Revue Esprit : Aux couleurs de la Chine, n° 470, 208p, 20 €

Il faut lire ce numéro de décembre 2020 de la revue Esprit pour son dossier sur la Chine, la majorité des articles qui le constituent permettant de réfléchir à la nature et au fonctionnement de l’Etat chinois. Le dossier en question s’ouvre sur une analyse de Jean-Philippe Béja, remarquable de clarté et de qualités pédagogiques. Il montre qu’avec Xi Jinping – et après une période où le totalitarisme commençait à se déliter, au temps de Zhao Ziyang puis de Hu Jintao – une reprise en main totalitaire a lieu sous la forme d’une mise au pas nouvelle de la société civile et d’une accentuation de la mainmise du Parti communiste sur l’Etat. Comme l’a dit Xi lui-même dans son rapport au XIXe Congrès du PCC : « Au nord, au sud, à l’est, à l’ouest, au centre, le Parti dirige tout ».

Ce qui nous oblige à reconnaître dans les Etats totalitaires l’importance du rôle des individualités au pouvoir.

Quant à Séverine Arsène, auteur d’Internet et politique en Chine (éd. Karthala, 2011), elle propose un éclairage tout en finesse sur le contrôle de l’informatique et par l’informatique. Son analyse nuancée montre un Big brother plus morcelé qu’on le croit et visant moins à faire taire toute voix dissidente qu’à marginaliser, voire à manipuler les opposants (la méthode castriste, en somme, plus que celle des Nord-Coréens).

Judith Geng et Mei Yang, sur le nationalisme chinois, Sébastien Veg, sur la question de Hong-Kong, soulignent la répression qui s’abat sur toute résistance – celle des Mongols, des Tibétains ou des Ouigours – à la sinisation. Le lecteur apprendra ici beaucoup sur les conceptions nationales des dirigeants chinois et sur l’importance de certains de leurs conseillers, tel Wang Huning, grand lecteur de Carl Schmitt.

Deux articles, l’un signé Justine Rochot, l’autre Capdeville-Zeng, s’intéressent enfin à la gestion de la pandémie de covid-19 par le pouvoir chinois et complètent ce dossier.

Ce dossier d’Esprit ? Un bon outil pour quiconque suit avec inquiétude l’évolution de la direction chinoise, moins tentée par un retour au désordre maoïste de la révolution culturelle que par une reprise du style de Staline ou de Liu-Shaoqi.

Benoît Villiers


Suite à cette évocation du n° d’Esprit sur la RPC, je signale, dans le n°1587 de Courrier international (1er au 7 avril 2021, p. 19),un article révélateur, assez savoureux, du Quotidien du Peuple (Renmin Bibao), intitulé « Cessez la comédie des droits de l’homme »

Selon l’organe du PCC, les droits de l’homme invoqués par les pays occidentaux, ne sont qu’une arme hégémonique, servant de prétexte à ingérences et à un interventionnisme militaire américain qui a « causé plus de 800.000 morts dont environ 335.000 civils depuis 2001 » ainsi que « des dizaines de millions de réfugiés ».
A noter que la propagande a beau jeu de profiter de nos auto-critiques, de notre ouverture et de notre liberté de la presse. Ce qui n’est certes pas une raison pour mettre à mal ce qui fait partie de la nature de la démocratie.
Le quotidien insiste sur l’affaire Floyd, le racisme aux USA, la discrimination des musulmans dans les pays occidentaux, les caricatures injurieuses, ces deux derniers points étant, rappelle-t-il, dénoncés par l’Organisation de la Coopération Islamique (laquelle semble décidément trop aimer l’argent chinois pour oser parler du sort des musulmans chinois).

L’organe central du PCC mentionne aussi la déclaration commune par laquelle « plusieurs pays dont la Chine, la Russie, la Syrie, l’Iran, Cuba, la Biélorussie, le Venezuela, la Bolivie, le Sri Lanka, les Philippines, le Laos, le Cambodge, le Zimbabwe et la Corée du Nord », dénoncent « les mesures coercitives prises de façon unilatérale par certains pays occidentaux, avec comme conséquences de graves violations des droits de l’homme. Ceux-ci devraient en tenir compte ».
Il estime, que, universellement, la comédie des droits de l’homme et l’hypocrisie des pays occidentaux qui jouent au « maître des droits de l’homme » ne prend plus. Et le quotidien de nous exhorter à « tomber le masque » et à régler nos propres problèmes en ce domaine.

Pierre Druez


Nous avons reçu cet autre commentaire suite au compte-rendu du dossier chinois d’Esprit.

Jean-Philippe Béja a choisi d’intituler son article dans la revue Esprit de décembre 2020 par l’expression « Xi Jinping ou le retour au totalitarisme ».

Celle-ci présente un immense mérite, celui de reconnaître publiquement que le régime actuel de Pékin est sans aucun conteste un régime totalitaire, ce que beaucoup de sinologues, d’éditorialistes et de partis politiques français n’osent toujours pas déclarer publiquement.

Mais la formulation s’assortit d’un inconvénient important : elle vient inopportunément troubler la compréhension du Parti Communiste Chinois à un moment où celui-ci n’a jamais autant mis en danger la démocratie libérale et la liberté dans le monde. La littérature chinoise elle-même ne nous enseigne-t-elle pourtant pas qu’il y a toujours avantage à bien caractériser l’adversaire ?

Pour qu’il y ait retour au totalitarisme avec Xi Jinping, il faudrait que le Parti Communiste Chinois l’ait préalablement abandonné. Or Jean-Philippe Béja s’abstient de nous proposer dans son article une période précise au cours de laquelle cela se serait produit.

Ce que je propose de montrer ici, c’est que, depuis sa prise du pouvoir en 1949, le Parti Communiste Chinois n’a en réalité jamais cessé de maintenir un régime totalitaire sur la population chinoise. Pour ce faire, j’utiliserai successivement deux approches distinctes.

Une première approche consiste à parcourir la période 1978-2012 pour savoir si on peut discerner une sous-période de sortie du totalitarisme.

Cette période 1978-2012 est celle qui sépare la Chine de Mao (au cours de laquelle chacun convient désormais que le régime politique était totalitaire) de la Chine de Xi Jinping (celui-ci accède au pouvoir suprême en 2012). Dans cette période, on a vu se succéder à la tête du Parti-Etat chinois Deng Xiaoping (1978-1989), Jiang Zemin (1989-2002) et Hu Jintao (2002-2012). Si on avait quitté le totalitarisme au cours d’une sous-période de la période 1978-2012, cela serait passé par une discontinuité marquante qui aurait nécessairement fait date et qui n’aurait pas échappé aux observateurs ; les dissidents chinois nous en auraient informés.

Pour prouver que cela ne fut pas le cas, rappelons ici quelques-uns des faits marquants du comportement du Parti au cours de ces 34 années (1978-2012) :

  • En 1979, Deng introduit la politique de l’enfant unique (qui sera maintenue de 1979 à 2015) : une intrusion dans la vie personnelle et familiale qu’un simple régime dictatorial n’aurait pas pu mettre en œuvre et que seul un régime totalitaire pouvait imposer et faire respecter.
  • A partir de 1979, le Parti met en place une politique qui vise et qui réussit à transformer une grande partie de la population des provinces intérieures en « ouvriers-esclaves » qui sont disponibles aux entreprises situées sur la grande zone côtière (le régime reconnaît officiellement 330 millions de mingongs, tous adultes ; ils forment environ un tiers de la population adulte chinoise). Un régime démocratique n’aurait jamais conçu une telle intention ; un régime « simplement dictatorial » aurait pu en concevoir le projet mais n’en aurait pas eu la capacité politique. A noter au passage que c’est cet esclavage du tiers de la population chinoise qui constitue la base essentielle des succès géopolitiques du Parti et qui facilite à celui-ci la « stabilisation politique » de la classe moyenne (la moitié environ de la population).
  • En 1989, à Tien Anmen, s’amorce, ainsi qu’on s’en souvient, une répression sanglante et terrorisante contre le mouvement démocratique, en particulier contre les militants de la charte 08. Encore un autre symptôme de ce que le Parti n’avait alors pas interrompu son régime totalitaire.
  • Les militants chinois pro-démocratie, au long de la période 1978-2012 et particulièrement depuis 1989, n’ont en réalité jamais cessé d’être ciblés, persécutés, incarcérés et même mis à mort (Liu Xiao Bo : incarcéré pour 11 ans en 2008, décédé en prison en 2017 d’un cancer sans que lui ait été appliqué le traitement pertinent).
  • Signalons aussi les persécutions contre le bouddhisme et les Tibétains (surtout de 1987 à 1993 puis à nouveau entre 2008 et 2012), celles exercées contre le mouvement religieux Falun Gong (campagne de persécution lancée en 1999 par Jiang Zemin) et par ailleurs contre les chrétiens. Ces persécutions ont eu lieu bien avant l’accession de Xi Jinping au pouvoir suprême.

Au vu de cette chronologie, on discerne vraiment mal au cours de quelle sous-période et pour combien de temps on serait momentanément revenu du totalitarisme à « une simple dictature ». Au contraire, entre 1978 et 2012, par son comportement, le régime chinois a manifesté et a confirmé qu’il demeurait totalitaire sans aucune discontinuité.

Une deuxième approche consiste à analyser en quoi consistaient les mutations notoires qui sont intervenues dans les premières années de Deng induisaient une sortie du totalitarisme.

S’il existe une période où sont intervenues des mutations significatives en Chine, ce sont ces premières années de « la présidence Deng ». Ces mutations n’auraient-elles pas présidé à une sortie momentanée du totalitarisme ? On peut distinguer essentiellement deux  modifications significatives intervenues à l’initiative du Parti :

  • En premier lieu, le Parti, effrayé par l’impasse à laquelle conduisait le collectivisme tant en URSS que dans la Chine de Mao, a fait alors passer l’économie chinoise du collectivisme à « l’économie socialiste de marché », c’est-à-dire au capitalisme d’Etat. 
  • En second lieu, le Parti a modifié son idéologie, passant progressivement de l’idéologie marxiste-léniniste qui prévalait sous Mao (mais qui était devenue obsolète et inadaptée une fois qu’avait été décidé le passage du collectivisme au Capitalisme d’Etat), à une autre idéologie, une idéologie fondée à la fois sur un nationalisme agressif et revendiqué (la thématique du «  rêve chinois » par laquelle le Parti prête à la population chinoise l’intention (qu’il a lui-même) de dominer le monde) et sur une mobilisation « anti-démocratique » conceptualisée et affichée (« la démocratie est un poison »).

Ces deux grandes modifications sont bien entendu majeures si on veut comprendre la transformation spectaculaire de la Chine depuis 1978 et si on veut comprendre les succès géopolitiques impressionnants et répétés qu’elle a obtenus depuis lors. Mais elles ont aussi la particularité d’avoir laissé absolument intact le système de domination politique du Parti. Elles n’amenaient en aucune façon le Parti à renoncer à l’emprise totalitaire qu’il exerçait sur la population chinoise depuis 1949.

Quand on est passé de Mao à Deng, le Parti Communiste Chinois n’a pas modifié son identité politique, il a seulement modifié la formule de son régime totalitaire. De la Chine de Mao à la Chine de Deng, on est ainsi seulement passé d’un type de totalitarisme à un autre :

  • Deng et le PCC ont alors abandonné un totalitarisme de type marxiste-léniniste : « Collectivisme + Thématique de la dictature du prolétariat », un modèle inspiré par le modèle totalitaire de l’URSS
  • Deng et le PCC lui ont substitué sans aucun délai un autre type de totalitarisme : « Capitalisme d’Etat + Thématique nationaliste agressive + Lutte revendiquée contre la démocratie », un modèle qui en définitive est beaucoup plus proche du modèle totalitaire de l’Allemagne et du Japon des années 30 que de celui de l’URSS.

Les deux approches distinctes convergent donc pour conclure que, depuis 1949, le PCC a maintenu son régime totalitaire sans aucune discontinuité.

Il reste alors une question subsidiaire : comment interpréter et caractériser les multiples « novations » que Xi Jinping a introduites depuis 2012 ?

Ces novations partagent une redoutable particularité commune qui consiste à faire évoluer le nouveau type de régime totalitaire dans le sens d’un durcissement multidimensionnel avéré :

  • Un durcissement idéologique au sein du Parti : le Document N°9 en 2013 qui venait confirmer la lutte contre la démocratie libérale ; la volonté de procéder brutalement à une sinisation forcée de toutes les minorités ethniques, linguistiques ou religieuses pour aboutir à l’homogénéisation absolue que recherchent tous les régimes totalitaires ; l’insistance à rejeter les notions de liberté et de démocratie libérale comme simplement « occidentales » et non comme universelles ; la volonté de faire modifier dans le sens de Pékin le concept des droits de l’homme qui fut retenu par l’ONU après-guerre ; l’inscription de la Pensée Xi Jinping dans la Constitution chinoise ; la présidence à vie instaurée et votée par le PCC en faveur de Xi ; le contrôle accru des programmes et des enseignants dans les Universités….
  • Un durcissement répressif à l’intérieur : le coup de force à Hong Kong (juin 2020) qui a mis brutalement fin à la formule « Un pays, deux systèmes » sans attendre l’échéance prévue de 2047 prévue par le Traité sino-britannique ; la sinisation forcée de la Mongolie et surtout du Sinkiang (après celle du Tibet) selon des méthodes génocidaires (si les victimes peuvent encore ressortir vivantes après leur incarcération dans des camps dits de « formation professionnelle », elles en ressortent marquées à vie et terrorisées à vie) ; la reconnaissance faciale généralisée assortie d’un gigantesque système de fichage ; le système de « crédit social » punissant les éléments « non conformes » et récompensant les zélés du régime….
  • Un durcissement agressif à l’extérieur : la poursuite de l’invasion militaire de la Mer de Chine du sud ; les incidents frontaliers avec l’Inde ; une irresponsabilité coupable face au risque de contamination du covid de la Chine vers l’extérieur ; un refus absolu d’accepter une commission d’enquête indépendante sur le territoire chinois concernant l’origine du virus ; un refus de toute coopération internationale ; des sanctions économiques fortes contre l’Australie suite à sa demande publique d’une enquête internationale en Chine  sur l’origine du virus ; les menaces insistantes et répétées sur Taïwan ; un renforcement continu des programmes d’armement….

Il est clair qu’avec Xi, le Parti Communiste Chinois est passé à une autre étape. Mais, faut-il le répéter, cette nouvelle étape ne consiste pas du tout en un soi-disant retour au totalitarisme. Cette nouvelle étape renvoie en réalité à ce que le Parti Communiste Chinois, c’est deux choses à la fois : un régime totalitaire ET AUSSI une stratégie impérialiste (une stratégie qui vise même à se subordonner tout le reste du monde).

Or, depuis la crise des pays occidentaux de 2008 (à l’origine de laquelle il ne fut d’ailleurs pas étranger), le Parti Communiste Chinois se sent fort et perçoit que, en conséquence même de sa stratégie, les pays démocratiques ne cessent de s’affaiblir relativement à lui. A tort ou à raison, il considère qu’une victoire finale lui devient prochainement accessible. C’est pour cette raison qu’il en arrive à rendre de plus en plus audacieuse et de plus en plus agressive sa stratégie impérialiste tout en rendant de plus en plus coercitif son régime totalitaire.

Mais ceci est un autre chapitre…

Dominique Duel

7 Avril 2021


Dominique Duel affirme que Jean-Philippe Béja parle à tort de « retour au totalitarisme » puisque la Chine ne l’a jamais quitté. Si elle l’avait fait d’ailleurs, un certain nombre de faits ou de positions politiques nouvelles en auraient témoigné.
Voilà qui manque de nuances. Le totalitarisme ne s’effondre pas d’un coup, sauf s’il est le produit d’une intervention militaire extérieure. Et Béja signale un certain nombre de faits et de positions politiques qui lui paraissent avoir été des indicateurs de ce début de délitement du système totalitaire :
-préconisation par Zhao Ziyang, alors secrétaire général du Parti de la séparation du Parti et de l’Etat et encouragement à la pluralité dans les Universités. Béja renvoie au rapport de Zhao Ziyang au XIII e congrès du parti..
Plus tard, Hu Jintao, secrétaire général du PCC de 2002 à 2012 et Wen Jiabao, Premier Ministre, ont souhaité l’intégration dans la Constitution de la défense des droits de l’homme et la propriété privée. A cette époque, la société civile commençait à se diversifier et des lignes politiques différentes apparaissaient dans le Parti.
Sans doute, peut-on difficilement parler de disparition du totalitarisme, mais de recul, de délitement, de mise en cause puis, après les Jeux Olympiques de Pékin en 2008, de « retour » au totalitarisme dans sa plénitude avec la toute puissance d’un parti sans faille, l’absence de points de vue pluriels et de débats au sein de la représentation nationale et de la société civile.


Benoît Villiers

31 Mar 2021


[Point de Vue] Les quatre manquements de l’Ambassade de Chine à Paris – par Dominique Duel

Chine | OLYMPUS DIGITAL CAMERA | cnszym | Flickr

Un article du Monde en date du 19 mars 2021 nous relate qu’un journaliste-sinologue français, Alain Bondaz, (membre du FRS, Fonds de Recherche Stratégique) vient de se faire traiter publiquement de « petite frappe » par l’ambassadeur en France de la République Populaire de Chine.

On ne peut que rapprocher ce nouvel épisode de celui qui est intervenu deux ans plus tôt : Valérie Niquet (elle aussi sinologue membre du FRS) s’est alors trouvée traduite devant les tribunaux français par l’entreprise chinoise Huawei au motif qu’elle avait affirmé que Huawei était une entreprise contrôlée par l’Etat chinois, ce dont conviennent la plupart des observateurs occidentaux mais ce que Huawei et Pékin s’emploient à nier.

Par ces deux initiatives successives, Pékin en réalité commet à la fois quatre manquements : Ingérence. Intimidation. Occultation. Anti-démocratie.

INGERENCE. Pékin se permet de plus en plus nettement de pratiquer l’ingérence dans notre société, ce qui est absolument inadmissible. Au nom de quoi Pékin s’autorise-t-il à nous interdire de réfléchir publiquement et d’analyser publiquement si Huawei est contrôlée ou non par l’Etat Chinois (qui lui-même est contrôlé par le Parti Communiste Chinois) ? Au nom de quoi son ambassadeur à Paris se permet d’injurier publiquement l’un de nos spécialistes de la Chine les plus talentueux ?

INTIMIDATION. C’est d’une intimidation caractérisée dont sont victimes Valérie Niquet et Alain Bondaz. Le message subliminal qu’adresse Pékin aux sinologues français consiste à leur faire savoir qu’« ils ne seront pas les bienvenus en Chine » dès lors qu’ils entendent continuer à s’exprimer librement en France sur la Chine et sur le Parti Communiste chinois.

OCCULTATION. Si, comme Pékin semble vouloir y parvenir, seuls les journalistes sinologues français « béni-oui-oui » sont à l’avenir autorisés à séjourner sur le territoire chinois, la France se trouvera privée d’une information valable sur la Chine. Une telle volonté d’occultation de la part de la Chine est particulièrement inacceptable parce que la France, elle, laisse, à ce jour, circuler sur son territoire des journalistes de la République Populaire de Chine sans manifester d’exigences particulières à leur égard.

ANTI-DEMOCRATIE. Ces deux sinologues que Pékin cherche à intimider sont à la fois des chercheurs et des journalistes. L’agression dont ils sont l’objet est en quelque sorte le reflet même du comportement que Pékin exige (et très généralement obtient) des journalistes chinois : leur soumission totale au pouvoir politique chinois.

Ces quatre manquements sont inacceptables et doivent retenir l’attention de notre gouvernement et de notre parlement.

Dominique Duel

23 Mar 2021


[Compte-Rendu] Mes Années Chinoises, Anette Wieviorka – par Pierre Rigoulot (Stock 2021, 260 p., 20 €)

Malgré le titre de la collection où vient s’insérer ce volume, « Puissance des femmes », le portrait qui ressort d’Annette Wieviorka frappe d’abord par sa fragilité, par ses nuances, ses réserves, et même – plusieurs fois elle les mentionne – par ses aveux d’impuissance. Une explication ou un souvenir peuvent manquer, et elle le dit avec simplicité, ce qui nous mène à l’un des fils qui permettent de lire ces Mémoires chinoises : le doute, les inquiétudes, les demandes, mais aussi l’originalité, la richesse des expériences, la forte dimension affective d’un individu comme l’auteur, s’opposent à un régime politique qui se veut tout puissant et omniscient, qui non seulement contrôle les êtres mais décide pour eux de ce qui compte et ce qui ne compte pas et même de ce qui est et qui n’est pas.

« Pro-chinoise » , comme on disait alors, Annette Wieviorka part avec son mari et son fils enseigner dans la région de Canton. Quiconque s’intéresse à la Chine et à la « révolution culturelle » suivra avec un grand intérêt le rappel de cette vie quotidienne. Quelques uns des lecteurs qui ont partagé ses illusions politiques pourront constater très précisément, très concrètement, combien ils s’étaient alors aveuglés.

Mais ces « années chinoises » sont d’abord les siennes et elle ne les rapporte pas seulement à l’aune de ses idées politiques d’hier et d’aujourd’hui. Annette Wieviorka cherche à relier ses réactions et ses choix à d’autres dimensions, plus personnelles. Et nous voilà poussés à nous interroger : le bonheur qu’elle éprouve au travail de la terre et tout simplement à se fondre au sein d’un peuple est-il lié comme elle le suggère à un inachèvement personnel et à l’immigration d’une famille juive de Pologne quelques dizaines d’années auparavant?

Ces années chinoises sont-elles celles du passage d’une fusion révolutionnaire fantasmée à la conscience d’une identité (notamment) française? La question mérite d’être posée au moins pour comprendre l’épaisseur des motivations de nos actes, la multiplicité des facteurs qui président à nos décisions – bien loin du gommage de l’individualité à laquelle se livre, sans y parvenir heureusement, le totalitarisme, qu’il soit chinois ou non.Il convient de ne pas aller plus loin. Un des charmes de ces mémoires est justement de ne pas nous entraîner dans le détail d’une personnalité aussi attachante soit-elle, mais de s’en tenir à une démarche ouverte et modeste à la fois. Le tout politique est pour elle une arme de propagande et une marque d’illusion. Il mène à une impasse. Annette Wieviorka, en historienne qu’elle est, ne délaisse pas pour autant cette dimension. Elle rejette la « gauche » communiste, qu’elle apparente explicitement à quelque chose comme le fascisme. Là encore, elle n’insiste pas mais le lecteur se demandera éventuellement si cet apparentement relevé n’est pas valable aussi, pour la « droite » communiste, pour Liu Shao Shi comme pour Mao. Il peut aussi se demander quel jugement politique elle porte sur cette Chine enrichie qu’elle revoit une quarantaine d’années après son premier séjour. Ces deux Chines n’ont-elles vraiment rien à voir politiquement l’une avec l’autre?

Annette Wieviorka, en une prose apaisée, ne fait pas seulement, on le voit, retour sur son passé. Elle nous incite à penser à notre avenir collectif. Un petit livre? De grands horizons.

Pierre Rigoulot

8 Mar 2021


« CCP Publishes Book On Xi Jinping’s Thought on the Rule of Law ; the Obsessive Campagn to Promote the Presidents’ Legal Ideology Continue » par Massimo Introvigne

Le texte que nous mettons à la disposition de nos lecteurs a été publié dans Bitter Winter un périodique de défense des droits de l’homme et en particulier de la liberté religieuse face notamment à des mouvements ou Etats totalitaires assez offensifs aujourd’hui pour justifier de donner à une revue un titre quelque peu alarmant.

L’auteur de ce texte, Massimo Introvigne, est un professeur italien de sociologie religieuse, fondateur du Centre d’Etudes sur les Nouvelles Religions (CESNUR). De 2012 à 2015, il a présidé l’Observatoire de la Liberté Religieuse, mis en place par le Ministère italien des Affaires étrangères et dont le champ d’observations et d’actions s’étend au monde entier. Nous le remercions de nous autoriser à reproduire cette forte étude sur la Chine de Xi Jinping et en retour nous espérons contribuer à faire mieux connaître Bitter Winter.

PR

BITTER WINTER A MAGAZINE ON RELIGIOUS LIBERTY AND HUMAN RIGHTS

Sun, Deccember 27, 2020

CCP Publishes Book on Xi Jinping’s Thought on the Rule of Law : The obsessive campaign to promote the President’s legal ideology continues with the publication of a book collecting his main texts on the matter.

By Massimo Introvigne

Yet another book signed Xi Jinping is ready (from Twitter)

Bitter Winter has commented repeatedly on how “Xi Jinping’s Thought on the Rule of Law” is now emerging as the central tool in the attempt to elevate the status of the Chinese President as a Marxist ideologist not less important than Lenin, Stalin, or Chairman Mao. Whether this would work, or Xi will be forgotten after somebody will replace him in China—just as nobody would read today, say, the books signed by Leonid Brezhnev—is an entirely different question.

As part of this campaign, the Institute of Party History and Literature of the Central Committee of the CCP has just published a new book by Xi Jinping. It is titled “On Persistence in Comprehensively Governing the Country According to the Law”,and includes 54 texts and speeches by the President on the rule of law, dated between December 4, 2012 and November 16, 2020. Xi Jinping’s previous book, “On the Party’s Propaganda and Ideological Work,” was published just one month before this one—and Party members and high school and college students are supposed to study all of them.

The last chapter of the new book is Xi Jinping’s lecture at the Beijing conference on the rule of law of November 16, 2020. We have already analyzed this text in Bitter Winter, as a clear example of how the words “rule of law” may be misleading. In the Western legal tradition, “rule of law” means that all citizens, including those in the government, are subject to the law. Xi Jinping adopts the Marxist point of view, according to which the celebrated “rule of law” is simply the rule of the bourgeoise over the proletarians, and the Communist revolution solves the problem by subjecting the law to “the People” and its sole authorized spokesperson, the Communist Party. “Xi Jinping’s Thought on the Rule of Law” reiterates that the law should be subject to the CCP, rather than the CCP to the law, but adds a new global twist by arguing that also international law should be subject to the interpretation of a coalition including CCP-led China and like-minded international critics of that annoying bourgeois idea of universal human rights.

By perusing the book, one discovers that Xi did not invent this theory in 2020, but developed it gradually since he came to power in 2012. Of special interest is the chapter “The Party’s Leadership and the Socialist Rule of Law Are Consistent,” in fact a portion of Xi’s speech at the Central Political and Legal Work Conference of January 7, 2014. This text already included a good deal of what Xi would say at the November 2020 conference. We read there that with the Communist revolution, “the People,” rather than capitalists or the bourgeoisie, becomes the master of the law. However, as Marx knew very well, the problem is how to ascertain the will of “the People.” Marx’s answer is that the Communist Party is the only entity that knows what “the People” wants, or at any rate what is better for “the People.”

Xi repeats that “the People is the master,” but the Marxist rule of law can only function “by the Party leading the People.” In a Communist system of the rule of law, “the most fundamental is to uphold the Party’s leadership. Upholding the leadership of the Party means supporting the People to be the master of the country and implementing the basic strategy of governing the country with the Party leading the people.” In other words, “only by adhering to the Party’s leadership, the idea that the People is the master of the country can be fully realized, and the country and social life can be institutionalized and ruled by the law in an orderly manner.” One understands that “the People is the master of the country” and the law should respect the People, rather than vice versa, really means that the CCP is the master of the country, and the law should obey the CCP.

Xi at the 2019 congress of China Law Society in Beijing (Source: The Supreme Peoples Court of the PRC).

The different chapters tediously apply this principle to the lawyers, the judges, the military courts, the police, the regulatory authorities for the economy, and so on: they should respect the rule of law, which in a Marxist sense means respecting the law as interpreted and dictated by the CCP. By definition, there can be no conflict between the CCP and the law because, based on what Xi calls the principle of the “organic unity of Party leadership,” the CCP is the law, but what needs to be clarified here is that nobody can presume to use the written laws to criticize the decisions and policies of the Party. Otherwise, the rule of law would be used to “weaken and narrow” the Socialist essence of China, while its real purpose is to reinforce it. “There are many things, Xi writes, that need to be explored in depth, but the basics must be adhered to for a long time, i.e., the leadership of the CCP must be adhered to.”

One interesting chapter is a compilation of texts, some of them unpublished, about Hong Kong and Macao, where Xi explains that the principle “one country, two systems” may only be understood as being subject to the rule of law, by which he means the Marxist/CCP rule of law, which makes the laws subject to the Party. And that should perforce include Hong Kong laws.

Another chapter includes an apology for the Constitutional amendments of 2018. The world’s attention focused on Article 45 of the reform law, which eliminated the term limits for the President, meaning that Xi can now be President for life. However, Xi argues that the whole structure of the Constitutional reform of 2018 is governed by Article 36, which adds to Article 1 of the Constitution a new paragraph, reading as follows: “The defining feature of Socialism with Chinese characteristics is the leadership of the Chinese Communist Party.”

Taking this as the standpoint, the question is whether the other reforms, including the one allowing Xi to remain President for life, weakens or reinforce “the leadership of the CCP.” One persistent critic could object that the provision reinforces the Party’s current leader but not necessarily its leadership. However, Xi tells us that the stability is thus strengthened, which is good for the CCP. It sems that the general principle is, what is good for Xi is good for the Party, and what is good for the Party is good for the People.

29 Déc 2020