[Compte-rendu] Le Cheval Rouge, Eugenio Corti – par Pierre Rigoulot

Qu’on nous permette, dans un blog d’actualité, de parler du Cheval rouge d’Eugenio Corti, un livre de près de 40 ans. Il fut publié en Italie en 1983. Les éditions L’Age d’homme en proposaient une version française en 1996. Puis plus rien, si ce n’est la disparition de l’Âge d’homme. C’est seulement en 2019 que les éditions suisses Noir sur Blanc, dirigées par Vera Michalski, ont proposé une nouvelle édition de ce pavé. Un pavé en effet, de 1400 pages mais surtout un pavé dans notre mare mémorielle. C’est une lecture nouvelle de la dernière guerre que propose aux Français le lanceur du pavé, Eugenio Corti ; le prisme italien décentre le récit sur la Grèce, l’Albanie, la Libye, plus que l’Angleterre ou la France, et même sur le « front de l’Est », non pour quelques centaines de Waffen SS français au destin marginal, mais bien pour des centaines de milliers de soldats envoyés par le Duce aux côtés des forces allemandes, roumaines, espagnoles et croates.

Photo Vanda Corti ©

Il y eut aussi en Italie des volontaires qui, comme l’auteur, s’interrogeaient sur ce que pouvait être une société sans Dieu et voulurent la voir de plus près. Ils la virent, de très près et même de trop près. Les combats furent terribles. Les souffrances inouïes. Les dizaines de milliers d’Italiens faits prisonniers par les Soviétiques purent voir concrètement, de leurs yeux, l’inhumanité du régime soviétique, sa cruauté, l’inefficacité de sa bureaucratie dès lors qu’il s’agissait de faire vivre convenablement des individus. Le lecteur ne sort pas indemne de ces scènes de cannibalisme ou d’exécutions en série. Le Cheval rouge est une des figures de l’Apocalypse de Saint-Jean, et en effet, quelque chose comme la mise à mort d’un monde ancien, antérieur à l’Union soviétique, est donné à voir…Mais les Italiens purent voir aussi sur place les flammèches de la Résistance au totalitarisme : le sens de la fraternité parmi les paysannes, par exemple, et le sens de la beauté parmi les intellectuels. L’Apocalypse, n’est pas seulement terrible. C’est le salut qui s’annonce. Le livre d’Eugenio Corti, qui parcourt l’avant-guerre mussolinienne et la reconstruction économique et politique de l’après-guerre, est aussi le livre de l’Espérance, de l’Amour, dont on peut croire qu’il pourra triompher, et du Respect des Individus. La foi de Corti en un ordre voulu par Dieu et en des valeurs sacrées s’oppose à la pantomime des fascistes et au Mal absolu que véhiculent les nazis et les communistes, quelle que soit les fables dont ils se gargarisent.

Le Cheval rouge n’est pourtant pas un roman didactique et simple. Il touche à l’attachement amical, familial, régional. Il touche à la psychologie des hommes et des femmes, à leur fragilité, à leurs dépendances comme à leur liberté. La vie dans sa complexité est toujours présente dans cette vaste fresque, la vie où s’incarnent le Bien et le Mal dans des figures, des partis, des projets politiques et même économiques. Eugenio Corti n’a sans doute pas le lyrisme de Tolstoi. Et pourtant le lecteur n’est pas choqué par la comparaison faite de son livre avec Guerre et Paix. Il y a même dans la défense de la vision chrétienne du monde par Corti un sens des nuances et une conscience des difficultés de son incarnation, que Tolstoi avait réglés dans ses dernières oeuvres de manière ô combien plus simpliste. Le Mal, Corti le désigne et l’affronte. Le Bien, plus difficile à cerner, il nous le fait seulement sentir, dans un contexte qui n’échappe jamais tout à fait à l’imperfection et à la tragédie.

Tout le monde comprend aujourd’hui qu’il est aussi question, tout au long de ce roman, des démocraties libérales et du danger totalitaire qui les menacent. L’ouvrage a beau avoir quarante ans : il est d’une totale actualité.

Pierre Rigoulot

10 Juin 2021


Pierre Nora : Jeunesse, éd.Gallimard, 234 pages 18 Euros

Nous suivons dans ce livre la vie d’une famille et retrouvons toutes les grandes questions auxquelles doivent répondre nombre d’entre elles : que faire de la maison familiale après la mort des parents ? Que devient la gouvernante quand les enfants ont grandi ? La place de la mère dont on se demande, à sa disparition, si on l’a suffisamment aimée alors qu’elle avait été le pilier de son enfance. Le père et son statut de commandeur … Et puis, il y a le destin personnel de Pierre Nora : ses amours, ses amitiés, son parcours universitaire et professionnel qu’il construit patiemment pour mener une carrière d’historien et d’éditeur qui le mènera à l’Académie. Son petit livre, Les Français dAlgérie, l’a fait sortir de l’anonymat, puis la création de la fameuse collection « Archives » au moment où « s’opérait un profond renouvellement de la sensibilité collective au passé », a révélé ses qualités d’éditeur. C’est ainsi que Claude Gallimard lui ouvrit toutes grandes ses portes pour qu’il créé un secteur d’idées, de documents, de sciences humaines où il sera guidé par la trilogie : Présent, Nation, Mémoire.

 Jeunesse  fourmille d’anecdotes qui nous emmènent dans de multiples univers : d’une princesse malgache aux Etats-Unis, en passant par Cuba, le Mexique et la Chine, nous vivons avec ces jeunes intellectuels et universitaires qui ont jalonné les débats pendant un demi-siècle. Témoins de la seconde guerre mondiale, de la Shoah mais aussi du stalinisme, nous nous interrogeons au fil de ces pages sur leur adhésion au Parti Communiste : « On m’avait conseillé de m’agglomérer à un groupe. Le plus homogène et déterminé était celui des étudiants communistes qui se réunissait rue Férou… Il n’y avait là rien d’extraordinaire. L’air du temps intellectuel, à l’époque, était au communisme. Tous mes amis appartenait au Parti. Même Emmanuel Le Roy Ladurie que son naturel ne paraissait pas porter de ce côté-là. »

Nous découvrons encore l’analyse par l’auteur du rapport tumultueux et central entre les Juifs et la France : « Dans un des séminaires que nous avions animés ensemble ( Yerushalmi – grand historien du judaïsme – et moi), j’avais développé l’idée que les grands moments de la définition identitaire de la France – la Révolution, l’affirmation de la République à travers l’affaire Dreyfus, Vichy – avaient été en même temps les dates-clefs du destin juif dans le monde moderne… » Nous découvrons enfin la complexité de cette dernière époque lorsque son père accepte de témoigner en faveur de Xavier Vallat.

Que l’auteur soit rassuré, c’est justement parce qu’il nous a parlé de la gouvernante qui l’a élevé : Michelle Dupé que Jeunesse est un livre attachant. Nous attendons, néanmoins, le second tome où il nous racontera la maison Gallimard, les quarante ans de vie du Débat, les grands auteurs …

Sabine Renault-Sablonière

28 Avr 2021


[Compte-rendu] Sandormokh, Le livre noir d’un lieu de mémoire – par Irina Flige, traduction de Nicolas Werth, Les Belles Lettres, 2021, 21 €

Un petit ouvrage vient de paraître aux Belles Lettres, Sandormokh, à propos d’un charnier découvert en Carélie, datant des années 1937-38. L’auteur est Irina Flige, une personnalité éminente de l’association Memorial, qui a passé une grande partie de sa vie à tenter de retrouver les traces des victimes de la Grande Terreur afin d’honorer leur mémoire. Elle a mené des recherches en particulier sur les camps des îles Solovki, ceux que l’on appelle le laboratoire du Goulag car ils furent les premiers officiellement créés en 1923 pour isoler les opposants ou soi-disant opposants au régime bolchevik. Or, en 1937, un groupe de 1111 détenus en a été évacué, puis a carrément disparu.

C’est en menant une recherche sur ces derniers que les membres de Memorial ont réussi à trouver en 1997 ce charnier de Sandormokh, situé à des centaines de kilomètres de l’archipel. Le livre est la description de cette longue enquête, qui a duré une dizaine d’années.

Sandormokh est devenu depuis un lieu de recueillement, où chaque année se rendent tous ceux qui veulent se souvenir de ces terribles massacres. Par ailleurs, deux « pierres des Solovki », des mégalithes rapportés des îles, ont été installées à St Petersbourg et à Moscou pour rappeler cet épisode de l’histoire soviétique.

Mais ce charnier de Carélie ne regroupait pas que les détenus des îles Solovki. On y a trouvé aussi des ossements de détenus des camps de Belbatlag – regroupant les prisonniers chargés de construire le canal Baltique-Mer Blanche- et ceux d’habitants de Carélie victimes de la répression stalinienne.

Au total, c’est 6 241 victimes qui ont été identifiées à Sandormokh..

Nicolas Werth, qui a écrit la préface de l’ouvrage, rappelle ce que furent ces années de ce que l’Occident appelle la Grande Terreur et les Russes la Iejovschina, du nom de Nikolaï Iejov, alors à la tête du NKVD. En seize mois, d’août 1937 à novembre 1938, 750 000 Soviétiques furent exécutés (et 2 millions envoyés en camp). Et contrairement à ce que l’on a longtemps cru, 7% seulement de ces victimes étaient des cadres du Parti, tous les autres étaient des gens du peuple. Il s’agissait de « purifier » la société de ses « éléments nuisibles ». Toutes ces exécutions devaient avoir lieu sous le sceau du seccret, c’est pourquoi retrouver les lieux de massacre et les fosses communes, disparues avec le temps, était extrêmement difficile.

Irina Flige s’est attelée à cette tâche, avec l’aide en particulier d’Ivan Tchouchkine, député de Carélie appartenant à Memorial, qui réussit à retrouver l’identité de tous les exécutés de la Grande Terreur, puis après sa mort, avec celle de l’historien Iouri Demetriev qui avait repris le flambeau.

Elle a aussi été aidée par les familles des victimes. Dans la plupart des camps, le lien entre le détenu et ses proches était rompu dès son arrestation. Les seuls renseignements obtenus par les familles était : « A été condamné à 10 ans de privation de liberté sans droit de correspondance ». La situation des détenus était différente aux îles Solovki. Les familles gardaient des liens étroits avec eux, parfois même leur rendait visite. Mais brutalement, en 1937 tout s’était arrêté. Les détenus avaient carrément disparu. Ce n’est qu’à la fin des années 80 que les familles obtinrent des renseignements sur leur condamnation et la date de leur exécution. Mais ils n’en obtinrent aucun sur le lieu où ils furent exécutés puis jetés dans une fosse commune. C’était secret d’Etat. Mais c’était justement ces lieux qu’Irina Flige voulait retrouver.

Les recherches ont permis de reconstituer ce qui s’était passé en 1937 aux Solovki. Sur consignes de Iejov, une opération de « désengorgement des prisons » avait été organisée, en 3 étapes, fonctions de quotas fixés puis renouvelés. Trois groupes successifs de victimes ont été identifiés : les détenus du dernier groupe furent liquidés sur place, sans doute au mont de la Hache ; on n’a retrouvé aucune trace des détenus du 2ème groupe, qui furent sans doute transférés sur le continent, mais après on ne sait pas ; c’est sur le premier groupe, le plus important – 1 111 détenus – que se sont concentrées les recherches d’Irina Flige. Ils ont été aussi transférés sur le continent, puis emmenés pour être liquidés mais on ne sait où.

C’est au bout de huit années de recherches qu’elle a trouvé une piste sérieuse. Les cadavres devaient se trouver dans la taïga, sur la route de Medvejegorsk, près du village de Pindouchi. Elle a obtenu l’aide des autorités locales pour quadriller la forêt, jusqu’à ce que Iouri Dmitriev, tournant dans la forêt avec son chien, repère un espace légèrement dénivelé et hurle : « J’ai trouvé ».

Cinq fosses communes furent mises au jour, puis progressivement 236, et le cimetière historico-memoriel de Sandormokh fut inauguré le 27 octobre 1997.

Depuis, c’est un lieu de visite pour la population, pour les écoles, mais Irina Flinge pointe le doigt sur la façon dont le gouvernement russe freine la divulgation des traces de ce passé. Outre qu’à chaque cérémonie, l’Etat n’envoie pas de représentant, on a vu toute une opération de propagande, menée par deux historiens soutenus par la Société d’histoire militaire, afin de faire croire que les corps retrouvés étaient ceux de prisonniers de guerre soviétiques massacrés par les Finlandais lors de l’occupation de la Carélie. On rejouait Katyn ! Mais rien n’apportait de preuves à cette hypothèse, qui visait aussi à dévaluer l’action de Memorial.

Enfin dernier signe de cette résistance de l’Etat à la mise à jour des crimes staliniens: Iouri Dmitriev, un des principaux acteurs de la découverte du site, a été accusé de pédophilie et mis en prison pour 15 ans. C’est selon l’auteur, une totale injustice, ce que réaffirme Nicolas Werth dans sa conclusion.

Ce livre est donc une importante contribution à l’histoire soviétique. Mais peut-on pour autant parler de lieu de mémoire ? Bien qu’elle utilise ce terme dans le titre de l’ouvrage, Irina Flinge est réticente à l’appliquer du fait de cette volonté de Poutine d’occulter le passé. « Aujourd’hui, en Russie, la mémoire de la Terreur d’Etat de l’époque soviétique est absente »…et  « tant qu’il en sera ainsi, Sandormokh ne pourra être un lieu de mémoire dans le plein sens du terme. Sandormokh est le lieu d’un crime de masse resté impuni ».

15 Mar 2021


[Compte-rendu] Julien Théron et Isabelle Mandraud, Poutine, la stratégie du désordre, éd. Tallandier, 384p., 19,90 €

A lire d’urgence, faute de pouvoir organiser un débat avec les auteurs, comme au bon vieux temps d’avant la covid-19. Ils nous expliquent comment Poutine a instauré la violence, via services secrets, police et armée, et leurs pouvoirs discrétionnaires, au centre du fonctionnement du système. L’inauguration « s’est fêtée » avec des attentats organisés par le FSB sur des immeubles d’habitation russes alors que Poutine, en 1999, n’était encore officiellement que premier ministre. Vint alors l’abominable guerre de Tchétchénie : Grozny rasée, écoles, hôpitaux compris. Entre 150 000 et 200 000 morts sur une population d’1 million. Guerre suivie de l’instauration du régime de terreur de son allié, membre de « Russie Unie », le psychopathe Ramzan Kadyrov. 

Une guerre sans image – c’est justement le titre d’un documentaire signé notamment par Boris Nemtsov. Le film se termine par un montage où l’on voit Vladimir Poutine jugé dans une cage. Impardonnable. Nemtsov se condamnait à mort. Ce qui fut fait au pied du Kremlin le 27 février 2015, trois balles dans le dos, une dans la tête, les multiples caméras de surveillance se trouvant alors hors service « pour maintenance ». Ceci afin que personne n’ignore qui est le commanditaire et pour goûter l’ivresse de décider de la vie et de la mort de qui que ce soit ainsi que la jouissance de le faire savoir en toute impunité.

A l’extérieur de la Russie, créer le désordre, en Occident surtout, en soutenant tout ce qui peut provoquer conflits et pagaille, en agitant l’opinion publique et en influant sur les élections semble être sa ligne de conduite majeure.

Comme si ce qui était nuisible hors de Russie était ipso facto tout bénéfice pour la Russie.

Tout comme au bon vieux temps de l’URSS !

Pierre Druez

11 Mar 2021


Au cœur du communisme thorézien, par Stéphane Courtois

Maurice Thorez, Journal (1952-1964), Fayard éd. 788 p., 34 euros

Bonne nouvelle pour les historiens du Parti communiste français. A l’occasion du centenaire du parti, des historiens de la mouvance communiste viennent d’éditer un fort ouvrage de 780 pages intitulé Journal 1952-1964 (Fayard) qui publie, grâce à l’autorisation de la famille, les carnets personnels de Maurice Thorez conservés aux Archives nationales. Ces notes, prises au jour le jour par l’inamovible secrétaire général du PCF de 1930 à sa mort en 1964, ne sont pas à proprement parler un Journal mais plutôt un agenda bien fourni qui éclaire remarquablement le fonctionnement du cœur de la direction communiste, en particulier grâce à un index onomastique. L’ouvrage peut se lire à différents niveaux – personnel, familial, intellectuel et artistique – du fonctionnement interne, de la politique nationale, des relations internationales.

Sur le plan personnel, on comprend que Thorez est resté affaibli de l’AVC qui en octobre 1950 l’a laissé hémiplégique et l’a contraint, sur ordre de Staline, à aller se faire soigner en URSS d’où il est rentré peu après la mort du maitre du Kremlin. Néanmoins, avec une grande volonté, il se rééduque progressivement tant à la marche qu’à l’écriture. Parallèlement il a repris une intense vie de famille, suivant de près les études de ses enfants et partant avec plaisir en camping ou en excursion avec eux.

Le rôle de sa femme Jeannette Vermeersch apparaît fortement souligné, tant pour les relations familiales que pour l’aide pratique qu’elle lui apporte pour l’organisation de la vie quotidienne d’un homme très occupé, et pour le relais politique qu’elle lui fournit à travers la préparation de rapports, de discours, de meetings etc.

On y a confirmation que Thorez se cultivait systématiquement, par exemple à travers son apprentissage du latin avec l’aide de l’agrégé communiste Georges Cogniot. Il était aussi un grand lecteur mais se contentait pour l’essentiel des publications des éditions communistes, loin des principaux écrivains de son temps. Ainsi Albert Camus n’est jamais cité. Et son horizon théorique était strictement limité à Marx, Engels, Lénine et Staline.

Thorez partageait sa vie entre la grande propriété que le PCF avait mise à sa disposition à Bazainville près de Dreux, où il vivait presque seul, servi par un couple de militants, son fief politique d’Ivry-sur-Seine où vivait Jeannette, et les Escarasses, une petite propriété mise à sa disposition au Cannet, au dessus de Cannes, entre Mougins et Vallauris. Il vivait donc une partie de l’année sur la Côte d’Azur où il rencontrait fréquemment Picasso et Pignon qui travaillaient alors sur les céramiques de l’atelier Madoura. L’y rejoignaient souvent le couple Aragon et nombre d’intellectuels et de militants de passage.

L’aspect le plus intéressant de l’ouvrage concerne ce qu’Annie Kriegel avait nommé « la contre-société communiste », une sorte de bulle hermétique, n’offrant aucune ouverture sur le monde extérieur, où se mouvait dans les années 1950-1960 l’appareil communiste français. Durant ces douze années, Thorez ne fréquenta quasiment que des communistes. D’une part les autres membres de la direction — Duclos, Frachon, Cogniot, Billoux, Fajon, Garaudy, Waldeck Rochet et Servin et Casanova (du moins avant qu’ils ne soient purgés), puis Plissonnier et Marchais — qui lui font remonter tous les rapports. Mais cette contre société était aussi internationale ; non seulement Thorez rencontrait très souvent l’ambassadeur d’URSS en France, Serge Vinogradov, mais chaque année il partait en famille profiter de vacances en URSS, la plupart du temps en Crimée, à proximité immédiate des datchas des dirigeants soviétiques — Khrouchtchev, Mikoïan, Molotov, Gromyko et autres — qu’il fréquentait assidument ; mais aussi à Moscou où il croisait en toute discrétion les dirigeants du mouvement communiste international — Togliatti, Ponomarev, Ibarruri, Enver Hodja, des dirigeants nord-vietnamiens et des « démocraties populaires » —, sans oublier son fidèle garde du corps Vladimir Jaronov.

Le plus étonnant dans cette immense galerie de portraits du monde communiste français et international est le couple Nadia Léger-Georges Bauquier. D’origine ukrainienne, arrivée en France en 1925 et élève de Fernand Léger, Nadia Kodossievitch était communiste et avait épousé le peintre en 1952, trois ans avant sa mort. Devenue soudain richissime, remariée avec le communiste Georges Bauquier et grande amie de Fourtseva, la ministre de la Culture soviétique, elle s’introduisit par l’intermédiaire d’Aragon et Elsa, dans l’intimité des Thorez — parents et enfants — dont elle devint une sorte de mentor lors de leurs séjours au Cannet. Au point de leur donner un terrain à Callian, magnifique village au dessus de Cannes, où Thorez prévoyait de faire construire une maison. C’est d’ailleurs de Callian qu’il partit s’embarquer le 6 juillet 1964 à Marseille sur le « Litva » pour l’URSS. Son dernier voyage.

Cette chronique est trop courte pour rendre compte de la richesse de ce document, sans doute le plus important pour l’histoire du PCF depuis l’ouverture des archives de Moscou, même si, bien entendu, il est plein de non-dits et de dénis. On n’en est que plus désireux de connaître ce « Journal » des années 1930 et 1940 … toujours fermées.

Stéphane Courtois

11 Mar 2021


[Compte-Rendu] Mes Années Chinoises, Anette Wieviorka – par Pierre Rigoulot (Stock 2021, 260 p., 20 €)

Malgré le titre de la collection où vient s’insérer ce volume, « Puissance des femmes », le portrait qui ressort d’Annette Wieviorka frappe d’abord par sa fragilité, par ses nuances, ses réserves, et même – plusieurs fois elle les mentionne – par ses aveux d’impuissance. Une explication ou un souvenir peuvent manquer, et elle le dit avec simplicité, ce qui nous mène à l’un des fils qui permettent de lire ces Mémoires chinoises : le doute, les inquiétudes, les demandes, mais aussi l’originalité, la richesse des expériences, la forte dimension affective d’un individu comme l’auteur, s’opposent à un régime politique qui se veut tout puissant et omniscient, qui non seulement contrôle les êtres mais décide pour eux de ce qui compte et ce qui ne compte pas et même de ce qui est et qui n’est pas.

« Pro-chinoise » , comme on disait alors, Annette Wieviorka part avec son mari et son fils enseigner dans la région de Canton. Quiconque s’intéresse à la Chine et à la « révolution culturelle » suivra avec un grand intérêt le rappel de cette vie quotidienne. Quelques uns des lecteurs qui ont partagé ses illusions politiques pourront constater très précisément, très concrètement, combien ils s’étaient alors aveuglés.

Mais ces « années chinoises » sont d’abord les siennes et elle ne les rapporte pas seulement à l’aune de ses idées politiques d’hier et d’aujourd’hui. Annette Wieviorka cherche à relier ses réactions et ses choix à d’autres dimensions, plus personnelles. Et nous voilà poussés à nous interroger : le bonheur qu’elle éprouve au travail de la terre et tout simplement à se fondre au sein d’un peuple est-il lié comme elle le suggère à un inachèvement personnel et à l’immigration d’une famille juive de Pologne quelques dizaines d’années auparavant?

Ces années chinoises sont-elles celles du passage d’une fusion révolutionnaire fantasmée à la conscience d’une identité (notamment) française? La question mérite d’être posée au moins pour comprendre l’épaisseur des motivations de nos actes, la multiplicité des facteurs qui président à nos décisions – bien loin du gommage de l’individualité à laquelle se livre, sans y parvenir heureusement, le totalitarisme, qu’il soit chinois ou non.Il convient de ne pas aller plus loin. Un des charmes de ces mémoires est justement de ne pas nous entraîner dans le détail d’une personnalité aussi attachante soit-elle, mais de s’en tenir à une démarche ouverte et modeste à la fois. Le tout politique est pour elle une arme de propagande et une marque d’illusion. Il mène à une impasse. Annette Wieviorka, en historienne qu’elle est, ne délaisse pas pour autant cette dimension. Elle rejette la « gauche » communiste, qu’elle apparente explicitement à quelque chose comme le fascisme. Là encore, elle n’insiste pas mais le lecteur se demandera éventuellement si cet apparentement relevé n’est pas valable aussi, pour la « droite » communiste, pour Liu Shao Shi comme pour Mao. Il peut aussi se demander quel jugement politique elle porte sur cette Chine enrichie qu’elle revoit une quarantaine d’années après son premier séjour. Ces deux Chines n’ont-elles vraiment rien à voir politiquement l’une avec l’autre?

Annette Wieviorka, en une prose apaisée, ne fait pas seulement, on le voit, retour sur son passé. Elle nous incite à penser à notre avenir collectif. Un petit livre? De grands horizons.

Pierre Rigoulot

8 Mar 2021


La Bibliothèque d’histoire sociale

Né à Kiev en 1895, Boris Lifschitz dit Souvarine est naturalisé français en 1906. Dessinateur d’art et journaliste, il est membre de la Section Française de l’Internationale Ouvrière (SFIO).

Lors du Congrès de Tours de décembre 1920, il est un des acteurs de la scission au sein de la SFIO aboutissant à la création du futur parti communiste français.

Exclu du parti dès 1924, Boris Souvarine continue néanmoins son activité politique à travers un groupe de réflexion sur le régime stalinien. En 1935 il crée l’Institut d’Histoire Sociale (IHS), filiale française l’Institut International d’Histoire Sociale d’Amsterdam.

Réfugié aux Etats-Unis pendant la seconde guerre mondiale, il y tisse des liens étroits avec des universitaires anti-communistes. A son retour en France en 1947, Souvarine poursuit sa lutte contre le stalinisme, via la participation à des revues et la réorganisation de l’IHS à partir de 1954. Secrétaire général jusqu’en 1976, il restera très proche de l’institut jusqu’à son décès en 1984.

Le fonds de la Bibliothèque d’histoire sociale tire son origine des premiers documents rassemblés par Souvarine dans les années 1920 en Russie, puis en France avec la création de l’Institut d’Histoire Sociale. Confisquée durant la seconde guerre mondiale, la bibliothèque renaît après la Libération conjointement avec l’IHS. Continuellement enrichie depuis, elle constitue un fonds de référence sur le communisme, le socialisme et le syndicalisme, retraçant l’histoire des luttes politiques, syndicales et sociales qui agitent le monde depuis le XIXe siècle.

Les collections de la BHS rassemblent plus de 40 000 ouvrages, plus de 1800 titres de périodiques, des brochures, des archives et des manuscrits légués par des militants et des historiens.
Depuis sa donation au département en 2013, cette bibliothèque contribue à la promotion et la valorisation du patrimoine culturel des Hauts-de-Seine. Conservées aux Archives départementales, elles complètent les archives publiques et privées et sont consultables par un large public.

Les Fonds :

– Communisme

Ouvrages théoriques (Marx, Engels, Lénine…), études marxistes (économie, politique, littérature…), témoignages de dirigeants, mémoires d’exclus, brochures. Œuvres de Boris Souvarine, documentation sur le PCF, sur l’anticommunisme

– Socialisme

Ouvrages théoriques (Saint-Simon, Fourier, Proudhon…), fonds sur la SFIO, le PS, le PSU, le PSA, le NPS, documentation sur le socialisme international (AIT, partis socialistes européens)


– Monde ouvrier, syndicalisme

Histoire du travail et du monde ouvrier, des bourses du travail, documentation sur les grandes centrales ouvrières (CGT, CGTU, CFDT, CFTC, FO), les syndicats de branches professionnelles,
l’anarcho-syndicalisme et le syndicalisme révolutionnaire, le syndicalisme international


Autres mouvements de pensée politique :

Anarchisme (ouvrages théoriques, études, brochures…), Mai 68 en France et dans le monde, altermondialisme (ATTAC…), Internationale situationniste, catholicisme social, contributions philosophiques

Fonds complémentaires :

Histoire de France de 1789 à aujourd’hui.

Ressources sur le féminisme, la protection sociale, le monde rural, l’enseignement, les médias, le travail et l’économie.

Etudes sur l’ensemble des pays où se sont propagées la doctrine communiste et l’influence soviétique : l’Afrique (Algérie, Angola…), l’Amérique latine (Cuba, Nicaragua…), l’Asie (Chine, Corée du Nord…), l’Europe occidentale et orientale (RDA, ex-Yougoslavie…)


– Fonds d’archives

Fonds Boris Souvarine, Jacques Le Roy Ladurie, Annie Kriegel, Emile Roche et bien d’autres encore…

L’ensemble de ces archives est librement communicable sous réserve des droits moraux et patrimoniaux des auteurs s’agissant d’œuvres de l’esprit.

La communication des archives renvoie au Code du Patrimoine.

La Souvarine propose une aide personnalisée à la recherche sur place, par mail ou par téléphone et un accès à la presse en libre-service.

La consultation de ses collections se fait uniquement sur place.

Possibilité de photocopies.

L’inscription se fait sur présentation obligatoire d’une pièce d’identité.

Horaires

Le lundi de 13 h à 17 h
Du mardi au jeudi de 9 h à 12 h, de 13 h à 17 h
Le vendredi de 9 h à 12 h

Contact :
Conseil départemental des Hauts-de-Seine
Immeuble « Le Quartz »
Bibliothèque d’histoire sociale La Souvarine
4 avenue Benoît-Frachon
92023 NANTERRE cedex
01 46 14 09 32

(RER Nanterre-Ville)

bibliotheque.souvarine@hauts-de-seine.fr

19 Fév 2021


Éric-Emmanuel Schmitt : La Traversée des Temps, t. I Paradis perdus, Albin-Michel, Paris 2021

Quand j’ai entendu qu’Éric-Emmanuel Schmitt se lançait dans une écriture romanesque de l’Histoire de l’humanité en 8 volumes et 5000 pages, je me suis immédiatement attendu au pire et je ne suis pas déçu par la lecture de l’interview parue dans La Libre Belgique d’aujourd’hui. En gros : nous vivions au paradis du temps où nous étions chasseurs-cueilleurs, égalité homme femme, pas de hiérarchie, chacun savait tout ce qu’il y avait à savoir, abondance, harmonie et bonheur. Avec l’agriculture, sont arrivées la propriété et la spécialisation et avec elles la violence, le vol, la perte d’autonomie, la dégradation de la condition féminine. Maintenant nous prenons conscience de l’impasse où nous nous sommes nous-mêmes menés, mais il est peut-être trop tard car nous sommes à la veille d’un nouveau déluge causé cette fois par l’homme et son orgueil.

Ces inepties à la mode, contredites, entre autres, par les dernières découvertes archéologiques et anthropologiques, renforcent les grandes ignorances et distorsions mentales sur l’évolution, l’histoire, le monde et la nature humaine. Elles évacuent encore et encore les progrès, en accélération rapide, accomplis en matière de bien-être et de qualité de vie selon tous les critères mesurables : pauvreté, faim, maladies, accidents, guerres, autres violences, conditions de travail, libertés réelles, espérance de vie en bonne santé, possibilités culturelles, d’échanges, d’épanouissement personnel et collectif. Et, bien sûr, attendons-nous à un volume où il sera beaucoup question de nazisme et à l’inexistence du communisme !

Les romans de ce type, parfois d’une haute valeur littéraire, se fondent sur une réalité fictive et dès lors renforcent les grandes ignorances, nourrissent la sinistrose, le pessimisme, l’angoisse, démotivent nombre de jeunes, nous affaiblissent face aux menaces et enjeux bien concrets. Ils contribuent indirectement aussi à des décisions politiques débiles comme l’abandon du nucléaire.

Pierre Druez

19 Fév 2021


Norilsk et Lëd, deux polars russes de Caryl Férey – par Florence Grandsenne

J’ai eu l’œil attiré dans Le Monde des livres par la critique de deux nouveaux livres, Norilsk et Lëd (« glace » en russe), écrits par Caryl Férey, un auteur français de romans policiers dont j’ignorais jusqu’alors l’existence. Mais le sujet m’interessait : Norilsk,bien sûr, fait référence à un des centres du Goulag. C’est une ville de Sibérie située à 350 km au nord du Cercle polaire arctique, la ville la plus septentrionale du monde, qui fut construite pour desservir le camp de Norillag, où furent enfermés des centaines de milliers de déportés. Nous avons sur ce camp le témoignage de Jacques Rossi qui y a passé de nombreuses années.

La ville et le camp ont été créés en 1935 à la suite de la découverte en 1920 de ressources très importantes de nickel. Les détenus, comme les mineurs actuels, exploitaient les mines de nickel mais aussi de cuivre, de platine, de cobalt et de charbon. D’autres étaient chargés de construire la ville de Norilsk, une belle ville dont Staline voulait faire la Léningrad du Grand Nord. Bien sûr, les conditions de travail et de vie étaient terribles car l’hiver y dure 9 mois par an et les températures peuvent descendre jusqu’à moins 60. Des milliers de zeks y perdirent la vie.

Norilsk est connu aussi pour le soulèvement des détenus quelques mois après la mort de Staline, en 1953. Ce fut la révolte la plus longue – du   26 mai au 4 août – et la plus importante de l’histoire du Goulag. Elle fut menée principalement par des « politiques », surtout des Baltes et des Polonais. La répression fut violente : une centaine (ou 200 ?) de détenus furent fusillés. Peut-être beaucoup plus.

En 1956, le camp fut supprimé, mais la ville continua de se développer du fait d’une politique de hauts salaires mise en place pour attirer la main d’œuvre. Un combinat continua l’exploitation des ressources minières. A la chute du communisme, il fut racheté par un oligarque et devint entreprise privée sous le nom de Norilsk Nickel. Actuellement, c’est la premiere entreprise mondiale produisant du nickel et des platinoïdes. Etant donné les conditions climatiques, et malgré les salaires plus hauts que dans le reste du pays, la ville se dépeuple progressivement. Elle compte encore actuellement 176 000 habitants.

Norilsk a un statut de ville fermée. Personne ne peut y aller sans une autorisation du FSB que Caryl Ferey, envoyé à Norilsk par sa maison d’édition, a obtenue. Il s’y rendit à contrecoeur et finalement fut emballé par l’expérience, qui ne dura que quelques jours. Dans le petit ouvrage, Norilsk, il raconte ce séjour et les rencontres qu’il fit dans cette ville. Ce qui lui donna l’idée d’écrire un roman policier en utilisant comme personnages les amis qu’il s’était faits là-bas.

Je ne porterai pas de jugement sur le roman policier en tant que tel. Mais ce qui m’intéressait était de voir ce qu’était devenue une ville du Goulag. Si le centre, composé d’immeubles d’architecture stalinienne, tient le coup, les immeubles autour ont été construits sur le permafrost et le lent dégel de celui-ci entraine l’affaissement de nombreux édifices. L’envol du toit d’un immeuble est d‘ailleurs le point de départ de l’histoire policière. Les services sont maigres et inefficaces, il y a peu de boutiques. Mais beaucoup de tuyaux surélevés qui quadrillent la ville. Et comme dans de nombreuses autres villes de Russie, le nettoyage des vieux sites industriels n’a pas été fait et les débris sont restés, renforçant l’ambiance sinistre de la ville.

Surtout, la pollution est terrible : deux millions de tonnes de gaz sont rejetés chaque année dans l’atmosphère. Les maladies respiratoires sont fréquentes, et beaucoup d’enfants souffrent d’un eczéma dû au nickel. Les habitants ont une espérance de vie de 60 ans, soit 10 ans de moins que la moyenne russe. Des pluies acides inondent la toundra autour de la ville, réduisant progressivement les ressources des populations autochtones, les Nenets, qui vivent de l’élevage de rennes.

Dans cette triste ambiance, que reste-t-il du Goulag ? Très peu de choses. Comme partout en Russie, on ne veut pas trop savoir. L’avenue Lénine s’appelle toujours ainsi, et la statue du leader est toujours là. Néanmoins un monument aux morts, sur une butte à l’extérieur de la ville, quelques constructions dans le cimetière rappellent l’existence du camp. C’est tout !

10 Fév 2021


Larissa Zakharova, « De Moscou aux terres plus lointaines ; Communications, politique et société en URSS » – par Florence Grandsenne

Larissa Zakharova, De Moscou aux terres plus lointainesCommunications, politique et société en URSS, Editions EHESS, Paris 2020, 25€

Larissa Zakharova, sociologue française d’origine russe, décédée l’année dernière, a travaillé sur la question des communications en URSS, question majeure pour un régime totalitaire (terme que d’ailleurs l’auteur n’utilise pas, parlant de régime autoritaire), qui vise à contrôler toute la vie politique, sociale et économique.

Les bolcheviks étaient conscients de l’importance des communications, eux qui, pour réussir leur coup d’Etat en octobre, prirent immédiatement le contrôle du télégraphe, du téléphone et du bureau central de la poste de Petrograd. D’ailleurs, disait Lénine, qui voulait faire de l’URSS un pays « moderne », « le socialisme sans poste, télégraphe et machine est un mot vide de sens ».

Développer les communications répondait en effet à deux nécessités : imposer dans tout le pays les consignes venant de Moscou et contrôler la population. Pour cette dernière fonction, là encore plusieurs buts : développer la conscience politique de la population en diffusant l’idéologie et prévenir toute opposition potentielle au régime.

Ces différents buts exigeaient des modes de communication modernes. Or ce que montre l’auteur, c’est au contraire leur archaïsme après 70 ans de régime communiste. Le télégraphe, utilisé jusqu’aux années 60, puis le téléphone étaient réservés presqu’uniquement aux dirigeants et à la nomenklatura. Le peuple devait se contenter du courrier postal, dont la distribution, fort lente, était assurée par des bureaux de poste clairsemés et dans les campagnes par des kolkhoziens affectés à cette tâche.

L’auteur met ainsi l’accent sur l’accès inégal aux moyens de communication selon les classes socialee, donc l’inégalité dans un pays où le projet proclamé était justement l’égalité. Mais nul besoin d’étudier les modes de communication pour constater l’existence de privilèges en URSS, on le sait depuis longtemps.

L’étude nous intéresse plus pour une autre conclusion tirée par l’auteur, qui insiste sur une contradiction majeure. Le système économique, censé impulser la modernisation espérée, était au contraire ce qui la freinait ; elle pointe l’absence d’initiatives des cadres, craignant d’être accusés de sabotage, la concurrence entre les différents secteurs de production, la dépendance vis-à-vis des livraisons de matières premières, l’affichage de résultats chiffrés mensongers et les vagues de répression qui accentuèrent la mauvaise organisation du pays.

Enfin autre contradiction interne majeure, celle existant entre une autre facette du projet social communiste et la culture du secret. Le système visait en effet à la fois à aider à la constitution d’une société nouvelle, homogène et socialiste, et à la contrôler. Or, la diffusion des ordres du centre dans un régime fondé sur la méfiance et la volonté de tout contrôler s’avéra extrêmement compliquée. Codage des télégrammes, écoutes des conversations téléphoniques, ouverture des lettres, surveillance minutieuse des secrétaires et des coursiers freinèrent le développement des échanges, qui devait être la base de la modernisation. D’autant que plus ceux-ci se multipliaient, plus se compliquaient les procédures de surveillance, exigeant de plus en plus de personnel et de moyens techniques. Il devint impossible de contrôler la société tout entière.

Le projet de Lénine de moderniser son pays, en particulier en développant les moyens de communication, fut donc un échec. Toutes les explications géographiques, techniques, économiques de celui-ci doivent être considérées à l’aune de la contradiction fondamentale du projet, inhérente au système soviétique. La modernisation, nécessaire au succès de l’entreprise communiste, était freinée par ce qui faisait l’essence même de cette dernière. En l’occurrence, le développement des voies de communication, en facilitant les échanges entre les hommes, aboutissait à mettre en péril le système totalitaire soviétique.

Florence Grandsenne

7 Jan 2021