Élie Halévy l’anglophile, par Philippe Boulanger*

Élie Halévy, Études anglaises, textes choisis, présentés, édités et annotés par Marie Scot, préface de Christophe Charle, introduction de Marie Scot, Paris, Éditions Les Belles Lettres, coll. « Œuvres complètes V », Paris, 2021, 892 pages, 55 €.

         Élie Halévy a été longtemps méconnu en France car il a consacré l’essentiel de son œuvre à l’Angleterre. Un patient travail de recueil de ses écrits sur le pays voisin donne au lecteur francophone accès à l’ampleur de sa réflexion sur l’histoire de l’Angleterre, qui a été, à plus d’un titre, le laboratoire de la modernité européenne.

         Né le 6 septembre 1870, professeur à l’École libre de science politique durant quarante ans, Halévy n’a pas étudié l’Angleterre par hasard – alors que son frère Daniel privilégie la IIIe République et Nietzsche. Sa famille réside occasionnellement en Normandie, terre de passage des Anglais vers la France et des Français vers l’Angleterre. Halévy est élevé par Alice Baker, une nurse anglaise. Il parle ainsi couramment l’anglais, mais aussi l’allemand et l’italien. À la fois philosophe et historien, il est, plus qu’un héritier, un pionnier avant l’heure des sciences humaines, car il puise dans les écrits des philosophes, des historiens et des moralistes français et anglais et ne se limite pas à l’enclos rassurant d’une discipline.

         De son premier séjour outre-Manche, Halévy y retient l’importance du facteur religieux dans la vie politique et sociale. D’où sa théorie de la stabilité politique anglaise formulée en 1906 : le protestantisme agirait comme un élément modérateur parmi les acteurs politiques. Il a sans doute patiemment élaboré sa théorie – en réalité, plutôt une démarche observationnelle – depuis sont premier voyage d’octobre 1892 à mars 1893, où il se rend non seulement en Angleterre mais aussi en Irlande et en Écosse : la France est alors plongée dans l’affaire Dreyfus et la question irlandaise secoue la royauté britannique. Avec le libéralisme protestant, l’Angleterre « se gouverne elle-même » depuis la Glorieuse Révolution, tandis que la France est secouée par des spasmes révolutionnaires et des reprises en main plus ou moins fermes du pays par le pouvoir central.

         Halévy séjourne chaque année outre-Manche de 1892 à 1937, année de sa disparition, sauf en 1903. Familier des couples Russell, Webb et Wallas, il sillonne la Grande-Bretagne du nord au sud, d’est en ouest, mais il réside le plus souvent à Londres, s’y pliant aux mondanités qui lui permettent d’entretenir un réseau d’interlocuteurs académiques, universitaires, sociaux, politiques et syndicaux qui lui facilitent l’accès aux documents et aux archives grâce auxquels naîtront ses ouvrages, comme La Formation du radicalisme philosophique (1901-1904) et les cinq volumes de L’Histoire du peuple anglais (publiés entre 1913 et 1946). C’est l’ancrage londonien d’Halévy, assez unique à son époque, qui nourrit sa recherche scientifique.

         Les trente articles de longueur et de tonalité variées réunis ici par Marie Scot illustrent bien l’identité disciplinaire indéfinie et fluide du philosophe historien. Sur la période allant de 1898 à 1938, ils portent principalement sur deux volets de l’œuvre d’Halévy : l’histoire politique et intellectuelle et l’histoire internationale. Dans le premier cas, peut-être le mieux connu, car ayant fait l’objet de publications posthumes en France – L’Ère des tyrannies (1938) et Histoire du socialisme européen (1948) –, le savant français analyse les conditions historiques du développement du socialisme et du libéralisme dans l’Angleterre du XIXe siècle, certes avec en toile de fond le contexte diplomatique européen. Il ausculte les origines de son libéralisme économique au XIXe siècle et les causes du basculement protectionniste à la fin du siècle, que Halévy regrette. Le pays va vers l’autoritarisme sans cesser d’être fidèle au parlementarisme : il devient protectionniste en pratique et reste libre-échangiste en esprit.

         Dans le second cas, Halévy étudie la politique extérieure de la Grande-Bretagne, qui est encore la puissance impériale dominante au début du XXe siècle, tiraillée entre retenue et interventionnisme à la fois en Europe et hors d’Europe. Ouvrage de commande, L’Angleterre et son empire s’investit dans l’étude de la politique étrangère, que le chercheur intégrera par la suite dans sa réflexion globale sur l’Angleterre. Du concert européen anti-français de 1815 à l’Entente cordiale, les choix de la puissance britannique déterminent l’équilibre diplomatique en Europe et l’avenir du monde, sur terre et sur mer. Le rapprochement entre les deux démocraties libérales anglaise et française conditionnent la paix fragile en Europe, les ambitions géopolitiques de l’Allemagne, les rivalités visant le Maroc et l’Égypte et la guerre des Boers. Les grands hommes politiques (Palmerston, Gladstone, Disraéli) jouent un rôle dans ces choix.

La question impériale (impérialiste) est au cœur de la réflexion d’Halévy. L’Empire britannique au début du XXe siècle donne le sentiment d’étouffer le contribuable ; l’industriel et le commerçant y tendent à s’effacer au bénéfice du capitaliste et de l’administrateur, bien moins productifs. Soumettant des peuples en Afrique, en Asie et en Océanie, il reste moins détestable que les empires français, espagnol et portugais, assume Halévy, qui prédit que le XXe siècle sera celui des empires. Ses études anglaises constituent une précieuse source de connaissances historiques, politiques et sociologiques permettant de mieux saisir la trajectoire de la Grande-Bretagne au XXIe siècle, marquée par l’autonomisme écossais, l’éternelle question irlandaise et le Brexit.

Philippe Boulanger


* Auteur de Jean-François Revel. La démocratie libérale à l’épreuve du XXe siècle (Les Belles Lettres, 2014).

30 Avr 2022

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