La Règle du Jeu, n° spécial Ukraine et Le Livre noir de Poutine (et éd. Perrin et laffont)

Au Théâtre du Nord-Ouest, à Paris, le 26 octobre, à 18h30, l’équipe de Desk Russie – qui en est à son n° 43 – a organisé un débat sur l’histoire et la culture ukrainienne, à l’occasion de la sortie d’un numéro spécial de la revue trimestrielle La Règle du Jeu, entièrement consacré à lUkraine : 500 pages écrites par les meilleurs spécialistes ukrainiens et occidentaux.

Le 3 novembre, à 20h30, Desk Russie propose de se pencher sur la personnalité et le régime de Poutine, à l’occasion de la sortie (programmée pour le 10 novembre) de l’ouvrage collectif Le Livre noir de Poutine, chez Perrin-Laffont.

Nous relaierons prochainement les détails  que Desk Russie communiquera dans les prochains jours sur cette rencontre

H&L

30 Oct 2022


Antoine Brunet, Laurent Estachy, Alain Garrigou, Jean-Paul Richard : Ce que révèle l’invasion de l’Ukraine, L’Harmattan 2022, 138 p. , 15,50 euros

Les réflexions ne manquent pas pas autour de l’invasion de l’Ukraine. Françoise Thom et Galia Ackerman ont décortiqué méticuleusement les motivations et les ambitions de Vladimir Poutine. Qu’apporte donc de nouveau ce petit livre tout récemment paru? D’abord – c’est le thème  de Jean-Paul Guichard – le rappel de la complexité de la conjoncture historique qui préside à l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes. Les effets de cette invasion sont de l’ordre d’un nationalisme revigoré, réanimé, exprimé face à un impérialisme russe qui s’est déjà maintes fois exprimé dans cette partie orientale de l’Europe. Mais pas que, pour parler comme certains. Comme le souligne Alain Garrigou, le n°1 russe s’appuie en effet sur une certaine vision de l’histoire ou plutôt sur des lubies et des affabulations productrices d’un nouveau, ou plus ou moins nouveau, roman national. Si nul n’échappe à la construction du fait historique, Vladimir Poutine pousse le bouchon si loin qu’on peut parler pour qualifier son entreprise dans ce registre, de « passé fictionnel ».

Le n°1 soviétique  ne se réfère pas seulement à une histoire ad hoc déjà existante. Il veut aussi faire l’Histoire, et porte son regard vers un horizon perceptible bien au delà de la seule Ukraine, comme le montre notre ami Antoine Brunet : outre la dimension  impérialiste, l’entreprise de Poutine en Ukraine met en évidence son hostilité à toute expression démocratique et libérale. En quoi il trouve l’appui – certains diraient plutôt une acceptation prudente – de la direction communiste chinoise; les difficultés rencontrées actuellement par l’Armée russe comme quelques souvenirs historiques conduisant à penser que « la principale vulnérabilité des régimes totalitaires leur vient de leur aventurisme extérieur ».

La quatrième et dernière étude, celle de Laurent Estachy, reprend le problème d’un point de vue géopolitique en examinant de près la préoccupante situation financière internationale, et en montrant qu’on ne peut réduire l’origine de l’inflation actuelle à la seule guerre en Ukraine. La relation de dépendance mutuelle sur le plan économique et financier entre la Chine et les Etats-Unis se défait progressivement au profit d’un ordre financier mondial qui se structure de plus en plus en deux pôles opposant les démocraties libérales aux Etats totalitaires, aussi divers soient-ils, comme l’illustre par exemple le repositionnement de l’Arabie saoudite refusant – à la satisfaction de la Russie – d’augmenter sa production pétrolière, ce qui aurait permis (sans doute) de freiner la spirale inflationniste nuisible aux économies de l’Occident jusqu’ici son allié..

Ces quatre textes donnent indéniablement à penser. D’autant que le pessimisme qui les habite et les certitudes apparemment définitives sur lesquelles s’appuient les analyses proposées suscitent chez le lecteur quelques interrogations. L’alliance de la Chine avec la Russie est-elle dans la réalité politique, militaire, diplomatique à la hauteur des déclarations officielles? Donald Trump constitue-t-il vraiment une menace sérieuse d’emprise totalitaire aux Etats-Unis ? La Chine, la Russie et l’Arabie saoudite sont-ils tous les trois des Etats totalitaires ? Et leur refus de la démocratie libérale les conduit-il à faire front commun face à elle?

Avant d’esquisser des réponses à ces graves questions, il convient de lire les quatre essais qui constituent Ce que révèle l’invasion de l’Ukraine.

Pierre Rigoulot

Merci Pierre pour ton commentaire dans l’ensemble positif que tu portes sur notre livre collectif. Un commentaire que tu conclues en désignant les quelques points que tu ne partages pas (ou pas pleinement) et qui répondent à celui des quatre chapitres que j’ai rédigés.

Une précision d’abord. Depuis 2008, j’ai dit, écrit et publié que le Parti Communiste Chinois avait instauré en Chine en 1949 un régime totalitaire et l’a ensuite toujours maintenu ; depuis 2012, je caractérise aussi la Russie de Poutine comme un autre régime totalitaire ; et depuis 2015, j’affirme que Pékin et Moscou se sont alliés (leur volonté conjointe de s’attaquer à la démocratie, sur leur territoire comme à l’extérieur, l’emportant nettement sur leurs quelques rivalités territoriales en Asie centrale ou en Extrême Orient). Ces trois points de vue sont hélas restés très longtemps très minoritaires et même très isolés.

Tristement, il faut constater que l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe et aussi l’initiative du Joint Statement qui l’a précédée (le 4 février 2022) viennent conforter ces trois points de vue : il devrait désormais être admis que l’on est en présence d’un axe totalitaire Pékin/Moscou qui se propose de ruiner les régimes démocratiques et d’écraser aussi les mouvements qui revendiquent la démocratie (dans les dernières années : au Myanmar, au Liban, au Venezuela, au Soudan, au Zimbabwe, en Biélorussie, au Kazakhstan, en Iran…)

Dans leur Joint Statement, Poutine et Xi Jinping ont en effet officialisé, très solennellement, leur alliance dans un texte de 16 pages en anglais : « nos relations sont supérieures aux alliances politiques et militaires de toute la période de la guerre froide » ; « l’amitié entre nos deux Etats ne connait pas de limites ; nous ne nous interdisons aucun champ de coopération ».

Et surtout, il y a deux paragraphes qui sont essentiels : celui où Poutine déclare son soutien total à Pékin sur le dossier Taïwan et celui où, parallèlement, Xi Jinping justifie et soutient la démarche de Poutine face à l’Ukraine.

Un document aussi construit que ce Joint Statement n’a pas pu être élaboré et négocié en quelques jours mais bien plutôt en quelques mois. Très probablement, après la déroute américaine en Afghanistan à l’été 2021, Poutine et Xi Jinping s’étaient imaginés que le moment était venu pour eux de capitaliser à travers de nouvelles initiatives ce qui leur paraissait un nouveau rapport de forces.

Ce Joint Statement prouve en tout cas que Poutine avait évoqué son projet d’invasion de l’Ukraine avec Xi Jinping bien à l’avance et sans doute depuis quelques mois. Il montre aussi que Xi Jinping lui avait donné son feu vert et avait même accepté de sacrifier la crédibilité de la diplomatie chinoise (qui avait longtemps prétendu être basée sur le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de chaque Etat).

Derrière tout cela, il y avait très probablement un deal : par surprise, Poutine se serait emparé très vite de l’Ukraine ; les Etats Unis et leurs alliés s’en seraient trouvés encore une fois défaits, désarçonnés et décrédibilisés ; Pékin aurait alors obtenu un contexte très favorable pour entreprendre à son tour l’invasion de Taïwan. Et ce deal, c’est la résistance héroïque de l’Ukraine, de sa population, de ses dirigeants et de son armée qui jusqu’à présent l’a mis en échec.

Plus que jamais, je persiste à penser que Pékin et Moscou sont les capitales de deux redoutables régimes totalitaires et qu’elles ont pactisé pour vaincre les Etats Unis et le camp démocratique.

J’encourage tous nos lecteurs à acheter et surtout à lire et à faire lire notre livre « Ce que révèle l’invasion de l’Ukraine ».

Antoine Brunet. 19 novembre 2022

29 Oct 2022


LE VESTIAIRE DES TOTALITARISMES
Sous la direction de Bernard Bruneteau et François Hourmand
Préface de Marie-Anne Matard-Bonucci
CNRS EDITIONS, 286 p., 23€

En 2018 s’est tenu à Angers un colloque consacré au « Vestiaire des totalitarismes », sous la direction de Bernard Bruneteau et François Hourmand, auquel a participé notre ami Pierre Rigoulot, spécialiste de la Corée du Nord. Les actes de ce colloque viennent d’être publiés, ce qui permet de voir tout l’intérêt de ce thème, a priori étonnant.

Les différentes contributions permettent en effet d’analyser l’usage politique du vêtement par les régimes totalitaires – en particulier évidemment de l’uniforme. Ainsi, dans ces régimes malgré tout différents, mais tous militarisés, le vêtement des membres du Parti et des organisations de masse est d’ordre militaire. Il peut se référer à la guerre passée, comme c’est le cas pour le fascisme italien et le nazisme allemand, ou celle à venir car l’armée et le Parti fonctionnent en général main dans la main. Il symbolise les valeurs guerrières, tels le courage et la violence, et valorise la virilité, même lorsque le port de l’uniforme est attribué aussi aux femmes.

Quelles sont les fonctions de ce vêtement  mises en valeur par ces différentes contributions ? L’uniforme sert tout d’abord à exposer un projet politique : certains auteurs insistent en effet sur la dimension esthétique des régimes fascistes. L’adoption de la chemise noire portée par les squadristi a permis à Mussolini une occupation visible de la rue, de l’espace public, particulièrement évidente lors de la Marche sur Rome, qui a facilité la prise du pouvoir par le Duce. La plupart des mouvements fascistes européens ont imité cette stratégie, en particulier Hitler qui a adopté à son tour le port des chemises brunes, uniforme des grandes liturgies politiques qui ont scandé le calendrier nazi. Mais c’est le cas aussi dans les pays se réclamant du socialisme : à Cuba, l’uniforme vert olive est celui des combattants de la Sierra ; en Corée du Nord, où un million de soldats restent mobilisés en permanence, c’est aussi l’uniforme, en général de couleur brune ou kaki, que portent les dirigeants.

Mais l’uniforme n’est pas seulement un moyen de propagande. Il vise avant tout à créer une communauté, rassemblée autour d’un projet politique commun et d’un chef. Les différentes interventions montrent bien, dans le dispositif d’assujettissement  de la société, son rôle comme signe d’appartenance à une seule et unique communauté. Il vise à favoriser la discipline, le consentement à l’autorité, l’agrégation au groupe, son homogénéité. « Il renforce la dimension collective symbolique en effaçant les individualités »[1].

Il est censé aussi effacer les distinctions sociales, gommer les différences au profit  d’un idéal égalitaire, voire unitaire et fusionnel.

En réalité, dans toutes les sociétés totalitaires étudiées, il existe ou existait toujours une élite dirigeante. Ainsi, l’uniforme censé égaliser la société la hiérarchise aussi car seule l’élite – le Parti, les organisations de masse – porte le fameux uniforme.

Il y a cependant une spécificité des régimes totalitaires asiatiques, qui se sont donné pour projet, en certains moments d’acmée révolutionnaire, d’atteindre une totale égalité sociale. Ce fut le cas en Chine, lors de la Révolution culturelle. Fut alors interdit tout ce qui dans la tenue pouvait rappeler l’Occident et le capitalisme : chaussures pointues, robes fendues, bijoux, cravates. On connaît l’humiliation publique faite à la femme de Liu Shaoqi, Wang Guangmei, qui dût revêtir une robe de soie fendue, des chaussures à talons et un collier de boules de tennis représentant des perles pour paraître devant la foule et y être insultée et battue. « Toute velléité de distinction pouvait être interprétée comme…une survivance de cette mentalité bourgeoise, capitaliste ou féodale qu’il s’agissait d’extirper ».[2] C’est pourquoi la population, hommes et femmes, dut massivement adopter le costume Mao. Il symbolisait l’égalité nouvelle.

On retrouve cette même volonté égalitariste au Cambodge durant la période Khmers Rouges. Tout le monde devait être revêtu d’un pyjama noir. Les minorités qui portaient des vêtements colorés durent les plonger dans la boue afin de les noircir.

Mais si l’uniforme par définition permet d’uniformiser, il permet en même temps de distinguer le chef. Car celui-ci n’est en rien tenu d’adopter l’uniforme militaire. Si Hitler le portait le plus souvent, ce n’était pas le cas de Mussolini qui pouvait apparaître torse nu, en tenue d’aviateur, en frac ou en costume blanc ; il en faisait à sa guise. Et Pierre Rigoulot note qu’en Corée du Nord, Kim Jong-un se permet différents vêtements venus de l’Ouest, en particulier des blousons de cuir façon Marlon Brando qu’aucun Nord-Coréen ne peut acquérir.

Un cas un peu particulier est celui du béret à Cuba. On sait que c’est Che Guevara qui a lancé cette mode, malgré lui. Cette situation est intéressante surtout par la mythologie qui a été créée autour du personnage, devenu en Occident un héros romantique, bien loin de la réalité. Le béret a été utilisé de façon très efficace comme outil de propagande.

Ce n’était pas seulement la société dans son ensemble que les régimes totalitaires voulaient transformer, en faire une communauté soudée, c’était aussi l’homme. Faire naître un homme nouveau. Les régimes fascistes ont partagé avec les régimes communistes cette utopie, qui visait à transformer les individus dans leur être intime et profond. Ceux-ci devaient « se débarrasser de leur chrysalide démocratico-parlementaire »[3] et devenir de bons fascistes, ou de bons communistes.

Enfin l’uniforme permet aussi l’exclusion. Nous avons vu l’usage qu’en fit Mao Dze dong durant la révolution culturelle en Chine. On peut aussi à ce propos se pencher sur les discussions entre historiens concernant le régime des Khmers rouges. Certes, la nature totalitaire de celui-ci ne fait aucun doute. Mais l’idéologie inspiratrice de Pol-Pot était-elle « communiste-maoïste (pourfendre l’ennemi de classe) ou national-ethnique (retrouver le « Khmer originel) [4]? ». La répression s’exerça-t-elle avant tout contre les minorités ethniques (Vietnamiens, Chinois de souche, minorité musulmane Cham…), ce qui ferait de ce régime un régime raciste de la même façon que le nazisme ? La polémique est apparue avec la publication en 1996 de l’ouvrage de Ben Kierman, Le génocide au Cambodge, 1975-1979. Race, idéologie, pouvoir, dans lequel il affirmait que l’obligation faite aux minorités de porter le krâma (écharpe) bleu servait à les désigner à la mort. Mais la question reste controversée, car il semble que les dirigeants eux-mêmes pouvaient porter cette écharpe à certains moments.

On pourrait aussi rapporter la question de la mode et de ses implications, en particulier concernant le statut des femmes : certains régimes, tels le régime chinois et le régime khmer ont poussé l’égalitarisme jusqu’à imposer la suppression toute coquetterie féminine, ce qui a provoqué un fort enthousiasme chez certains intellectuels de gauche occidentaux, convaincus que c’était un grand progrès pour l’égalité femmes/hommes. On en est revenu !!

Ainsi, l’étude du vestiaire des Etats totalitaires en dit beaucoup sur la nature des régimes totalitaires, sur leur passion fusionnelle et dans le même temps sur une hiérarchie strictement imposée par un pouvoir qui veille à l’application d’une loi à laquelle lui-même ne se soumet pas.

Florence Grandsennne


[1] Estelle Capelli, « Le béret étoilé du Che au secours du totalitarisme cubain », p. 134.

[2] François Hourmant, « Qipao/Veste Mao », p 244.

[3] Antoine Godet, « L’uniforme fasciste en Europe, : un bilan transversal. », p.162.

 [4] Bernard Bruneteau, « Le « krama » bleu dans le régime khmer rouge :un indice génocidaire ? »p 267.

6 Sep 2022


Elena Balzamo : Périmètre élargi, Marie Barbier éd. 2022, 218 p. 15 €

D’une conversation ancienne j’avais gardé le souvenir de l’annonce de Mémoires d’un diplomate suédois en poste à Alger lors de l’arrivée des Français en 1830. Peut-être faussement. On se souvient si souvent de ce qu’on souhaite ! Le diplomate en question part en fait un an avant l’arrivée des militaires de Charles X. Mais ce qu’il raconte d’Alger, sous la férule des Turcs, vaut la peine d’être lu. Brutalités, autoritarisme à tous les étages, fanatisme religieux, mépris des chrétiens et plus encore des Juifs, fermeture du pays. Elena Balzamo nous fait partager ses réactions à la lecture de cet homme attachant, Julius Lagerheim, y compris quelques audacieux rapprochements avec l’URSS de son enfance. « Périmètre élargi », comme le dit si bien le titre de l’ouvrage…

De la lecture sensible d’Elena, laquelle présente et commente les mémoires du consul, et de la qualité de son écriture autant que du journal lui-même éclairant un monde méconnu, émane un charme certain. Un charme certain mais aussi le rappel de cette vérité : la France a pris l’Algérie à l’empire ottoman. Et l’idée d’une nation algérienne et arabe n’existait pas alors…

PR

28 Juin 2022


Élie Halévy l’anglophile, par Philippe Boulanger*

Élie Halévy, Études anglaises, textes choisis, présentés, édités et annotés par Marie Scot, préface de Christophe Charle, introduction de Marie Scot, Paris, Éditions Les Belles Lettres, coll. « Œuvres complètes V », Paris, 2021, 892 pages, 55 €.

         Élie Halévy a été longtemps méconnu en France car il a consacré l’essentiel de son œuvre à l’Angleterre. Un patient travail de recueil de ses écrits sur le pays voisin donne au lecteur francophone accès à l’ampleur de sa réflexion sur l’histoire de l’Angleterre, qui a été, à plus d’un titre, le laboratoire de la modernité européenne.

         Né le 6 septembre 1870, professeur à l’École libre de science politique durant quarante ans, Halévy n’a pas étudié l’Angleterre par hasard – alors que son frère Daniel privilégie la IIIe République et Nietzsche. Sa famille réside occasionnellement en Normandie, terre de passage des Anglais vers la France et des Français vers l’Angleterre. Halévy est élevé par Alice Baker, une nurse anglaise. Il parle ainsi couramment l’anglais, mais aussi l’allemand et l’italien. À la fois philosophe et historien, il est, plus qu’un héritier, un pionnier avant l’heure des sciences humaines, car il puise dans les écrits des philosophes, des historiens et des moralistes français et anglais et ne se limite pas à l’enclos rassurant d’une discipline.

         De son premier séjour outre-Manche, Halévy y retient l’importance du facteur religieux dans la vie politique et sociale. D’où sa théorie de la stabilité politique anglaise formulée en 1906 : le protestantisme agirait comme un élément modérateur parmi les acteurs politiques. Il a sans doute patiemment élaboré sa théorie – en réalité, plutôt une démarche observationnelle – depuis sont premier voyage d’octobre 1892 à mars 1893, où il se rend non seulement en Angleterre mais aussi en Irlande et en Écosse : la France est alors plongée dans l’affaire Dreyfus et la question irlandaise secoue la royauté britannique. Avec le libéralisme protestant, l’Angleterre « se gouverne elle-même » depuis la Glorieuse Révolution, tandis que la France est secouée par des spasmes révolutionnaires et des reprises en main plus ou moins fermes du pays par le pouvoir central.

         Halévy séjourne chaque année outre-Manche de 1892 à 1937, année de sa disparition, sauf en 1903. Familier des couples Russell, Webb et Wallas, il sillonne la Grande-Bretagne du nord au sud, d’est en ouest, mais il réside le plus souvent à Londres, s’y pliant aux mondanités qui lui permettent d’entretenir un réseau d’interlocuteurs académiques, universitaires, sociaux, politiques et syndicaux qui lui facilitent l’accès aux documents et aux archives grâce auxquels naîtront ses ouvrages, comme La Formation du radicalisme philosophique (1901-1904) et les cinq volumes de L’Histoire du peuple anglais (publiés entre 1913 et 1946). C’est l’ancrage londonien d’Halévy, assez unique à son époque, qui nourrit sa recherche scientifique.

         Les trente articles de longueur et de tonalité variées réunis ici par Marie Scot illustrent bien l’identité disciplinaire indéfinie et fluide du philosophe historien. Sur la période allant de 1898 à 1938, ils portent principalement sur deux volets de l’œuvre d’Halévy : l’histoire politique et intellectuelle et l’histoire internationale. Dans le premier cas, peut-être le mieux connu, car ayant fait l’objet de publications posthumes en France – L’Ère des tyrannies (1938) et Histoire du socialisme européen (1948) –, le savant français analyse les conditions historiques du développement du socialisme et du libéralisme dans l’Angleterre du XIXe siècle, certes avec en toile de fond le contexte diplomatique européen. Il ausculte les origines de son libéralisme économique au XIXe siècle et les causes du basculement protectionniste à la fin du siècle, que Halévy regrette. Le pays va vers l’autoritarisme sans cesser d’être fidèle au parlementarisme : il devient protectionniste en pratique et reste libre-échangiste en esprit.

         Dans le second cas, Halévy étudie la politique extérieure de la Grande-Bretagne, qui est encore la puissance impériale dominante au début du XXe siècle, tiraillée entre retenue et interventionnisme à la fois en Europe et hors d’Europe. Ouvrage de commande, L’Angleterre et son empire s’investit dans l’étude de la politique étrangère, que le chercheur intégrera par la suite dans sa réflexion globale sur l’Angleterre. Du concert européen anti-français de 1815 à l’Entente cordiale, les choix de la puissance britannique déterminent l’équilibre diplomatique en Europe et l’avenir du monde, sur terre et sur mer. Le rapprochement entre les deux démocraties libérales anglaise et française conditionnent la paix fragile en Europe, les ambitions géopolitiques de l’Allemagne, les rivalités visant le Maroc et l’Égypte et la guerre des Boers. Les grands hommes politiques (Palmerston, Gladstone, Disraéli) jouent un rôle dans ces choix.

La question impériale (impérialiste) est au cœur de la réflexion d’Halévy. L’Empire britannique au début du XXe siècle donne le sentiment d’étouffer le contribuable ; l’industriel et le commerçant y tendent à s’effacer au bénéfice du capitaliste et de l’administrateur, bien moins productifs. Soumettant des peuples en Afrique, en Asie et en Océanie, il reste moins détestable que les empires français, espagnol et portugais, assume Halévy, qui prédit que le XXe siècle sera celui des empires. Ses études anglaises constituent une précieuse source de connaissances historiques, politiques et sociologiques permettant de mieux saisir la trajectoire de la Grande-Bretagne au XXIe siècle, marquée par l’autonomisme écossais, l’éternelle question irlandaise et le Brexit.

Philippe Boulanger


* Auteur de Jean-François Revel. La démocratie libérale à l’épreuve du XXe siècle (Les Belles Lettres, 2014).

30 Avr 2022


Boris Souvarine, Cauchemar en URSS, Les procès de Moscou 1936-1938, éd. Smolny, Toulouse 2022, 224 p. 10 € (édition établie par Charles Jacquier et Eric Sevault)

Charles Jacquier et quelques amis continuent de travailler avec persévérance et respect sur l’oeuvre de Boris Souvarine, soucieux de rendre clairs pour le lecteur d’aujourd’hui, des textes qui ont en effet besoin de rappels historiques, de contextualisations, comme on aime à dire aujourd’hui.

Cauchemar en URSS est un long article de juillet 1937 publié par Boris Souvarine dans La Revue de Paris sur les grands procès politiques qui avaient commencé (ou recommencé en tenant compte de  celui de 1928)  à Moscou l’année précédente, et sur leur signification. Avant-propos, postface, notes, index, bibliographie, citations de L’Humanité et publications d’articles de presse de la même époque constituent un dossier savant par son argumentation, un hommage à la lucidité solitaire de Boris Souvarine et un procès accablant du totalitarisme soviétique.

Une histoire connue, ces Grands procès ?  Peut-être, à condition de s’en tenir à une vision rapide et à ne pas trop nous interroger sur ce qui les a rendus possibles jusque dans l’abjection des prises de parole d’accusés glorifiant l’ingénieur en chef de ces tristes spectacles et de la mise en accusation de compagnons d’infortune.

Connue, peut-être, mais sans la précision que permet l’appareil critique qui nous est proposé ici. Connue certainement, mais sans qu’on soit amené comme ici à s’interroger sur le lien entre cette Russie soviétique d’hier, éliminant ses premiers bolcheviks, et cette Russie poutinienne d’aujourd’hui, cherchant à éliminer  non moins atrocement l’Ukraine.

Qu’on se rassure, Charles Jacquier et Eric Sevault ne disent ni que Staline et Poutine c’est du pareil au même ni que les illusions occidentales d’hier sont tout à fait semblables à celles d’aujourd’hui.  Mais ils voient dans le phénomène totalitaire qui accompagne la composition et la décomposition de l’URSS, – et leur incompréhension par tant d’historiens et de politiques – un fil rouge qu’ils devraient saisir enfin, que nous tous devrions saisir : un tel geste nous permettrait – ce petit livre nous projette en pleine actualité – de ne pas rester sans voix quand Vladimir Poutine décrit les dirigeants ukrainiens comme « nazis et drogués » ou quand il parle de « mise en scène » à Boutcha, la petite ville martyre d’Ukraine. Sans prétendre, répétons le, assimiler Poutine à Staline, l’héritage de l’URSS y est très lourd, l’héritage, pour reprendre les mots de Souvarine du « pays du mensonge, du mensonge absolu, du mensonge intégral ». Staline et ses sujets, dit le fondateur de l’Institut d’Histoire sociale, (et il ne vise pas que les cadres du parti communiste, hélas), mentent toujours, à tout instant, en toute circonstance, et à force de mentir, ne savent même plus qu’ils mentent ».

Le 10 avril 1938, dans un article donné à La vie intellectuelle, Souvarine prend la parole comme un vrai avocat parachuté dans un de ces procès à sens unique et indigné, il déchire le voile : … « le Parti, élite de la population : mensonge. Les droits du peuple, la démocratie, les libertés : mensonge. Les plans quinquennaux, les statistiques, les résultats, les réalisations : mensonges (…) La dictature du prolétariat : immense imposture (…) La vie joyeuse : une farce lugubre. L’homme nouveau : un ancien gorille. La culture : une inculture. Le chef génial : un tyran obtus. Le socialisme : un mensonge éhonté (…) Dire la vérité? Un préjugé petit-bourgeois. Mentir ? Tselesoobraznost, soit quelque chose comme affaire de conformité au but. Qui veut la fin veut les moyens dirions nous…Eh oui. Lénine avait déjà affirmé qu’est moral ce qui sert la révolution,  c’est-à-dire la révolution léniniste naturellement. On tombe ici dans la médiocrité puisque cela revient platement à dire qu’est vrai ce que moi, le révolutionnaire, je dis. Se demander de surcroît si cela est ou non conforme à la réalité n’a alors aucun intérêt. Ce qui compte, c’est que cela soit conforme au but ! On peut donc décorer le massacreur d’une ville, et affirmer qu’on vient libérer qui l’on asservit.

Poutine apparaît bien ainsi comme le continuateur d’un monstrueux régime où se sont développées selon Souvarine depuis la mort de Lénine  ( et peut-être avant) « toutes les conditions réunies en germe d’une sorte d’Etat fasciste totalitaire » ( Le Figaro littéraire, 21 janvier 1939).

Et pour ce régime totalitaire, ou sa tentation, comme le souligne Jacquier, « c’est l’inversion de la réalité » qui est nécessairement impliquée « pour croître et prospérer en tous lieux et dans toutes les circonstances ».

Pierre Rigoulot

23 Avr 2022


Le bonheur totalitaire, La Russie stalinienne et l’Allemagne hitlérienne en miroir

Bernard Bruneteau

Editions du Cerf, Paris 2022, 386 p., 24€

S’ils avaient eu connaissance de la célèbre phrase de Staline en 1935, “La vie est devenue meilleure, camarades, la vie est devenue plus joyeuse!”, les détenus du Goulag auraient été interloqués. Tout aussi stupéfaits auraient été les Juifs d’Allemagne en entendant Hitler vanter le bonheur du peuple sous le 3ème Reich. “Le peuple est aujourd’hui plus heureux en Allemagne que partout ailleurs dans le monde”.

Pourtant, pour nous qui voyons avant tout la terreur et le manque de libertés des deux régimes totalitaires que sont le communisme stalinien et le nazisme, l’attachement qu’éprouvait une grande partie de la population de ces pays à leur régime ne cesse de nous surprendre.

Certes, nous avons longtemps entendu les thuriféraires occidentaux de Staline et Hitler vanter le bonheur des peuples dans ces pays. Mais depuis longtemps plus personne n’y croyait, convaincus que cette vision idyllique était le résultat des propagandes nazie et communiste et de voyages Potemkine trafiqués.

Comment peut-on alors associer bonheur et totalitarisme? L’auteur de cet ouvrage ne conteste en rien le fait que le totalitarisme est inséparable de la terreur. Mais ce mode de domination ne fut pas exclusif. Depuis les années 1970-80, de nouvelles pistes de la recherche historique centrées sur l’histoire sociale insistent aussi sur la “force de la mobilisation, de l’enthousiasme et du militantisme” en faveur des régimes nazi et communiste. Il faut admettre que l’attachement d’une partie, majoritaire semble-t-il, de la population à ces régimes et à leurs chefs fut réelle. L’ouvrage de Svetlana Alexeievitch, La fin de l’homme rouge, montre bien en Russie une nostalgie du régime passé qui ne cesse de nous étonner, mais qui explique peut-être le soutien actuel d’une large partie de la population russe à Poutine.

Les totalitarismes auraient-ils inventé une forme de bonheur? C’est à cette question que Bernard Bruneteau s’est attelé dans son livre  “Le bonheur totalitaire. La Russie stalinienne et l’Allemagne hitlérienne en miroir”. Bien évidemment, dans les deux cas, ce bonheur ne profitait qu’aux “inclus” du système. Mais de quoi était-il fait ?

L’auteur, dépassant l’éternelle polémique sur la possible comparaison entre nazisme et communisme – comparaison ne veut pas dire assimilation – fait une étude extrêmement fouillée de ces deux systèmes sous cet angle, celui du “bonheur totalitaire”.

Ainsi, même si chacun a pour fondement une idéologie spécifique, différente, et parfois même opposée, ces idéologies ont un point commun essentiel, leur nature messianique. C’est bien cette promesse du bonheur qui a fait la popularité de ces régimes.

Certes, il fallait pour atteindre cet avenir radieux en passer par une douloureuse croisade : détruire l’ancien monde, fondé sur la domination de la bourgeoisie et sur l’individualisme, et se débarrasser de ceux qui faisaient obstacle à cette régénération, Juifs pour les uns, “ennemis du peuple” pour les autres. Alors, devaient disparaître les antagonismes sociaux et se constituer la “communauté du peuple” (Volksgemeinschaft) et celle du “peuple laborieux”.

Le contexte a facilité la réception de ce nouveau millénarisme par les populations allemande et soviétique : les anciennes valeurs culturelles (dont la religion) étaient en voie de disparition,  les deux pays sortaient d’une terrible phase de chaos (guerre mondiale, guerre civile, problèmes économiques…). Or “ces religions politiques prescrivaient un remède définitif au mal rongeant la société” écrit l’auteur et promettaient de remplacer le désordre par l’ordre, de constituer une société nouvelle fondée sur l’unité du peuple, après que celui-ci soit devenu homogène (ethniquement pour Hitler, socialement pour Staline).

Bruneteau étudie les caractéristiques des deux régimes pour percevoir la réalité de ce “bonheur” totalitaire. Qui en étaient les bénéficiaires? Qu’ont gagné les “inclus” de ces régimes à leur établissement? 

Il met l’accent sur les possibilités d’ascension sociale – d’autant plus que la répression contre les Juifs et les “ennemis du peuple” avait laissé de nombreuses places vacantes -, pour ceux qui acceptaient d’entrer dans le jeu en intégrant le Parti ou ses organisations satellites. Tous les “inclus” bénéficièrent d’avantages sociaux : fin du chômage, protection sociale, et un peu plus de consommation pour les classes modestes, tels étaient les gains acquis par la population. Mais il constate que même ceux qui ne bénéficièrent d’aucun avantage matériel y trouvèrent leur compte par des gratifications symboliques. Notamment les femmes, qui semblent pourtant les laissées-pour-compte de ces régimes, en particulier le régime nazi! Bruneteau écrit: “Ces régimes ont créé des opportunités de promotion ou de consommation, multipliant des formes de sociabilités nouvelles par le biais des organisations de masse qu’ils créaient conformément à leur projet d’encadrement “total”.

C’est sur ce dernier aspect que l’auteur insiste, expliquant leur succès avant tout par l’importance du sentiment de communauté. Les deux dictateurs firent tout pour le stimuler : les pratiques sociales – fêtes, défilés, rassemblements- culture de masse, participation aux organisations satellites, donnaient aux classes modestes le sentiment qu’elles n’étaient pas les oubliées du régime, qu’elles étaient intégrées à la collectivité. Création d’une certaine considération sociale et disparition de l’isolement, tels furent les atouts des régimes totalitaires .

Hitler résumait ainsi la fonction des grandes réunions national-socialistes:

“En elle, l’homme qui se sentait isolé au début dans sa qualité de partisan futur d’un jeune mouvement et qui cède facilement à la peur d’être seul, reçoit pour la première fois l’image d’une plus large communauté, ce qui produit sur la plupart des hommes l’effet d’un encouragement et d’un réconfort.”

Cette brillante synthèse permet d’éclairer un peu plus l’origine de l’adhésion réelle d’une grande partie de la population à ces deux régimes totalitaires, résultat d’une politique d’inclusion fonctionnant parallèlement à la  politique d’exclusion. Il existait bien, écrit Bruneteau, un bonheur à vivre dans le pays de Staline ou d’Hitler, ou en tout cas une promesse de bonheur. Et paradoxalement, conclut-il, celle-ci a été “au principe des utopies totalitaires et des expériences politiques les plus tragiques du XX ème siècle”. 

Florence Grandsenne

13 Avr 2022


Witold Szablowski : Les ours dansants, De la mer Noire à La Havane, les déboires de la liberté, de Ed. Noir sur Blanc, 2021, 232 p. 21€

Et si les hommes n’étaient pas faits pour la liberté? Sartre avait posé la question en son temps à ses lecteurs. Et Jean-François Revel. Mais les hommes préfèrent en général ne pas trop y réfléchir. C’est si pratique, quand on lutte contre une tyrannie, de la croire condamnée d’avance tant l’aspiration à la liberté serait puissante chez nos semblables !

Pratique, sans doute mais peut-être illusoire. Car une fois qu’on l’a conquise, cette liberté, les difficultés s’accumulent, et les complications qui conduisent certains à s’interroger : a-t-on bien fait? Vit-on mieux qu’avant ? Ce qu’on a gagné compense-t-il vraiment ce qu’on a perdu ? Witold Szablowski, un quadragénaire polonais, ose même demander : au fond qu’a-t-on gagné à la chute du communisme?

Ceux qui, comme moi, espéraient ici une réflexion approfondie sur les traces que laisse le communisme dans les esprits, sur le le prix à payer pour être libre et l’impréparation dans laquelle nous a laissé sur ce point ce système totalitaire expirant, en seront pour leurs frais. Ils seront seulement invités à lire une parabole, celle des ours dansants dressés par les Tziganes en Bulgarie, et à suivre notre Polonais post-communiste enquêtant – bavardant surtout – en Europe de l’Est, à Cuba et même en Grèce, ce dernier détour étant pour le moins surprenant.

Quelques questions impertinentes mais importantes surgissent sans doute du tableau lamentable offert par les animaux dressés « invités » à reprendre leur vie sauvage. Leur retour à la normale (pour un ours sauvage) est semé d’embûches et ne se réalise peut-être jamais.

Un certain malaise nous vient même quand, dans ces considérations sur les ours ou sur la vie quotidienne des citoyens de pays communistes, on fait la somme de ce qui, selon l’auteur, relève du regrettable dans la liberté recouvrée. On y perd, dit-il, des personnages originaux, des marginaux un peu fous, une organisation défaillante au quotidien, donc plus de passe-droits, une relation passionnelle au leader déchu ou disparu. Szablowski évoque ses rencontres sans réticence, comme autant de documents, un peu à la manière de Svetlana Alexeievitch dans La fin de l’homme rouge. Un rien d’empathie en ressort, et l’on pourrait parler de nostalgie si l’auteur était assez âgé pour avoir connu ce monde.

La naïveté de l’Union européenne, le fanatisme de ses ONG animalistes bénéficient-ils du même regard? Il ne le semble pas et ce n’est plus Svetlana Alexeievitch qui vient à l’esprit mais Un cauchemar climatisé d’Henry Miller.

On gardera de ce livre la découverte dépaysante de la saga des ours dansants mais aussi l’invitation qu’il lance à prêter l’oreille à la réflexion que mènent les Polonais depuis quelques années sur la démocratie et le totalitarisme et à s’engager dans la lecture critique, certes moins plaisante qu’un voyage au pays des ours, de The Demon in democracy, Totalitarian temptation in Democracy de Richard Legutko, publié en 2016, un ouvrage majeur des tenants de la  « démocratie illibérale » aux charmes douteux de laquelle Szablowski ne doit pas être indifférent.

Pierre Rigoulot

1 Fév 2022


Georges Bensoussan. Un exil français. Un historien face à la justice, Editions L’Artilleur, 2021. 378 p., 20€

Georges Bensoussan, connu surtout en tant que coordinateur d’un ouvrage de référence paru en 2002, Les territoires perdus de la République, retrace les quatre années de procédure judiciaire qu’il a subies entre 2015 et 2019, accusé de « provocation publique à la discrimination, à la haine et à la violence à l’égard des musulmans ». Il en est sorti relaxé, mais meurtri et, aux yeux de certains, dévalorisé en tant qu’historien1.

L’affaire commença lors de l’émission Répliques d’Alain Finkielkraut du 10 octobre 2015 où étaient invités à dialoguer Patrick Weill et Georges Bensoussan, tous deux historiens, sur le thème du « sens de la République » – titre d’un ouvrage de Patrick Weill.

Le débat devint houleux lorsque fut abordée la question de l’antisémitisme en France, Bensoussan affirmant l’existence d’un antisémitisme venant des populations immigrées originaires d’Afrique du Nord. Pour étayer ses arguments, il voulut s’appuyer sur les propos du sociologue algérien Smaïn Laacher, et pour cela le cita mais de façon très approximative, disant que dans les familles musulmanes on tétait l’antisémitisme « avec le lait de la mère ».

Cette expression déclencha un tollé dans l’extrême gauche « antiraciste » et provoqua une affaire judiciaire interminable. Bensoussan fut taxé d’islamophobie. L’expression utilisée était en effet interprétée comme le signe d’un racisme viscéral à l’égard de tous les musulmans et de tous les Arabes.

Puisqu’il s’agissait de lait, c’est donc que selon Bensoussan l’antisémitisme était génétique ! Puisqu’il était dans les gènes, tous les Arabes étaient antisémites !

En tout cas, Smaïn Laacher lui-même fut choqué par cette interprétation de ses propos (pourtant bien plus critiques encore que ceux de Bensoussan, mais le lait n’y était pas), s’en désolidarisa puis porta plainte (une plainte qu’il retira plus tard).

Toute l’extrême gauche « anti-raciste » se mobilisa contre Bensoussan.

Dès le 14 octobre, une pétition, initiée par le professeur d’histoire d’extrême gauche Laurence de Cock, fut publiée, accusant l’historien de reprendre à son compte « les discours les plus simplistes et les plus nauséabonds ».

Un certain nombre de militants « antiracistes » firent alors un signalement au CSA. Puis le CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France)2 fit appel au Parquet en mars 2016, lequel lança en octobre une procédure judiciaire contre Bensoussan. Le CCIF fut bientôt rejoint par la LDH (Ligue française pour la défense des Droits de l’Homme), le MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples), SOS racisme, Touche pas à mon pote et même la LICRA (Ligue nationale contre le racisme et l’antisémitisme). Plus tard, ce sera aussi le cas de SOS soutien Ô sans-papiers.

Il y eut donc un procès et Bensoussan fut relaxé. Mais les associations (sauf la LICRA et SOS racisme) firent appel. Le second procès eut lieu de mars à mai 2018 et se termina aussi par une relaxe. Puis en septembre 2019, le pourvoi en cassation demandé par trois associations fut rejeté par la Cour.

Bien évidemment, jamais Georges Bensoussan n’a affirmé que TOUTES les familles musulmanes étaient antisémites. Cette image du lait, comprise comme l’affirmation d’un racisme biologique, faisait en réalité référence à un phénomène culturel, au climat familial. Il s’en expliqua sans réussir à convaincre ses adversaires.

Taxé d’islamophobie, il devint l’objet d’une bataille d’opinion et judiciaire. Mais quel était le véritable enjeu de ces différents procès?

Il faut se référer aux analyses des associations accusatrices concernant l’antisémitisme présent chez les populations émigrées originaires du Maghreb. Or, soit elles nient son existence, soit elles l’excusent.

Elles le nient : les populations arabes étant par essence des victimes du racisme occidental ne peuvent être elles-mêmes racistes. C’est le discours classique du déni, que l’on a bien connu avec la question du communisme : il s’agit de rendre compte du monde tel qu’on voudrait qu’il soit et non tel qu’il est. Et même si on sait que l’antisémitisme est présent chez ces populations, il faut se taire, car le dire serait faire le jeu de l’extrême droite.

Mais comment un tel déni est-il possible ? Bensoussan rappela dans sa défense que les actes antisémites n’avaient fait que se multiplier depuis au moins une vingtaine d’années, et que la grande majorité était le fait d’émigrés d’origine maghrébine – Mohamed Merah, l’Hyper casher… Les enfants juifs quittaient les écoles des banlieues car ils étaient menacés, des familles juives partaient s’installer en Israël par peur d’actes antisémites en France. En dépit de la « rage islamophobe » censée ravager la France, notait Alain Finkielkraut3 avec ironie, ce sont les Juifs qui s’en vont et les musulmans qui arrivent !

Devant l’évidence, ces organisations se réfèrent à une idée toute faite mais fausse, censée excuser ce phénomène : si l’antisémitisme est présent dans la population arabe c’est un legs de la colonisation. L’antisémitisme est un phénomène purement occidental.

Enfin autre argument : cet antisémitisme est apparu du fait du conflit israélo-palestinien et de l’attitude négative d’Israël.

Ces différentes affirmations vont à l’encontre des conclusions d’un des ouvrages de Bensoussan : Juifs en pays arabes. Le grand déracinement 1850-1975 4 dans lequel il montre, en s’appuyant sur de très nombreuses sources, l’importance de l’antisémitisme dans le Maghreb musulman d’avant la colonisation. Et selon lui, c’est cette démonstration que les organisations dites anti-racistes veulent lui faire payer car elle va à l’encontre de la doxa sur la question. Elle détruit l’image d’une harmonie ancienne Juifs/Arabes que le colonialisme et le sionisme aurait ruinée. Mais c’est un mythe : le fait qu’il n’y ait plus de Juifs vivant dans le monde arabe montre l’absurdité de cette affirmation.

Selon ses accusateurs, que cherche Bensoussan  en s’opposant à cette doxa ? Les propositions sont variées, allant de  la volonté de «minorer l’antisémitisme européen » à celle de « cautionner la politique israélienne de colonisation », ou même selon l’avocat de la LDLH de « faire des musulmans les complices de la Shoah » et ainsi « poser les premiers jalon d’un génocide » !!!

Cette affaire est très significative : elle montre que la liberté d’expression est sous surveillance, minée par un terrorisme intellectuel qui paralyse la pensée et les penseurs. La stratégie menée consiste à « diaboliser l’adversaire en qualifiant d’extrême droite toute pensée dissidente. » Kamel Daoud , qui est intervenu pour soutenir Bensoussan, parle « d’une police de la pensée » pour laquelle « le verdict d’islamophobie sert aujourd’hui d’inquisition ».

« Au nom d’un combat légitime, le soupçon de racisme pèse ainsi comme une épée de Damoclès au-dessus de la liberté d’expression » conclut Bensoussan.

Un certain nombre d’intellectuels ont été victimes de cette stratégie d’intimidation menée par des associations qui cherchent en fait à tester la résistance de la justice républicaine aux pressions sur la liberté d’opinion et d’expression.

Bensoussan a été relaxé, mais il a été déligitimé en tant qu’historien et c’est ce qui l’a le plus atteint. Pour la première fois de sa vie, il a songé à quitter cette France qu’il aime tant pour s’installer en Israël.

Florence Grandsenne

1 Responsable éditorial au Mémorial de la Shoah, son contrat n’a pas été renouvelé après cette affaire.

2 Il a été dissous par le gouvernement en octobre 2020 après l’affaire Samuel Paty

3 D’ailleurs ces procès visaient tout autant Alain Finkielkraut que Geores Bensoussan

4 Ed. Taillandier, 2012.

3 Nov 2021


Philippe Buton : Histoire du gauchisme, l’héritage de Mai 68, éd. Perrin, 553 p. 26 euros

Il existait déjà un certain nombre d’ouvrages consacrés à l’histoire du « gauchisme » français pendant les années qui suivent Mai 68. Christophe Bourseiller, en particulier, avait épluché la presse et s’était intéressé à des personnages originaux, voire étranges.

Philippe Buton, me semble-t-il, est le premier à en proposer une vue d’ensemble après un énorme travail d’enquête global : la presse, sans doute, mais aussi les études qui l’ont précédé, les archives – notamment celles de la police – les entretiens avec les acteurs, enfin, ont été sollicités. Avec un sérieux, une méticulosité, très professorales, il développe ses propos et les avance preuves à l’appui. Certes, quelques aspects auraient pu être plus développés ou du moins interrogés. Mai 1968 n’engendre pas seulement des militants persuadés d’une révolution radicale prochaine. Des vies ont été changées, le rapport à la loi a été changé. Les organisations sont plus étudiées que ce bouleversement là, qui installe au quotidien des milliers de jeunes dans le rejet ou la dépréciation de l’Ecole, de l’Armée, de la Famille. Le slogan « Jouissons sans entrave » badigeonné sur les murs du Quartier latin et ailleurs, a laissé des traces. Le raisonnable et le rationnel en ont pris un coup et les antivax d’aujourd’hui seraient sans doute étonnés de se voir qualifier d’héritiers de Mai 68. Et pourtant…

D’autres aspects, dans un ouvrage si savant, auraient peut-être mérité aussi un peu plus d’attention, comme le rapport avec le monde communiste, alors en pleine scission, on s’en souvient. La tenue du congrès de constitution du parti communiste  « marxiste-léniniste » avait été payé par les camarades albanais et Pékin finançait la diffusion de ses thèses via les nains politiques qu’étaient Jacques Jurquet et Régis Bergeron, deux dirigeants du PC(ml)F. Entre parenthèses, aussi souples soient-ils aujourd’hui dans leurs efforts pour accroître leur influence, leur soft power comme on dit, les communistes chinois n’ont guère changé et c’est un Fabien Roussel, secrétaire du PCF réduit à peu de choses et discrètement pro-chinois, qui, mutatis mutandis, bénéficie actuellement de la sollicitude communiste chinoise. Bis repetita placent ? Les montagnes n’accouchent pas toujours de souris mais elles peuvent croire que les souris accoucheront de montagnes !

Il faut lire cet ouvrage, moins épais qu’il y paraît du fait de dizaines de pages de notes et d’annexes, témoignant du sérieux de l’entreprise. Il faut lire en particulier ce qui concerne la problématique de la lutte armée, au bord de laquelle le gauchisme français et en particulier la Gauche prolétarienne (maoïste) s’est arrêtée, au contraire de ce qui se passa en Allemagne avec la Fraction Armée Rouge et surtout en Italie.

Il faut lire aussi les réflexions de Philippe Buton sur ce qui motivaient les jeunes gauchistes français, sur leurs espoirs d’une vie autre – et sur leur fonction sociale in fine, pour le moins paradoxale, de facilitation de l’émergence d’une société plus libérale et d’une économie capitaliste plus efficace.

Eric Zemmour a lu rapidement ce livre et en a rendu compte dans Le Figaro le 17 juin dernier. Le commentaire de ce commentaire ne serait pas sans intérêt car il illustre la méthode du polémiste. Il n’apprend rien en lisant l’ouvrage, qui est seulement convoqué pour illustrer ce que lui, Zemmour, soutient depuis longtemps. Il voit dans cette Histoire du gauchisme une manifestation de ce que l’histoire est écrite par les « vainqueurs ». Buton, collaborateur de la revue Communisme, l’aurait donc écrit ad majorem revolutionis gloriam, alors qu’en réalité cette revue savante dirigée par Stéphane Courtois était tout sauf une publication complaisante envers le communisme et le gauchisme. Le reste du compte-rendu est à l’avenant : polémique first ! Les gauchistes de 68 ont fait le lit de l’islam (n’appuyaient-ils pas les immigrés maghrébins?) et de l’homosexualité triomphante (ne préférèrent-ils pas les chars de la Gay Pride à ceux qu’avaient utilisés par exemple les Soviétiques à Prague)  ?

Mieux vaut lire Buton que Zemmour pour connaître notre histoire récente.

Pierre Rigoulot

25 Oct 2021