La Russie de Poutine n’a plus sa place au Conseil de sécurité de l’ONU

Si l’ONU n’aspirait qu’à être une assemblée générale des États exerçant leur pouvoir sur leurs peuples, tous les États du monde y auraient les mêmes droits, chacun disposant du droit de véto, et l’ONU n’aurait aucun pouvoir.

C’est cette conception que défendit Goebbels, en septembre 1933, à la Société des Nations.  « Messieurs, déclara-t-il, charbonnier est maître chez soi. Nous sommes un État souverain. Laissez-nous faire comme nous l’entendons avec nos socialistes, nos pacifistes et nos Juifs. »

Du moins, l’Allemagne nazie n’était-elle pas membre d’un Conseil de Sécurité de la SDN.

Mais si l’ONU a mission de faire respecter le droit international par les États qui le violent, elle ne peut pas accorder un droit de veto à l’un de ces États au sein de son Conseil de sécurité.

La Russie actuelle, qui est mène une guerre d’agression contre l’Ukraine, et qui cherche à se procurer des armes et des soldats en Corée du Nord, doit pour le moins être exclue du Conseil de sécurité.

Tant que cet État criminel sera coupable et juge à la fois, les décisions de l’ONU seront frappées de nullité ou de paralysie.

Il se peut que les procédures existantes et que les rapports de force au sein de l’Assemblée Générale de l’ONU rendent cette exclusion impossible. La question devra alors être posée publiquement aux États du monde libre : comment faire évoluer le Droit international et ses instances, pour assurer la défense du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ?

André Senik

12 Sep 2022


13 novembre: «Le grand absent de ce grand procès, l’idéologie islamiste»

Les coupables des attentats islamistes du 13 novembre ont été jugés. Ils l’ont été d’une façon irréprochable, et la justice française s’est montrée digne de ce qu’est un État de droit. Personne d’ailleurs n’y trouve rien à redire. Ce procès a apporté aux victimes, à la société française tout entière, et même aux accusés, tout ce qu’on pouvait attendre d’un tel procès.

Et pourtant, la cause première de la tragédie dont on a jugé les coupables humains, la responsabilité première de ces crimes aveugles n’a été ni mise en examen, ni jugée, ni condamnée. La responsabilité première de ces crimes sans justification incombe entièrement à l’idéologie islamiste conquérante, qu’il faut appeler par son nom. Sans elle, aucun des assassins qui ont été jugés ne serait devenu un criminel de masse. Les humains qui commettent ces crimes monstrueux ne sont devenus des criminels que sous l’emprise d’une des idéologies qui poussent leurs fidèles aux crimes les plus inhumains.

Au-delà du cas de l’islamisme terroriste, le rôle des idéologies totalitaires et terroristes dans les crimes de masse des XXe et XXIe siècles doit être reconnu parce que seul ce rôle permet de comprendre comment des humains ordinaires peuvent commettre des actes monstrueux qui nous paraissent impensables. Le rôle des idéologies n’est ni une circonstance aggravante, ni une circonstance atténuante dans le jugement des auteurs, mais il doit être reconnu, parce que ces idéologies doivent être condamnées et combattues en raison de leur criminalité.

Or ces idéologies ne sont ni mises en procès ni condamnées en justice, parce que les tribunaux ne sont habilités à juger que des humains. À Nuremberg, on n’a pas jugé et condamné l’idéologie nazie. La dénonciation des crimes du communisme n’a pas débouché sur le procès en bonne et due forme de l’idéologie de ce système. Mieux vaut dire que la condamnation des crimes de masse du communisme n’est pas remontée jusqu’à la source idéologique qui a rendu possibles ces crimes impensables.

Voilà pourquoi nous avons collectivement le sentiment que le procès des assassins du 13 novembre n’est pas allé jusqu’au bout, et que la condamnation des coupables humains ne suffira pas à nous faire tourner la page en nous disant que justice a été faite.

Pour que justice soit faite, il nous reste à poursuivre le combat contre l’idéologie islamiste barbare qui a mené à cette tuerie. Il nous reste à mener le combat au grand jour contre l’islamisme, en France même, avec pour objectif de faire reculer la séduction de cette idéologie parmi ceux des jeunes musulmans de France qui peuvent être tentés par une vision radicalisée de leur identité, une vision d’autant plus exaltante qu’elle est archaïque et mortifère.

Le combat culturel contre l’islamisme conquérant doit être mené dans l’École, parce qu’il est la condition de l’intégration de tous les jeunes de France à notre culture.

Le jour où le combat contre l’islamisme conquérant et pour l’intégration à notre culture sera officiellement déclaré, le procès exemplaire des assassins du 13 novembre ne nous laissera plus un arrière-goût d’inachevé.

ANDRE SENIK (FIGAROVOX/TRIBUNE le 1er juillet 2022)

André Senik est agrégé de philosophie. Il a notamment publié Le Manifeste du parti communiste aux yeux de l’histoire, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2015.

Crédit photo: Rawpixel

6 Juil 2022


Vente de livres neufs et d’occasion


à l’Institut d’études slaves,


9 rue Michelet 75006-Paris


AU PROFIT DE L’ UKRAINE


les 5, 6 et 7 avril

4 Avr 2022


L’ « autre Europe », c’est notre Europe     

Pour nous, amis d’Histoire & Liberté, issus de l’Institut d’histoire sociale fondé par Boris Souvarine (né à Kiev en 1895) et présidé par Emmanuel Le Roy Ladurie après Jean-François Revel, pour nous qui nous définissons par notre hostilité aux divers totalitarismes – communisme, nazisme et islamisme politique -, par notre attachement à la démocratie libérale et à l’État de droit, l’agression de la Russie de Poutine contre l’Ukraine est un acte de banditisme qui viole les règles du droit international et porte atteinte à la sécurité de l’ordre mondial.   

L’Ukraine est européenne…et l’Europe est démocratique

Derrière les prétextes confus que s’est donné le dictateur russe (unité ethnique, linguistique voire religieuse russo-ukrainienne, menaces de l’Otan, « nazisme » du gouvernement de Kiev, poids de la drogue), se cache, bien au-delà, un projet impérialiste qui passe par la reconquête d’une « grandeur » et d’une influence perdue, mais aussi de territoires et d’États qui se sont dégagés, à la faveur de la chute du communisme au début des années 1990, de ce que Poutine considère comme sa légitime arrière-cour, pour rejoindre un des bastions du monde libre : l’Union  Européenne. De Tallin à Bucarest et de Kiev à Prague, les peuples de ce qu’on nommait alors l’ « autre Europe » rappelaient que les Baltes, les Tchèques ou les Ukrainiens étaient des Européens autant que les Français, les Irlandais ou les Finlandais. La chape de plomb soviétique qui les a recouverts pendant plus de 40 ans – après la chape de plomb nazie (voire en même temps qu’elle, entre 1939 et 1941)  nous l’avait  trop fait oublier…

Cette Europe s’est justement constituée et développée avec des institutions et des valeurs totalement opposées aux totalitarismes communiste et nazi. L’aide à l’Ukraine relève donc de l’assistance que l’on doit à un peuple de notre Europe, agressé.

Le projet de Poutine`

La simple réaffirmation aujourd’hui de l’identité démocratique libérale et européenne de l’Ukraine est bien sûr mal accueillie par les États alliés de la Russie et parfois eux-mêmes totalitaires, comme la Chine. Certains de ces Etats, par haine de la démocratie libérale, par rancoeur, par intérêt économique, par soumission financière, refusent de désapprouver le projet poutinien, projet impérial d’un pouvoir autoritaire, voire totalitaire (le syncrétisme actuel en cours au Kremlin, à la fois passéiste et communiste, en tout cas antidémocratique, reste à définir mais est d’ores et déjà condamnable par ses effets en Russie, en Europe, en Syrie et jusqu’en Afrique).

Comme l’islamisme politique et la Chine aujourd’hui, comme le communisme et le nazisme hier, Vladimir Poutine refuse l’existence d’une société pluraliste, de son mode de vie et de sa culture, jugés dégénérés. La détruire ou la réduire à l’impuissance lui semble la meilleure riposte aux risques bien réels de propagation des aspirations démocratiques dans son propre espace.

Cette guerre contre l’Ukraine, entreprise à ses risques et périls par Poutine, n’est pas une simple querelle d’ordre historique et linguistique entre Slaves qui nous serait étrangère. C’est un épisode de la lutte globale menée contre l’ordre mondial prévalant depuis la chute du nazisme, et dans lequel le monde libre occupe une place légitime, sous la protection de l’Otan, une organisation  défensive née au lendemain du blocus de Berlin par Staline et injustement décriée : il faut rappeler qu’elle a protégé l’Europe occidentale  des ambitions expansionnistes de l’URSS et notamment lors de « la crise des euromissiles » dans laquelle, après 1977, Brejnev entendait pointer ses missiles sur elle.

Poutinolâtres et poutinophiles

Que certains gaullistes voient dans la guerre de Poutine contre l’Ukraine une nouvelle preuve du caractère nuisible  de l’opposition entre les États-Unis et la Russie et en concluent à la nécessité pour la France d’adopter une position « équilibrée », à mi-chemin entre les deux grandes puissances, n’est pas pour nous surprendre.

Les poutinolâtres à la Zemmour, et les poutinophiles à la Marine Le Pen et à la Mélenchon ne nous surprennent pas non plus. Seule la peur de perdre des voix lors de l’élection présidentielle les empêche d’ailleurs d’apporter plus ouvertement leur soutien au Grand Chef d’Etat si « respectable » d’une Russie que l’Occident aurait trop longtemps « humiliée » et repoussée.

Il est plus attristant de constater ce refus de soutenir activement l’Ukraine dans certains milieux qui dénonçaient jadis plus librement les diverses tyrannies : la tarte à la crème de l’émotion qui « trouble le jugement » , sinon « l’aveugle », fait florès  – comme si l’indignation morale n’était pas de mise devant le malheur unilatéralement provoqué par une puissance hostile à la démocratie !

Faire front

Cet épisode difficile dans la vie du Monde libre a mis en évidence l’incurie de l’ONU, désormais incapable de faire respecter les règles du droit international du fait du veto dont usent et abusent les deux grandes puissances hostiles au respect de ces règles et ennemies déclarées du système démocratique et libéral : la Russie et la République populaire de Chine.

L’Otan, quant à elle, joue un rôle positif d’outil de défense militaire d’une partie des démocraties mais elle est géographiquement marquée par le seul Atlantique nord, comme son nom l’indique, même si elle a joué un rôle déterminant dans l’échec du projet rouge-brun du dictateur Milosevic dans les années 1990. Devant la menace mondiale exercée par les deux anciennes grandes puissances communistes et clairement explicitée dans le communiqué commun sino-russe du 4 février dernier, s’imposent le maintien et le renforcement de l’OTAN mais aussi la constitution progressive d’une puissance politique et militaire autonome capable de faire front par elle-même à ses différents adversaires afin de sauvegarder ses valeurs de liberté et de défendre le Droit à l’échelle mondiale.

Rendons hommage à tous les malheureux civils assassinés ou écrasés sous les bombes et les missiles russes. Et aidons les Ukrainiens et leur magnifique président, Volodymyr Zelensky : il  combat pour leur  liberté et pour la nôtre. 

Les amis d’Histoire & Liberté

4 Avr 2022


Chers amis,

Une vingtaine de personnes ont participé, à l’invitation des Amis d’Histoire & Liberté à la réunion du 9 mars dont, évidemment, l’ordre du jour avait été bouleversé depuis l’invasion de l’Ukraine. Lors de la dernière réunion, du 25 février, nous imaginions pouvoir parler posément de la Chine. Cela n’a pas été le cas, même s’il en fut question, la Chine étant une donnée à prendre en considération, notamment quand on réfléchit aux dommages des sanctions occidentales sur l’économie et les finances russes. la Chine ouvrira-t-elle – ou non –  une porte de sortie à l’économie russe affaiblie par les sanctions?

Plusieurs thèmes de discussions ont été abordés  et doivent être repris en vue d’une publication sous des formes à déterminer :

-les motivations de  Poutine,

-les effets de son invasion

-les enjeux qu’implique l’invasion poutinienne de l’Ukraine et la résistance qui lui est opposée.

1- Les motivations de Poutine

Il y a les motivations affirmées par Poutine lui-même : la nécessité de lutter contre les « drogués nazis » qui règnent à Kiev. Derrière ces absurdités, deux sous-thèmes :

– le fait qu’il s’agisse de préserver l’unité des Ukrainiens et des Russes, au fond un même peuple, que seul l’appel des sirènes occidentales divise et pousse à diviser.

– les Russophones du Donbas et de Lugansk ou de Crimée ayant été mis à l’abri des « séparatistes » de Kiev et des décadents ouest-européens continuant de tisser des liens avec le reste de l’Ukraine, le « travail » doit être poursuivi et l’entreprise séparatiste  du gouvernement Zelenski mise hors d’état de nuire.

Au fond de cette politique et de cette guerre poutiniennes, il y a donc l’idée que L’Ukraine séparée n’a pas d’existence légitime et que son séparatisme est le fruit des illusions créées par l’Union européenne et par ses ambitions.

Une question grave doit ici être posée : Poutine veut-il « récupérer » l’Ukraine ou porter le fer jusqu’au sein de l’Union européenne?

La question se pose d’autant plus qu’un texte décrivant les objectifs finaux de la Russie a été accidentellement mis en ligne le 26 février dernier par l’agence russe Ria Novosti, agence de presse russe d’État. Ce texte qui a été sauvegardé aux Etats-Unis puis traduit par la Fondation pour l’innovation politique, avant qu’il soit retiré, en dit long sur les intentions de Vladimir Poutine.

On y comprend que si son but a été d’emblée d’envahir l’ensemble de l’Ukraine pour récupérer un territoire considéré comme perdu depuis 1991, il s’agit au-delà pour lui de redéfinir l’espace mondial en récupérant les territoires perdus au moment de l’effondrement du bloc soviétique et de « revenir aux anciennes frontières qui allaient anciennement jusqu’au mur de Berlin. »

Avec l’entreprise guerrière de Poutine, nous assistons ainsi  à « la construction véritable d’un nouvel ordre mondial dans la perspective de la russification totale de l’Ukraine et de la Biélorussie. » L’unification de l’Europe de l’est et de l’Europe de l’ouest, ajoute le texte, n’a été rendue possible que par celle de l’Allemagne.  Autant dire que la partie est de l’Allemagne aurait pu et dû être conservée par les Soviétiques !

Quoiqu’il en soit, et comme souvent avec Poutine, une double lecture est possible selon qu’on retient sa dimension autoritaire voire fasciste, d’une part, ou sa dimension communiste d’autre part.

Dans le premier registre, la Russie cherche à réaffirmer sa position dominante sur les populations russophones, voire slaves. Dans le second registre, il s’agit de récupérer (au moins) une partie de ce que l’URSS  a perdu en territoires et en population.- lors de son effondrement de 1991, une immense catastrophe, comme Poutine  l’a toujours dit.

Ce n’est pas de folie qu’il s’agit – en tout cas pas de folie plus grande que celle de Brejnev, de Khrouchtchev, de Staline ou de Lénine. Les dirigeants soviétiques et même les dirigeants russes antérieurs à l’URSS ont une vision de leur pays quelque peu mégalomaniaque.                                        

Il y a un peu moins de 200 ans, en 1831, le Tzar réprimait dans le sang le mouvement national polonais et provoquait en France un flot de réfugiés. Pour la Russie puis l’URSS les Slaves doivent être unis sous la tutelle russe – sur ce point, le rapprochement avec Hitler, protecteur des Allemands d’Europe centrale et particulièrement des Suèdes, est parfaitement légitime. Mais le texte porté à notre connaissance par la Fondation pour l’innovation politique évoqué plus haut va même plus loin puisqu’il diagnostique la fin de la puissance occidentale à qui il s’agit au fond de donner le coup de grâce. La fin du monde occidental, dont la faiblesse se manifeste par son incapacité à faire la guerre, est à l’ordre du jour, voilà de quoi réjouir un communiste qui y verra facilement une transposition du Grand Soir et de la défaite du capitalisme.

Cette réflexion sur les motivations de Poutine doit être poursuivie., notamment avec la lecture de l’ouvrage de Michel Elchaninoff, Dans la tête de Poutine (Solin-Actes sud 2015). Approfondir en particulier la dimension communiste des ambitions poutiniennes tout en sachant qu’elle n’est pas la seule devrait motiver notre groupe étant donné son expérience d’étude de l’idéologie et de la pratique communistes. La dimension religieuse est intéressante aussi comme le montre le portrait du patriarche Kirill en oligarque et idéologue, par F. Thom dans le N°154 de la revue Commentaire.

2- Les effets de l’invasion

Ceux-ci sont dramatiques :

-2 millions de réfugiés auraient déjà fui l’Ukraine, 20 000 morts et blessés, civils et militaires, partagés dans les deux camps constituent une estimation qui n’est pas dénuée de fondement.

-Menaces sur l’avenir : des prix qui vont grimper et pas seulement en France. On se demande déjà si l’Egypte et l’Algérie pourront  nourrir leur population…

Mais des effets beaucoup plus positifs sont apparus. D’abord la résistance inattendue des Ukrainiens, leur patriotisme et leur courage. On voit bien qu’après 30 ans d’indépendance, une conscience nationale ukrainienne  s’est formée.

Cette résistance inattendue, on la retrouve aussi dans l’ensemble de l’Europe démocratique qui a compris la menace que faisait peser sur elle un Etat russe si peu respectueux du droit international.

La crise ukrainienne est même l’occasion d’une petite révolution : l’Allemagne sort de 75 ans de pénitence et investit massivement dans les achats d’armement.

Cette unité européenne plus grande est aussi une plus grande unité nationale en France même, où les poutinolâtres, pour reprendre le terme de Franc Tireur dans con numéro du 2 mars, sont largement mis en cause.

Marine Le Pen et Eric Zemmour paient fort cher leur présentation de l’action de Poutine comme une réponse légitime à des menaces venues de l’OTAN ou inspirées par le « mauvais exemple » du Kosovo; arraché à la Serbie comme l’ont été le Donbas et Lugansk à l’Ukraine.

Cet aspect de notre travail à venir est important puisqu’il s’agit de critiquer les intellectuels, les hommes politiques, les journalistes qui soutiennent Poutine ou lui trouvent diverses excuses. On conseillera ici la lecture des Réseaux du Kremlin en France de Cécile Vaissié  ( Les Petits Matins 2016).

Que faire d’autre ? Qu’est-ce que notre petit groupe peut faire? L’action humanitaire est prise en main par de nombreuses associations; le gouvernement lui-même pousse à l’accueil de réfugiés ; les préfets insistent auprès des municipalités; des vivres, des vêtements, des médicaments sont envoyés en Pologne en Ukraine et ailleurs. De ce point de vue, on a l’impression de revivre un peu la période d’aide à Solidarnosc fin des années 70, début des années 80.

Peut-on aider les opposants russes à la guerre? Les premier renseignements donnés par ceux connaissent bien la Russie étaient peu encourageants :les anti-guerres se cachent et l’aide peut difficilement leur parvenir. Mais l’expérience très positive d’un ami de Bruxelles qui adresse des textes d’information sur la réalité du front ou sur les ambitions de Poutine doit être retenue.

S’il existe des poutinolâtres en Europe occidentale, il y a aussi des poutinophobes en Russie. Il faut les aider en leur adressant par le net des textes sur la réalité ukrainienne. Nous pouvons passer pour cela par des  amis sûrs.

Les enjeux

-Il y a des enjeux immédiats : gagner cette guerre paraît impossible. Mais la prolonger, mener une guérilla active peut mettre Poutine en difficulté, notamment dans les rangs de l’armée. Les étonnantes difficultés logistiques de l’armée russe, le courage des combattants ukrainiens, l’aide occidentale discrète qui leur est apportée, rendent plausible ce qui semblait tout à fait impossible au début de la guerre : un échec militaire (et  je n’ai pas dit une défaite) russe.

– Il y a des enjeux intermédiaires. On se rend compte que la démocratie a besoin d’un minimum d’indépendance énergétique faute de quoi elle sera à la merci de ses adversaires. A moyen terme, tiendrons nous sans gaz russe? Sans blé ukrainien?

Le rôle de la Chine est ici important : Les sanctions européennes seront-elles efficaces ou Poutine peut-il compter sur l’aide chinoise, en tout cas sur une collaboration chinoise? L‘attitude  de la Chine a été prudente jusqu’ici, et ambigüe . Elle n’a pas parlé d’invasion russe mais elle ne s’est pas rangée non plus aux côté de l’Érythrée, de la Corée du Nord et de la Syrie. Son intérêt est-il de jouer le rôle de parrain, du Maître des horloges à venir ou  de soutenir la Russie dont les objectifs hostiles à l’Union européenne sont complémentaires des buts de Xi Jinping de combattre l’idéologie démocratique libérale, comme cela a été fortement rappelé dans le communiqué commun en date du 4 février 2022.

L’enjeu, ici, est la capacité de l’Union européenne à équilibrer mieux qu’aujourd’hui notre développement et notre indépendance énergétique, c’est à dire, au fond, à pouvoir se défendre quand cela est nécessaire. C’est en réglant cette question qu’on pourra choisir un mode de relation plus équilibré avec l’OTAN et les Etats-Unis

– Il y a enfin un enjeu lointain, celui de la capacité des démocraties à résister aux Etats totalitaires ou autoritaires qui leur sont hostiles. Il ne s’agit pas ici seulement de la défense de l’Union européenne mais de la démocratie dans le monde. Devant l’incapacité de l’ONU à faire respecter le droit international, notamment du fait du droit de veto communiste chinois et russe, ne faudrait-il pas oeuvrer, pour diminuer la dangerosité générale des totalitarismes, à la mise sur pied d’une large association des Etats démocratiques? Il s’agirait de se donner l’outil le plus efficace possible pour bâtir une alternative crédible à l’ordre mondial dont rêvent Poutine et Xi Jinping.

Toute objection, critique, information complémentaire sera  bienvenue dès maintenant. Elle peut être adressée à notre blog <histoireetliberte.fr> et nous en tiendrons compte pour établir l’ordre du jour de notre prochaine réunion. Celle-ci se tiendra au même endroit que les deux précédentes, au Café du Pont Neuf, 14 quai du Louvre, 75001-Paris, le mercredi 30 mars de 18h à 20h.

Pour les Amis d’Histoire et Liberté

Pierre Rigoulot

Doit-on maintenant penser à l’impensable ? par Pierre Druez

Quand l’homme le plus fort du monde –  en termes de puissance individuelle de destruction – est un paranoïaque, narcissique pathologique, tueur psychopathe et sadique ( = la triade noire en psychiatrie), un mythomane qui croit à une Histoire fictive, fantasmée, imaginaire, dès lors qu’il veut faire partager ses visions délirantes à tout un chacun sous peine d’aller jusqu’à la mort, dès lors que ses propres services secrets, les plus performants du monde et fortement implantés en Ukraine depuis des lustres, n’osent faire remonter que les informations qui nourrissent ses fantasmes, ou du moins qui ne les mettent pas en évidence et en péril; dès lors que ses proches n’osent plus le contredire, dès lors qu’il devient sourd et aveugle à tout ce qui ne cadre pas avec son monde hors réel, le pire deviendrait-il possible ?

Personnellement je ne crois pas ; le principal allié de Poutine n’est pas la Chine, c’est notre supposée frilosité, notre peur de la guerre, notre incapacité à nous priver, à avoir faim, à avoir froid. 

Prendre Poutine à contrepied

Un moyen de cerner les limites de cet adepte de la novlangue est de prendre le contrepied de ses déclarations les plus virulentes ou de celles de ses relais. En parlant de l’exclusion aérienne de l’Ukraine comme d’un casus belli, il dénote que c’est le meilleur moyen de tenter de l’arrêter ; je suis presque convaincu qu’il n’ira pas plus loin en cas d’intervention militaire de l’OTAN, c’est-à-dire des Etats-Unis. En outre, la procédure d’attaque nucléaire est telle qu’il n’y en aura pas : il n’a pas le pouvoir d’appuyer sur le fameux bouton qui par ailleurs n’existe pas.

Néanmoins mon « presque » est rédhibitoire !

Pourtant ça urge, car ce genre de psychopathologie ne peut que s’aggraver avec le temps et l’âge !

Enseigner l’histoire factuelle

Une bonne leçon : J’espère qu’une fois que cette nouvelle page désastreuse de l’Histoire sera tournée, nous prendrons conscience de la nécessité de l’enseignement de l’Histoire factuelle du monde et des civilisations, à l’aide de données dépassionnées adaptées à tous les âges et à tous les niveaux. Un récit historique qui permette d’éviter autant que faire se peut les pièges habituels :

Le plus courant est l’instrumentation de l’Histoire par les autorités depuis les parents jusqu’aux gouvernants, phénomène auquel on assiste partout depuis toujours.

La création de supports d’idéalisation et de projection négative  conduit au manichéisme, à la glorification de l’entité à laquelle on appartient, à la diabolisation de l’autre et à la création d’une Histoire mythifiée, hors-réel, bons contre méchants, exploités contre nantis, victimisation outrancière, conceptions simplistes et prédatrices du fonctionnement de l’économie, du monde et des sociétés.

Stop à l’auto-dépréciation

A contrario l’auto-dépréciation est à la mode en Occident, où ça fait chic, de même la complaisance à l’égard des autres civilisations, surtout aux USA, avec les réactions excessives que cela entraîne toujours dans les espaces démocratiques.

Par exemple « Exterminez toutes ces brutes », le « documentaire » diffusé sur Arte, en trois volets de Raoul Peck, donne une vision hallucinée d’une histoire fictive et le plus souvent inversée, que j’ai été incapable de regarder plus d’un quart d’heure, a été encensé par le New-York Times, oui  : véritablement porté aux nues. C’est un crime contre le savoir et contre l’intelligence ! C’est ignoble et ce forfait serait impossible si la grande majorité des gens sains et normaux avait une idée assez juste du monde tel qu’il est et de l’évolution économique, politique et culturelle telle qu’elle est.

Non aux analogies abusives et aux anachronismes

Il convient enfin de commencer à mettre fin à l’anachronisme croissant, à cesser de juger les déclarations, institutions et actes du passé en fonction des critères actuellement en cours. Et dans le même ordre d’idée, quand on critique ce qui se passait à tel endroit en telle période il convient de ne plus jamais manquer de le comparer avec ce qui se passait alors ailleurs au même moment

De même, il faut éviter les analogies historiques abusives. Il est intellectuellement bien plus difficile de mettre en exergue le nouveau, l’inédit que de faire des assimilations indues, à l’aide de concepts confusionnels.

Des cours élémentaires sur les différences de fonctionnement entre les différents systèmes politico-informatifs couvrant et ayant couvert la planète seraient aussi les bienvenus, ainsi que le compte-rendu des effets de ces dichotomies sur la formation des représentations mentales collectives de la réalité sociale-historique globale.

En finir avec l’Occident ?

Pour en revenir à Poutine, sa plus grande et plus inattendue victoire aura été d’installer à la Maison Blanche un guignol qu’il tenait par les couilles. Je crois que ce succès lui a monté à la tête.

L’efficacité de ses trolls sur tout ce qui déstabilise l’Occident doit gonfler son sentiment de puissance mais le fait  d’avoir affiché explicitement sa volonté d’en finir avec l’Occident, du moins de briser sa domination,(l’Occident n’existe plus et l’OTAN ne sert à rien, disait Pascal Boniface comme d’autres idiots utiles – avant l’invasion bien sûr), devrait paradoxalement nous rassurer ! 

Tous ces éléments sont autant d’arguments pour un ajout évolutionniste et historique indispensable dans l’enseignement dont l’idéologisation, en quelque sens que ce soit, doit être combattue sans relâche.

Pierre Druez

Complément important à mes observations précédentes

Il faut souligner un élément NOUVEAU, inédit, ultra important de cette guerre : depuis 1917, c’est la première guerre menée par l’URSS-Russie ou par n’importe quel régime communiste qui est photographiée et FILMEE en montrant autre chose que la propagande du côté russe/communiste et en révélant certaines de ses exactions presqu’en direct. « Presque » car les régions de l’Ukraine occupée tomberont vite dans la nuit médiatique – sauf propagande, bien sûr.

La  dernière, la guerre-massacre de Tchétchénie, a d’ailleurs fait l’objet d’un documentaire intitulé « Une guerre sans images » dont un des réalisateurs était Boris Nemtsov. Il se termine par un montage qui montre Poutine, dans une cage, jugé pour crimes contre l’humanité. Boris Efimovitch Nemtsov signait là son arrêt de mort.

Pour moi il est clair que l’aveuglement de l’opinion à l’égard du communisme, mais aussi en grande partie « les paupières lourdes » des intellectuels, proviennent en premier lieu de la quasi absence d’images des abominations commises et ce à l’inverse de ce qui s’est passé pour le  nazisme et les guerres américaines.

Savant ou ignorant, intelligent ou limité, notre fonctionnement cognitif et émotionnel est le même ! 

Pierre Druez

Ma boussole émotionnelle et la renonciation à l’OTAN

En France, peu de gens soutiennent ouvertement la décision de Poutine d’envahir l’Ukraine. Prudents, un certain nombre préfèrent demander s’il est bien sérieux de condamner le régime russe, aveuglés par notre émotion face au malheur des civils et s’il est juste de mettre en cause le seul Vladimir Poutine pour le déclenchement de ces premières semaines de guerre sans s’assurer qu’il n’y a pas d’autres responsables et d’autres facteurs du déclenchement des hostilités.

Cette problématique, on la retrouve dans les prises de position d’Elizabeth Lévy qui voit dans la déferlante émotionnelle balayant la France dès lors qu’il est question de l’Ukraine, une posture peu spontanée mais inspirée par les chaînes de télévision. La directrice de Causeur ironise même sur cette « cause qui mérite, sinon que l’on meure, du moins que l’on pleure pour elle ». Sans doute, reconnait-elle, « l’émotion, la compassion, la solidarité sont naturelles quand des villes européennes sont bombardées, mais cette émotion serait, à l’entendre, moins spontanée qu’exhibée, et facilement qualifiée alors d’ « incongrue ».

Ne nous laissons pas aller à soupçonner sous cette double interrogation ( sur la responsabilité du seul Poutine et sur la légitimité d’une réaction émotionnelle) l’effet manifeste mais prudent d’une hostilité implicite à toute condamnation de l’attaque russe, voire d’une approbation qui n’oserait pas dire son nom et interrogeons-nous : l’émotion, celle qui aveuglerait, peut-elle être évitée? Devant tant de malheurs, devant tant de souffrances accumulées, il est difficile de ne pas prendre parti d’emblée. Quand le sang coule sous nos yeux, il est difficile d’adopter l’attitude calme du savant cherchant à formuler un jugement. L’émotion, certes, ne nous dit pas qui est coupable ou responsable. Mais à coup sûr, elle désigne un malheur qui doit cesser, ainsi que les causes immédiates de ce malheur : les enfants morts sont Ukrainiens. Les civils enfouis sous les décombres d’un théâtre sont Ukrainiens; les missiles, les chars et les avions, eux, sont russes.

Il ne s’agit pas de juger de loin, confortablement installés devant sa télévision, mais au contraire  de désigner le point scandaleux, l’horreur immédiate, et de la faire cesser par l’abandon de ce qui en est la cause immédiate : une invasion par un Etat bien décidé à ne pas s’attarder sur la distinction entre civils et militaires d’un autre Etat, reconnu par le droit international.

Mon émotion a bien une valeur heuristique ici : elle indique le point à considérer en priorité et l’action immédiate à enclencher. Il ne s’agit pas de combattre toutes les guerres dans le monde mais celle-ci, la plus proche de notre pays, celle dont les justifications avancées par l’agresseur concernent des institutions (OTAN, UE) et des choix politiques (démocraties libérales, dictatures voire totalitarisme) qui nous concernent au plus près. Mon émotion n’est pas sans rivage. Elle joue son rôle dans notre univers culturel, politique, historique, stratégique propre.

On peut – on doit – encore réfléchir aux rapports historiques, culturels, ethniques, de l’Ukraine et de la Russie; on peut – on doit – se pencher sur la personnalité et les objectifs de Vladimir Poutine. Mais mon émotion me dicte qu’il faut arrêter l’effort militaire du dirigeant russe cause de tant de malheurs et tenter de lui imposer des limites. Autant dire que je suis très loin d’Eric Zemmour soutenant le 16 février dernier qu’ « on ne fixe pas de limites à Vladimir Poutine,(…) un grand chef d’Etat (…) très respectable et (qu’) il faut le respecter ».

Se pose ici la deuxième question : le président russe est-il seul responsable du déclenchement de cette invasion? Plus précisément, a-t-il lancé ses troupes contre l’Ukraine  pour ne plus se sentir menacé par le renforcement de l’OTAN à ses portes ? Voilà qui pour moi semble peu crédible car OTAN ou non, l’URSS  puis la Russie de Poutine ont toujours fait preuve d’une volonté expansionniste. Le communisme visait son objectif avoué : l’Internationale sera le genre humain…Le nationalisme russe à la Poutine, inspiré par l’exemple passé de quelques grands tsars et les conceptions récentes d’un Alexandre Douguine, rêve quant à lui d’une domination russe sur l’Eurasie.

Je reconnais que l’ affirmation d’une menace que ferait peser l’OTAN de par sa présence rapprochée n’est pas absurde. Craindre la présence d’une puissance militaire nucléaire  à ses portes ne dépend pas de la nature du régime politique dont Poutine est le numéro 1. Les dirigeants de la démocratie américaine se sont sentis eux aussi menacés en octobre 1962 par l’installation de missiles à tête nucléaire à proximité de leur territoire et JF Kennedy était près à déclencher une guerre pour l’empêcher.

Le problème vient de ce que Volodymyr Zelenskyy, le président ukrainien, a récemment annoncé qu’il renonçait à adhérer à l’OTAN. Le souhaitait-il? Et depuis quand le souhaitait-il? Ces points peuvent être établis par les historiens et les politologues spécialistes de la région. Le problème, dis-je, vient de ce que l’armée russe, malgré la renonciation ukrainienne à son droit d’Etat souverain de nouer les alliances militaires qu’il veut, n’est visiblement pas prête pour autant à se retirer et que les objectifs du régime poutinien paraissent donc viser  d’autres buts situés au-delà de l’absence de menace « otanienne » à proximité des frontières russes.

Il est même à craindre que Vladimir Poutine soit détenteur d’un projet mondial plus ambitieux et plus dangereux, notamment pour les démocraties européennes, projet qu’on peut induire de ses écrits, de ses communiqués communs avec d’autres puissances, de ses actions criminelles contre ses opposants, de la manière dont il  a  « traité » la Tchétchénie, etc.

Benoît Villiers

Nous avons reçu de l’association amie Human rights without frontiers le texte suivant, qui répond et aux délires de Vladimir Poutine et aux interrogations formulées par certains organes de presse sur la présence d’une extrême droite active dans les rangs ukrainiens. Cette étude est signée de Massimo Introvigne, un sociologue italien, Dr du Cesnur, le Centre d’étude des nouvelles religions, de Turin, et le rédacteur en chef  de la revue Bitter Winter, dédiée à la défense des droits de l’homme dans le monde. Elle projette un éclairage précis, intéressant mais sans doute pas définitif.

H&L

Depuis le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, Vladimir Poutine a utilisé les mots “nazis” et “dénazification” plus d’une trentaine de fois dans ses discours officiels, prétendant que l’Ukraine était sous l’emprise de bandes de néo-nazis.

Un corps d’élite encore habituellement dénommé « Bataillon Azov », même s’il s’agit maintenant du « Régiment Azov », est pointé du doigt comme preuve que les « Nazis » jouent un rôle important parmi ceux qui se battent contre les Russes.

Qui était Bandera?

Quand ils parlent du Bataillon Azov, les Russes utilisent souvent le terme de “bandéristes” comme synonyme de “nazis”, en référence au dirigeant nationaliste Stepan Bandera. Le fait que Bandera est honoré par des dizaines de monuments et de rues portant son nom est présenté par les Russes comme la preuve de ce que les Ukrainiens ne se sont toujours pas libérés de leur passé nazi.

Pour comprendre le cas Bandera, il faut commencer par la guerre féroce pour leur indépendance que les Ukrainiens ont menée, bien qu’en vain, contre les bolcheviks entre 1917 et 1920; après 1920 est venue la répression soviétique de tout mouvement d’indépendance potentiel. Elle a culminé avec l’Holodomor, la famine artificielle créée par Staline dans le but d’exterminer les petits fermiers ukrainiens, considérés comme la colonne vertébrale du mouvement pour l’indépendance, pendant laquelle au moins trois millions et demi d’Ukrainiens sont morts de faim en 1932 et 1933.

La haine à l’encontre de Staline après l’Holodomor, que les Ukrainiens (et plusieurs experts occidentaux) considèrent comme un génocide, explique pourquoi beaucoup étaient prêts à s’allier avec quiconque combattrait les Soviétiques et leur promettrait de restaurer leur indépendance. Des dirigeants ukrainiens nationalistes en exil, dont le plus important était Bandera, ont alors accepté la proposition allemande de lever, dans la diaspora ukrainienne, deux régiments pour envahir l’Union soviétique aux côtés de la Wehrmacht en 1941. Une fois en Ukraine, Bandera a unilatéralement proclamé l’indépendance de son pays, mais les Allemands n’avaient jamais eu l’intention de tenir leur promesse. Comme Bandera insistait sur l’indépendance, il fut arrêté et déporté à Sachsenhausen. Ses deux frères furent emmenés à Auschwitz, où ils périrent.

Ce n’est qu’en 1944, quand la défaite commença à se profiler, que les Allemands ont libéré Bandera et l’ont renvoyé en Ukraine dans l’espoir que ses partisans ralentiraient l’avance des Soviétiques. Après la défaite de l’Allemagne, Bandera a fui vers l’Ouest. Des partisans « bandéristes » se sont retirés dans les forêts et ont continué à harceler les Soviétiques et à s’engager dans d’autres formes d’opposition jusque dans les années 1950. Bandera lui-même fut assassiné en 1959 à Munich par des agents du KGB.

Lantisémitisme et Bandera

La face la plus détestable du nationalisme ukrainien fut l’antisémitisme. Entre 1917 et 1920, quelque 40,000 Juifs ont perdu la vie dans des pogroms. Ils ont été bien plus nombreux à être exterminés pendant la Seconde Guerre Mondiale et les « bandéristes » ont collaboré avec les nazis dans ces massacres, même pendant que Bandera était détenu dans un camp de concentration nazi.

Tous les bandéristes n’étaient pas des nazis. Bien que Bandera ait fait des déclarations antisémites détestables, les nazis lui ont reproché d’avoir accordé de faux passeports à des membres juifs de son parti et de les avoir ainsi sauvés. Toutefois, il est indéniable qu’un nombre important de “bandéristes” ont collaboré avec les nazis dans l’extermination des Juifs ukrainiens et la rhétorique antisémite de Bandera a conforté leur comportement criminel.

Après 1991, Bandera a été honoré dans l’Ukraine indépendante pour son combat anti-soviétique, son alliance avec les nazis étant édulcorée. Lorsque l’Ukraine a demandé d’adhérer à l’Union européenne, le Parlement européen lui a reproché les honneurs rendus à Bandera. Plusieurs dirigeants ukrainiens ont pris ces critiques européennes au sérieux. En 2021, un sondage a montré que seulement un tiers des Ukrainiens avait une opinion favorable de Bandera, et qu’une majorité ne s’opposait pas à une révision des honneurs officiels qui lui étaient rendus.

Le néo-nazisme en Ukraine

Après l’indépendance, un petit mouvement néo-nazi s’est développé en Ukraine, ainsi que dans d’autres pays européens. Il ne s’agissait pas de vétérans “bandéristes” de la Seconde Guerre Mondiale, dont peu étaient encore en vie. Comme dans d’autres pays ayant des mouvements néo-nazis, un pourcentage substantiel des nouveaux jeunes neo-nazis venaient de milieux violents de supporters de football. Des partis d’extrême-droite ont été créés, y compris le Parti National Socialiste d’Ukraine (PNSU). Leur succès électoral a été minime, ne dépassant pas 1% mais ils sont parvenus à mettre en place des organes para-militaires qui ont visé et parfois tué des immigrés, des Juifs et des membres de la minorité Rom.

Ces partis n’ont pas joué un rôle significatif dans la Révolution Orange en 2004 mais la situation a changé lors de la seconde révolution anti-russe, l’Euromaidan, en 2013-2014. Quand elle a commencé, plusieurs dirigeants d’extrême-droite étaient en prison. Une loi décidant leur libération a été adoptée car on croyait que leur expérience militaire serait utile dans la guerre contre la Russie que beaucoup voyaient venir.

Des néo-nazis ont participé à l’Euromaidan mais ils étaient loin d’être la majorité, ou même une minorité importante de protestataires. Ils se sont aussi organisés pour combattre les séparatistes pro-russes de l’est de l’Ukraine sous la direction de Andriy Bilets’kyy, le dirigeant de 35 ans d’un groupe appelé “Patriotes de l’Ukraine”.

Bilets’kyy a prétendu que certaines de ses déclarations nazies antérieures à l’Euromaidan venaient en fait de faux documents fabriqués par les Russes. La plupart des experts de l’extrême-droite en Ukraine croient cependant que ses déclarations sont authentiques. Quand, fin 2014, Bilets’kyy est devenu un politicien en costume-cravate et a été élu au parlement, il a essayé de les cacher et de les réfuter.

Azov

Entretemps, Bitlets’kyy était devenu célèbre pour d’autres raisons. Au printemps 2014, il avait rassemblé ses supporters à Kiev pour aller se battre contre les séparatistes du Donbass. Comme leur organisation avait été fondée à Berdyansk, sur la Mer d’Azov, ils l’ont appelée le Bataillon Azov. Contrairement aux “bandéristes”, qui insistaient sur l’identité chrétienne de l’Ukraine, beaucoup de combattants d’Azov étaient des néo-païens qui rêvaient de faire revivre l’ancienne religion ukrainienne. Cette orientation s’est retrouvée dans le choix de leur logo, avec la lettre I partiellement recouverte par la lettre N, significant “Idée d’une Nation”. Leur logo renvoie en miroir  à l’image du Wolfsangel (Le crochet du loup), un vieux symbole germanique qui existait avant le nazisme mais qui fut adopté à la fois par deux divisions de la SS et plus tard par des mouvements néo-nazis et néo-païens à travers l’Europe.

Le Bataillon Azov n’avait que 400 membres mais ils se sont courageusement battus, notamment pour reprendre Marioupol aux séparatistes. Plus tard, ils ont été incorporés dans la Garde Nationale et sont devenus « le Régiment Azov », comportant 2500 soldats. A l’époque, Bilets’kyy avait quitté le mouvement pour entrer en politique. La plupart des nouvelles recrues voulaient alors simplement rejoindre un corps d’élite et ne venaient pas des milieux d’extrême-droite des fondateurs.

Comme Andreas Umland, le principal expert du Bataillon Azov en Occident, l’a dit, le Régiment maintenant “n’est pas néo-nazi” mais il comprend des nazis parmi ses fondateurs et il a encore des nazis parmi ses soldats ukrainiens et parmi les combattants étrangers qui se sont engagés pour leur venir en aide. Umland croit que les nazis sont maintenant une petite minorité dans le Régiment Azov mais ils sont les seuls à être interrogés par les médias étrangers.

Il y a également des nazis dans l’autre camp, chez les Russes, en particulier parmi les membres de l’Unité Nationale Russe (UNR), un parti néo-nazi théoriquement interdit en Russie en 1999, mais toujours actif et utilisé par les services secrets russes et très présents dans le Donbass. Un scandale a éclaté quand le premier “Gouverneur du Peuple” de la “République Populaire du Donetsk”, Pavel Gubarev, un membre de l’UNR, a été pris en photo avec une croix gammée sur la manche; la branche du Donbass de l’UNR a alors rapidement remplacé la croix gammée par une croix dans son logo.

Dans un monde idéal, le Régiment Azov devrait également remplacer son logo associé au Wolfsangel et clairement se dissocier de ses fondateurs néo-nazis. Il y a toutefois une certaine répugnance à le faire car c’était sous ce symbole et ces commandants qu’il a remporté ses succès, mythologisés mais pas imaginaires, en 2014. Et il est rare qu’on change des symboles pendant une guerre.

Massimo Introvigne

Traduction française de Willy Fautré

21 Mar 2022


À la Reconquête d’un passé perdu

Trois choses viennent de nous stupéfier

La première est l’invasion de l’Ukraine, une nation souveraine proche de l’Union européenne, par la Russie de Poutine. Quand les États-Unis nous en ont prévenus, nous ne les avons pas crus.

La deuxième est la résistance des Ukrainiens et de leur président, en dépit de l’énorme disproportion des forces en présence. Nous ne savions pas que l’héroïsme pouvait exister au présent, et Poutine ne l’avait pas anticipé.

Notre troisième surprise a été la promptitude, le niveau et l’unité de la réaction du monde libre. Nous le pensions désarticulé et incapable de faire front. Sur ce point aussi le glacial joueur d’échecs qu’est Poutine a mal anticipé son coup. Le monde libre se réveille, il se reforme, se réarme et il réagit. 

C’est un évènement qui peut nous redonner espoir et énergie.

La stupeur produite par ce retour soudain du tragique dans l’Europe apaisée a suscité deux interrogations.

– Que se passe-t-il dans la tête de Poutine, cet homme que l’on prenait pour un interlocuteur rationnel ?

– Quel est le fantasme qui le fait succomber à l’ubris fatale aux despotes ?

En réponse à la première question, les gens qui s’interrogeaient de bonne foi sur son identité, sur son psychisme et donc sur la manière de s’entendre avec lui dans le respect des traités ont découvert que dans sa tête et dans ses tripes Poutine était simplement un pur produit du KGB. Un produit inaltérable. L’extrême brutalité et l’extrême mensonge sont dans sa nature. Un remake du Dictateur de Chaplin serait le bienvenu.

Quant au fantasme qui le pousse à agir imprudemment, s’ll fallait lui donner un titre proustien, ce pourrait être À la reconquête d’un passé perdu.

Car la Reconquête de l’empire russe qui s’est écroulé et qui a éclaté en 1991 est à l’évidence le mobile obsessionnel du président Poutine.

Contrairement à ce qui se dit et s’écrit ici ou là, ce n’est pas l’Occident qui l’a repoussé et qui l’a conduit à endosser ce personnage.

Ce qui pousse Poutine au crime et à la faute, c’est le refus de faire son deuil de la puissance passée de la Russie.

Son obsession est la Reconquête. La victoire du passé sur le présent;

Profitant de la désorganisation de l’ordre mondial instauré après la seconde guerre mondiale et de l’impossibilité pour le monde libre de répondre à sa guerre par la guerre, Poutine est parti à la Reconquête méthodique de l’empire russe éclaté et perdu en 1991.

Sa méthode est celle du fait accompli par la force , qui nous rappelle celle de Hitler.

Il lui emprunte également la rhétorique de la communauté de langue qu’Hitler appliqua à propos des Sudètes.

Il agit de nos jours à la façon de l’empire soviétique, par l’envoi des chars comme à Berlin-Est en 1953, à Budapest en 1956 et à Prague en 1968.

À cette époque caractérisée par le partage du monde, l’empire soviétique exerçait impunément sa terreur à condition de la limiter à sa sphère d’influence, qui était reconnue depuis Yalta par l’autre partie de la communauté internationale.

Poutine ne peut pas admettre que le temps de l’empire russe est révolu, et qu’il ne le rétablira pas.

Ignorant la fin de ce partage du monde, il s’attaque aujourd’hui à une nation qui s’est libérée du joug soviétique et qui est devenue souveraines. Il projette d’étendre cette Reconquête de l’empire perdu à d’autres provinces et même à d’autres États.

Il parie sur l’impuissance des démocraties qu’il méprise. Quand il admire ses muscles dans un miroir, il pense n’avoir que des dégénérés flasques et drogués pour adversaires.

C’est ainsi qu’il a pris  le risque de ressouder le monde libre contre lui et de se retrouver isolé, dans un monde mondialisé ou il n’aura d’autre recours que la soumission à la Chine communiste.

Notons d’ailleurs au passage que Poutine pas le seul à croire que l’avenir d’un pays peut résulter de la Reconquête de son passé.

La Reconquête du temps passé, dans ce qu’il avait de pire, n’est heureusement qu’un fantasme. Elle n’est un pari gagnant ni à Moscou ni à Paris.

André Senik

28 Fév 2022


 «Pékin doit accepter une enquête internationale sur les origines du Covid!»

Vingt scientifiques de haut niveau œuvrant dans huit pays – dont Colin D. Butler, professeur émérite de santé publique à l’université de Canberra, Henri Cap, zoologue à Toulouse, Jean-Michel Claverie, virologue et professeur émérite à Aix-Marseille, et Virginie Courtier, généticienne de l’évolution et directrice de recherche au CNRS – appellent les chefs d’État et de gouvernement à unir leurs efforts pour que la Chine consente enfin à une enquête internationale sur les origines de la pandémie, alors que ce pays accueille les JO d’hiver.

La charte olympique stipule que «le but de l’olympisme est de mettre le sport au service du développement harmonieux de l’humanité en vue de promouvoir une société pacifique, soucieuse de préserver la dignité humaine». Alors que les athlètes du monde entier se rassemblent pour le début des JO d’hiver de 2022 à Pékin, cette noble aspiration est mise à mal par les efforts déployés par le gouvernement chinois pour bloquer toute enquête sérieuse sur les origines de la pandémie de Covid-19: destruction d’échantillons, dissimulation de dossiers, emprisonnement de journalistes et interdiction, pour les scientifiques chinois, de publier des études sur les origines de la pandémie sans l’aval du gouvernement.

Comprendre comment cette terrible crise a commencé est essentiel pour prévenir de futures pandémies. Aucune enquête internationale approfondie et crédible sur les origines de la pandémie n’a cependant encore été lancée. Le 9 février 2021 à Wuhan, la mission internationale organisée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) avait conclu qu’une «origine naturelle» de la pandémie était probable et un incident de laboratoire «extrêmement improbable». Le chef de la mission internationale, le D Peter Ben Embarek, avait toutefois admis par la suite qu’il pensait qu’un accident de laboratoire était «probable» et qu’il avait subi des pressions de la part de ses hôtes pour éviter le sujet.

Bien que l’OMS ait récemment créé un nouvel organe – le groupe consultatif scientifique sur les origines des nouveaux agents pathogènes (Sago) – chargé d’enquêter sur les origines des nouveaux agents pathogènes, dont le SARS-CoV-2, il semble que cet organisme n’ait pas accès à toutes les données brutes pertinentes ni à tous les sites d’échantillonnage en Chine et qu’il n’ait pas été autorisé à effectuer des audits des laboratoires de Wuhan, où des coronavirus de chauve-souris étaient stockés et manipulés avant le début de l’épidémie.

En l’absence de plan bien établi pour mener une enquête internationale complète et sans restriction sur l’origine du Covid-19, tous les habitants de la planète et les générations futures restent exposés à un risque accru de pandémies.

Nous appelons l’OMS à établir et promouvoir une ligne sécurisée permettant aux personnes du monde entier de partager de manière plus sûre les informations concernant l’origine de la pandémie

Scientifiques et experts du monde entier engagés dans la recherche des origines de cette pandémie, nous appelons donc toutes les nations à s’unir pour exiger une enquête complète et sans restriction sur l’origine du Covid-19 en Chine et, le cas échéant, au-delà, et le gouvernement chinois à affirmer son soutien à une enquête internationale complète. Nous appelons les États-Unis, l’Union européenne et d’autres organismes nationaux et internationaux à mettre en place des commissions Covid-19 pour étudier l’origine de la pandémie et proposer des solutions pour qu’une telle pandémie ne se reproduise pas.

Nous invitons toutes les nations à exiger des scientifiques de leur pays qui ont collaboré avec des laboratoires chinois de recherche sur les coronavirus qu’ils partagent toutes les données et communications pertinentes, et le gouvernement chinois à autoriser l’accès aux informations essentielles à l’évaluation correcte de toutes les origines plausibles: bases de données de séquences et d’échantillons de virus gérées par l’Institut de virologie de Wuhan, qui ne sont plus accessibles ; rapports des missions de collecte de virus réalisées en 2018-2019 impliquant le personnel de Wuhan ; liste des prélèvements effectués sur les six mineurs ayant développé des symptômes comparables à ceux du Covid-19 en 2012, et des institutions ayant reçu ces prélèvements ; accès à la mine de Mojiang et aux grottes de Shitou au Yunnan ; cahiers de laboratoire et dossiers de recherche des laboratoires concernés de Wuhan, et dossiers de biosécurité soumis depuis 2016 par ces institutions aux autorités chinoises.

Nous appelons l’OMS à établir et promouvoir une ligne sécurisée permettant aux personnes du monde entier de partager de manière plus sûre les informations concernant l’origine de la pandémie et la communauté internationale à reconnaître l’exemplarité des professionnels de santé chinois et des nombreux citoyens chinois ordinaires qui ont pris des risques personnels en documentant l’épidémie précoce à Wuhan et en alertant le monde, et trop souvent sévèrement punis pour l’avoir fait.

Ces réalisations contribueraient à construire un avenir plus sûr et correspondraient pleinement aux valeurs olympiques.

Liste complète des cosignataires:

Colin D Butler, Professeur honoraire, Université nationale australienne, Canberra, Australie

Henri Cap, PhD, Zoologiste, Toulouse, France

Jean-Michel Claverie, Professeur émérite de médecine, virologue, Université d’Aix-Marseille, France

Virginie Courtier, Généticienne de l’évolution, Directrice de recherche, Institut Jacques Monod, CNRS, France (Co-Organisatrice)

Gilles Demaneuf, Ingénieur, Data Scientist, Auckland, Nouvelle-Zélande (Co-Organisateur)

François Graner, Biophysicien, Directeur de recherche, CNRS, Université de Paris, France

Makoto Itoh, Professeur, systèmes d’ingénierie, Université de Tsukuba, Japon

Mai (Mike) He, Pathologiste, Professeur associé, Faculté de médecine de l’université Washington à Saint Louis, États-Unis

Hideki Kakeya, Scientifique de l’information, Professeur associé, Université de Tsukuba, Japon

Richard Kock, Professeur, Santé de la faune sauvage et maladies émergentes, Collège royal vétérinaire, Londres, Royaume-Uni

Jonathan Latham, PhD, Directeur exécutif, The Bioscience Resource Project, États-Unis

Milton Leitenberg, Chargé de recherche principal, Université du Maryland, États-Unis

Steven E Massey, Biologiste informaticien, professeur, Université de Porto Rico, Rio Piedras, San Juan, Porto Rico, États-Unis

Jamie Metzl, Chargé de mission, Conseil Atlantique, États-Unis (Co-organisateur)

Steven Quay, MD, PhD, anciennement professeur titulaire, Département de pathologie, École de médecine de l’Université de Stanford, États-Unis

Monali Rahalkar, Microbiologiste, Institut de recherche Agharkar, Pune, Inde

Bahulikar Rahul, Expert en génétique et taxonomie des plantes, Fondation de recherche sur le développement BAIF, Pune, Inde

Charles Rixey, MA, anciennement chef CBRN, Corps des Marines des États-Unis ; analyste, DRASTIC, Dallas TX, États-Unis

nter Theißen, Professeur, Généticien, Institut Matthias Schleiden, Université Friedrich Schiller d’Iéna, Allemagne

Roland Wiesendanger, Nanoscientifique, Professeur, Université de Hambourg, Allemagne

Allison Wilson, PhD, Directrice scientifique, The Bioscience Resource Project, États-Unis

(crédit photo: Adam Tusk, Flickr)

15 Fév 2022


La France selon Zemmour-Zelig

Zemmour veut rendre à la France sa pureté catholique en la débarrassant des musulmans qui l’envahiraient dans le but planifié de l’occuper et de l’islamiser intégralement.

Il faut voir dans ce programme épurateur un hommage implicite à une épuration menée dans un dessein comparable, en Espagne, par Isabelle la catholique et Ferdinand III, immédiatement après l’achèvement de la Reconquista au détriments du dernier royaume musulman en Espagne.

Quand Éric Zemmour reprend à son compte, sans toutefois le mentionner, ce programme national-catholique d’épuration, il prouve qu’il ne tient pas rigueur à Isabelle la catholique d’avoir expulsé non seulement les musulmans, mais les Juifs d’Espagne, ses ancêtres, en 1492, et d’avoir persécuté sans pitié ceux des Juifs qui feignaient de se convertir au catholicisme tout en restant juifs en cachette.

C’est en tout cas sans doute grâce à cette « épuration » impitoyable qu’Éric Zemmour est né de parents juifs vivant dans Algérie française.

Éric Zemmour n’en veut pas non plus aux antidreyfusards qui condamnèrent un capitaine juif français innocent, parce qu’ils agissaient, dit-il, dans l’intérêt de l’armée française. Un intérêt national que Zemmour, adepte fervent de la real-politik et de la raison d’État, place au-dessus des droits de l’homme et de toute considération morale ou juridique.

Éric Zemmour prend ainsi le contrepied des Juifs qui, comme les parents d’Emmanuel Levinas, vinrent en France parce qu’elle était le pays qui s’était dressé pour innocenter un Juif.

À chacun sa France.

Mais Zemmour, pas rancunier pour deux sous, n’en veut pas non plus à l’État français de Vichy d’avoir abrogé le décret Crémieux, qui en 1870 avait attribué « la citoyenneté française aux Israélites indigènes » c’est-à-dire, sans dire le mot juif, aux Juifs d’Algérie. Suite à l’abrogation de ce décret par le gouvernement de Vichy le 7 octobre 1940, les « Israélites d’Algérie » redevinrent des Juifs, et leur sort fut aggravé par l’application sur ce territoire des multiples interdictions imposées par la loi portant statut des Juifs du 3 octobre 1940.

Il fallut attendre l’après seconde guerre mondiale pour qu’en France le mot Juif cesse d’être soit banni soit injurieux, pour qu’il acquière droit de cité et honorabilité dans le vocabulaire de la République française.

De nos jours, en France, on peut se dire Juif et Français, dans les deux sens.

Éric Zemmour, nostalgique de la France d’avant, a choisi de se définir dans la France d’aujourd’hui en tant que Français de confession israélite, et pas comme un Français juif ou un Juif français.

L’idée qu’un être humain puisse provenir de deux histoires et se reconnaitre dans une double appartenance lui parait aussi contradictoire qu’un cercle carré. Pour lui, s’assimiler c’est « changer d’arbre généalogique ».

Pour le dire autrement, s’assimiler, selon lui, ce n’est pas assimiler la culture du pays d’accueil sans renier son passé : c’est être assimilé, comme un aliment qui a été ingéré et métamorphosé. S’assimiler, c’est faire un trou dans son passé et s’infliger une sorte de trépanation.

Si les Juifs s’étaient assimilés au sens que Zemmour donne à ce terme, le peuple juif n’existerait plus.

On voit qu’Éric Zemmour ne se noie pas dans les nuances et la complexité. Son discours est carrément carré.

C’est là sa force.

Mais c’est aussi sa faille.

Son choix de s’identifier publiquement en tant que « Français de confession israélite », l’oppose au choix du cardinal Lustiger, qui, lui, se revendiquait comme un Français juif de confession catholique.

Pourquoi ?

Mais pourquoi le « Français israélite » Zemmour n’en veut-il pas à ceux qui ont persécuté les Juifs au nom de la pureté catholique de leur pays ?

Pourquoi les blanchit-il?

Certains commentateurs ont allégué le syndrome de Stockholm, qui pousse les victimes à prendre le parti de leurs bourreaux pour s’imaginer être du côté du manche.

D’autres ont cherché la clé de ce rejet de sa judéité originelle dans l’aspiration à échapper à la dangereuse condition qui est celle des Juifs de la diaspora, en jouant la carte de l’autodissolution par assimilation intégrale.

Ce fut déjà le pari avant 1933 de nombreux Juifs allemands qui se voulurent plus allemands que les Allemands de souche. On connait la suite.

On trouve d’ailleurs une illustration de cette assimilation forcenée chez l’un des meilleurs spécialistes de l’âme juive, Woody Allen.

Le personnage qui porte le nom de Zelig dans son film éponyme est un homme-caméléon, capable de prendre totalement l’apparence des individus avec lesquels il est en relation. En présence de gros, il devient gros ; à côté d’un noir, son teint se fonce ; parmi les médecins, il fait comme s’il avait travaillé à Vienne avec Freud, et ainsi de suite. Jusqu’à ce que le spectateur du film le retrouve à l’époque de l’Allemagne hitlérienne, à une tribune dans le rôle d’un nazi forcené et vociférateur.

Heureusement pour lui, Zemmour n’est pas un Allemand d’origine juive des années 30 et 40, et sa pathologie assimilationniste ne le métamorphosera pas en nazi.

Mais cette pathologie aide à comprendre que notre Zelig-Zemmour reprenne à son compte le combat purificateur d’Isabelle la catholique, cette fois contre les musulmans. Qu’il justifie les Français antidreyfusards. Qu’il remercie l’État français de Vichy de n’avoir collaboré à la Shoah qu’en maintenant autant que possible les déportations de Juifs de France dans les limites de la préférence nationale pour les Juifs français. Et finalement qu’il conteste leur nationalité française aux enfants juifs français assassinés en France et enterrés en Israël.

La raison en est que, aux yeux de ce Français de confession israélite, les Juifs de France ne peuvent simplement pas être à la fois, et sans contradiction aucune, et Français et Juifs.

À partir de cette alternative imposée, que réserve son programme d’assimilation intégrale – un modèle qu’il oppose au modèle d’intégration sans déni des origines- à tous les Français non juifs dont les ascendants sont, eux aussi, venus d’ailleurs, chargés de leur histoire et de leur mémoire ?

Son modèle d’assimilation intégrale et exclusive leur propose d’effacer toutes les traces de leur passé, d’adopter les Gaulois pour seuls ascendants, et le catholicisme pour seule origine culturelle de leur identité française.

Voir par exemple ce qu’il propose aux musulmans vivant en France et qui voudraient y demeurer. Zemmour ne leur demande pas de s’adapter à la France des Lumières, à la France des droits de l’homme, à la France de la République et de la modernité, en laïcisant et en sécularisant leur appartenance religieuse. Il leur tend généreusement une main hospitalière, sous la condition, précise-t-il, qu’ils « s’assimilent » intégralement et exclusivement à la France catholique, en « christianisant », c’est le mot qu’il a choisi, leur mode d’appartenance à leur religion

Si Zelig-Zemmour devenait Président, et s’il tenait parole sans fléchir, il pourrait mettre en application la définition de la France qu’il dit emprunter à De Gaulle :  » Un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. »

En application de cette définition de la France éternelle, les Juifs de France pratiquants redeviendraient des israélites. Les Juifs de France non croyants ne seraient plus des Juifs. Les musulmans de France devraient se christianiser. Quant aux Asiatiques de France, ils devraient au minimum se blanchir et se convertir à une religion chrétienne.

Pour inaugurer son élection par un geste symbolique, le Président Zemmour pourrait déchoir de la nationalité française, , en grande pompe et en leur arrachant leurs décorations, et Joséphine Baker, qui chantait « j’ai deux amours, mon pays et Paris« , et Charles Aznavour, qui, tout en chantant dans la langue de Molière, accepta d’être l’ambassadeur officiel de l’Arménie à l’Unesco.

Telle est son idée de la France.

On ne pourra pas dire qu’on n’a pas été prévenus.

André Senik

Cher André, j’ai lu, un peu ahuri, ton article sur Zemmour, je n’imaginais pas ça en démocratie occidentale au XXIème siècle, des « idées » archaïques absurdes et simplistes qui vont à l’encontre de tout progrès, de toute évolution constatable, de toute solution pratiquement applicable aux problèmes issus de l’immigration, du moins sans créer des dommages majeurs. Mais j’ai surtout apprécié tes pertinentes références à Zelig de Woody Allen. J’avais vu ce film à sa sortie, jamais un film ne m’avait autant plu et fait rire et à l’époque j’avais été étonné de son peu de retentissement et de son succès mitigé. La différence, c’est que Zemmour, lui, a l’air de se prendre au sérieux ! Il croit vraiment à ce qu’il raconte ? Docteur, une urgence !
Bravo à toi en tout cas !

Pierre Druez

Le courroux d’André

Je suis surpris de voir qu’André Senik adopte la technique de l’amalgame pour marquer sa violente opposition aux idées politiques d’Eric Zemmour. Senik, ancien professeur de philosophie, auteur d’un remarquable essai critique sur Karl Marx (1), plein d’exigence et de rigueur analytique, abandonne néanmoins cette fois ces bonnes habitudes pour se jeter à plat ventre dans une confuse diatribe contre le courageux journaliste et polémiste (2). Senik remet en question les opinions bien connues, lancées   sans langue de bois,  d’Éric Zemmour sur des sujets comme la liberté, la France, sa perte d’identité, l’islamisme, l’immigration, l’assimilation, le catholicisme, le grand remplacement, etc.  

Mais cette fois, Senik s’avance avec une facilité déconcertante dans la méthode de la reductio ad hitlerum, usant et abusant de la conjecture et du langage subliminal. Rien ne manque à sa harangue. Zemmour serait, nous dit-il, un «épurateur impitoyable », un agent du « national-catholique d’épuration » et un «nostalgique de la France d’avant ». Senik invente que « S’assimiler [selon Zemmour]  c’est faire un trou dans son passé » et « s’infliger une sorte de trépanation » (comme celles du Dr. Mengele ?). Et, enfin, Zemmour serait une espèce d’exterminateur de Juifs. Voici la phrase atroce de Senik: « Si les Juifs sont assimilés au sens que Zemmour donne à ce terme, le peuple juif n’existerait plus. »

Dans son article, André Senik martèle quatre fois le mot «épuration». Il reproche au polémiste sa « pathologie assimilationniste ». Tout cela est excessif et motivé  par une haine sans fard.

Tout en essayant de nous faire croire qu’il manie « les nuances et la complexité », André Senik fait dire à Zemmour ce qu’il n’a jamais dit et prend comme des faits des phrases inexistantes.

Tente-t-il de s’inscrire dans la course aux fadaises  prononcées,  il y a quelques semaines, par BHL et par le grand rabbin de France, Haïm Korsia, qui affirmait – en clivant encore plus la communauté juive de France-  que Zemmour était « antisémite certainement, raciste évidemment » ? Prenant comme un signal ces fariboles, les « bien-pensants » et les progressistes  se liguent  et essaient de faire boule de neige contre le pre-candidat conservateur, la révélation politique de l’année. Ils ne font pas cela sans réinstaller, aux yeux de tous, une machine staliniste de désinformation et de liquidation « des ennemis ».

D’une certaine façon, Senik devient le défenseur, par contrecoup, de causes rétrogrades. Par exemple, il déplore, dans sa diatribe,  la chute du « dernier royaume musulman d’Espagne », et fulmine contre l’admirable action d’Etat d’Isabelle la Catholique.

Il nous dépeint un Zemmour qui n’existe que dans sa tête. Il le présente comme un « impitoyable épurateur », comme un être obsédé par une seule chose : une supposée « pureté catholique », pour laquelle il expulserait « les musulmans » et « les Juifs de France ».

Et ce n’est pas tout. Senik croit savoir que « le Président Zemmour pourrait déchoir de la nationalité française,  en grande pompe et en leur arrachant leurs décorations, à Joséphine Baker, qui chantait ‘j’ai deux amours, mon pays et Paris’, et à Charles Aznavour ». On frôle la paranoïa.

Etrange manière de débattre : appelant à la dramatisation, ou plus exactement à un catastrophisme digne de réalisateurs de fictions comme Mimi Leder et Matt Reeves.

Non, cher André Senik, pour s’engager contre les idées d’Éric Zemmour, il faut respecter au moins une règle d’or: citer méticuleusement ses textes et déclarations. Vous ne le faites pas.  Vous vous contentez d’interpréter et de simplifier cette pensée, afin de pouvoir tirer les conclusions les plus aberrantes.

Senik demande : «pourquoi le ‘Français israélite’ Zemmour n’en veut-il pas à ceux qui ont persécuté les Juifs au nom de la pureté catholique de leur pays ? ». Où est le paragraphe ou la déclaration exprimant cette position?

La préoccupation d’André Senik semble tourner autour de la vieille question de l’assimilation et de ses effets sur les Français de confession juive et, à présent, sur les musulmans. Il prétend que Zemmour  exige, aux uns et aux autres, l’assimilation « intégralement et exclusivement à la France catholique ».

Rien de tel. Zemmour  n’a jamais mené bataille contre les « Français juifs » ni les « Juifs de France ». Au contraire, il combat la brutale remontée de l’antisémitisme, d’origine islamiste, et ses sanglants effets en France et en Europe. Zemmour, ne sort pas de la doctrine française traditionnelle et des principes du constituant Clermont-Tonnerre de soumettre la loi juive au Code Civil (et pas à la France catholique) et il dit que cette doctrine devrait être appliquée également vis-à-vis des musulmans: « Il faut refuser tout  aux Juifs comme nation et accorder tout aux Juifs comme individus ; il faut qu’ils ne fassent dans l’Etat ni un corps politique ni un ordre ; il faut qu’ils soient individuellement citoyens. »

Senik semble incommodé par ce vieux principe français. Aussi par les exigences du Premier Consul Bonaparte au Sanhédrin, en 1807, et par les modifications aux dogmes de l’islam –sur l’égalité homme-femme et la laïcité–, exigées par le ministre de l’Intérieur Chevènement en 1997. Idem sur la caractérisation de la France du général de Gaulle : « Un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. »

En prétendant  polémiquer  avec Zemmour, Senik détourne, en réalité, les propos de Clermont-Tonnerre, en disant :  « Zemmour ne leur demande pas [aux musulmans vivant en France ] de s’adapter à la France des Lumières, à la France des droits de l’homme, à la France de la République et de la modernité, en laïcisant et en sécularisant leur appartenance religieuse. Il leur tend généreusement une main hospitalière, sous la condition, précise-t-il, qu’ils ‘s’assimilent’ intégralement et exclusivement à la France catholique, en ‘christianisant’, c’est le mot qu’il a choisi, leur mode d’appartenance à leur religion. »

Et de conclure : « En application de cette définition de la France éternelle, les Juifs de France pratiquants redeviendraient des israélites. Les Juifs de France non croyants ne seraient plus des Juifs. Les musulmans de France devraient se christianiser. Quant aux Asiatiques de France, ils devraient au minimum se blanchir et se convertir à une religion chrétienne. » Ainsi, Senik, par un insolent tour de passe-passe,  transforme l’assimilation en conversion religieuse, en un procès de «christianisation» massive. Or, cela n’est aucunement la vision d’Eric Zemmour. Mais faire croire que cela est un fait avéré –comme font ceux qui l’accusent de « réhabiliter Pétain », par exemple-,  fait partie de la stratégie des petits et grands coups bas que l’islamo-gauchisme pratique pour tenter de démolir ses adversaires sans discuter le fond des choses.

Je déplore de voir André Senik, admirable analyste et fin observateur, se laisser entraîner par les fureurs des contempteurs d’Eric Zemmour. De sa part, j’espérais pouvoir une nouvelle fois voir sa puissante capacité de recul  se mettre en œuvre et reconnaitre à Zemmour une sincérité et un courage dont les hommes politiques actuels nous ont privés depuis trop longtemps.  

(1) Marx, les Juifs et les droits de l’homme (Denoël, Paris 2011).

(2) https://histoireetliberte.fr/2021/11/18/debat-point-de-vue-la-france-selon-zemmour-zelig-par-andre-senik/

Eduardo Mackenzie

Cher Eduardo

Merci pour ce mélange d’éloges et de critiques.

Le mot « courroux » me convient.

Et en deçà des arguments, en voici la réponse de fond.

Je suis un Juif intégré et un Français juif assumé comme tel

Je n’ai aucune nostalgie pour a longue histoire de la France républicaine fidèle à  Rousseau et à Clermont-Tonnerre , pendant laquelle les Juifs ne pouvaient être désignés et reconnus que comme des israélites, c’est-à-dire par leur confession.

Les antisémites (dont Marx) ont eu cet unique mérite de révéler que c’est la judéité qu’ils haïssent. Cette judéité, cet héritage, et l’appartenance au peuple juif;  sont un patrimoine que je refuse d’effacer rn m’assimilant sans reste.

Je me proclame Juif français à 100% et Français juif à 100% comme le cardinal Lustiger et pour les mêmes raisons.

C’est pourquoi je me bagarre depuis des années avec certains de nos amis les plus proches en faveur de l’intégration à la culture français, au sens le plus large du mot culture, et contre le modèle assimilationniste.

Je suis très favorable à l’existence du CRIF qui est effectivement incompatible avec le principe de Clermont-Tonnerre/

Je souhaite qu’on offre et qu’on fasse accepter ce modèle d’intégration aux nouveaux venus des autres cultures, en exigeant d’eux qu’ils renoncent seulement à ce qui est incompatible avec la culture de leur pays d’accueil.

C’est pourquoi je prends pour exemples de cette intégration Joséphine Baker et Charles Aznavour.

Deux choses dites par Zemmour suffiraient à provoquer mon courroux.

1° Il a reproché à De Gaulle d’avoir soutenu la loi Neuwirth qui légalisa la contraception.

Cette nostalgie de France d’avant-hier me fait horreur.

2° il a critiqué le refus de « commémore »r Maurras.

Or la commémoration est définie comme étant « un type particulier de célébration »

:Voici ce que Charles Maurras à écrit

« Le 9 avril 1935, Charles Maurras écrit dans son journal, L’Action française , à propos de Léon Blum, leader du Parti socialiste :  « Ce Juif allemand naturalisé, ou fils de naturalisé[…]  n’est pas à traiter comme une personne naturelle. C’est un monstre de la République démocratique. Et c’est un hircocerf de la dialectique heimatlos1.  Détritus humain, à traiter comme tel[…]  . L’heure est assez tragique pour comporter la réunion d’une cour martiale qui ne saurait fléchir. [Un député]  demande la peine de mort contre les espions. Est-elle imméritée des traîtres ? Vous me direz qu’un traître doit être de notre pays : M. Blum en est-il ? Il suffit qu’il ait usurpé notre nationalité pour la décomposer et la démembrer. Cet acte de volonté, pire qu’un acte de naissance, aggrave son cas. C’est un homme à fusiller, mais dans le dos. »

Le fait que Zemmour désinhibe les antidreyfusards me stupéfie.

M’enrage le fait qu’il désinhibe les nostalgique de Pétain (qui aurait eu le mérite de préserver les Juifs francais de la déportation en livrant de bon coeur aux nazis les Juifs étrangers.

Je suis né en 1938 à Paris et je n’ai été naturalisé français qu’en 1947 en même temps que mes parents, qui étaient des Juifs polonais athées et non des Israélites.

  Je n’ai pas assez d’humour (juif), je l’avoue,  pour trouver des circonstances atténuantes à Pétain.

Les historiens ont le devoir de dire toute la complexité sur cette période, et sur la différence de traitement entre les Juifs français et les Juifs étrangers, mais l’usage politique que Zemmour fait de cette différence est proprement répugnant.

En un mot, je n’ai pas la nostalgie de la France d’avant-hie ni de sympathie pour les amis de Viktor Orban.

Je te salue

André

Bonjour Eduardo,

Je viens de recevoir ton mail à propos du texte d’André et je te donne mon avis, non sur l’ensemble de ton propre texte – avec lequel je ne suis pas d’accord- mais sur deux pointe.

-tout d’abord je suis étonnée de ta virulence qui montre une absence de respect pour l’auteur dont le seul tort est de penser différemment de toi. Je ne trouve pas cela très sympathique malgré le rappel récurrent des qualités intellectuelles manifestées jusqu’ici par André. Il « se jette à plat ventre », il manifeste une « haine sans fard », la référence absurde à Mengelé…Ce n’est pas cela un débat.

-de plus, la question de Pétain et le fait que Zemmour cherche à le réhabiliter ne peuvent être écartés comme tu le fais. Cette réhabilitation est bien dans la pensée de Zemmour qui affirme que Pétain a protégé les Juifs français. C’est une erreur historique. Certes, le fait qu’il y ait eu pendant deux ans une zone non occupée a permis à un certain nombre de Juifs de s’y réfugier, mais ce n’était en rien le but de Pétain de les protéger.Les mesures antisémites d’octobre 1940 puis les suivantes visaient tout autant les Juifs français que les Juifs étrangers. Puis l’obligation qui leur a été faite par le gouvernement de Vichy de se déclarer comme Juifs à la mairie (avec le tampon « juif » sur leur carte d’identité) n’avait pas pour but de les protéger, a au contraire permis de les désigner aux persécutions nazies.

Zemmour, Juif d’Algérie, ne connait pas vraiment la situation en France pendant la guerre et son goût de la provocation l’amène à faire de graves erreurs historiques.

Pour le reste de ton mail, c’est ton opinion, rien à dire, mais je ne crois pas que les Juifs de France soient ravis de voir au premier plan de l’actualité un Juif raciste, c’est une image bien négative.

Florence

J’ai relu l’article d’André et je ne comprends pas bien la virulence de la diatribe – bien écrite – d’Eduardo Mackenzie. Un amour immodéré pour Zemmour ? La nostalgie d’une époque révolue ?

Tout à fait d’accord avec Florence dont j’ai apprécié l’ensemble du texte. J’ajoute que le gouvernement de Vichy a été de son propre chef plus loin que ce que demandait Berlin, qui excluait les enfants de la déportation, c’est Vichy qui a proposé la déportation des enfants aussi. Selon Jean-François Revel (de mémoire mais je ne me rappelle plus où il a écrit ça, longtemps avant la reconnaissance officielle de ces faits), les nazis ont été tellement surpris qu’ils ont mis quinze jours avant de répondre : « Oui » –  bien sûr, les nazis, restaient les nazis, ajoutait Revel.

Plus largement, je crois que le grand danger en cours en ce qui concerne les Occidentaux est la haine de soi, l’ignorance et même le rejet et la haine de notre propre Histoire, de notre culture et de notre œuvre de civilisation universelle qui fut et reste bien réelle.

La mauvaise réaction aux menées anti-occidentales est de diaboliser à notre tour , tant l’autre que les mésinformateurs. S’en suivent des contre-réactions etc. , et on n’a plus que fermetures, blocages et chute des échanges dans des polémiques de cours de récré (ou pire !) 

Il me parait essentiel d’œuvrer à un enseignement éclairé, serein et ouvert en la matière.

Je crois que les retours aux nationalismes dévastateurs d’antan et l’obsession en vogue de l’identité s’appuient sur l’imaginaire d’une pureté originelle qui n’a jamais existé. Démarche palpable tant chez les racistes inversés à la mode que chez les racistes traditionnels « naturels » et aussi chez les nationalistes nostalgiques d’une « grandeur » mythique. 

Tout cela me parait fort archaïque tant sur le plan personnel que sur celui de l’Histoire. Ces aspirations se nourrissent de peurs profondes enfouies en tout un chacun : la peur de se perdre (souvent parce qu’ on ne s’est jamais vraiment trouvé), la peur d’être privé de ses supports familiers d’identification, d’idéalisation et de haine, la terreur inconsciente d’être dévoré et métabolisé si on laisse une culture différente et des idées incompatibles avec les siennes pénétrer son environnement, son entourage et finalement soi-même !

Comme le dit André, s’assimiler c’est assimiler la culture du pays d’accueil sans renier sa culture d’origine. 

Les exemples de coexistence pacifique entre religions et cultures différentes au sein d’un même ensemble politique (Empire ottoman, Autriche-Hongrie) ne manquent pas.

De même les exemples d’assimilation réussie sans reniement des origines : aux USA bien sûr mais aussi en France, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Belgique…

Pourquoi n’en irait-il pas de même avec les musulmans et Africains de France et de Belgique malgré toutes les difficultés bien concrètes auxquelles cette immigration massive nous confronte ? 

Détail important :  pourquoi continuer à interdire la tenue de statistiques sur l’ethnie, la race, la religion en France et en Belgique ? Par peur de l’instrumentation raciste et de faire le jeu de l’extrême-droite, on se prive de la référence au réel pour prendre les mesures correctrices adéquates en matière d’inégalité et on laisse libre cours à toutes les extrapolations abusives, aux fantasmes et aux rumeurs. Les USA et le Royaume-Uni ne s’ handicapent pas de la sorte et ont le courage de regarder la réalité en face.

Que nous le voulions ou non, nous allons vers un monde supranational et multiculturel universel, nous y sommes déjà pour une grande part. Toute évolution porteuse de mutations génère résistances, crises, retours en arrière mais je crois que rien ni personne n’empêchera le progrès de se poursuivre tendanciellement que ce soit sur le plan dont nous discutons ou les autres (progrès technologiques et économiques) qui entrainent eux aussi de très fortes réactions archaïques.  Les revendications nationalistes, régionalistes et religieuses sont des combats d’arrière-garde nuisibles quand elles mettent à mal des démocraties (islamistes, intégristes, Catalogne, Pays basque, Corse, Lombardie… ) mais PAS quand ce sont de simples revendications destinées à pouvoir exercer ses libertés et droits fondamentaux en matière de religion, d’expression, d’information, de circulation et de justice indépendante, ainsi qu’Antoine et Pierre l’ont fait remarquer en distinguant l’action de #Me Too en RP de Chine et en Occident.

Pierre Druez

25 novembre 2021

Cher André,

Je me félicite de constater que dans ta « réponse de fond » à mon article tu abandonnes ton horrible caractérisation d’Eric Zemmour comme un « impitoyable épurateur », comme quelqu’un obsédé par l’expulsion de France  «des musulmans » et  « des Juifs de France ». Il y a du progrès.

Toutefois, tu arrimes de nouveaux éléments à la controverse, comme Marx, le CRIF,  la loi Neuwirth, la condition féminine,  ta judéité, Charles Maurras et Viktor Orban, entre autres. Je ne veux pas, excuse-moi,  discuter de tout cela et te laisser disperser la discussion dans un foutoir, bien que j’aie des opinions bien affirmées sur ces sujets. Il faut savoir mener et terminer une discussion, camarade, pour parodier l’autre.  

Néanmoins, le thème de Maurras et les commémorations m’intéresse,  ainsi que tes affirmations sur l’« assimilation sans reste » et l’intégration de « nouveaux venus des autres cultures », comme tu dis, par antiphrase, pour ne pas utiliser la formule  immigration incontrôlée, car cela c’est, je pense, le noyau dur de notre conversation.

Tu dis que « Zemmour a critiqué le refus de ‘commémorer’ Maurras » et que cela suffit pour  « provoquer [ton] courroux ». Cet épisode est très intéressant. Il est, à mon avis, une curieuse anticipation, en janvier 2018, de l’aberration qui explosera quelque mois après aux Etats Unis sous l’appellation du wokisme/cancel culture.

En janvier 2018,  Françoise Nyssen, ministre de la Culture,  sous la pression, semble-t-il, des réseaux sociaux, et des injonctions de Manuel Valls et de la LICRA, décide de retirer le nom de Charles Maurras du livre de commémorations d’Etat. Le 5 février, Éric Zemmour, dans une interview de Figaro/Live, critique, en effet, cette décision. Il admet que les propos antisémites de Maurras contre Léon Blum  sont d’une « cruauté impardonnable» car ils tombent dans un moment où l’Allemagne nazie « procède à l’extermination des juifs ».  Il dit que, pourtant, la République « a le devoir de commémorer (pas forcement célébrer) toutes les figures qui ont marqué la vie intellectuelle de la France, sinon elle risque de dériver vers le sectarisme ».

Je suis d’accord avec cette vision de Zemmour. Ce que tu ne dis pas c’est que Zemmour n’est pas la seule personne qui voit les choses ainsi. Une semaine avant Zemmour, deux historiens –Pascal Ory et Jean-Noël Jeanneney— avaient critiqué la décision de Mme Nyssen à l’égard de Maurras. Dans la même semaine, cinq autres personnalités –Pascal Perrineau, Philippe Meyer, Lucile Schmid, Karl Meus et Jean Christophe Buisson–, déclarent, sur Figaro/Live,  être favorables au maintien de Maurras dans la liste de commémorations, en raison de l’importance considérable de celui-ci dans la  politique de son temps  et parce que la liste de commémorations ne pouvait pas devenir le catalogue des « gens bien » selon une chapelle du moment.

M. Perrineau a évoqué même un détail intéressant : le déserteur Maurice Thorez, le chef  « historique » du PCF, avait écrit aussi, à Moscou, en janvier 1940, des « propos ignobles » du même acabit de Maurras à l’encontre de Léon Blum : «agent de l’Angleterre capitaliste », « égoïste jouisseur », « misérable créature »,  « répugnant reptile », « la hyène Blum », « chien de garde, il aboie à gorge déployée », etc. (1).

Pourtant, le chef staliniste n’est pas l’objet, bien entendu, du châtiment mémoriel infligé à l’heure actuelle à Charles Maurras. Louis-Ferdinand Céline doit-il aussi être banni de l’histoire littéraire de France pour ses pamphlets antisémites? As-tu, André, cédé aux sirènes de cette exécrable mode de la cancel culture ?

Pourquoi ne dénonces-tu pas Thorez et Céline ? Pourquoi ta bronca contre Éric Zemmour est-elle sélective et exclusive? Pourquoi ce deux poids-deux mesures ?  Pourquoi te fais-tu violent contre le polémiste conservateur et aveugle face à l’appel au meurtre de Jean-Christophe Lagarde contre Zemmour ? La phrase «Si Monsieur Pasqua était là, il te filerait une balle dans la tête», ne t’a donc pas ému ? Le voyou centriste n’a pas présenté ses excuses (il a regretté uniquement son expression « inappropriée ») et tout le progressisme a vite passé à autre chose. Mais pas Éric Zemmour.

Tu avances que l’assimilation est une « idée terrifiante » et que la seule chose qui aille c’est l’intégration. Pour toi, l’assimilation est « faire table rase du passé » de chaque personne. Dans ta définition de l’assimilation il y a autant d’invention que de fantasme. Pour toi, l’intégration serait « faire sien l’héritage du peuple français ».  Toutefois, tu es contre l’interdiction du port du voile islamique à l’université ou du burkini sur les plages, car pour toi ces deux gestes apparaissent comme des libertés individuelles, et seraient donc seulement  des « particularismes» et des « phénomènes communautaires » (qui doivent, selon toi, être tolérés dans une société libérale).  Tu ne vois pas dans ces gestes ce qu’ils sont : des drapeaux et des symboles d’un système politico-religieux et d’une offensive à long terme qui vise à islamiser la France.   

Dans ton long article de décembre 2016 (2), où tu n’abordes pas une seule fois le problème de l’immigration en France, tu dis être d’accord avec le philosophe Etienne Balibar qui défend « le droit des musulmans contre les mesures visant le voile et le burkini », car il, Balibar, estime que « notre société libérale n’aurait pas une identité à défendre ». Porter le voile islamique à l’université ou le burkini sur les plages est-il, pour toi, « faire sien l’héritage du peuple français » ?

Ta vision de « l’assimilation » est aussi inexacte. La France n’a jamais exigé aux Juifs d’« effacer l’appartenance au peuple juif » comme tu l’écris. La loi française n’a jamais exigé l’apostasie, l’abjuration, la conversion, le lavage de cerveaux pour faire l’assimilation. Tu crois à cela, mais tu te trompes. Il y a de nombreuses générations d’immigrés italiens, espagnols, polonais, portugais, qui ont réussi non seulement une rapide intégration mais aussi une assimilation parfaite, sans « s’infliger une sorte de trépanation », pour utiliser ta formule.

Tu estimes que «…en ce qui concerne les musulmans, l’identité à laquelle doivent impérativement s’adapter (…) c’est avant tout l’identité des valeurs libérales, et pas obligatoirement des valeurs ‘nationales’ ou ‘républicaines’ ». Faire cette distinction (artificielle)  entre « valeurs libérales » et « valeurs nationales ou républicaines », te permet de résoudre l’équation par une voie imparfaite : en évacuant de l’analyse la civilisation judéo-chrétienne, rien de moins, c’est-à-dire en renonçant à voir  quelque chose de fondamental et qui fait partie, en France, des « valeurs nationales » et du socle du roman national.

On devrait dire merci à Éric Zemmour car il a ouvert le débat sur certaines de ces notions importantes, ensevelies pendant des années de soumission vis-à-vis des constructions idéologiques de la gauche. Il a mis sur la table les thèmes qui préoccupent le plus les Français et les acteurs politiques s’engouffrent déjà dans la brèche en ce début de campagne présidentielle.   

Eduardo Mackenzie

Je suis d’accord avec toi sur un point : il faut centrer nos propos.
Je vais donc essayer d’être concis;
Je peux néanmoins préciser quelques points de détail
Cela fait soixante ans que j’ai jamais ménagé mes critiques de Thorez et j’eusse été hostile à ce que l’on commémore l’auteur de Fils du peuple (une auto-biographie qu’il a d’ailleurs fait écrire par un « nègre » Jean Fréville).
Je n’ai évidemment jamais donné raison à Balibar, avec lequel je suis en total désaccord depuis nos années étudiantes.
Ce n’est pas moi qui ai défini i l’assimilation comme un renoncement total au passé, c’est Zemmour qui la définit comme un changement d’arbre généalogique. C’est selon moi un déni pathologique
Enfin, je me souviens que plusieurs intellectuels respectables ont souhaité que les Français commémorent Maurras, alors qu’il n’a pas contribué à autre chose qu’au déshonneur de la France.
Ces intellectuels respectables prétendaient que la commémoration n’était pas une célébration.
En quoi ils se trompaient. La commémoration est définie comme une forme de célébration.
Entre commémorer et effacer, il y a place pour éventuellement rappeler et condamner.
Les livres d’histoire dans laquelle ils ont joué un rôle important doivent évidemment parler de Maurras et de Staline et de Hitler et de Pétain. Mais les célébrer, non!
Je veux bien célébrer la loi Neuwirth qui donna aux femmes le droit à la contraception, et rappeler, sans les commémorer les discours de ceux qui regrettent cette loi (dont le PCF qui combattit le « birth control ».
Je crois que nous sommes au clair.
Porte toi bien

André

Aveu d’accablement

Je suis quelque peu accablé par la tournure prise par ce qui devait être un débat sur les affirmations d’Eric Zemmour.

Un animateur central de notre blog, un participant depuis des années aux activités de l’Institut d’histoire sociale, à sa revue Histoire & Liberté, à ses colloques, à ses réunions, André Senik pour ne pas le nommer, a pu ainsi être, par un autre participant à cette histoire, auteur notamment de nombreux articles sur la Colombie dans la même revue, accusé de pratiquer l’ « amalgame », de « rejeter à plat ventre (sic) dans une confuse diatribe », d’ « user et abuser de la conjecture et du langage subliminal », d’ « inventer », d’être « motivé par une haine sans fard » et même – ce sera la touche comique – de « déplorer dans sa diatribe – la chute du dernier royaume musulman d’Espagne » et de « fulminer contre l’admirable action d’Etat d’Isabelle la catholique ».

Pour s’en tenir à la forme, il y a une manière digne, respectueuse, d’échanger des arguments politiques, moraux, historiques, qui émane des valeurs que nous disons tous défendre. Il y en a une autre qui vise à écraser l’adversaire, à le caricaturer voire à le ridiculiser, qui signe une incivilité impropre au cadre démocratique et libéral.

Mais peut-être est-ce là que le bât blesse? André Senik défend, je défends, d’autres défendent dans notre cercle d’Amis d’Histoire & Liberté la démocratie libérale. D’autres, visiblement, défendent l’illibéralisme, une conception de la démocratie qui favorise la conduite incontestable, en tout cas très difficilement contestable, du pouvoir politique. C’est celle de Viktor Orban, apprécié de Zemmour; c’est celle de Vladimir Poutine, défendu par le même Zemmour.

Dans cette conception, l’intérêt de l’Etat, contrôlé par un « leader » et un parti au service de ce dernier, prévaut et tend à rendre impossible l’alternance. Cette chasse aux oppositions se drape ostensiblement dans une posture de défense de l’intérêt national. Ostensiblement mais fantasmatiquement. Car on peut contester le service que rendent à leur propre nation les positions sur l’islamisme, l’identité nationale, l’immigration, les religions, d’un Orban, d’un Poutine, ainsi que celles d’un Eric Zemmour.  

Contre l’islamisme, la tentative de constituer un « islam de France » compatible avec les règles de la démocratie libérales me semble respectable. Elle est encore dans les limbes il est vrai, et les conflits entre les musulmans, l’influence qu’ont sur chacune de ces parties mutuellement hostiles, des pays étrangers, rendent cette tâche particulièrement difficile. Mais le renseignement et les opérations policières ne suffisent pas. C’est pourquoi cette tentative de constituer un islam compatible avec nos valeurs politiques, morales et intellectuelles, est appréciable, tout comme l’est l’action contre le « séparatisme », même si l’on sait parfaitement que ce séparatisme n’est qu’un moyen en vue d’une fin : la prise de pouvoir.

On aimerait savoir quelles mesures lui, Eric Zemmour, compte prendre, pour faire reculer l’islamisme politique et pour faciliter l’intégration progressive des musulmans dans la société française- si tant est qu’il la souhaite. Lui prône plutôt l’assimilation, autrement dit la suppression imaginaire, malsaine ou impossible de son arbre généalogique. Et il la prône dans une France qui n’existe pas. Décidément, Zemmour met la barre trop haute pour la majorité de nos compatriotes musulmans.

Pourquoi une France qui n’existe pas? C’est que, pour cerner et défendre l’identité française, il faudrait, ce que ne fait guère Zemmour, reconnaître en même temps et son passé et son évolution et son avenir. La France n’est pas une essence. L’identité de cette société évolue – comme toute société – lentement, avec le temps. Son intégration dans l’Union européenne, son affaiblissement démographique, son besoin de main d’oeuvre, son respect des droits de l’homme qui la conduisent à accueillir les réfugiés et à favoriser les regroupements familiaux conduisent sans doute à des excès et à des tensions, mais aussi à une ouverture nouvelle sur le monde qui l’oblige à repenser ses modèles nationaux et culturels antérieurs.

Un Zemmour ne peut entendre de telles propositions. La France d’hier et la France d’aujourd’hui expriment pour lui une réalité identique, forgée – et confirmée – pendant des siècles par une histoire dont nous devons être totalement et continûment fiers.

En fait, la France d’aujourd’hui se mondialise, comme la plupart des sociétés modernes économiquement développées. Ses fils et ses filles voyagent, se marient avec des étrangers et des étrangères, vivent parfois au loin. Peut-on s’imaginer que dans de telles conditions l’identité du pays pourrait ne pas changer ? Et que le sentiment national, forgé pour beaucoup par les confrontations voire les guerres, puisse rester aussi aigu qu’hier ? S’adapter à nos valeurs, à nos principes et à nos moeurs, est une demande légitime aux nouveaux venus. Mais les valeurs, et surtout les moeurs ( laissons cependant les principes, énoncés dans la Déclaration des droits de l’homme!) ne sont pas immuables. Il n’y a pas de France éternelle à laquelle il faille s’adapter. Et l’équation, on le voit, est complexe et bien éloignée des simplissimes positions « zémmouriennes » : au moment même où l’acuité du sentiment national s’émousse au contact de l’Europe et du monde, et du fait de près de huit décennies de paix, il convient de faire accepter aux immigrés les valeurs et les moeurs qui caractérisent la France!

Le problème est évidemment autre pour Eric Zemmour qui, désireux de faire coïncider ses fantasmes d’invasion migratoire criminogène et la réalité actuelle, rejette en quelques formules à l’emporte-pièce la Cour européenne des droits de l’homme, la « bureaucratie de Bruxelles », la levée des frontières au sein de l’U.E. et invente un socle catholique unifié où ensuite se fondent – condition sine qua non pour être Français – divers groupes tard venus.

De Clovis sacré roi à Reims à de Gaulle en passant par Louis XIV et Napoléon Ier, tous rappellent, à entendre Zemmour, que les minorités – sexuelles, religieuses, ethniques, venues d’ailleurs ou pas – ne forment pas le socle du pays. Si notre journaliste veut dire qu’elles sont minoritaires, il enfonce une porte ouverte. Et s’il veut dire qu’elles comptent pour rien dans l’identité française en évolution, il se trompe. Tout particulièrement aujourd’hui.

Je ne sais trop si le débat doit continuer. Ce que je sais en revanche, c’est que covid ou pas, flux migratoires ou pas, nous traversons une période difficile : une menace totalitaire chinoise plus une menace totalitaire islamiste, cela fait beaucoup pour un pays et une Europe divisés et contestés de l’intérieur comme de l’extérieur. Et que le temps est plutôt à se serrer les coudes qu’à s’accuser de malhonnêteté intellectuelle.

Pierre Rigoulot


18 Nov 2021


Eric Zemmour  : La France n’a pas dit son dernier mot, éd. Rubempré, 348 p., 21,90 €

Attention  : ceci n’est pas un livre. La plupart des 340 et quelques pages sont des récits de rencontres de l’auteur avec diverses personnalités, donnant souvent des précisions sur le restaurant qui les a accueillis et sur les plats dégustés.

On conçoit donc qu’un militant nationaliste, déçu par une Marine Le Pen dédiabolisée, achète cet ouvrage comme d’autres le maillot de leur équipe de football préférée, en signe d’adhésion, et comme une obole et un encouragement. Mais on le déconseillera à quiconque veut en savoir plus sur la pensée politique d’Eric Zemmour et les moyens de mettre en oeuvre des mesures utiles et réalistes pour contrer l’islamisme. Il faut en effet parcourir avec patience ces pages qui tiennent du bottin mondain et du Gault et Millaut pour recueillir une prise de position argumentée, une mesure réaliste à prendre.

Zemmour ne démontre pas, n’explicite pas. Il procède par affirmation à l’emporte pièce, par envolées indignées et raccourcis explosifs. Inutile de chercher des propos minutieusement défendus, la parade à des objections possibles et encore moins des interrogations adressées à ses adversaires, voire à lui-même, marques d’ouverture d’esprit et de refus du dogmatisme. Zemmour n’est pas un penseur, adepte de la confrontation rationnelle. C’est un polémiste parfois habile, un histrion cultivé, capable de sortir de son chapeau une citation percutante. Il est, lui aussi – pourquoi le lui reprocher ? – un nostalgique de la douce France de son enfance, de surcroît un bon vivant et un convive agréable. Mais pas un Président souhaitable, tant sa pensée est soumise, et comme une évidence, à de vieilles conceptions du pouvoir qui affleurent dans quelques points d’intérêt, qu’on déniche à l’issu d’une lecture patiente.

Au coeur de ses certitudes : la France éternelle existe. Elle est née des rois de France et de leur union avec l’Eglise catholique. C’est sur ce socle que s’affirme toute autorité légitime à la tête de la Nation. Même Napoléon  ; même la République de 1789 s’y adosseront. Hélas, cette belle France là est menacée de l’intérieur et de l’extérieur. De l’intérieur par «  l’individualisme  né il y a quatre siècles aux confins de la Renaissance italienne et du protestantisme germanique  ». De l’extérieur par l’Islam. L’effet complémentaire de la Liberté individuelle, qui mine la puissance collective, et de la religion de la Soumission, pousse «  des diasporas de plus en plus fournies  » à imposer «  leurs mœurs, leurs lois, leurs imaginaires, leurs patronymes dans une logique colonisatrice  ». Un peuple français. Deux ennemis opposés qui veulent le détruire. Cela ne vous rappelle rien, demande-t-il  ? Mais si  ! Le pacte germano-soviétique  !

Raccourci peut-être brillant mais certainement discutable. Tel est l’art du polémiste : lancer son trait, et…passer à autre chose. Zemmour est maître dans cet art de passer à autre chose  : perspectives d’avenir avec Xavier Bertrand, retour sur un débat raté avec Marine Le Pen, la fin de l’homme blanc avec Tom Wolfe, avec chacun, on évoque un sujet différent, entre la poire et le fromage. Et après une pirouette, on passe aux suivants : Serge July et François Bayrou, Alain Minc et Dominique Baudis, Jean-Luc Mélenchon et Philippe Seguin.

On s’arrêtera là mais certainement pas Zemmour, qui continuera de papoter sur deux ou trois centaines de pages. Contentons nous d’extraire quelques passages, pleins de sens, même s’ils portent sur des détails.

La France qu’il aime, celle qu’il appelle avec un sourire (on peut en tout cas l’espérer) «  la France éternelle, cette France des bérets et de la baguette de pain  », c’est évidemment celle où l’immigration musulmane n’existait pas  encore. Ce n’est pas celle non plus, de l’individualisme protestant et humaniste qui, au sortir du Moyen-âge, «  a transformé nos vieilles nations en société d’individus craintifs et capricieux  ». Ce n’est pas davantage celle des Juifs à propos desquels Zemmour a cette confidence émouvante et trop peu relevée par les critiques, sur sa maman qui voulait gommer le mot «  Juif  » de la conscience de ses enfants pour qu’ils soient seulement des «israélites». Zemmour a suivi le conseil de sa maman  : il ne balaie pas sa judéité comme le firent Spinoza ou Marx mais la réduit à un culte. La vraie France est une France catholique. Peuvent s’y raccrocher des protestants ou des israélites, et même des musulmans, à condition de « catholiciser » leur appartenance religieuse ou de suivre l’exemple de ceux qui se sont assimilés en gommant ou en changeant leur arbre généalogique pour se fondre littéralement dans la nation française.

Pas de réflexion chez lui sur la possibilité d’avoir des racines plongeant dans un ailleurs ethnique, géographique ou historique, comme Joséphine Baker et Charles Aznavour, tout en étant Français. En bon maurassien qu’il est sans vergogne, Zemmour élimine ce qui n’est pas du socle qui fait la France éternelle  ! Il ne veut pas de l’intégration de gens conscients de leur histoire et de leur culture particulières. A la manière d’Isabelle la catholique chassant les Juifs d’Espagne et de Louis XIV révoquant l’édit de Nantes, il exige l’unité, que dis-je  ? la fusion nationale…Aussi peut-il écrire  : «  Je suis un juif (avec une minuscule) d’Algérie grandi en banlieue parisienne que l’héritage familial et les lectures ont transformé en Français (avec une majuscule) de la terre et des morts  »…

Où l’on comprend qu’on simplifie son message quand on le réduit après une première lecture à la lutte contre l’immigration. Le thème est au cœur de ses affirmations en effet. Mais il se conjugue avec sa haine de la société libérale, de son «  individualisme consumériste », de sa référence au droit supranational, accouchant d’hommes ignorants de leurs racines nationales et se rêvant «  citoyens du monde  ». Eric Zemmour préfère un régime de type illibéral comme celui de Victor Orban.

Mais la France ne bouge-telle pas lentement, comme bougent sa culture et  ses croyances? Eh bien non, pour Zemmour, qui ne sera guère impressionné par les observations et les statistiques qu’on lui produira. La France est catholique, même si jamais elle ne va plus à l’église  et Zemmour adore cette formule d’André Suares  : le peuple français est «  chrétien dans ses moelles. Ses erreurs mêmes sont chrétiennes et ses excès, quand il veut introduire la politique dans l’ordre du sentiment. Nation très chrétienne, elle a l’Evangile dans le sang  ».

Voilà peut-être l’enseignement majeur de la lecture de ce livre léger et parfois plaisant : que les faits confirment ou non ses vues, qu’importe au fond. La France, même si elle ferme ses églises, est catholique par essence. De même, si la majorité des musulmans s’intègrent en France, lui, Zemmour sait que «  l’inconscient collectif des populations musulmanes «  est de coloniser l’ancien colonisateur  ». De même, il «  sait  » que tous les jeunes immigrés sont des voleurs et des violeurs. Il avoue d’ailleurs dans ce livre que nuancer son propos à ce sujet et le restreindre à «  la plupart  » d’entre eux n’est qu’une manière rituelle d’éviter le tribunal. Son socle à lui, c’est bien l’accusation que le Mal les habite tous et que ce Mal est plus dangereux que la Covid-19. Inutile de tenter de prouver le contraire par l’expérience, les chiffres ou le raisonnement. Comme les communistes qui connaissaient les aspirations profondes de la classe ouvrière à la révolution même s’ils préféraient dans les faits améliorer leur conditions de travail, Zemmour « sait » que la France est catholique et ce que veut « l’inconscient collectif » des immigrés musulmans : coloniser l’ancien colonisateur. Et il sait aussi que c’est aujourd’hui ou jamais que se joue le sort de notre civilisation. Les communistes appelaient cela le Grand soir. Cet admirateur de Poutine adopterait-il les vieilles ficelles des militants d’extrême gauche sur l’urgence, sur la dernière chance et le dernier mot qu’on n‘a pas encore dit ? Les Français qui voteront pour lui s’il se présente, auront donc en prime de sentir claquer parmi eux le Grand vent de l’Histoire. Un vent bien mauvais, hélas.

Pierre Rigoulot

25 Oct 2021


Pierre-Antoine Donnet : Chine, le grand prédateur, éd. de l’Aube 2021, 336p., 24 euros

Je lis le dernier livre de Pierre-Antoine Donnet. je le relis et rerelis quand je peux car je n’arrive pas à en faire un article qui me satisfasse. En tout cas je suis étonné de la superficialité des deux critiques de l’ouvrage que j’ai lues, l’une dans La Croix, l’autre dans Le Monde.

Ils font l’impasse sur ce que je juge le plus important. Extrait du Monde : « A la fois essai engagé et mini-encyclopédie sur la Chine de Xi Jinping, ce livre traite cinq questions : la « tragédie des Ouïgours et des Tibétains », l’environnement, les technologies, les droits de l’homme et la diplomatie. Sur tous ces sujets, le savoir de l’auteur est impressionnant. « 

Curieux que Le Monde n’évoque même pas ce qui fait la plus importante partie de l’ouvrage : un conditionnement des esprits et une surveillance rigoureuse sans précédent dans l’Histoire, une mainmise croissante sur l’information partout dans le monde, sur le travail journalistique, y compris des journalistes étrangers en Chine, la réécriture de l’Histoire qui ne concerne pas que l’occultation des horreurs surréalistes que seul un régime marxiste est capable de commettre mais qui remonte aussi aux origines de l’Histoire : même l’archéologie est devenue un enjeu idéologique et politique. Les archéologues sont invités à démontrer que l’invention de l’écriture a eu lieu en Chine, et que la civilisation chinoise est antérieure à celles de Mésopotamie et d’Egypte.

Les enfants sont porteurs d’une puce électronique dès 6 ans permettant de suivre leurs déplacements et activités. Le marxisme est enseigné dès le plus jeune âge, et le suivi est constant au sein du Parti. Le culte de la personnalité de Xi confine au délire ubuesque et là est d’ailleurs un talon d’Achille du régime repéré par Veron et Lincot dans leur  ouvrage « La Chine face au monde : une puissance résistible » édité chez Capit Muscas.

Le Monde et La Croix éludent aussi les chapitres détaillant l’investissement (particulièrement en Australie qui a mis un STOP en affirmant qu’il y a plus important que les intérêts commerciaux) des secteurs de l’enseignement, de la culture (spécialement le cinéma), des partis politiques et groupes d’influence de tous bords, du tourisme, des réseaux sociaux et forums (+ cyberguerre extrême) ; en outre la RPC utilise nos autocritiques à la mode et notre propre mise en exergue de nos défauts ou soi-disant tels et de faits divers qui ternissent notre image, tel l’affaire George Floyd, qui prouverait la supériorité du système chinois (sic!).

Ajouts personnels : les grands médias chinois ont attribué la victoire d’Emma Raducanu à l’US Open, au fait que sa mère est chinoise et à l’énergie que cette origine lui a insufflée (sic aussi!) La glorification fantasmatique de la race Han ajoutée à l’évocation d’un empire de 1000 ans, fait penser qu’ici le totalitarisme marxiste-léniniste-maoïste rejoindrait le nazisme mais non, le premier est infiniment plus totalitaire !

J’ai visité une expo, à Bruxelles, sur la construction du plus long chemin de fer du début du XXème siècle entre Pékin et Wuhan et du plus long pont du monde de l’époque par des travailleurs chinois sous la direction d’ingénieurs belges. Expo à laquelle ont collaboré les Chinois, donc : Hologrammes, films, photos, commentaires, textes, donnent un récit apocalyptique (et partiellement exact) de l’intervention des puissances occidentales, du Japon et de l’Inde. Pour une fois, un chiffre : la révolte des Boxers et sa répression auraient fait 30 millions de morts (?)

Pierre Druez

LE PARTI COMMUNISTE CHINOIS, LE GRAND ADVERSAIRE DE LA DEMOCRATIE DANS LE MONDE.

Le commentaire enthousiaste que Pierre Druez a donné au livre de P-A. Donnet intitulé « Chine, le grand prédateur » a mis en appétit notre ami Dominique Duel, intervenant fréquent dans ces colonnes où il explique pourquoi à ses yeux le Parti communiste chinois est le grand adversaire de la démocratie dans le monde. Il s’est procuré l’ouvrage, l’a lu attentivement et nous livre ici ses propres commentaires, quelques semaines après ceux de Pierre Druez. Ils se ramènent à quatre qu’il explicite ci-dessous :

Ce livre est un recueil très précieux de données factuelles sur « la Chine » et sur beaucoup de ses multiples exactions.

Ce livre n’est toutefois pas exhaustif. Il est vrai qu’il est difficile d’évoquer, tant elles sont nombreuses, toutes les exactions commises par Pékin et toutes les menaces qu’il fait peser sur le reste de la planète. Mentionnons quand même ici quelques oublis qui sont regrettables :

  • La surexploitation monstrueuse que le Parti Communiste inflige aux ouvriers d’usine en Chine.
  • La désindustrialisation qu’elle a infligée aux autres pays du monde et la déstabilisation, d’abord sociale puis politique, qui en résulte pour eux.
  • Le surendettement extérieur auquel « la Chine » contraint de très nombreux pays afin de se les soumettre ensuite géopolitiquement.
  • Le contrôle que la Chine a obtenu de l’ONU et de ses filiales, y inclus l’OMS, la FAO,…
  • Son alliance géopolitique avec la Russie de Poutine et du KGB.
  • Son alliance géopolitique avec l’Iran des ayatollahs
  • Son soutien à tous les régimes dictatoriaux et totalitaires en particulier quand il s’agit d’y réprimer les mouvements populaires pro-démocratie.

Mais ce livre souffre d’un défaut : l’auteur désigne comme notre adversaire la Chine quand il devrait en réalité désigner le Parti Communiste Chinois. Ce qui n’est pas du tout la même chose.

Si on fait une analyse terminologique de son livre, on se rend compte que, pour P-A. Donnet, c’est la Chine qui est désignée comme l’auteur de toutes les exactions citées alors même que leur véritable auteur est le Parti Communiste Chinois (il est le Parti-Etat qui prend toutes les décisions importantes en Chine).

La confusion regrettable que P.A. Donnet entretient entre la Chine et le Parti Communiste Chinois finit par devenir insupportable lorsqu’on se rend compte qu’elle est maintenue tout au long du livre.

La Chine et le PCC sont deux réalités qui sont intrinsèquement distinctes. Tout comme le Cambodge et les Khmers Rouges étaient deux réalités distinctes entre 1975 et 1979.

Il ne s’agit pas ici d’un pinaillage sémantique. Si l’on veut comprendre ce qui inspire Pékin, il est déterminant de savoir si Pékin, c’est la Chine, un pays ordinaire qui aurait pour principale particularité d’être immense, ou bien si Pékin, c’est le Parti Communiste Chinois (le PCC) avec ses singularités à la fois multiples et redoutables.

Tout auteur qui traite de la Chine contemporaine, se devrait, à mes yeux, de clarifier d’emblée quelle est la situation qui prévaut en Chine : le PCC est cette organisation qui s’est imposée par la force à la population chinoise en 1949 (non pas après un scrutin démocratique mais après une victoire militaire contre le Kuomintang au terme d’une guerre civile intense) ; il a alors institué un régime analogue à celui de l’URSS qu’il a réussi à maintenir depuis lors.

L’auteur exprime, dans son avant-propos, son « déchirement » entre son attrait pour « la Chine » et son dégoût pour les décisions prises par « la Chine ». Il n’y a pourtant pas lieu à un tel déchirement. Dès lors que l’on distingue bien la Chine du PCC, il devient loisible d’apprécier la population chinoise et simultanément de détester le Parti Communiste Chinois.

Et ce défaut du livre en induit un autre. Pour avoir occulté que le Parti Communiste Chinois se cache derrière « la Chine », l’auteur omet tout naturellement de désigner très précisément quelle est la nature du régime politique que le PCC a imposé à la Chine depuis 1949.

Or c’est un régime franchement totalitaire que le PCC a instauré en 1949 pour le maintenir ensuite sans discontinuer.

Le régime institué par le PCC présente en effet les traits communs qu’ont partagé l’URSS bolchevique (1917-1989) et l’Allemagne nazie (1933-1945), ces deux expériences historiques qui ont été « les matrices du totalitarisme ». Ces traits communs sont devenus très naturellement les caractéristiques qui permettent de désigner quels sont les vrais régimes totalitaires :

  • Une idéologie (une conception du monde) qui est très particulière ;
  • Un Parti (ou un mouvement assimilable) qui s’empare de cette idéologie ;
  • Une fraction de la population, minoritaire mais significative, qui se radicalise et qui se mobilise autour de cette idéologie et de ce Parti (avant même sa prise du pouvoir) ;
  • Une prise du pouvoir (le plus souvent par la ruse ou par la force) par ce Parti en dépit de son caractère numériquement minoritaire dans la population ;
  • L’instauration du Parti comme le Parti Unique assortie d’une abolition de tout droit d’association ;
  • La prise définitive par le Parti Unique de tous les pouvoirs institutionnels dans le pays : exécutif, législatif, judiciaire, militaire, médiatique, universitaire. Ainsi l’Etat disparaît au profit d’un Parti-Etat qui domine toutes les dimensions de la société ;
  • La domination, directe ou indirecte, de l’économie du pays ;
  • L’obligation imposée à toute la société comme à chacun de ses ressortissants de se soumettre à l’idéologie spécifique du Parti Unique.
  • Pour couronner le tout, un système de coercition et de répression qui ne rencontre aucune limite puisque le Parti Unique au pouvoir contrôle totalement la Justice et qu’il n’existe aucun élément de contrepouvoir.

Le régime politique instauré à Pékin en 1949 (et maintenu depuis lors) coche toutes les cases de ces critères. C’est pourquoi il est à la fois légitime et indispensable de prononcer le verdict qui convient : le régime politique en Chine est un régime totalitaire. Il faut à cet égard déplorer que pour qualifier le régime de Pékin, P-A Donnet n’utilise jamais ce mot, un mot qui par ailleurs est à l’évidence tabou aux yeux du PCC.

Et ces deux défauts en induisent un troisième. Après avoir omis de qualifier le régime du PCC comme totalitaire, P-A Donnet omet, assez naturellement, de s’intéresser à la démarche internationale qui est celle du PCC.

Or la démarche internationale du PCC se traduit par une ambitieuse stratégie à long terme. Elle a été conçue par le PCC en réaction à la gifle retentissante que la population chinoise lui avait infligée à Tien anmen en juin 1989. Elle fut mise en œuvre avec succès par le PCC à partir de 2001, après que les grands pays démocratiques eurent commis l’énorme erreur d’accepter la Chine totalitaire au sein de l’OMC sans même exiger d’elle quelque contrepartie.

Tout en amont, la motivation du PCC consiste à protéger encore plus complètement la pérennisation de son régime totalitaire. Il s’agit pour lui deneutraliser totalement (ou mieux encore d’abolir) les démocraties qui se maintiennent à l’extérieur de son territoire parce qu’elles seraient susceptibles de contribuer à maintenir dans la population chinoise une attirance pour la démocratie et les libertés individuelles.

De ce fait, son objectif stratégique consiste à combattre par tous les moyens les grandes démocraties jusqu’à les déstabiliser totalement. Il lui suffirait pour cela d’infliger aux Etats Unis une défaite géopolitique irréversible (militaire ou non militaire).En effet, sans les Etats Unis, le camp des pays démocratiques aurait un poids géopolitique insignifiant.

Pour atteindre cet objectif stratégique, le PCC a adopté une stratégie mercantiliste de très grande envergure qui consiste à fabriquer toutes sortes de produits made in China. Ceux-ci sont manufacturés « à des coûts imbattables » et délivrés ensuite « à des prix imbattables » et de ce fait ils envahissent le marché mondial en portant un tort immense à la santé économique et sociale de tous les autres pays.

En simplifiant, cette stratégie repose sur quatre piliers :

  1. Une sous-évaluation, délibérée et prolongée, du yuan d’environ 40% contre toutes les autres grandes monnaies
  2. Un lourd subventionnement, plus ou moins discret, des entreprises manufacturières par le Parti-Etat chinois
  3. Une main d’œuvre ouvrière d’usine que le PCC a « réussi » à esclavagiser : 288 millions de chinois en âge de travailler (soit 30% de la population en âge de travailler) sont des mingongs. Qui sont donc ces mingongs ? Ce sont des ex-paysans ou des ex-ouvriers qui ont été obligés depuis les années 80 de quitter, faute d’emploi disponible localement et en l’absence de tout dispositif d’indemnisation du chômage, les provinces intérieures où ils étaient nés pour se rendre sur les provinces côtières où le PCC avait soudainement encouragé une industrialisation intense.

Comme le PCC a refusé délibérément de leur accorder le hukou (le papier qui les aurait autorisés à migrer de leur province natale vers une autre province), ces migrants intérieurs sont devenus des mingongs (des migrants intérieurs sans-papiers).

Pour s’être obstinés à survivre avec un emploi salarié même précaire, ils se retrouvent dans l’illégalité au regard des règles qui ont émises discrétionnairement par le PCC.

Ils sont de ce fait totalement dépourvus de quelque pouvoir de négociation salariale vis-à-vis des usines qui les embauchent. Le salaire horaire qu’ils touchent et le coût salarial horaire qu’ils occasionnent à leurs employeurs est absolument dérisoire.

A cet égard le PCC de Deng xiaoping a réalisé un véritable « exploit anti-social », un « exploit » qu’aucun autre régime politique n’a réalisé dans l’époque moderne.

Et si le PCC de Deng a pu y parvenir, c’est parce que seul un régime franchement totalitaire comme le sien pouvait se permettre de tenter un tel « exploit » et de le réaliser. Un régime seulement dictatorial n’aurait pas pu y parvenir.

  1. L’obtention par le PCC de l’adhésion de la Chine en 2001 à l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce), grâce à laquelle plus aucun pays du monde ne pouvait maintenir ou instaurer des protections douanières à l’encontre des produits manufacturés made in China (produits que les trois premiers dispositifs rendaient par ailleurs super-compétitifs au niveau mondial).

C’est cette stratégie mercantiliste, très déloyale et très machiavélique, qui est à la base des multiples succès géopolitiques obtenus par Pékin depuis 2001 (ses suprématies sur les plans industriel, commercial, économique, financier, diplomatique qui s’ajoutent à sa suprématie démographique ; son contrôle croissant des espaces terrestres, maritimes et spatiaux ainsi que des ressources rares).

Cette stratégie n’est malheureusement jamais évoquée par l’auteur ni pour expliquer la montée en puissance effectuée par le PCC, ni non plus pour expliquer l’arrogance et l’agressivité que celui-ci se permet désormais et qui selon moi devrait encore s’accentuer.

En conclusion, le livre de P-A. Donnet est très précieux par le fait quil énumère et quil documente les multiples exactions et forfaits commis par Pékin. Mais ce livre, comme dautres avant lui, voit la portée de son message limitée parce quil sabstient dexpliquer qu’à Pékin, ce nest pas le peuple chinois qui gouvernerait souverainement mais cest le Parti Communiste Chinois qui gouverne après avoir usurpé en 1949 le pouvoir (tous les pouvoirs) à son profit et pour très longtemps.

Ce livre ne fournit pas aux démocrates la grille de lecture qui leur est pourtant indispensable pour comprendre la nature de ce Parti Communiste Chinois, la motivation qui lanime, lobjectif géopolitique quil sest assigné, la stratégie internationale antidémocratique quil a engagée pour y parvenir.

A lheure où le PCC savère comme le principal promoteur du totalitarisme sur la planète et où il est devenu ladversaire le plus déterminé et le plus dangereux de la démocratie et des libertés dans le monde, la tâche essentielle consiste à lanalyser sous tous ses aspects de façon à élaborer la contre-stratégie efficace qui permettrait de sopposer à lui.

Dominique Duel. 12 novembre 2021

27 Sep 2021


La débandade des États-Unis en Afghanistan et le droit d’ingérence

La débandade des États-Unis en Afghanistan nous oblige à affronter une situation mondiale nouvelle pour nous, nous qui avons été partisans du devoir d’ingérence contre les États criminels.

Reconnaissons d’abord que la justesse politique d’une intervention dont les intentions sont justes se mesure à ses conséquences; or en Irak et en Afghanistan, les suites n’ont pas été probantes.

si nous conservons le devoir d’ingérence, il faut en préciser la raison et les modalités, en le distinguant du « nation building » qui vient de faire naufrage.

Le devoir d’ingérence ne se justifie selon moi que si l’on place les droits de l’homme au-dessus de la souveraineté des États et même au-dessus du droit des peuples à vivre selon leurs règles et leur culture.

L’adage « charbonnier est maitre chez lui » qui justifie le principe de la non-ingérence fut affirmé par Goebbels en 1933 à la tribune de la SDN « Messieurs, charbonnier est maître chez lui. Nous sommes un État souverain et tout ce que dit cet individu ne vous regarde pas. Nous faisons ce que nous voulons de nos socialistes, de nos pacifistes, de nos juifs et nous n’avons à subir de contrôle, ni de l’humanité, ni de la Société des Nations. »

Accepter que cela ne nous regarde pas alors que nous en sommes témoins, ce serait renoncer à notre principe premier : « tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. »

Nous avons donc à faire tout notre possible pour protéger les droits et la dignité des autres humains, au nom de notre principe premier.

Exemple : la population de la Corée du Nord.

Si certaines cultures préconisent la soumission totale des femmes et même leur excision, nous devons faire tout notre possible pour protéger et défendre les droits des femmes de ces pays qui le souhaitent.

Aucune trace d’impérialisme dans cette position droit de l’hommiste.

André Senik

Crédit photo: https://www.flickr.com/photos/defenceimages/6347431323

9 Sep 2021


La France à la croisée des chemins?

Selon Eric Zemmour la France serait à la croisée des chemins.

Cette métaphore routière peut servir.

Ce prophète prédit que la France va droit dans le mur puis dans un précipice si elle continue dans la même voie.

Le salut qu’il annonce ne se trouve pas dans une autre direction, qui serait à adopter à la croisée de deux chemins.

Le salut qu’il annonce c’est la marche arrière toute, après qu’on aura fait descendre tous les intrus et qu’on aura fermé toutes les fenêtres ouvertes sur l’extérieur.

Son projet est le retour à la France d’hier, à la fille ainée de l’Église catholique, de race blanche, d’avant l’évolution des moeurs et des mentalités qui ont fait tant de mal à la France, comme aurait pu dire le maréchal Pétain.

D’ailleurs, l’indulgence pour le maréchal Pétain de Vichy qui est affichée d’une façon provocatrice par Zemmour, s’explique sans doute par son refus de la repentance, par son adhésion totale au principe de la préférence nationale, mais aussi par son accord avec l’idée d’une révolution nationale anti-progressiste sur toute la ligne, en rupture consommée avec l’idéal républicain et universaliste.

Si on cherche ses répondants dans le monde actuel, on pourra ranger Éric Zemmour dans le même camp que les catho-nationalistes illibéraux, aux côtés de Viktor Orban et de Mateusz Morawiecki.

Mais si on cherche dans le passé la grande figure historique dont il est le fils spirituel, le mieux est de sortir le portrait d’Isabelle la catholique.

C’est elle qui, au nom de la pureté nationale-catholique de l’Espagne, en a expulsé les Juifs et les musulmans, y compris ceux qui feignaient de se convertir au catholicisme, mais qui ne s’assimilaient pas complètement, puisqu’ils demeuraient secrètement juifs ou musulmans.

Éric Zemmour, qui est un Juif séfarade, reprend à son compte la politique de purification ethnico-catholique dont ses ancêtres ont peut-être été victimes.

Pour montrer patte blanche et race blanche, il en rajoute des tonnes dans la défense d’une francité si purifiée qu’il ne pourrait pas en faire partie.

Par André Senik

Crédit image : https://www.flickr.com/photos/styeb/4664313377

9 Sep 2021


Deux grands livres sur l’autre Cuba

Il est des livres qui redonnent du baume au cœur.

Alors que Cuba est encore et toujours sous la botte castriste, avec le fantoche Miguel Díaz-Canel formellement au pouvoir et sa capitale, La Havane, n’est plus que l’ombre sinistre de ce qu’elle fut, un petit recueil d’articles de l’immense José Lezama Lima, l’auteur du « roman » Paradiso, paru en 1966 et de suite catalogué comme étant trop problématique du fait de son écriture trop complexe, « néo-baroque » pour les spécialistes universitaires en littérature latino-américaine, et surtout de son catholicisme et son homosexualité ouvertement exposés, paraît dans la collection « Bouquins ». Les bataillons de touristes qui envahissent la Vieille Havane en seront pour leurs frais : la petite ville à laquelle se réfère Lezama n’existe plus. C’était celle de 1949 et 1950, bien avant la révolution de 1959 qui l’a transformée en pièce de musée soviétisée, soumise à une répression sans pitié, au manque de tout pour sa population, aux coupures de courant récurrentes… Une Havane plongée dans la nuit.

Lezama n’aimait pas trop, de son temps, la vie nocturne échevelée et foisonnante dans cette petite Athènes des Caraïbes, sauf pour se rendre aux spectacles de musique et de danse classiques qui la rythmaient, comme le raconte Marcel Quillévéré dans ses chroniques regroupées sous le titre de « Carrefour des Amériques », diffusées et rediffusées sur France Musique, à paraître prochainement en livre. Le « pélerin immobile » préférait la fréquentation des librairies et la lecture, dans son appartement du n° 162 de la calle Trocadero, des œuvres en provenance d’Europe, en particulier celles des Pères de l’Église et de cet autre grand asthmatique qui le précéda dans l’histoire de la littérature universelle, Marcel Proust.

Le livre publié à présent en français, traduit par Aline Schulman et Alexandra Carrasco, n’est pas une « recherche » mais une série de chroniques écrites au jour le jour pendant quelques mois pour le Diario de la Marina, le plus important quotidien cubain à l’époque, évidemment disparu, comme TOUS les autres journaux d’information, au début du castrisme, au profit d’un seul, celui du Comité central du Parti communiste de Cuba. Son directeur était un très grand poète, Gastón Baquero, exilé dès les premiers mois de 1959 et mort en exil à Madrid en 1997.

Le recueil de textes de Lezama est un joyau car il fait revivre à la fois Lezama et La Havane disparue, si peu présents aujourd’hui dans la mémoire française de la littérature cubaine.

José Lezama Lima est demeuré un personnage éminemment subversif dans le panorama réduit à si peu de choses de la littérature cubaine en provenance de l’île. Cet exilé de l’intérieur était un homme d’un grand courage, imperméable à toute vulgarité et à tout dogmatisme. A lire absolument, pour revivre une Havane à jamais disparue.

Juan Abreu est exilé de Cuba depuis 1980, année où près de 125 000 personnes prirent la route de la Floride à bord de toutes sortes d’embarcations pour échapper au « paradis » castriste. Parmi eux, le dissident et écrivain aujourd’hui mythique Reinaldo Arenas, mort en exil à New York en 1990.

Et aussi son ami Juan Abreu qui, avec ses deux frères, allait le nourrir et le réconforter lorsque celui-ci se cachait dans le parc « Lenin » (sic), situé aux alentours de La Havane, pour échapper à la persécution des forces de répression communistes et de tous les mouchards à leur service. Cet épisode est publié dans son livre de mémoires Sous la table (Debajo de la mesa), traduit par un bon connaisseur de la culture de l’île, François Vallée, qui est aussi un grand collectionneur d’art cubain.

La vie et l’œuvre de Juan Abreu, à présent exilé en Catalogne après avoir passé de longues années à Miami et avoir participé à la revue littéraire Mariel, une création de Reinaldo Arenas, se placent sous l’invocation de son mentor et collègue en littérature. D’une certaine manière, Juan Abreu continue le combat de Reinaldo, non seulement par ses écrits mais aussi par sa peinture. En effet, il a fait le portrait, à partir de photos fournies par des membres de leurs familles ou complaisamment et atrocement publiées dans la presse, de nombre de fusillés par les soldats et sbires révolutionnaires. Au nom de quoi ? Ce faisant, il leur a redonné vie.

Ces mémoires, qui ont déjà plus de dix ans dans leur version en espagnol, sont un cri de colère et une affirmation culturelle. Le petit Juan, féru de liberté et de littérature, se cache sous la table pour lire tout ce qui lui tombe entre les mains, dès son enfance, qui s’épanouit dans un quartier périphérique de La Havane. La poésie et les livres sont pour lui les moyens de conquérir la liberté, celle qui lui est déniée par le trop-plein de propagande distillée à longueur de journée par les hommes du régime. Juan Abreu n’a pratiquement pas connu, tout comme moi, la période antérieure à la dictature totalitaire en place jusqu’à nos jours. Il exècre celle-ci et n’use pas de gants pour la maudire dans ses écrits. Mais ses écrits de colère sont salutaires : ils constituent la preuve que l’on peut, à l’instar de Reinaldo Arenas, construire une grande œuvre, faite aussi de récits fantastiques et d’évocations crues de l’exil, avec une grande ouverture sexuelle, pour faire revivre la vraie Cuba, loin de toute vision touristique ou complaisante. Un beau témoignage, sans aucune nostalgie mais rédigé avec amour.

JACOBO MACHOVER

(crédit image: Wikimedia, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:La_Havane_cathedrale_face.JPG)

23 Sep 2022


Gorbatchev, notre éveil à la complexité du monde

Au lendemain de la mort de Mikhail Gorbatchev,  beaucoup rappellent avec raison la place à part qu’il occupa  parmi les secrétaires généraux du Parti communiste de l’Union soviétique. Et de fait, le contraste est saisissant – et jusqu’à la caricature – quand on l’oppose au Brejnev vieillissant ou à Tchernenko, tant sur les décisions prises pendant l’exercice de son pouvoir que sur son style, sa manière. A l’extérieur comme à l’intérieur, d’ailleurs : conflits armés en Angola, en Amérique centrale, en Afghanistan vont trouver leur solution ou vont littéralement s’évaporer pendant qu’il dirige l’URSS..

Mais le « moment Gorbatchev », pour reprendre le titre d’un des livres majeurs de Françoise Thom, a bouleversé aussi nos habitudes intellectuelles d’analystes du monde communiste. Il a rendu inutiles  (et conscients de l’être) les militants anticommunistes systématiques et a priori que nous étions et nous a transformé en observateurs plus méfiants, moins soumis à une grille de lecture préalable.

Rappelons quelques étapes de cette mutation.

Tout en reconnaissant qu’avec Gorbatchev un style nouveau se mettait en place, que se multipliaient les négociations avec les Etats-unis sur divers conflits locaux et qu’à l’égard des opposants et dissidents au sein de l’URSS, la répression s’amoindrissait, les bons connaisseurs du monde communiste appelaient à la méfiance. La coexistence pacifique, les dirigeants soviétiques le reconnaissaient eux-mêmes, avait été un autre moyen de combattre le capitalisme, la prise en compte des nationalistes internes, notamment baltes, pouvait donc être une ruse pour leur faire accepter leur dépendance et les inciter à rester au sein de l’URSS. La mise en place de « fronts populaires » à la fin des années 80 pouvait être une manière de récupérer les contestations, et Michel Heller rappelait que Gorbatchev conversant avec Sakharov, ce n’était pas si étonnant : même Staline avait téléphoné à Boris Pasternak pour qu’on sache quel brillant Chef ouvert au dialogue il était…

Avec Michel Heller, Alain Besançon, Annie Kriegel et quelques autres appelaient donc à la prudence. Les Soviétiques usaient d’un art consommé de la désinformation. Ce n°1, qui soulevait tant d’espoirs avec sa pérestroïka et sa glasnost, ne reconnaissait pas les vertus de la démocratie mais cherchait surtout la fin d’une compétition qui épuisait le régime communiste. Sa main tendue aux Européens en vue d’une « Maison commune » était un moyen inavoué de s’infiltrer dans les rouages politiques et économiques des démocraties. Gorbatchev se déguisait peut-être en babouchka souriante face au Chaperon rouge européen, mais le loup communiste avait toujours grand faim.

 Pourtant, un beau jour, il fallut en convenir. Le communisme qui prétendait se réformer en Europe, ça ne marchait pas. Non seulement ça ne marchait pas, mais ça s’effondrait. La Pologne et la Hongrie rétablissaient les élections démocratiques, les Allemands de l’Est franchissaient le Mur de Berlin et les troupes soviétiques laissaient faire. Bientôt c’est l’URSS et l’ensemble du système, du moins en Europe, qui s’effondra. La démocratie avait gagné la longue guerre froide qui l’opposait au communisme. On le devait à Reagan et à sa « guerre des étoiles », mais aussi à Gorbatchev qui n’avait justement pas voulu la guerre, ni contre son propre peuple ni contre les Européens. Victoire définitive? C’était même la fin de l’Histoire à laquelle nous assistions, disaient certains. Le Diable était vaincu. On n’entrait pas au Paradis mais presque.

Gorbatchev et ses réformes furent bientôt oubliés. La transition proposée du socialisme au libéralisme fut tentée sans grande précaution. La vie quotidienne des Soviétiques, qui n’était déjà pas brillante, se détériora donc. La mise à jour des effroyables persécutions des décennies précédentes et la prise de conscience que la Russie nouvelle était un pays pauvre et peu craint désormais dans le monde alimenta une nostalgie que nous eûmes, nous les observateurs, du mal à admettre. Ainsi donc, le peuple russe regrettait l’oppression des communistes? Que n’avions nous pas su voir dans notre dénonciation du totalitarisme rouge?  A mesure  que les années passaient, il fallut se rendre à l’évidence : des paramètres comme le nationalisme étaient à prendre en compte, tout comme  la satisfaction du peuple à se sentir partie d’un grand tout militairement puissant. Il suffisait de relire Svetlana Alexéievitch, prix Nobel, pour comprendre la naïveté dans laquelle nous étions tombés en saluant la victoire définitive de la démocratie sur le monde communiste à l’issue du mandat de Gorbatchev. Sans doute, ne fallait-il pas non plus voir dans le maelström russe la résurrection du communisme comme certains l’affirmaient. Vladimir Poutine n’est pas le fils de Staline et le régime qu’il dirige peut bien présenter quelques points communs avec l’URSS : il est un syncrétisme spécifique qui regroupe, de manière plus ou moins cohérente, l’orthodoxie, l’impérialisme, le sentiment obsidional, la mégalomanie. Tout cela est sans doute utilisé par le pouvoir et enseigné à la population – et une partie d’entre elle y trouve son compte. Le monde bousculé par Gorbatchev a laissé tomber de curieux fruits. Notre regard qui se contentait de ce que nous savions ou croyons déjà savoir, s’est brouillé. Les réalités historiques sont neuves et complexes, voilà ce que nous découvrons (même en prétendant que nous le savions depuis longtemps) grâce aux réformes tentées par Gorbatchev, leur échec et leur suite.

La Russie de Poutine n’est pas une amie du monde occidental. Mais de qui parlons-nous?  De l’Etat ? De la population ? Son obsidionnalité est-elle entièrement jouée ? A quelles conditions la Russie peut-elle être fière d’elle-même? L‘impérialisme lui est-il consubstantiel ?

Le monde tel qu’il est demande que nous prenions parti tout de suite et de manière claire. Car aujourd’hui, une barbarie ambitieuse doit être arrêtée. Mais il n’est plus possible de décrire paresseusement notre adversaire comme le Diable. C’est cela aussi que nous a apporté le moment Gorbatchev.

Pierre Rigoulot

Notre ami Jean-Louis Carillon lui a adressé quelques jours plus tard les remarques suivantes que nous ne postons qu’aujourd’hui… avec nos excuses pour ce retard.

H&L

Pierre Rigoulot écrit : « Le monde tel qu’il est demande que nous prenions parti tout de suite et de manière claire. Car aujourd’hui, une barbarie ambitieuse doit être arrêtée. Mais il n’est plus possible de décrire paresseusement notre adversaire comme le Diable. C’est cela aussi que nous a apporté le moment Gorbatchev . »

Mais arrêter la barbarie est un vœu pieux : la barbarie fait partie de la guerre poutinienne. Cette guerre est essentielle et vitale pour l’Ukraine mais aussi désormais pour la Russie. On ne peut imaginer un armistice comme en Corée.

La défaite de la Russie dans sa guerre d’Ukraine et la libération de la Crimée sont possibles. Tout dépend de la ténacité américaine : Biden souhaitera-t-il au final ne pas humilier son adversaire ? Comment ne pas l’humilier ? Toutes choses restant égales par ailleurs, il semble que l’empire de Catherine II vit ses derniers feux. Après la guerre, qu’adviendra-t-il de la Russie ? Qui succèdera à Poutine : Poutine ? Un autre Poutine ? Le chaos ? La Chine qui attend son heure ?

La France n’est jamais totalement sortie de la révolution française (même sa constitution est périodiquement remise en cause). Comment sortir de la révolution de 1917 ? Gorbatchev n’avait fait qu’accélérer un processus dont les développements devenus incontrôlables lui échappèrent.

Certes, le Diable ne prend plus la figure de Lénine. Mais il existe.

Jean-Louis Carillon

crédit photo: https://www.flickr.com/photos/unisgeneva/4885367578

20 Sep 2022


LE VESTIAIRE DES TOTALITARISMES
Sous la direction de Bernard Bruneteau et François Hourmand
Préface de Marie-Anne Matard-Bonucci
CNRS EDITIONS, 286 p., 23€

En 2018 s’est tenu à Angers un colloque consacré au « Vestiaire des totalitarismes », sous la direction de Bernard Bruneteau et François Hourmand, auquel a participé notre ami Pierre Rigoulot, spécialiste de la Corée du Nord. Les actes de ce colloque viennent d’être publiés, ce qui permet de voir tout l’intérêt de ce thème, a priori étonnant.

Les différentes contributions permettent en effet d’analyser l’usage politique du vêtement par les régimes totalitaires – en particulier évidemment de l’uniforme. Ainsi, dans ces régimes malgré tout différents, mais tous militarisés, le vêtement des membres du Parti et des organisations de masse est d’ordre militaire. Il peut se référer à la guerre passée, comme c’est le cas pour le fascisme italien et le nazisme allemand, ou celle à venir car l’armée et le Parti fonctionnent en général main dans la main. Il symbolise les valeurs guerrières, tels le courage et la violence, et valorise la virilité, même lorsque le port de l’uniforme est attribué aussi aux femmes.

Quelles sont les fonctions de ce vêtement  mises en valeur par ces différentes contributions ? L’uniforme sert tout d’abord à exposer un projet politique : certains auteurs insistent en effet sur la dimension esthétique des régimes fascistes. L’adoption de la chemise noire portée par les squadristi a permis à Mussolini une occupation visible de la rue, de l’espace public, particulièrement évidente lors de la Marche sur Rome, qui a facilité la prise du pouvoir par le Duce. La plupart des mouvements fascistes européens ont imité cette stratégie, en particulier Hitler qui a adopté à son tour le port des chemises brunes, uniforme des grandes liturgies politiques qui ont scandé le calendrier nazi. Mais c’est le cas aussi dans les pays se réclamant du socialisme : à Cuba, l’uniforme vert olive est celui des combattants de la Sierra ; en Corée du Nord, où un million de soldats restent mobilisés en permanence, c’est aussi l’uniforme, en général de couleur brune ou kaki, que portent les dirigeants.

Mais l’uniforme n’est pas seulement un moyen de propagande. Il vise avant tout à créer une communauté, rassemblée autour d’un projet politique commun et d’un chef. Les différentes interventions montrent bien, dans le dispositif d’assujettissement  de la société, son rôle comme signe d’appartenance à une seule et unique communauté. Il vise à favoriser la discipline, le consentement à l’autorité, l’agrégation au groupe, son homogénéité. « Il renforce la dimension collective symbolique en effaçant les individualités »[1].

Il est censé aussi effacer les distinctions sociales, gommer les différences au profit  d’un idéal égalitaire, voire unitaire et fusionnel.

En réalité, dans toutes les sociétés totalitaires étudiées, il existe ou existait toujours une élite dirigeante. Ainsi, l’uniforme censé égaliser la société la hiérarchise aussi car seule l’élite – le Parti, les organisations de masse – porte le fameux uniforme.

Il y a cependant une spécificité des régimes totalitaires asiatiques, qui se sont donné pour projet, en certains moments d’acmée révolutionnaire, d’atteindre une totale égalité sociale. Ce fut le cas en Chine, lors de la Révolution culturelle. Fut alors interdit tout ce qui dans la tenue pouvait rappeler l’Occident et le capitalisme : chaussures pointues, robes fendues, bijoux, cravates. On connaît l’humiliation publique faite à la femme de Liu Shaoqi, Wang Guangmei, qui dût revêtir une robe de soie fendue, des chaussures à talons et un collier de boules de tennis représentant des perles pour paraître devant la foule et y être insultée et battue. « Toute velléité de distinction pouvait être interprétée comme…une survivance de cette mentalité bourgeoise, capitaliste ou féodale qu’il s’agissait d’extirper ».[2] C’est pourquoi la population, hommes et femmes, dut massivement adopter le costume Mao. Il symbolisait l’égalité nouvelle.

On retrouve cette même volonté égalitariste au Cambodge durant la période Khmers Rouges. Tout le monde devait être revêtu d’un pyjama noir. Les minorités qui portaient des vêtements colorés durent les plonger dans la boue afin de les noircir.

Mais si l’uniforme par définition permet d’uniformiser, il permet en même temps de distinguer le chef. Car celui-ci n’est en rien tenu d’adopter l’uniforme militaire. Si Hitler le portait le plus souvent, ce n’était pas le cas de Mussolini qui pouvait apparaître torse nu, en tenue d’aviateur, en frac ou en costume blanc ; il en faisait à sa guise. Et Pierre Rigoulot note qu’en Corée du Nord, Kim Jong-un se permet différents vêtements venus de l’Ouest, en particulier des blousons de cuir façon Marlon Brando qu’aucun Nord-Coréen ne peut acquérir.

Un cas un peu particulier est celui du béret à Cuba. On sait que c’est Che Guevara qui a lancé cette mode, malgré lui. Cette situation est intéressante surtout par la mythologie qui a été créée autour du personnage, devenu en Occident un héros romantique, bien loin de la réalité. Le béret a été utilisé de façon très efficace comme outil de propagande.

Ce n’était pas seulement la société dans son ensemble que les régimes totalitaires voulaient transformer, en faire une communauté soudée, c’était aussi l’homme. Faire naître un homme nouveau. Les régimes fascistes ont partagé avec les régimes communistes cette utopie, qui visait à transformer les individus dans leur être intime et profond. Ceux-ci devaient « se débarrasser de leur chrysalide démocratico-parlementaire »[3] et devenir de bons fascistes, ou de bons communistes.

Enfin l’uniforme permet aussi l’exclusion. Nous avons vu l’usage qu’en fit Mao Dze dong durant la révolution culturelle en Chine. On peut aussi à ce propos se pencher sur les discussions entre historiens concernant le régime des Khmers rouges. Certes, la nature totalitaire de celui-ci ne fait aucun doute. Mais l’idéologie inspiratrice de Pol-Pot était-elle « communiste-maoïste (pourfendre l’ennemi de classe) ou national-ethnique (retrouver le « Khmer originel) [4]? ». La répression s’exerça-t-elle avant tout contre les minorités ethniques (Vietnamiens, Chinois de souche, minorité musulmane Cham…), ce qui ferait de ce régime un régime raciste de la même façon que le nazisme ? La polémique est apparue avec la publication en 1996 de l’ouvrage de Ben Kierman, Le génocide au Cambodge, 1975-1979. Race, idéologie, pouvoir, dans lequel il affirmait que l’obligation faite aux minorités de porter le krâma (écharpe) bleu servait à les désigner à la mort. Mais la question reste controversée, car il semble que les dirigeants eux-mêmes pouvaient porter cette écharpe à certains moments.

On pourrait aussi rapporter la question de la mode et de ses implications, en particulier concernant le statut des femmes : certains régimes, tels le régime chinois et le régime khmer ont poussé l’égalitarisme jusqu’à imposer la suppression toute coquetterie féminine, ce qui a provoqué un fort enthousiasme chez certains intellectuels de gauche occidentaux, convaincus que c’était un grand progrès pour l’égalité femmes/hommes. On en est revenu !!

Ainsi, l’étude du vestiaire des Etats totalitaires en dit beaucoup sur la nature des régimes totalitaires, sur leur passion fusionnelle et dans le même temps sur une hiérarchie strictement imposée par un pouvoir qui veille à l’application d’une loi à laquelle lui-même ne se soumet pas.

Florence Grandsennne


[1] Estelle Capelli, « Le béret étoilé du Che au secours du totalitarisme cubain », p. 134.

[2] François Hourmant, « Qipao/Veste Mao », p 244.

[3] Antoine Godet, « L’uniforme fasciste en Europe, : un bilan transversal. », p.162.

 [4] Bernard Bruneteau, « Le « krama » bleu dans le régime khmer rouge :un indice génocidaire ? »p 267.

6 Sep 2022


Nous reproduisons ci-dessous un extrait passionnant d’un long et remarquable entretien d’Adam Michnik avec le journaliste Christian Longchamp paru il y a quelques jours dans la revue La Règle du jeu que dirige  Bernard-Henri Lévy. Nous renvoyons nos lecteurs à ce très riche numéro 75 de La Règle du jeu pour lire l’entretien dans sa totalité. 

La manière précise dont Michnik évoque l’évolution de Poutine ou plutôt l’évolution de sa perception de Poutine fait de cette interview et en particulier du passage que nous reproduisons une lecture indispensable pour quiconque veut comprendre cette guerre et combattre l’agression russe.

Christian Longchamp pour La Règle du jeu (…)

Vous avez rencontré Poutine à plusieurs reprises. Lorsque vous observez sa trajectoire politique et psychologique depuis son accession à la présidence de la Fédération de Russie, comment lanalysez-vous ?

Poutine a suivi une route assez simple : du KGB au KGB ! Qu’est-ce que cela signifie au juste ? Comme vous l’avez indiqué, il m’est arrivé de le rencontrer. La première fois, après six mois de sa présidence, je suis allé l’interviewer pour Gazeta Wyborcza. J’ai eu une impression positive. Ce n’était évidemment pas un homme de mon monde, ce n’était pas un démocrate et un ancien dissident, je le savais. Comme je savais aussi que les Russes n’auraient jamais choisi Andreï Sakharov pour président. J’ai eu le sentiment que Poutine ne se servait pas de la novlangue soviétique. Il était calme, posé et répondait aux questions de façon très rationnelle. Mon ami, l’ancien dissident Sergueï Kovalev me disait « Adam, fais très attention, c’est un ancien sous-colonel du KGB ! ». Je lui ai répondu : « Sergueï, tu exagères ! George Bush a lui aussi travaillé pour une agence de renseignement, il l’a même dirigée. Il n’est pas un président extraordinaire, mais tu ne peux pas dire que les Etats-Unis ont placé à leur tête le chef de la CIA, c’est absurde ! ». Rétrospectivement, je dois avouer que Kovalev avait raison.

Lors de notre deuxième rencontre, à Varsovie, en janvier 2002, à l’occasion d’une visite officielle, le président polonais d’alors, Aleksander Kwasniewski, avait organisé une réception à laquelle il m’avait invité. À nouveau, les échanges que j’ai eus avec Poutine et Lavrov ont plutôt confirmé mon premier sentiment même si dès cette époque certains éléments négatifs apparaissaient de manière évidente pour moi. Sa manière ambiguë de traiter les oligarques était d’autant plus étrange que dans la société polonaise nous n’en avions pas. J’observais que certains d’entre eux étaient poursuivis pour corruption et je ne pouvais que m’en réjouir. Mais mes amis russes, anciens dissidents, me mettaient en garde : en Russie, on assiste à la fin de la politique et au début d’une nouvelle ère, celle des opérations des services spéciaux. Au moment où il s’attaquait aux oligarques, il s’en prenait aux médias indépendants. Les motivations étaient à chaque fois différentes. Ça pouvait être une condamnation au silence pour des raisons fiscales, par exemple. En 2005-2006, Poutine avait plus ou moins éliminé le pluralisme que l’on trouvait à la fin des années Eltsine, à la télévision notamment et dans les grands médias. C’était déjà très inquiétant. Par la corruption, en achetant des députés notamment, il liquidait les espaces d’expression. La démocratie n’était plus qu’une forme de vernis décoratif apposé sur des actions illégales et de censure. Je l’ai rencontré pour la dernière fois lors d’une rencontre du Club de Valdaï à Sotchi à laquelle j’ai été invité comme d’autres, intellectuels, hommes d’affaires ou personnalités influentes, des Français et des Américains notamment que le Kremlin considérait comme des idiots utiles à sa propagande. C’était avant l’attaque de la Russie en Géorgie en 2008. Mikhaïl Khodorkovski était emprisonné depuis plusieurs années. Je me souviens comme si c’était hier de la résidence de Poutine : elle ne respirait pas la modestie, de l’or, de l’argent, du marbre… Un luxe tape à l’œil disproportionné qui s’exprimait absolument partout. Et du caviar, de la vodka, d’autres alcools rares et chers, etc. Même les réceptions à l’Élysée n’ont jamais été aussi fastueuses ! (rire) Il faut noter, c’est important, que les démocrates russes étaient aussi présents, des journalistes, des écrivains, des activistes de partis d’opposition. Mais la rencontre avec Poutine fut réservée aux étrangers. La veille, un homme proche du Kremlin, un des organisateurs de cette rencontre, est venu me voir pour me proposer de demander à Poutine s’il allait ériger des monuments aux victimes de Staline. Je n’ai pas bien compris où il voulait en venir, mais je me suis dit « pourquoi pas ? ». Après la conférence de Poutine, alors que nous avions donc la possibilité de lui poser une question, j’ai pensé que si on m’avait incité à l’interroger sur la mémoire du stalinisme, c’était sans doute qu’on essayait de m’empêcher de l’interpeler sur un sujet qui ne concerne pas le passé, mais le présent… J’ai alors décidé de le questionner sur le « cas » Khodorkovski : combien de temps restera-t-il en prison ? Le monde entier ne comprend pas cet emprisonnement et veut savoir le sort qui lui est réservé. Poutine s’est soudainement agacé : « Khodorkovski a du sang jusqu’aux coudes ! » Mais il n’a pas été condamné pour cela, lui ai-je dit. « Ça n’a aucune importance, nous savons, nous savons pourquoi il a été condamné ! ». J’ai compris que face à moi se trouvait un gangster, un vrai gangster. Mais à cette époque, comme dans les années qui ont suivi, je continuais à penser que tout en étant un gangster, il était capable de raisonner. C’est la raison pour laquelle, jamais je n’aurais imaginé qu’il prendrait un jour la décision de bombarder Kiev. Quand c’est arrivé, j’ai compris que nous n’avions plus affaire à un gangster rationnel, mais à un gangster psychopathe.

Lorsque j’ai vu à la télévision comment, dans les jours qui ont précédé le 24 février, il traita publiquement ses collaborateurs, devant les caméras, le chef du renseignement extérieur russe en particulier, j’ai définitivement compris que cet homme était une malédiction pour la Russie, pour le monde et surtout pour l’Ukraine.

Image : https://www.flickr.com/photos/donkeyhotey/38606920925

6 Sep 2022


Nous recevons le texte suivant et l’appel qu’il contient à réactions et réflexions. Nous le transmettons tel quel et publierons les réponses qu’il suscitera.

H&L

Bonjour à tous,

Je prépare un travail sur la crise conceptuelle des droits de l’homme et les moyens qui permettraient d’y remédier au moins sur le papier.

Puis-je tester les constats et hypothèses interprétatives sur lesquels s’appuie mon diagnostic auprès de ceux qui voudraient bien en prendre connaissance et me dire ce qu’ils en pensent ?

1. 1. Constat de fait concernant la « liberté et l’égalité en droits ».

– L’article 1er de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 (DDHC) affirme :  » Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » .

– L’article 1er de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 (DUDH) énonce lui-même : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits »

Suis-je en droit d’écrire :

– Que l’article de 1948 reprend à deux mots près (« tous » et « demeurent ») la formulation de 1789 ?

– Que les deux formulations s’équivalent strictement dans la mesure où « être humain » est un parfait synonyme de « homme » et que « demeurent » se borne à expliciter un corollaire de l’énoncé « tous les hommes naissent » : si les hommes doivent leur « liberté » et leur « égalité en droits » à leurs naissances respectives et à elles seules, ces deux droits sont inaliénables, ce qui revient à dire qu’ils « demeurent ».

– Que les deux Déclarations font écho à Rousseau :  » L’homme est né libre , et partout il est dans les fers » ? Même si le passé composé que Rousseau utilise laisse à penser qu’il vise un âge révolu, il suffit à signifier, en effet, qu’il est anormal que l’homme ne soit pas libre là où il naît aujourd’hui.

1. 2. Qualification du premier constat

1.2.1. Suis-je en droit de conclure que pour la DDHC comme pour la DUDH (et comme pour Rousseau s’agissant de la seule liberté),  » liberté » et « égalité en droits » sont des droits de naissance ?

1.2.2. Si ces droits sont bien des droits de naissance, dois-je en conclure que :

– Les deux Déclarations postulent que ces droits ont pour cause la nature et qu’ils sont ainsi des droits naturels et, par là même, des droits inconditionnels ?

– Ou bien que les deux Déclarations ne postulent pas nécessairement que les droits ont pour cause la nature mais se bornent à prescrire que, là où elles font autorité, les sociétés se doivent reconnaître aux individus qui les composent le droit d’être « libres » et « égaux en droits » dès leur naissance et sans la moindre condition ?

2.1. Second constat concernant la réalité positive des situations évoquées par les Déclarations

Contrairement à ce qu’affirment les deux Déclarations, je ne vois ou ne lis nulle part que, dans la réalité positive des choses, les hommes naissent libres et égaux en droit.

Même dans les sociétés ayant aboli « les fers » que Rousseau dénonce:

– Les hommes naissent et grandissent sous l’autorité de leurs géniteurs ou de l’instance (familiale, clanique ou nationale) à laquelle leurs géniteurs se subordonnent ;

– L’homme qui naît, c’est-à-dire le nouveau-né, ne dispose pas des mêmes droits que l’adulte jusqu’à sa majorité

Puis-je qualifier l’assertion selon laquelle les hommes sont toujours nés et naissent plus que jamais « dépendants » et « inégaux » de « constat de fait » ?

2. 2. Qualification du second constat

Si mon observation a valeur de constat, suis-je en droit de conclure que :

1° Les assertions formulées aux articles premiers de deux Déclaration sont mensongères de sorte que notre droit national et international reposerait sur deux énormes erreurs ou mensonges ?

2° Les assertions énoncées aux articles premiers de deux Déclaration ne sont pas erronées ou mensongères mais seulement fictives (elles énonceraient un mensonge qu’elles présenteraient comme tel et dont les citoyens seraient ainsi avertis un peu comme au théâtre ou dans un roman) de sorte que notre droit reposeraient sur seulement deux fictions ?

3° Que nos deux assertions relèvent de l’erreur, du mensonge ou de la fiction, pensez-vous qu’il soit normal ou sain que notre droit positif national et international repose sur des assertions illusoires ?

4° Si oui, trouvez-vous cette situation normale parce que la vérité vraie n’existerait pas ; parce que la vérité existe mais pour nous ou parce qu’il importe peu que le fondement d’un droit soit faux ou fictif dès lors qu’il est accepté ou reconnu par la majorité et qu’il a ainsi pour source de légitimité effective la volonté majoritaire des acteurs ?

Par avance, merci à tous pour vos éventuelles remarques.

Jean-Pierre Airut

Notre ami J.P. Airut nous avait adressé un questionnaire sur les droits de l’homme. On trouvera ci-dessous et le questionnaire et les réponses d’André Senik qui y sont insérées (en italiques grasses).
D’autres réflexions, à la suite de ces réponses, sont souhaitables.

H&L

Bonjour à tous,

Je prépare un travail sur la crise conceptuelle des droits de l’homme et les moyens qui permettraient d’y remédier au moins sur le papier.

Puis-je tester les constats et hypothèses interprétatives sur lesquels s’appuie mon diagnostic auprès de ceux qui voudraient bien en prendre connaissance et me dire ce qu’ils en pensent ?

1. 1. Constat de fait concernant la « liberté et l’égalité en droits ».

– L’article 1er de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 (DDHC) affirme :  » Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » .

– L’article 1er de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 (DUDH) énonce lui-même : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits »

Suis-je en droit d’écrire :

– Que l’article de 1948 reprend à deux mots près (« tous » et « demeurent ») la formulation de 1789 ?

elle y ajoute « en dignité ». on peut y voir un effet de la Shoah. Le respect de la dignité de tout humain va plus loin que la reconnaissance de ses droits

– Que les deux formulations s’équivalent strictement dans la mesure où « être humain » est un parfait synonyme de « homme » et que « demeurent » se borne à expliciter un corollaire de l’énoncé « tous les hommes naissent » : si les hommes doivent leur « liberté » et leur « égalité en droits » à leurs naissances respectives et à elles seules, ces deux droits sont inaliénables, ce qui revient à dire qu’ils « demeurent ».

les humains doivent leur liberté, leur égalité en droits et leur dignité dès leur naissance à leur appartenance au genre humain

– Que les deux Déclarations font écho à Rousseau :  » L’homme est né libre , et partout il est dans les fers » ? Même si le passé composé que Rousseau utilise laisse à penser qu’il vise un âge révolu, il suffit à signifier, en effet, qu’il est anormal que l’homme ne soit pas libre là où il naît aujourd’hui.

De la phrase de Rousseau les deux Déclarations reprennent seulement « l’homme est né libre ». On entend par « l’homme » les individus en tant que tels.

Cette idée fait écho au verset de la Genèse 1 : « 27 Dieu créa lhomme à son image, à limage de Dieu il le créa, il les créa homme et femme

1. 2. Qualification du premier constat

1.2.1. Suis-je en droit de conclure que pour la DDHC comme pour la DUDH (et comme pour Rousseau s’agissant de la seule liberté),  » liberté » et « égalité en droits » sont des droits de naissance ?

absolument

1.2.2. Si ces droits sont bien des droits de naissance, dois-je en conclure que :

– Les deux Déclarations postulent que ces droits ont pour cause la nature et qu’ils sont ainsi des droits naturels et, par là même, des droits inconditionnels ?

Les Déclarations déclarent sans rien postuler en amont, ni Dieu ni la nature.

Ces droits sont déclarés inhérents à la nature de l’homme et par conséquent ils sont

sacrés, inaliénables et inconditionnels.

– Ou bien que les deux Déclarations ne postulent pas nécessairement que les droits ont pour cause la nature mais se bornent à prescrire que, là où elles font autorité, les sociétés se doivent reconnaître aux individus qui les composent le droit d’être « libres » et « égaux en droits » dès leur naissance et sans la moindre condition ?

Les deux Déclarations, qui sont historiquement et culturellement datées et relatives, sont universelles en droit. Cela signifie qu’elles sont universalistes dans leur portée.

À leurs yeux, il n’y a pas de relativisme culturel justifiant l’irrespect de ces droits et de cette dignité. Ni dans le passé, ni dans le présent.

2.1. Second constat concernant la réalité positive des situations évoquées par les Déclarations

Contrairement à ce qu’affirment les deux Déclarations, je ne vois ou ne lis nulle part que, dans la réalité positive des choses, les hommes naissent libres et égaux en droit.

Ces Déclarations ne sont pas des constats. Elles édictent des impératifs

Même dans les sociétés ayant aboli « les fers » que Rousseau dénonce:

Rousseau ne veut pas abolir les fers que sont les liens sociaux.  « Comment ce changement s’est-il fait ? Je lignore. Qu’est-ce qui peut le rendre légitime ? Je crois pouvoir résoudre cette question. » 

– Les hommes naissent et grandissent sous l’autorité de leurs géniteurs ou de l’instance (familiale, clanique ou nationale) à laquelle leurs géniteurs se subordonnent

ces faits ne suppriment pas les droits et la dignité des personnes : un enfant est une personne humaine de plein droit

– L’homme qui naît, c’est-à-dire le nouveau-né, ne dispose pas des mêmes droits que l’adulte jusqu’à sa majorité

Si !

Puis-je qualifier l’assertion selon laquelle les hommes sont toujours nés et naissent plus que jamais « dépendants » et « inégaux » de « constat de fait » ?

Non! C’est une confusion entre le droit inhérent à la personne et les faits, qui ne suspendant pas les droits.

2. 2. Qualification du second constat

Si mon observation a valeur de constat, suis-je en droit de conclure que :

1° Les assertions formulées aux articles premiers de deux Déclaration sont mensongères de sorte que notre droit national et international reposerait sur deux énormes erreurs ou mensonges ?

Absolument pas. Une Déclaration ne peut pas être mensongère puisqu’elle n’est pas un constat positif.

2° Les assertions énoncées aux articles premiers de deux Déclaration ne sont pas erronées ou mensongères mais seulement fictives (elles énonceraient un mensonge qu’elles présenteraient comme tel et dont les citoyens seraient ainsi avertis un peu comme au théâtre ou dans un roman) de sorte que notre droit reposeraient sur seulement deux fictions ?

Absolument pas. Elles sont la décision de considérer les humains comme libres et égaux en droits et en dignité.

3° Que nos deux assertions relèvent de l’erreur, du mensonge ou de la fiction, pensez-vous qu’il soit normal ou sain que notre droit positif national et international repose sur des assertions illusoires ?

Rien à voir avec des assertions. Le Droit repose sur des principes posés les hommes.

4° Si oui, trouvez-vous cette situation normale parce que la vérité vraie n’existerait pas ; parce que la vérité existe mais pour nous ou parce qu’il importe peu que le fondement d’un droit soit faux ou fictif dès lors qu’il est accepté ou reconnu par la majorité et qu’il a ainsi pour source de légitimité effective la volonté majoritaire des acteurs ?

Cette décision culturelle n’a rien à voir avec la vérité l’erreur ou le mensonge.

Par avance, merci à tous pour vos éventuelles remarques.

Jean-Pierre Airut

Après coup

Je me dis après avoir répondu doctement que les objections non pertinentes de J P Airut ont le mérite de nous faire mieux comprendre le noyau dur de notre socle civilisationnel, je veux dire celui du monde qui est dit  libre à juste titre parce que son principe absolument premier est la liberté des individus.
La Chine et la Russie (symbole Z) attaquent ce socle et nous devrons répondre sur ce terrain
L’extrême droite française (symbole Z) aussi prétend se définir par la défense de notre socle civilisationnel, ce qui nous oblige à répondre sur ce terrain. Notre civilisation française et occidentale ne se définit pas par le retour au catholicisme d’avant la laïcité et les droits de l’homme.
Merci donc à J. P AIrut de nous faire clarifier la signification et la portée des droits de l’homme

André Senik

1 Sep 2022


Mélenchon fasciné par les  Etats totalitaires

On trouvera ici l’ensemble des réponses faites par Pierre Rigoulot, interrogé la semaine dernière par l’hebdomadaire Valeurs actuelles sur la manière dont Jean-Luc Mélenchon traitait de la question de Taïwan et d’autres conflits internationaux.

Mélenchon a suscité la polémique il y a quelques jours suite à ses propos sur Taiwan et le partage de ces derniers sur le compte de l’ambassade de Chine en France qui s’en est félicité. La polémique est-elle justifiée ?

A mes yeux, elle est justifiée dans la mesure où Taïwan est une démocratie et la Chine un Etat totalitaire. Ce n’est pas une mince affaire mais un choix grave.

Mes sympathies  – et celles d’une grande majorité de mes concitoyens – vont spontanément aux  démocraties. Le choix est donc très simple au premier abord. Mais la situation juridique de Taïwan complique les choses : après tout, le Chine de Pékin, la Chine communiste a été reconnue par la France  en 1964 comme la seule Chine. Taïwan en fait donc partie si l’on s’en tient aux déclarations officielles. Mais personne n’ignore que Taïwan est de facto indépendante de Pékin et que son régime est à l’opposé de celui de la république dite « populaire » en place sur le continent. La montée en puissance de la Chine – sa mise en cause progressive du leadership américain dans le monde et de sa défense de l’indépendance taïwanaise en est une illustration claire – rendent toute déclaration sur ce fragile équilibre potentiellement explosive. D’autant que la France, en tant que démocratie alliée des Etats-unis, s’est employée elle aussi, à ne pas remettre cet équilibre en cause tout en faisant savoir où allaient ses sympathies politiques.

Comment comprendre les récentes positions internationales de Jean-Luc Mélenchon, notamment vis-à-vis de l’Ukraine, la Russie, de Taïwan et la Chine ? 

Mélenchon est avant tout un homme ambitieux. Il a réussi grosso modo à devenir un des personnages clés de la vie politique française. Avec ses déclarations sur Taïwan, il a voulu compléter ce succès personnel au plan national par un succès au plan international. Ce que les Chinois se sont empressés de lui apporter en le remerciant publiquement. Il y a sans doute d’autres raisons plus médiocres, en tout cas plus terre à terre, comme la volonté de s’affirmer comme le patron de la Nupes et pas seulement de la France Insoumise. C’est Fabien Roussel qui jusqu’ici était l’homme des Chinois. La déclaration récente sur Taïwan est aussi un pavé dans la mare du n° 1 du PCF : les Chinois sont invités à le soutenir, lui Mélenchon, le premier. Le comprendront-ils? C’est une autre affaire.

Quant à sa position sur l’Ukraine, elle peut, comme la précédente, être analysée à deux niveaux : un niveau international où suinte la haine de l’Amérique, la haine de l’OTAN et de la démocratie telle qu’elle fonctionne sous ce parapluie militaire, et un niveau d’ambition personnelle : il ne veut pas laisser à Marine Le Pen l’exclusivité des réserves envers la politique française de sanctions et de soutien militaire à l’Ukraine.

Venezuela, Cuba, ex-URSS, Chine, ses récentes tournées en Amérique du Sud… Comment expliquer l’étrange fascination de Jean-Luc Mélenchon pour des régimes autoritaires et des dictatures (majoritairement communistes)

Vous avez raison de parler d’étrange fascination. Après tout, un certain nombre d’étudiants et d’intellectuels de ma génération se sont enthousiasmés pour une Chine ou une Cuba imaginaires. Les bureaucrates étaient rejetés, l’enthousiasme des populations brisait le carcan marxiste, léniniste et stalinien ! C’était leur fantasme, mon fantasme aussi. Mélenchon, lui, approuve les mesures qui sont prises sans fard par le PC chinois tel qu’il est, tout puissant, et par la dictature poutinienne  ou post-castriste, telle qu’elle est. Tous ces systèmes politiques ont en commun d’être hostiles à la démocratie libérale, à ce  qu’il appelle le « système », cela suffit à Mélenchon! On a les alliés, les soutiens, les amis qu’on mérite! Mélenchon rêve de voir s’effondrer la démocratie libérale. Il cherche à en ridiculiser l’institution parlementaire, à déplacer le centre de gravité des décisions du parlement à la rue et soutient aussi à l’international tous nos ennemis. On ne peut lui reprocher d’être incohérent…

Comment qualifieriez-vous ces différents régimes ? De Cuba en passant par le Venezuela et la Russie ?

Je parlerais volontiers de régimes totalitaires, bien que les différences soient fortes d’un pays à l’autre et bien que des traits plutôt dictatoriaux que totalitaires soient perceptibles ici ou là. On n’est plus à l’époque de Staline ou de Mao. Mais les dictatures peuvent ensanglanter plus que les Etats totalitaires.  L’important, pour Mélenchon, c’est la haine partagée de tous ces Etats pour la démocratie libérale.

Plus largement, la FI poursuit-elle un idéal communiste ?

Indéniablement, mais au sens du Grand Partage, de la Grande Egalité, de la Justice sociale pour tous.  C’est comme cela que bien des militants communistes ont rêvé de  l’avenir radieux, celui d’après le Grand Soir. Les militants de la France Insoumise ne pensent pas au pouvoir sans rivage du Parti, de son dirigeant, ni à l’incapacité qu’a une société de se développer dans de telles conditions. Mélenchon leur vend du rêve et la légitimité de la haine contre les dirigeants élus du régime démocratique libéral qu’est le notre. Il faut leur rappeler ce qu’ont donné les révolutions, les partis uniques, les Chefs auréolés. Il n’est pas sûr que l’Ecole leur ait appris…

De quoi ses positions sont-elles le nom ? De quoi sont-elles symptomatiques ? 

J’ai commencé à vous répondre, je crois : de l’ignorance d’abord, mais aussi des frustrations. Dans le type de société où nous vivons, on veut toujours plus et encore plus. Et comme on a aucune intention de se remettre en cause, on s’en prend aux dirigeants, jugés systématiquement méprisants, vivant dans un autre monde que le vrai. Plus grave encore : on est sans doute à un tournant civilisationnel avec des croyances collectives (religions, patriotisme) affaiblies, des données techniques encore mal maitrisées (« réseaux sociaux »), des conditions climatiques nouvelles. Ces problèmes gigantesques sont encore loin d’être réglés…Ce monde ci est-il insatisfaisant? On imagine alors que l’herbe est plus verte ailleurs.

Pierre Rigoulot

(Photo: The Left, https://www.flickr.com/photos/theleft_eu/48013274416)

1 Sep 2022


L’ECLAIREUR, de Sergueï Jirnov avec Jean-Luc Riva – Nimrod/Movie Planet 2022, 527 p. 23€

Comme beaucoup d’entre nous je suppose, j’ai été très intriguée par la participation aux émissions consacrées à l’Ukraine sur LCI d’un journaliste présenté comme ex-membre du KGB, Sergueï Jirnov. Bien qu’il soit connu du monde des medias depuis plusieurs années, je n’avais jamais entendu parler jusqu’alors de cet homme, très calme, un peu rigide, et parlant le français à la perfection. C’est pourquoi je me suis penchée avec une grande curiosité sur sa biographie, intitulée L’Eclaireur.

Dans ces mémoires, on suit toute sa vie en Union soviétique, de la petite enfance (il est né en 1961) sous le règne de Khrouchtchev jusqu’à sa fuite en Occident en 2001 pour échapper aux menaces que fait peser Poutine sur tout opposant à sa politique. Jirnov, en tant qu’ex-espion au service du KGB, est particulièrement visé, et il pense avoir survécu à une tentative d’empoisonnement.

L’auteur raconte tout d’abord son enfance, à l’époque où beaucoup de familles étaient logées dans des appartements communautaires. Une chambre pour toute la famille – père, mère, grand-mère et les deux enfants !- et le reste commun à plusieurs familles : cuisine, toilettes et salle de bain. Mais au bout de quelques années durant lesquelles ses parents ont dû le mettre en pension, ce qui l’a fait beaucoup souffrir, ces derniers, des ingénieurs, obtiennent un appartement en banlieue à Zelenograd, un quartier pour cadres à 25 km de Moscou. Il y mène avec sa famille une vie relativement privilégiée, et bénéficie de très bonnes écoles.

Sa scolarité est très brillante. Surtout, il a l’oreille musicale, ce qui lui permet d’apprendre les langues étrangères avec une grande facilité et de les parler quasiment sans accent. Il a une passion toute particulière pour le français. C’est cette aptitude qui l’a fait repérer par le KGB, en particulier durant les « Olympiades des langues étrangères » d’où il est sorti premier.

En Union soviétique, être brillant voulait dire être remarqué par le KGB et y faire carrière. Ce fut son cas. Il est convoqué et, ravi, passe aisément tous les examens demandés. Il est intégré alors au MGIMO, institut d’Etat des relations internationales, sorte d’ENA soviétique. Lui-même est surpris de ce succès car bien qu’il soit un travailleur infatigable, le piston est nécessaire pour entrer dans cette école très prisée. Mais sa tante vient de se remarier avec un membre du KGB et il pense que celui-ci est intervenu en sa faveur. En tout cas, il fait sa scolarité d’étudiant dans cet institut d’élite, dans lequel l’enseignement est centré sur la connaissance du reste du monde, mais s’accompagne aussi d’exercices physiques nombreux. Il n’a aucune difficulté, étant très sportif.

Puis, adulte, il prépare son entrée au KGB. Il existe plusieurs niveaux statutaires pour les membres du KGB, et lui vise celui d’ « illégal », le plus couru et le plus difficile à obtenir  car il permet de devenir espion et donc de voyager par le monde. C’est son grand rêve car, comme tous les jeunes, il a suivi à la télévision un feuilleton, Dix sept moments du printemps, dont le héros, l’Eclaireur – d’où le nom de son ouvrage – était un espion. Tous les garçons à cette époque en rêvaient, y compris Vladimir Poutine qu’il rencontrait de temps en temps durant les activités du KGB et qu’il n’appréciait guère. Mais Poutine ne sera pas admis chez les « illégaux » !

Jirnov est alors un bon communiste, comme ses parents. Sa mère est membre du Parti et secrétaire de cellule. Elle a été décorée en 1970 de la médaille du Centième anniversaire de Lénine. Quant à Sergueï, il est passé par toutes les étapes nécessaires durant sa jeunesse : petit octobriste, puis pionnier, puis komsomol, il n’a aucun problème avec le régime. Certes, en tant qu’étudiant, il a droit à toutes les lectures interdites aux Soviétiques car les membres du KGB doivent connaître leurs ennemis ; c’est ainsi qu’il lira Soljenitsyne bien avant la chute de l’URSS.

Mais il ne devient pas du tout un opposant pour autant. Ainsi, lorsqu’en 1986 le KGB lui demandera d’abandonner sa petite amie, pourtant irréprochable au point de vue politique, il acceptera ce sacrifice, dont il pense maintenant qu’il avait pour but justement de tester sa fidélité au KGB.

Apprenti espion, lui sont surtout confiées des missions de traduction auprès des étrangers de passage, qu’il est chargé de surveiller. C’est ainsi que par exemple, en 1980, aux Jeux Olympiques de Moscou, on lui confie l’accueil des délégations étrangères. Mais, déception, du fait de la guerre en Afghanistan, de nombreux pays boycottent les JO et sa mission est supprimée.

A vrai dire, quand il décrit les missions dont il a été chargé durant sa carrière d’espion, elles semblent bien anodines et on voit mal l’intérêt pour l’Union soviétique d’entretenir un tel corps de spécialistes  pour de tels objectifs. Mais peut-être ne nous dit-il pas tout.

En tout cas, c’est en 1984 qu’il devient officiellement membre du KGB mais, afin d’acquérir le statut d’« illégal », il doit encore suivre trois ans d’études à l’Institut Andropov, surnommé l’Institut de la Forêt. C’est là qu’il apprend à être un espion de haut vol : exercices militaires, apprentissage de langues étrangères, techniques de chiffrage, d’écoutes, rencontres avec des espions célèbres (tel Philby, un des cinq de Cambridge) etc…

Après ces études, il est nommé au centre des officiers des renseignements extérieurs du KGB, à Yassénévo, à côté de Moscou, où il s’ennuie, bien loin de ses rêves de grands voyages dans le monde et en particulier en France.

Mais l’horloge de l’histoire tourne. Après les décès successifs de Brejnev, Andropov et Tchernenko (Le Canard Enchaîné parlait de régime « marxiste-séniliste » !), Gorbatchev, au pouvoir depuis 1985, tente de libéraliser l’économie. Notre espion, avec l’accord du KGB, se lance alors dans une carrière de consultant pour le commerce international.

La chute du Mur coïncide pour Jirnov avec son premier voyage en France, où il est envoyé pour une mission d’espionnage. Puis la période Eltsine, où le chaos économique s’installe, renforce le besoin des sociétés occidentales d’avoir affaire à quelqu’un qui connaît les rouages du système, ce qui lui permet de développer son activité de consultant.

Mais la compétition entre les démocrates-gorbatcheviens et les conservateurs – soutenus par le KGB-  s’accentue en Russie sur fonds d’un terrible chaos économique. Jirnov est alors envoyé en France pour prendre contact avec des relais bien placés. C’est à cette occasion qu’il visite l’ENA et  qu’on lui propose d’y présenter  sa candidature. Il passe devant la commission d’admission, est accepté. C’est bien la première fois qu’un espion soviétique infiltrera cette école !

En attendant la rentrée de 1991, il revient à Yassénévo et apprend qu’il est enfin accepté comme « illégal ». Paradoxe : son rêve se réalise au moment même où le régime s’effondre. Pendant quelque temps, il alternera entre la France et la Russie, et profitera d’un passage en France pour se faire baptiser – moins par conviction que pour justifier sa présence ! – dans une église orthodoxe du Vercors, la région qu’il a choisie comme base.

 En Russie, la crise politique bat son plein. Eltsine, qui l’a emporté dans sa compétition avec Gorbatchev, interdit le PCUS. Pour Jirnov, c’est un traumatisme : « Je me retrouve brutalement orphelin d’un parti qui a rythmé ma jeunesse et ma vie de citoyen soviétique. Sans compter que ma mission d’espionnage en France est censée aider la lutte idéologique du PCUS dans l’arène internationale », confie-t-il.

En octobre, le KGB est dissous et remplacé par deux entités : le MSB (service inter-républicain de sécurité) et le TsSR (Service central du renseignement). Le 25 décembre, Gorbatchev met fin à ses fonctions de président de l’URSS. Jirnov démissionne et rentre à Moscou, son diplôme de l’ENA en poche.

Il survit en participant à des émissions linguistiques à la télé, pendant que la crise continue de plus belle en Russie : dissolution du Parlement par Eltsine, résistance des parlementaires réfugiés au siège du Gouvernement, barricades dans les rues, attaque armée du Parlement…

Jirnov est de plus en plus inquiet sur son sort, en tant qu’ancien membre du KGB. Il est arrêté, mis en prison, accusé d’avoir divulgué des secrets d’Etat, puis relâché. Mais dans son blog, il accuse en termes plus ou moins déguisés le FSB et Poutine, qui accède au pouvoir en tant que Premier ministre en 1999, d’avoir organisé les attentats (294 morts) faussement attribués aux Tchétchènes. Le site Internet qu’il anime devient de plus en plus critique vis-à-vis du nouveau régime et lui se sent de plus en plus menacé.

« Avec Poutine, écrit-il, les tchékistes du KGB sont de retour au pouvoir suprême… La courte parenthèse démocratique est désormais refermée ».

Il est choqué par la corruption qui se développe dans la Russie du nouveau Président, indigné par la technique des assassinats utilisée pour se débarrasser des opposants politiques et des oligarques. L’abandon par Poutine des marins du sous-marin Le Koursk au fond des mers confirme à ses yeux la bassesse de celui-ci.

En janvier 2001, il tombe malade, et les symptômes le convainquent qu’il a été victime d’un empoisonnement, comme d’autres avant et après lui. Guéri, il décide de s’exiler en France. Malgré les obstacles mis par le FSB, il réussit à quitter le pays, qu’il ne reverra plus.

Le lecteur est un peu frustré de ce que Jirnov n’analyse pas de façon un peu plus personnelle les étapes de son cheminement politique. On aimerait savoir comment il est passé de la position d’espion au service du KGB à celle d’opposant. Or, il ne s’en explique pas. Comme la plupart, sans doute, des Soviétiques, il ne critiquait pas le régime avant que celui-ci ne s’effondre.

C’est la victoire de Poutine qui a placé Jirnov dans l’opposition. Il conteste le nouveau pouvoir par le biais de ses publications sur Internet, « de plus en plus ouvertement dénonciatrices des changements antidémocratiques pratiqués par Poutine et ses anciens collègues du KGB ».

Désormais, il vit en France et c’est de là maintenant qu’il analyse la Russie actuelle, aidant les journalistes français à décrypter la stratégie politique de Poutine, en particulier la façon dont le contrôle des médias lui permet d’influencer l’opinion publique russe mais aussi de participer en sous-main à la vie politique en Occident.

Depuis que la Russie a envahi l’Ukraine, il est plus encore présent dans les medias français, où ses interventions pertinentes aident à comprendre l’attitude russe, mais peut-être aussi lui permettent sans doute, par la notoriété qu’elles lui apportent, d’échapper à la vengeance du FSB et de Poutine.

Florence Grandsenne

1 Sep 2022


Patrice Renaut-Sablonière vient de s’éteindre. Il avait eu un grave problème cérébral et son état avait progressivement empiré.

Nous avons eu du mal à intégrer cette affreuse nouvelle tant il était si actif et souriant.

Patrice avait été l’un des animateurs de la Société  Internationale pour les droits de l’homme et apportait avec fidélité son soutien aux initiatives, réunions et colloques de l’Institut d’histoire sociale. Ces deux vies associatives lui paraissaient avec raison compatibles. La défense des droits de l’homme qu’il prônait supposait en effet une analyse préalable des régimes politiques concernés et il ne confondait pas comme d’autres, ayant pignon sur rue, les malheurs d’un objecteur de conscience suisse et ceux d’un membre de Mémorial traqué par la police de Poutine.

Patrice ouvrait avec générosité sa porte et nos rencontres avaient, tout particulièrement grâce à lui, une allure amicale et presque fraternelle. Quand la discussion tournait à l’aigre, il cherchait à apaiser les passions et poussaient à reprendre autrement le débat.

C’était aussi un homme discret, voire secret. Il voyageait beaucoup, jusqu’à ces dernières années, en Afrique…

Nos condoléances vont évidemment en premier lieu à sa femme et à ses enfants

H&L

13 Août 2022


Deux mauvais procès en phobie

Qu’il s’agisse de la dénonciation de l’islamophobie ou de l’homophobie, il doit être clair que l’usage abusif du suffixe « phobie  » risque de servir à interdire toute critique à l’égard des idées et des revendications d’une « minorité » religieuse ou sexuelle

On ne doit pas cadenasser la liberté d’expression en la limitant à ce qui n’est ressenti comme une offense par aucun public. 

Cette liberté d’expression est justement limitée à ce qui n’incite pas au mépris ou à la violence contre une catégorie de personnes indépendamment de leurs actes.

En ce qui concerne les croyances religieuses, leur critique n’est pas en soi une incitation à la haine contre les personnes.

Le meilleur exemple en est la différence entre l’antijudaïsme religieux – qui ne s’en prend qu’à la religion juive- et l’hostilité aux Juifs, qu’ils soient croyants ou non.

Ce point mérité d’être rappelé. Il faut qu’Olivier Faure ait perdu son bon sens pour rendre hommage  » Aux 12 884 français de confession juive arrêtées les 16 et 17 juillet 1942 pendant la Rafle du Vél d’Hiv’, à ceux qui ne sont jamais revenus, à tous ceux qui ont survécu. Notre devoir est de ne jamais oublier et de lutter sans relâche contre l’antisémitisme. »

Ces Juifs n’ont pas été arrêtés, déportés et exterminés parce qu’ils étaient « de confession juive », mais parce qu’ils étaient juifs.

Ils ne furent pas victimes de l’antijudaisme religieux mais de l’antisémitisme ethnique.

Les Juifs (dont je fais partie) auraient été très satisfaits si l’anti-judaïsme religieux s’était cantonné à la critique de la religion juive, sans s’en prendre aux Juifs en tant que personnes.

Les non Juifs (et les Juifs eux-mêmes) peuvent bien critiquer la Torah et caricaturer Moïse tant qu’il leur plait, les Juifs, croyants ou non croyants, ne les accuseront pas d’antisémitisme pour si peu.

Accuser d’antisémitisme les auteurs de ces critiques et de ces caricatures antireligieuses serait leur faire un mauvais procès. Et même un procès qui relèverait de la diffamation.

Voici d’ailleurs comment l’antijudaïsme religieux est défini dans Wikipédia, qui fait désormais office de référence.

« L’antijudaïsme est l’hostilité à l’égard de la religion juive. Ce terme peut être employé à propos de l’attitude du christianisme envers le judaïsme, attitude longtemps marquée par la théologie de la substitution, elle-même issue de plusieurs courants, dont le marcionisme et la doctrine augustinienne du « peuple témoin ».

Au sens strict, l’antijudaïsme ne doit pas être confondu avec l’antisémitisme, bien que tous deux puissent s’influencer mutuellement. L’antisémitisme désigne une attitude hostile vis-à-vis des Juifs en tant que peuple au-delà d’une stricte dimension religieuse. Toutefois, au cours de l’histoire, ces deux notions se sont confondues, ainsi que l’a démontré, par exemple, Jules Isaac dans son ouvrage Jésus et Israël. »

La liberté d’expression serait bafouée dans son principe si la société, et les juges, acceptaient la confusion entre la critique des croyances et la discrimination envers les personnes.

Le fait que cette critique puisse être « ressentie » comme incitation au mépris ou à la haine par les personnes qui s’identifient peu ou prou à un courant religieux ne suffit pas à faire de cette libre critique une menace envers les personnes et donc un délit.

La même distinction s’impose à l’égard des propos relatifs à l’homosexualité et à l’homophobie..

Tout propos qui incite objectivement au mépris et à l’hostilité envers les personnes en raison de leur homosexualité est un délit qui doit être condamné, car l’orientation sexuelle relève à l’évidence et sans limites des droits de l’homme.

Pour autant, ce droit inconditionnel n’entraine pas l’obligation morale et politique d’approuver inconditionnellement et sans examen toutes les demandes adressées à la société par certains militants homosexuels, sous peine d’être taxé d’homophobie, comme l’est actuellement la ministre Caroline Cayeux.

Quel que soit le ressenti de certains anti-homophobes, dont le combat est légitime, les propos qu’elle a tenus au début du débat sur le mariage pour tous n’étaient pas homophobes.

Comme n’importe qui, elle avait a le droit de considérer et même de dire que l’homosexualité est contre nature, à condition de n’en tirer aucune conséquence discriminative à l’égard des homosexuels. De toute façon, la remarque  » c’est contre nature » n’a aucune valeur médicale, morale ou juridique, car la nature, ou plutôt la représentation qu’on se fait de la nature, n’est pas la norme de notre civilisation.

Comme n’importe qui, elle avait a le droit de considérer et de dire qu’un enfant élevé exclusivement par des parents du même sexe est privé délibérément de l’apport spécifique de l’autre sexe. Car le droit des personnes homosexuelles n’est inconditionnel que tant qu’il ne s’agit que d’elles. En revanche, les interrogations concernant l’intérêt de l’enfant élevé par un couple homosexuel sont peut-être sans fondement, mais elles ne sont pas une manifestation d’homophobie.

Il est donc diffamatoire d’accuser madame Cayeux d’avoir tenu des propos homophobes.

André Senik

25 Juil 2022