6 Août 2021

Le Monde Diplomatique et le Parti Communiste Chinois

Chose étrange, le Monde Diplomatique, qui s’exprime très volontiers sur la plupart des pays de la planète, s’exprime très peu souvent sur la Chine (pourtant le plus grand pays de la planète par sa population et par son PIB depuis 2014). Le Monde Diplomatique lui-même reconnaît avoir publié seulement cinq articles importants à ce sujet depuis 1999.

Un tel comportement d’abstention n’est sans doute pas fortuit. La Rédaction du Monde Diplomatique n’est pas à l’aise dès lors qu’il s’agit de reprocher publiquement au Parti Communiste Chinois ses exactions dans de multiples domaines. C’est sans doute son antiaméricanisme, bien connu et presqu’obsessionnel, qui l’amène à évoquer le moins possible le Parti Communiste Chinois, en sorte de ne pas avoir à lui adresser de reproches.

Néanmoins, le Monde Diplomatique ne pouvait pas laisser passer le centenaire du Parti Communiste Chinois sans en prononcer le bilan qu’il retirait. On trouve en tout cas dans son numéro daté de juillet 2021 un grand article qui en tient lieu et qui est intitulé : « De Mao Zedong à Xi Jinping, un parti pour le renouveau national ». C’est un professeur de Sciences Po, Monsieur Jean-Louis Rocca, que le Monde diplomatique a chargé de l’exercice.

Compte tenu de ce que le Parti Communiste Chinois a défrayé l’actualité internationale par ses multiples exactions, on se serait attendu à ce que son bilan soit établi au regard de sa contribution (positive ou négative) aux droits de l’homme en Chine au cours des 100 années qui ont séparé 1921 et 2021 avec un accent particulier sur les 72 années (1949 à 2021) au cours desquelles le Parti a exercé sans interruption, le pouvoir – tous les pouvoirs.

Point du tout. Monsieur Rocca a délibérément choisi de juger le Parti Communiste Chinois au seul regard de sa fidélité à ses origines et en particulier au marxisme-léninisme qui était, initialement en tout cas, sa doctrine de référence. Monsieur Rocca nous déroule ainsi les quelques contorsions du Parti à l’égard de sa doctrine : dans sa période d’opposition, celui-ci, conformément à sa doctrine, s’adresse initialement aux ouvriers (alors très peu nombreux, trop peu nombreux à son goût) puis il s’en détourne pour cibler sans succès les paysans pauvres ; dans sa période au pouvoir, le Parti, à partir de 1978, effectue de nouveaux virages en accueillant dans ses rangs beaucoup de diplômés et même de chefs d’entreprise et surtout en basculant du collectivisme au capitalisme.

Chose incroyable, dans son rappel historique, Monsieur Rocca se dispense de rappeler que c’est par un coup de force militaire que le Parti Communiste Chinois s’est emparé du pouvoir en 1949 et s’est imposé immédiatement comme Le Parti Unique.

Mais Monsieur Rocca a sans doute conçu son article pour ne jamais avoir à recourir aux mots qui fâcheraient Pékin.

Jamais dans l’article, le régime que le Parti impose à la population chinoise n’est caractérisé comme totalitaire.

Jamais dans cet article, il n’est procédé non plus à une énumération, même embryonnaire, des très graves exactions que ce régime a commises. Ainsi ne sont mentionnées :

  • Ni les victimes de la grande famine que Mao imposa aux paysans (comme avant lui Staline aux paysans russes et surtout ukrainiens) ;
  • Ni les persécutions à grande échelle infligées pendant la Révolution Culturelle à certaines catégories sociales (aux intellectuels en particulier);
  • Ni l’imposition de la politique de l’Enfant Unique (pour les habitants des zones urbaines) ;
  • Ni le chômage imposé brutalement (après 1978) par le Parti aux populations des provinces intérieures assorti d’une interdiction pour elles de migrer vers les provinces côtières en sorte que se constitue, de 1978 à aujourd’hui, une population de 288 millions de mingong (qui représentent un tiers environ de la population en âge de travailler et qui constituent un segment totalement séparé du reste de la population chinoise) qui sont, pour la plupart, des ouvriers d’usine sans aucune défense sociale surexploités par les entreprises manufacturières de la zone côtière ;
  • Ni la répression brutale et sanglante d’un immense mouvement populaire qui avait pris le risque immense de sortir dans la rue pour réclamer la démocratie (Tian An Men, juin 1989) ;
  • Ni l’emprisonnement soudain (sans motif annoncé, sans procès ni recours) assorti de tortures (physiques et mentales) pour de très nombreux militants prodémocratie ou même pour des citoyens que le Parti juge non conformes à ses normes ;
  • Ni la répression, atroce et sanglante, (principalement entre 1949 et 1969) de la minorité tibétaine (minorité à la fois ethnique, linguistique et religieuse) ;
  • Ni l’introduction de la reconnaissance faciale généralisée et l’institution du score social qui introduit un système de punitions automatiques pour les Chinois qui dévient des normes de conformité imposées par le Parti ;
  • Ni l’abolition unilatérale (juin 2020) par Pékin du traité anglo-chinois qui instituait, de 1997 à 2047, un minimum de vie démocratique pour les habitants de Hong Kong ni la répression sévère qui s’abat sur les nombreux militants qui, avec le soutien quasi-unanime de la population, cherchent à résister à cette décision ;
  • Ni la répression, atroce et sanglante, au Sinkiang, principalement depuis 2014, de la minorité ouïghoure (à la fois ethnique, linguistique et religieuse) ; dans ce dernier cas d’ailleurs, le Parti Communiste Chinois se défend de l’accusation de génocide qui est portée contre lui, en invoquant, très spécieusement, que le nombre officiel des victimes décédées reste limité et en omettant, délibérément, de prendre en compte les très nombreuses victimes qui ne survivent que très difficilement après qu’il leur ait fait subir un emprisonnement et un travail forcé accompagnés de tortures physiques et mentales, ou encore de viols ou de stérilisations forcées.

Encore une fois, il est proprement inadmissible de tirer le bilan de 100 ans d’existence du Parti Communiste Chinois sans porter à son passif une telle énumération de forfaits horribles. Imagine-t-on tirer le bilan du Parti Nazi sans porter à son passif le génocide des Juifs et des Tziganes ?

A dire vrai, Monsieur Rocca a choisi de s’adresser à ceux qui sont restés marxistes-léninistes (ou à ceux qui n’ont pas complètement coupé le cordon ombilical avec lui). Ce qui en réalité l’intéresse, c’est de démontrer et de conclure que le Parti Communiste Chinois est resté fidèle à sa vocation : « Loin d’avoir trahi, le Parti Communiste Chinois reste fidèle à deux principes ».

Et qu’importe si cette vocation l’a amené à devenir un Léviathan toujours plus monstrueux et toujours plus menaçant, pour sa population comme pour le reste du monde.

Laissons Monsieur Rocca à sa démarche beaucoup trop particulière. Relevons quand même qu’en choisissant la plume de Monsieur Rocca pour rendre compte du centenaire du Parti Communiste Chinois, le Monde Diplomatique, une fois encore, montre qu’il préfère défendre le marxisme-léninisme (en dépit même de ce qu’il a toujours mené au totalitarisme) plutôt que de défendre les droits de l’homme, les libertés et la démocratie libérale.

Dominique Duel

(crédit photo : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:FF_Yoga_(4197323321).jpg)

Réponses

Il n’est pas surprenant que Le Monde diplo publie un article qui préfère passer sous silence les crimes du communisme chinois. Ce qui est inquiétant, Dominique Duel c’est que, comme vous le précisez, l’auteur de l’article est professeur a Sciences Po. Cela donne une idée de l’impartialité et du sérieux des recherches qu’il doit mener et des cours qu’il doit donner a ses élèves de Sciences Po.

Le Monde diplomatique, fondé par Hubert Beuve-Mery, était destiné à ses débuts aux cercles diplomatiques et aux grandes organisations internationales. Tout change lorsque Claude Julien prend la direction du journal; c’est l’époque ou j’ai cessé de le lire. Tout comme j’ai arrêté de lire Le Monde de Jacques Fauvet lorsqu’ils ont titré en première page  » Saigon libérée » en 1974. Jacques Fauvet avait reconnu du bout des lèvres, sur le plateau de l’émission Apostrophes de Bernard Pivot, que  » c’était une erreur ».

Quant au Monde diplo, après sa tendance altermondialiste (Bernard Cassen) il représente maintenant le courant de la gauche radicale, la gauche de la gauche comme l’explique un article du Monde du 14/02/2017. Cet article fait l’apologie du Monde diplo qui, selon la journaliste du Monde, « dénonce les partis pris et les conformismes ». Ignacio Ramonet a été membre du journal dirigé maintenant par Serge Halimi. On voit donc les partis pris…Il est ironique de voir sur son site internet que Le Monde diplo se présente comme « un mensuel critique d’informations et d’analyse » (sous-entendant une seule critique : la critique marxiste-léniniste pour analyser le monde comme il va).

Jacques Carbou

Merci à Monsieur Carbou pour son commentaire que je partage largement. Comme lui, je n’ai pas été surpris par le fait que, une fois encore, Le Monde Diplo manifeste de la complaisance à l’égard du Parti Communiste Chinois.

Ce qui m’a surpris, c’est jusqu’où Le Monde Diplo ose aller. Faire un bilan positif du PCC sans même commencer à lister les exactions et les crimes dont il est responsable, c’est proprement ahurissant. Rappelons nous que, lorsque le PCF était sous la coupe du PCUS (PC de l’Union Soviétique), Georges Marchais, commençait par reconnaître quelques passifs de l’URSS même s’il finissait par conclure à « un bilan globalement positif de l’URSS ». Monsieur Rocca n’a même pas les scrupules qu’avait encore Georges Marchais. Encore une fois, serait-il admissible que quelqu’un fasse le bilan du Parti Nazi en passant sous silence le génocide contre les Juifs et le génocide contre les Tziganes ?

La représentante de la communauté ouighoure en France a raison lorsqu’à la télévision, elle dit que, selon la définition retenue par l’ONU, le Parti Communiste Chinois commet un génocide culturel au Sinkiang. Et ce génocide culturel succède à celui commis au Tibet. A quoi il faut ajouter une troisième persécution religieuse, celle commise par le PCC contre les membres de la religion Falun Gong (environ 95 millions de personnes avant que le PCC n’entame sa persécution contre elle). Ce sont en réalité toutes les religions qui sont menacées d’être persécutées par le PCC en Chine.

Dans sa volonté de domination, le PCC ne supporte pas le maintien des religions parce qu’elles pourraient devenir la source d’un contrepouvoir. Dans sa volonté de rendre homogène, uniforme et conforme la population chinoise, le PCC a inventé récemment « le score social » ; manifestement, la persécution de toutes les religions est aux yeux du PCC, le complément indispensable à construire »l’homme nouveau » au service du PCC et de ses objectifs.

Dominique Duel


8 Août 2021


Suicide le 23 juillet, de l’écrivain chinois Li Liqun

La revue en ligne « Actualité, les Univers du livre »  vient de publier ce 29 juillet, sur la base d’informations données par le PEN International et le Centre PEN indépendant chinois (CIPC) , un article signé de Valentine Constantini sur la mort de l’écrivain dissident chinois Li Liqun.

Ce dernier s’est suicidé ce 23 juillet, après avoir adressé une lettre à ses collègues. Cet évènement tragique, résultat des intimidations et pressions du gouvernement chinois, pousse le PEN International à en appeler « à la fin immédiate de la persécution des écrivains et intellectuels injustement ciblés pour leur expression pacifique ».

Nous reprenons des extraits, parfois légèrement modifiés, de ce texte.

En 2008, Li Liqun publiait ses premiers écrits, majoritairement sur des sites d’informations comme Sohu, Phoenix ou encore Boxun. Ce dernier aura reconnu dès 2009 l’auteur comme « l’un des 100 meilleurs intellectuels publics chinois ». Malheureusement, dès 2012, nombre de ces plateformes ont été censurées par le gouvernement de Xi Jinping – ce qui n’a pas stoppé Li pour autant, lequel devint membre de l’Independent Chinese PEN Center (CIPC)…

En 2017, lors du 19e Congrès national du Parti communiste chinois, Li avait été désigné comme une cible pour le « maintien de la stabilité ». Cette pratique, hautement coercitive, permet de réprimer les dissidents — haute surveillance, détention, assignation à résidence et réinstallation forcée font partie des mesures mises en place par le gouvernement. Li Liqun aura été la victime de ces méthodes, auxquelles s’ajoutait l’interdiction de contacter ses amis et collègues. Isolement et intimidation des forces de l’ordre ont donc façonné le quotidien de cet auteur.

À la veille de sa mort, Li a adressé une lettre à certains de ses amis, dans laquelle il explique avoir subi une surveillance et un harcèlement de plus en plus poussés – dont des appels répétés de responsables de la sécurité dans le pays. Il conclut sa lettre en référence claire aux nombreuses personnes poussées au suicide au cours de la Révolution culturelle.

La mort de cet auteur est une douloureuse piqûre de rappel, face à l’appareil exerçant la censure dans le pays. Depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2012, l’État dispose de pouvoirs coercitifs sans précédent pour surveiller les communications, mais aussi imposer de sévères restrictions aux auteurs qui s’expriment contre le gouvernement.

1 Août 2021


Quand Hsinhua (Chine nouvelle) s’invite dans L’Opinion

On lira diverses précisions sur ce musée si particulier de Montargis dans L’Opinion, oui, le quotidien libéral, lequel vient d’accueillir deux fois de suite dans ses pages, l’agence Chine nouvelle (Hsinhua). Le 2 juillet, on y lisait les analyses très prochinoises de M. Digeon, maire de Montargis depuis 2018, affirmant l’existence d’un « parti communiste spécifique à la Chine » et évoquant la figure de Mao « qui a mis le pays en marche ». C’est cependant son prédécesseur, Jean-Pierre Door, qui, en 2014, avait donné le nom de « place Deng Xiaoping » à la place de la gare de Montargis. Une manière comme une autre de marquer le 25 e anniversaire des massacres de la Place Tien Anmen ?

Jean-Pierre Door avait enlevé la mairie de la ville au PCF en 2001, mais sur la Chine, il semble qu’un maire, qu’il soit communiste ou gaulliste, peut tenir un discours très comparable à celui de ses collègues. S’il est question dans cette page de L’Opinion, des bonnes relations de la Chine et des maires LR de Montargis, le PC français n’est pas oublié et Hsinhua donne la parole à Fabien Roussel, secrétaire général du PCF, rendant ainsi plus consistants encore les soupçons de liens étroits entre ce dernier et le PCC. Fabien Roussel parle dans son entretien avec l’officielle agence de presse chinoise de deux partis (communistes) qui entretiennent « une relation franche et loyale et où les accords sont revendiqués et les différences mutuellement acceptées ». Progrès économiques, références à l’ONU comme source de l’ordre international légitime, rôle positif des chercheurs chinois dans la recherche d’un vaccin anti-covid, efforts pour protéger l’environnement, Roussel ne tarit pas d’éloges sur la Chine communiste où il fut invité en 2019…

Une semaine plus tard, le 9 juillet, une nouvelle page signée Hsinhua était à la disposition des lecteurs de L’Opinion. Un touchant appel de Xi Jinping pour le bien-être des peuples et les progrès de l’humanité y voisine avec un tableau des bienfaits du modèle chinois de gouvernance en Afrique.

N’est-il pas dangereux, pourtant, de croire que l’indépendance du journal ne court aucun risque parce que l’on a pris soin d’indiquer clairement qu’il s’agit de simples « communiqués » ? La Chine passe quand même ses mensonges et espère sans doute rendre dépendant de sa manne le quotidien qui s’ouvre à ces « communiqués ». A-t-on mesuré à LOpinion les risques encourus ? On l’espère…

Seul point tout à fait rassurant : ces pages chinoises puent littéralement la propagande, un peu comme les pages nord-coréennes qui décrivaient jadis, dans la presse occidentale les hautes responsabilités du Pr Edmond Jouve dans les comités pour la diffusion de la pensée du « djoutché », le galimatias idéologique concocté à Pyongyang.

Et puis – mais cela ne concerne plus L’Opinion – croit-on vraiment à Pékin qu’un PCF groupusculaire puisse servir les intérêts chinois? Voilà qui rappelle le milieu des années 60 où la « République populaire » soutint jusqu’en France des groupuscules pro-chinois avec le succès que l’on sait…

18 Juil 2021


Un excellent article du Point : Comment naît une dictature sanguinaire?

Nous remercions notre ami Pierre Druez, de Bruxelles, d’avoir attiré notre attention sur un article remarquable touchant à la Chine, à la Révolution culturelle et plus largement au totalitarisme communiste.

Il a été écrit par David Adler, un écrivain américain du Connecticut, pour Quillette, un journal australien en ligne qui promeut le libre-échange d’idées sur de nombreux sujets.Le Pointpubliechaque semaine la traduction d’un article paru dansQuillette qui rappelle cette fois quel remarquable analyste de la politique chinoise et en particulier de la « Révolution culturelle » fut Simon Leys (1935-2014) pourtant à moitié blacklisté à Parisdans les années 1960/1970 « pour la franchise de sa dénonciation du maoïsme et ses cinglantes critiques d’admirateurs français du Grand Timonier,à l’instar de Roland Barthes.« 

Conscients de ce que quelques extraits ne suffisent pas à rendre compte de la richesse de cet article, nous renvoyons avec insistance nos lecteurs à la lecture du Point et attendons avec impatience leurs réactions, notamment sur ce qui est affirmé de l’idéologie totalitaire.

H&L

« Ce que nous apporte Leys dans la compréhension de la Révolution culturelle, c’est de nous exposer qu’elle n’a pas tant été un événement spontané que le résultat d’un bras de fer entre Mao et le Comité central, où se trouvait Deng Xiaoping. Des années auparavant, le « Grand Bond en avant » de Mao s’était soldé par une famine dévastatrice, avec un bilan estimé entre 30 et 45 millions de morts. En réaction, Deng et le Comité central allaient obliger Mao à jouer un rôle essentiellement protocolaire, ou, selon l’expression chinoise, à « aller se reposer dans une voie de garage ». La révolution culturelle fut l’instrument de la vengeance de Mao. Au milieu du chaos qui s’ensuivit et du massacre de ses opposants par les Gardes rouges, Mao put reprendre le pouvoir ».

La lutte des classes était évidemment au cœur du maoïsme, mais Leys la qualifie de « grande mystification ». Si la chasse à la bourgeoisie occupait toute l’attention, il n’y avait plus de véritable bourgeoisie en Chine, dont la société ne comptait plus que le Parti et le Peuple. La bourgeoisie, race « pratiquement éteinte », écrit Leys, devait être inventée. Pour ce faire, la classe dirigeante est une bonne source d’approvisionnement, tant elle est « déchirée en permanence par une impitoyable lutte pour le pouvoir ; la clique victorieuse abandonne chaque fois ses collègues malchanceux à la fureur populaire, après les avoir préalablement affublés d’une identité “bourgeoise-capitaliste”. Elle fait ainsi d’une pierre deux coups: elle se débarrasse de ses rivaux, et elle fournit un exutoire au mécontentement des masses ». 

« La compréhension par Leys de la dynamique du régime lui est venue de ses propres observations, mais aussi des écrits de Laszlo Ladany, père jésuite hongrois et sinologue basé à Hong Kong. Dans la recension d’un livre de Ladany pour la New York Review of Books en 1990, Leys écrit : «Un régime communiste est construit sur une triple fondation : la dialectique, le pouvoir du parti et la police secrète, mais dans son appareillage idéologique, le marxisme n’est qu’une option ». Pourtant, Mao ajoute une innovation théorique, prise très au sérieux par Leys : Mao a explicitement vilipendé le concept d’une humanité universelle ; là où le tyran soviétique n’a fait que mettre l’inhumanité en pratique, Mao lui a donné un fondement théorique, en énonçant l’idée – sans équivalent dans aucun autre pays communiste au monde – que seul le prolétariat serait en pleine possession de la nature humaine.

1 er commentaire :

Ce texte est passionnant et éclairant de bout en bout

je me permets juste de contester le privilège accordé à Mao d’avoir théorisé le refus d’une humanité universelle.

Reste que Mao ajoute une innovation théorique, prise très au sérieux par Leys: Mao a explicitement vilipendé le concept d’une humanité universelle; là où le tyran soviétique n’a fait que mettre l’inhumanité en pratique, Mao lui a donné un fondement théorique, en énonçant l’idée – sans équivalent dans aucun autre pays communiste au monde – que seul le prolétariat serait en pleine possession de la nature humaine.”

Le délit récent, de crime contre l’humanité, désigne le comportement et la croyance qu’il n’existe pas une humanité universelle incluant d’une façon inconditionnelle tous les êtres humains.

On sait que le refus de l’universalité du genre humain fut affirmé par le nazisme, qui traitait ses ennemis en nuisibles, comme le faisait aussi le système communiste lors des grands procès.

Quant à Marx, son acte inaugural ( on pourrait presque parler de son péché originel) fut de faire disparaître la devise universaliste de la Ligue des Justes « Tous les hommes sont frères« , par l’appel à la lutte sans merci et sans la moindre considération humaine des prolétaires contre les bourgeois, sans trace que ces deux camps appartiendraient en quoi que ce soit à la même humanité.

On trouvait déjà dans les articles antérieurs de Marx l’affirmation selon laquelle le prolétariat, parce qu’il est privé de toute humanité, est le seul à représenter entièrement l’humanité à venir.

Le manichéisme absolu qui caractérise l’idée marxiste de la lutte des classes ne laisse rien de commun entre les ennemis.

Cette idée d’une humanité universelle n’a d’ailleurs rien d’un postulat universellement admis, pas plus que ne le sont les droits de l’homme présents dans la Déclaration universelle des droits de l’homme.

L’universalité de l’espèce humaine, et l’existence d’un Droit naturel, sacré et inviolable, qui en découle, est une conviction fragile.

André Senik

2e commentaire :

Merci cher André pour ton rappel, très pertinent et très utile, quant aux antériorités  : Marx précéda Hitler et Staline, Hitler et Staline précédèrent Mao.

Ce qui m’intéresse dans la démarche de Leys, c’est son insistance sur le fait que le modèle totalitaire peut servir à toutes sortes d’idéologies prégnantes.

Pour ma part, ma conviction est que, après la mort de Mao, le PCC de Deng a, sans l’avouer, discrètement et progressivement, basculé de l’idéologie marxiste-léniniste à une toute autre idéologie, le nationalisme-antidémocratisme. Et que cela n’a pas perturbé la permanence du régime totalitaire maintenu par le PCC. Le basculement d’idéologie n’a pas fait de remous importants dans le PCC et il n’a pas non plus suscité de réaction significative de la population chinoise qui semble s’être contentée d’enregistrer que le Parti lui remplaçait un manuel de catéchisme par un autre.

Au total, un régime totalitaire a besoin d’une idéologie, il n’est pas emprisonné par son idéologie initiale.

Dominique Duel

3e commentaire :

André dit : « Je me permets juste de contester le privilège accordé à Mao d’avoir théorisé le refus d’une humanité universelle. »

J’ai eu la même réaction.

Il dit aussi : « Le manichéisme absolu qui caractérise l’idée marxiste de la lutte des classes ne laisse rien de commun entre les ennemis. »

Je plussoie.

On ne peut accepter le totalitarisme, le pouvoir total de certains sur les autres que via une dichotomie fondamentale. C’est pire que du manichéisme. Les mauvais ne sont pas que mauvais. Ils sont déshumanisés. Et même moins que des animaux ou des objets envers lesquels on peut éprouver, à la rigueur, des sentiment « humains ».

Ce ne doit JAMAIS  être le cas envers les ennemis « de classe ».  La compassion, la pitié, la charité et la bonté ne sont que des « sentiments petits-bourgeois » à prohiber.

Les Khmers rouges sont exemplaires à cet égard. Avant d’être conditionnés par l’idéologie, la plupart étaient des gens normaux. Ponchaud (relisez sonCambodge année zéro) a ainsi vu des adolescents gentils et sensibles métamorphosés en machines à tuer sans état d’âme.

J’ai entendu d’anciens tortionnaires khmers rouges ne pas manifester la moindre culpabilité : leurs victimes, à leur yeux, n’étaient pas des gens, c’était des « réactionnaires  » etc. , au mieux, des pourritures à éliminer, des insectes nuisibles, les épurations successives sont des campagnes de désinfection.  

Un ennemi de classe n’est pas une personne.

Si les ennemis de classe n’existent pas on les invente, comme les paysans riches dans les zones occupées par Mao avant 1949. Les moins pauvres étaient érigés en ennemis de classe à éradiquer. Les autres étaient incités à les haïr, à applaudir ou à participer à leurs supplices.

Pour tout un chacun, rien n’est plus motivant que de disposer de supports de projection sur lesquels on se débarrasse de tout ce qu’on ne supporte pas,  ou mal,  en nous et qu’on dénie naturellement dans les sociétés civilisées, comme les pulsions de meurtre par exemple !

En éliminant les personnes désignées comme ennemis de classe on peut avoir  réellement l’impression de se purifier et de participer à la purification de l’humanité et à la progression de sa marche vers l’avenir radieux.

En ce qui concerne la Chine, et d’après mes informations, certes lacunaires, le marxisme, avec Xi, y est plus enseigné que jamais . Tous les membres du Parti subissent une formation continue et, régulièrement, il sont soumis à des contrôles quant à la correction de leur pensée marxiste-léniniste à la sauce Mao et Xi. 

Il n’y a pas, je crois,  basculement d’idéologie, il n’y a qu’adaptation du marxisme-léninisme aux temps nouveaux.

Par ailleurs mettre nazisme et communisme sur le même plan dans le pot totalitaire commun me semble et m’a toujours semblé abusif.

Les régimes communistes malgré leurs différences et leurs évolutions sont toujours fondés sur l’idéologie marxiste délirante et pathogène appliquée par un Parti-Etat structuré hiérarchiquement rigoureusement et disposant sur les gens d’une concentration de pouvoirs sans équivalent dans l’Histoire. 

Le nazisme n’a sévi que dans un seul pays dans un contexte historique très particulier et pendant seulement 6 ans de paix et 6 ans de guerre. Il a été définitivement éradiqué en 1945. 

Le nazisme est toujours, presque partout, quotidiennement, érigé en incarnation du mal. Le communisme sévit depuis 1917, a généré plus de dégâts humains et  plus de victimes que l’addition du nazisme, du fascisme et des deux guerres mondiales ; et il fait tous les jours de nouveaux ravages. Tout cela est encore sous-enseigné, sous-médiatisé, et même souvent nié.

La surreprésentation du nazisme en tant que mal absolu dans l’enseignement, les médias et les productions culturelles n’est pas innocente de la part de ceux qui haïssent la démocratie sociale-libérale, affublée de l’étiquette capitaliste ; même quand ils ne sont pas marxistes, les haineux viscéraux  ont besoin de supports de projection coupables des inégalités, injustices, violences et dont l’élimination serait censée apporter paix, égalité, fraternité et paradis terrestre !

Cette illusion résulte aussi d’une ignorance de l’histoire factuelle globale et du refus ou rejet de  la nature humaine avec toutes ses composantes – inéliminables sauf à éliminer l’humain lui-même !

Le communisme est beaucoup  plus totalitaire que  ne le fut le nazisme. C’est la vie de chacun dans tous ses aspects qui est malmenée. Il existait des libertés de circulation, d’information, d’expression,  d’association, de création, … , en régime nazi impensables dans le moins répressif des régimes communistes. Si on y était ni opposant politique, ni membre d’une minorité persécutée ou assassinée, on pouvait y mener une vie normale, ce qui est impossible en régime communiste

En ce qui concerne l’article, bravo! C’est une synthèse quasi parfaite et en sus au style clair et agréable !

Je ne trouve vraiment rien à critiquer, … et pourtant je cherche toujours à critiquer !

Pierre Druez

(crédit photo: Mao Zedong in 1959 (cropped) – Search results for « mao » – Wikimedia Commons)

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10 Juin 2021


Bon week-end à Montargis !

Chers lecteurs du blog, j’aimerais vous raconter mon dernier week-end. Vous levez les yeux au ciel? Vous pensez que je déraille? Et que je confonds Histoire & Liberté et un office de tourisme? Pas du tout ! Après une visite de la faïencerie de Gien ( c’est très beau et très cher ou : c’est très cher mais très beau), ma copine et moi, avons voulu passer à Montargis, où est née Mme Guyon, une mystique du XVIIe siècle, ville qui regroupe aujourd’hui près de 70 000 habitants et qui s’est rendue récemment célèbre par quelques outrances. D’aucuns par exemple la présentent modestement comme « la Venise du Gâtinais »; d’autres, en l’occurrence le maire, Benoît Digeon (LR), ont jugé tranquillement le 25 novembre dernier qu’Emmanuel Macron était « le pire président qu’ait connu la France »…Mais je m’égare : revenons aux rues de la vieille ville et à la promenade au détour de laquelle nous sommes tombés sur un très inattendu « Musée historique de l’amitié franco-chinoise! ». Habiles, les camarades chinois. Ils ne se contentent pas de rappeler qu’au début du XX siècle, plus précisément vers 1920, de jeunes Chinois, appelés plus tard à la célébrité, sont venus travailler dans la fameuse usine Hutchinson. Il y avait là Deng Xiaoping, Chou Enlai, Liu Chaoqi et Li Lisan, tous présents sur les photos exposées. Les spécialistes s’étonneront de ce que soient présentés de manière respectueuse, comme le sont tous les autres, des gens que Mao a laissé persécuter ou mourir dans un cul de basse fosse. Habituellement, ce n’est pas le genre de la maison. Mais c’est ainsi : tous, apprend-on, travaillaient, enrichissaient leur expérience, fondaient des associations de jeunes communistes et accédaient ainsi, non pas au nirvana, n’exagérons rien, mais à la connaissance objective, guidés par le marxisme-léninisme.

Pessimiste, on peut en conclure que décidément, les communistes chinois sont partout et diffusent ouvertement leur propagande jusque dans une petite ville française. Un peu plus optimiste, on peut en conclure aussi – car nous étions seuls dans ce petit musée de trois étages – que les Montargois (je crois que c’est comme cela qu’on dit), semblent donc assez insensibles aux louanges faites à la vision communiste et chinoise des choses. Ils doivent avoir quand même quelques amis en ville : en reprenant le train, nous nous sommes laissés dire que la place devant la gare portait le nom de « Place Deng Xiao Ping ». Oui, celui qui a fait massacrer des milliers d’étudiants et d’ouvriers à Tien an men en 1989…

Benoît Villiers

5 Juin 2021


Le PCC se déclare désormais à parité géopolitique avec Washington.

Le sommet sino-américain du 18 mars 2021 en Alaska na pas suscité les commentaires quil méritait.

M.Yang Jiechi, le conseiller de Xi en politique étrangère s’y est livré à une tirade inhabituellement longue contre la délégation américaine menée par M. David Blinken. Il a commencé à dire que les Etats-Unis étaient mal placés pour donner la leçon à la Chine après les problèmes raciaux et les échecs de la démocratie auxquels ils sont confrontés. Il a surtout poursuivi sa diatribe en affirmant, pour la première fois dans les échanges officiels, que Pékin se jugeait désormais à égalité avec Washington. Il a terminé en adoptant un ton très menaçant à l’égard de toute opposition américaine à la « réunification avec Taïwan ».

Cette tirade de Yang constitue un évènement à la fois novateur et majeur : c’est en effet la toute première fois que Pékin se permet d’affirmer devant les Etats Unis qu’il se considère désormais comme étant à parité géopolitique avec eux ; cette affirmation venait d’ailleurs relayer une autre déclaration de même acabit, celle de Xi début mars 2021 devant l’Assemblée Nationale Populaire (« Le parlement » de la République Populaire).

Depuis près de 40 ans, les dirigeants successifs du Parti continuaient à respecter très strictement la consigne que Deng Xiaoping avait donnée à ses successeurs : « Gardons profil bas et attendons notre heure ». Le comportement de Xi et de ses conseillers les plus proches témoigne de ce que désormais, pour le Parti Communiste Chinois, l’heure est arrivée.

Les dirigeants des pays démocratiques devraient prendre acte de cette déclaration et en tirer les dures leçons qui s’imposent. Si Xi Jinping en vient à rompre la consigne de Deng Xiaoping, c’est parce que le rapport de forces géopolitique n’a cessé de s’accroitre en faveur de Pékin et que Pékin en est pleinement conscient.

Pour s’en convaincre, il suffit de prendre la mesure des multiples critères partiels qui concourent à déterminer la puissance géopolitique d’un pays. La Chine tient le premier rang mondial par sa population (18,5% de la population mondiale devant l’Inde, 17,7%) ; la Chine tient le premier rang mondial par sa production manufacturière (en 2019 : 28,4 % de la production mondiale devant les Etats Unis, 16,6% ; source ONU) ; la Chine tient depuis 2014 le premier rang mondial par le PIB en parité de pouvoir d’achat (en 2021 : 18,7 % devant les Etats Unis, 16,0% ; source FMI) ; la Chine est de très loin le premier pays créancier net au monde (très loin devant le Japon et l’Arabie Saoudite) ; la Chine a réussi à entrer en 2009 à la direction du FMI avec un directeur général adjoint qui lui est dédié ; la Chine a réussi à faire admettre en 2015 le yuan, malgré son inconvertibilité, au sein du Droit de Tirage Spécial, la monnaie gérée par le FMI ; grâce à son influence diplomatique et à sa « capacité de corruption », la Chine réussit le plus souvent à faire élire par les pays-membres de l’ONU le candidat qu’elle soutient pour prendre la Direction de multiples filiales de l’ONU : OMS (Santé), FAO (Alimentation), OACI (Aviation Civile), UIT (Télécommunications)…

Tout cela vient malheureusement documenter que Pékin ne ment pas quand il dit que son poids géopolitique global a rejoint celui des Etats Unis.

Le moment est venu de tirer la sonnette d’alarme. Car il faut par ailleurs constater que cette parité de puissance n’est ni stable ni stabilisée. La dynamique reste en effet favorable à la Chine qui, dans les vingt dernières années, a marqué beaucoup plus de points géopolitiques que n’en ont marqués les Etats Unis et leurs alliés.

Clairement, si rien n’est entrepris, le poids géopolitique global de la Chine dépassera toujours plus celui des Etats Unis et finira même par dépasser le poids géopolitique conjugué des Etats Unis et de leurs alliés historiques. On en arriverait vite alors à une configuration jamais vue dans l’histoire de l’humanité, une configuration qui serait singulière à double titre : la planète (désormais mondialisée) subirait l’hégémonie d’une seule superpuissance, la Chine, sans aucun vrai contrepoids ; et cette puissance hégémonique, la Chine, présenterait par ailleurs la redoutable singularité d’être elle-même dominée par un régime franchement totalitaire, celui que maintient le Parti Communiste Chinois.

Dans une telle configuration, dans le reste du monde, la démocratie, les libertés et les droits de l’homme seraient partout éradiqués, les souverainetés nationales seraient abolies pour faire place à un réseau mondial de multiples régimes totalitaires locaux qui seraient eux-mêmes inféodés pyramidalement au régime totalitaire de Pékin, à la façon dont l’URSS avait procédé (alors seulement à une échelle locale) en Europe de l’Est entre 1945 et 1991.

L’heure n’est plus au débat concernant le régime chinois, son identité, son ambition, sa stratégie. Le temps presse. L’heure est à débattre comment les partisans de la liberté et de la démocratie dans le monde, les partisans de la souveraineté de leurs nations doivent se fédérer et s’organiser pour résister à l’offensive du Parti Communiste Chinois.

Dominique Duel (avril 2021)


Monsieur Blinken a-t-il, au-delà de ses interlocuteurs chinois, répondu à ces critiques qui profitent de la société ouverte américaine, laquelle étale, exhibe, tant ses faits divers les plus sordides que ses problèmes les plus profonds ? Cela déprécie l’image des Etats-Unis dans les médias, leur culture et les représentations mentales qui y ont cours et survalorise celle des Etats censeurs.
Cette réunion était l’occasion de mettre l’accent sur une opposition systémique fondamentale, dont les conséquences sont bien trop peu connues.

Aucune société et aucun système politique n’a jamais été et ne sera jamais parfait de quelque point de vue qu’on se place et selon quelque critère qu’on utilise.
Les uns (les États communistes surtout) ont peur que les réalités dérangeantes soient visibles et répriment tout ce qui leur parait nuire à leur image. Les autres (Occidentaux et particulièrement USA) fonctionnent à l’autocritique permanente.
Evidemment ce faisant ces derniers donnent constamment des armes à leurs critiques, opposants et ennemis internes et externes. C’est le système. Et, en dernière analyse, à long terme, l’ouverture, la tolérance, l’alternance me paraissent plutôt une preuve de solidité que de faiblesse.

Néanmoins, il m’apparait essentiel d’essayer de faire comprendre comment cette opposition systémique informative (surtout des images) provoque, par interactions cumulatives, une gigantesque distorsion cognitive et affective défavorable à la représentation mentale globale moyenne des démocraties et profitable aux Etats qui contrôlent médias et enseignement de l’Histoire.

Ces derniers, en tout cas, l’ont compris depuis longtemps !

Pierre Druez

16 Avr 2021


Revue Esprit : Aux couleurs de la Chine, n° 470, 208p, 20 €

Il faut lire ce numéro de décembre 2020 de la revue Esprit pour son dossier sur la Chine, la majorité des articles qui le constituent permettant de réfléchir à la nature et au fonctionnement de l’Etat chinois. Le dossier en question s’ouvre sur une analyse de Jean-Philippe Béja, remarquable de clarté et de qualités pédagogiques. Il montre qu’avec Xi Jinping – et après une période où le totalitarisme commençait à se déliter, au temps de Zhao Ziyang puis de Hu Jintao – une reprise en main totalitaire a lieu sous la forme d’une mise au pas nouvelle de la société civile et d’une accentuation de la mainmise du Parti communiste sur l’Etat. Comme l’a dit Xi lui-même dans son rapport au XIXe Congrès du PCC : « Au nord, au sud, à l’est, à l’ouest, au centre, le Parti dirige tout ».

Ce qui nous oblige à reconnaître dans les Etats totalitaires l’importance du rôle des individualités au pouvoir.

Quant à Séverine Arsène, auteur d’Internet et politique en Chine (éd. Karthala, 2011), elle propose un éclairage tout en finesse sur le contrôle de l’informatique et par l’informatique. Son analyse nuancée montre un Big brother plus morcelé qu’on le croit et visant moins à faire taire toute voix dissidente qu’à marginaliser, voire à manipuler les opposants (la méthode castriste, en somme, plus que celle des Nord-Coréens).

Judith Geng et Mei Yang, sur le nationalisme chinois, Sébastien Veg, sur la question de Hong-Kong, soulignent la répression qui s’abat sur toute résistance – celle des Mongols, des Tibétains ou des Ouigours – à la sinisation. Le lecteur apprendra ici beaucoup sur les conceptions nationales des dirigeants chinois et sur l’importance de certains de leurs conseillers, tel Wang Huning, grand lecteur de Carl Schmitt.

Deux articles, l’un signé Justine Rochot, l’autre Capdeville-Zeng, s’intéressent enfin à la gestion de la pandémie de covid-19 par le pouvoir chinois et complètent ce dossier.

Ce dossier d’Esprit ? Un bon outil pour quiconque suit avec inquiétude l’évolution de la direction chinoise, moins tentée par un retour au désordre maoïste de la révolution culturelle que par une reprise du style de Staline ou de Liu-Shaoqi.

Benoît Villiers


Suite à cette évocation du n° d’Esprit sur la RPC, je signale, dans le n°1587 de Courrier international (1er au 7 avril 2021, p. 19),un article révélateur, assez savoureux, du Quotidien du Peuple (Renmin Bibao), intitulé « Cessez la comédie des droits de l’homme »

Selon l’organe du PCC, les droits de l’homme invoqués par les pays occidentaux, ne sont qu’une arme hégémonique, servant de prétexte à ingérences et à un interventionnisme militaire américain qui a « causé plus de 800.000 morts dont environ 335.000 civils depuis 2001 » ainsi que « des dizaines de millions de réfugiés ».
A noter que la propagande a beau jeu de profiter de nos auto-critiques, de notre ouverture et de notre liberté de la presse. Ce qui n’est certes pas une raison pour mettre à mal ce qui fait partie de la nature de la démocratie.
Le quotidien insiste sur l’affaire Floyd, le racisme aux USA, la discrimination des musulmans dans les pays occidentaux, les caricatures injurieuses, ces deux derniers points étant, rappelle-t-il, dénoncés par l’Organisation de la Coopération Islamique (laquelle semble décidément trop aimer l’argent chinois pour oser parler du sort des musulmans chinois).

L’organe central du PCC mentionne aussi la déclaration commune par laquelle « plusieurs pays dont la Chine, la Russie, la Syrie, l’Iran, Cuba, la Biélorussie, le Venezuela, la Bolivie, le Sri Lanka, les Philippines, le Laos, le Cambodge, le Zimbabwe et la Corée du Nord », dénoncent « les mesures coercitives prises de façon unilatérale par certains pays occidentaux, avec comme conséquences de graves violations des droits de l’homme. Ceux-ci devraient en tenir compte ».
Il estime, que, universellement, la comédie des droits de l’homme et l’hypocrisie des pays occidentaux qui jouent au « maître des droits de l’homme » ne prend plus. Et le quotidien de nous exhorter à « tomber le masque » et à régler nos propres problèmes en ce domaine.

Pierre Druez


Nous avons reçu cet autre commentaire suite au compte-rendu du dossier chinois d’Esprit.

Jean-Philippe Béja a choisi d’intituler son article dans la revue Esprit de décembre 2020 par l’expression « Xi Jinping ou le retour au totalitarisme ».

Celle-ci présente un immense mérite, celui de reconnaître publiquement que le régime actuel de Pékin est sans aucun conteste un régime totalitaire, ce que beaucoup de sinologues, d’éditorialistes et de partis politiques français n’osent toujours pas déclarer publiquement.

Mais la formulation s’assortit d’un inconvénient important : elle vient inopportunément troubler la compréhension du Parti Communiste Chinois à un moment où celui-ci n’a jamais autant mis en danger la démocratie libérale et la liberté dans le monde. La littérature chinoise elle-même ne nous enseigne-t-elle pourtant pas qu’il y a toujours avantage à bien caractériser l’adversaire ?

Pour qu’il y ait retour au totalitarisme avec Xi Jinping, il faudrait que le Parti Communiste Chinois l’ait préalablement abandonné. Or Jean-Philippe Béja s’abstient de nous proposer dans son article une période précise au cours de laquelle cela se serait produit.

Ce que je propose de montrer ici, c’est que, depuis sa prise du pouvoir en 1949, le Parti Communiste Chinois n’a en réalité jamais cessé de maintenir un régime totalitaire sur la population chinoise. Pour ce faire, j’utiliserai successivement deux approches distinctes.

Une première approche consiste à parcourir la période 1978-2012 pour savoir si on peut discerner une sous-période de sortie du totalitarisme.

Cette période 1978-2012 est celle qui sépare la Chine de Mao (au cours de laquelle chacun convient désormais que le régime politique était totalitaire) de la Chine de Xi Jinping (celui-ci accède au pouvoir suprême en 2012). Dans cette période, on a vu se succéder à la tête du Parti-Etat chinois Deng Xiaoping (1978-1989), Jiang Zemin (1989-2002) et Hu Jintao (2002-2012). Si on avait quitté le totalitarisme au cours d’une sous-période de la période 1978-2012, cela serait passé par une discontinuité marquante qui aurait nécessairement fait date et qui n’aurait pas échappé aux observateurs ; les dissidents chinois nous en auraient informés.

Pour prouver que cela ne fut pas le cas, rappelons ici quelques-uns des faits marquants du comportement du Parti au cours de ces 34 années (1978-2012) :

  • En 1979, Deng introduit la politique de l’enfant unique (qui sera maintenue de 1979 à 2015) : une intrusion dans la vie personnelle et familiale qu’un simple régime dictatorial n’aurait pas pu mettre en œuvre et que seul un régime totalitaire pouvait imposer et faire respecter.
  • A partir de 1979, le Parti met en place une politique qui vise et qui réussit à transformer une grande partie de la population des provinces intérieures en « ouvriers-esclaves » qui sont disponibles aux entreprises situées sur la grande zone côtière (le régime reconnaît officiellement 330 millions de mingongs, tous adultes ; ils forment environ un tiers de la population adulte chinoise). Un régime démocratique n’aurait jamais conçu une telle intention ; un régime « simplement dictatorial » aurait pu en concevoir le projet mais n’en aurait pas eu la capacité politique. A noter au passage que c’est cet esclavage du tiers de la population chinoise qui constitue la base essentielle des succès géopolitiques du Parti et qui facilite à celui-ci la « stabilisation politique » de la classe moyenne (la moitié environ de la population).
  • En 1989, à Tien Anmen, s’amorce, ainsi qu’on s’en souvient, une répression sanglante et terrorisante contre le mouvement démocratique, en particulier contre les militants de la charte 08. Encore un autre symptôme de ce que le Parti n’avait alors pas interrompu son régime totalitaire.
  • Les militants chinois pro-démocratie, au long de la période 1978-2012 et particulièrement depuis 1989, n’ont en réalité jamais cessé d’être ciblés, persécutés, incarcérés et même mis à mort (Liu Xiao Bo : incarcéré pour 11 ans en 2008, décédé en prison en 2017 d’un cancer sans que lui ait été appliqué le traitement pertinent).
  • Signalons aussi les persécutions contre le bouddhisme et les Tibétains (surtout de 1987 à 1993 puis à nouveau entre 2008 et 2012), celles exercées contre le mouvement religieux Falun Gong (campagne de persécution lancée en 1999 par Jiang Zemin) et par ailleurs contre les chrétiens. Ces persécutions ont eu lieu bien avant l’accession de Xi Jinping au pouvoir suprême.

Au vu de cette chronologie, on discerne vraiment mal au cours de quelle sous-période et pour combien de temps on serait momentanément revenu du totalitarisme à « une simple dictature ». Au contraire, entre 1978 et 2012, par son comportement, le régime chinois a manifesté et a confirmé qu’il demeurait totalitaire sans aucune discontinuité.

Une deuxième approche consiste à analyser en quoi consistaient les mutations notoires qui sont intervenues dans les premières années de Deng induisaient une sortie du totalitarisme.

S’il existe une période où sont intervenues des mutations significatives en Chine, ce sont ces premières années de « la présidence Deng ». Ces mutations n’auraient-elles pas présidé à une sortie momentanée du totalitarisme ? On peut distinguer essentiellement deux  modifications significatives intervenues à l’initiative du Parti :

  • En premier lieu, le Parti, effrayé par l’impasse à laquelle conduisait le collectivisme tant en URSS que dans la Chine de Mao, a fait alors passer l’économie chinoise du collectivisme à « l’économie socialiste de marché », c’est-à-dire au capitalisme d’Etat. 
  • En second lieu, le Parti a modifié son idéologie, passant progressivement de l’idéologie marxiste-léniniste qui prévalait sous Mao (mais qui était devenue obsolète et inadaptée une fois qu’avait été décidé le passage du collectivisme au Capitalisme d’Etat), à une autre idéologie, une idéologie fondée à la fois sur un nationalisme agressif et revendiqué (la thématique du «  rêve chinois » par laquelle le Parti prête à la population chinoise l’intention (qu’il a lui-même) de dominer le monde) et sur une mobilisation « anti-démocratique » conceptualisée et affichée (« la démocratie est un poison »).

Ces deux grandes modifications sont bien entendu majeures si on veut comprendre la transformation spectaculaire de la Chine depuis 1978 et si on veut comprendre les succès géopolitiques impressionnants et répétés qu’elle a obtenus depuis lors. Mais elles ont aussi la particularité d’avoir laissé absolument intact le système de domination politique du Parti. Elles n’amenaient en aucune façon le Parti à renoncer à l’emprise totalitaire qu’il exerçait sur la population chinoise depuis 1949.

Quand on est passé de Mao à Deng, le Parti Communiste Chinois n’a pas modifié son identité politique, il a seulement modifié la formule de son régime totalitaire. De la Chine de Mao à la Chine de Deng, on est ainsi seulement passé d’un type de totalitarisme à un autre :

  • Deng et le PCC ont alors abandonné un totalitarisme de type marxiste-léniniste : « Collectivisme + Thématique de la dictature du prolétariat », un modèle inspiré par le modèle totalitaire de l’URSS
  • Deng et le PCC lui ont substitué sans aucun délai un autre type de totalitarisme : « Capitalisme d’Etat + Thématique nationaliste agressive + Lutte revendiquée contre la démocratie », un modèle qui en définitive est beaucoup plus proche du modèle totalitaire de l’Allemagne et du Japon des années 30 que de celui de l’URSS.

Les deux approches distinctes convergent donc pour conclure que, depuis 1949, le PCC a maintenu son régime totalitaire sans aucune discontinuité.

Il reste alors une question subsidiaire : comment interpréter et caractériser les multiples « novations » que Xi Jinping a introduites depuis 2012 ?

Ces novations partagent une redoutable particularité commune qui consiste à faire évoluer le nouveau type de régime totalitaire dans le sens d’un durcissement multidimensionnel avéré :

  • Un durcissement idéologique au sein du Parti : le Document N°9 en 2013 qui venait confirmer la lutte contre la démocratie libérale ; la volonté de procéder brutalement à une sinisation forcée de toutes les minorités ethniques, linguistiques ou religieuses pour aboutir à l’homogénéisation absolue que recherchent tous les régimes totalitaires ; l’insistance à rejeter les notions de liberté et de démocratie libérale comme simplement « occidentales » et non comme universelles ; la volonté de faire modifier dans le sens de Pékin le concept des droits de l’homme qui fut retenu par l’ONU après-guerre ; l’inscription de la Pensée Xi Jinping dans la Constitution chinoise ; la présidence à vie instaurée et votée par le PCC en faveur de Xi ; le contrôle accru des programmes et des enseignants dans les Universités….
  • Un durcissement répressif à l’intérieur : le coup de force à Hong Kong (juin 2020) qui a mis brutalement fin à la formule « Un pays, deux systèmes » sans attendre l’échéance prévue de 2047 prévue par le Traité sino-britannique ; la sinisation forcée de la Mongolie et surtout du Sinkiang (après celle du Tibet) selon des méthodes génocidaires (si les victimes peuvent encore ressortir vivantes après leur incarcération dans des camps dits de « formation professionnelle », elles en ressortent marquées à vie et terrorisées à vie) ; la reconnaissance faciale généralisée assortie d’un gigantesque système de fichage ; le système de « crédit social » punissant les éléments « non conformes » et récompensant les zélés du régime….
  • Un durcissement agressif à l’extérieur : la poursuite de l’invasion militaire de la Mer de Chine du sud ; les incidents frontaliers avec l’Inde ; une irresponsabilité coupable face au risque de contamination du covid de la Chine vers l’extérieur ; un refus absolu d’accepter une commission d’enquête indépendante sur le territoire chinois concernant l’origine du virus ; un refus de toute coopération internationale ; des sanctions économiques fortes contre l’Australie suite à sa demande publique d’une enquête internationale en Chine  sur l’origine du virus ; les menaces insistantes et répétées sur Taïwan ; un renforcement continu des programmes d’armement….

Il est clair qu’avec Xi, le Parti Communiste Chinois est passé à une autre étape. Mais, faut-il le répéter, cette nouvelle étape ne consiste pas du tout en un soi-disant retour au totalitarisme. Cette nouvelle étape renvoie en réalité à ce que le Parti Communiste Chinois, c’est deux choses à la fois : un régime totalitaire ET AUSSI une stratégie impérialiste (une stratégie qui vise même à se subordonner tout le reste du monde).

Or, depuis la crise des pays occidentaux de 2008 (à l’origine de laquelle il ne fut d’ailleurs pas étranger), le Parti Communiste Chinois se sent fort et perçoit que, en conséquence même de sa stratégie, les pays démocratiques ne cessent de s’affaiblir relativement à lui. A tort ou à raison, il considère qu’une victoire finale lui devient prochainement accessible. C’est pour cette raison qu’il en arrive à rendre de plus en plus audacieuse et de plus en plus agressive sa stratégie impérialiste tout en rendant de plus en plus coercitif son régime totalitaire.

Mais ceci est un autre chapitre…

Dominique Duel

7 Avril 2021


Dominique Duel affirme que Jean-Philippe Béja parle à tort de « retour au totalitarisme » puisque la Chine ne l’a jamais quitté. Si elle l’avait fait d’ailleurs, un certain nombre de faits ou de positions politiques nouvelles en auraient témoigné.
Voilà qui manque de nuances. Le totalitarisme ne s’effondre pas d’un coup, sauf s’il est le produit d’une intervention militaire extérieure. Et Béja signale un certain nombre de faits et de positions politiques qui lui paraissent avoir été des indicateurs de ce début de délitement du système totalitaire :
-préconisation par Zhao Ziyang, alors secrétaire général du Parti de la séparation du Parti et de l’Etat et encouragement à la pluralité dans les Universités. Béja renvoie au rapport de Zhao Ziyang au XIII e congrès du parti..
Plus tard, Hu Jintao, secrétaire général du PCC de 2002 à 2012 et Wen Jiabao, Premier Ministre, ont souhaité l’intégration dans la Constitution de la défense des droits de l’homme et la propriété privée. A cette époque, la société civile commençait à se diversifier et des lignes politiques différentes apparaissaient dans le Parti.
Sans doute, peut-on difficilement parler de disparition du totalitarisme, mais de recul, de délitement, de mise en cause puis, après les Jeux Olympiques de Pékin en 2008, de « retour » au totalitarisme dans sa plénitude avec la toute puissance d’un parti sans faille, l’absence de points de vue pluriels et de débats au sein de la représentation nationale et de la société civile.


Benoît Villiers

31 Mar 2021


[Point de Vue] Les quatre manquements de l’Ambassade de Chine à Paris – par Dominique Duel

Chine | OLYMPUS DIGITAL CAMERA | cnszym | Flickr

Un article du Monde en date du 19 mars 2021 nous relate qu’un journaliste-sinologue français, Alain Bondaz, (membre du FRS, Fonds de Recherche Stratégique) vient de se faire traiter publiquement de « petite frappe » par l’ambassadeur en France de la République Populaire de Chine.

On ne peut que rapprocher ce nouvel épisode de celui qui est intervenu deux ans plus tôt : Valérie Niquet (elle aussi sinologue membre du FRS) s’est alors trouvée traduite devant les tribunaux français par l’entreprise chinoise Huawei au motif qu’elle avait affirmé que Huawei était une entreprise contrôlée par l’Etat chinois, ce dont conviennent la plupart des observateurs occidentaux mais ce que Huawei et Pékin s’emploient à nier.

Par ces deux initiatives successives, Pékin en réalité commet à la fois quatre manquements : Ingérence. Intimidation. Occultation. Anti-démocratie.

INGERENCE. Pékin se permet de plus en plus nettement de pratiquer l’ingérence dans notre société, ce qui est absolument inadmissible. Au nom de quoi Pékin s’autorise-t-il à nous interdire de réfléchir publiquement et d’analyser publiquement si Huawei est contrôlée ou non par l’Etat Chinois (qui lui-même est contrôlé par le Parti Communiste Chinois) ? Au nom de quoi son ambassadeur à Paris se permet d’injurier publiquement l’un de nos spécialistes de la Chine les plus talentueux ?

INTIMIDATION. C’est d’une intimidation caractérisée dont sont victimes Valérie Niquet et Alain Bondaz. Le message subliminal qu’adresse Pékin aux sinologues français consiste à leur faire savoir qu’« ils ne seront pas les bienvenus en Chine » dès lors qu’ils entendent continuer à s’exprimer librement en France sur la Chine et sur le Parti Communiste chinois.

OCCULTATION. Si, comme Pékin semble vouloir y parvenir, seuls les journalistes sinologues français « béni-oui-oui » sont à l’avenir autorisés à séjourner sur le territoire chinois, la France se trouvera privée d’une information valable sur la Chine. Une telle volonté d’occultation de la part de la Chine est particulièrement inacceptable parce que la France, elle, laisse, à ce jour, circuler sur son territoire des journalistes de la République Populaire de Chine sans manifester d’exigences particulières à leur égard.

ANTI-DEMOCRATIE. Ces deux sinologues que Pékin cherche à intimider sont à la fois des chercheurs et des journalistes. L’agression dont ils sont l’objet est en quelque sorte le reflet même du comportement que Pékin exige (et très généralement obtient) des journalistes chinois : leur soumission totale au pouvoir politique chinois.

Ces quatre manquements sont inacceptables et doivent retenir l’attention de notre gouvernement et de notre parlement.

Dominique Duel

23 Mar 2021


[Compte-Rendu] Mes Années Chinoises, Anette Wieviorka – par Pierre Rigoulot (Stock 2021, 260 p., 20 €)

Malgré le titre de la collection où vient s’insérer ce volume, « Puissance des femmes », le portrait qui ressort d’Annette Wieviorka frappe d’abord par sa fragilité, par ses nuances, ses réserves, et même – plusieurs fois elle les mentionne – par ses aveux d’impuissance. Une explication ou un souvenir peuvent manquer, et elle le dit avec simplicité, ce qui nous mène à l’un des fils qui permettent de lire ces Mémoires chinoises : le doute, les inquiétudes, les demandes, mais aussi l’originalité, la richesse des expériences, la forte dimension affective d’un individu comme l’auteur, s’opposent à un régime politique qui se veut tout puissant et omniscient, qui non seulement contrôle les êtres mais décide pour eux de ce qui compte et ce qui ne compte pas et même de ce qui est et qui n’est pas.

« Pro-chinoise » , comme on disait alors, Annette Wieviorka part avec son mari et son fils enseigner dans la région de Canton. Quiconque s’intéresse à la Chine et à la « révolution culturelle » suivra avec un grand intérêt le rappel de cette vie quotidienne. Quelques uns des lecteurs qui ont partagé ses illusions politiques pourront constater très précisément, très concrètement, combien ils s’étaient alors aveuglés.

Mais ces « années chinoises » sont d’abord les siennes et elle ne les rapporte pas seulement à l’aune de ses idées politiques d’hier et d’aujourd’hui. Annette Wieviorka cherche à relier ses réactions et ses choix à d’autres dimensions, plus personnelles. Et nous voilà poussés à nous interroger : le bonheur qu’elle éprouve au travail de la terre et tout simplement à se fondre au sein d’un peuple est-il lié comme elle le suggère à un inachèvement personnel et à l’immigration d’une famille juive de Pologne quelques dizaines d’années auparavant?

Ces années chinoises sont-elles celles du passage d’une fusion révolutionnaire fantasmée à la conscience d’une identité (notamment) française? La question mérite d’être posée au moins pour comprendre l’épaisseur des motivations de nos actes, la multiplicité des facteurs qui président à nos décisions – bien loin du gommage de l’individualité à laquelle se livre, sans y parvenir heureusement, le totalitarisme, qu’il soit chinois ou non.Il convient de ne pas aller plus loin. Un des charmes de ces mémoires est justement de ne pas nous entraîner dans le détail d’une personnalité aussi attachante soit-elle, mais de s’en tenir à une démarche ouverte et modeste à la fois. Le tout politique est pour elle une arme de propagande et une marque d’illusion. Il mène à une impasse. Annette Wieviorka, en historienne qu’elle est, ne délaisse pas pour autant cette dimension. Elle rejette la « gauche » communiste, qu’elle apparente explicitement à quelque chose comme le fascisme. Là encore, elle n’insiste pas mais le lecteur se demandera éventuellement si cet apparentement relevé n’est pas valable aussi, pour la « droite » communiste, pour Liu Shao Shi comme pour Mao. Il peut aussi se demander quel jugement politique elle porte sur cette Chine enrichie qu’elle revoit une quarantaine d’années après son premier séjour. Ces deux Chines n’ont-elles vraiment rien à voir politiquement l’une avec l’autre?

Annette Wieviorka, en une prose apaisée, ne fait pas seulement, on le voit, retour sur son passé. Elle nous incite à penser à notre avenir collectif. Un petit livre? De grands horizons.

Pierre Rigoulot

8 Mar 2021


« CCP Publishes Book On Xi Jinping’s Thought on the Rule of Law ; the Obsessive Campagn to Promote the Presidents’ Legal Ideology Continue » par Massimo Introvigne

Le texte que nous mettons à la disposition de nos lecteurs a été publié dans Bitter Winter un périodique de défense des droits de l’homme et en particulier de la liberté religieuse face notamment à des mouvements ou Etats totalitaires assez offensifs aujourd’hui pour justifier de donner à une revue un titre quelque peu alarmant.

L’auteur de ce texte, Massimo Introvigne, est un professeur italien de sociologie religieuse, fondateur du Centre d’Etudes sur les Nouvelles Religions (CESNUR). De 2012 à 2015, il a présidé l’Observatoire de la Liberté Religieuse, mis en place par le Ministère italien des Affaires étrangères et dont le champ d’observations et d’actions s’étend au monde entier. Nous le remercions de nous autoriser à reproduire cette forte étude sur la Chine de Xi Jinping et en retour nous espérons contribuer à faire mieux connaître Bitter Winter.

PR

BITTER WINTER A MAGAZINE ON RELIGIOUS LIBERTY AND HUMAN RIGHTS

Sun, Deccember 27, 2020

CCP Publishes Book on Xi Jinping’s Thought on the Rule of Law : The obsessive campaign to promote the President’s legal ideology continues with the publication of a book collecting his main texts on the matter.

By Massimo Introvigne

Yet another book signed Xi Jinping is ready (from Twitter)

Bitter Winter has commented repeatedly on how “Xi Jinping’s Thought on the Rule of Law” is now emerging as the central tool in the attempt to elevate the status of the Chinese President as a Marxist ideologist not less important than Lenin, Stalin, or Chairman Mao. Whether this would work, or Xi will be forgotten after somebody will replace him in China—just as nobody would read today, say, the books signed by Leonid Brezhnev—is an entirely different question.

As part of this campaign, the Institute of Party History and Literature of the Central Committee of the CCP has just published a new book by Xi Jinping. It is titled “On Persistence in Comprehensively Governing the Country According to the Law”,and includes 54 texts and speeches by the President on the rule of law, dated between December 4, 2012 and November 16, 2020. Xi Jinping’s previous book, “On the Party’s Propaganda and Ideological Work,” was published just one month before this one—and Party members and high school and college students are supposed to study all of them.

The last chapter of the new book is Xi Jinping’s lecture at the Beijing conference on the rule of law of November 16, 2020. We have already analyzed this text in Bitter Winter, as a clear example of how the words “rule of law” may be misleading. In the Western legal tradition, “rule of law” means that all citizens, including those in the government, are subject to the law. Xi Jinping adopts the Marxist point of view, according to which the celebrated “rule of law” is simply the rule of the bourgeoise over the proletarians, and the Communist revolution solves the problem by subjecting the law to “the People” and its sole authorized spokesperson, the Communist Party. “Xi Jinping’s Thought on the Rule of Law” reiterates that the law should be subject to the CCP, rather than the CCP to the law, but adds a new global twist by arguing that also international law should be subject to the interpretation of a coalition including CCP-led China and like-minded international critics of that annoying bourgeois idea of universal human rights.

By perusing the book, one discovers that Xi did not invent this theory in 2020, but developed it gradually since he came to power in 2012. Of special interest is the chapter “The Party’s Leadership and the Socialist Rule of Law Are Consistent,” in fact a portion of Xi’s speech at the Central Political and Legal Work Conference of January 7, 2014. This text already included a good deal of what Xi would say at the November 2020 conference. We read there that with the Communist revolution, “the People,” rather than capitalists or the bourgeoisie, becomes the master of the law. However, as Marx knew very well, the problem is how to ascertain the will of “the People.” Marx’s answer is that the Communist Party is the only entity that knows what “the People” wants, or at any rate what is better for “the People.”

Xi repeats that “the People is the master,” but the Marxist rule of law can only function “by the Party leading the People.” In a Communist system of the rule of law, “the most fundamental is to uphold the Party’s leadership. Upholding the leadership of the Party means supporting the People to be the master of the country and implementing the basic strategy of governing the country with the Party leading the people.” In other words, “only by adhering to the Party’s leadership, the idea that the People is the master of the country can be fully realized, and the country and social life can be institutionalized and ruled by the law in an orderly manner.” One understands that “the People is the master of the country” and the law should respect the People, rather than vice versa, really means that the CCP is the master of the country, and the law should obey the CCP.

Xi at the 2019 congress of China Law Society in Beijing (Source: The Supreme Peoples Court of the PRC).

The different chapters tediously apply this principle to the lawyers, the judges, the military courts, the police, the regulatory authorities for the economy, and so on: they should respect the rule of law, which in a Marxist sense means respecting the law as interpreted and dictated by the CCP. By definition, there can be no conflict between the CCP and the law because, based on what Xi calls the principle of the “organic unity of Party leadership,” the CCP is the law, but what needs to be clarified here is that nobody can presume to use the written laws to criticize the decisions and policies of the Party. Otherwise, the rule of law would be used to “weaken and narrow” the Socialist essence of China, while its real purpose is to reinforce it. “There are many things, Xi writes, that need to be explored in depth, but the basics must be adhered to for a long time, i.e., the leadership of the CCP must be adhered to.”

One interesting chapter is a compilation of texts, some of them unpublished, about Hong Kong and Macao, where Xi explains that the principle “one country, two systems” may only be understood as being subject to the rule of law, by which he means the Marxist/CCP rule of law, which makes the laws subject to the Party. And that should perforce include Hong Kong laws.

Another chapter includes an apology for the Constitutional amendments of 2018. The world’s attention focused on Article 45 of the reform law, which eliminated the term limits for the President, meaning that Xi can now be President for life. However, Xi argues that the whole structure of the Constitutional reform of 2018 is governed by Article 36, which adds to Article 1 of the Constitution a new paragraph, reading as follows: “The defining feature of Socialism with Chinese characteristics is the leadership of the Chinese Communist Party.”

Taking this as the standpoint, the question is whether the other reforms, including the one allowing Xi to remain President for life, weakens or reinforce “the leadership of the CCP.” One persistent critic could object that the provision reinforces the Party’s current leader but not necessarily its leadership. However, Xi tells us that the stability is thus strengthened, which is good for the CCP. It sems that the general principle is, what is good for Xi is good for the Party, and what is good for the Party is good for the People.

29 Déc 2020