La Patrie et la Vie

(Le texte qui suit reprend, mais aussi complète et actualise, une tribune de l’auteur publiée dans Le Figarovox du 15 Juillet dernier)

Des manifestations réunissant des milliers de Cubains ont eu lieu à La Havane et dans une vingtaine d’autres villes le 11 juillet. La foule n’était cependant pas agressive, le premier jour en tout cas, comme on a pu le constater sur les vidéos d’amateurs diffusées sur les réseaux sociaux. Elle disait sa lassitude au gouvernement : lassitude devant tant de difficultés à vivre avec les pannes de courant, les pénuries alimentaires, le manque de médicaments. Certains, il est vrai, disaient plus, s’en prenaient à la dictature et demandaient plus de liberté.

La nouvelle de ces manifestations a fait le tour du monde. Il faut dire que des manifestations à Cuba, c‘est un événement ! Quelques unes de bien moindre ampleur ont eu lieu l’an dernier, en novembre, mais les précédentes remontaient à 1994 ! Et déjà, comme aujourd’hui, il s’agissait de protester contre la vie quotidienne difficile de la population cubaine.

On a là une première clef pour comprendre ces manifestations. Le quotidien des Cubains est une longue marche dans la pénurie, l’inconfort et, disons le mot : l’enfermement. Les voyages sont difficiles, voire impossibles, le courrier postal avec l’étranger inexistant, la presse réduite à celle du Parti, l’internet contrôlée – et supprimée quand l’exécutif en décide ainsi, comme on l’a vu après ces manifestations. Une des premières décisions des dirigeants cubains fut significativement de couper la parole à Dina Stars, une journaliste non officielle qu’interviewait la télévision espagnole.

Et cela fait plus de 60 ans que ça dure ! Les frères Castro ont réussi à installer un des pires régimes de la planète, associant l’échec économique à l’absence de liberté individuelle. Ce qui étonne, de loin, c’est non pas qu’il y ait eu ces manifestations, mais qu’il y en ait eu si peu. La police et l’armée quadrillent efficacement le pays, il est vrai, et le roman national, avait, il y a quelques décennies, une allure d’épopée. Les frères Castro et le justicier romantique Guevara avaient mené une lutte héroïque contre l’impérialisme américain et, de Sartre à Ségolène Royal, ils ne manquèrent pas d’intellectuels ni de politiques pour les applaudir.

Manipulé et trahi (mais qu’aurait-il fait de mieux s’il ne l’avait pas été?), Guevara n’est plus là. Les frères Castro non plus – ou si peu : Raul Castro, âgé de 90 ans, a participé en personne au lendemain de la manifestation, à une réunion du Bureau politique du PC. Un bureaucrate sans visage, un certain Diaz-Canel, leur a succédé et dirige le pays avec les mêmes arguments fatigués d’antan : si l’île connait des difficultés économiques, c’est la faute au blocus américain a-t-il répété alors qu’il ne s’agit que d’un embargo et que 80 % de ce que mangent les Cubains viennent des Etats-Unis!

L’origine des difficultés du régime castriste est en effet qu’il s’arc-boute sur les principes communistes : malgré les résultats lamentables des agricultures de type soviétique, on étatise toujours, à Cuba et…l’on achète sa nourriture au grand Satan américain. Et comme les caisses sont presque vides, on ne fait pas bombance.

Broutille que cela, pour les privilégiés au pouvoir. Ce qui compte aujourd’hui, comme hier du temps de Fidel, c’est la « lutte contre l’impérialisme » au nom de laquelle on mène la vie dure à la population. Diaz-Canel, l’a rappelé lors d’une visite récente à Pyongyang à son ami le Nord-Coréen Kim Jong Eun : nous sommes la « dernière tranchée » en lutte ouverte, frontale, avec l’impérialisme.

Même si moins d’enfants souffrent de la faim à Cuba qu’en Corée du Nord, l’avenir n’y est pourtant pas rose. La situation risque même de s’y aggraver pour deux raisons majeures : les touristes sont moins nombreux à se rendre dans l’île et le Vénézuela est dans une situation économique si désastreuse qu’il ne peut plus assurer, au même rythme qu’avant, les livraisons de pétrole à bas prix que Cuba revendait au cours international. Ces deux facteurs, qui s’ajoutent à l’incapacité de l’agriculture d’Etat de nourrir la population cubaine, permettent en grande partie de comprendre la lassitude grandissante de la population cubaine. Il y a même une manière de refus existentiel largement répandu dans la population qui joue son rôle : la « lutte », les Cubains connaissent. C’est la pratique du système D, la débrouille à laquelle ils sont acculés dans un tel système. Mais ce dont il ne veulent plus, c’est des appels à l’affrontement à mort avec le monde extérieur que résume le mot d’ordre castriste : Patria o muerte ! la Patrie ou la mort… L’un des slogans lancés lors des manifestations était au contraire : « Patria y Vida », La patrie et la vie, titre d’un morceau de hip-hop entendu des millions de fois sur You Tube, et sorte d’hymne à une autre vie, lancé par de jeunes musiciens, Maykel Castillo, en prison depuis deux mois, et Luis Manuel Otero, qui vient d’être arrêté lui aussi. Leur « mouvement », baptisé « San Isidro » du nom de leur quartier à La Havane, était bien présent lors des manifestations, qu’il rythmait plus qu’il ne les dirigeait, comme un « oui » à la vie et à des années-lumières des perroquets au pouvoir répétant ce que disait Fidel Castro il y a presque exactement 60 ans, le 30 juin 1961, au sujet de l’art : au sein de la révolution, il lui permettait tout. Mais contre la révolution, rien !

Les jours du régime castriste sont-ils cependant comptés? Sans doute les données sociales changent à Cuba et l’on a vu avec ces manifestations du début de la semaine que les réseaux sociaux jouaient un rôle actif dans la mobilisation. Grâce à eux, toute une jeunesse pour qui la Sierra Maestra et la Baie des Cochons sont de l’histoire ancienne, contourne les interdits, s’informe sur le monde extérieur et informe ce dernier sur ce qui se passe à Cuba. Via Youtube, Diana Stars est suivie par des milliers de gens. Et Yoani Sanchez, quant à elle, s’exprime dans son quotidien en ligne 14ymedio.

La présence parmi les gens arrêtés ou disparus suite aux manifestations, de dissidents plus âgés comme José Daniel Ferrer et Manuel Cuesta Morua, deux des principaux dissidents du pays, montre peut-être une rencontre de deux générations. Voilà donc l’opposition au régime qui grandit. La fermeté de l’Union européenne, qui a clairement condamné la répression, confortera cette opposition dans ses choix et renforcera l’isolement des dirigeants communistes. L‘Union européenne comme les Etats-Unis ont fait à l’occasion de ces manifestations ce que l’on attendait d’eux, ni plus ni moins : ils ont lancé un appel en faveur de la liberté à Cuba, et entre autre, de la liberté de manifester sans être arrêté par la police (on compte 130 arrestations et un mort). On notera avec satisfaction que les démocraties libérales de chaque côté de l’Atlantique étaient cette fois sur la même longueur d’onde alors qu’on assistait en général, ces dernières décennies, à l’expression de désaccords implicites : aux dénonciations du castrisme par les Etats-Unis s’opposaient des appels par l’Europe au dialogue et à la coopération économique. C’est tout juste si l’on se souvenait qu’il y avait des prisonniers politiques dans l’île.

Malgré ces indications favorables à la révolte de la population cubaine, il faut cependant rester prudent. Diaz-Canel a retenu les leçons du Venezuela où le pouvoir a su diviser la population et où les manifestation répétées ont fini par lasser…Le n°1 cubain a donc appelé les communistes du pays à s’opposer à ces manifestations « aux ordres de l’étranger ».

L’armée et la police sont encore très puissantes.

Ensuite le pouvoir cubain n’est pas totalement isolé : que vont faire ses alliés, la Chine communiste et la Russie? L’une comme l’autre sont considérées comme des amies de Cuba et se verront appelées à l’aide si jamais le régime castriste chancèle.

Mais nous n’en sommes pas encore là…1

Pierre Rigoulot

crédit image : Cuba, Havana | Flickr

1. v. « Bon week-end à Montargis », de Benoît Villiers, 5 juin 2021

18 Juil 2021

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