Une histoire révisée

Le magazine Géo-Histoire consacre son numéro de juillet  aux « derniers  secrets de Staline ». Nonobstant que ces « secrets » n’en sont pas vraiment, on est étonné de découvrir des contradictions factuelles d’un article à l’autre, comme sur le bilan de la Grande Famine (5 millions  de morts page 3, six page 23, cinq page 35), et des erreurs chronologiques grossières (Zinoviev et Kamenev fusillés en 1934 ! Kirov assassiné en 1936 !) sans parler des oublis comme la conférence de Téhéran qui précède celle de Ialta et détermine dé les vrais rapports de force en Europe.

Par ailleurs, on peut relever des erreurs gênantes dans la traduction de certains termes : « koulak » ne signifie pas alors « usurier » mais désigne dans la langue politique totalitaire imposé par les Bolcheviks un paysan riche, étant entendu que c’est le parti qui décide qui est riche et qui ne l’est pas. Par ailleurs, le lecteur peut croire que Staline a succédé directement à Lénine (« Staline prit les rênes de l’URSS, en 1924 », p. 33), ce qui est une contre-vérité qui escamote la séquence de la troïka Zinoviev-Kamenev-Staline liguée contre Trotski, séquence qui dure jusque fin 1925 quand Staline, au XIVe Congrès du PCUS, devient secrétaire inamovible dans les faits et par là maître définitif du parti, après avoir été adoubé par Lénine dès 1922. Surtout, la description du pouvoir stalinien fait fi du rôle de Lénine dans l’instauration du régime totalitaire — le fondateur du parti bolchevique ayant mis sur pied les instruments nécessaires qu’utilisera son disciple. Boris Souvarine, qui a eu l’avantage de connaître les deux hommes concluait, en 1964, au terme d’une longue méditation : « On discerne bien des traits du régime stalinien dans l’état des choses soviétiques créé par Lénine. » Il paraît par conséquent inapproprié de faire l’impasse sur l’héritage léniniste, comme c’est le cas ici.

Autre impasse : on affirme (p. 35) que « caché par le régime stalinien, l’Holodomor se déroula en silence ignoré du reste du monde », ce qui est contredit avec la référence (p. 33) aux articles de Gareth Jones — loin d’être le seul journaliste à publier des articles à ce sujet (voir  ceux de Malcolm Muggeridge) – et la multitude d’articles dans la presse française, par exemple, dans Le MatinLe TempsLOrdre d’Émile Buré, sans parler de ceux de la revue universitaire Le Monde slave. C’est bien l’absence de réaction de la part des gouvernements occidentaux face cette parfaite connaissance de la famine qui doit être interrogée, tant cette « absence » semble se perpétuer de nos jours…

Le numéro de Géo-Histoire se conclut sur l’interview du professeur britannique Geoffrey Roberts qui fait l’éloge de Staline chef de guerre. Selon lui, Staline était déjà un remarquable tacticien alors que l’on sait que certaines de ses initiatives pendant la guerre polono-soviétique, compromirent la manœuvre principale. Surtout, la rédaction, semble ignorer l’ouvrage fondamental sur l’invasion nazie en 1941 de Jean Lopez et Laska Otkhmezuri : Barbarossa, 1941. la guerre absolue (2019) où l’on peut lire : « En 1941, ses bévues, ses obsessions, ses slogans sont responsables de plusieurs millions de pertes que ce soit dans les quinze premiers jours de l’opération Barbarossa, mais aussi à Kiev, et lors des innombrables contre-attaques qu’il exige en se souciant de la raison militaire comme d’une guigne. » C’est en plaçant le pays entier sous le double contrôle du NKVD et du parti que Staline conserve, par sa position de dictateur totalitaire, le pouvoir de conduire les opérations, ses erreurs militaires apportant la preuve à rebours de son pouvoir absolu. Lorsque est rappelé les 27 millions de morts soviétiques – chiffre hypnotique –, le plus souvent ne sont nullement analysées les raisons de cet effroyable bilan. Si la Russie se défend « par la profondeur », selon le mot de Jaurès, à l’époque de Staline, elle combat aussi par la masse des soldats mobilisés. De nombreux témoignages montrent combien les généraux soviétiques méprisaient la vie des soldats, lançant des  vagues d’attaques absurdes et non-préparés (voir Les Carnets de Nikolaï Nikouline, 2019). Ainsi les travaux de Geoffrey Roberts accompagnent sans scrupule la ligne stalino-poutinienne de révision de l’histoire.

Jean-Louis Panné

(Crédit photo : File:Vladimir Lenin and Joseph Stalin, 1919.jpg – Wikimedia Commons)

13 Juil 2021

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