autres formes d’opposition jusque dans les années 1950. Bandera lui-même fut assassiné en 1959 à Munich par des agents du KGB.

Lantisémitisme et Bandera

La face la plus détestable du nationalisme ukrainien fut l’antisémitisme. Entre 1917 et 1920, quelque 40,000 Juifs ont perdu la vie dans des pogroms. Ils ont été bien plus nombreux à être exterminés pendant la Seconde Guerre Mondiale et les « bandéristes » ont collaboré avec les nazis dans ces massacres, même pendant que Bandera était détenu dans un camp de concentration nazi.

Tous les bandéristes n’étaient pas des nazis. Bien que Bandera ait fait des déclarations antisémites détestables, les nazis lui ont reproché d’avoir accordé de faux passeports à des membres juifs de son parti et de les avoir ainsi sauvés. Toutefois, il est indéniable qu’un nombre important de “bandéristes” ont collaboré avec les nazis dans l’extermination des Juifs ukrainiens et la rhétorique antisémite de Bandera a conforté leur comportement criminel.

Après 1991, Bandera a été honoré dans l’Ukraine indépendante pour son combat anti-soviétique, son alliance avec les nazis étant édulcorée. Lorsque l’Ukraine a demandé d’adhérer à l’Union européenne, le Parlement européen lui a reproché les honneurs rendus à Bandera. Plusieurs dirigeants ukrainiens ont pris ces critiques européennes au sérieux. En 2021, un sondage a montré que seulement un tiers des Ukrainiens avait une opinion favorable de Bandera, et qu’une majorité ne s’opposait pas à une révision des honneurs officiels qui lui étaient rendus.

Le néo-nazisme en Ukraine

Après l’indépendance, un petit mouvement néo-nazi s’est développé en Ukraine, ainsi que dans d’autres pays européens. Il ne s’agissait pas de vétérans “bandéristes” de la Seconde Guerre Mondiale, dont peu étaient encore en vie. Comme dans d’autres pays ayant des mouvements néo-nazis, un pourcentage substantiel des nouveaux jeunes neo-nazis venaient de milieux violents de supporters de football. Des partis d’extrême-droite ont été créés, y compris le Parti National Socialiste d’Ukraine (PNSU). Leur succès électoral a été minime, ne dépassant pas 1% mais ils sont parvenus à mettre en place des organes para-militaires qui ont visé et parfois tué des immigrés, des Juifs et des membres de la minorité Rom.

Ces partis n’ont pas joué un rôle significatif dans la Révolution Orange en 2004 mais la situation a changé lors de la seconde révolution anti-russe, l’Euromaidan, en 2013-2014. Quand elle a commencé, plusieurs dirigeants d’extrême-droite étaient en prison. Une loi décidant leur libération a été adoptée car on croyait que leur expérience militaire serait utile dans la guerre contre la Russie que beaucoup voyaient venir.

Des néo-nazis ont participé à l’Euromaidan mais ils étaient loin d’être la majorité, ou même une minorité importante de protestataires. Ils se sont aussi organisés pour combattre les séparatistes pro-russes de l’est de l’Ukraine sous la direction de Andriy Bilets’kyy, le dirigeant de 35 ans d’un groupe appelé “Patriotes de l’Ukraine”.

Bilets’kyy a prétendu que certaines de ses déclarations nazies antérieures à l’Euromaidan venaient en fait de faux documents fabriqués par les Russes. La plupart des experts de l’extrême-droite en Ukraine croient cependant que ses déclarations sont authentiques. Quand, fin 2014, Bilets’kyy est devenu un politicien en costume-cravate et a été élu au parlement, il a essayé de les cacher et de les réfuter.

Azov

Entretemps, Bitlets’kyy était devenu célèbre pour d’autres raisons. Au printemps 2014, il avait rassemblé ses supporters à Kiev pour aller se battre contre les séparatistes du Donbass. Comme leur organisation avait été fondée à Berdyansk, sur la Mer d’Azov, ils l’ont appelée le Bataillon Azov. Contrairement aux “bandéristes”, qui insistaient sur l’identité chrétienne de l’Ukraine, beaucoup de combattants d’Azov étaient des néo-païens qui rêvaient de faire revivre l’ancienne religion ukrainienne. Cette orientation s’est retrouvée dans le choix de leur logo, avec la lettre I partiellement recouverte par la lettre N, significant “Idée d’une Nation”. Leur logo renvoie en miroir  à l’image du Wolfsangel (Le crochet du loup), un vieux symbole germanique qui existait avant le nazisme mais qui fut adopté à la fois par deux divisions de la SS et plus tard par des mouvements néo-nazis et néo-païens à travers l’Europe.

Le Bataillon Azov n’avait que 400 membres mais ils se sont courageusement battus, notamment pour reprendre Marioupol aux séparatistes. Plus tard, ils ont été incorporés dans la Garde Nationale et sont devenus « le Régiment Azov », comportant 2500 soldats. A l’époque, Bilets’kyy avait quitté le mouvement pour entrer en politique. La plupart des nouvelles recrues voulaient alors simplement rejoindre un corps d’élite et ne venaient pas des milieux d’extrême-droite des fondateurs.

Comme Andreas Umland, le principal expert du Bataillon Azov en Occident, l’a dit, le Régiment maintenant “n’est pas néo-nazi” mais il comprend des nazis parmi ses fondateurs et il a encore des nazis parmi ses soldats ukrainiens et parmi les combattants étrangers qui se sont engagés pour leur venir en aide. Umland croit que les nazis sont maintenant une petite minorité dans le Régiment Azov mais ils sont les seuls à être interrogés par les médias étrangers.

Il y a également des nazis dans l’autre camp, chez les Russes, en particulier parmi les membres de l’Unité Nationale Russe (UNR), un parti néo-nazi théoriquement interdit en Russie en 1999, mais toujours actif et utilisé par les services secrets russes et très présents dans le Donbass. Un scandale a éclaté quand le premier “Gouverneur du Peuple” de la “République Populaire du Donetsk”, Pavel Gubarev, un membre de l’UNR, a été pris en photo avec une croix gammée sur la manche; la branche du Donbass de l’UNR a alors rapidement remplacé la croix gammée par une croix dans son logo.

Dans un monde idéal, le Régiment Azov devrait également remplacer son logo associé au Wolfsangel et clairement se dissocier de ses fondateurs néo-nazis. Il y a toutefois une certaine répugnance à le faire car c’était sous ce symbole et ces commandants qu’il a remporté ses succès, mythologisés mais pas imaginaires, en 2014. Et il est rare qu’on change des symboles pendant une guerre.

Massimo Introvigne

Traduction française de Willy Fautré

21 Mar 2022


À la Reconquête d’un passé perdu

Trois choses viennent de nous stupéfier

La première est l’invasion de l’Ukraine, une nation souveraine proche de l’Union européenne, par la Russie de Poutine. Quand les États-Unis nous en ont prévenus, nous ne les avons pas crus.

La deuxième est la résistance des Ukrainiens et de leur président, en dépit de l’énorme disproportion des forces en présence. Nous ne savions pas que l’héroïsme pouvait exister au présent, et Poutine ne l’avait pas anticipé.

Notre troisième surprise a été la promptitude, le niveau et l’unité de la réaction du monde libre. Nous le pensions désarticulé et incapable de faire front. Sur ce point aussi le glacial joueur d’échecs qu’est Poutine a mal anticipé son coup. Le monde libre se réveille, il se reforme, se réarme et il réagit. 

C’est un évènement qui peut nous redonner espoir et énergie.

La stupeur produite par ce retour soudain du tragique dans l’Europe apaisée a suscité deux interrogations.

– Que se passe-t-il dans la tête de Poutine, cet homme que l’on prenait pour un interlocuteur rationnel ?

– Quel est le fantasme qui le fait succomber à l’ubris fatale aux despotes ?

En réponse à la première question, les gens qui s’interrogeaient de bonne foi sur son identité, sur son psychisme et donc sur la manière de s’entendre avec lui dans le respect des traités ont découvert que dans sa tête et dans ses tripes Poutine était simplement un pur produit du KGB. Un produit inaltérable. L’extrême brutalité et l’extrême mensonge sont dans sa nature. Un remake du Dictateur de Chaplin serait le bienvenu.

Quant au fantasme qui le pousse à agir imprudemment, s’ll fallait lui donner un titre proustien, ce pourrait être À la reconquête d’un passé perdu.

Car la Reconquête de l’empire russe qui s’est écroulé et qui a éclaté en 1991 est à l’évidence le mobile obsessionnel du président Poutine.

Contrairement à ce qui se dit et s’écrit ici ou là, ce n’est pas l’Occident qui l’a repoussé et qui l’a conduit à endosser ce personnage.

Ce qui pousse Poutine au crime et à la faute, c’est le refus de faire son deuil de la puissance passée de la Russie.

Son obsession est la Reconquête. La victoire du passé sur le présent;

Profitant de la désorganisation de l’ordre mondial instauré après la seconde guerre mondiale et de l’impossibilité pour le monde libre de répondre à sa guerre par la guerre, Poutine est parti à la Reconquête méthodique de l’empire russe éclaté et perdu en 1991.

Sa méthode est celle du fait accompli par la force , qui nous rappelle celle de Hitler.

Il lui emprunte également la rhétorique de la communauté de langue qu’Hitler appliqua à propos des Sudètes.

Il agit de nos jours à la façon de l’empire soviétique, par l’envoi des chars comme à Berlin-Est en 1953, à Budapest en 1956 et à Prague en 1968.

À cette époque caractérisée par le partage du monde, l’empire soviétique exerçait impunément sa terreur à condition de la limiter à sa sphère d’influence, qui était reconnue depuis Yalta par l’autre partie de la communauté internationale.

Poutine ne peut pas admettre que le temps de l’empire russe est révolu, et qu’il ne le rétablira pas.

Ignorant la fin de ce partage du monde, il s’attaque aujourd’hui à une nation qui s’est libérée du joug soviétique et qui est devenue souveraines. Il projette d’étendre cette Reconquête de l’empire perdu à d’autres provinces et même à d’autres États.

Il parie sur l’impuissance des démocraties qu’il méprise. Quand il admire ses muscles dans un miroir, il pense n’avoir que des dégénérés flasques et drogués pour adversaires.

C’est ainsi qu’il a pris  le risque de ressouder le monde libre contre lui et de se retrouver isolé, dans un monde mondialisé ou il n’aura d’autre recours que la soumission à la Chine communiste.

Notons d’ailleurs au passage que Poutine pas le seul à croire que l’avenir d’un pays peut résulter de la Reconquête de son passé.

La Reconquête du temps passé, dans ce qu’il avait de pire, n’est heureusement qu’un fantasme. Elle n’est un pari gagnant ni à Moscou ni à Paris.

André Senik

28 Fév 2022


 «Pékin doit accepter une enquête internationale sur les origines du Covid!»

Vingt scientifiques de haut niveau œuvrant dans huit pays – dont Colin D. Butler, professeur émérite de santé publique à l’université de Canberra, Henri Cap, zoologue à Toulouse, Jean-Michel Claverie, virologue et professeur émérite à Aix-Marseille, et Virginie Courtier, généticienne de l’évolution et directrice de recherche au CNRS – appellent les chefs d’État et de gouvernement à unir leurs efforts pour que la Chine consente enfin à une enquête internationale sur les origines de la pandémie, alors que ce pays accueille les JO d’hiver.

La charte olympique stipule que «le but de l’olympisme est de mettre le sport au service du développement harmonieux de l’humanité en vue de promouvoir une société pacifique, soucieuse de préserver la dignité humaine». Alors que les athlètes du monde entier se rassemblent pour le début des JO d’hiver de 2022 à Pékin, cette noble aspiration est mise à mal par les efforts déployés par le gouvernement chinois pour bloquer toute enquête sérieuse sur les origines de la pandémie de Covid-19: destruction d’échantillons, dissimulation de dossiers, emprisonnement de journalistes et interdiction, pour les scientifiques chinois, de publier des études sur les origines de la pandémie sans l’aval du gouvernement.

Comprendre comment cette terrible crise a commencé est essentiel pour prévenir de futures pandémies. Aucune enquête internationale approfondie et crédible sur les origines de la pandémie n’a cependant encore été lancée. Le 9 février 2021 à Wuhan, la mission internationale organisée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) avait conclu qu’une «origine naturelle» de la pandémie était probable et un incident de laboratoire «extrêmement improbable». Le chef de la mission internationale, le D Peter Ben Embarek, avait toutefois admis par la suite qu’il pensait qu’un accident de laboratoire était «probable» et qu’il avait subi des pressions de la part de ses hôtes pour éviter le sujet.

Bien que l’OMS ait récemment créé un nouvel organe – le groupe consultatif scientifique sur les origines des nouveaux agents pathogènes (Sago) – chargé d’enquêter sur les origines des nouveaux agents pathogènes, dont le SARS-CoV-2, il semble que cet organisme n’ait pas accès à toutes les données brutes pertinentes ni à tous les sites d’échantillonnage en Chine et qu’il n’ait pas été autorisé à effectuer des audits des laboratoires de Wuhan, où des coronavirus de chauve-souris étaient stockés et manipulés avant le début de l’épidémie.

En l’absence de plan bien établi pour mener une enquête internationale complète et sans restriction sur l’origine du Covid-19, tous les habitants de la planète et les générations futures restent exposés à un risque accru de pandémies.

Nous appelons l’OMS à établir et promouvoir une ligne sécurisée permettant aux personnes du monde entier de partager de manière plus sûre les informations concernant l’origine de la pandémie

Scientifiques et experts du monde entier engagés dans la recherche des origines de cette pandémie, nous appelons donc toutes les nations à s’unir pour exiger une enquête complète et sans restriction sur l’origine du Covid-19 en Chine et, le cas échéant, au-delà, et le gouvernement chinois à affirmer son soutien à une enquête internationale complète. Nous appelons les États-Unis, l’Union européenne et d’autres organismes nationaux et internationaux à mettre en place des commissions Covid-19 pour étudier l’origine de la pandémie et proposer des solutions pour qu’une telle pandémie ne se reproduise pas.

Nous invitons toutes les nations à exiger des scientifiques de leur pays qui ont collaboré avec des laboratoires chinois de recherche sur les coronavirus qu’ils partagent toutes les données et communications pertinentes, et le gouvernement chinois à autoriser l’accès aux informations essentielles à l’évaluation correcte de toutes les origines plausibles: bases de données de séquences et d’échantillons de virus gérées par l’Institut de virologie de Wuhan, qui ne sont plus accessibles ; rapports des missions de collecte de virus réalisées en 2018-2019 impliquant le personnel de Wuhan ; liste des prélèvements effectués sur les six mineurs ayant développé des symptômes comparables à ceux du Covid-19 en 2012, et des institutions ayant reçu ces prélèvements ; accès à la mine de Mojiang et aux grottes de Shitou au Yunnan ; cahiers de laboratoire et dossiers de recherche des laboratoires concernés de Wuhan, et dossiers de biosécurité soumis depuis 2016 par ces institutions aux autorités chinoises.

Nous appelons l’OMS à établir et promouvoir une ligne sécurisée permettant aux personnes du monde entier de partager de manière plus sûre les informations concernant l’origine de la pandémie et la communauté internationale à reconnaître l’exemplarité des professionnels de santé chinois et des nombreux citoyens chinois ordinaires qui ont pris des risques personnels en documentant l’épidémie précoce à Wuhan et en alertant le monde, et trop souvent sévèrement punis pour l’avoir fait.

Ces réalisations contribueraient à construire un avenir plus sûr et correspondraient pleinement aux valeurs olympiques.

Liste complète des cosignataires:

Colin D Butler, Professeur honoraire, Université nationale australienne, Canberra, Australie

Henri Cap, PhD, Zoologiste, Toulouse, France

Jean-Michel Claverie, Professeur émérite de médecine, virologue, Université d’Aix-Marseille, France

Virginie Courtier, Généticienne de l’évolution, Directrice de recherche, Institut Jacques Monod, CNRS, France (Co-Organisatrice)

Gilles Demaneuf, Ingénieur, Data Scientist, Auckland, Nouvelle-Zélande (Co-Organisateur)

François Graner, Biophysicien, Directeur de recherche, CNRS, Université de Paris, France

Makoto Itoh, Professeur, systèmes d’ingénierie, Université de Tsukuba, Japon

Mai (Mike) He, Pathologiste, Professeur associé, Faculté de médecine de l’université Washington à Saint Louis, États-Unis

Hideki Kakeya, Scientifique de l’information, Professeur associé, Université de Tsukuba, Japon

Richard Kock, Professeur, Santé de la faune sauvage et maladies émergentes, Collège royal vétérinaire, Londres, Royaume-Uni

Jonathan Latham, PhD, Directeur exécutif, The Bioscience Resource Project, États-Unis

Milton Leitenberg, Chargé de recherche principal, Université du Maryland, États-Unis

Steven E Massey, Biologiste informaticien, professeur, Université de Porto Rico, Rio Piedras, San Juan, Porto Rico, États-Unis

Jamie Metzl, Chargé de mission, Conseil Atlantique, États-Unis (Co-organisateur)

Steven Quay, MD, PhD, anciennement professeur titulaire, Département de pathologie, École de médecine de l’Université de Stanford, États-Unis

Monali Rahalkar, Microbiologiste, Institut de recherche Agharkar, Pune, Inde

Bahulikar Rahul, Expert en génétique et taxonomie des plantes, Fondation de recherche sur le développement BAIF, Pune, Inde

Charles Rixey, MA, anciennement chef CBRN, Corps des Marines des États-Unis ; analyste, DRASTIC, Dallas TX, États-Unis

nter Theißen, Professeur, Généticien, Institut Matthias Schleiden, Université Friedrich Schiller d’Iéna, Allemagne

Roland Wiesendanger, Nanoscientifique, Professeur, Université de Hambourg, Allemagne

Allison Wilson, PhD, Directrice scientifique, The Bioscience Resource Project, États-Unis

(crédit photo: Adam Tusk, Flickr)

15 Fév 2022


La France selon Zemmour-Zelig

Zemmour veut rendre à la France sa pureté catholique en la débarrassant des musulmans qui l’envahiraient dans le but planifié de l’occuper et de l’islamiser intégralement.

Il faut voir dans ce programme épurateur un hommage implicite à une épuration menée dans un dessein comparable, en Espagne, par Isabelle la catholique et Ferdinand III, immédiatement après l’achèvement de la Reconquista au détriments du dernier royaume musulman en Espagne.

Quand Éric Zemmour reprend à son compte, sans toutefois le mentionner, ce programme national-catholique d’épuration, il prouve qu’il ne tient pas rigueur à Isabelle la catholique d’avoir expulsé non seulement les musulmans, mais les Juifs d’Espagne, ses ancêtres, en 1492, et d’avoir persécuté sans pitié ceux des Juifs qui feignaient de se convertir au catholicisme tout en restant juifs en cachette.

C’est en tout cas sans doute grâce à cette « épuration » impitoyable qu’Éric Zemmour est né de parents juifs vivant dans Algérie française.

Éric Zemmour n’en veut pas non plus aux antidreyfusards qui condamnèrent un capitaine juif français innocent, parce qu’ils agissaient, dit-il, dans l’intérêt de l’armée française. Un intérêt national que Zemmour, adepte fervent de la real-politik et de la raison d’État, place au-dessus des droits de l’homme et de toute considération morale ou juridique.

Éric Zemmour prend ainsi le contrepied des Juifs qui, comme les parents d’Emmanuel Levinas, vinrent en France parce qu’elle était le pays qui s’était dressé pour innocenter un Juif.

À chacun sa France.

Mais Zemmour, pas rancunier pour deux sous, n’en veut pas non plus à l’État français de Vichy d’avoir abrogé le décret Crémieux, qui en 1870 avait attribué « la citoyenneté française aux Israélites indigènes » c’est-à-dire, sans dire le mot juif, aux Juifs d’Algérie. Suite à l’abrogation de ce décret par le gouvernement de Vichy le 7 octobre 1940, les « Israélites d’Algérie » redevinrent des Juifs, et leur sort fut aggravé par l’application sur ce territoire des multiples interdictions imposées par la loi portant statut des Juifs du 3 octobre 1940.

Il fallut attendre l’après seconde guerre mondiale pour qu’en France le mot Juif cesse d’être soit banni soit injurieux, pour qu’il acquière droit de cité et honorabilité dans le vocabulaire de la République française.

De nos jours, en France, on peut se dire Juif et Français, dans les deux sens.

Éric Zemmour, nostalgique de la France d’avant, a choisi de se définir dans la France d’aujourd’hui en tant que Français de confession israélite, et pas comme un Français juif ou un Juif français.

L’idée qu’un être humain puisse provenir de deux histoires et se reconnaitre dans une double appartenance lui parait aussi contradictoire qu’un cercle carré. Pour lui, s’assimiler c’est « changer d’arbre généalogique ».

Pour le dire autrement, s’assimiler, selon lui, ce n’est pas assimiler la culture du pays d’accueil sans renier son passé : c’est être assimilé, comme un aliment qui a été ingéré et métamorphosé. S’assimiler, c’est faire un trou dans son passé et s’infliger une sorte de trépanation.

Si les Juifs s’étaient assimilés au sens que Zemmour donne à ce terme, le peuple juif n’existerait plus.

On voit qu’Éric Zemmour ne se noie pas dans les nuances et la complexité. Son discours est carrément carré.

C’est là sa force.

Mais c’est aussi sa faille.

Son choix de s’identifier publiquement en tant que « Français de confession israélite », l’oppose au choix du cardinal Lustiger, qui, lui, se revendiquait comme un Français juif de confession catholique.

Pourquoi ?

Mais pourquoi le « Français israélite » Zemmour n’en veut-il pas à ceux qui ont persécuté les Juifs au nom de la pureté catholique de leur pays ?

Pourquoi les blanchit-il?

Certains commentateurs ont allégué le syndrome de Stockholm, qui pousse les victimes à prendre le parti de leurs bourreaux pour s’imaginer être du côté du manche.

D’autres ont cherché la clé de ce rejet de sa judéité originelle dans l’aspiration à échapper à la dangereuse condition qui est celle des Juifs de la diaspora, en jouant la carte de l’autodissolution par assimilation intégrale.

Ce fut déjà le pari avant 1933 de nombreux Juifs allemands qui se voulurent plus allemands que les Allemands de souche. On connait la suite.

On trouve d’ailleurs une illustration de cette assimilation forcenée chez l’un des meilleurs spécialistes de l’âme juive, Woody Allen.

Le personnage qui porte le nom de Zelig dans son film éponyme est un homme-caméléon, capable de prendre totalement l’apparence des individus avec lesquels il est en relation. En présence de gros, il devient gros ; à côté d’un noir, son teint se fonce ; parmi les médecins, il fait comme s’il avait travaillé à Vienne avec Freud, et ainsi de suite. Jusqu’à ce que le spectateur du film le retrouve à l’époque de l’Allemagne hitlérienne, à une tribune dans le rôle d’un nazi forcené et vociférateur.

Heureusement pour lui, Zemmour n’est pas un Allemand d’origine juive des années 30 et 40, et sa pathologie assimilationniste ne le métamorphosera pas en nazi.

Mais cette pathologie aide à comprendre que notre Zelig-Zemmour reprenne à son compte le combat purificateur d’Isabelle la catholique, cette fois contre les musulmans. Qu’il justifie les Français antidreyfusards. Qu’il remercie l’État français de Vichy de n’avoir collaboré à la Shoah qu’en maintenant autant que possible les déportations de Juifs de France dans les limites de la préférence nationale pour les Juifs français. Et finalement qu’il conteste leur nationalité française aux enfants juifs français assassinés en France et enterrés en Israël.

La raison en est que, aux yeux de ce Français de confession israélite, les Juifs de France ne peuvent simplement pas être à la fois, et sans contradiction aucune, et Français et Juifs.

À partir de cette alternative imposée, que réserve son programme d’assimilation intégrale – un modèle qu’il oppose au modèle d’intégration sans déni des origines- à tous les Français non juifs dont les ascendants sont, eux aussi, venus d’ailleurs, chargés de leur histoire et de leur mémoire ?

Son modèle d’assimilation intégrale et exclusive leur propose d’effacer toutes les traces de leur passé, d’adopter les Gaulois pour seuls ascendants, et le catholicisme pour seule origine culturelle de leur identité française.

Voir par exemple ce qu’il propose aux musulmans vivant en France et qui voudraient y demeurer. Zemmour ne leur demande pas de s’adapter à la France des Lumières, à la France des droits de l’homme, à la France de la République et de la modernité, en laïcisant et en sécularisant leur appartenance religieuse. Il leur tend généreusement une main hospitalière, sous la condition, précise-t-il, qu’ils « s’assimilent » intégralement et exclusivement à la France catholique, en « christianisant », c’est le mot qu’il a choisi, leur mode d’appartenance à leur religion

Si Zelig-Zemmour devenait Président, et s’il tenait parole sans fléchir, il pourrait mettre en application la définition de la France qu’il dit emprunter à De Gaulle :  » Un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. »

En application de cette définition de la France éternelle, les Juifs de France pratiquants redeviendraient des israélites. Les Juifs de France non croyants ne seraient plus des Juifs. Les musulmans de France devraient se christianiser. Quant aux Asiatiques de France, ils devraient au minimum se blanchir et se convertir à une religion chrétienne.

Pour inaugurer son élection par un geste symbolique, le Président Zemmour pourrait déchoir de la nationalité française, , en grande pompe et en leur arrachant leurs décorations, et Joséphine Baker, qui chantait « j’ai deux amours, mon pays et Paris« , et Charles Aznavour, qui, tout en chantant dans la langue de Molière, accepta d’être l’ambassadeur officiel de l’Arménie à l’Unesco.

Telle est son idée de la France.

On ne pourra pas dire qu’on n’a pas été prévenus.

André Senik

Cher André, j’ai lu, un peu ahuri, ton article sur Zemmour, je n’imaginais pas ça en démocratie occidentale au XXIème siècle, des « idées » archaïques absurdes et simplistes qui vont à l’encontre de tout progrès, de toute évolution constatable, de toute solution pratiquement applicable aux problèmes issus de l’immigration, du moins sans créer des dommages majeurs. Mais j’ai surtout apprécié tes pertinentes références à Zelig de Woody Allen. J’avais vu ce film à sa sortie, jamais un film ne m’avait autant plu et fait rire et à l’époque j’avais été étonné de son peu de retentissement et de son succès mitigé. La différence, c’est que Zemmour, lui, a l’air de se prendre au sérieux ! Il croit vraiment à ce qu’il raconte ? Docteur, une urgence !
Bravo à toi en tout cas !

Pierre Druez

Le courroux d’André

Je suis surpris de voir qu’André Senik adopte la technique de l’amalgame pour marquer sa violente opposition aux idées politiques d’Eric Zemmour. Senik, ancien professeur de philosophie, auteur d’un remarquable essai critique sur Karl Marx (1), plein d’exigence et de rigueur analytique, abandonne néanmoins cette fois ces bonnes habitudes pour se jeter à plat ventre dans une confuse diatribe contre le courageux journaliste et polémiste (2). Senik remet en question les opinions bien connues, lancées   sans langue de bois,  d’Éric Zemmour sur des sujets comme la liberté, la France, sa perte d’identité, l’islamisme, l’immigration, l’assimilation, le catholicisme, le grand remplacement, etc.  

Mais cette fois, Senik s’avance avec une facilité déconcertante dans la méthode de la reductio ad hitlerum, usant et abusant de la conjecture et du langage subliminal. Rien ne manque à sa harangue. Zemmour serait, nous dit-il, un «épurateur impitoyable », un agent du « national-catholique d’épuration » et un «nostalgique de la France d’avant ». Senik invente que « S’assimiler [selon Zemmour]  c’est faire un trou dans son passé » et « s’infliger une sorte de trépanation » (comme celles du Dr. Mengele ?). Et, enfin, Zemmour serait une espèce d’exterminateur de Juifs. Voici la phrase atroce de Senik: « Si les Juifs sont assimilés au sens que Zemmour donne à ce terme, le peuple juif n’existerait plus. »

Dans son article, André Senik martèle quatre fois le mot «épuration». Il reproche au polémiste sa « pathologie assimilationniste ». Tout cela est excessif et motivé  par une haine sans fard.

Tout en essayant de nous faire croire qu’il manie « les nuances et la complexité », André Senik fait dire à Zemmour ce qu’il n’a jamais dit et prend comme des faits des phrases inexistantes.

Tente-t-il de s’inscrire dans la course aux fadaises  prononcées,  il y a quelques semaines, par BHL et par le grand rabbin de France, Haïm Korsia, qui affirmait – en clivant encore plus la communauté juive de France-  que Zemmour était « antisémite certainement, raciste évidemment » ? Prenant comme un signal ces fariboles, les « bien-pensants » et les progressistes  se liguent  et essaient de faire boule de neige contre le pre-candidat conservateur, la révélation politique de l’année. Ils ne font pas cela sans réinstaller, aux yeux de tous, une machine staliniste de désinformation et de liquidation « des ennemis ».

D’une certaine façon, Senik devient le défenseur, par contrecoup, de causes rétrogrades. Par exemple, il déplore, dans sa diatribe,  la chute du « dernier royaume musulman d’Espagne », et fulmine contre l’admirable action d’Etat d’Isabelle la Catholique.

Il nous dépeint un Zemmour qui n’existe que dans sa tête. Il le présente comme un « impitoyable épurateur », comme un être obsédé par une seule chose : une supposée « pureté catholique », pour laquelle il expulserait « les musulmans » et « les Juifs de France ».

Et ce n’est pas tout. Senik croit savoir que « le Président Zemmour pourrait déchoir de la nationalité française,  en grande pompe et en leur arrachant leurs décorations, à Joséphine Baker, qui chantait ‘j’ai deux amours, mon pays et Paris’, et à Charles Aznavour ». On frôle la paranoïa.

Etrange manière de débattre : appelant à la dramatisation, ou plus exactement à un catastrophisme digne de réalisateurs de fictions comme Mimi Leder et Matt Reeves.

Non, cher André Senik, pour s’engager contre les idées d’Éric Zemmour, il faut respecter au moins une règle d’or: citer méticuleusement ses textes et déclarations. Vous ne le faites pas.  Vous vous contentez d’interpréter et de simplifier cette pensée, afin de pouvoir tirer les conclusions les plus aberrantes.

Senik demande : «pourquoi le ‘Français israélite’ Zemmour n’en veut-il pas à ceux qui ont persécuté les Juifs au nom de la pureté catholique de leur pays ? ». Où est le paragraphe ou la déclaration exprimant cette position?

La préoccupation d’André Senik semble tourner autour de la vieille question de l’assimilation et de ses effets sur les Français de confession juive et, à présent, sur les musulmans. Il prétend que Zemmour  exige, aux uns et aux autres, l’assimilation « intégralement et exclusivement à la France catholique ».

Rien de tel. Zemmour  n’a jamais mené bataille contre les « Français juifs » ni les « Juifs de France ». Au contraire, il combat la brutale remontée de l’antisémitisme, d’origine islamiste, et ses sanglants effets en France et en Europe. Zemmour, ne sort pas de la doctrine française traditionnelle et des principes du constituant Clermont-Tonnerre de soumettre la loi juive au Code Civil (et pas à la France catholique) et il dit que cette doctrine devrait être appliquée également vis-à-vis des musulmans: « Il faut refuser tout  aux Juifs comme nation et accorder tout aux Juifs comme individus ; il faut qu’ils ne fassent dans l’Etat ni un corps politique ni un ordre ; il faut qu’ils soient individuellement citoyens. »

Senik semble incommodé par ce vieux principe français. Aussi par les exigences du Premier Consul Bonaparte au Sanhédrin, en 1807, et par les modifications aux dogmes de l’islam –sur l’égalité homme-femme et la laïcité–, exigées par le ministre de l’Intérieur Chevènement en 1997. Idem sur la caractérisation de la France du général de Gaulle : « Un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. »

En prétendant  polémiquer  avec Zemmour, Senik détourne, en réalité, les propos de Clermont-Tonnerre, en disant :  « Zemmour ne leur demande pas [aux musulmans vivant en France ] de s’adapter à la France des Lumières, à la France des droits de l’homme, à la France de la République et de la modernité, en laïcisant et en sécularisant leur appartenance religieuse. Il leur tend généreusement une main hospitalière, sous la condition, précise-t-il, qu’ils ‘s’assimilent’ intégralement et exclusivement à la France catholique, en ‘christianisant’, c’est le mot qu’il a choisi, leur mode d’appartenance à leur religion. »

Et de conclure : « En application de cette définition de la France éternelle, les Juifs de France pratiquants redeviendraient des israélites. Les Juifs de France non croyants ne seraient plus des Juifs. Les musulmans de France devraient se christianiser. Quant aux Asiatiques de France, ils devraient au minimum se blanchir et se convertir à une religion chrétienne. » Ainsi, Senik, par un insolent tour de passe-passe,  transforme l’assimilation en conversion religieuse, en un procès de «christianisation» massive. Or, cela n’est aucunement la vision d’Eric Zemmour. Mais faire croire que cela est un fait avéré –comme font ceux qui l’accusent de « réhabiliter Pétain », par exemple-,  fait partie de la stratégie des petits et grands coups bas que l’islamo-gauchisme pratique pour tenter de démolir ses adversaires sans discuter le fond des choses.

Je déplore de voir André Senik, admirable analyste et fin observateur, se laisser entraîner par les fureurs des contempteurs d’Eric Zemmour. De sa part, j’espérais pouvoir une nouvelle fois voir sa puissante capacité de recul  se mettre en œuvre et reconnaitre à Zemmour une sincérité et un courage dont les hommes politiques actuels nous ont privés depuis trop longtemps.  

(1) Marx, les Juifs et les droits de l’homme (Denoël, Paris 2011).

(2) https://histoireetliberte.fr/2021/11/18/debat-point-de-vue-la-france-selon-zemmour-zelig-par-andre-senik/

Eduardo Mackenzie

Cher Eduardo

Merci pour ce mélange d’éloges et de critiques.

Le mot « courroux » me convient.

Et en deçà des arguments, en voici la réponse de fond.

Je suis un Juif intégré et un Français juif assumé comme tel

Je n’ai aucune nostalgie pour a longue histoire de la France républicaine fidèle à  Rousseau et à Clermont-Tonnerre , pendant laquelle les Juifs ne pouvaient être désignés et reconnus que comme des israélites, c’est-à-dire par leur confession.

Les antisémites (dont Marx) ont eu cet unique mérite de révéler que c’est la judéité qu’ils haïssent. Cette judéité, cet héritage, et l’appartenance au peuple juif;  sont un patrimoine que je refuse d’effacer rn m’assimilant sans reste.

Je me proclame Juif français à 100% et Français juif à 100% comme le cardinal Lustiger et pour les mêmes raisons.

C’est pourquoi je me bagarre depuis des années avec certains de nos amis les plus proches en faveur de l’intégration à la culture français, au sens le plus large du mot culture, et contre le modèle assimilationniste.

Je suis très favorable à l’existence du CRIF qui est effectivement incompatible avec le principe de Clermont-Tonnerre/

Je souhaite qu’on offre et qu’on fasse accepter ce modèle d’intégration aux nouveaux venus des autres cultures, en exigeant d’eux qu’ils renoncent seulement à ce qui est incompatible avec la culture de leur pays d’accueil.

C’est pourquoi je prends pour exemples de cette intégration Joséphine Baker et Charles Aznavour.

Deux choses dites par Zemmour suffiraient à provoquer mon courroux.

1° Il a reproché à De Gaulle d’avoir soutenu la loi Neuwirth qui légalisa la contraception.

Cette nostalgie de France d’avant-hier me fait horreur.

2° il a critiqué le refus de « commémore »r Maurras.

Or la commémoration est définie comme étant « un type particulier de célébration »

:Voici ce que Charles Maurras à écrit

« Le 9 avril 1935, Charles Maurras écrit dans son journal, L’Action française , à propos de Léon Blum, leader du Parti socialiste :  « Ce Juif allemand naturalisé, ou fils de naturalisé[…]  n’est pas à traiter comme une personne naturelle. C’est un monstre de la République démocratique. Et c’est un hircocerf de la dialectique heimatlos1.  Détritus humain, à traiter comme tel[…]  . L’heure est assez tragique pour comporter la réunion d’une cour martiale qui ne saurait fléchir. [Un député]  demande la peine de mort contre les espions. Est-elle imméritée des traîtres ? Vous me direz qu’un traître doit être de notre pays : M. Blum en est-il ? Il suffit qu’il ait usurpé notre nationalité pour la décomposer et la démembrer. Cet acte de volonté, pire qu’un acte de naissance, aggrave son cas. C’est un homme à fusiller, mais dans le dos. »

Le fait que Zemmour désinhibe les antidreyfusards me stupéfie.

M’enrage le fait qu’il désinhibe les nostalgique de Pétain (qui aurait eu le mérite de préserver les Juifs francais de la déportation en livrant de bon coeur aux nazis les Juifs étrangers.

Je suis né en 1938 à Paris et je n’ai été naturalisé français qu’en 1947 en même temps que mes parents, qui étaient des Juifs polonais athées et non des Israélites.

  Je n’ai pas assez d’humour (juif), je l’avoue,  pour trouver des circonstances atténuantes à Pétain.

Les historiens ont le devoir de dire toute la complexité sur cette période, et sur la différence de traitement entre les Juifs français et les Juifs étrangers, mais l’usage politique que Zemmour fait de cette différence est proprement répugnant.

En un mot, je n’ai pas la nostalgie de la France d’avant-hie ni de sympathie pour les amis de Viktor Orban.

Je te salue

André

Bonjour Eduardo,

Je viens de recevoir ton mail à propos du texte d’André et je te donne mon avis, non sur l’ensemble de ton propre texte – avec lequel je ne suis pas d’accord- mais sur deux pointe.

-tout d’abord je suis étonnée de ta virulence qui montre une absence de respect pour l’auteur dont le seul tort est de penser différemment de toi. Je ne trouve pas cela très sympathique malgré le rappel récurrent des qualités intellectuelles manifestées jusqu’ici par André. Il « se jette à plat ventre », il manifeste une « haine sans fard », la référence absurde à Mengelé…Ce n’est pas cela un débat.

-de plus, la question de Pétain et le fait que Zemmour cherche à le réhabiliter ne peuvent être écartés comme tu le fais. Cette réhabilitation est bien dans la pensée de Zemmour qui affirme que Pétain a protégé les Juifs français. C’est une erreur historique. Certes, le fait qu’il y ait eu pendant deux ans une zone non occupée a permis à un certain nombre de Juifs de s’y réfugier, mais ce n’était en rien le but de Pétain de les protéger.Les mesures antisémites d’octobre 1940 puis les suivantes visaient tout autant les Juifs français que les Juifs étrangers. Puis l’obligation qui leur a été faite par le gouvernement de Vichy de se déclarer comme Juifs à la mairie (avec le tampon « juif » sur leur carte d’identité) n’avait pas pour but de les protéger, a au contraire permis de les désigner aux persécutions nazies.

Zemmour, Juif d’Algérie, ne connait pas vraiment la situation en France pendant la guerre et son goût de la provocation l’amène à faire de graves erreurs historiques.

Pour le reste de ton mail, c’est ton opinion, rien à dire, mais je ne crois pas que les Juifs de France soient ravis de voir au premier plan de l’actualité un Juif raciste, c’est une image bien négative.

Florence

J’ai relu l’article d’André et je ne comprends pas bien la virulence de la diatribe – bien écrite – d’Eduardo Mackenzie. Un amour immodéré pour Zemmour ? La nostalgie d’une époque révolue ?

Tout à fait d’accord avec Florence dont j’ai apprécié l’ensemble du texte. J’ajoute que le gouvernement de Vichy a été de son propre chef plus loin que ce que demandait Berlin, qui excluait les enfants de la déportation, c’est Vichy qui a proposé la déportation des enfants aussi. Selon Jean-François Revel (de mémoire mais je ne me rappelle plus où il a écrit ça, longtemps avant la reconnaissance officielle de ces faits), les nazis ont été tellement surpris qu’ils ont mis quinze jours avant de répondre : « Oui » –  bien sûr, les nazis, restaient les nazis, ajoutait Revel.

Plus largement, je crois que le grand danger en cours en ce qui concerne les Occidentaux est la haine de soi, l’ignorance et même le rejet et la haine de notre propre Histoire, de notre culture et de notre œuvre de civilisation universelle qui fut et reste bien réelle.

La mauvaise réaction aux menées anti-occidentales est de diaboliser à notre tour , tant l’autre que les mésinformateurs. S’en suivent des contre-réactions etc. , et on n’a plus que fermetures, blocages et chute des échanges dans des polémiques de cours de récré (ou pire !) 

Il me parait essentiel d’œuvrer à un enseignement éclairé, serein et ouvert en la matière.

Je crois que les retours aux nationalismes dévastateurs d’antan et l’obsession en vogue de l’identité s’appuient sur l’imaginaire d’une pureté originelle qui n’a jamais existé. Démarche palpable tant chez les racistes inversés à la mode que chez les racistes traditionnels « naturels » et aussi chez les nationalistes nostalgiques d’une « grandeur » mythique. 

Tout cela me parait fort archaïque tant sur le plan personnel que sur celui de l’Histoire. Ces aspirations se nourrissent de peurs profondes enfouies en tout un chacun : la peur de se perdre (souvent parce qu’ on ne s’est jamais vraiment trouvé), la peur d’être privé de ses supports familiers d’identification, d’idéalisation et de haine, la terreur inconsciente d’être dévoré et métabolisé si on laisse une culture différente et des idées incompatibles avec les siennes pénétrer son environnement, son entourage et finalement soi-même !

Comme le dit André, s’assimiler c’est assimiler la culture du pays d’accueil sans renier sa culture d’origine. 

Les exemples de coexistence pacifique entre religions et cultures différentes au sein d’un même ensemble politique (Empire ottoman, Autriche-Hongrie) ne manquent pas.

De même les exemples d’assimilation réussie sans reniement des origines : aux USA bien sûr mais aussi en France, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Belgique…

Pourquoi n’en irait-il pas de même avec les musulmans et Africains de France et de Belgique malgré toutes les difficultés bien concrètes auxquelles cette immigration massive nous confronte ? 

Détail important :  pourquoi continuer à interdire la tenue de statistiques sur l’ethnie, la race, la religion en France et en Belgique ? Par peur de l’instrumentation raciste et de faire le jeu de l’extrême-droite, on se prive de la référence au réel pour prendre les mesures correctrices adéquates en matière d’inégalité et on laisse libre cours à toutes les extrapolations abusives, aux fantasmes et aux rumeurs. Les USA et le Royaume-Uni ne s’ handicapent pas de la sorte et ont le courage de regarder la réalité en face.

Que nous le voulions ou non, nous allons vers un monde supranational et multiculturel universel, nous y sommes déjà pour une grande part. Toute évolution porteuse de mutations génère résistances, crises, retours en arrière mais je crois que rien ni personne n’empêchera le progrès de se poursuivre tendanciellement que ce soit sur le plan dont nous discutons ou les autres (progrès technologiques et économiques) qui entrainent eux aussi de très fortes réactions archaïques.  Les revendications nationalistes, régionalistes et religieuses sont des combats d’arrière-garde nuisibles quand elles mettent à mal des démocraties (islamistes, intégristes, Catalogne, Pays basque, Corse, Lombardie… ) mais PAS quand ce sont de simples revendications destinées à pouvoir exercer ses libertés et droits fondamentaux en matière de religion, d’expression, d’information, de circulation et de justice indépendante, ainsi qu’Antoine et Pierre l’ont fait remarquer en distinguant l’action de #Me Too en RP de Chine et en Occident.

Pierre Druez

25 novembre 2021

Cher André,

Je me félicite de constater que dans ta « réponse de fond » à mon article tu abandonnes ton horrible caractérisation d’Eric Zemmour comme un « impitoyable épurateur », comme quelqu’un obsédé par l’expulsion de France  «des musulmans » et  « des Juifs de France ». Il y a du progrès.

Toutefois, tu arrimes de nouveaux éléments à la controverse, comme Marx, le CRIF,  la loi Neuwirth, la condition féminine,  ta judéité, Charles Maurras et Viktor Orban, entre autres. Je ne veux pas, excuse-moi,  discuter de tout cela et te laisser disperser la discussion dans un foutoir, bien que j’aie des opinions bien affirmées sur ces sujets. Il faut savoir mener et terminer une discussion, camarade, pour parodier l’autre.  

Néanmoins, le thème de Maurras et les commémorations m’intéresse,  ainsi que tes affirmations sur l’« assimilation sans reste » et l’intégration de « nouveaux venus des autres cultures », comme tu dis, par antiphrase, pour ne pas utiliser la formule  immigration incontrôlée, car cela c’est, je pense, le noyau dur de notre conversation.

Tu dis que « Zemmour a critiqué le refus de ‘commémorer’ Maurras » et que cela suffit pour  « provoquer [ton] courroux ». Cet épisode est très intéressant. Il est, à mon avis, une curieuse anticipation, en janvier 2018, de l’aberration qui explosera quelque mois après aux Etats Unis sous l’appellation du wokisme/cancel culture.

En janvier 2018,  Françoise Nyssen, ministre de la Culture,  sous la pression, semble-t-il, des réseaux sociaux, et des injonctions de Manuel Valls et de la LICRA, décide de retirer le nom de Charles Maurras du livre de commémorations d’Etat. Le 5 février, Éric Zemmour, dans une interview de Figaro/Live, critique, en effet, cette décision. Il admet que les propos antisémites de Maurras contre Léon Blum  sont d’une « cruauté impardonnable» car ils tombent dans un moment où l’Allemagne nazie « procède à l’extermination des juifs ».  Il dit que, pourtant, la République « a le devoir de commémorer (pas forcement célébrer) toutes les figures qui ont marqué la vie intellectuelle de la France, sinon elle risque de dériver vers le sectarisme ».

Je suis d’accord avec cette vision de Zemmour. Ce que tu ne dis pas c’est que Zemmour n’est pas la seule personne qui voit les choses ainsi. Une semaine avant Zemmour, deux historiens –Pascal Ory et Jean-Noël Jeanneney— avaient critiqué la décision de Mme Nyssen à l’égard de Maurras. Dans la même semaine, cinq autres personnalités –Pascal Perrineau, Philippe Meyer, Lucile Schmid, Karl Meus et Jean Christophe Buisson–, déclarent, sur Figaro/Live,  être favorables au maintien de Maurras dans la liste de commémorations, en raison de l’importance considérable de celui-ci dans la  politique de son temps  et parce que la liste de commémorations ne pouvait pas devenir le catalogue des « gens bien » selon une chapelle du moment.

M. Perrineau a évoqué même un détail intéressant : le déserteur Maurice Thorez, le chef  « historique » du PCF, avait écrit aussi, à Moscou, en janvier 1940, des « propos ignobles » du même acabit de Maurras à l’encontre de Léon Blum : «agent de l’Angleterre capitaliste », « égoïste jouisseur », « misérable créature »,  « répugnant reptile », « la hyène Blum », « chien de garde, il aboie à gorge déployée », etc. (1).

Pourtant, le chef staliniste n’est pas l’objet, bien entendu, du châtiment mémoriel infligé à l’heure actuelle à Charles Maurras. Louis-Ferdinand Céline doit-il aussi être banni de l’histoire littéraire de France pour ses pamphlets antisémites? As-tu, André, cédé aux sirènes de cette exécrable mode de la cancel culture ?

Pourquoi ne dénonces-tu pas Thorez et Céline ? Pourquoi ta bronca contre Éric Zemmour est-elle sélective et exclusive? Pourquoi ce deux poids-deux mesures ?  Pourquoi te fais-tu violent contre le polémiste conservateur et aveugle face à l’appel au meurtre de Jean-Christophe Lagarde contre Zemmour ? La phrase «Si Monsieur Pasqua était là, il te filerait une balle dans la tête», ne t’a donc pas ému ? Le voyou centriste n’a pas présenté ses excuses (il a regretté uniquement son expression « inappropriée ») et tout le progressisme a vite passé à autre chose. Mais pas Éric Zemmour.

Tu avances que l’assimilation est une « idée terrifiante » et que la seule chose qui aille c’est l’intégration. Pour toi, l’assimilation est « faire table rase du passé » de chaque personne. Dans ta définition de l’assimilation il y a autant d’invention que de fantasme. Pour toi, l’intégration serait « faire sien l’héritage du peuple français ».  Toutefois, tu es contre l’interdiction du port du voile islamique à l’université ou du burkini sur les plages, car pour toi ces deux gestes apparaissent comme des libertés individuelles, et seraient donc seulement  des « particularismes» et des « phénomènes communautaires » (qui doivent, selon toi, être tolérés dans une société libérale).  Tu ne vois pas dans ces gestes ce qu’ils sont : des drapeaux et des symboles d’un système politico-religieux et d’une offensive à long terme qui vise à islamiser la France.   

Dans ton long article de décembre 2016 (2), où tu n’abordes pas une seule fois le problème de l’immigration en France, tu dis être d’accord avec le philosophe Etienne Balibar qui défend « le droit des musulmans contre les mesures visant le voile et le burkini », car il, Balibar, estime que « notre société libérale n’aurait pas une identité à défendre ». Porter le voile islamique à l’université ou le burkini sur les plages est-il, pour toi, « faire sien l’héritage du peuple français » ?

Ta vision de « l’assimilation » est aussi inexacte. La France n’a jamais exigé aux Juifs d’« effacer l’appartenance au peuple juif » comme tu l’écris. La loi française n’a jamais exigé l’apostasie, l’abjuration, la conversion, le lavage de cerveaux pour faire l’assimilation. Tu crois à cela, mais tu te trompes. Il y a de nombreuses générations d’immigrés italiens, espagnols, polonais, portugais, qui ont réussi non seulement une rapide intégration mais aussi une assimilation parfaite, sans « s’infliger une sorte de trépanation », pour utiliser ta formule.

Tu estimes que «…en ce qui concerne les musulmans, l’identité à laquelle doivent impérativement s’adapter (…) c’est avant tout l’identité des valeurs libérales, et pas obligatoirement des valeurs ‘nationales’ ou ‘républicaines’ ». Faire cette distinction (artificielle)  entre « valeurs libérales » et « valeurs nationales ou républicaines », te permet de résoudre l’équation par une voie imparfaite : en évacuant de l’analyse la civilisation judéo-chrétienne, rien de moins, c’est-à-dire en renonçant à voir  quelque chose de fondamental et qui fait partie, en France, des « valeurs nationales » et du socle du roman national.

On devrait dire merci à Éric Zemmour car il a ouvert le débat sur certaines de ces notions importantes, ensevelies pendant des années de soumission vis-à-vis des constructions idéologiques de la gauche. Il a mis sur la table les thèmes qui préoccupent le plus les Français et les acteurs politiques s’engouffrent déjà dans la brèche en ce début de campagne présidentielle.   

Eduardo Mackenzie

Je suis d’accord avec toi sur un point : il faut centrer nos propos.
Je vais donc essayer d’être concis;
Je peux néanmoins préciser quelques points de détail
Cela fait soixante ans que j’ai jamais ménagé mes critiques de Thorez et j’eusse été hostile à ce que l’on commémore l’auteur de Fils du peuple (une auto-biographie qu’il a d’ailleurs fait écrire par un « nègre » Jean Fréville).
Je n’ai évidemment jamais donné raison à Balibar, avec lequel je suis en total désaccord depuis nos années étudiantes.
Ce n’est pas moi qui ai défini i l’assimilation comme un renoncement total au passé, c’est Zemmour qui la définit comme un changement d’arbre généalogique. C’est selon moi un déni pathologique
Enfin, je me souviens que plusieurs intellectuels respectables ont souhaité que les Français commémorent Maurras, alors qu’il n’a pas contribué à autre chose qu’au déshonneur de la France.
Ces intellectuels respectables prétendaient que la commémoration n’était pas une célébration.
En quoi ils se trompaient. La commémoration est définie comme une forme de célébration.
Entre commémorer et effacer, il y a place pour éventuellement rappeler et condamner.
Les livres d’histoire dans laquelle ils ont joué un rôle important doivent évidemment parler de Maurras et de Staline et de Hitler et de Pétain. Mais les célébrer, non!
Je veux bien célébrer la loi Neuwirth qui donna aux femmes le droit à la contraception, et rappeler, sans les commémorer les discours de ceux qui regrettent cette loi (dont le PCF qui combattit le « birth control ».
Je crois que nous sommes au clair.
Porte toi bien

André

Aveu d’accablement

Je suis quelque peu accablé par la tournure prise par ce qui devait être un débat sur les affirmations d’Eric Zemmour.

Un animateur central de notre blog, un participant depuis des années aux activités de l’Institut d’histoire sociale, à sa revue Histoire & Liberté, à ses colloques, à ses réunions, André Senik pour ne pas le nommer, a pu ainsi être, par un autre participant à cette histoire, auteur notamment de nombreux articles sur la Colombie dans la même revue, accusé de pratiquer l’ « amalgame », de « rejeter à plat ventre (sic) dans une confuse diatribe », d’ « user et abuser de la conjecture et du langage subliminal », d’ « inventer », d’être « motivé par une haine sans fard » et même – ce sera la touche comique – de « déplorer dans sa diatribe – la chute du dernier royaume musulman d’Espagne » et de « fulminer contre l’admirable action d’Etat d’Isabelle la catholique ».

Pour s’en tenir à la forme, il y a une manière digne, respectueuse, d’échanger des arguments politiques, moraux, historiques, qui émane des valeurs que nous disons tous défendre. Il y en a une autre qui vise à écraser l’adversaire, à le caricaturer voire à le ridiculiser, qui signe une incivilité impropre au cadre démocratique et libéral.

Mais peut-être est-ce là que le bât blesse? André Senik défend, je défends, d’autres défendent dans notre cercle d’Amis d’Histoire & Liberté la démocratie libérale. D’autres, visiblement, défendent l’illibéralisme, une conception de la démocratie qui favorise la conduite incontestable, en tout cas très difficilement contestable, du pouvoir politique. C’est celle de Viktor Orban, apprécié de Zemmour; c’est celle de Vladimir Poutine, défendu par le même Zemmour.

Dans cette conception, l’intérêt de l’Etat, contrôlé par un « leader » et un parti au service de ce dernier, prévaut et tend à rendre impossible l’alternance. Cette chasse aux oppositions se drape ostensiblement dans une posture de défense de l’intérêt national. Ostensiblement mais fantasmatiquement. Car on peut contester le service que rendent à leur propre nation les positions sur l’islamisme, l’identité nationale, l’immigration, les religions, d’un Orban, d’un Poutine, ainsi que celles d’un Eric Zemmour.  

Contre l’islamisme, la tentative de constituer un « islam de France » compatible avec les règles de la démocratie libérales me semble respectable. Elle est encore dans les limbes il est vrai, et les conflits entre les musulmans, l’influence qu’ont sur chacune de ces parties mutuellement hostiles, des pays étrangers, rendent cette tâche particulièrement difficile. Mais le renseignement et les opérations policières ne suffisent pas. C’est pourquoi cette tentative de constituer un islam compatible avec nos valeurs politiques, morales et intellectuelles, est appréciable, tout comme l’est l’action contre le « séparatisme », même si l’on sait parfaitement que ce séparatisme n’est qu’un moyen en vue d’une fin : la prise de pouvoir.

On aimerait savoir quelles mesures lui, Eric Zemmour, compte prendre, pour faire reculer l’islamisme politique et pour faciliter l’intégration progressive des musulmans dans la société française- si tant est qu’il la souhaite. Lui prône plutôt l’assimilation, autrement dit la suppression imaginaire, malsaine ou impossible de son arbre généalogique. Et il la prône dans une France qui n’existe pas. Décidément, Zemmour met la barre trop haute pour la majorité de nos compatriotes musulmans.

Pourquoi une France qui n’existe pas? C’est que, pour cerner et défendre l’identité française, il faudrait, ce que ne fait guère Zemmour, reconnaître en même temps et son passé et son évolution et son avenir. La France n’est pas une essence. L’identité de cette société évolue – comme toute société – lentement, avec le temps. Son intégration dans l’Union européenne, son affaiblissement démographique, son besoin de main d’oeuvre, son respect des droits de l’homme qui la conduisent à accueillir les réfugiés et à favoriser les regroupements familiaux conduisent sans doute à des excès et à des tensions, mais aussi à une ouverture nouvelle sur le monde qui l’oblige à repenser ses modèles nationaux et culturels antérieurs.

Un Zemmour ne peut entendre de telles propositions. La France d’hier et la France d’aujourd’hui expriment pour lui une réalité identique, forgée – et confirmée – pendant des siècles par une histoire dont nous devons être totalement et continûment fiers.

En fait, la France d’aujourd’hui se mondialise, comme la plupart des sociétés modernes économiquement développées. Ses fils et ses filles voyagent, se marient avec des étrangers et des étrangères, vivent parfois au loin. Peut-on s’imaginer que dans de telles conditions l’identité du pays pourrait ne pas changer ? Et que le sentiment national, forgé pour beaucoup par les confrontations voire les guerres, puisse rester aussi aigu qu’hier ? S’adapter à nos valeurs, à nos principes et à nos moeurs, est une demande légitime aux nouveaux venus. Mais les valeurs, et surtout les moeurs ( laissons cependant les principes, énoncés dans la Déclaration des droits de l’homme!) ne sont pas immuables. Il n’y a pas de France éternelle à laquelle il faille s’adapter. Et l’équation, on le voit, est complexe et bien éloignée des simplissimes positions « zémmouriennes » : au moment même où l’acuité du sentiment national s’émousse au contact de l’Europe et du monde, et du fait de près de huit décennies de paix, il convient de faire accepter aux immigrés les valeurs et les moeurs qui caractérisent la France!

Le problème est évidemment autre pour Eric Zemmour qui, désireux de faire coïncider ses fantasmes d’invasion migratoire criminogène et la réalité actuelle, rejette en quelques formules à l’emporte-pièce la Cour européenne des droits de l’homme, la « bureaucratie de Bruxelles », la levée des frontières au sein de l’U.E. et invente un socle catholique unifié où ensuite se fondent – condition sine qua non pour être Français – divers groupes tard venus.

De Clovis sacré roi à Reims à de Gaulle en passant par Louis XIV et Napoléon Ier, tous rappellent, à entendre Zemmour, que les minorités – sexuelles, religieuses, ethniques, venues d’ailleurs ou pas – ne forment pas le socle du pays. Si notre journaliste veut dire qu’elles sont minoritaires, il enfonce une porte ouverte. Et s’il veut dire qu’elles comptent pour rien dans l’identité française en évolution, il se trompe. Tout particulièrement aujourd’hui.

Je ne sais trop si le débat doit continuer. Ce que je sais en revanche, c’est que covid ou pas, flux migratoires ou pas, nous traversons une période difficile : une menace totalitaire chinoise plus une menace totalitaire islamiste, cela fait beaucoup pour un pays et une Europe divisés et contestés de l’intérieur comme de l’extérieur. Et que le temps est plutôt à se serrer les coudes qu’à s’accuser de malhonnêteté intellectuelle.

Pierre Rigoulot


18 Nov 2021


Eric Zemmour  : La France n’a pas dit son dernier mot, éd. Rubempré, 348 p., 21,90 €

Attention  : ceci n’est pas un livre. La plupart des 340 et quelques pages sont des récits de rencontres de l’auteur avec diverses personnalités, donnant souvent des précisions sur le restaurant qui les a accueillis et sur les plats dégustés.

On conçoit donc qu’un militant nationaliste, déçu par une Marine Le Pen dédiabolisée, achète cet ouvrage comme d’autres le maillot de leur équipe de football préférée, en signe d’adhésion, et comme une obole et un encouragement. Mais on le déconseillera à quiconque veut en savoir plus sur la pensée politique d’Eric Zemmour et les moyens de mettre en oeuvre des mesures utiles et réalistes pour contrer l’islamisme. Il faut en effet parcourir avec patience ces pages qui tiennent du bottin mondain et du Gault et Millaut pour recueillir une prise de position argumentée, une mesure réaliste à prendre.

Zemmour ne démontre pas, n’explicite pas. Il procède par affirmation à l’emporte pièce, par envolées indignées et raccourcis explosifs. Inutile de chercher des propos minutieusement défendus, la parade à des objections possibles et encore moins des interrogations adressées à ses adversaires, voire à lui-même, marques d’ouverture d’esprit et de refus du dogmatisme. Zemmour n’est pas un penseur, adepte de la confrontation rationnelle. C’est un polémiste parfois habile, un histrion cultivé, capable de sortir de son chapeau une citation percutante. Il est, lui aussi – pourquoi le lui reprocher ? – un nostalgique de la douce France de son enfance, de surcroît un bon vivant et un convive agréable. Mais pas un Président souhaitable, tant sa pensée est soumise, et comme une évidence, à de vieilles conceptions du pouvoir qui affleurent dans quelques points d’intérêt, qu’on déniche à l’issu d’une lecture patiente.

Au coeur de ses certitudes : la France éternelle existe. Elle est née des rois de France et de leur union avec l’Eglise catholique. C’est sur ce socle que s’affirme toute autorité légitime à la tête de la Nation. Même Napoléon  ; même la République de 1789 s’y adosseront. Hélas, cette belle France là est menacée de l’intérieur et de l’extérieur. De l’intérieur par «  l’individualisme  né il y a quatre siècles aux confins de la Renaissance italienne et du protestantisme germanique  ». De l’extérieur par l’Islam. L’effet complémentaire de la Liberté individuelle, qui mine la puissance collective, et de la religion de la Soumission, pousse «  des diasporas de plus en plus fournies  » à imposer «  leurs mœurs, leurs lois, leurs imaginaires, leurs patronymes dans une logique colonisatrice  ». Un peuple français. Deux ennemis opposés qui veulent le détruire. Cela ne vous rappelle rien, demande-t-il  ? Mais si  ! Le pacte germano-soviétique  !

Raccourci peut-être brillant mais certainement discutable. Tel est l’art du polémiste : lancer son trait, et…passer à autre chose. Zemmour est maître dans cet art de passer à autre chose  : perspectives d’avenir avec Xavier Bertrand, retour sur un débat raté avec Marine Le Pen, la fin de l’homme blanc avec Tom Wolfe, avec chacun, on évoque un sujet différent, entre la poire et le fromage. Et après une pirouette, on passe aux suivants : Serge July et François Bayrou, Alain Minc et Dominique Baudis, Jean-Luc Mélenchon et Philippe Seguin.

On s’arrêtera là mais certainement pas Zemmour, qui continuera de papoter sur deux ou trois centaines de pages. Contentons nous d’extraire quelques passages, pleins de sens, même s’ils portent sur des détails.

La France qu’il aime, celle qu’il appelle avec un sourire (on peut en tout cas l’espérer) «  la France éternelle, cette France des bérets et de la baguette de pain  », c’est évidemment celle où l’immigration musulmane n’existait pas  encore. Ce n’est pas celle non plus, de l’individualisme protestant et humaniste qui, au sortir du Moyen-âge, «  a transformé nos vieilles nations en société d’individus craintifs et capricieux  ». Ce n’est pas davantage celle des Juifs à propos desquels Zemmour a cette confidence émouvante et trop peu relevée par les critiques, sur sa maman qui voulait gommer le mot «  Juif  » de la conscience de ses enfants pour qu’ils soient seulement des «israélites». Zemmour a suivi le conseil de sa maman  : il ne balaie pas sa judéité comme le firent Spinoza ou Marx mais la réduit à un culte. La vraie France est une France catholique. Peuvent s’y raccrocher des protestants ou des israélites, et même des musulmans, à condition de « catholiciser » leur appartenance religieuse ou de suivre l’exemple de ceux qui se sont assimilés en gommant ou en changeant leur arbre généalogique pour se fondre littéralement dans la nation française.

Pas de réflexion chez lui sur la possibilité d’avoir des racines plongeant dans un ailleurs ethnique, géographique ou historique, comme Joséphine Baker et Charles Aznavour, tout en étant Français. En bon maurassien qu’il est sans vergogne, Zemmour élimine ce qui n’est pas du socle qui fait la France éternelle  ! Il ne veut pas de l’intégration de gens conscients de leur histoire et de leur culture particulières. A la manière d’Isabelle la catholique chassant les Juifs d’Espagne et de Louis XIV révoquant l’édit de Nantes, il exige l’unité, que dis-je  ? la fusion nationale…Aussi peut-il écrire  : «  Je suis un juif (avec une minuscule) d’Algérie grandi en banlieue parisienne que l’héritage familial et les lectures ont transformé en Français (avec une majuscule) de la terre et des morts  »…

Où l’on comprend qu’on simplifie son message quand on le réduit après une première lecture à la lutte contre l’immigration. Le thème est au cœur de ses affirmations en effet. Mais il se conjugue avec sa haine de la société libérale, de son «  individualisme consumériste », de sa référence au droit supranational, accouchant d’hommes ignorants de leurs racines nationales et se rêvant «  citoyens du monde  ». Eric Zemmour préfère un régime de type illibéral comme celui de Victor Orban.

Mais la France ne bouge-telle pas lentement, comme bougent sa culture et  ses croyances? Eh bien non, pour Zemmour, qui ne sera guère impressionné par les observations et les statistiques qu’on lui produira. La France est catholique, même si jamais elle ne va plus à l’église  et Zemmour adore cette formule d’André Suares  : le peuple français est «  chrétien dans ses moelles. Ses erreurs mêmes sont chrétiennes et ses excès, quand il veut introduire la politique dans l’ordre du sentiment. Nation très chrétienne, elle a l’Evangile dans le sang  ».

Voilà peut-être l’enseignement majeur de la lecture de ce livre léger et parfois plaisant : que les faits confirment ou non ses vues, qu’importe au fond. La France, même si elle ferme ses églises, est catholique par essence. De même, si la majorité des musulmans s’intègrent en France, lui, Zemmour sait que «  l’inconscient collectif des populations musulmanes «  est de coloniser l’ancien colonisateur  ». De même, il «  sait  » que tous les jeunes immigrés sont des voleurs et des violeurs. Il avoue d’ailleurs dans ce livre que nuancer son propos à ce sujet et le restreindre à «  la plupart  » d’entre eux n’est qu’une manière rituelle d’éviter le tribunal. Son socle à lui, c’est bien l’accusation que le Mal les habite tous et que ce Mal est plus dangereux que la Covid-19. Inutile de tenter de prouver le contraire par l’expérience, les chiffres ou le raisonnement. Comme les communistes qui connaissaient les aspirations profondes de la classe ouvrière à la révolution même s’ils préféraient dans les faits améliorer leur conditions de travail, Zemmour « sait » que la France est catholique et ce que veut « l’inconscient collectif » des immigrés musulmans : coloniser l’ancien colonisateur. Et il sait aussi que c’est aujourd’hui ou jamais que se joue le sort de notre civilisation. Les communistes appelaient cela le Grand soir. Cet admirateur de Poutine adopterait-il les vieilles ficelles des militants d’extrême gauche sur l’urgence, sur la dernière chance et le dernier mot qu’on n‘a pas encore dit ? Les Français qui voteront pour lui s’il se présente, auront donc en prime de sentir claquer parmi eux le Grand vent de l’Histoire. Un vent bien mauvais, hélas.

Pierre Rigoulot

25 Oct 2021


Pierre-Antoine Donnet : Chine, le grand prédateur, éd. de l’Aube 2021, 336p., 24 euros

Je lis le dernier livre de Pierre-Antoine Donnet. je le relis et rerelis quand je peux car je n’arrive pas à en faire un article qui me satisfasse. En tout cas je suis étonné de la superficialité des deux critiques de l’ouvrage que j’ai lues, l’une dans La Croix, l’autre dans Le Monde.

Ils font l’impasse sur ce que je juge le plus important. Extrait du Monde : « A la fois essai engagé et mini-encyclopédie sur la Chine de Xi Jinping, ce livre traite cinq questions : la « tragédie des Ouïgours et des Tibétains », l’environnement, les technologies, les droits de l’homme et la diplomatie. Sur tous ces sujets, le savoir de l’auteur est impressionnant. « 

Curieux que Le Monde n’évoque même pas ce qui fait la plus importante partie de l’ouvrage : un conditionnement des esprits et une surveillance rigoureuse sans précédent dans l’Histoire, une mainmise croissante sur l’information partout dans le monde, sur le travail journalistique, y compris des journalistes étrangers en Chine, la réécriture de l’Histoire qui ne concerne pas que l’occultation des horreurs surréalistes que seul un régime marxiste est capable de commettre mais qui remonte aussi aux origines de l’Histoire : même l’archéologie est devenue un enjeu idéologique et politique. Les archéologues sont invités à démontrer que l’invention de l’écriture a eu lieu en Chine, et que la civilisation chinoise est antérieure à celles de Mésopotamie et d’Egypte.

Les enfants sont porteurs d’une puce électronique dès 6 ans permettant de suivre leurs déplacements et activités. Le marxisme est enseigné dès le plus jeune âge, et le suivi est constant au sein du Parti. Le culte de la personnalité de Xi confine au délire ubuesque et là est d’ailleurs un talon d’Achille du régime repéré par Veron et Lincot dans leur  ouvrage « La Chine face au monde : une puissance résistible » édité chez Capit Muscas.

Le Monde et La Croix éludent aussi les chapitres détaillant l’investissement (particulièrement en Australie qui a mis un STOP en affirmant qu’il y a plus important que les intérêts commerciaux) des secteurs de l’enseignement, de la culture (spécialement le cinéma), des partis politiques et groupes d’influence de tous bords, du tourisme, des réseaux sociaux et forums (+ cyberguerre extrême) ; en outre la RPC utilise nos autocritiques à la mode et notre propre mise en exergue de nos défauts ou soi-disant tels et de faits divers qui ternissent notre image, tel l’affaire George Floyd, qui prouverait la supériorité du système chinois (sic!).

Ajouts personnels : les grands médias chinois ont attribué la victoire d’Emma Raducanu à l’US Open, au fait que sa mère est chinoise et à l’énergie que cette origine lui a insufflée (sic aussi!) La glorification fantasmatique de la race Han ajoutée à l’évocation d’un empire de 1000 ans, fait penser qu’ici le totalitarisme marxiste-léniniste-maoïste rejoindrait le nazisme mais non, le premier est infiniment plus totalitaire !

J’ai visité une expo, à Bruxelles, sur la construction du plus long chemin de fer du début du XXème siècle entre Pékin et Wuhan et du plus long pont du monde de l’époque par des travailleurs chinois sous la direction d’ingénieurs belges. Expo à laquelle ont collaboré les Chinois, donc : Hologrammes, films, photos, commentaires, textes, donnent un récit apocalyptique (et partiellement exact) de l’intervention des puissances occidentales, du Japon et de l’Inde. Pour une fois, un chiffre : la révolte des Boxers et sa répression auraient fait 30 millions de morts (?)

Pierre Druez

LE PARTI COMMUNISTE CHINOIS, LE GRAND ADVERSAIRE DE LA DEMOCRATIE DANS LE MONDE.

Le commentaire enthousiaste que Pierre Druez a donné au livre de P-A. Donnet intitulé « Chine, le grand prédateur » a mis en appétit notre ami Dominique Duel, intervenant fréquent dans ces colonnes où il explique pourquoi à ses yeux le Parti communiste chinois est le grand adversaire de la démocratie dans le monde. Il s’est procuré l’ouvrage, l’a lu attentivement et nous livre ici ses propres commentaires, quelques semaines après ceux de Pierre Druez. Ils se ramènent à quatre qu’il explicite ci-dessous :

Ce livre est un recueil très précieux de données factuelles sur « la Chine » et sur beaucoup de ses multiples exactions.

Ce livre n’est toutefois pas exhaustif. Il est vrai qu’il est difficile d’évoquer, tant elles sont nombreuses, toutes les exactions commises par Pékin et toutes les menaces qu’il fait peser sur le reste de la planète. Mentionnons quand même ici quelques oublis qui sont regrettables :

  • La surexploitation monstrueuse que le Parti Communiste inflige aux ouvriers d’usine en Chine.
  • La désindustrialisation qu’elle a infligée aux autres pays du monde et la déstabilisation, d’abord sociale puis politique, qui en résulte pour eux.
  • Le surendettement extérieur auquel « la Chine » contraint de très nombreux pays afin de se les soumettre ensuite géopolitiquement.
  • Le contrôle que la Chine a obtenu de l’ONU et de ses filiales, y inclus l’OMS, la FAO,…
  • Son alliance géopolitique avec la Russie de Poutine et du KGB.
  • Son alliance géopolitique avec l’Iran des ayatollahs
  • Son soutien à tous les régimes dictatoriaux et totalitaires en particulier quand il s’agit d’y réprimer les mouvements populaires pro-démocratie.

Mais ce livre souffre d’un défaut : l’auteur désigne comme notre adversaire la Chine quand il devrait en réalité désigner le Parti Communiste Chinois. Ce qui n’est pas du tout la même chose.

Si on fait une analyse terminologique de son livre, on se rend compte que, pour P-A. Donnet, c’est la Chine qui est désignée comme l’auteur de toutes les exactions citées alors même que leur véritable auteur est le Parti Communiste Chinois (il est le Parti-Etat qui prend toutes les décisions importantes en Chine).

La confusion regrettable que P.A. Donnet entretient entre la Chine et le Parti Communiste Chinois finit par devenir insupportable lorsqu’on se rend compte qu’elle est maintenue tout au long du livre.

La Chine et le PCC sont deux réalités qui sont intrinsèquement distinctes. Tout comme le Cambodge et les Khmers Rouges étaient deux réalités distinctes entre 1975 et 1979.

Il ne s’agit pas ici d’un pinaillage sémantique. Si l’on veut comprendre ce qui inspire Pékin, il est déterminant de savoir si Pékin, c’est la Chine, un pays ordinaire qui aurait pour principale particularité d’être immense, ou bien si Pékin, c’est le Parti Communiste Chinois (le PCC) avec ses singularités à la fois multiples et redoutables.

Tout auteur qui traite de la Chine contemporaine, se devrait, à mes yeux, de clarifier d’emblée quelle est la situation qui prévaut en Chine : le PCC est cette organisation qui s’est imposée par la force à la population chinoise en 1949 (non pas après un scrutin démocratique mais après une victoire militaire contre le Kuomintang au terme d’une guerre civile intense) ; il a alors institué un régime analogue à celui de l’URSS qu’il a réussi à maintenir depuis lors.

L’auteur exprime, dans son avant-propos, son « déchirement » entre son attrait pour « la Chine » et son dégoût pour les décisions prises par « la Chine ». Il n’y a pourtant pas lieu à un tel déchirement. Dès lors que l’on distingue bien la Chine du PCC, il devient loisible d’apprécier la population chinoise et simultanément de détester le Parti Communiste Chinois.

Et ce défaut du livre en induit un autre. Pour avoir occulté que le Parti Communiste Chinois se cache derrière « la Chine », l’auteur omet tout naturellement de désigner très précisément quelle est la nature du régime politique que le PCC a imposé à la Chine depuis 1949.

Or c’est un régime franchement totalitaire que le PCC a instauré en 1949 pour le maintenir ensuite sans discontinuer.

Le régime institué par le PCC présente en effet les traits communs qu’ont partagé l’URSS bolchevique (1917-1989) et l’Allemagne nazie (1933-1945), ces deux expériences historiques qui ont été « les matrices du totalitarisme ». Ces traits communs sont devenus très naturellement les caractéristiques qui permettent de désigner quels sont les vrais régimes totalitaires :

  • Une idéologie (une conception du monde) qui est très particulière ;
  • Un Parti (ou un mouvement assimilable) qui s’empare de cette idéologie ;
  • Une fraction de la population, minoritaire mais significative, qui se radicalise et qui se mobilise autour de cette idéologie et de ce Parti (avant même sa prise du pouvoir) ;
  • Une prise du pouvoir (le plus souvent par la ruse ou par la force) par ce Parti en dépit de son caractère numériquement minoritaire dans la population ;
  • L’instauration du Parti comme le Parti Unique assortie d’une abolition de tout droit d’association ;
  • La prise définitive par le Parti Unique de tous les pouvoirs institutionnels dans le pays : exécutif, législatif, judiciaire, militaire, médiatique, universitaire. Ainsi l’Etat disparaît au profit d’un Parti-Etat qui domine toutes les dimensions de la société ;
  • La domination, directe ou indirecte, de l’économie du pays ;
  • L’obligation imposée à toute la société comme à chacun de ses ressortissants de se soumettre à l’idéologie spécifique du Parti Unique.
  • Pour couronner le tout, un système de coercition et de répression qui ne rencontre aucune limite puisque le Parti Unique au pouvoir contrôle totalement la Justice et qu’il n’existe aucun élément de contrepouvoir.

Le régime politique instauré à Pékin en 1949 (et maintenu depuis lors) coche toutes les cases de ces critères. C’est pourquoi il est à la fois légitime et indispensable de prononcer le verdict qui convient : le régime politique en Chine est un régime totalitaire. Il faut à cet égard déplorer que pour qualifier le régime de Pékin, P-A Donnet n’utilise jamais ce mot, un mot qui par ailleurs est à l’évidence tabou aux yeux du PCC.

Et ces deux défauts en induisent un troisième. Après avoir omis de qualifier le régime du PCC comme totalitaire, P-A Donnet omet, assez naturellement, de s’intéresser à la démarche internationale qui est celle du PCC.

Or la démarche internationale du PCC se traduit par une ambitieuse stratégie à long terme. Elle a été conçue par le PCC en réaction à la gifle retentissante que la population chinoise lui avait infligée à Tien anmen en juin 1989. Elle fut mise en œuvre avec succès par le PCC à partir de 2001, après que les grands pays démocratiques eurent commis l’énorme erreur d’accepter la Chine totalitaire au sein de l’OMC sans même exiger d’elle quelque contrepartie.

Tout en amont, la motivation du PCC consiste à protéger encore plus complètement la pérennisation de son régime totalitaire. Il s’agit pour lui deneutraliser totalement (ou mieux encore d’abolir) les démocraties qui se maintiennent à l’extérieur de son territoire parce qu’elles seraient susceptibles de contribuer à maintenir dans la population chinoise une attirance pour la démocratie et les libertés individuelles.

De ce fait, son objectif stratégique consiste à combattre par tous les moyens les grandes démocraties jusqu’à les déstabiliser totalement. Il lui suffirait pour cela d’infliger aux Etats Unis une défaite géopolitique irréversible (militaire ou non militaire).En effet, sans les Etats Unis, le camp des pays démocratiques aurait un poids géopolitique insignifiant.

Pour atteindre cet objectif stratégique, le PCC a adopté une stratégie mercantiliste de très grande envergure qui consiste à fabriquer toutes sortes de produits made in China. Ceux-ci sont manufacturés « à des coûts imbattables » et délivrés ensuite « à des prix imbattables » et de ce fait ils envahissent le marché mondial en portant un tort immense à la santé économique et sociale de tous les autres pays.

En simplifiant, cette stratégie repose sur quatre piliers :

  1. Une sous-évaluation, délibérée et prolongée, du yuan d’environ 40% contre toutes les autres grandes monnaies
  2. Un lourd subventionnement, plus ou moins discret, des entreprises manufacturières par le Parti-Etat chinois
  3. Une main d’œuvre ouvrière d’usine que le PCC a « réussi » à esclavagiser : 288 millions de chinois en âge de travailler (soit 30% de la population en âge de travailler) sont des mingongs. Qui sont donc ces mingongs ? Ce sont des ex-paysans ou des ex-ouvriers qui ont été obligés depuis les années 80 de quitter, faute d’emploi disponible localement et en l’absence de tout dispositif d’indemnisation du chômage, les provinces intérieures où ils étaient nés pour se rendre sur les provinces côtières où le PCC avait soudainement encouragé une industrialisation intense.

Comme le PCC a refusé délibérément de leur accorder le hukou (le papier qui les aurait autorisés à migrer de leur province natale vers une autre province), ces migrants intérieurs sont devenus des mingongs (des migrants intérieurs sans-papiers).

Pour s’être obstinés à survivre avec un emploi salarié même précaire, ils se retrouvent dans l’illégalité au regard des règles qui ont émises discrétionnairement par le PCC.

Ils sont de ce fait totalement dépourvus de quelque pouvoir de négociation salariale vis-à-vis des usines qui les embauchent. Le salaire horaire qu’ils touchent et le coût salarial horaire qu’ils occasionnent à leurs employeurs est absolument dérisoire.

A cet égard le PCC de Deng xiaoping a réalisé un véritable « exploit anti-social », un « exploit » qu’aucun autre régime politique n’a réalisé dans l’époque moderne.

Et si le PCC de Deng a pu y parvenir, c’est parce que seul un régime franchement totalitaire comme le sien pouvait se permettre de tenter un tel « exploit » et de le réaliser. Un régime seulement dictatorial n’aurait pas pu y parvenir.

  1. L’obtention par le PCC de l’adhésion de la Chine en 2001 à l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce), grâce à laquelle plus aucun pays du monde ne pouvait maintenir ou instaurer des protections douanières à l’encontre des produits manufacturés made in China (produits que les trois premiers dispositifs rendaient par ailleurs super-compétitifs au niveau mondial).

C’est cette stratégie mercantiliste, très déloyale et très machiavélique, qui est à la base des multiples succès géopolitiques obtenus par Pékin depuis 2001 (ses suprématies sur les plans industriel, commercial, économique, financier, diplomatique qui s’ajoutent à sa suprématie démographique ; son contrôle croissant des espaces terrestres, maritimes et spatiaux ainsi que des ressources rares).

Cette stratégie n’est malheureusement jamais évoquée par l’auteur ni pour expliquer la montée en puissance effectuée par le PCC, ni non plus pour expliquer l’arrogance et l’agressivité que celui-ci se permet désormais et qui selon moi devrait encore s’accentuer.

En conclusion, le livre de P-A. Donnet est très précieux par le fait quil énumère et quil documente les multiples exactions et forfaits commis par Pékin. Mais ce livre, comme dautres avant lui, voit la portée de son message limitée parce quil sabstient dexpliquer qu’à Pékin, ce nest pas le peuple chinois qui gouvernerait souverainement mais cest le Parti Communiste Chinois qui gouverne après avoir usurpé en 1949 le pouvoir (tous les pouvoirs) à son profit et pour très longtemps.

Ce livre ne fournit pas aux démocrates la grille de lecture qui leur est pourtant indispensable pour comprendre la nature de ce Parti Communiste Chinois, la motivation qui lanime, lobjectif géopolitique quil sest assigné, la stratégie internationale antidémocratique quil a engagée pour y parvenir.

A lheure où le PCC savère comme le principal promoteur du totalitarisme sur la planète et où il est devenu ladversaire le plus déterminé et le plus dangereux de la démocratie et des libertés dans le monde, la tâche essentielle consiste à lanalyser sous tous ses aspects de façon à élaborer la contre-stratégie efficace qui permettrait de sopposer à lui.

Dominique Duel. 12 novembre 2021

27 Sep 2021


La débandade des États-Unis en Afghanistan et le droit d’ingérence

La débandade des États-Unis en Afghanistan nous oblige à affronter une situation mondiale nouvelle pour nous, nous qui avons été partisans du devoir d’ingérence contre les États criminels.

Reconnaissons d’abord que la justesse politique d’une intervention dont les intentions sont justes se mesure à ses conséquences; or en Irak et en Afghanistan, les suites n’ont pas été probantes.

si nous conservons le devoir d’ingérence, il faut en préciser la raison et les modalités, en le distinguant du « nation building » qui vient de faire naufrage.

Le devoir d’ingérence ne se justifie selon moi que si l’on place les droits de l’homme au-dessus de la souveraineté des États et même au-dessus du droit des peuples à vivre selon leurs règles et leur culture.

L’adage « charbonnier est maitre chez lui » qui justifie le principe de la non-ingérence fut affirmé par Goebbels en 1933 à la tribune de la SDN « Messieurs, charbonnier est maître chez lui. Nous sommes un État souverain et tout ce que dit cet individu ne vous regarde pas. Nous faisons ce que nous voulons de nos socialistes, de nos pacifistes, de nos juifs et nous n’avons à subir de contrôle, ni de l’humanité, ni de la Société des Nations. »

Accepter que cela ne nous regarde pas alors que nous en sommes témoins, ce serait renoncer à notre principe premier : « tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. »

Nous avons donc à faire tout notre possible pour protéger les droits et la dignité des autres humains, au nom de notre principe premier.

Exemple : la population de la Corée du Nord.

Si certaines cultures préconisent la soumission totale des femmes et même leur excision, nous devons faire tout notre possible pour protéger et défendre les droits des femmes de ces pays qui le souhaitent.

Aucune trace d’impérialisme dans cette position droit de l’hommiste.

André Senik

Crédit photo: https://www.flickr.com/photos/defenceimages/6347431323

9 Sep 2021


La France à la croisée des chemins?

Selon Eric Zemmour la France serait à la croisée des chemins.

Cette métaphore routière peut servir.

Ce prophète prédit que la France va droit dans le mur puis dans un précipice si elle continue dans la même voie.

Le salut qu’il annonce ne se trouve pas dans une autre direction, qui serait à adopter à la croisée de deux chemins.

Le salut qu’il annonce c’est la marche arrière toute, après qu’on aura fait descendre tous les intrus et qu’on aura fermé toutes les fenêtres ouvertes sur l’extérieur.

Son projet est le retour à la France d’hier, à la fille ainée de l’Église catholique, de race blanche, d’avant l’évolution des moeurs et des mentalités qui ont fait tant de mal à la France, comme aurait pu dire le maréchal Pétain.

D’ailleurs, l’indulgence pour le maréchal Pétain de Vichy qui est affichée d’une façon provocatrice par Zemmour, s’explique sans doute par son refus de la repentance, par son adhésion totale au principe de la préférence nationale, mais aussi par son accord avec l’idée d’une révolution nationale anti-progressiste sur toute la ligne, en rupture consommée avec l’idéal républicain et universaliste.

Si on cherche ses répondants dans le monde actuel, on pourra ranger Éric Zemmour dans le même camp que les catho-nationalistes illibéraux, aux côtés de Viktor Orban et de Mateusz Morawiecki.

Mais si on cherche dans le passé la grande figure historique dont il est le fils spirituel, le mieux est de sortir le portrait d’Isabelle la catholique.

C’est elle qui, au nom de la pureté nationale-catholique de l’Espagne, en a expulsé les Juifs et les musulmans, y compris ceux qui feignaient de se convertir au catholicisme, mais qui ne s’assimilaient pas complètement, puisqu’ils demeuraient secrètement juifs ou musulmans.

Éric Zemmour, qui est un Juif séfarade, reprend à son compte la politique de purification ethnico-catholique dont ses ancêtres ont peut-être été victimes.

Pour montrer patte blanche et race blanche, il en rajoute des tonnes dans la défense d’une francité si purifiée qu’il ne pourrait pas en faire partie.

Par André Senik

Crédit image : https://www.flickr.com/photos/styeb/4664313377

9 Sep 2021


Soirée-débat organisée par Desk Russie, le 26 mai, de 18 h 30 à 20 h 15, avec l’historienne Françoise Thom et le géopoliticien Jean-Sylvestre Mongrenier. Modération : Galia Ackerman.


L’éveil de l’Occident et la contre-propagande russe : le cas de l’Ukraine

Théâtre du Nord-Ouest, 13, rue du Fg Montmartre, Paris

Le 26 mai de 18.30 à 20.30

Inscription auprès de Galia Ackerman

24 Mai 2022


Kim Jong Eun, un « criminel humanitaire »

Après avoir nié toute atteinte de son pays par l’épidémie de covid, Kim Jong Eun vient d’y reconnaître les premiers cas mais n’envisage pas pour autant d’autre riposte majeure que la mise en quarantaine de tous les habitants.

La plupart d’entre eux, il est vrai, sont habitués à ne pas pouvoir sortir de leur pays sinon clandestinement et à ne se rendre d’un endroit à l’autre, à l’intérieur, qu’avec l’autorisation de la police

Il est donc possible que l’épidémie n’ait effectivement pas touché jusque-là de manière importante ce qu’on appelle « le royaume Ermite ». Les déplacements sont exceptionnels et contrôlés. Les diplomates et les responsables privilégiés du secteur économique qui  entrent et sortent du pays sont peu nombreux et sans doute…vaccinés !

La Corée  du Nord allait cependant plus loin, se disant totalement épargnée par le fléau. Et qui émettait un doute sur cette protection quasi miraculeuse était vilipendé. C’était ne pas tenir compte de l’image que la direction nord-coréenne veut renvoyer d’elle-même : celle d’un État parfait, dirigé par une dynastie de génies politiques. Il était conforme à la légende dorée officielle que la covid ne puisse faire de mal à cet Etat-modèle.

Affirmer que les choses  pouvaient changer aurait été reconnaître que la perfection du régime était discutable. C’était se ranger du côté de l’Ennemi, l’impérialisme américain, acharné à détruire le monde des régimes populaires, comme ceux de Pyongyang, Moscou ou Pékin.

Pire : vouloir aider la population dévoilait une nature malfaisante en essayant de lui faire profiter, au nord du 38 ème parallèle, de l’expérience acquise dans le monde dit occidental, de ses médicaments, de ses vaccins. Mais charbonnier est maître chez lui, comme disait Goebbels, et il ne pouvait  être question de laisser des étrangers choisir les modalités d’une action humanitaire qu’ils proposaient pourtant de mener bénévolement.

Médecins sans Frontières, Médecins du monde et Action contre la faim avaient, il y a plus d’une vingtaine d’années, renoncé à aider la population nord-coréenne, qui manquait déjà à cette époque de soins médicaux et de nourriture, parce que les médecins et infirmiers envoyés par ces associations ne pouvaient pas entrer en contact avec les malades comme ils le souhaitaient.

Devant la gravité de l’épidémie et le nombre de cas et de morts dus à la covid, Kim Jong Eun a renoncé provisoirement au mythe de la Cité idéale sous la conduite éclairée d’un Chef génial. Et le 13 mai dernier, l’agence officielle de presse annonça que Kim Jong Eun, toujours aussi génial, avait repéré et dénoncé un point faible dans le dispositif de prévention  et admis que près de 190 000 malades étaient touchés. Leur nombre, aujourd’hui, aurait décuplé.

Ces estimations sont naturellement à prendre avec des pincettes. Le vrai problème est que l’épidémie, tardivement avouée par les autorités, frappe une population depuis longtemps affaiblie par le manque de nourriture et le sous-équipement médical; une population à laquelle obstinément, les dîtes autorités n’ont pas permis jusqu’ici d’avoir accès à aucun des vaccins et des remèdes que l’étranger honni lui offre.

Le monde entier serait-il impuissant face à une telle tyrannie?

L’ONU et son Organisation Mondiale de la Santé ont dit leur inquiétude et proposé leur aide mais si le silence des autorités de Pyongyang se prolongeait, ne pourraient-elles faire pression sur la Chine communiste pour qu’elle obtienne de sa protégée nord-coréenne de laisser le monde porter secours à son  peuple en danger ?

L’OMS ne devrait-elle pas tenter d’imposer une vaccination générale de la population et, si celle-ci était refusée, dénoncer ce qu’il faudrait bien appeler le « crime humanitaire » de Kim Jong Eun ?

Se résigner à abandonner la population de la Corée du Nord sans rien tenter pour lui venir en aide médicale et sans dénoncer un régime qui s’oppose à l’assistance sanitaire à peuple en danger, ce serait lancer un signal désespérant à tous ceux qui savent que les Nord-Coréens sont les victimes du pire des régimes totalitaires qui existent aujourd’hui là-bas et ailleurs.

 Pierre Rigoulot et André Senik, Comité d’aide à la population nord-coréenne

24 Mai 2022


La drôle de guerre de Renaud Girard

Les meilleurs observateurs nous ont prévenu[1], le journaliste Renaud Girard a choisi le camp de la Russie de Poutine, « nouveau tsar au Kremlin, qui n’est ni faible ni alcoolique », à la différence de « Gorbatchev le rêveur, […] Eltsine livrogne »[2], un choix nourri par un anti-américanisme systématique (« On se met à construire une Europe américaine, censée s’étendre du Potomac au Don tranquille » – 2 septembre 2014, Le Figaro ; « Le conflit ukrainien est un jeu où tout le monde perd, exception faite des Américains »[3] – 9 février 2015, Le Figaro).

M. Girard s’évertue à appliquer cette grille de lecture manichéenne à l’analyse du conflit puis de la guerre d’invasion déclenchés par la Russie en Ukraine. Au risque de s’y perdre. Florilège.

1. « Vladimir Poutine n’envahira pas l’Ukraine »

Le 3 janvier 2022 (Le Figaro), Renaud Girard affirme : « Vladimir Poutine n’a jamais eu l’intention de conquérir lUkraine. […] En revanche, le président russe souhaite à ses frontières un État-tampon ukrainien neutre, à l’image de la Finlande de 1945. Voilà pourquoi il a tenté d’imposer un rapport de force aux Ukrainiens. » [4]

Le 17 janvier 2022 (Le Figaro), il confirme : « Contrairement aux craintes publiquement exprimées par le gouvernement ukrainien au mois de décembre 2021, puis reprises par les autorités américaines, Vladimir Poutine n’a aucunement l’intention d’envahir lUkraine. »[5] Le lecteur restera une nouvelle fois sur sa faim, invité à croire sur parole le chroniqueur.

Le 14 février 2022, Renaud Girard poursuit : « Joe Biden […]a [invoqué] le risque imminent d’une invasion russe. Poutine a dit qu’il n’y en aurait pas. Mais Joe Biden y croit tellement qu’il a averti ses alliés que le déferlement des chars russes sur le sol gelé des grandes plaines ukrainiennes pourrait commencer à l’aube du mercredi 16 février 2022. Quelle précision dans le renseignement ! » [6] On l’aura compris, ici pas besoin d’argumentation : « Poutine a dit que… ».

Au cours de la soirée du 22 février 2022, sur le site internet du Figaro, alors qu’il voit à l’écran en direct les véhicules militaires russes franchir dans la nuit la frontière russo-ukrainienne, Renaud Girard reste droit dans ses bottes : « [Poutine] n’a pas envahi militairement l’Ukraine parce que [dans] les deux districts de Lougansk et de Donetsk, le drapeau russe y flotte depuis 2014. […] Là, on n’a pas eu le déferlement de chars dont nous parlaient Boris Johnson et Biden. […] Donc je considère que je n’ai pas eu tort pour le moment. […] Est-ce qu’il va y avoir une vraie offensive stratégique russe vers Marioupol, vers Odessa ou Kharkov ou même Kiev, la capitale comme nous l’a expliqué notre ami Boris Johnson, personnellement je ne le pense pas. »[7]

Renaud Girard rassure ses auditeurs : « Poutine est un acteur rationnel de la géopolitique, […] un acteur classique, un peu vieux genre de la géopolitique, […] je crois qu’il a été traumatisé dans sa jeunesse par l’expédition russe [en Afghanistan]  dirigée par Brejnev […] et l’enlisement. »

Le 24 février 2022 (1er jour de guerre, lefigaro.fr), il lui faut se rendre à l’évidence : « Il fallait prendre les messages et les signes comme ils étaient, c’est-à-dire qu’on ne réunit pas 150 000 hommes à la frontière pour rien. Ce n’était pas un bluff, c’est une politique de force. »[8] Oubliée, « lhystérie sans nécessité face à des manœuvres militaires russes » dénoncée dix jours auparavant ? Pour expliquer l’invasion de l’Ukraine, Renaud Girard a une explication.

Poutine a changé : « Je croyais que Poutine était un être rationnel. Lorsque je l’avais rencontré pendant une heure en 2017, il m’avait semblé très rationnel en tête-à-tête. » Une heure d’interview. Cinq ans auparavant. En ce 24 février 2022, il délivre son diagnostic : « Là, pour moi, [Poutine] a une vision paranoïaque des évènements. […] Il a une sorte de complexe obsidional accru par le covid. » Grozny en 2000 ? La Géorgie en 2008 ? La Syrie à partir de 2015 ? Le nationalisme exacerbé et de la militarisation massive de la société russe ? Tout cela ne compte donc pas.

Poutine doit être craint. L’argument de l’instabilité mentale permet d’effrayer les opinions publiques occidentales. Ce que Renaud Girard inaugure dès le matin même du 24 février 2022 : « Il menace de frappe nucléaire les pays qui viendraient à l’aide de l’Ukraine. […] On va le prendre au sérieux. […] Il est peut-être dingue. Un dingue, ça va jusqu’où ? Il peut peut-être un jour utiliser des armes nucléaires contre un pays qui livrerait des armes aux Ukrainiens. »[9] Le 28 février 2022 (5è jour de guerre, Le Figaro), Poutine a désormais des tendances suicidaires : « En reniant ses promesses et en agressant militairement l’Ukraine à l’aube du jeudi 24 février 2022, Vladimir Poutine a commis un acte quasi-suicidaire. […] C’est un acte géopolitiquement irrationnel. Je ne l’avais pas du tout vu venir, je dois le reconnaître humblement. »[10]

2. « Détruire toutes les armes livrées par les Américains »

Le 25 février 2022 (2è jour de guerre, lefigaro.fr), Renaud Girard justifie l’invasion russe :« A part cette démilitarisation, c’est-à-dire détruire toutes les armes livrées par les Américains et par les Turcs, je ne vois pas ce qu’il peut obtenir… Après, sans doute, effectivement il obtiendra que jamais l’Ukraine entrera dans l’Otan, que jamais il y aura des missiles américains sur le sol ukrainien pointés vers Moscou. »[11].

Le 26 février 2022 (3è jour de guerre, CNews), il confirme : « Les Américains n’apprécieraient pas beaucoup que la Russie installe des missiles au Mexique ou à Cuba visant Washington et […] nous Européens nous sommes laissés trop mener par la politique américaine parce que les Américains n’ont pas cessé d’agiter un chiffon rouge devant Vladimir Poutine notamment avec ces histoires de missiles et ces histoires aussi, c’était sous Trump, pas sous Biden, de se retirer unilatéralement […] du traité INF des armes nucléaires intermédiaires : ce sont les Américains qui ont détruit cette architecture. »[12]

Arguments qu’il reprend le 28 février 2022 (5è jour de guerre, lefigaro.fr) : « La non-adhésion de l’Ukraine à lOtan, c’était pas une demande illégitime de Vladimir Poutine. […] C’est un peu normal effectivement que Poutine puisse demander que ce soit impossible que des missiles américains soient sur le sol ukrainien pointés vers Moscou. »[13] La répétition a alors la vertu magique de transformer une revendication russe injustifiée (les pseudo-« missiles américains ») en évidence qui s’impose à tous (« c’est un peu normal… »).

L’Amérique de Renaud Girard, c’est un fauteur de guerre qui s’attaque à l’Europe. Ainsi, le 9 mars 2022 (14è jour de guerre, CNews), il déclare : « La situation géopolitique, s’il fallait la résumer : ce sont les Américains qui se sont le plus impliqués dans cette guerre fratricide, cette querelle de famille entre Ukrainiens et Russes depuis 1991, depuis 30 ans, […] en soutenant, y compris le fils de Joe Biden, l’Ukraine à mort, mais ce sont les Européens qui vont en payer le prix, les Américains s’en tireront comme souvent la chemise sèche. ».

Le 17 mars 2022 (22è jour de guerre, Radio Classique), Renaud Girard livre le fond de sa pensée : « Je suis critique [vis à vis des Américains] parce que j’ai l’impression que depuis 15 ans ils ont agité le chiffon rouge devant Poutine. [… Poutine] demandait depuis 15 ans la démilitarisation de l’Otanheu pardon… de l’Ukraine. Or, depuis 2 ou 3 ans, […] l’Otan est venue en Ukraine entraîner les forces ukrainiennes et livrer des armes. »[14]

Il ajoute : « Les conséquences [du désordre créé par la guerre en Ukraine] ne vont pas être pour les Américains mais pour nous les Européens puisque nous avons beaucoup de commerce avec les Russes, notre énergie dépend en partie des Russes et aussi toute notre agriculture, l’alimentation du bétail, etc., et donc en fait les Américains ont beaucoup de responsabilité dans l’éclatement de cette crise mais ils n’en paieront pas les conséquences et même ils accroissent la vassalisation de l’Europe. » Renaud Girard part d’un postulat : les intérêts de l’Europe occidentale seraient naturellement tournés vers la Russie et les Etats-Unis ne le supporteraient pas. Moscou n’aurait pas mieux dit.

Le journaliste ne voit dans les Etats-Unis qu’un semeur de discorde et un fauteur de guerre. Le 24 mars 2022 (29è jour de guerre, Radio Classique), il détaille : « Le pays qui s’est le plus impliqué dans les divisions fratricides entre les Ukrainiens et les Russes, ce sont les Etats-Unis d’Amérique. Ce sont eux qui ont joué, dès le divorce entre les Ukrainiens et les Russes, qui date de l’éclatement de l’URSS en 1991, […] certains disent même qui ont mis le plus d’huile sur le feu. »

Pendant ce temps, c’est une guerre totale que la Russie livre sur le sol européen. Voici comment Renaud Girard la commente.

3. « La volonté de la Russie de ne pas s’aliéner trop la population ukrainienne »

Le 25 février 2022 (2è jour de guerre, lefigaro.fr). A propos de ce qui « ressemble beaucoup à une invasion » : « Je ne pense pas qu’il veuille conquérir l’Ukraine, je ne pense pas qu’il y ait un plan pour conquérir lUkraine. »[15]

Le 28 février 2022 (5è jour de guerre, lefigaro.fr), Renaud Girard croit savoir que « Vladimir Poutine s’est engagé [] à ne pas frapper des zones civiles. »[16]

Le 6 mars 2022 (11è jour de guerre, CNews), Renaud Girard analyse les projets de corridors humanitaires en proposant une audacieuse comparaison avec la Tchétchénie : « Il y a un progrès parce que, […] lorsque les Russes ont repris la Tchétchénie qui n’était pas un territoire étranger mais qui était une province sécessionniste de la Fédération de Russie, eh bien il n’y avait pas de corridors humanitaires, c’était juste le rouleau compresseur. Là il y a un progrès, c’est sans doute dû à la volonté de la Russie de ne pas s’aliéner trop la population ukrainienne. »[17] A cette date, il est pourtant avéré que l’armée russe bombarde des villes[18], sans distinction de cibles civiles ou militaires. En attendant que les crimes de guerre commis par l’armée russe sur les territoires qu’elle contrôle soient révélés.

Le 4 avril 2022 (40è jour de guerre, CNews), Renaud Girard commente le massacre de Boutcha : « Visiblement dans certaines unités russes ne règne pas la discipline et quand dans une armée d’occupation vous n’avez pas la discipline, eh bien vous avez des atrocités. »[19] De l’indiscipline, sans plus ? Ce n’est pas l’avis des spécialistes. Comme l’indique Michel Goya (lefigaro.fr), « Larmée russe est culturellement violente. […] De surcroît, dans un contexte de guerre totale, lutter contre des adversaires que votre président a présentés comme des “nazis” peut générer des comportements extrêmes, explosifs »[20].

Le 7 avril 2022 (43è jour de guerre, CNews), à propos du bombardement de la gare de Kramatorsk (remplie de voyageurs, femmes, enfants, vieillards, qui veulent fuir vers l’ouest), qualifié par le ministre français de l’Europe et des affaires étrangères de « crime contre l’humanité », Renaud Girard s’émeut : « Oh, cette inflation du langage n’est pas nécessaire. Je trouve que monsieur Le Drian devrait revoir ses manuels diplomatiques. Crime de guerre, c’est suffisamment fort. On ne peut pas parler de crime contre l’humanité. […] Mais cette inflation de mots n’est pas nécessaire, il faudra avoir une enquête sur pourquoi effectivement, qui a tiré sur cette gare. […] Là c’est une bavure, voilà. »[21] Ce n’est donc qu’une bavure. Et il n’est pas certain que l’armée russe en est responsable…

4. « Comment lui sauver la face ? […] Trouver une porte de sortie honorable »

Renaud Girard milite depuis l’annexion de fait de la Crimée et l’agitation séparatiste dans le Donbass par les Russes pour la démilitarisation, le démembrement et la finlandisation de l’Ukraine.

Chez les tenants du fait accompli en faveur de la Russie de Poutine, les appels à la négociation vont se faire pressants en utilisant le chantage de la sortie rapide de l’état de guerre. Pour Renaud Girard, cette négociation doit se traduire par des concessions (faussement) réciproques, par lesquelles l’Ukraine serait « invitée » à renoncer à une partie de son territoire et de sa souveraineté nationale, au profit de la Russie. Illustration.

Le 15 mars 2022 (20è jour de guerre, Radio Classique), Renaud Girard commente le processus de négociation qui semble s’engager : « On ne peut pas exclure un scénario plutôt vertueux ; la seule chose à faire aujourd’hui, c’est d’essayer de trouver une porte de sortie honorable pour tous les protagonistes de la guerre en Ukraine et je crois qu’on a une piste donnée par Zelensky lui-même […] qui est un compromis sur le Donbass, cette région sécessionniste de l’est et sur l’adhésion de l’Ukraine à lOtan. »[22] Mais pendant ce temps, la Russie continue son offensive militaire et annonce vouloir s’emparer de toutes les villes que ses armées encerclent.

Renaud Girard va donc ajuster son analyse deux jours plus tard, le 17 mars 2022 (22è jour de guerre, Radio Classique) ; il improvise une nouvelle piste de négociation, en expliquant que c’est toujours « la seule possible » : « Le seul plan possible pour l’Ukraine, c’est une sorte de démilitarisation ou désotanisation [sic] de l’Ukraine et donc ça suppose des négociations de la part aussi du gouvernement américain. »[23] Revoici, agité par notre chroniqueur, l’épouvantail fantasmé du danger américain et de l’Otan. Evidemment tout cela n’est que propagande destinée à justifier l’impasse de « négociations » auxquelles Poutine n’accorde manifestement pas d’importance.

Le 21 mars 2022 (26è jour de guerre, Le Figaro), Renaud Girard résume[24] le scénario de la tentative de sauvetage du maître du Kremlin :

  1. Il ne faut pas que l’Occident allié à l’Ukraine provoque davantage un Poutine affaibli par ses erreurs stratégiques militaires : « Il y a le risque d’escalade. Sommes-nous sûrs que Poutine ne sera pas tenté de doubler la mise, comme un joueur tentant désespérément de se refaire à la roulette ? », d’où la nécessité de modérer les livraisons d’armes et les sanctions.
  2. Poutine a besoin d’une sortie honorable de ce fiasco : « Comment lui sauver la face ? […] Il n’est pas délirant d’ouvrir une porte de sortie à l’ours blessé qui rôde dans la ferme, afin qu’il regagne sa forêt et cesse de tout ravager sur son passage. A-t-on envie de voir exploser un jour un engin nucléaire tactique sur la frontière polono-ukrainienne ? » La reprise de l’argument du chantage nucléaire révèle la pensée de l’auteur : négocier avec Poutine veut dire donner à Poutine ce qu’il demande.
  3. Il reste à sacrifier l’Ukraine : « Comme il est dans l’intérêt politique des Ukrainiens pro-occidentaux de lâcher les terres prorusses de Crimée et du Donbass, et d’adopter un traité de neutralité à l’autrichienne qui ne leur interdise pas de s’équiper militairement, un deal russo-ukrainien est donc aujourd’hui possible. Il est aussi souhaitable. Sauf à vouloir se battre pour nos idéaux démocratiques… jusqu’au dernier Ukrainien. »

Renaud Girard explique sans rire que puisque Poutine est en train de perdre militairement contre l’Ukraine, il faut lui donner ce qu’il demande, sauf à être responsable des massacres et destructions que son armée commet. En résumé, Renaud Girard propose, comme concept de stratégie géopolitique, le principe de soumission. Pouvons-nous imaginer un « dilemme stratégique » semblable de la part par exemple des Alliés à l’égard de la France entre 1940 et 1945 ?

Le 11 avril 2022 (47è jour de guerre, Le Figaro), il établit un parallèle incertain entre l’entêtement de Poutine l’agresseur et la défense acharnée par l’Ukraine de son territoire attaqué : « [Poutine] pourrait très bien […] se retirer d’Ukraine, […]. Mais il ne le fera pas car il a besoin d’un narratif crédible pour la population russe, […] celui d’une victoire militaire […] Mais l’armée ukrainienne [] défendra durement la frange du Donbass qu’elle contrôle encore […]. Le Donbass va donc terriblement souffrir de cet engrenage militaire. »[25]

Il en conclut que l’hypothèse « la plus probable, est que la conquête ait lieu et que les Russes engrangent ce succès tactique (un Donbass en ruine), pour regonfler la propagande d’État. » Simple pronostic, ou souhait ? Ce scénario servirait l’histoire que Renaud Girard élabore au fil des semaines. Celle d’une Russie menacée qui doit faire cette guerre pour se protéger d’une menace occidentale : « Il pourra convaincre sa population qu’il a sauvé pour toujours les russophones pro-Moscou de l’est de l’Ukraine. » Celle d’une Russie fictive où Vladimir Poutine devrait rendre des comptes au peuple russe.

Encore un exemple : le 21 avril 2022 (57è jour de guerre, CNews), il déclare : « Ce qu’on peut espérer, c’est qu’une fois que Vladimir Poutine aura arrondi […] le Donbass [… pour] avoir cette unité territoriale [jusqu’à la Transnistrie] qu’il dise, le 9 mai par exemple à la parade de la victoire à Moscou : [] jarrête parce que j’ai réussi à protéger nos frères russophones du risque (disait-il, je le cite) de « génocide » par les Ukrainiens ; évidemment c’est pas vrai que les Ukrainiens voulaient génocider les Russophones, mais ça c’est une autre question, mais au moins là, Poutine aurait un narratif et pourrait arrêter la guerre ; il pourrait y avoir au moins un cessez-le-feu parce qu’il faut déjà que les massacres, la boucherie, entre frères – ce sont des peuples frères – sarrête. »[26]

Pour Renaud Girard, il faut marteler le message que la guerre ne s’arrêtera que lorsque Poutine aura démembré un peu plus l’Ukraine. Sous couvert de réalisme géopolitique, il ne livre finalement qu’une vision dénuée de toute ambition, où seuls le crime et la force paient. Ce n’est pas le choix de l’Ukraine, ce n’est pas le choix de l’Europe ni des Etats-Unis.

Rémi Sappia, 4 mai 2022

Photo: Oleksandr Ratushniak /UNDP Ukraine


[1] Vincent Laloy, « Renaud Girard ou la voix de Moscou ? », sur le site internet de Desk Russie, 14 janvier 2022, https://desk-russie.eu/2022/01/14/renaud-girard-ou-la-voix.html ; Thomas Malher, « Guerre en Ukraine : ces ‘experts’ qui assuraient que Poutine n’attaquerait pas », sur le site internet de L’Express, 24 février 2022, https://www.lexpress.fr/actualite/idees-et-debats/guerre-en-ukraine-ces-experts-qui-assuraient-que-poutine-n-attaquerait-pas_2168639.html?msclkid=af4b3686b68411ecb187898ddd25f9a7.

[2] Renaud Girard, « Conflit ukrainien, Vladimir Poutine : le retour des rapports de force en Europe », Le Figaro, 2 septembre 2014, https://www.lefigaro.fr/vox/monde/2014/09/02/31002-20140902ARTFIG00031-conflit-ukrainien-vladimir-poutine-le-retour-des-rapports-de-force-en-europe.php.

[3] Renaud Girard, «Il n’y a pas de solution militaire en Ukraine», Le Figaro, 9 février 2015, https://www.lefigaro.fr/vox/politique/2015/02/09/31001-20150209ARTFIG00383-renaud-girard-il-n-y-a-pas-de-solution-militaire-en-ukraine.php.

[4] Renaud Girard, « Quatre urgences pour notre diplomatie en 2022 », Le Figaro, 3 janvier 2022, https://www.lefigaro.fr/vox/monde/renaud-girard-quatre-urgences-pour-notre-diplomatie-en-2022-20220103.

[5] Renaud Girard, Le Figaro, https://www.lefigaro.fr/vox/monde/renaud-girard-vladimir-poutine-n-envahira-pas-l-ukraine-20220117?msclkid=d891ea9fb68211eca2631e79b34437e5.

[6] Renaud Girard, « Biden en Ukraine… Courage, fuyons ! », Le Figaro, 14 février 2022, https://www.lefigaro.fr/vox/monde/renaud-girard-biden-en-ukraine-courage-fuyons-20220214?msclkid=f760d881b67d11ec9852da3dea585153.

[7] Vincent Roux, Renaud Girard, « Russie / Ukraine : et maintenant ? », Figaro Live, 22 février 2022, https://video.lefigaro.fr/figaro/video/russie-ukraine-et-maintenant/.

[8] Renaud Girard, « Je croyais Poutine rationnel, il est en fait paranoïaque », Figaro live, 24 février 2022, https://video.lefigaro.fr/figaro/video/default-slug-5653/.

[9] CNews, 24 février 2022, https://www.cnews.fr/emission/2022-02-24/lheure-des-pros-du-24022022-1186252.

[10]) Renaud Girard, «Les quatre guerres déjà perdues par Poutine », Le Figaro, 28 février 2022, https://www.lefigaro.fr/vox/societe/renaud-girard-les-quatre-guerres-deja-perdues-par-poutine-20220228.

[11] Vincent Rozeron, Renaud Girard, « Je ne pense pas qu’il y ait un plan pour conquérir l’Ukraine, Figaro Live, 25 février 2022, https://video.lefigaro.fr/figaro/video/je-ne-pense-quil-y-ait-un-plan-pour-conquerir-lukraine-affirme-renaud-girard/.

[12] CNews, 26 février 2022,  https://www.facebook.com/CNEWSofficiel/videos/renaud-girard-nous-nous-sommes-trop-laiss%C3%A9s-mener-par-la-politique-am%C3%A9ricaine/358898486084924/.

[13] Alban Barthélemy, Renaud Girard, « Guerre en Ukraine : Vladimir Poutine a-t-il déjà perdu ? », Figaro live, 28 février 2022, https://video.lefigaro.fr/figaro/video/guerre-en-ukraine-vladimir-poutine-a-t-il-deja-perdu/

[14] Renaud Blanc, Renaud Girard, émission « Les spécialistes », Radio Classique, 17 mars 2022, en podcast sur le site https://www.radioclassique.fr/emissions/matinale-de-radio-classique/les-specialistes/.

[15] Vincent Rozeron, Renaud Girard, « Je ne pense pas qu’il y ait un plan pour conquérir l’Ukraine, Figaro Live, 25 février 2022, https://video.lefigaro.fr/figaro/video/je-ne-pense-quil-y-ait-un-plan-pour-conquerir-lukraine-affirme-renaud-girard/.

[16] Alban Barthélemy, Renaud Girard, « Guerre en Ukraine : Vladimir Poutine a-t-il déjà perdu ? », Figaro live, 28 février 2022, https://video.lefigaro.fr/figaro/video/guerre-en-ukraine-vladimir-poutine-a-t-il-deja-perdu/

[17] CNews, 6 mars 2022, https://twitter.com/CNEWS/status/1500717045561835522.

[18] Ainsi, près d’une cinquantaine de morts rapportés le 3 mars 2022 sur son compte Twitter par The New York Times (@nytimes) : « Video verified by The New York Times shows the bombardment of Chernihiv, Ukraine, on Thursday. As smoke cleared from the attack — which hit near apartments, pharmacies and a hospital — people are seen running in the street. https://t.co/J1MhFcNCnm pic.twitter.com/S2l2MBkxaF ».

[19] CNews, https://www.dailymotion.com/video/x89ouo1.

[20] Ronan Planchon, « Dialogue en altitude sur les conséquences de la guerre en Ukraine », lefigaro.fr, 8 avril 2022, https://www.lefigaro.fr/vox/monde/dialogue-en-altitude-sur-les-consequences-de-la-guerre-en-ukraine-20220408.

[21] CNews, https://twitter.com/CNEWS/status/1512889557825511430.

[22] Renaud Blanc, Renaud Girard, émission « Les spécialistes », Radio Classique, 15 mars 2022, en podcast sur le site https://www.radioclassique.fr/emissions/matinale-de-radio-classique/les-specialistes/.

[23] Ibid., 17 mars 2022.

[24] Renaud Girard, « Guerre en Ukraine, le dilemme stratégique de l’Occident », Le Figaro, 21 mars 2022, https://www.lefigaro.fr/vox/monde/renaud-girard-guerre-en-ukraine-le-dilemme-strategique-de-l-occident-20220321.

[25] Renaud Girard, « Tragique engrenage au Donbass », Le Figaro, 11 avril 2022, https://www.lefigaro.fr/vox/monde/renaud-girard-tragique-engrenage-au-donbass-20220411.

[26] Clélie Mathias, « MidiNews », CNews, 21 avril 2022, https://www.dailymotion.com/video/x8a7jhl.

10 Mai 2022


Ukraine : dénoncer la désinformation

Depuis 69 jours, les armes de Poutine se livrent en Ukraine à une guerre d’invasion, de destructions et de pillages et (surtout) de massacres, viols et tortures de populations civiles. Depuis plusieurs jours, aux crimes de guerre – en cours d’instruction – s’ajoutent les informations recueillies sur les déportations de populations ukrainiennes (plus d’un million de personnes, dont 183 000 enfants selon les déclarations russes), et la création de camps de « filtration » par l’occupant russe.

Pendant ce temps, dans sa chronique du mardi 3 mai dans Le Figaro « Ukraine : arrêter la surenchère verbale », le journaliste Renaud Girard dénonce non pas l’agression russe, mais l’agressivité verbale des Etats-Unis. En tout et pour tout, le chroniqueur a trouvé UNE citation qui justifie à ses yeux un procès à charge : le secrétaire américain à la défense a en effet déclaré que le but des Etats-Unis est « d’affaiblir à tel point l’armée russe qu’elle ne soit plus capable de réattaquer l’un de ses voisins ». En contrepoint, Renaud Girard se plaît à citer Vladimir Poutine qui réclame depuis 2021 une « nouvelle architecture de sécurité européenne », demande que le chroniqueur juge toujours d’actualité depuis le 24 février 2022.

On l’aura compris, le sens de la mesure et de la responsabilité est à Moscou et l’indécence est à Washington, voire à Kiev ; pour M. Girard, les paroles sont essentielles, les actes ne comptent pas.

En témoignent trois autres assertions très contestables dans cet article :

1/ laffaiblissement de la Russie voulu par les Etats-Unis se fait « au prix de la destruction de l’Ukraine », sans en avoir prévenu la population : jusqu’à preuve du contraire, les Ukrainiens ont bien compris qui les agresse et veut les massacrer chaque jour davantage depuis plus de deux mois ;

2/ quand les propos américains « ont quelque chose dimmoral » en prétendant « vouloir obtenir la destruction dun adversaire stratégique grâce au sang des autres », les déclarations des responsables et médias officiels russes ne sont que « tonitruantes » ou « alambiquées » ; doux euphémismes quand il est question de « dénazification » de l’Ukraine (qui peut autoriser alors les pires exactions de la part de l’envahisseur russe), de « génocide » contre les Russophones (inexistant), de lancement de missiles nucléaires sur Paris, Berlin et Londres ; déclarations auxquelles nous pouvons ajouter depuis le 1er mai le « sang juif d’Hitler » selon Lavrov ;

3/ la cause que lOccident doit défendre dans cette guerre est celle du « cessez-le-feu », et « travailler, avec les Ukrainiens, à trouver une porte de sortie pour lagresseur », comme le répète à longueur de chroniques notre journaliste. Le lecteur du Figaro soucieux de rigueur intellectuelle pourra relire avec profit la formule prémonitoire de Bruno Tertrais le 1er mai : « Rappel mensuel à tous les amateurs d’architecture (de sécurité) : – rien n’indique aujourd’hui que Poutine soit à la recherche d’une ‘porte de sortie honorable’, – si c’était le cas, soyons sûrs que la Russie trouverait les moyens de nous le faire savoir, – ce ne serait pas forcément aux Occidentaux de la trouver (cette manie de penser que nous sommes responsables de tout…), – il n’est pas certain qu’elle devrait être honorable’ ».

Rémi Sappia

(3 mai 2022)

Photo : https://pixabay.com/fr/photos/ukraine-drapeaux-manifestation-gens-7055973/

10 Mai 2022


Une de nos abonnées, Nadia Roncoroni, nous envoie ces quelques lignes tirées des Raisins de la Colère, de John Steinbeck. Ce dernier évoquait alors le sort des victimes de la Grande dépression américaine de 1929. puis élargissait son propos en un message poignant de solidarité mais aussi d’espoir : s’opposer au vent mauvais et refuser d’en souffrir, au point de pouvoir donner sa vie dans cette lutte,  lui semble s’appliquer au peuple ukrainien qui veut repousser l’agression barbare dont il est l’objet et vivre libre.

H&L

Quand les théories changent et s’écroulent, quand les écoles, les philosophies, quand les impasses sombres de la pensée nationale, religieuse , économique, croissent et se décomposent, l’homme va de l’avant, à tâtons, en trébuchant douloureusement parfois en se trompant. S’étant avancé, il peut arriver qu’il recule, mais d’un demi-pas seulement, jamais d’un pas complet. Cela vous pouvez le dire et le savoir, le savoir. Cela vous pouvez le savoir quand les bombes tombent des avions noirs sur les places des marchés, quand les prisonniers sont égorgés comme des cochons, quand les corps écrasés se vident dégoûtamment dans la poussière. Ainsi vous pouvez le savoir. Si les pas n’étaient pas faits, si le désir d’aller de l’avant à tâtons n’existait pas, les bombes ne tomberaient pas, les gorges ne seraient pas tranchées. Craignez le temps où les bombes ne tomberont plus et où les avions existeront encore…car chaque bombe est la preuve que l’esprit n’est pas mort. Et craignez le temps où les grèves s’arrêteront cependant que les grands propriétaires vivront…car chaque petite grève réprimée est la preuve qu’un pas est en train de se faire. Et ceci encore vous pouvez le savoir…craignez le temps où l’Humanité refusera de souffrir, de mourir pour une idée, car cette seule qualité est le fondement de l’homme même, et cette qualité seule est l’homme, distinct dans tout l’univers

1 Mai 2022


Élie Halévy l’anglophile, par Philippe Boulanger*

Élie Halévy, Études anglaises, textes choisis, présentés, édités et annotés par Marie Scot, préface de Christophe Charle, introduction de Marie Scot, Paris, Éditions Les Belles Lettres, coll. « Œuvres complètes V », Paris, 2021, 892 pages, 55 €.

         Élie Halévy a été longtemps méconnu en France car il a consacré l’essentiel de son œuvre à l’Angleterre. Un patient travail de recueil de ses écrits sur le pays voisin donne au lecteur francophone accès à l’ampleur de sa réflexion sur l’histoire de l’Angleterre, qui a été, à plus d’un titre, le laboratoire de la modernité européenne.

         Né le 6 septembre 1870, professeur à l’École libre de science politique durant quarante ans, Halévy n’a pas étudié l’Angleterre par hasard – alors que son frère Daniel privilégie la IIIe République et Nietzsche. Sa famille réside occasionnellement en Normandie, terre de passage des Anglais vers la France et des Français vers l’Angleterre. Halévy est élevé par Alice Baker, une nurse anglaise. Il parle ainsi couramment l’anglais, mais aussi l’allemand et l’italien. À la fois philosophe et historien, il est, plus qu’un héritier, un pionnier avant l’heure des sciences humaines, car il puise dans les écrits des philosophes, des historiens et des moralistes français et anglais et ne se limite pas à l’enclos rassurant d’une discipline.

         De son premier séjour outre-Manche, Halévy y retient l’importance du facteur religieux dans la vie politique et sociale. D’où sa théorie de la stabilité politique anglaise formulée en 1906 : le protestantisme agirait comme un élément modérateur parmi les acteurs politiques. Il a sans doute patiemment élaboré sa théorie – en réalité, plutôt une démarche observationnelle – depuis sont premier voyage d’octobre 1892 à mars 1893, où il se rend non seulement en Angleterre mais aussi en Irlande et en Écosse : la France est alors plongée dans l’affaire Dreyfus et la question irlandaise secoue la royauté britannique. Avec le libéralisme protestant, l’Angleterre « se gouverne elle-même » depuis la Glorieuse Révolution, tandis que la France est secouée par des spasmes révolutionnaires et des reprises en main plus ou moins fermes du pays par le pouvoir central.

         Halévy séjourne chaque année outre-Manche de 1892 à 1937, année de sa disparition, sauf en 1903. Familier des couples Russell, Webb et Wallas, il sillonne la Grande-Bretagne du nord au sud, d’est en ouest, mais il réside le plus souvent à Londres, s’y pliant aux mondanités qui lui permettent d’entretenir un réseau d’interlocuteurs académiques, universitaires, sociaux, politiques et syndicaux qui lui facilitent l’accès aux documents et aux archives grâce auxquels naîtront ses ouvrages, comme La Formation du radicalisme philosophique (1901-1904) et les cinq volumes de L’Histoire du peuple anglais (publiés entre 1913 et 1946). C’est l’ancrage londonien d’Halévy, assez unique à son époque, qui nourrit sa recherche scientifique.

         Les trente articles de longueur et de tonalité variées réunis ici par Marie Scot illustrent bien l’identité disciplinaire indéfinie et fluide du philosophe historien. Sur la période allant de 1898 à 1938, ils portent principalement sur deux volets de l’œuvre d’Halévy : l’histoire politique et intellectuelle et l’histoire internationale. Dans le premier cas, peut-être le mieux connu, car ayant fait l’objet de publications posthumes en France – L’Ère des tyrannies (1938) et Histoire du socialisme européen (1948) –, le savant français analyse les conditions historiques du développement du socialisme et du libéralisme dans l’Angleterre du XIXe siècle, certes avec en toile de fond le contexte diplomatique européen. Il ausculte les origines de son libéralisme économique au XIXe siècle et les causes du basculement protectionniste à la fin du siècle, que Halévy regrette. Le pays va vers l’autoritarisme sans cesser d’être fidèle au parlementarisme : il devient protectionniste en pratique et reste libre-échangiste en esprit.

         Dans le second cas, Halévy étudie la politique extérieure de la Grande-Bretagne, qui est encore la puissance impériale dominante au début du XXe siècle, tiraillée entre retenue et interventionnisme à la fois en Europe et hors d’Europe. Ouvrage de commande, L’Angleterre et son empire s’investit dans l’étude de la politique étrangère, que le chercheur intégrera par la suite dans sa réflexion globale sur l’Angleterre. Du concert européen anti-français de 1815 à l’Entente cordiale, les choix de la puissance britannique déterminent l’équilibre diplomatique en Europe et l’avenir du monde, sur terre et sur mer. Le rapprochement entre les deux démocraties libérales anglaise et française conditionnent la paix fragile en Europe, les ambitions géopolitiques de l’Allemagne, les rivalités visant le Maroc et l’Égypte et la guerre des Boers. Les grands hommes politiques (Palmerston, Gladstone, Disraéli) jouent un rôle dans ces choix.

La question impériale (impérialiste) est au cœur de la réflexion d’Halévy. L’Empire britannique au début du XXe siècle donne le sentiment d’étouffer le contribuable ; l’industriel et le commerçant y tendent à s’effacer au bénéfice du capitaliste et de l’administrateur, bien moins productifs. Soumettant des peuples en Afrique, en Asie et en Océanie, il reste moins détestable que les empires français, espagnol et portugais, assume Halévy, qui prédit que le XXe siècle sera celui des empires. Ses études anglaises constituent une précieuse source de connaissances historiques, politiques et sociologiques permettant de mieux saisir la trajectoire de la Grande-Bretagne au XXIe siècle, marquée par l’autonomisme écossais, l’éternelle question irlandaise et le Brexit.

Philippe Boulanger


* Auteur de Jean-François Revel. La démocratie libérale à l’épreuve du XXe siècle (Les Belles Lettres, 2014).

30 Avr 2022


Boris Souvarine, Cauchemar en URSS, Les procès de Moscou 1936-1938, éd. Smolny, Toulouse 2022, 224 p. 10 € (édition établie par Charles Jacquier et Eric Sevault)

Charles Jacquier et quelques amis continuent de travailler avec persévérance et respect sur l’oeuvre de Boris Souvarine, soucieux de rendre clairs pour le lecteur d’aujourd’hui, des textes qui ont en effet besoin de rappels historiques, de contextualisations, comme on aime à dire aujourd’hui.

Cauchemar en URSS est un long article de juillet 1937 publié par Boris Souvarine dans La Revue de Paris sur les grands procès politiques qui avaient commencé (ou recommencé en tenant compte de  celui de 1928)  à Moscou l’année précédente, et sur leur signification. Avant-propos, postface, notes, index, bibliographie, citations de L’Humanité et publications d’articles de presse de la même époque constituent un dossier savant par son argumentation, un hommage à la lucidité solitaire de Boris Souvarine et un procès accablant du totalitarisme soviétique.

Une histoire connue, ces Grands procès ?  Peut-être, à condition de s’en tenir à une vision rapide et à ne pas trop nous interroger sur ce qui les a rendus possibles jusque dans l’abjection des prises de parole d’accusés glorifiant l’ingénieur en chef de ces tristes spectacles et de la mise en accusation de compagnons d’infortune.

Connue, peut-être, mais sans la précision que permet l’appareil critique qui nous est proposé ici. Connue certainement, mais sans qu’on soit amené comme ici à s’interroger sur le lien entre cette Russie soviétique d’hier, éliminant ses premiers bolcheviks, et cette Russie poutinienne d’aujourd’hui, cherchant à éliminer  non moins atrocement l’Ukraine.

Qu’on se rassure, Charles Jacquier et Eric Sevault ne disent ni que Staline et Poutine c’est du pareil au même ni que les illusions occidentales d’hier sont tout à fait semblables à celles d’aujourd’hui.  Mais ils voient dans le phénomène totalitaire qui accompagne la composition et la décomposition de l’URSS, – et leur incompréhension par tant d’historiens et de politiques – un fil rouge qu’ils devraient saisir enfin, que nous tous devrions saisir : un tel geste nous permettrait – ce petit livre nous projette en pleine actualité – de ne pas rester sans voix quand Vladimir Poutine décrit les dirigeants ukrainiens comme « nazis et drogués » ou quand il parle de « mise en scène » à Boutcha, la petite ville martyre d’Ukraine. Sans prétendre, répétons le, assimiler Poutine à Staline, l’héritage de l’URSS y est très lourd, l’héritage, pour reprendre les mots de Souvarine du « pays du mensonge, du mensonge absolu, du mensonge intégral ». Staline et ses sujets, dit le fondateur de l’Institut d’Histoire sociale, (et il ne vise pas que les cadres du parti communiste, hélas), mentent toujours, à tout instant, en toute circonstance, et à force de mentir, ne savent même plus qu’ils mentent ».

Le 10 avril 1938, dans un article donné à La vie intellectuelle, Souvarine prend la parole comme un vrai avocat parachuté dans un de ces procès à sens unique et indigné, il déchire le voile : … « le Parti, élite de la population : mensonge. Les droits du peuple, la démocratie, les libertés : mensonge. Les plans quinquennaux, les statistiques, les résultats, les réalisations : mensonges (…) La dictature du prolétariat : immense imposture (…) La vie joyeuse : une farce lugubre. L’homme nouveau : un ancien gorille. La culture : une inculture. Le chef génial : un tyran obtus. Le socialisme : un mensonge éhonté (…) Dire la vérité? Un préjugé petit-bourgeois. Mentir ? Tselesoobraznost, soit quelque chose comme affaire de conformité au but. Qui veut la fin veut les moyens dirions nous…Eh oui. Lénine avait déjà affirmé qu’est moral ce qui sert la révolution,  c’est-à-dire la révolution léniniste naturellement. On tombe ici dans la médiocrité puisque cela revient platement à dire qu’est vrai ce que moi, le révolutionnaire, je dis. Se demander de surcroît si cela est ou non conforme à la réalité n’a alors aucun intérêt. Ce qui compte, c’est que cela soit conforme au but ! On peut donc décorer le massacreur d’une ville, et affirmer qu’on vient libérer qui l’on asservit.

Poutine apparaît bien ainsi comme le continuateur d’un monstrueux régime où se sont développées selon Souvarine depuis la mort de Lénine  ( et peut-être avant) « toutes les conditions réunies en germe d’une sorte d’Etat fasciste totalitaire » ( Le Figaro littéraire, 21 janvier 1939).

Et pour ce régime totalitaire, ou sa tentation, comme le souligne Jacquier, « c’est l’inversion de la réalité » qui est nécessairement impliquée « pour croître et prospérer en tous lieux et dans toutes les circonstances ».

Pierre Rigoulot

23 Avr 2022


Lenjeu du deuxième tour le 24 avril 2022

A l’évidence l’analyse électorale selon le vieux clivage Gauche/Droite a perdu toute pertinence. L’évolution est même tragique puisqu’elle fait ressortir une France ingouvernable du fait que le total des électeurs de l’Extrême-Gauche et de l’Extrême-Droite dépasse désormais largement les 50%.

Cette ingouvernabilité de la France nous vient de la Chine. La France, l’Europe et nos pays démocratiques sont à leur insu, l’objet d’une offensive géopolitique des deux grandes puissances totalitaires que sont la Chine et la Russie.

En Russie, après la chute du Mur, une partie significative de la population et le KGB en particulier ont très mal vécu la défaite militaire en Afghanistan (1979-1989), la dissolution du Pacte de Varsovie, l’implosion de l’URSS en 15 Républiques souveraines. Le KGB a fini par structurer et diriger un mouvement politique qui vise à la fois à reconstituer l’Empire russe et à annihiler l’idée même de démocratie en Russie et dans le monde en infligeant une défaite retentissante aux pays démocratiques.

La première étape a consisté pour le KGB à obtenir son retour au pouvoir (Poutine en 1999).

La deuxième a consisté à abolir le peu de vie démocratique en Russie pour y restaurer un régime franchement totalitaire.

La troisième a consisté à rétablir la Russie comme grande puissance, une puissance qui repose sur les matières premières (après s’être associée à l’OPEP pour en faire l’OPEP+, la Russie a pris le leadership du cartel des pays exportateurs de pétrole) et sur une armée dotée d’armements sophistiqués.

La quatrième, très offensive : avec l’invasion de l’Ukraine, Poutine cherche à se soumettre toute l’Europe continentale en l’obligeant à se finlandiser sous une double menace, celle concernant son approvisionnement en matières premières et celle du feu nucléaire et des missiles hypersoniques téléguidés.

En Chine, depuis 1978, le Parti Communiste Chinois n’a plus rien à voir avec ce qu’il était sous Mao. Il a fait basculer le modèle économique de la Chine du Collectivisme au Capitalisme ; mais il a maintenu intact son régime politique totalitaire. 

Les évènements de Tian Anmen en juin 1989 puis la première guerre d’Irak (1990/1991) ont amené le PCC à conclure qu’il lui fallait plus que jamais abattre l’hégémonie géopolitique des Etats-Unis et de leurs alliés pour restaurer l’hégémonie mondiale dont, selon lui, disposaient les empereurs de Chine jusqu’en 1842. En ravissant l’hégémonie aux Etats Unis, le PCC assurerait définitivement sa sécurité militaire ; il s’assurerait le contrôle des ressources du monde ; il ferait mordre la poussière au modèle démocratique et il serait même en mesure de généraliser le modèle totalitaire à toute la planète.

La première étape consista à passer d’une alliance de la Chine avec les Etats Unis contre l’URSS (de 1972 à 1989), à une alliance de la Chine avec la Russie contre les Etats-Unis.

La deuxième consista dans l’adoption autour de 1992 et dans la mise en œuvre à partir de 2001 d’une stratégie mercantiliste d’une ampleur jamais vue qui, dans un même mouvement, réussissait à doper la puissance économique, militaire et géopolitique de la Chine au détriment de celle des Etats Unis et de leurs alliés.

La troisième étape (à partir de 2012 et de la nomination de Xi Jinping) consiste à amorcer l’offensive finale à l’égard des Etats-Unis et de leurs alliés, ce qui nécessitait le renforcement de l’alliance avec la Russie du KGB et de Poutine.

Le KGB et le PCC ont contracté une alliance durable dont le ciment est une même détestation de la démocratie et un même appétit au totalitarisme.

Or la France, en dépit de son affaiblissement, constitue encore un élément très important du camp des pays démocratiques (l’arme nucléaire, une armée équipée et expérimentée, un des cinq sièges au Conseil de Sécurité de l’ONU, une Union Européenne qui serait déstabilisée si la France la quittait ou menaçait de la quitter, l’alliance franco-allemande, sa présence géographique dans le monde, la francophonie…). La France constitue un enjeu et une cible pour l’axe Pékin/Moscou.

De la déstabilisation sociale à la déstabilisation politique.

Comme les Etats-Unis et comme de très nombreux pays dans le monde, la France est entrée depuis 2001 dans une longue période de déstabilisation industrielle, commerciale, économique et financière conséquence, de la stratégie géopolitique mercantiliste menée méthodiquement par le Parti Communiste Chinois. D’où la désindustrialisation de la France, laquelle induit un chômage endémique et un déficit commercial croissant (principalement à l’égard de la Chine). Ce déficit commercial croissant induit une croissance trop faible de notre PIB, de notre emploi et de nos recettes fiscales ainsi qu’un endettement extérieur croissant (dû de plus en plus à la Chine, devenue de très loin le premier pays créancier au monde et de ce fait le pays devenu incontournable pour financer les dettes extérieures des autres pays).

Comme il était prévisible, cette déstabilisation industrielle, commerciale, économique et financière engendre, de quinquennat en quinquennat, un mécontentement social permanent et croissant dont l’épisode des gilets jaunes (2017 à 2019) est la manifestation la plus significative.

En arrivant à l’Elysée, les présidents qui se succèdent découvrent quelle est la répartition de notre énorme dette publique extérieure entre les pays prêteurs ; ils en déduisent très logiquement que la souveraineté même de la France se trouve sérieusement menacée par l’emprise financière dont le P.C.C. dispose sur elle. Cette situation les pousse à mettre en place des réformes qui sont nécessaires mais qui sont impopulaires.

Avec le vote du 10 avril 2022, la Chine et son allié la Russie en arrivent à transformer la déstabilisation sociale (à laquelle ils ont eux-mêmes contribué) en une déstabilisation politique de la France comme le montre le nouveau repli global des partis de gouvernement (LR + LREM + PS + EELV).

Les partis de gouvernement dans un corner

Dans ce contexte en effet, des partis démagogues entendent exploiter à leur profit le mécontentement social par des propositions électorales inconsidérées.

En face d’eux, les partis de gouvernement, connaissant trop bien le délabrement actuel de notre pays (industriel, commercial, économique et financier), cherchent encore à gérer le pays de façon responsable, mais ils sont placés face à un débat cornélien :

Ou bien ils limitent les cadeaux électoraux et se font renverser électoralement par ces partis démagogues pour la plus grande joie de leurs parrains étrangers…

Ou bien ils pratiquent eux-mêmes des cadeaux électoraux importants alors que notre pays n’en a plus les moyens, ils enfoncent de ce fait notre pays dans un endettement extérieur considérable à l’égard de Pékin et ils en arrivent à ce que, peu après, Pékin, muni de son emprise financière sur notre pays, puisse nous imposer une sorte de protectorat.

L’élection en France et la guerre hybride que mènent Pékin et Moscou

Pékin et Moscou considèrent sans doute qu’ils approchent la fin de la partie mondiale qu’ils ont engagée contre les Occidentaux. Après s’être employés pendant vingt ans à dissimuler leur alliance, la Russie du KGB et la Chine du PCC se sont permis de l’officialiser et de l’afficher ouvertement avec leur communiqué du 4 février 2022 (15 pages, rédigé en anglais), à la veille de l’invasion de l’Ukraine

Sans attendre cette officialisation, les deux grands pays totalitaires n’ont cessé d’entreprendre des initiatives bellicistes qui vont toutes dans le sens d’affaiblir les Etats Unis et la démocratie dans le monde.

Pour la Russie : l’agression de la Géorgie, l’invasion de la Crimée et de deux circonscriptions du Donbass, l’intervention barbare en Syrie, puis les commandos Wagner dans plusieurs pays d’Afrique puis maintenant l’invasion barbare en Ukraine.

Pour la Chine : la sinisation forcée du Tibet et du Sinkiang, l’abolition unilatérale du Traité de Hong Kong, l’invasion de la Mer de Chine du sud et maintenant la menace d’une invasion de Taïwan.

A chaque étape, l’agression commise par l’un des deux pays est validée et soutenue par l’autre pays.

Cette guerre entreprise par l’axe Pékin/Moscou est une guerre multidimensionnelle, une guerre hybride. Les théâtres militaires ne sont pas les seuls fronts : il y a le front diplomatique (à l’ONU et ailleurs) ; il y a les cyberattaques ; il y a la désinformation et les fake news ; il y a l’intervention secrète mais très active dans les campagnes électorales des pays démocratiques (ce sont les services de Poutine qui avaient contribué à ce que Trump soit élu en 2016 et à ce que les Britanniques votent le Brexit).

L’élément le plus récent et le plus discret de cette guerre hybride, c’est toute l’opération de hausse simultanée des prix des matières premières orchestrée par Poutine (pétrole, gaz, céréales) et conjuguée avec une hausse des prix des produits manufacturés et du fret maritime orchestrée par Pékin. Cette énorme inflation importée porte brutalement atteinte à la paix sociale partout dans le monde et n’épargne ni les Etats Unis (hausse des prix à 8,5 % en mars 2022) ni la France. Cette inflation est tombée à point nommé pour Marine Le Pen qui a pu faire mouche avec sa campagne centrée sur le pouvoir d’achat.

Une victoire de Marine Le Pen en France serait un formidable trophée pour Poutine. Un trophée extrêmement conséquent puisque ses services sont depuis longtemps mobilisés pour qu’intervienne un Frexit après avoir déjà inscrit le Brexit à son tableau de chasse.

On aura compris l’énorme enjeu géopolitique qui est associé au résultat du deuxième tour de l’élection présidentielle surtout quand on sait qu’une bonne part de l’électorat d’extrême-gauche s’entêtera cette fois encore à « refuser de choisir entre la peste et le choléra ».

Jean Francart (13 avril 2022)

(photo: https://www.flickr.com/photos/number7cloud/34356062021)

20 Avr 2022


La journaliste  Zineb El Rhazoui  et  le philosophe Peña-Ruiz dénoncent la volonté de Marie Le Pen d’interdire le voile dans lespace public.  « une exigence qui vise exclusivement une partie de la population, ce qui est discriminatoire ». Ils avancent un deuxième argument : «invoquer la laïcité pour justifier une telle règle, c’est se méprendre lourdement sur son sens. En effet, la laïcité ne produit de normes concernant la tenue vestimentaire que dans certains lieux où la neutralité de la tenue est requise et dans l’exercice de certaines fonctions qui appellent cette même neutralité. Elle donne à la sphère privée, individuelle ou collective, la plus grande liberté. Le critère de la norme est simple à définir et à comprendre. Quand mon action n’engage que moi-même, elle est libre. Quand elle engage mon rapport à autrui, elle doit se conformer à l’ordre public qui le règle (Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, article 4 : «La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui»).Reste que la neutralité vestimentaire est exigible dans certains cas, comme par exemple dans l’enseignement public et les lieux officiels.

André Senik a lu cet article et  nous fait part de ses commentaires :

1° Il est exact que le principe de laïcité, à lui seul, ne concerne pas l’espace public ni les vêtements des personnes  privées.

Mais il est non moins exact que la laïcité et la neutralité de l’État se sont accompagnées en France, d’une discrétion généralisée dans le port des signes d’une appartenance particulariste, que celle-ci soit religieuse,  politique ou ethnique.

Le respect de cette discrétion exprime notre  préférence pour l’appartenance à une culture nationale commune y compris dans le domaine des moeurs

Le renoncement au port ostentatoire des signes particularistes dans l’espace public s’explique donc par le refus, très français, du multi-communautarisme, refus qui a conduit à ne pas mettre en avant dans l’espace public  les signes d’appartenance particularistes et séparatistes.

Cette remarque signifie au minimum qu’on peut préférer et recommander la discrétion dans l’affichage public de ce qui distingue voire qui oppose oppose les Français qui se rencontrent dans leur espace commun.

2° Les Français qui exhibent des signes ostentatoires de leur appartenance à une religion particulière et à sa culture particulière  font donc exception à la règle suivie par les autres Français, au lieu de se comporter en Romains à Rome.

Mais les signes vestimentaires d’affiliation à l’islamisme – ce qu’est  le port public du voile islamique – présentent ceci d’absolument  particulier qu’ils expriment un soutien à une idéologie qui veut imposer sa culture en France et qui nous fait la guerre.

Tout cela doit être pris en compte et exprimé avant d’en venir à faire une loi ou à en refuser le principe.

André Senik apporte avec subtilité et originalité sa contribution au débat toujours vif sur le voile islamique en commençant par contester qu’il se pose seulement en ces termes simples : dans les lieux officiels (école, administration, etc. ), le voile ou le foulard sont interdits. Ils ne le sont pas dans l’espace public et ne doivent pas l’être comme Marine Le Pen le propose dans son programme électoral. 

André Senik, dont on connait pourtant les positions démocratiques et libérales, apporte cependant la réserve suivante : le port du voile, c’est le port d’un accessoire vestimentaire exprimant un soutien à une idéologie qui veut imposer sa vision en France et qui nous fait la guerre. Bonne raison de s’y opposer, bonne raison qui va bien au delà  de la critique qu’on peut faire de l’indifférence – dont témoignent celles qui se voilent ou portent un foulard – au souci général de discrétion  des Français, quant à leur culture et en particulier à leur religion.

On comprend bien l’argument et son souci de ne pas donner libre cours au multiculturalisme et, plus encore, de ne pas donner le moindre avantage au courant islamiste qui veut imposer sa présence, ses règles et ses exigences en France.

Le problème c’est que l’immense majorité des femmes qui portent un foulard ne vivent pas cette décision vestimentaire comme un soutien à l’islamisme mais comme une coutume dans laquelle elles ont été  élevées, un peu comme nos mères et  grand-mères ne sortaient pas « en cheveux » et à la campagne  se séparaient même rarement  d’un foulard. On peut admettre comme le dit André qu’il s’agit d’une indifférence à la société et à la culture où elles sont venues vivre aujourd’hui. L’islam est peut-être même ici en cause car une de ses caractéristiques, relevées par exemple par Claude Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques, c’est sa difficulté à reconnaître et accepter l’altérité. Mais presque jamais n’est en cause l’islamisme politique ou djihadiste. Ne faut-il pas en conséquence compter sur le temps, les changements de conditions de vie, d’éducation et de culture pour voir les moeurs évoluer et le port du voile perdre de sa « normalité »? Une cinquantaine d’années ont suffi pour que la France catholique s’effondre ainsi que bien des habitudes vestimentaires et alimentaires qui l’accompagnaient. L’islam ne pourrait-il pas prendre le même chemin?  Je serais donc tenté de laisser dans l’espace public les femmes libres de porter ou non le foulard. Le multiculturalisme, regrettable peut-être, mais transitoire (même si la transition dure quelques décennies) ne me semble pas le danger majeur encouru par nos sociétés.

Pierre Rigoulot

Photo de couverture : https://www.flickr.com/photos/121483302@N02/13765930124

je peux dire sans attendre où j’en suis sur ce point fort délicat.

Au début de la polémique sur le voile, j’étais totalement libéral. Je me souvenais que ma grand-mère maternelle n’avait pas quitté son shtetl pour venir visiter ses enfants en France, de crainte de ne pas pouvoir respecter toutes ses coutumes religieuses.

Avec la proposition d’interdiction du voile dans l’École, j’ai cru me retrouver devant un cas semblable et je n’avais vraiment pas envie d’emmerder des femmes comme cette grand-mère que je n’ai donc jamais vue.

Je me suis totalement trompé.

Le port du voile n’est pas une tradition chère aux femmes âgées et qui s’efface avec le temps et le passage des générations.

Il progresse partout dans le monde en signe extérieur de la progression de l’islamisation des moeurs… et des esprits.

Marine a été habile en associant voile et femme âgée. Mais c’est une esquive et rien de plus.

Conclusion : je ne suis pas du tout favorable à une interdiction qui serait violemment anti-libérale, mais je crois nécessaire une bataille culturelle contre cet étendard islamiste en défense de l’art de vivre ensemble à la française.

J’ajoute, en réponse à l’argument de la liberté de s’habiller comme on veut,

comme si le choix d’afficher un signe vestimentaire d’appartenance était

insignifiant : que celles qui portent librement un voile islamique arborent un logo défendant la liberté de le porter ou non pour toutes et partout.

André Senik

19 Avr 2022


Le bonheur totalitaire, La Russie stalinienne et l’Allemagne hitlérienne en miroir

Bernard Bruneteau

Editions du Cerf, Paris 2022, 386 p., 24€

S’ils avaient eu connaissance de la célèbre phrase de Staline en 1935, “La vie est devenue meilleure, camarades, la vie est devenue plus joyeuse!”, les détenus du Goulag auraient été interloqués. Tout aussi stupéfaits auraient été les Juifs d’Allemagne en entendant Hitler vanter le bonheur du peuple sous le 3ème Reich. “Le peuple est aujourd’hui plus heureux en Allemagne que partout ailleurs dans le monde”.

Pourtant, pour nous qui voyons avant tout la terreur et le manque de libertés des deux régimes totalitaires que sont le communisme stalinien et le nazisme, l’attachement qu’éprouvait une grande partie de la population de ces pays à leur régime ne cesse de nous surprendre.

Certes, nous avons longtemps entendu les thuriféraires occidentaux de Staline et Hitler vanter le bonheur des peuples dans ces pays. Mais depuis longtemps plus personne n’y croyait, convaincus que cette vision idyllique était le résultat des propagandes nazie et communiste et de voyages Potemkine trafiqués.

Comment peut-on alors associer bonheur et totalitarisme? L’auteur de cet ouvrage ne conteste en rien le fait que le totalitarisme est inséparable de la terreur. Mais ce mode de domination ne fut pas exclusif. Depuis les années 1970-80, de nouvelles pistes de la recherche historique centrées sur l’histoire sociale insistent aussi sur la “force de la mobilisation, de l’enthousiasme et du militantisme” en faveur des régimes nazi et communiste. Il faut admettre que l’attachement d’une partie, majoritaire semble-t-il, de la population à ces régimes et à leurs chefs fut réelle. L’ouvrage de Svetlana Alexeievitch, La fin de l’homme rouge, montre bien en Russie une nostalgie du régime passé qui ne cesse de nous étonner, mais qui explique peut-être le soutien actuel d’une large partie de la population russe à Poutine.

Les totalitarismes auraient-ils inventé une forme de bonheur? C’est à cette question que Bernard Bruneteau s’est attelé dans son livre  “Le bonheur totalitaire. La Russie stalinienne et l’Allemagne hitlérienne en miroir”. Bien évidemment, dans les deux cas, ce bonheur ne profitait qu’aux “inclus” du système. Mais de quoi était-il fait ?

L’auteur, dépassant l’éternelle polémique sur la possible comparaison entre nazisme et communisme – comparaison ne veut pas dire assimilation – fait une étude extrêmement fouillée de ces deux systèmes sous cet angle, celui du “bonheur totalitaire”.

Ainsi, même si chacun a pour fondement une idéologie spécifique, différente, et parfois même opposée, ces idéologies ont un point commun essentiel, leur nature messianique. C’est bien cette promesse du bonheur qui a fait la popularité de ces régimes.

Certes, il fallait pour atteindre cet avenir radieux en passer par une douloureuse croisade : détruire l’ancien monde, fondé sur la domination de la bourgeoisie et sur l’individualisme, et se débarrasser de ceux qui faisaient obstacle à cette régénération, Juifs pour les uns, “ennemis du peuple” pour les autres. Alors, devaient disparaître les antagonismes sociaux et se constituer la “communauté du peuple” (Volksgemeinschaft) et celle du “peuple laborieux”.

Le contexte a facilité la réception de ce nouveau millénarisme par les populations allemande et soviétique : les anciennes valeurs culturelles (dont la religion) étaient en voie de disparition,  les deux pays sortaient d’une terrible phase de chaos (guerre mondiale, guerre civile, problèmes économiques…). Or “ces religions politiques prescrivaient un remède définitif au mal rongeant la société” écrit l’auteur et promettaient de remplacer le désordre par l’ordre, de constituer une société nouvelle fondée sur l’unité du peuple, après que celui-ci soit devenu homogène (ethniquement pour Hitler, socialement pour Staline).

Bruneteau étudie les caractéristiques des deux régimes pour percevoir la réalité de ce “bonheur” totalitaire. Qui en étaient les bénéficiaires? Qu’ont gagné les “inclus” de ces régimes à leur établissement? 

Il met l’accent sur les possibilités d’ascension sociale – d’autant plus que la répression contre les Juifs et les “ennemis du peuple” avait laissé de nombreuses places vacantes -, pour ceux qui acceptaient d’entrer dans le jeu en intégrant le Parti ou ses organisations satellites. Tous les “inclus” bénéficièrent d’avantages sociaux : fin du chômage, protection sociale, et un peu plus de consommation pour les classes modestes, tels étaient les gains acquis par la population. Mais il constate que même ceux qui ne bénéficièrent d’aucun avantage matériel y trouvèrent leur compte par des gratifications symboliques. Notamment les femmes, qui semblent pourtant les laissées-pour-compte de ces régimes, en particulier le régime nazi! Bruneteau écrit: “Ces régimes ont créé des opportunités de promotion ou de consommation, multipliant des formes de sociabilités nouvelles par le biais des organisations de masse qu’ils créaient conformément à leur projet d’encadrement “total”.

C’est sur ce dernier aspect que l’auteur insiste, expliquant leur succès avant tout par l’importance du sentiment de communauté. Les deux dictateurs firent tout pour le stimuler : les pratiques sociales – fêtes, défilés, rassemblements- culture de masse, participation aux organisations satellites, donnaient aux classes modestes le sentiment qu’elles n’étaient pas les oubliées du régime, qu’elles étaient intégrées à la collectivité. Création d’une certaine considération sociale et disparition de l’isolement, tels furent les atouts des régimes totalitaires .

Hitler résumait ainsi la fonction des grandes réunions national-socialistes:

“En elle, l’homme qui se sentait isolé au début dans sa qualité de partisan futur d’un jeune mouvement et qui cède facilement à la peur d’être seul, reçoit pour la première fois l’image d’une plus large communauté, ce qui produit sur la plupart des hommes l’effet d’un encouragement et d’un réconfort.”

Cette brillante synthèse permet d’éclairer un peu plus l’origine de l’adhésion réelle d’une grande partie de la population à ces deux régimes totalitaires, résultat d’une politique d’inclusion fonctionnant parallèlement à la  politique d’exclusion. Il existait bien, écrit Bruneteau, un bonheur à vivre dans le pays de Staline ou d’Hitler, ou en tout cas une promesse de bonheur. Et paradoxalement, conclut-il, celle-ci a été “au principe des utopies totalitaires et des expériences politiques les plus tragiques du XX ème siècle”. 

Florence Grandsenne

13 Avr 2022