MARCEL GAUCHET – LE NŒUD DÉMOCRATIQUE, Aux origines de la crise néolibérale (Gallimard 2024. 250 pages. 20 euros)

Le passé humain a mis longtemps à sortir d’un mode de structuration religieux qui consacrait l’entente entre le sacré et le social. C’est ainsi que dans la société féodale, la domination se présentait sans masque, appuyée sur une justification religieuse.

Celle-ci a été remplacée par un principe alternatif aux « droits de Dieu » : L’Habeas  Corpus, officialisé en 1679. Puis les Droits de l’Homme ont supplanté le droit divin des rois. Après un long processus qui a mis cinq siècles à se mettre en place, on a donc vu émerger nos sociétés démocratiques et libérales qui combinaient un cadre politique, une légitimation des rapports sociaux et une vision collective.

Ce mode d’organisation est en train de voler en éclat.

L’arrimage à un passé fondateur réputé indépassable a fait place à l’ouverture vers un avenir à inventer qui a conduit à un extrémisme démocratique.

C’est ainsi que les libertés individuelles se sont totalement exprimées au détriment d’un destin collectif dont la nation se sent aujourd’hui dépossédée. Autrement dit le collectif a été partiellement dissous au profit de l’individu.

Et, sans bruit, la crise de la démocratie s’est installée.

Marcel Gauchet appelle à la création d’une instance de diagnostic indépendant dont la mission consisterait à rechercher des éléments collectifs pour sauver la démocratie.

L’auteur constate qu’aujourd’hui l’histoire s’est effacée derrière le présent économique, la socialisation derrière l’individualisation enlevant aux individus le sens de la responsabilité sociale tout en s’acharnant à les faire exister comme individu. Et la politique porteuse d’une vision derrière le politique, à courte vue.

En outre, le droit s’est imposé comme la référence centrale qui commande partout et inspire toute la vie sociale au détriment du pouvoir des élus.

Aujourd’hui, nous devrions vivre un âge d’or de la démocratie puisque la société civile a gagné son indépendance complète.

Pourtant, nous assistons à une radicalisation des appels à démocratiser la démocratie.

Cette tendance entraîne les acteurs politiques traditionnels à faire marche arrière pour remobiliser l’idéal démocratique. Ils sont considérés comme illibéraux.

Parallèlement, on voit se développer une protestation populiste qui s’incarne par une affirmation d’ordre identitaire en réaction à la pluralisation de l’existence collective. Elle appelle à redonner la priorité à la cohésion collective grâce à l’autorité du politique.

Le nouveau défi politique lancé aux démocraties est de préserver les libertés individuelles tout en maîtrisant le destin collectif. Ceci ne pourra se faire, d’après le philosophe, que si la politique et la « moralité » reprennent leur place. On a vu, en effet, surgir un couple juges/medias qui conduit en douceur à un moralisme émotionnel et le pouvoir à l’impuissance.

Il s’agit de redonner aux indépendances une appartenance hors de laquelle elle flotte dans le vide et de réarmer la conscience historique du présent.

Affirme t-il.

Sabine Renault-Sablonière, le 2 avril 2025

1 Avr 2025


JUNG CHANG – LES CYGNES SAUVAGES, Les mémoires d’une famille chinoise de l’Empire Céleste à Tienanmen (Plon 1992. Pocket : 2024. 640 pages. 10,30 euros)

Jung Chang, qui a passé une partie de sa vie en Chine, est un auteur célèbre en particulier pour avoir écrit, avec son mari Jon Halliday, une biographie de Mao Zedong qui fait autorité1.

Les Cygnes sauvages, qui raconte l’histoire de sa famille, n’est pas une publication récente mais sa réédition en livre de poche l’année dernière donne l’occasion de lire ou relire cette œuvre captivante. Elle y décrit les vies de sa grand-mère, de sa mère et d’elle-même, lesquelles reflètent la situation à la fois banale et particulière de trois générations de femmes chinoises tout au long du XX ème siècle.

Sa grand-mère, Yu Fang, était née en 1909, soit deux ans avant la destitution du dernier empereur et l’établissement d’une république dirigée par Sun Yat-sen. Mais en réalité le pays s’était disloqué en une mosaïque de fiefs dirigés par des seigneurs en compétition permanente. La visite en Mandchourie du général Xue, un de ces potentats, décida du sort de la jeune Yu Fang. Car elle était ravissante et, qui plus est, avait les pieds bandés, ce qui était un atout supplémentaire. Remarquée par le général, elle devint à 15 ans, non pas comme elle l’espérait, son épouse, mais une de ses nombreuses concubines. Elle eut une fille, que l’épouse légitime voulut récupérer. Yu Fang réussit à s’enfuir avec sa fille et finalement épousa un médecin âgé avec lequel elle fut très heureuse.

Mais l’histoire de sa vie montre à quel point la population dans cette Chine ancienne était corsetée par tout un système de traditions extrêmement contraignantes, auxquelles il était quasiment impossible d’échapper . Les femmes en étaient les principales victimes. Le bandage des pieds qui en faisait des impotentes, le mariage arrangé par les parents pour leurs propres intérêts, la soumission totale ensuite au chef de famille, le système extrêmement développé des concubines (tout homme un peu riche ou un peu puissant devait en avoir), et leur vie quasiment de domestiques dans une maison dominée par l’épouse et les enfants légitimes.

Tout changea pour la génération suivante. La famille avait survécu à l’occupation japonaise et à la guerre. Tchang Kai-tchek dirigeait alors le pays. Le carcan s’était nettement desserré. La fille de Yu Fang, Bao Qing, élevée par un beau-père bienveillant, put faire des études. Sortir, parler avec des garçons sans que tout le monde s’indigne devenait possible. Mais convaincue que le communisme était le système juste qui sortirait la Chine de ses difficultés, Bao Qing devint très jeune une militante active, et épousa à l’âge de 18 ans un militant encore plus actif, placé à un haut poste de la hiérarchie communiste. Ce fut à un autre carcan qu’elle dut faire face, celui imposé par le Parti communiste, d’autant plus que son mari, extrêmement rigide, faisait toujours passer les injonctions du Parti avant les intérêts de sa famille.

Les deux jeunes époux furent extrêmement satisfaits de la victoire de Mao et subirent, sans les contester, – c’était d’ailleurs impossible – les mesures prises par le nouveau régime. Ils vécurent la période des Cent Fleurs, celle du Grand Bond en avant, et les différentes famines provoquées par ces politiques aberrantes qui firent des dizaines de millions de morts.

Sans cesse menacés d’être considérés comme des contre- révolutionnaires avec les sanctions que cela supposait (et qui touchaient l’ensemble de la famille, enfants compris), ils se dévouaient corps et âme à leurs activités militantes.Mais leur statut de hauts responsables communistes permit à la famille d’échapper au pire, en particulier aux famines, tandis que certains de leurs oncles, tantes, neveux et nièces moururent de faim.

Jung Chang, l’auteur de ce livre – originellement nommée Er-hong, soit « deuxième cygne sauvage », car c’était la deuxième fille du couple- naquit en 1952. Elle connut une vie plutôt confortable, protégée de toutes les difficultés par « un cocon de privilèges » puisque ses parents étaient cadres du Parti.

Elle fut élevée dans le culte de Mao, comme la plupart des enfants chinois d’alors. Aussi, lorsque ce dernier lança en 1965 la « Révolution culturelle » fut-elle poussée à participer à la « chasse aux sorcières » organisée par le régime. Les écoliers –facilement enclins à la violence du fait de leur endoctrinement – devaient dénoncer leurs enseignants « suspects », participer à leur lynchage, comme le suggérait Mao. Puis le mouvement s’étendit: les intellectuels et anciens « ennemis de classe » furent persécutés, toutes les traces de la culture ancienne –les « quatre vieilleries » selon Mao – furent détruites. Sans grand enthousiasme, Jung Chang qui avait été élevée dans le respect des adultes, devint « garde rouge » et dut participer aux « réunions de dénonciation ». Commença ensuite une toute autre période de la vie de la famille car le père, choqué par l’évolution de la situation et faisant passer ce qui lui semblait son devoir avant son intérêt et celui de ses enfants, émit quelques critiques sur la politique de Mao. Il entra de ce fait dans la catégorie des « véhicules du capitalisme ». Lui et sa femme connurent alors la prison, les coups, les humiliations publiques. Bao Qing fut incitée à divorcer, ce qu’elle refusa.

Puis toute la famille – il y avait cinq enfants – fut dispersée dans différents camps à la campagne (la « rééducation par le travail») d’où ils ne purent sortir qu’en 1972. Le père de Jung Chang mourut cependant des mauvais traitements qu’il avait subis. Il fut plus tard réhabilité, après le décès de Mao en 1976. Du fait de la libéralisation du régime par Deng Xiao Ping, Jung Chang put obtenir une bourse et entrer à l’université. Elle devint professeur d’anglais et partit en Angleterre, où elle vit actuellement.

Personnellement, c’est la première fois que je lisais un ouvrage montrant ce que fut la vie quotidienne des Chinois durant ces différentes phases de la politique maoïste. Ces mémoires nous font réaliser ce qu’est vraiment vivre – et mourir – sous un régime totalitaire fondé sur une surveillance permanente des uns et des autres, sur des dénonciations encouragées par l’obsession de Mao de « faire sortir le serpent de leur nid », c’est-à-dire de démasquer tous ceux qui oseraient s’opposer à son régime et à lui. Un livre passionnant.

Florence Grandsenne, le 19 janvier 2025

  1. Jung Chang et Jon Halliday : Mao: L’histoire inconnue , Gallimard 2006 ↩︎

19 Jan 2025


Benoît Rittaud, Mythes et légendes écologistes, éditions de l’Artilleur, 2023, 250p. 20 € 

Hésitations sur le nucléaire, défense de l’environnement associée à des mouvements violents, mise en cause, sans doute assez discutable, mais soutenue par une bonne partie de la population, des exigences phytosanitaires des Verts par les militants syndicalistes agricoles. Dans l’histoire de l’écologie politique, les années actuelles ne compteront pas parmi les plus glorieuses.                                                                  

Mais l’impatience des militants écologistes, leur extrémisme et leur haine de la démocratie libérale ne sont pas seulement l’effet de fautes politiques, c‘est à dire de la méconnaissance de ce que les gens peuvent accepter ou de l’indifférence à leurs réticences. Ces attitudes semblent constitutives de leur idéologie même. Les Grünen allemands se divisaient en réalistes et en utopistes. Les Verts français, eux, veulent révolutionner la société française au nom de l’urgence qu’il y a à réagir à la catastrophe qui vient, à l’apocalypse qui menace sans doute aucun.        

Benoît Rittaud, dans son tout récent ouvrage, Mythes et légendes écologistes, publié aux éditions de l’Artilleur, dénonce cette « course aux extrêmes », et l’empressement à confondre les problèmes environnementaux qui se posent à nous tous et les signes du prochain (et certain) désastre planétaire. Comme le totalitarisme, l’écologie politique veut mener une lutte à la vie à la mort contre la société « capitaliste » qui, soucieuse de profits immédiats, ignore qu’elle conduit l’humanité (comme d’ailleurs d’autres sociétés) à une catastrophe majeure. Benoît Rittaud résume ainsi, cette certitude, certes infondée mais structurant quand même toutes les actions des Verts, en énonçant leur mythe central : « sa puissance et son égoïsme de court terme conduisent l’humanité à détruire l’environnement à l’échelle planétaire, ce qui va bientôt provoquer un effondrement global que l’on ne pourra éviter (ou freiner) que par une transformation profonde de notre société ». Du haut de ce mythe, on accueille les remarques de bon sens avec mépris.                                                                                     

Même chez les savants bardés de diplômes d’aujourd’hui, un mythe se nourrit non d’expérience ni de raison mais de signes. Aussi les trouvent-ils, ces signes, et c’est pourquoi leurs appels se multiplient depuis une cinquantaine d’années, annonçant le Grand effondrement pour le lendemain ou presque. M. Guterres, le secrétaire général de l’ONU, visiblement plus catastrophé par l’effondrement climatique « déjà commencé » que par le piétinement par la Russie et la Chine des sanctions qu’elles avaient eux-mêmes votées, leur emboîte le pas et fait même mieux : l’apocalypse n’est pas pour demain : selon lui, elle a commencé hier.            

Impossible dans ce registre d’entendre raison. On admet par exemple du bout des lèvres que la surveillance des forêts s’est accrue, que les moyens engagés pour la protéger sont de plus en plus importants. Mais de là à reconnaître ouvertement que la surface forestière globale de la France progresse, il y a une marge qu’on préfèrera laisser dans l’ombre ! De même, parler d’apocalypse à venir et par notre faute, cela vous a quand même une autre gueule que prendre en considération cette idée que les variations climatiques actuelles pourraient être surtout « liées aux interactions gravitationnelles entre le soleil et les principales planètes du système solaire » ! La radio et la télévision préfèrent en général interpeler l’auditeur : la situation est grave ! Il faut faire quelque chose! une catastrophe nous menace ! L’auteur de ces lignes, souvent intéressé par ce qui se passe sur le 38 me parallèle dans la péninsule coréenne connait bien ces moues de déception quand il commente avec placidité la dernière menace de Pyongyang et l’annonce d’une possible guerre prochaine.   La promesse d’un « océan de flammes » est quand même plus excitante ! Et l’audimat monte en même temps que l’adrénaline. De la même façon, « La bien-pensante écologique exige que tout aille mal ». Nouvelle preuve de sa proximité avec le totalitarisme, cette posture écologique assimile ce qu’elle « constate » avec ce qui a une valeur éthique : le réchauffement climatique est, et c’est mal, et c’est de notre faute…

Ce petit livre de Benoît Rittaud est clair, agréable à lire, parsemé d’exemples originaux, parfois drôles et souvent scandaleux. On aimerait que ce coup de pied sanitaire dans une des bienséances idéologiques majeures de notre temps soit le point de départ d’une défense accrue de l’environnement enfin raisonnable.

Pierre Rigoulot

20 Fév 2024


Quand Poutine se prend pour Staline (1)

En attaquant en février 2022 l’Ukraine, censée être dirigée par un gouvernement nazi, Vladimir Poutine s’est prétendu le digne successeur de Staline, chef victorieux de ce que les Russes appellent la « Grande Guerre patriotique ».

Mais c’est une guerre mythique que Vladimir Poutine a pris comme modèle. Gommés les deux ans d’alliance avec Hitler, qui n’ont pris fin qu’à l’initiative du chef nazi et ont abouti à l’annexion par l’URSS des pays Baltes de la moitié de la Pologne. Gommée, la direction incompétente de Staline – car la guerre a été gagnée non grâce à son génie militaire comme veut le faire croire la version enseignée en URSS, mais malgré ses ordres inefficaces et sanguinaires, si peu économes en vies humaines. Gommés, son usage du mensonge et son mépris total des règles du droit international, qui ont abouti à la mainmise de l’URSS sur la moitié de l’Europe, avec son cortège de viols et de pillages, de déportations et d’exécutions, et à l’installation pour plus de 40 ans de régimes totalitaires.  

Car n’est pas l’opposition au nazisme qui animait le chef du Kremlin  mais la volonté de sauvegarder et  d’étendre son empire.

En ce sens, oui, Vladimir Poutine est bien l’héritier de Staline.

Sur cette guerre menée contre l’Ukraine plane décidément l’ombre de « la Grande Guerre patriotique ». Mais la  différence essentielle avec celle-ci, Poutine ne la voit pas : la Russie de Staline, contrainte et forcée, avait à ses côtés les pays qui luttaient pour la démocratie et la liberté. Aujourd’hui,  au contraire,  Vladimir Poutine les combat.

H&L

(1) Pierre Rigoulot, Florence Grandsenne : Quand Poutine se prend  pour Staline, L’ombre de la Grande Guerre patriotique sur l’Ukraine, éd. Buchet-Chastel, Paris, 250 p. ,22,90 €qUAN

24 Mai 2023


BRUNO LE MAIRE ÉCRIT SUR CELIA CRUZ (1)

Bruno Le Maire, ministre de l’Économie et des Finances, aujourd’hui voué aux gémonies, est déjà un personnage de roman : il apparaît sous le nom de « Bruno Juge » dans le dernier ouvrage de Michel Houellebecq, « Anéantir ». C’est un homme plutôt complexe, en instance de divorce, solitaire, assez touchant, dormant dans les locaux de son ministère à Bercy. Le Maire est, on le sait, ami de Houellebecq. Sûrement parce qu’il est aussi écrivain.

Franchement, je n’aurais jamais lu un de ses livres s’il n’avait eu pour décor et sujet La Havane. Pas celle d’aujourd’hui, non. Celle de 1949, du temps de la présidence démocratique de Carlos Prío Socarrás, renversé en 1952 par Fulgencio Batista. L’auteur commet quelques erreurs, celle de considérer Prío comme un « dictateur », plus tard « en exil », qui ne fut pas assassiné à Miami, mais se suicida (en 1977, apparemment en rapport avec des révélations explosives qu’il comptait faire publiquement à propos de l’assassinat de Kennedy, le 22 novembre 1963).

Il y a un certain nombre d’anachronismes délibérés, qui passent pourtant comme des lettres à la poste, car ils sont intelligents. Il s’agit d’une histoire musicale : deux frères, Franz et Oskar, tous deux d’origine juive, ayant fui l’Allemagne nazie et habitant à New York, décident d’aller faire une virée dans la capitale cubaine pour assister à un concert du grand pianiste Vladimir Horowitz, né près de Kiev (Le Maire insiste là-dessus, dans une allusion -qui est aussi une prise de position- limpide à la guerre de Poutine), qui se définit comme ukrainien et non comme russe.

Tout cela se déroule bien avant l’avènement du castrisme, ce qui démontre la vitalité de la culture cubaine d’autrefois. Pas de celle d’aujourd’hui. L’écrivain balaye le Líder Máximo en quelques lignes : « L’enthousiasme est retombé : la nostalgie le remplace dans les cœurs des dépositaires (une poignée de fous) de la sainte relique du communisme cubain. »

Par contre, ce qu’il raconte avec amour, c’est la musique cubaine, celle de Benny Moré avec ce merveilleux bolero, Cómo fue, et celle de notre grande « Úrsula Hilaria Celia Caridad de la Santísima Trinidad Cruz Alfonso » : Celia Cruz. Il décrit un de ses concerts dans un cabaret, comme j’en ai tant vus, chantant, entre autres, deux morceaux de ses dernières années, de peu avant 2003, et non pas de 1949 (mais qu’importe !: qui ne les connaît ?), La vida es un carnaval et La negra tiene tumbao. Ce chapitre est extrêmement suggestif, d’autant qu’il donne lieu à une des quelques scènes érotiques pour lesquelles Bruno Le Maire a été violemment critiqué par de grands moralistes, toutes tendances politiques confondues. Pourtant, à côté de ce que moi-même j’écris, elles sont plutôt gentillettes.

Fugue américaine est un très bon livre, à lire par tous les polyglottes qui se respectent (y figurent des expressions en allemand, en italien, en espagnol de Cuba naturellement). Le Maire aurait-il raté sa vocation ? Je me souviens que, lors de la primaire des Républicains en 2016, qu’il avait complètement ratée, son slogan était « Le renouveau, c’est Bruno ». Et si à présent, le renouveau (de la littérature française), c’était vraiment Bruno ?

Je veux imaginer que Bruno Le Maire s’est documenté dans quelques-uns de mes ouvrages, notamment Cuba, de Batista à Castro, dans celui de Marcel Quillévéré, « Cuba : une histoire de l’île par sa musique et sa littérature » et dans les Trois tristes tigres de G. Cabrera Infante, entre autres.

En tout cas, je recommande vivement la lecture de ce livre, à tous les amoureux de la musique, particulièrement la cubaine, et de la culture de Cuba, qui fut autrefois libre.

Jacobo Machover

(1) Bruno Le Maire : Fugue américaine, éd. Gallimard 2023

7 Mai 2023


Conférence-débat

Lundi 15 mai, de 18h à 20h, au 1er étage du Café du Pont-Neuf, 14 quai du Louvre, Florence Grandsenne et Pierre Rigoulot auront le plaisir de vous présenter leur livre : Quand Poutine se prend pour Staline, l’ombre de la Grande guerre patriotique sur l’Ukraine  (éditions Buchet-Chastel) qu’on trouve en librairie depuis le 4 mai.

Une des principales légitimations que donne Poutine à la  guerre qu’il a lancée contre l’Ukraine est qu’elle s’intègre au combat mené par la Russie contre le nazisme. Cette référence se justifie-t-elle?  Quel rapport y a-t-il et y a-t-il eu entre l’Ukraine et le nazisme ? Et la « Grande Guerre patriotique » de 1941 à 1945 peut-elle vraiment servir, comme le croit ou feint de le croire Poutine, de modèle de lutte contre le nazisme?

Pour rendre plausible cette fonction, le dirigeant russe ne truffe-t-il pas l’histoire russe de mythes et de mensonges ? Ce livre cherche à les débusquer en parcourant les prémices, le déroulement et les conséquences de l’affrontement militaire soviéto-nazi ..

Les Amis d’Histoire & Liberté

6 Mai 2023


Le Mage du Kremlin, de Giuliano Da Empoli – Gallimard, 280 pages

La littérature peut être, parfois, un meilleur vecteur pour comprendre un contexte politique ou géopolitique qu’un essai historique.

C’est le cas du roman de Giuliano Da Empoli : Le Mage du Kremlin.

Le narrateur se passionne pour Evgueni Zamiatine, l’auteur de Nous. Celui qui avait compris que l’idéologie de Staline ne pouvait conduire à autre chose qu’au camp de concentration.

Il commence, autour de cet écrivain, une étrange conversation sur les réseaux sociaux avec un certain Nicolas Brandeis. Interlocuteur énigmatique qui n’écrit pas plus d’une phrase toutes les deux semaines.

Un jour, ils prennent rendez-vous. Le narrateur découvre que derrière Nicolas Brandeis se dissimule Vadim Baranov. D’abord metteur en scène, puis producteur d’émissions de télé-réalité, celui-ci devient, par le truchement de Boris Berezovsky, le spin doctor de Vladimir Poutine. Après deux décennies passées au plus proche du pouvoir, il vient de rendre son tablier pour se réfugier dans un cocon familial où seule sa fille revêt une importance.

Baranov se livre à un récit passionnant. Après la tragédie des années 90, lorsque la Russie se transforme en un immense supermarché, « la métropole des portables qui sonnaient pendant les représentations du Bolchoï et des fusils automatiques qui servaient à régler les comptes entre mafieux … » les Russes ne savent plus où est leur patrie. Poutine, lorsqu’il devient le nouveau maître du Kremlin, leur donne l’espoir qu’ils vont la retrouver. Ils reconnaissent  en lui un chef quand il a su laver l’affront de Bill Clinton qui s’était esclaffé devant les bévues de Boris Eltsine, lors de la signature d’un traité bilatéral. Ou encore après l’attentat terroriste de Moscou. Le « Tsar », comme l’appelle Baranov,  affirme alors à un journaliste qui l’interroge sur sa possible réplique : « Nous frapperons les terroristes où qu’ils se trouvent. S’ils sont dans un aéroport, nous frapperons l’aéroport, et s’ils sont aux chiottes, nous irons les tuer jusque dans les cabinets … ».

Nous découvrons le monde des oligarques maintenus en grâce tant qu’ils n’expriment pas la moindre opinion. Oligarque, ce terme étrange que l’on ne retrouve d’ailleurs qu’en Russie et qui les cantonne à leur sphère d’activité. Mikhail Khodorkovski ou Boris Berezovsky, pour ne citer qu’eux, en ont fait les frais. On n’imaginerait pas de voir un Murdoch ou un Bill Gates, menottés. 

Vadim Baranov nous révèle la volonté sans faille de Poutine. Rien ne peut le faire reculer. Preuve en est, le jour où il décide de passer le Nouvel An à Goudermes, en Tchétchénie et que les intempéries l’empêchent d’atterrir. Retourné à l’aéroport de décollage, il organise un convoi en jeep et retrouve ses soldats, somnolents et éberlués, en temps et en heure. Et son aptitude à comprendre et à jouer sur les faiblesses de ses homologues : mettre Angela Merkel en présence de son Labrador, alors qu’elle a une peur panique des chiens ou rappeler à Nicolas Sarkozy qu’il préside une petite France, face à une immense Russie lui apportent visiblement une certaine jouissance.

On comprend, qu’à nouveau, la Russie se cherche, perdue entre sa civilisation et la nôtre. Des personnages comme Limonov ou Zaldostanov, en rassemblant tous les égarés, tous ceux en quête de symboles qui incarnent la grandeur russe, éloignent la Russie de l’Occident et leur rappellent que la Russie et l’Ukraine sont une seule et même nation, que la Rus’ est leur source commune.

Et Poutine montre au monde, par sa politique et ses grands événements, comme les Jeux olympiques de Sotchi, que la Russie renaît de ses cendres avec son identité et le sentiment affirmé qu’elle a une vocation dans ce monde : celle de le remettre sur le droit chemin. Vague souvenir d’une Moscou, troisième Rome.

Giulano Da Empoli met en scène ce climat autour du « Tsar » où chacun apprend les règles du jeu, à dire les mots qu’il faut, à se conformer pour ne pas tomber dans un désamour qui lui serait fatal. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé à Vadim Baranov, son personnage le jour où, devenu transparent, aux yeux de Poutine, il s’est lui-même, éloigné du premier cercle auquel il est finalement toujours resté étranger.

Sa marginalité lui permet de prendre le recul nécessaire pour analyser la déviance autoritaire du régime de Poutine et de constater que le monde avec la puissance de ses ordinateurs confère aux algorithmes la place que l’humanité avait, en d’autre temps, accordé à Dieu.

Sabine Renault-Sablonière

J’ai lu attentivement le compte-rendu de lecture de Sabine. Je reste perplexe comme je le reste depuis que j’ai fini de lire « Le mage du Kremlin » il y a cinq mois environ.

Il est maintenant largement admis que derrière le personnage de Vadim Baranov, Giuliano da Empoli cache Vladislav Sourkov, celui qui devint le conseiller principal de Poutine autour de 2000 et qui a démissionné de son poste le 8 mai 2013, « pour raison personnelle ». De ce fait, on est très naturellement amené, comme je l’ai fait, à lire le livre de Da Empoli, non pas comme un roman mais comme une biographie officieuse de Vladislav Sourkov.

La lecture du livre révèle un personnage très intelligent mais aussi très cynique : Sourkov-Baranov entreprend de mettre son expertise en matière de manipulation au service du KGB et de Poutine. Il semble bien avoir joué un rôle majeur pour définir la stratégie machiavélique que Poutine a retenue tant dans sa politique intérieure que dans sa politique extérieure (Syrie et Ukraine en particulier). Sourkov-Baranov s’implique tellement dans sa fonction de conseiller qu’on est assez légitimement amené à lui imputer une part de responsabilité dans les agissements monstrueux que son employeur Poutine a commis successivement.

La biographie de Sourkov et l’itinéraire du supposé Baranov coïncident jusqu’à leur terme : ainsi, il est établi que Sourkov démissionne du Cabinet de Poutine le 8 mai 2013, peu après que Bérézovsky eut été assassiné le 23 mars 2013 tandis que, dans « le roman », Baranov démissionne peu après qu’il eut appris l’assassinat de Bérézovsky. (Sourkov avait exercé ses talents de manipulateur-stratège pour le compte de Bérézovsky avant de les exercer pour le compte de Poutine après 2000).

Au passage, on retient que cette démission résulte du seul scrupule éthique qui anime encore le personnage de Sourkov-Baranov : un principe de loyauté à ses employeurs successifs. Un principe moral qui est très limité et qui relève de la morale des milieux mafieux plutôt que de la morale générale

Par ailleurs, puisque Sourkov n’éprouve aucun remords pour sa collaboration avec Poutine, Da Empoli n’a jamais l’occasion de placer des remords dans la bouche de Baranov. Au total, du fait même qu’il a opté de présenter la biographie de Sourkov comme un roman, Giuliano da Empoli n’est jamais amené à nous délivrer, ni directement ni indirectement, quelque commentaire négatif qui serait relatif à son personnage de Baranov.

C’est sans doute pour cette raison que j’ai éprouvé un malaise important après avoir achevé la lecture de cette biographie. Le même malaise qui surviendrait si un historien nous livrait une somme biographique sur Hitler ou sur Staline en s’abstenant de délivrer tout commentaire défavorable à son personnage…Un parti-pris d’objectivité absolue qui laisserait aussi un gros sentiment de malaise.

Dans ces conditions, quelque part, je ne suis pas mécontent que le jury Goncourt ait finalement renoncé à attribuer son prix 2022 à Giuliano Da Empoli.

Antoine Brunet

Le Mage du Kremlin suscite décidément de nombreuses réactions  parmi nos amis. Nous publions ci-dessous la critique que Cécile Vaissié a donnée de cet ouvrage pour Desk Russie, l’excellente revue en ligne consacrée à l’actualité de la guerre russo-ukrainienne, Nous remercions chaleureusement Cécile de nous en avoir donné l’autorisation.

H&L

Les ambiguïtés gênantes dune « véritable histoire russe »

par Cécile Vaissié

Giuliano Da Empoli a été conseiller du ministre de la Culture italien entre 2006 et 2008, puis adjoint au maire de Florence et conseiller de Matteo Renzi, président du Conseil. En vingt-cinq ans, cet auteur, habitué à jongler entre culture et politique, a publié neuf essais en italien et trois en français, dont le très intéressant Les Ingénieurs du chaos, traduit en une douzaine de langues. Il y démontre que les nouvelles technologies, dont internet, ont bouleversé les règles du jeu politique et que l’utilisation de ces technologies explique en partie le succès des populistes en Italie, en Hongrie et en Grande-Bretagne, au Brésil et aux États-Unis. Il constate, en outre :

« Dans le monde de Donald Trump, de Boris Johnson et de Jair Bolsonaro, chaque jour porte sa gaffe, sa polémique, son coup d’éclat. […] Pourtant, derrière les apparences débridées du Carnaval populiste, se cache le travail acharné de dizaines de spin doctors, didéologues et, de plus en plus souvent, de scientifiques et dexperts en Big Data, sans lesquels les leaders populistes ne seraient jamais parvenus au pouvoir1»

Da Empoli analyse donc les parcours et les pratiques des conseillers en communication (spin doctors) des leaders populistes. Il explique que pour ces « nouveaux docteurs Folamour de la politique, le jeu ne consiste plus à unir les gens autour du plus petit dénominateur commun, mais, au contraire, à enflammer [grâce à Internet] les passions du plus grand nombre possible de groupuscules pour ensuite les additionner, même à leur insu. […] Pour conquérir une majorité, ils ne vont pas converger vers le centre, mais joindre les extrêmes2 ». Faisant exploser le clivage gauche-droite, ces spécialistes de la nouvelle communication politique attisent les colères et les indignations, cultivent les antagonismes entre « le peuple » et « les élites », s’appuient sur des fake news et des théories du complot.

Le premier roman de Giuliano Da Empoli était donc très attendu par ceux qui tentent d’analyser le fonctionnement actuel du Kremlin. En effet, le héros est censé être inspiré par Vladislav Sourkov, longtemps qualifié d’« éminence grise du Kremlin » : il a été, de 1999 à 2011, l’adjoint au président de l’Administration présidentielle (une structure extrêmement importante, mais qui n’est pas citée dans le roman), vice-Premier ministre de 2008 à 2013, puis conseiller de Poutine (2013-2020), et a joué un rôle clé dans la définition de certains concepts (« démocratie souveraine », « peuple profond »), la création de mouvements de jeunesse (les Nachi), les articulations idéologiques du régime poutinien, ainsi que le déclenchement de la guerre contre l’Ukraine. Une question s’impose, immédiate : puisque ce sujet paraît dans la continuité des Ingénieurs du chaos, pourquoi préférer écrire un roman plutôt qu’un essai ? Ce choix reflète-t-il la volonté de toucher un public plus large ? de masquer certaines méconnaissances ? de bénéficier d’une liberté plus grande pour imaginer, par exemple, les réflexions de son héros ou l’histoire d’amour avec la belle Ksenia qui « dégageait la beauté dune armée déployée en ordre de bataille » et qui « aurait mis le feu à une ville entière pour s’épargner un seul moment dennui » ? Discuter des atouts et des faiblesses de la littérature par rapport à certaines sciences humaines — l’histoire, les sciences politiques, la sociologie… — a déjà été fait mille fois. Dans ce cas précis, le choix du roman comme genre débouche sur un plaidoyer en faveur de Vladimir Poutine.

Le Mage du Kremlin repose, en effet, sur deux monologues à la première personne du singulier. Le premier narrateur, au tout début et à la fin, est un Occidental qui se rend en Russie et entend notamment y mener des recherches sur l’écrivain Evguéni Zamiatine, l’auteur de Nous, une dystopie qui, selon Da Empoli, annonce autant l’URSS totalitaire que l’époque actuelle, « le monde lisse, sans aspérités, des algorithmes ». C’est un point de vue. Le deuxième narrateur est le personnage inspiré par Sourkov, Vadim Baranov, qui, dans la fiction comme dans la réalité, a disparu de la scène publique. Ce deuxième narrateur a travaillé avec « le Tsar » Poutine, croisé les oligarques Boris Bérézovski et Mikhaïl Khodorkovski, Igor Setchine (et non Sechine), l’adjoint de Poutine, Evguéni Prigojine, le chef des « Wagners », le joueur d’échecs Garry Kasparov, ainsi que le chef des bikers, les « Loups de la nuit ». Les noms des écrivains Zamiatine, Limonov et Brodski sont cités, Sourkov étant le seul personnage important du roman à ne pas apparaître sous son nom réel. À peine une « Anastasia Tchekhova » est-elle aussi mentionnée, qui renvoie sans doute à la femme de lettres Tatiana Tolstaïa — dont le fils a travaillé pour Sourkov, comme le romancier ne le rappelle pas.

Ce recours à un pseudonyme envoie un signal : l’auteur garderait sa liberté dans ce qu’il fait dire à son héros, et une mention en exergue précise d’ailleurs que « ce roman est inspiré de faits et de personnages réels, à qui lauteur a prêté une vie privée et des propos imaginaires », même s’il s’agit d’« une véritable histoire russe ». Plusieurs détails donnés amènent néanmoins à voir dans « Vadia » une représentation de Sourkov, cette proximité ayant été systématiquement répétée dans la promotion du livre. Ainsi, « Vadia », conseiller du « Tsar », a une formation théâtrale et il a travaillé pour la chaîne de télévision ORT ; il crée des partis politiques, mais aussi la « nouvelle réalité » russe, et il écrit des récits sous pseudonyme. Il est d’ailleurs dommage que ceux-ci n’aient pas été utilisés, faute d’avoir été traduits, car le plus connu d’entre eux, Proche de zéro (Okolonolja), mis en scène au théâtre par Kirill Sérébrennikov, est extrêmement révélateur du fonctionnement des « élites » poutiniennes qui abuseraient de la cocaïne, baigneraient dans des flots de violence et penseraient pouvoir tout acheter. Or Proche de zéro n’est pas tant l’expression d’« une veine paradoxale dans la meilleure tradition russe », comme l’écrit Da Empoli, qu’un texte influencé par des romans, non seulement de Victor Pélévine et de Vladimir Sorokine, mais aussi de Frédéric Beigbeder et de Bret Easton Ellis. Une sorte de magma postmoderne.

« Vadia » fait venir le premier narrateur chez lui, dans un mystérieux manoir au milieu des bois, qui semble inspiré de contes fantastiques du XIXe siècle, et, au cœur d’une bibliothèque riche de milliers de volumes anciens, il lui raconte son histoire. Le choix de ce procédé n’est pas très heureux. En effet, ce monologue de presque 250 pages n’est pas rédigé dans un style oral et inclut divers dialogues, lorsque Baranov évoque des scènes du passé. Surtout, c’est donc par « Vadia », avec ses mots et ses perceptions, que sont racontées la vie politique russe des vingt-cinq dernières années et, plus particulièrement, l’ascension et la carrière de Poutine. Certes, de nombreux propos attribués au président russe dans cet interminable monologue semblent avoir réellement été prononcés par lui, mais ils ne font l’objet d’aucune critique, analyse ou simple distanciation. Dès lors, le roman de Da Empoli offre, de facto, une caisse de résonance, sans contestation, aux propos poutiniens et présente le président russe comme un héros positif, un peu intransigeant, certes, mais voulant le bien de son pays et de son peuple. L’écart entre les déclarations et les réalités, fondamental en Russie, n’est pas interrogé.

Un lecteur peu au fait des réalités russes peut ainsi déduire de ce texte que Poutine est un ascète qui commande de la kacha dans les restaurants luxueux, qui entendait lutter contre le pouvoir de l’argent, et qui considère que « celui qui est au service de l’État doit privilégier lintérêt public à tout autre, y compris le sien ». Poutine verrait les oligarques comme « ceux qui ont détruit l’État pendant dix ans, qui ont tout volé, qui ont mis larmée sur le pavé », et il aurait réellement souhaité reprendre « le contrôle des sources de richesse » du pays pour mettre « cette richesse au service des intérêts et de la grandeur du peuple russe, non pas de quelque gangster avec villa sur la Costa del Sol ». Parce qu’il aurait voulu reconstruire à la fois la Russie, son pouvoir et son armée, les militaires et lui seraient rapidement devenus « comme une famille au cœur dun incendie, tenue ensemble par lamour et lorgueil ».

En 2022, est-ce de cela que témoigne la conduite de l’armée russe en Ukraine ? Avec ses viols, ses assassinats, ses pillages, avec ses criminels recrutés comme soldats et le sous-équipement de ses troupes, avec les discours délirants des dirigeants sur la « guerre sainte », la dénazification et la dé-satanisation ? Et ce palais au luxe tapageur, montré dans le film d’Alexeï Navalny, serait celui d’un ascète, avec ses brosses à toilettes dorées coûtant 700 euros pièce ? Sans parler des proches de Poutine, qui, comme lui, se sont enrichis de façon tapageuse, toutes ces « élites » étant honteusement, outrageusement, insolemment corrompues, ainsi que Sourkov l’a d’ailleurs écrit dans Proche de zéro.

Le lecteur peu informé peut aussi croire ce qui est affirmé par « Vadia » — qui, au passage, admet avoir « toujours conspiré en faveur du pouvoir, jamais contre » : que la CIA, « le Département d’État américain »« les grandes fondations américaines » et « lOpen Society de George Soros » sont les « principaux soutiens de lopposition ukrainienne ». Que — c’est toujours « Vadia » qui s’exprime — les « rebelles » du Maïdan étaient « soutenus par les Américains », si bien que « la situation en Ukraine a dégénéré » et que « le candidat pro-américain a gagné, celui qui voulait faire entrer lUkraine à lOTAN » — il n’en était pourtant pas question en 2004. Cela aurait été « lassaut final à ce qui restait de la puissance russe », d’autant qu’en Géorgie aussi, une révolution avait porté au pouvoir « un espion de la CIA ». Certes, l’auteur pourra rétorquer que les propos cités sont ceux de son personnage, « Vadia », et que le pacte littéraire interdit de les considérer comme autre chose qu’une fiction. Mais, d’une part, aucun personnage ne contredit ces propos, et, d’autre part, ceux-ci sont à la base de la propagande pro-Kremlin qui se répand depuis des années en Russie et en Occident, et à laquelle ce roman, volens nolens, apporte sa pierre.

Le lecteur aura pu absorber d’autres affirmations douteuses, voire erronées, d’une importance politique variable, et notamment — la liste est loin d’être exhaustive — que Khodorkovski et « Vadia » se seraient disputé la belle Ksenia ; que « Vadia » est extrêmement cultivé (autour de Sourkov circulent surtout, en Russie, des rumeurs d’escort-girls et de cocaïne…) ; que « l’élite soviétique […] ressemblait beaucoup à la vieille noblesse tsariste », qu’il n’est pas certain que les attentats de 1999 aient été organisés par le FSB, et non par des « terroristes tchétchènes ». Aussi, l’Occident aurait humilié la Russie affaiblie ; les Russes auraient une mentalité fondamentalement différente de celle des Occidentaux ; quant aux Setchine et Prigojine actuels, ils s’inscriraient, au bout du compte, dans une lignée passant par les opritchniki d’Ivan le Terrible, « la police secrète des tsars et la Tcheka [sic] de Staline ». Une « véritable histoire russe », vue par un Occidental.

D’autres points gênent, qui ne dérangeraient pas si ce roman en était pleinement un. Par exemple, les origines sociales de « Vadia », qui semble ressembler sur ce point davantage à Nikita Mikhalkov qu’à Sourkov, ou le refus de tenir compte de l’identité mixte russo-tchétchène de Sourkov : « Vadim » serait « le Russe », ce qui, en français, désigne à la fois la nationalité et la citoyenneté, deux notions traduites par deux mots différents en russe, rousski et rossiïanin. Et qui, en Russie, désignerait Sourkov comme exclusivement « rousski » ? À cela s’ajoutent des stéréotypes et des fantasmes occidentaux (pas toujours complètement faux) sur la vie à Moscou, les réussites spectaculaires et rapides des années 1990 et 2000, et les femmes russes qui auraient la « férocité » comme « un des motifs principaux de [leur] charme ».

Da Empoli connaît mal la Russie, et cela se sent à chaque ligne. En revanche, il a beaucoup travaillé, si bien qu’un jeu peut consister à repérer d’où, de quel livre, de quel article, l’auteur tire telle ou telle information, ou telle ou telle citation. Ses réflexions sur l’instrumentalisation du chaos en politique sont extrêmement intéressantes, comme l’a démontré son brillant essai précédent, et elles peuvent s’appliquer, avec certains décalages, à la Russie poutinienne. Mais il est difficile d’écrire sur la Russie sans la connaître, même sous une forme romancée.

Tout cela n’aurait sans doute pas grande importance — les « romans » créant et entretenant une image fausse de la Russie pullulent en France… — si une guerre féroce n’était pas en cours, si des Ukrainiens n’étaient pas tués chaque jour par des Russes et si cette guerre, faisant tomber bien des simulacres et des apparences, ne mettait pas aussi en évidence l’échec absolu de la société russe à reconstruire et solidifier son identité et ses valeurs — un terme souvent brandi par Vladimir Poutine… — au cours des dernières décennies. Dans ce contexte, la reprise, sans analyse, des propos des idéologues est plus qu’inadéquate : elle est dangereuse, car elle contribue à renforcer la propagande du Kremlin. À en juger par son essai précédent, ce n’est pourtant pas ce que voulait faire Giuliano Da Empoli.

Finaliste pour le Goncourt, Le Mage du Kremlin a obtenu le Grand Prix du roman de l’Académie française. Il a été vendu à plus de 130 000 exemplaires.

1.Giuliano Da Empoli, Les Ingénieurs du chaos, JCLattès, 2019, e-book, p. 18. 

2.Ibid., p. 21. 

1 Jan 2023


Mercredi 7 décembre à 18h, au Café du Pont-Neuf (14 quai du Louvre, Paris Ier, métro Pont-Neuf) Les amis d’Histoire & Liberté recevront Galia Ackerman et Stéphane Courtois, qui présenteront l’ouvrage écrit sous leur direction : Le Livre noir de Vladimir Poutine, aux éditions Perrin et Robert Laffont.                            

Ce livre réunit les noms de quelques-uns des meilleurs connaisseurs du monde russe et soviétique – André Kozovoï, Françoise Thom, Yves Harmant, Cécile Vaissié et bien d’autres.

La psychologie de Poutine, sa formation, ses références, ses références, ses objectifs, ses méthodes sont analysées avec précision et dénoncées sans appel. Un débat suivra cette présentation.

H&L

PS Si vous souhaitez une dédicace, apportez votre volume.

21 Nov 2022


La Règle du Jeu, n° spécial Ukraine et Le Livre noir de Poutine (et éd. Perrin et laffont)

Au Théâtre du Nord-Ouest, à Paris, le 26 octobre, à 18h30, l’équipe de Desk Russie – qui en est à son n° 43 – a organisé un débat sur l’histoire et la culture ukrainienne, à l’occasion de la sortie d’un numéro spécial de la revue trimestrielle La Règle du Jeu, entièrement consacré à lUkraine : 500 pages écrites par les meilleurs spécialistes ukrainiens et occidentaux.

Le 3 novembre, à 20h30, Desk Russie propose de se pencher sur la personnalité et le régime de Poutine, à l’occasion de la sortie (programmée pour le 10 novembre) de l’ouvrage collectif Le Livre noir de Poutine, chez Perrin-Laffont.

Nous relaierons prochainement les détails  que Desk Russie communiquera dans les prochains jours sur cette rencontre

H&L

30 Oct 2022


Antoine Brunet, Laurent Estachy, Alain Garrigou, Jean-Paul Richard : Ce que révèle l’invasion de l’Ukraine, L’Harmattan 2022, 138 p. , 15,50 euros

Les réflexions ne manquent pas pas autour de l’invasion de l’Ukraine. Françoise Thom et Galia Ackerman ont décortiqué méticuleusement les motivations et les ambitions de Vladimir Poutine. Qu’apporte donc de nouveau ce petit livre tout récemment paru? D’abord – c’est le thème  de Jean-Paul Guichard – le rappel de la complexité de la conjoncture historique qui préside à l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes. Les effets de cette invasion sont de l’ordre d’un nationalisme revigoré, réanimé, exprimé face à un impérialisme russe qui s’est déjà maintes fois exprimé dans cette partie orientale de l’Europe. Mais pas que, pour parler comme certains. Comme le souligne Alain Garrigou, le n°1 russe s’appuie en effet sur une certaine vision de l’histoire ou plutôt sur des lubies et des affabulations productrices d’un nouveau, ou plus ou moins nouveau, roman national. Si nul n’échappe à la construction du fait historique, Vladimir Poutine pousse le bouchon si loin qu’on peut parler pour qualifier son entreprise dans ce registre, de « passé fictionnel ».

Le n°1 soviétique  ne se réfère pas seulement à une histoire ad hoc déjà existante. Il veut aussi faire l’Histoire, et porte son regard vers un horizon perceptible bien au delà de la seule Ukraine, comme le montre notre ami Antoine Brunet : outre la dimension  impérialiste, l’entreprise de Poutine en Ukraine met en évidence son hostilité à toute expression démocratique et libérale. En quoi il trouve l’appui – certains diraient plutôt une acceptation prudente – de la direction communiste chinoise; les difficultés rencontrées actuellement par l’Armée russe comme quelques souvenirs historiques conduisant à penser que « la principale vulnérabilité des régimes totalitaires leur vient de leur aventurisme extérieur ».

La quatrième et dernière étude, celle de Laurent Estachy, reprend le problème d’un point de vue géopolitique en examinant de près la préoccupante situation financière internationale, et en montrant qu’on ne peut réduire l’origine de l’inflation actuelle à la seule guerre en Ukraine. La relation de dépendance mutuelle sur le plan économique et financier entre la Chine et les Etats-Unis se défait progressivement au profit d’un ordre financier mondial qui se structure de plus en plus en deux pôles opposant les démocraties libérales aux Etats totalitaires, aussi divers soient-ils, comme l’illustre par exemple le repositionnement de l’Arabie saoudite refusant – à la satisfaction de la Russie – d’augmenter sa production pétrolière, ce qui aurait permis (sans doute) de freiner la spirale inflationniste nuisible aux économies de l’Occident jusqu’ici son allié..

Ces quatre textes donnent indéniablement à penser. D’autant que le pessimisme qui les habite et les certitudes apparemment définitives sur lesquelles s’appuient les analyses proposées suscitent chez le lecteur quelques interrogations. L’alliance de la Chine avec la Russie est-elle dans la réalité politique, militaire, diplomatique à la hauteur des déclarations officielles? Donald Trump constitue-t-il vraiment une menace sérieuse d’emprise totalitaire aux Etats-Unis ? La Chine, la Russie et l’Arabie saoudite sont-ils tous les trois des Etats totalitaires ? Et leur refus de la démocratie libérale les conduit-il à faire front commun face à elle?

Avant d’esquisser des réponses à ces graves questions, il convient de lire les quatre essais qui constituent Ce que révèle l’invasion de l’Ukraine.

Pierre Rigoulot

Merci Pierre pour ton commentaire dans l’ensemble positif que tu portes sur notre livre collectif. Un commentaire que tu conclues en désignant les quelques points que tu ne partages pas (ou pas pleinement) et qui répondent à celui des quatre chapitres que j’ai rédigés.

Une précision d’abord. Depuis 2008, j’ai dit, écrit et publié que le Parti Communiste Chinois avait instauré en Chine en 1949 un régime totalitaire et l’a ensuite toujours maintenu ; depuis 2012, je caractérise aussi la Russie de Poutine comme un autre régime totalitaire ; et depuis 2015, j’affirme que Pékin et Moscou se sont alliés (leur volonté conjointe de s’attaquer à la démocratie, sur leur territoire comme à l’extérieur, l’emportant nettement sur leurs quelques rivalités territoriales en Asie centrale ou en Extrême Orient). Ces trois points de vue sont hélas restés très longtemps très minoritaires et même très isolés.

Tristement, il faut constater que l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe et aussi l’initiative du Joint Statement qui l’a précédée (le 4 février 2022) viennent conforter ces trois points de vue : il devrait désormais être admis que l’on est en présence d’un axe totalitaire Pékin/Moscou qui se propose de ruiner les régimes démocratiques et d’écraser aussi les mouvements qui revendiquent la démocratie (dans les dernières années : au Myanmar, au Liban, au Venezuela, au Soudan, au Zimbabwe, en Biélorussie, au Kazakhstan, en Iran…)

Dans leur Joint Statement, Poutine et Xi Jinping ont en effet officialisé, très solennellement, leur alliance dans un texte de 16 pages en anglais : « nos relations sont supérieures aux alliances politiques et militaires de toute la période de la guerre froide » ; « l’amitié entre nos deux Etats ne connait pas de limites ; nous ne nous interdisons aucun champ de coopération ».

Et surtout, il y a deux paragraphes qui sont essentiels : celui où Poutine déclare son soutien total à Pékin sur le dossier Taïwan et celui où, parallèlement, Xi Jinping justifie et soutient la démarche de Poutine face à l’Ukraine.

Un document aussi construit que ce Joint Statement n’a pas pu être élaboré et négocié en quelques jours mais bien plutôt en quelques mois. Très probablement, après la déroute américaine en Afghanistan à l’été 2021, Poutine et Xi Jinping s’étaient imaginés que le moment était venu pour eux de capitaliser à travers de nouvelles initiatives ce qui leur paraissait un nouveau rapport de forces.

Ce Joint Statement prouve en tout cas que Poutine avait évoqué son projet d’invasion de l’Ukraine avec Xi Jinping bien à l’avance et sans doute depuis quelques mois. Il montre aussi que Xi Jinping lui avait donné son feu vert et avait même accepté de sacrifier la crédibilité de la diplomatie chinoise (qui avait longtemps prétendu être basée sur le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de chaque Etat).

Derrière tout cela, il y avait très probablement un deal : par surprise, Poutine se serait emparé très vite de l’Ukraine ; les Etats Unis et leurs alliés s’en seraient trouvés encore une fois défaits, désarçonnés et décrédibilisés ; Pékin aurait alors obtenu un contexte très favorable pour entreprendre à son tour l’invasion de Taïwan. Et ce deal, c’est la résistance héroïque de l’Ukraine, de sa population, de ses dirigeants et de son armée qui jusqu’à présent l’a mis en échec.

Plus que jamais, je persiste à penser que Pékin et Moscou sont les capitales de deux redoutables régimes totalitaires et qu’elles ont pactisé pour vaincre les Etats Unis et le camp démocratique.

J’encourage tous nos lecteurs à acheter et surtout à lire et à faire lire notre livre « Ce que révèle l’invasion de l’Ukraine ».

Antoine Brunet. 19 novembre 2022

29 Oct 2022