Boris Souvarine, Cauchemar en URSS, Les procès de Moscou 1936-1938, éd. Smolny, Toulouse 2022, 224 p. 10 € (édition établie par Charles Jacquier et Eric Sevault)

Charles Jacquier et quelques amis continuent de travailler avec persévérance et respect sur l’oeuvre de Boris Souvarine, soucieux de rendre clairs pour le lecteur d’aujourd’hui, des textes qui ont en effet besoin de rappels historiques, de contextualisations, comme on aime à dire aujourd’hui.

Cauchemar en URSS est un long article de juillet 1937 publié par Boris Souvarine dans La Revue de Paris sur les grands procès politiques qui avaient commencé (ou recommencé en tenant compte de  celui de 1928)  à Moscou l’année précédente, et sur leur signification. Avant-propos, postface, notes, index, bibliographie, citations de L’Humanité et publications d’articles de presse de la même époque constituent un dossier savant par son argumentation, un hommage à la lucidité solitaire de Boris Souvarine et un procès accablant du totalitarisme soviétique.

Une histoire connue, ces Grands procès ?  Peut-être, à condition de s’en tenir à une vision rapide et à ne pas trop nous interroger sur ce qui les a rendus possibles jusque dans l’abjection des prises de parole d’accusés glorifiant l’ingénieur en chef de ces tristes spectacles et de la mise en accusation de compagnons d’infortune.

Connue, peut-être, mais sans la précision que permet l’appareil critique qui nous est proposé ici. Connue certainement, mais sans qu’on soit amené comme ici à s’interroger sur le lien entre cette Russie soviétique d’hier, éliminant ses premiers bolcheviks, et cette Russie poutinienne d’aujourd’hui, cherchant à éliminer  non moins atrocement l’Ukraine.

Qu’on se rassure, Charles Jacquier et Eric Sevault ne disent ni que Staline et Poutine c’est du pareil au même ni que les illusions occidentales d’hier sont tout à fait semblables à celles d’aujourd’hui.  Mais ils voient dans le phénomène totalitaire qui accompagne la composition et la décomposition de l’URSS, – et leur incompréhension par tant d’historiens et de politiques – un fil rouge qu’ils devraient saisir enfin, que nous tous devrions saisir : un tel geste nous permettrait – ce petit livre nous projette en pleine actualité – de ne pas rester sans voix quand Vladimir Poutine décrit les dirigeants ukrainiens comme « nazis et drogués » ou quand il parle de « mise en scène » à Boutcha, la petite ville martyre d’Ukraine. Sans prétendre, répétons le, assimiler Poutine à Staline, l’héritage de l’URSS y est très lourd, l’héritage, pour reprendre les mots de Souvarine du « pays du mensonge, du mensonge absolu, du mensonge intégral ». Staline et ses sujets, dit le fondateur de l’Institut d’Histoire sociale, (et il ne vise pas que les cadres du parti communiste, hélas), mentent toujours, à tout instant, en toute circonstance, et à force de mentir, ne savent même plus qu’ils mentent ».

Le 10 avril 1938, dans un article donné à La vie intellectuelle, Souvarine prend la parole comme un vrai avocat parachuté dans un de ces procès à sens unique et indigné, il déchire le voile : … « le Parti, élite de la population : mensonge. Les droits du peuple, la démocratie, les libertés : mensonge. Les plans quinquennaux, les statistiques, les résultats, les réalisations : mensonges (…) La dictature du prolétariat : immense imposture (…) La vie joyeuse : une farce lugubre. L’homme nouveau : un ancien gorille. La culture : une inculture. Le chef génial : un tyran obtus. Le socialisme : un mensonge éhonté (…) Dire la vérité? Un préjugé petit-bourgeois. Mentir ? Tselesoobraznost, soit quelque chose comme affaire de conformité au but. Qui veut la fin veut les moyens dirions nous…Eh oui. Lénine avait déjà affirmé qu’est moral ce qui sert la révolution,  c’est-à-dire la révolution léniniste naturellement. On tombe ici dans la médiocrité puisque cela revient platement à dire qu’est vrai ce que moi, le révolutionnaire, je dis. Se demander de surcroît si cela est ou non conforme à la réalité n’a alors aucun intérêt. Ce qui compte, c’est que cela soit conforme au but ! On peut donc décorer le massacreur d’une ville, et affirmer qu’on vient libérer qui l’on asservit.

Poutine apparaît bien ainsi comme le continuateur d’un monstrueux régime où se sont développées selon Souvarine depuis la mort de Lénine  ( et peut-être avant) « toutes les conditions réunies en germe d’une sorte d’Etat fasciste totalitaire » ( Le Figaro littéraire, 21 janvier 1939).

Et pour ce régime totalitaire, ou sa tentation, comme le souligne Jacquier, « c’est l’inversion de la réalité » qui est nécessairement impliquée « pour croître et prospérer en tous lieux et dans toutes les circonstances ».

Pierre Rigoulot

23 Avr 2022

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