De Mao en Mélenchon: feu sur le quartier général!

(tribune publiée mercredi 21 octobre 2026 sur  le site en ligne du Figaro)

On hésite à asséner une analyse sûre d’elle-même tant sont nouvelles les images qui nous parviennent. On n’avait pas vu de prof à terre frappé par des jeunes, lycéens ou étudiants, depuis 60 ans. C’était en Chine pendant la révolution culturelle.

Les agresseurs de 1967 pensaient leur violence légitime : les « réactionnaires » qu’il frappaient défendaient un monde passé et dépassé, celui des opposants à la Cause du peuple. Voilà qui justifiait quelques coups de pieds dans les têtes et dans la figure, non ?

Les agresseurs de 2026 ne se justifient pas tout à fait de la même façon. Ils se plaignent surtout des souffrances (le mot est souvent utilisé), oui : des souffrances qu’on leur inflige. Travailler dans une salle de classe chaude l’été et froide l’hiver, l’inhumanité de l’injonction est patente.

Il s’agit au fond pour ces jeunes de se défendre contre une entreprise cruelle : les faire travailler 8h par jour ! Les priver de vie sociale ! Les obliger à passer par un « Parcoursup » qui donne la priorité à ceux qui ont un bon dossier, n’est-ce pas sélectif, insupportable, voire fascisant ?

Voilà qui justifie une fois de plus – parce qu’elles sont donc défensives – des réactions violentes. Mélenchon, comme jadis Mao Tsé toung, appelle en conséquence « les jeunes » à briser ce vieux monde qui s’acharne contre eux, affirmant que pour construire, il faut d’abord détruire. D’abord l’incendie d’un lycée puis la construction d’un nouveau ? L’incendie d’une mairie puis l’ouverture d’une nouvelle ?

Si l’on comprend bien, à construire sans violence ni incendie préalables, on marche sur la tête : le monde nouveau nait des affrontements, c’est bien connu depuis Héraclite, comme Mélenchon le rappelait lui-même à Clermont samedi dernier.

Et ses lieutenants le savent aussi qui soulignent que la violence est légitime (celle qui accouche de l’Histoire sans doute avec cette précision fine que si l’on peut atteindre son but sans violence, c’est encore mieux : classes dominantes, rendez-vous !).                         

Reprenons le fil des événements. Au départ, un lycée manque d’enseignants et manifeste. Il doit toucher un point sensible car d’autres établissements se joignent à lui d’une manière qui met assez vite en cause le « narratif », comme on dit aujourd’hui, proposé par les acteurs du mouvement, narratif qui distingue de braves lycéens « exigeant » de meilleures conditions d’études et de très méchants éléments venus d’ailleurs, qui cassent pour casser. Les blocages d’établissements scolaires avec des poubelles parfois enflammées n’ont-ils vraiment rien à voir avec des lycéens ? Ni les profs frappés, ni les proviseurs agressés ? Et faut-il toujours imaginer des « majeurs » venus d’ailleurs alors qu’on a tous vu ce gamin de moins de 15 ans mettant le feu à un aérosol pour brûler le visage d’une femme qui appelait au calme ?

La frontière est très poreuse en fait entre les différentes catégories qu’on croit relever pour se rassurer : agneaux lycéens en quête de bonnes conditions de travail / éléments brutaux qui-n’ont-rien-à-voir-avec-les-manifestants-pacifiques / policiers violents.

D’autres catégories sont d’ailleurs apparues ensuite : les syndicalistes et les parents, manifestants calmes et modérés,  puis les « casseurs » déjà évoqués mais qui, depuis les émeutes du 17 octobre, se divisent en « black blocs », ou « ultra-gauches » qui cherchent à affaiblir l’odieux régime capitaliste que nous subissons tous en détruisant quelques parcelles de son fonctionnement (agences bancaires, mobiliers urbains, véhicules de sapeurs-pompiers, etc.), eux-mêmes devant être distingués des « pilleurs d’opportunité », parfois appelés « racailles », comme on le dit des bandes violentes des « cités » au sein desquelles on trouve nombre de jeunes issus de l’immigration. Les médias hésitent à les reconnaître de peur d’être jugés « racistes ». Cela n’a pourtant rien de raciste de faire ce constat : les pillages auxquels se livrent ces jeunes signent avant tout l’échec de leur éducation et de leur intégration, échec dont ils ne sont pas les seuls responsables. 

Retour à l’Ecole donc et à une question difficile car pas plus qu’elle n’est faite pour lutter contre les inégalités sociales, l’Ecole n’est faite seulement pour que soient mieux socialisée les gamins « difficiles », qu’ils soient ou non immigrés, enfants d’immigrés ou de familles en difficulté.

Pourtant, les valeurs qui y sont défendues – laïcité, liberté individuelle, respect du savoir – contribuent à cette intégration ou devraient y contribuer. Et ce n’est pas seulement, comme on aime le rappeler à la CGT ou à la FSU, une question de moyens mais avant tout une question de promotion de valeurs et de principes – Etat de droit et démocratie, des termes qu’on a peu entendus depuis le début du mouvement et ses blocages de lycées.

Le modèle des blocages, ici encore, c’est celui de la lutte, de la lutte d’une classe contre une autre et l’adhésion à un modèle anti-démocratique dans lequel se complaisent les apprentis petits chefs de bande qui signent leur infantilisme en brûlant des poubelles. Les gamins aiment jouer avec le feu. Les gamins aiment « foutre la merde » (même s’ils se plaignent de manquer de papier-toilette !) C’est d’ailleurs pourquoi Charles Fourier, un socialiste du XIXe siècle affectait dans son utopie les enfants à la gestion municipale des ordures…

Verrons-nous, à mesure que seront mis à jour les ressorts du mouvement que nous vivons, d’autres catégories apparaître ? Derrière les casseurs et les pilleurs, apprendrons-nous par exemple que des militants islamistes désireux d’en découdre avec la France des incroyants ont poussé aux dégradations ? La question mérite d’être prise au sérieux même si ce n’est pas la seule à prendre en considération. Ni la plus importante : la manière dont l’état des finances publiques est glissé discrètement sous le tapis me semble au cœur du problème et donne au vieux slogan de 1968 « Soyons réalistes, demandons l’impossible », une actualité disons-le, franchement tragique. A gauche en effet, et ailleurs, on se gargarise du délabrement de la France auquel ont conduit 10 ans de macronisme, délabrement que subissent les manifestants sages et dont profitent les pilleurs et les casseurs. Et n’allez surtout pas objecter que le dénuement de l’Etat est le fruit direct du refus par la gauche, social-démocrate ou extrême, comme de la droite extrême, de réformer le système des retraites ! L’argument mérite pourtant d’être avancé et interroge la lucidité de toute l’opposition au Président de la République – à moins bien sûr que certains des composants de ladite opposition souhaitent l’effondrement du système et de son quartier général. Tout comme l’ultra-gauche, pourtant publiquement honnie.

Pierre Rigoulot, le 20 octobre 2026

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20 Oct 2026


Conférence-débat : « Surveiller et punir en Chine »

Conférence surveiller et punier en Chine - Mardi 22 septembre
Jean-Philippe Béja - Surveiller et punir en Chine

Nous ouvrons notre cycle de conférences-débats 2026-2027 en accueillant Jean-Philippe Béja, mardi 22 septembre à 18h au Café du Pont-Neuf (14 quai du Louvre Paris 1er).

Sinologue et politologue, Jean-Philippe Béja vient de publier Surveiller et Punir en Chine aux éditions La Découverte.

Le sujet est important : la Chine se prétend un modèle social et politique pour le monde entier, un modèle économique aussi. L’ouvrage de Béja rappelle que son système concentrationnaire se porte cependant toujours bien et que ses efforts pour contrôler l’ensemble de sa population se poursuivent et se perfectionnent.

Histoire & Liberté, le 11 septembre 2026

11 Sep 2026


Les lectures de Xi Jinping

La méfiance du monde occidental à l’égard de la Chine est associée à l’extraordinaire développement économique et militaire de la Chine, en passe, et avec une rapidité stupéfiante, de rattraper, et même de dépasser dans certains domaines les Etats-Unis.

Cette perception inquiète de la Chine ouvre une conjoncture particulièrement dangereuse sur le plan géopolitique selon Graham Allison, professeur émérite à Harvard et conseiller de plusieurs présidents américains, qui la désigne sous le nom de « piège de Thucydide », ainsi que l’a rappelé le n°1 chinois Xi Jinping lors de la récente visite de Donald Trump en Chine1.

Le développement très rapide de la puissance chinoise et les sentiments d’inquiétude qu’il suscite sont les deux mâchoires, de ce redoutable « piège » qui associe d’une part des données objectives facilement mesurables en termes de PIB, de production d’acier ou d’ordinateurs, et d’autre part des réactions affectives. Ce piège fonctionnait déjà il y a 1500 ans puisqu’il se referma sur Sparte et Athènes. Sparte, puissance dominante, finit par déclencher la guerre lorsqu’elle elle se sentit trop menacée par Athènes, puissance montante. Telle fut l’origine de la guerre du Péloponnèse.

Allison revient souvent sur cette guerre fameuse de l’Antiquité. Mais il examine aussi bien d’autres cas – seize exactement – de fonctionnement et parfois de dysfonctionnement du « piège ». Tout au long de l’histoire, des puissances montantes provoquant l’inquiétude des puissances dominantes de l’époque, la guerre s’est profilée à l’horizon. Et a même souvent éclaté : sur les 16 cas examinés, 12 se sont terminés par une guerre.

Aux yeux d’Allison, il n’est pas nécessaire d’entrer dans l’analyse du régime politique chinois. C’est son développement global qui importe et le type d’impact qu’il peut avoir sur l’opinion publique et les « décideurs » des Etats-Unis. Une sorte d’effet mécanique se produit, comme si, au-delà d’un certain seuil d’angoisse – et de rationalisations de cette angoisse sous la forme de préjugés hostiles, de critiques, de menaces – la guerre se déclenchait.

Le facteur déterminant du surgissement du « piège de Thucydide », c’est la modification du rapport de puissance entre deux pays concurrents, quelle que soit leur nature politique. Dans l’exemple que Thucydide commente, l’Etat dominant qui craint pour sa domination, c’est Sparte, une machine guerrière de premier ordre qu’affole la montée en puissance de la démocratique Athènes, protectrice des arts et des lettres. Sans doute, sa démocratie est élitiste, mais elle est bien réelle alors que l’Etat qui se sent menacé, c’est Sparte la militariste. C’est ce sentiment de menace qui explique que Sparte ait opté pour la guerre, une guerre poussée par l’intérêt national, la peur et le sens de l’honneur amenés à leur paroxysme.

Peut-on procéder à une analyse du même type des rapports entre la Chine et les Etats-Unis ?

Ceux-ci doivent tenir compte du fait que la Chine dirigée par Xi Jinping veut, fondamentalement, retrouver sa grandeur passée, un rêve de prospérité et de puissance. Pour y parvenir, le président chinois veut revitaliser le PCC, restaurer le nationalisme, maintenir une croissance rapide, réorganiser l’armée. Cette montée en puissance programmée concerne tous les domaines en même temps.  Le projet fameux des nouvelles routes de la soie est à la fois d’ordre économique et géopolitique, civil et militaire

Mais le choc majeur, l’opposition la plus flagrante, le terrain le plus propice à des incompréhensions, des désaccords, et donc des affrontements entre la Chine et les Etats-Unis, est d’ordre culturel. A l’individualisme américain, à son attachement à la liberté et à l’égalité de droits s’oppose l’ethos confucéen valorisant l’autorité, la hiérarchie, la subordination des droits et des intérêts individuels.

Aux références propres à la Chine, les Américains opposent une référence universelle. Ils ne défendent pas leurs valeurs, disent-ils, mais des valeurs universelles.

Le danger engendré par de telles différences est bien réel : ce qui est en cause, c’est la légitimité du pouvoir adverse.

Certes, « la guerre entre les Etats-Unis et la Chine n’est pas inévitable », dit Allison. Elle est seulement possible. Mais un événement fortuit, inoffensif dans un contexte autre que la tension sous-jacente induite par l’essor incontrôlable de la Chine, peut déclencher un conflit à grande échelle.

Que faire ? Le problème est incontournable : « il n’y a pas de solution à la résurgence spectaculaire d’une civilisation vieille de 5000 ans forte d’une population d’un milliard quatre cent millions individus, dont le développement économique est sans commune mesure avec celui des Etats-Unis ».

Cette progression de la Chine, fait en tout cas, « qu’il devient de plus en plus difficile d’assurer la pérennité d’un monde dirigé par les Etats-Unis ».

Pierre Rigoulot, le 27 mai 2026

  1. Graham Allison : Vers la guerre, L’Amérique et la Chine dans le piège de Thucydide ? Odile Jacob éd., Paris 2019, 29,90 euros. Un compte-rendu en fut donné en 2020 dans l’excellente revue en ligne Telos. ↩︎

27 Mai 2026


Surveiller et punir en Chine – Jean-Philippe Béja (La découverte 2026. 320 pages. 23 euros)

Comparées à celles que nous avons sur les camps soviétiques, les données sur le laogai chinois (l’équivalent du goulag soviétique) manquent. Les témoignages sont rares et il fallait jusqu’ici se contenter du remarquable Prisonnier de Mao, de Jean Pasqualini, publié par Gallimard en 1975, du livre de Harry Wu, Laogai, le goulag chinois, aux éditions Dagorno, qui date de 1997, et de l’étude de Jean-Luc Domenach, décédé il y a quelques mois : Chine : L’archipel oublié (Fayard, 1992). Le titre renvoyait clairement au peu d’état qu’on en faisait…

Dans un livre tout récent, Surveiller et punir en Chine, Jean-Philippe Béja apporte des précisions importantes, notamment sur l’origine du système concentrationnaire chinois (à vrai dire dès que les communistes chinois imposent une forme étatique à la portion de la population qu’ils contrôlent), sur son importance dans le cadre de la répression frappant les adversaires ou supposés tels du régime, sur son actualité enfin, grâce aux bons soins de Xi Jinping.

Béja indique les formes voisines du laogai auxquelles on peut être confronté : le lao giao, l’éducation par le travail et le juiyé (l’affectation professionnelle obligatoire), mais aussi les autres formes de punitions ou de contrôle auxquelles la population chinoise est soumise. La panoplie du PCC est bien fournie, depuis le « contrôle social » jusqu’aux exécutions en passant par le contrôle des déplacements de la population via le hukou, passeport intérieur et permis de résidence à la fois, faisant notamment de 200 millions de citoyens venus des campagnes pour travailler en ville, des « immigrés de l’intérieur » sans papiers : les mingongs.

L’ouvrage, clair et pédagogique, suit les différents soubresauts de la période maoïste : la campagne contre les « droitiers » après la période des « Cent fleurs », le « Grand bond en avant » puis la « révolution culturelle », mettant ainsi en évidence le recours aux « masses » ou plutôt le détour récurrent de Mao par les « masses » pour éliminer ses adversaires politiques au sein du Parti.

Le bilan est accablant pour Mao comme pour le système communiste. Mais les critiques, les réserves, les protestations de la population chinoise montrent que la société civile n’est pas morte. L’occupation de la place Tienanmen, les manifestations en faveur des dirigeants les moins brutaux, les conflits en jeux du chat et de la souris avec la censure d’internet, le succès puis la longue résistance du mouvement falungong (une sorte de gymnastique mystique), les oppositions ouvertes au pouvoir lors de la crise du covid, les luttes menées par les Tibétains et les Ouigours montrent que le PCC ne peut imposer tout à fait son ordre totalitaire et que la population chinoise, dans sa diversité, est loin d’être soumise.

Pierre Rigoulot, le 17 mai 2026

17 Mai 2026


JUNG CHANG – LES CYGNES SAUVAGES, Les mémoires d’une famille chinoise de l’Empire Céleste à Tienanmen (Plon 1992. Pocket : 2024. 640 pages. 10,30 euros)

Jung Chang, qui a passé une partie de sa vie en Chine, est un auteur célèbre en particulier pour avoir écrit, avec son mari Jon Halliday, une biographie de Mao Zedong qui fait autorité1.

Les Cygnes sauvages, qui raconte l’histoire de sa famille, n’est pas une publication récente mais sa réédition en livre de poche l’année dernière donne l’occasion de lire ou relire cette œuvre captivante. Elle y décrit les vies de sa grand-mère, de sa mère et d’elle-même, lesquelles reflètent la situation à la fois banale et particulière de trois générations de femmes chinoises tout au long du XX ème siècle.

Sa grand-mère, Yu Fang, était née en 1909, soit deux ans avant la destitution du dernier empereur et l’établissement d’une république dirigée par Sun Yat-sen. Mais en réalité le pays s’était disloqué en une mosaïque de fiefs dirigés par des seigneurs en compétition permanente. La visite en Mandchourie du général Xue, un de ces potentats, décida du sort de la jeune Yu Fang. Car elle était ravissante et, qui plus est, avait les pieds bandés, ce qui était un atout supplémentaire. Remarquée par le général, elle devint à 15 ans, non pas comme elle l’espérait, son épouse, mais une de ses nombreuses concubines. Elle eut une fille, que l’épouse légitime voulut récupérer. Yu Fang réussit à s’enfuir avec sa fille et finalement épousa un médecin âgé avec lequel elle fut très heureuse.

Mais l’histoire de sa vie montre à quel point la population dans cette Chine ancienne était corsetée par tout un système de traditions extrêmement contraignantes, auxquelles il était quasiment impossible d’échapper . Les femmes en étaient les principales victimes. Le bandage des pieds qui en faisait des impotentes, le mariage arrangé par les parents pour leurs propres intérêts, la soumission totale ensuite au chef de famille, le système extrêmement développé des concubines (tout homme un peu riche ou un peu puissant devait en avoir), et leur vie quasiment de domestiques dans une maison dominée par l’épouse et les enfants légitimes.

Tout changea pour la génération suivante. La famille avait survécu à l’occupation japonaise et à la guerre. Tchang Kai-tchek dirigeait alors le pays. Le carcan s’était nettement desserré. La fille de Yu Fang, Bao Qing, élevée par un beau-père bienveillant, put faire des études. Sortir, parler avec des garçons sans que tout le monde s’indigne devenait possible. Mais convaincue que le communisme était le système juste qui sortirait la Chine de ses difficultés, Bao Qing devint très jeune une militante active, et épousa à l’âge de 18 ans un militant encore plus actif, placé à un haut poste de la hiérarchie communiste. Ce fut à un autre carcan qu’elle dut faire face, celui imposé par le Parti communiste, d’autant plus que son mari, extrêmement rigide, faisait toujours passer les injonctions du Parti avant les intérêts de sa famille.

Les deux jeunes époux furent extrêmement satisfaits de la victoire de Mao et subirent, sans les contester, – c’était d’ailleurs impossible – les mesures prises par le nouveau régime. Ils vécurent la période des Cent Fleurs, celle du Grand Bond en avant, et les différentes famines provoquées par ces politiques aberrantes qui firent des dizaines de millions de morts.

Sans cesse menacés d’être considérés comme des contre- révolutionnaires avec les sanctions que cela supposait (et qui touchaient l’ensemble de la famille, enfants compris), ils se dévouaient corps et âme à leurs activités militantes.Mais leur statut de hauts responsables communistes permit à la famille d’échapper au pire, en particulier aux famines, tandis que certains de leurs oncles, tantes, neveux et nièces moururent de faim.

Jung Chang, l’auteur de ce livre – originellement nommée Er-hong, soit « deuxième cygne sauvage », car c’était la deuxième fille du couple- naquit en 1952. Elle connut une vie plutôt confortable, protégée de toutes les difficultés par « un cocon de privilèges » puisque ses parents étaient cadres du Parti.

Elle fut élevée dans le culte de Mao, comme la plupart des enfants chinois d’alors. Aussi, lorsque ce dernier lança en 1965 la « Révolution culturelle » fut-elle poussée à participer à la « chasse aux sorcières » organisée par le régime. Les écoliers –facilement enclins à la violence du fait de leur endoctrinement – devaient dénoncer leurs enseignants « suspects », participer à leur lynchage, comme le suggérait Mao. Puis le mouvement s’étendit: les intellectuels et anciens « ennemis de classe » furent persécutés, toutes les traces de la culture ancienne –les « quatre vieilleries » selon Mao – furent détruites. Sans grand enthousiasme, Jung Chang qui avait été élevée dans le respect des adultes, devint « garde rouge » et dut participer aux « réunions de dénonciation ». Commença ensuite une toute autre période de la vie de la famille car le père, choqué par l’évolution de la situation et faisant passer ce qui lui semblait son devoir avant son intérêt et celui de ses enfants, émit quelques critiques sur la politique de Mao. Il entra de ce fait dans la catégorie des « véhicules du capitalisme ». Lui et sa femme connurent alors la prison, les coups, les humiliations publiques. Bao Qing fut incitée à divorcer, ce qu’elle refusa.

Puis toute la famille – il y avait cinq enfants – fut dispersée dans différents camps à la campagne (la « rééducation par le travail») d’où ils ne purent sortir qu’en 1972. Le père de Jung Chang mourut cependant des mauvais traitements qu’il avait subis. Il fut plus tard réhabilité, après le décès de Mao en 1976. Du fait de la libéralisation du régime par Deng Xiao Ping, Jung Chang put obtenir une bourse et entrer à l’université. Elle devint professeur d’anglais et partit en Angleterre, où elle vit actuellement.

Personnellement, c’est la première fois que je lisais un ouvrage montrant ce que fut la vie quotidienne des Chinois durant ces différentes phases de la politique maoïste. Ces mémoires nous font réaliser ce qu’est vraiment vivre – et mourir – sous un régime totalitaire fondé sur une surveillance permanente des uns et des autres, sur des dénonciations encouragées par l’obsession de Mao de « faire sortir le serpent de leur nid », c’est-à-dire de démasquer tous ceux qui oseraient s’opposer à son régime et à lui. Un livre passionnant.

Florence Grandsenne, le 19 janvier 2025

  1. Jung Chang et Jon Halliday : Mao: L’histoire inconnue , Gallimard 2006 ↩︎

19 Jan 2025


« Simon Leys, l’homme qui a déshabillé Mao »

(Public Sénat, 3 février 2024 : documentaire sur l’oeuvre salutaire de Simon Leys)

Un documentaire inédit de Fabrice Gardel et Mathieu Weschler, « L’homme qui a déshabillé Mao », retrace le parcours du sinologue décédé en 2014, Simon Leys, qui, presque seul,  dénonçait dans les années 70 les crimes et les mensonges du maoïsme, objet de l’admiration de bien des intellectuels occidentaux.

Pour voir le film: https://www.youtube.com/watch?v=INzToPuW7ng.

Libération publie à cette occasion un article d’Arnaud Vaulerin dont nous reprenons ici de larges extraits :

« Dans la catégorie dézingage, c’est un moment de choix. La scène se passe le 27 mai 1983 sur le plateau d’Apostrophes, alors la grand-messe du livre ordonnée par le pape des lettres Bernard Pivot. Ce jour-là, il reçoit quatre invités pour parler des «intellectuels face à l’histoire du communisme». Parmi eux, la journaliste, écrivaine et femme politique italienne Maria-Antonietta Macciocchi qui vient de publier Deux mille ans de bonheur, un ouvrage sur son compagnonnage avec la gauche communiste et ses voyages, notamment en Chine. Face à elle, un inconnu ou quasi : Simon Leys, sinologue averti et lucide, précis et rigoureux.mais non sans esprit, l’intellectuel cingle la passionaria maoïste pour son précédent ouvrage De la Chine. (…) De son ouvrage De la Chine, ce qu’on peut dire de plus charitable, c’est que c’est d’une stupidité totale ; parce que si on ne l’accusait pas d’être stupide, il faudrait dire que c’est une escroquerie.» Puis Leys démonte une thèse avancée par l’autrice : dire que le «maoïsme, c’est la rupture avec le stalinisme, ça va à l’encontre de toute évidence historique connue de tout le monde».

A court d’arguments, Macciocchi s’agite, s’offusque, s’essouffle. Ce soir-là, Simon Leys sort de l’anonymat et de l’ostracisme où il a été relégué par l’intelligentsia et l’establishment. Ces beaux esprits épris d’un culte délirant pour le Grand Timonier et son bréviaire, le Petit Livre rouge. En consacrant un film à cet intellectuel libre et incisif, Fabrice Gardel et Mathieu Weschler éclairent le parcours trop méconnu du «plus lucide contempteur des crimes de Pékin» et rétablissent des vérités.

Enquêté, agrémenté d’archives et d’entretiens avec des observateurs (…) et des proches du spécialiste, Leys, l’homme qui a déshabillé Mao est d’abord un document sur la cohérence, l’unité et la ténacité d’un homme seul et détesté. C’est également un précieux rappel historique sur la grande boucherie du communisme chinois revisitée dans le climat d’hystérie idolâtre qui s’est emparée du milieu intellectuel et politique dans les années 60 à 80, notamment dans les colonnes de Libération. Le décalage est édifiant entre la ferveur révolutionnaire des thuriféraires de Mao en France, dont l’écrasante majorité ne parle pas chinois et ne s’est jamais rendue en Chine, et la clairvoyance courageuse de Leys (…)

Simon Leys, né Pierre Ryckmans en 1935 en Belgique, découvre la Chine à 20 ans à la faveur d’un voyage étudiant. Le «choc fondateur» produit par cette première visite va conditionner son existence. Le jeune Belge arrête ses cours de droit, se lance dans des études de chinois et arpente le pays, sac à dos et carnet de voyage en poche. Séjourne à Taiwan, au Japon. «Il devient un lettré chinois», rappelle René Viénet, l’ami-éditeur de Leys et, lui aussi, fin connaisseur de la Chine. En 1963, Leys s’installe à Hongkong (…) Là, en passionné empirique du terrain et de la langue chinoise, il prend la mesure de la «lutte de pouvoir terrible entre Mao Zedong et le Parti communiste et de ce que le peuple en est la victime». Les cadavres de la boucherie maoïste finissent par arriver dans les eaux de Hongkong. «Je ne peux pas rester en dehors, je dois prendre position, sinon je ne pourrai plus me regarder dans la glace», raconte Simon Leys dans une archive. L’ancien étudiant «apolitique, avec un intérêt assez exclusivement culturel» pour la Chine, s’engage pour raconter l’envers de la campagne des Cent Fleurs, du Grand Bond en avant et de la Révolution culturelle qui a raflé des dizaines de millions de vies entre 1957 et 1976.

(…) Sur les conseils de René Viénet, Pierre Ryckmans devient Simon Leys et rédige les Habits neufs du président Mao en 1971, une synthèse de documents repérés par Leys et de témoignages recueillis à Hongkong. «On avait sous les yeux l’évidence, l’immensité de cette terreur atroce que représentait le maoïsme pour la Chine», dit Leys. Il est insulté, vilipendé par la gauche intellectuelle et les médias qui lui sont proches, le Monde, le Nouvel Observateur, la revue Tel Quel du très Mao-béat Philippe Sollers.

Certaines archives sont aujourd’hui aussi comiques que pathétiques sur le niveau d’aveuglement et de bêtise alors atteint.

La funeste mode maoïste finira par pâlir après la mort du Grand Timonier et le grand massacre perpétré par les Khmers rouges au Cambodge (…) »

4 Fév 2024


Valérie Niquet , Taïwan face à la Chine, Vers la guerre ? Préface de Bruno Racine, éd. Tallandier, 240 p. 19,90 euros 

                                                                                                                                          

Voici un petit livre où l’essentiel est dit de manière très pédagogique sur les origines de la population actuelle de Taïwan, sur son histoire, peu chinoise le plus souvent, sur la naissance et le développement de sa démocratie, sur les pressions qu’elle subit de la part de la Chine communiste. On se contentera ici de souligner quelques réflexions parmi les plus importantes, quelques passages parmi les plus surprenants et les plus neufs; mais la précision des données statistiques, la diversité des aspects examinés dans l’ensemble de l’ouvrage, font que même les éléments les plus connus du tableau de la République de Chine proposé par Valérie Niquet fournissent des précisions ou des nuances enrichissantes et offrent des perspectives géostratégiques nouvelles. Chacun connait par exemple la remarquable avancée de l’île dans le domaine technologique. On sait moins que Taïwan domine mondialement le secteur des semi-conducteurs au point que la Chine lui est redevable, grâce à ses importations,  d’une grande partie d’un développement technologique qui lui vaut pourtant, à elle, l’admiration du monde entier ! « C’est Taïwan et non la Chine qui occupe aujourd’hui la première place pour la fabrication des semi-conducteurs, l’or noir du XX e siècle », souligne l’auteur. Et malgré ses investissements, malgré ses débauchages d’ingénieurs, la Chine n’est pas encore parvenue à se libérer « de cette dépendance au petit Taïwan ». Et pour cause! « C’est tout un biotope fondé sur la transparence, la confiance, l’ouverture et la liberté de pensée que le régime chinois ne peut pas accepter ».                                                             

La démocratie, à Taïwan et ailleurs, génère les conditions de l’innovation technologique. Voilà qui explique la volonté de Xi de relever  le défi que représente Taïwan. Ce n’est pas qu’il soit sorti du giron de la mère patrie comme on le dit à Pékin et que son histoire soit pendant des siècles plus liée aux populations austronésiennes, aux commerçants hollandais et aux Japonais qu’à la Chine, tard venue au XIX e siècle puis entre 1947 et 1949, quand le Kuo Min Tang s’impose brutalement à la population autochtone (et pas seulement aborigène). 

Ce qui heurte les dirigeants communistes, quoi qu’ils en disent, c’est que Taïwan est la preuve vivante que le monde chinois peut pratiquer la démocratie et se référer aux droits de l’homme, confortant la foi de ses promoteurs en leur valeur universelle, et contredisant la doxa pékinoise actuelle selon laquelle la Chine et les Chinois « ne sont pas faits pour ça ».

Taïwan est aussi, aux yeux de la direction du PCC, un moyen artificiellement concocté de réparer les torts subis dans le passé et de retrouver le chemin de la puissance perdue en fusionnant le destin de la nation chinoise et celui du parti unique qui la dirige aujourd’hui sans partage.

Lourd statut prêté à l’île, placée ainsi au centre d’un objectif stratégique de revanche. On rapprochera ici sans peine le discours de Xi et celui de Vladimir Poutine

Pour laver l’affront du démantèlement fantasmé du grand corps national chinois, divers moyens ont été envisagés : l’unité des intérêts économiques, aujourd’hui abandonnée, la volonté de s’unir derrière la formule « un pays deux systèmes » – ce que le sort fait il y a peu à Hong-Kong pousse à prendre avec la plus grande méfiance. La conquête pure et simple est aussi envisagée, malgré la protection que semblent assurer les Etats-Unis.

Où l’on voit l’importance de ce bouclier américain. S’il était mal utilisé ou s’il ne l’était pas du tout, les conséquences seraient terribles, tant en Asie orientale que sur d’autres théâtres d’affrontement. Les Chinois, nous disent les gazettes, observent avec beaucoup d’attention la guerre en Ukraine. Mais la concrétisation des menaces de guerre faites à Taïwan et des réactions occidentales insuffisantes face à elles, changeraient aussi les perspectives et les espoirs mis dans la résistance à l’attaque russe contre l’Ukraine.

Pierre Rigoulot

crédit photo: Heeheemalu, 8 août 2018, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Taipei_Taiwan_Skyline.png

4 Juin 2022


Chine, le drame ouïghour

Comme beaucoup d’autres personnes, j’ai regardé le  documentaire, remarquable et passionnant, proposé par Arte le mardi 8 février 2022 et intitulé « Chine, le drame ouïghour« .

Ce que j’y ai relevé de plus saillant, c’est que la Chine elle-même, en dépit de l’histoire officielle qu’impulse le Parti Communiste Chinois (PCC), avait pratiqué, comme beaucoup d’autres pays, le colonialisme sous le règne de ses empereurs et que, dans la période la plus récente, le Parti Communiste Chinois ne renonça pas à poursuivre cette politique de colonisation. On sait trop peu (et c’est un des multiples avantages de ce documentaire) que, dans les années 1930 et 1940, le Tibet et le Sinkiang, en dépit des convoitises de l’URSS et de la Chine, étaient des territoires qui étaient encore indépendants.

J’ai eu la bonne surprise de voir figurer dans le documentaire la manoeuvre entreprise par Mao juste après qu’il eut pris le pouvoir à Pékin en 1949. (Acte 1) Ouverture de pourparlers entre le Parti Communiste Chinois et le gouvernement du Turkménistan oriental (dénomination de ce qui est devenu le Sinkiang) ; ils se déroulent à Urumqi, sa capitale. (Acte2) Invitation de Mao au gouvernement du Turkménistan Oriental à venir poursuivre les négociations à Pékin. (Acte 3) Un avion chinois vient chercher le gouvernement ouighour pour l’emmener négocier à Pékin. (Acte 4) Le gouvernement ouighour ne réapparaîtra jamais. (Acte 5) Plusieurs semaines plus tard, Mao « révèlera » que l’avion s’est crashé au retour avec tout le gouvernement ouighour. (Acte 6) Une fois son gouvernement décapité, la population ouighoure devient une proie facile pour Mao et le PCC. La colonisation peut commencer. Et elle commence par une invasion soudaine du territoire du Turkménistan Oriental par l’Armée Populaire de Libération.

A vrai dire, quelqu’un de très bien informé m’avait, il y a plusieurs années, confié « ce détail ». Il m’avait alors paru incroyable qu’un tel détail ne soit ni connu ni reconnu. J’avais donc cherché à le vérifier en recourant à Internet, Wikipedia et autres supports. En vain. Il n’y en avait aucune trace. J’ai naturellement été très intéressé de constater que les personnes très sérieuses qui ont construit ce documentaire valident totalement « ce détail » qui en réalité constitue un élément majeur pour interpréter et comprendre ce qu’il se passe au Sinkiang.

On est donc bien en présence d’un processus de colonisation par Pékin d’un territoire, le Sinkiang, dont la population autochtone est le peuple ouighour. C’est en conséquence de cette colonisation qu’on en arrive maintenant à un génocide (contrairement à Pékin qui justifie sa politique de terreur comme une réaction qui serait légitime aux quelques actions armées entreprises par les ouighours). La poule, c’est la colonisation entreprise par Pékin. L’oeuf, c’est la réaction désordonnée de certains Ouighours. Et l’oeuf de l’oeuf, c’est le génocide entrepris par Pékin.

N’oublions pas que le premier génocide de l’histoire moderne fut commis en 1906-1908 ; ce fut celui des Herreros, la population autochtone de l’actuelle Namibie. Bismarck qui gouvernait l’Allemagne s’intéressait beaucoup aux territoires de l’actuelle Namibie parce qu’il avait remarqué, lui aussi, qu’ils étaient pourvus de ressources naturelles prometteuses. Et pour en disposer complètement, il avait « simplement » entrepris d’exterminer les Herreros.

Le PCC et Xi Jinping, pour se débarrasser des Ouighours (et pour s’approprier tranquillement les ressources naturelles abondantes au Sinkiang), entreprennent, eux, de les siniser, c’est-à-dire de les persécuter, de les incarcérer, de les torturer, de les terroriser et de leur laver le cerveau jusqu’à qu’ils soient tous convertis en Han. C’est une autre façon de faire disparaître tout un peuple.

Et le Parti Communiste Chinois (et avec lui quelques idiots utiles occidentaux) de nous expliquer que cela n’a rien à voir avec un génocide puisqu’il n’y a pas extermination. La sinisation du Sinkiang comme, avant elle, celle du Tibet est un génocide. Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas des millions de morts qu’il ne s’agit pas d’un génocide.

Antoine Brunet

Cher M. Brunet,

J’ai comme vous beaucoup apprécié le documentaire d’Arte sur les Ouighours. Le second documentaire, qui portait sur le contrôle social de la population chinoise ne manquait pas non plus d’intérêt. D’une certaine façon, l’entreprise de lavage de cerveau qui s’accentue en Chine continentale, entreprise due au Parti communiste chinois sur la population Han, dont on cherche à éradiquer les traditions, la mémoire historique, la lucidité, au profit d’une institution politique toute puissante qui mènerait le Peuple vers le bonheur, peut lui aussi, à retenir vos critères, être qualifié de « génocide ». Mais, que ce soit envers les Ouighours ou envers les Hans, j’ai quelque réticence à vous suivre sur ce terrain et à parler de « génocide ». Ce faisant, en effet, totalitarisme et génocide deviennent des termes interchangeables et vous me permettrez de ne pas être d’accord avec vous. Si l’on vous suit, pensez-y, il n’y aura plus de terme spécifique pour désigner la volonté d’effacer physiquement un groupe humain déterminé comme ce fut tacitement le cas (avec les Héréros) ou explicitement le cas ( avec la Shoah). Cette entreprise spécifique sera alors noyée dans les diverses entreprises de domination, de mise au pas, de censure  dont l’histoire abonde. Et je trouverais cela dommage. Notez que je partage votre opinion : ce n’est pas la quantité de victimes qui fait le génocide. Mais c’est, je pense, l’entreprise d’extermination physique d’un Peuple.

Vous vous contentez, d’un revers de main, de qualifier d ‘« idiots utiles », ceux de vos lecteurs qui ne partageraient pas vos vues et manifesteraient des réticences à parler de génocide dans le cas des Ouighours. Avouez qu’il y a là de quoi tuer toute velléité de dialogue. Celui-ci suppose une dose de bienveillance préalable avec vos interlocuteurs éventuels que vous ne manifestez guère.

Il n’est pas sûr cependant que mes remarques soient très utiles au sujet des Ouighours : génocide ou pas, il s’agit pour moi d’entraver une entreprise humainement condamnable et politiquement dangereuse, tant pour les Ouïgours que pour les défenseurs des démocraties libérales, puisqu’une nouvelle progression du système totalitaire chinois dans cette partie du monde, renforcerait sa puissance et ses ambitions. Je ne doute pas, cher M. Brunet, que nos efforts iront donc dans la même direction.

Un « idiot utile »

Cher Monsieur,

Vous proposez de réserver le terme de génocide aux seuls cas où on serait en présence « d’une volonté d’effacer physiquement un groupe humain déterminé comme ce fut tacitement le cas (avec les Héréros) ou explicitement le cas (avec la Shoah) ».

Laissez-moi d’abord remarquer le glissement sémantique que vous vous permettez d’opérer au sein d’une même phrase. Comme vous-même, je constate que le Parti Communiste Chinois a « la volonté d’effacer physiquement un groupe humain déterminé », en l’occurrence le peuple ouïghour (qui est le peuple autochtone du Sinkiang). Mais je me sépare immédiatement de vous quand vous vous empressez d’ajouter en une apposition faussement naturelle « comme ce fut tacitement le cas (avec les Héréros) ou explicitement le cas (avec la Shoah) ».

En présentant cette apposition comme une précision qui irait de soi, vous opérez un glissement sémantique qui est très spécieux et qui n’est pas acceptable : il vise à faire admettre « en contrebande » que l’accusation de génocide soit réservée aux seuls cas des meurtres à grande échelle (ceux que Bismarck commit contre les Héréros et ceux que Hitler et les nazis commirent contre les Juifs).

Dans l’optique qui semble être la vôtre, avant de conclure à un génocide, il serait indispensable de constater une accumulation de cadavres en centaines de milliers ou en millions, tandis que les victimes d’incarcérations injustifiées, de tortures physiques et mentales, de lavages de cerveaux, de viols, d’avortements forcés, de stérilisations forcées ou encore d’enlèvements d’enfants ne devraient pas du tout être prises en compte ; et ce, même si on les dénombre en centaines de milliers ou en millions, comme cela est le cas au Sinkiang actuellement.

Votre obsession de ne dénombrer que les seuls cadavres m’est absolument insupportable quand on sait dans quel état physique et mental ressortent ceux qui sont passés dans les camps d’internement du Sinkiang, ces camps que le Parti Communiste Chinois désigne hypocritement comme « camps de transformation par l’éducation ».

Votre proposition de définition du génocide est à mes yeux beaucoup trop restrictive. Elle a en tout cas été écartée en toute connaissance de cause par l’Assemblée Générale de l’ONU. En 1948 puis à nouveau en 1998, l’Assemblée Générale de l’ONU a en effet retenu pour définition du crime de génocide : « l’un quelconque des actes ci-après commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel :

a) meurtre de membres du groupe ;

b) atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ;

c) soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ;

d) mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ;

e) transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe. »

En quelque sorte, en application de cette définition très officielle, il ressort que l’on est bien en présence d’un génocide commis par les autorités de la Chine au Sinkiang : depuis 2014 et plus ostensiblement encore depuis 2017 ; elles y ont déjà commis à l’encontre de la population ouïghoure, intentionnellement et à grande échelle, les actes b), les actes c) les actes d) et les actes e).

C’est d’ailleurs sans doute aussi en référence à ce même texte de l’ONU que notre Assemblée Nationale a très récemment adopté, à une très large majorité, une résolution qui « reconnaît officiellement les violences perpétrées par les autorités de la République populaire de Chine à l’encontre des Ouïghours comme constitutives de crimes contre l’humanité et d’un génocide » « et qui les condamne ».

Votre proposition consistant à se séparer des critères de l’ONU est d’autant plus malvenue que l’opération que commet actuellement le Parti Communiste Chinois au Sinkiang intervient après qu’il eut antérieurement commis une opération du même type au Tibet et peut-être avant qu’il ne commette une opération du même type en Mongolie Intérieure.

N.B. C’est vous qui choisissez de vous qualifier d’idiot utile. Je ne me serais jamais permis de vous qualifier ainsi.

Antoine Brunet.

(crédit photo: Malcom Brown, Flickr)

15 Fév 2022


 «Pékin doit accepter une enquête internationale sur les origines du Covid!»

Vingt scientifiques de haut niveau œuvrant dans huit pays – dont Colin D. Butler, professeur émérite de santé publique à l’université de Canberra, Henri Cap, zoologue à Toulouse, Jean-Michel Claverie, virologue et professeur émérite à Aix-Marseille, et Virginie Courtier, généticienne de l’évolution et directrice de recherche au CNRS – appellent les chefs d’État et de gouvernement à unir leurs efforts pour que la Chine consente enfin à une enquête internationale sur les origines de la pandémie, alors que ce pays accueille les JO d’hiver.

La charte olympique stipule que «le but de l’olympisme est de mettre le sport au service du développement harmonieux de l’humanité en vue de promouvoir une société pacifique, soucieuse de préserver la dignité humaine». Alors que les athlètes du monde entier se rassemblent pour le début des JO d’hiver de 2022 à Pékin, cette noble aspiration est mise à mal par les efforts déployés par le gouvernement chinois pour bloquer toute enquête sérieuse sur les origines de la pandémie de Covid-19: destruction d’échantillons, dissimulation de dossiers, emprisonnement de journalistes et interdiction, pour les scientifiques chinois, de publier des études sur les origines de la pandémie sans l’aval du gouvernement.

Comprendre comment cette terrible crise a commencé est essentiel pour prévenir de futures pandémies. Aucune enquête internationale approfondie et crédible sur les origines de la pandémie n’a cependant encore été lancée. Le 9 février 2021 à Wuhan, la mission internationale organisée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) avait conclu qu’une «origine naturelle» de la pandémie était probable et un incident de laboratoire «extrêmement improbable». Le chef de la mission internationale, le D Peter Ben Embarek, avait toutefois admis par la suite qu’il pensait qu’un accident de laboratoire était «probable» et qu’il avait subi des pressions de la part de ses hôtes pour éviter le sujet.

Bien que l’OMS ait récemment créé un nouvel organe – le groupe consultatif scientifique sur les origines des nouveaux agents pathogènes (Sago) – chargé d’enquêter sur les origines des nouveaux agents pathogènes, dont le SARS-CoV-2, il semble que cet organisme n’ait pas accès à toutes les données brutes pertinentes ni à tous les sites d’échantillonnage en Chine et qu’il n’ait pas été autorisé à effectuer des audits des laboratoires de Wuhan, où des coronavirus de chauve-souris étaient stockés et manipulés avant le début de l’épidémie.

En l’absence de plan bien établi pour mener une enquête internationale complète et sans restriction sur l’origine du Covid-19, tous les habitants de la planète et les générations futures restent exposés à un risque accru de pandémies.

Nous appelons l’OMS à établir et promouvoir une ligne sécurisée permettant aux personnes du monde entier de partager de manière plus sûre les informations concernant l’origine de la pandémie

Scientifiques et experts du monde entier engagés dans la recherche des origines de cette pandémie, nous appelons donc toutes les nations à s’unir pour exiger une enquête complète et sans restriction sur l’origine du Covid-19 en Chine et, le cas échéant, au-delà, et le gouvernement chinois à affirmer son soutien à une enquête internationale complète. Nous appelons les États-Unis, l’Union européenne et d’autres organismes nationaux et internationaux à mettre en place des commissions Covid-19 pour étudier l’origine de la pandémie et proposer des solutions pour qu’une telle pandémie ne se reproduise pas.

Nous invitons toutes les nations à exiger des scientifiques de leur pays qui ont collaboré avec des laboratoires chinois de recherche sur les coronavirus qu’ils partagent toutes les données et communications pertinentes, et le gouvernement chinois à autoriser l’accès aux informations essentielles à l’évaluation correcte de toutes les origines plausibles: bases de données de séquences et d’échantillons de virus gérées par l’Institut de virologie de Wuhan, qui ne sont plus accessibles ; rapports des missions de collecte de virus réalisées en 2018-2019 impliquant le personnel de Wuhan ; liste des prélèvements effectués sur les six mineurs ayant développé des symptômes comparables à ceux du Covid-19 en 2012, et des institutions ayant reçu ces prélèvements ; accès à la mine de Mojiang et aux grottes de Shitou au Yunnan ; cahiers de laboratoire et dossiers de recherche des laboratoires concernés de Wuhan, et dossiers de biosécurité soumis depuis 2016 par ces institutions aux autorités chinoises.

Nous appelons l’OMS à établir et promouvoir une ligne sécurisée permettant aux personnes du monde entier de partager de manière plus sûre les informations concernant l’origine de la pandémie et la communauté internationale à reconnaître l’exemplarité des professionnels de santé chinois et des nombreux citoyens chinois ordinaires qui ont pris des risques personnels en documentant l’épidémie précoce à Wuhan et en alertant le monde, et trop souvent sévèrement punis pour l’avoir fait.

Ces réalisations contribueraient à construire un avenir plus sûr et correspondraient pleinement aux valeurs olympiques.

Liste complète des cosignataires:

–Colin D Butler, Professeur honoraire, Université nationale australienne, Canberra, Australie

–Henri Cap, PhD, Zoologiste, Toulouse, France

–Jean-Michel Claverie, Professeur émérite de médecine, virologue, Université d’Aix-Marseille, France

–Virginie Courtier, Généticienne de l’évolution, Directrice de recherche, Institut Jacques Monod, CNRS, France (Co-Organisatrice)

–Gilles Demaneuf, Ingénieur, Data Scientist, Auckland, Nouvelle-Zélande (Co-Organisateur)

–François Graner, Biophysicien, Directeur de recherche, CNRS, Université de Paris, France

–Makoto Itoh, Professeur, systèmes d’ingénierie, Université de Tsukuba, Japon

–Mai (Mike) He, Pathologiste, Professeur associé, Faculté de médecine de l’université Washington à Saint Louis, États-Unis

–Hideki Kakeya, Scientifique de l’information, Professeur associé, Université de Tsukuba, Japon

–Richard Kock, Professeur, Santé de la faune sauvage et maladies émergentes, Collège royal vétérinaire, Londres, Royaume-Uni

–Jonathan Latham, PhD, Directeur exécutif, The Bioscience Resource Project, États-Unis

–Milton Leitenberg, Chargé de recherche principal, Université du Maryland, États-Unis

–Steven E Massey, Biologiste informaticien, professeur, Université de Porto Rico, Rio Piedras, San Juan, Porto Rico, États-Unis

–Jamie Metzl, Chargé de mission, Conseil Atlantique, États-Unis (Co-organisateur)

–Steven Quay, MD, PhD, anciennement professeur titulaire, Département de pathologie, École de médecine de l’Université de Stanford, États-Unis

–Monali Rahalkar, Microbiologiste, Institut de recherche Agharkar, Pune, Inde

–Bahulikar Rahul, Expert en génétique et taxonomie des plantes, Fondation de recherche sur le développement BAIF, Pune, Inde

–Charles Rixey, MA, anciennement chef CBRN, Corps des Marines des États-Unis ; analyste, DRASTIC, Dallas TX, États-Unis

–Günter Theißen, Professeur, Généticien, Institut Matthias Schleiden, Université Friedrich Schiller d’Iéna, Allemagne

–Roland Wiesendanger, Nanoscientifique, Professeur, Université de Hambourg, Allemagne

–Allison Wilson, PhD, Directrice scientifique, The Bioscience Resource Project, États-Unis

(crédit photo: Adam Tusk, Flickr)

15 Fév 2022


Jusqu’au XVème siècle, le grand-duché de Lituanie s’étendait de la mer Baltique à la mer Noire et  recouvrait, outre son territoire actuel, la Biélorussie, une partie de la Pologne et de l’Ukraine. Elle en a gardé la conscience d’être un grand pays

Par ailleurs son histoire est marquée par le combat pour la Liberté. Ce sont les Baltes qui le 23 août 1989, avec une chaîne humaine entre Tallin et Vilnius marquent symboliquement le début de la fin de la dictature soviétique.

Les Lituaniens sont aujourd’hui de tous les combats pour la Liberté. Fin 2004 en Ukraine, en plein Maidan, le président lituanien Adamkus contribuait aux négociations qui amenèrent l’organisation d’un troisième tour des élections présidentielles.  En août 2008, il était en Géorgie avec les présidents polonais et estoniens. Depuis aout 2020, c’est en Lituanie que Svetlana Tikhanovskaia, la président élue de Belarus a trouvé refuge et de là qu’elle organise la résistance….

La Lituanie a pleinement conscience des risques encourus dans le monde actuel. Et elle les affronte sereinement. C’est donc tout naturellement que la Lituanie tient tête à la Chine.

En 2019, elle s’est opposée déjà à l’achat du port de Klaipeda par la Chine.

Le 29 janvier 2021, elle annonçait l’interdiction d’équipements destinés aux contrôle dans les aéroports, fabriqués par la compagnie chinoise Nutech, invoquant des inquiétudes pour sa sécurité nationale.

Le parlement lituanien (Seimas) a reconnu le génocide des Ouïgours dans le Xinjiang

Le 21 mai 2021, la Lituanie, comme l’Estonie, se sont retirés de l’initiative 17+1, organisme de coopération entre la Chine et 17 pays d’Europe Centrale, orientale et du Nord considérant qu’elle apportait plus de division au sein de l’Union européenne qu’elle ne créé d’investissements ou de bénéfices économiques.

Le 23 septembre 2021, le ministère lituanien de la Défense et le Centre national de cyber-sécurité recommandait de se séparer des téléphones chinois Huawei, Xiaomo et One Plus notamment en raison des risques de censure à distance et de fuite de données personnelles.

Cette dernière décision n’a fait qu’aggraver les relations entre la Chine et la Lituanie qui subit les foudres diplomatiques de Pékin depuis qu’elle a décidé mi-août d’accueillir sur son sol un bureau de représentation commerciale de Taiwan et qu’elle a ouvert une représentation diplomatique à Taipeh

Depuis, Pékin a rappelé son ambassadeur à  Vilnius et Le 15 décembre la Lituanie a évacué les diplomates de son ambassade à Pékin, la Chine cherchant à modifier le statut de l’ambassade lituanienne pour qu’elle devienne un  « bureau de chargé d’affaires ».

La Chine a cessé d’accorder des visas aux ressortissants lituaniens et elle organise un boycott économique

Si les exportations directes de la Lituanie vers la Chine ne représentent qu’1% du PIB de la Lituanie, le pays pourrait être cependant touché par les effets secondaires  de l’action disproportionnée qu’elle subit et cherche les moyens de minimiser les impacts indirects potentiels des mesures chinoises. En effet, la Chine a interrompu la circulation des transports de marchandises à destination de la Lituanie et a cessé de délivrer des permis d’exportation.

La Lituanie se réjouit de la position exprimée par la France le 25 novembre 2021 : « La solidarité entre Etats membres est un principe fondamental de l’Union européenne et toute atteinte contre un état membre porte atteinte à l’Union elle-même. Nous exprimons avec nos partenaires européens notre plein soutien à la Lituanie. L’Union européenne est pleinement mobilisée pour renforcer ses instruments de lutte contre les pratiques déloyales ou à visée coercitive »

La Chine veut faire un exemple. Ça tombe bien ! La Lituanie a toujours voulu être un exemple dans la défense de la Liberté et montrer sa capacité de résistance.

Anne-Marie Goussard, Consul honoraire de Lituanie

29 Déc 2021