Compte-rendu : DEPORTÉS EN URSS – Récits d’Européens au goulag 1939-19501

Il me semble que le nombre de publications sur le Goulag est en augmentation, ce qui, au moment où Poutine fait tout pour revaloriser Staline, est très positif. Et d’autant plus que les témoins et acteurs survivants du Goulag sont de moins en moins nombreux.

18 récits ont été conservés parmi les 160 recueillis par l’équipe d’Alain Blum et constituent la trame de ce livre, Déportés en URSS. La plupart des témoins étaient des enfants au moment où ils ont été déportés, car les plus âgés ont maintenant disparu. La majorité d’entre eux n’a cependant pas été envoyée dans des camps, mais appartenait à des familles de « déplacés spéciaux », c’est-à-dire assignés à résidence dans des zones inhospitalières d’URSS pour y travailler.

En 1984, Pierre Rigoulot avait publié Des Français au Goulag, basé sur les récits d’un certain nombre de Français mais aussi d’Italiens, de Japonais, d’Espagnols qui, pour diverses raisons, avaient été déportés dans les camps soviétiques. Ce nouvel ouvrage apporte des compléments utiles car il est centré sur les déportés d’Europe centrale et orientale, dont la situation est peu connue en France. Ainsi, apprend-on l’existence de plusieurs grandes vagues de déportation dans ces zones, suite au pacte germano-soviétique du  23 août 1939 et aux annexions soviétiques qui en découlèrent. L’épuration stalinienne entreprise immédiatement visa surtout les élites politiques, économiques et militaires de ces pays.

En Pologne, les Soviétiques organisèrent plusieurs grandes vagues de déportations. La première, en février 1940, visa les « colons militaires », c’est-à-dire les anciens membres de l’armée polonaise à qui avaient été attribuées des terres dans les zones frontalières. La deuxième, en avril de la même année, concerna surtout les membres des classes possédantes et leurs familles. La troisième, en juin, conduisit à la déportation de réfugiés qui avaient fui la Pologne occidentale occupée par les Allemands. 80% étaient juifs, et paradoxalement la déportation au Goulag leur évita l’extermination par les nazis. Une quatrième vague en juin 1941 compléta les trois premières.

Dans les pays baltes, la même épuration fut pratiquée dès l’annexion de juin 1940. Mais l’invasion allemande y mit provisoirement fin.

Même chose en Ukraine occidentale, où la répression frappa surtout les nationalistes et résistants à l’annexion. Mais là encore, la région fut occupée par les nazis dès le 22 juin 1941.

Enfin l’annexion de la Bucovine du Nord et de la Bessarabie par l’URSS, résultat du pacte germano-soviétique, permit aux Soviétiques de déporter une partie de la population, notamment allemande, qui s’étaient installée en Roumanie pendant la domination autrichienne.

De nouvelles déportations furent entreprises par les Soviétiques, dès que ces différents territoires furent libérés de la présence nazie par l’Armée rouge. Ce fut le cas dans les pays baltes à partir de 1943, où furent déportés surtout ceux qui avaient collaboré, de gré ou de force, avec les nazis. Puis il y eut de nouveau des arrestations nombreuses après la guerre, du fait de la résistance des populations à la soviétisation, en particulier à la collectivisation des terres.

La répression reprit aussi en Pologne, en Roumanie et en Ukraine occidentale, où le mouvement de résistance nationaliste à l’occupation soviétique était très actif.

Quant aux autres territoires libérés par l’Armée rouge qui, soit avaient été annexés par Hitler (Tchécoslovaquie, Bulgarie, Yougoslavie), soit avaient fait alliance avec lui (Hongrie, Roumanie), ils furent aussi épurés d’une grande partie de leurs « Allemands ethniques » qui furent envoyés au Goulag.

Enfin, à la fin de la guerre, les Soviétiques pratiquèrent des rafles de jeunes hommes en Allemagne même, où ils réouvrirent d’anciens camps gérés par les nazis au temps du IIIe Reich !

Et lorsqu’ils soviétisèrent les pays européens de l’Est pour les intégrer dans leur bloc, ceux qui étaient considérés comme un obstacle potentiel à cette soviétisation furent à leur tour jetés dans des camps sur place ou déportés en URSS.

Les 18 récits choisis par les auteurs illustrent tous une de ces situations. Le seul qui soit presque réconfortant est celui de deux jeunes Juifs qui « eurent la chance » d’être déportés  – et de survivre – tandis que le reste de leur famille restée en Pologne pour l’un, en Lituanie pour l’autre, était exterminée.

Henry Welch, le petit Polonais, parti avec sa mère, son oncle et sa tante en Pologne orientale, fut arrêté avec sa famille car sa mère avait refusé de prendre la nationalité soviétique. Ils furent envoyés à Arkhangelsk travailler à l’abattage du bois. Mais le cas des Polonais est particulier puisque après l’invasion de l’URSS, sous la pression de ses nouveaux alliés, Staline dut accepter d’amnistier les Polonais présents sur le sol russe. Les Welch furent donc amnistiés en 1941 mais ne réussirent pas à quitter le pays comme 80 000 de leurs compatriotes le firent sous la conduite du général Anders.

Le cas de l’autre petit garçon juif, Iser Sliomovicius, est plus tragique car celui-ci ne réussit pas à quitter la Sibérie pour Kaunas avant 1963. Son plus grand regret est de n’avoir pu faire des études puisque cela était interdit aux enfants de déportés.

Autre cas paradoxal, qui rappelle certains cas français : le départ volontaire ! Bien sûr, pas au Goulag, mais en Union soviétique, patrie de tous les espoirs.

Jan Bohdan vivait en Russie subcarpathique, région tchécoslovaque alors occupée par la Hongrie fasciste. Agé de 18 ans, il partit à l’automne 1939 avec quatre compagnons, non par sympathie communiste, mais parce qu’il fuyait l’occupation hongroise et qu’il voyait l’URSS comme « prospère et antifasciste ». Aussitôt arrêté, il écopa de trois ans de travaux forcés dans un camp. En 1943, les autorités soviétiques lui proposèrent de le libérer à condition qu’il rejoigne les rangs de l’armée tchécoslovaque en formation sur leur sol.

Tous ces récits éclairent les déportations organisées dans les territoires annexés par Staline, et leur déroulement bien connu : le très long voyage dans des conditions inhumaines, l’arrivée dans des zones glaciales ou arides, sans lieux d’accueil pour les familles, puis le travail dans les kolkhozes ou dans la forêt. Ou dans un camp : c’est le cas de Klara Hartmann, une Hongroise de 14 ans, arrêtée durant l’hiver 1944-45, lorsque l’Armée rouge occupa son pays. Accusée d’espionnage, elle fut condamnée à 10 ans de camp et envoyée en Sibérie, puis au Kazakhstan. Dans son récit, elle raconte sa solitude car ne parlant que le hongrois et faisant partie d’un pays qui avait été allié d’Hitler, elle ne pouvait se lier avec les autres déportées qui lui menaient la vie dure, principalement les Russes. Elle raconte aussi ses souffrances car malgré son jeune âge elle dut travailler comme les autres à l’abattage du bois puis à la fabrication de pisé. Elle ne fut libérée qu’à la mort de Staline.

Plusieurs récits concernent des déportés polonais. Leur situation fut rendue compliquée par les aléas des relations entre Staline, les Alliés, et les différents gouvernements polonais provisoires. L’amnistie de 1941 ne permit pas à tous les déportés de rentrer dans leur pays, d’autant plus que les autorités exigeaient qu’ils prissent la nationalité russe.

La persécution des Baltes fut terrible aussi et se prolongea largement après la fin de la guerre. Par exemple, le père de Silva Linarte, qui vivait en Lettonie, fut arrêté en 1941 car il était directeur d’une association catholique. Les autres hommes de la famille, qui possédaient des commerces, furent aussi condamnés à des peines allant de trois à dix ans. Toute la famille fut déportée dans la région de Krasnoiarsk. Silva n’avait que deux ans, et ne se souvient plus du terrible voyage durant lequel sa petite sœur mourut. Son père fut envoyé dans un camp, où il mourut aussi en 1941. Quant à elle, à sa mère et à ses trois sœurs, elles furent envoyées dans un kolkhoze au milieu de la taïga, où elles souffrirent énormément de la faim et du froid. Rentrée en Lettonie en 1946, la famille fut de nouveau déportée en Sibérie lors des purges de 1950. Ce n’est qu’en 1956 que Silva et ce qui restait de sa famille purent rentrer en Lettonie.

Autre exemple de ces déportations qui eurent lieu à la fin de la guerre: celle de Ekaterina Szas, qui appartenait à la communauté allemande installée en Transylvanie, alors terre roumaine. Après la victoire soviétique, ses membres furent accusés d’avoir collaboré avec les nazis et arrêtés. En janvier 1945, Ekaterina et sa famille furent envoyées travailler dans un camp en Ukraine, du côté de Dnipropetrovsk. Elles ne purent rentrer qu’en octobre 1949.

Il y a dans cet ouvrage d’autres récits fort intéressants de ces survivants du Goulag, qui sont maintenant très âgés mais virent leur déportation avec des yeux d’enfants, sans vraiment comprendre le sens de ces départs vers l’Est. Ils montrent aussi l’histoire compliquée et douloureuse de ces régions d’Europe centrales prises en étau entre les persécutions nazies et les persécutions soviétiques.

1 DEPORTÉS EN URSS

Récits d’Européens au goulag 1939-1950

Dirigé par Alain Blum, Maria Craveri et Valérie Niveton

Editions Autrement. Collection Mémoires/Histoire

311 pages, 24€

22 Juin 2021


The Plot to Change America, Mike Gonzalez – extrait du compte-rendu de Michèle Tribalat

Avec son accord, nous reproduisons ci-dessous des extraits d’un texte de notre amie démographe Michèle Tribalat présentant sur son blog (micheletribalat.fr) un livre de Mike Gonzalez, The Plot to Change America (Encounter Books, 2020), pas encore traduit en français.  Ancien journaliste, d’origine cubaine, Mike Gonzalez est chercheur à The Heritage Fondation (think-tank conservateur-libéral). Selon lui, l’élite identitariste américaine pousse dangereusement à la création de groupes veillant à la reconnaissance de leur identitéplus ou moins fictives et développant la culture du grief en s’appuyant sur l’expérience noire américaine.

H&L

La création des Hispaniques

En 1967, Julian Samora co-fondait le Conseil du Sud-Ouest de La Raza (littéralement la race), qui devint national en 1973 (National Council of La Raza). Son but était de marier différents groupes parlant espagnol afin d’implanter des politiques identitaristes dans l’éducation, l’entreprise et le gouvernement. Pour lui, l’assimilation était le sommet de la fausse conscience. Samora, qui occupait des fonctions importantes dans les universités, fut nommé au Comité consultatif sur la population d’origine espagnole du Census Bureau pour la préparation du recensement de 1980, le premier à inclure des catégories panethniques. Sauf lors du recensement de 1930, les Mexicains-Américains avaient toujours été classés comme Blancs. Si, à l’instar des Juifs, ils subissaient des discriminations et une ségrégation, ils se voyaient différemment des Noirs et cherchaient plutôt à devenir des Américains comme les autres. Mais, après la mobilisation de La Raza, beaucoup d’Américains ont commencé à voir les Hispaniques comme une «race» [au sens américain du mot, NDLR] à part.

Petit à petit, prit forme un groupe ethnique fondé sur la victimisation et exigeant des mesures de justice compensatoire, malgré la résistance de Cubains.

(…) En 1976, une loi définit ce qu’était un Hispanique (seule loi raciale de l’histoire des États-Unis) non à partir de la «race» ou la langue mais de la victimisation. À cette époque, le Census Bureau, qui n’était pas alors acquis à l’opportunité de créer un large groupe ethnique hispanique, défendait l’assimilation et était satisfait des catégories objectives (pays de naissance et celui des parents), que le directeur de La Raza voulait voir disparaître. Finalement la bureaucratie jeta l’éponge et céda en 1977. Les catégories impératives pour l’application des droits civiques à tous les niveaux du gouvernement dont l’Equal Employment Opportunity Commision (EEOC) furent: Blancs, Noirs, Hispaniques, Asiatiques, Indiens et natifs d’Alaska.

(…)

Le paradoxe asiatique

C’est Yuji Ichiola, un étudiant marxiste diplômé de Berkeley qui créa l’expression “Asian-American” en 1966 et fonda l’Asian American Political Alliance (AAPA) qui joua un rôle fondamental dans la création d’un groupe panasiatique. Tous ceux qui cherchèrent à créer un collectif panethnique asiatique dans les années 1960 étaient des marxistes durs endoctrinés par les Black Panthers. Regrouper les Chinois, Japonais, Coréens… rejoints plus tard par les Indiens et les Pakistanais, suit la même logique que la création des Hispaniques: fabriquer une base permettant de réclamer une restitution pour les injustices passées. Les activistes chinois, les Red Gards, eux-aussi se comparèrent aux Noirs afin de créer une identité asiatique-américaine rejetant l’assimilation et de consolider un groupe racial. À Berkeley, Lilian Fabros, une activiste du Front de libération du Tiers Monde, joua un rôle crucial dans l’introduction de la catégorie Asian dans le recensement et fut membre fondateur du Advisory Committee on Asian and Pacific American Population pour le recensement de 1980.

Les Asiatiques-Américains ne forment pas non plus un groupe homogène. La nouvelle génération de Chinois et d’Indiens (citoyens de l’Inde), qui constitue le gros des troupes, s’est volontiers assimilée et les plus éduqués d’entre eux se joignent volontiers à l’élite «woke» dans le «white bashing», ce qui leur donne l’impression d’en être. Mais l’affirmative action a créé une incitation à s’organiser en groupe panasiatique. Les Indiens, qui avaient peur d’être assimilés à des Noirs ou à des Hispaniques, voulaient le beurre et l’argent du beurre: être classés comme une minorité, sans se voir accolé le bas statut social d’un groupe indésirable, alors qu’ils détiennent le plus haut revenu médian par ménage, double du revenu médian de l’ensemble des ménages américains.

Mais c’est maintenant que la farce tourne au tragique, au moins pour les enfants d’origine chinoise, coréenne et indienne. Leur succès scolaire les désavantage alors que leurs parents ont réussi grâce à leurs efforts personnels et leurs usages culturels. Et Harvard pratique aujourd’hui avec eux plus ou moins ce qu’il faisait avec les Juifs dans les années 1920. Mais, en 2017, un groupe d’étudiants asiatiques a porté plainte via l’association SFFA (Students for Fair Admission). Ils ont fait appel après que le tribunal de Boston a donné raison à Harvard, considérant qu’Harvard ne cherchait pas intentionnellement à donner un avantage à d’autres groupes et que, de toute façon, c’était provisoire pour obtenir la diversité sur le campus.

(…)

Échec de justesse de la création de la catégorie MENA (Middle-East and North Africa)

Deux mois avant la présidentielle de 2016, l’Office of Management and Budget (OMB) proposa de créer, pour le recensement de 2020, une nouvelle catégorie ethnique regroupant Arabes et Perses, pourtant catégorisés comme Blancs depuis 1909, et de faire des Hispaniques/Latinos un groupe racial. Les descendants d’origine arabe ou perse ont pourtant plutôt bien réussi et ne demandent rien de tel. Mais, pour les activistes, c’est un enjeu de pouvoir politique que l’assimilation contrarie.

Linda Sarsour [activiste américaine, ancienne directrice de l’Arab American Association of New York,NDLR] était opposée à ce qu’on puisse se déclarer MENA (Middle East and North Africa) et Blanc en même temps, car cela nuirait à l’attribution de fonds publics spécifiques. Mais la réunion de l’Office of Management and Budget montra qu’il n’y avait pas que des coureurs de subventions et de places, mais aussi des professeurs de la théorie critique et des études identitaristes dont le but premier était de transformer l’Amérique et de détruire toute perspective de melting pot. Linda Sarsour et d’autres voulaient «déblanchir» deux millions d’Américains, au nom d’une idéologie qui encourage la dépendance aux subventions gouvernementales.

Roberto Ramirez, directeur du Census Bureau, était plutôt favorable à cette innovation déclarant que, certes l’identité MENA n’existait pas encore, mais que rien n’existait avant d’avoir été créé. Finalement, il fit marche arrière en 2018.

Mais succès pour faire des femmes une classe d’opprimés

C’est aussi une élite néo-marxiste et postmoderniste cherchant à transformer l’Amérique qui milita, derrière Kate Millet, pour faire des femmes une classe opprimée. Pour Millet et ses adeptes, les femmes n’étaient pas seulement une classe opprimée, mais LA classe opprimée dans la guerre des classes. Millet créa en 1966 la NOW (National Organization for Women) visant l’élimination des discriminations et ne se priva pas de dresser des analogies avec les Noirs et les autres catégories officielles. La NOW obtint en 1971 que les femmes fussent ajoutées à la liste des minorités nécessitant une action. Elle gagna, comme les autres (La Raza…), avec peu de membres et peu de connexions avec la base.

Mais la 3ème vague féministe qui arrive avec les années Clinton va remettre en cause les acquis en contestant l’existence même d’un sexe biologique. L’idée que le sexe et le genre sont des constructions sociales ont miné l’idée d’une identité féminine. L’addition, dans certaines villes, des entreprises dirigées par des LGBTQ au Supplier Diversity Program, réduit les avantages qui revenaient aux autres. Le discours selon lequel tout est socialement construit a mis les femmes dans une position difficile, notamment sur la chirurgie du changement de sexe. Judith Butler y est par exemple opposée parce que cette chirurgie suppose un optimum du corps. Idem pour le mariage homosexuel qui conforterait l’hétéronormativité. Comme la nécessité de faire la révolution est toujours là, Mike Gonzalez s’attend à ce que le prochain combat porte sur le polyamour.

Les fondations marxistes des politiques identitaristes

Les penseurs qui ont théorisé la manière de prendre le pouvoir subrepticement par des moyens culturels proviennent des deux pays dans lesquels la révolution marxiste a échoué et qui se sont tournés vers le fascisme. La notion gramscienne d’hégémonie culturelle a été essentielle à la progression de la gauche américaine. Si la lutte des classes est internationale, elle doit prendre des déguisements nationaux pour renverser tout le système occidental. L’École de Francfort a attiré des psychanalystes tels qu’Eric Fromm et Willhem Reich et opéré une synthèse entre le marxisme et le freudisme. Nombre de ses membres quittèrent l’Allemagne nazie pour l’Amérique et leur influence se fit sentir dès les années 1940, notamment via l’industrie du cinéma. Ils montrèrent un mépris pour l’Américain moyen qui rappelle celui des élites urbaines et académiques d’aujourd’hui pour l’Amérique profonde.

Contrairement à beaucoup d’autres, Marcuse, l’ancien assistant de Max Horkheimer, est resté aux États-Unis après la guerre, pendant laquelle il avait fait un court passage à l’OSS, et a enseigné dans diverses universités (Harvard, Columbia, Californie…). Il devint, dans les années 1950 et 1960, «le gourou de la nouvelle gauche». L’Homme unidimensionnel (1964) s’est vendu à 100 000 exemplaires en 5 ans aux Etats-Unis. L’influence de Marcuse sur les étudiants se retrouve chez les enseignants d’aujourd’hui. Sa protégée, Angela Davis, qui fit de la prison au début des années 1970 pour son rôle dans le meurtre d’un juge et reçut le prix Lénine de l’Allemagne de l’Est, est aujourd’hui un professeur émérite de l’Université de Californie Santa Cruz. Elle reste un guide pour des milliers d’Américains.

Les postmodernistes des années 1970 et 1980 partagent beaucoup de dogmes avec l’École de Francfort, mais dans un langage un peu différent. En 1998, Alan Sokal et Jean Bricmont définissaient le postmodernisme comme «un courant intellectuel caractérisé par un rejet plus ou moins explicite de la tradition rationaliste des Lumières, par des discours théoriques déconnectés de tout empirisme et par un relativisme cognitif et culturel qui ne voit dans la science qu’une “narration”, un mythe” ou une construction sociale parmi d’autres» (p. 144). Kimberlé Crenshaw, avec son concept d’intersectionnalité, peut se féliciter d’avoir porter le postmodernisme de la théorie à la pratique.

Pour Mike Gonzalez, l’implication communiste ne fait aucun doute, comme en témoignent les propos de Robert Shrank, ancien communiste et responsable du programme de la Fondation Ford dans les années 1970 et 1980, selon lesquels la Fondation était mue par un anticapitalisme tenu secret. De même, Saul Alinski déclara dans Playboy en 1972: «celui qui vous dit qu’il était engagé dans les causes progressistes de cette époque et n’a jamais travaillé avec les rouges est un sacré menteur» (p. 149).

(…)

Mike Gonzalez voit dans cette victimisation généralisée, non seulement un grand malheur pour l’éducation des enfants, mais aussi une justification pratique à une intervention toujours plus grande de l’État, au détriment des droits. On retrouve ici la thèse de Christopher Caldwell. Ainsi, la Constitution, pointilleuse sur les clauses d’égalité de traitement, doit être ignorée parce que le racisme est structurel [selon les partisans de ces thèses] (…)

Autre droit mis à mal, le droit de propriété, marotte des marxistes. Mais c’est le concept même de droits qui est attaqué. Le déni des droits naturels qui fondent le pays n’est pas qu’une question théorique, écrit Mike Gonzalez. Il a des conséquences dans la vie réelle réduisant la liberté individuelle, notamment sur les campus où les idées conservatrices sont éliminées. (…)

13 Juin 2021


[Compte-rendu] Le Cheval Rouge, Eugenio Corti – par Pierre Rigoulot

Qu’on nous permette, dans un blog d’actualité, de parler du Cheval rouge d’Eugenio Corti, un livre de près de 40 ans. Il fut publié en Italie en 1983. Les éditions L’Age d’homme en proposaient une version française en 1996. Puis plus rien, si ce n’est la disparition de l’Âge d’homme. C’est seulement en 2019 que les éditions suisses Noir sur Blanc, dirigées par Vera Michalski, ont proposé une nouvelle édition de ce pavé. Un pavé en effet, de 1400 pages mais surtout un pavé dans notre mare mémorielle. C’est une lecture nouvelle de la dernière guerre que propose aux Français le lanceur du pavé, Eugenio Corti ; le prisme italien décentre le récit sur la Grèce, l’Albanie, la Libye, plus que l’Angleterre ou la France, et même sur le « front de l’Est », non pour quelques centaines de Waffen SS français au destin marginal, mais bien pour des centaines de milliers de soldats envoyés par le Duce aux côtés des forces allemandes, roumaines, espagnoles et croates.

Photo Vanda Corti ©

Il y eut aussi en Italie des volontaires qui, comme l’auteur, s’interrogeaient sur ce que pouvait être une société sans Dieu et voulurent la voir de plus près. Ils la virent, de très près et même de trop près. Les combats furent terribles. Les souffrances inouïes. Les dizaines de milliers d’Italiens faits prisonniers par les Soviétiques purent voir concrètement, de leurs yeux, l’inhumanité du régime soviétique, sa cruauté, l’inefficacité de sa bureaucratie dès lors qu’il s’agissait de faire vivre convenablement des individus. Le lecteur ne sort pas indemne de ces scènes de cannibalisme ou d’exécutions en série. Le Cheval rouge est une des figures de l’Apocalypse de Saint-Jean, et en effet, quelque chose comme la mise à mort d’un monde ancien, antérieur à l’Union soviétique, est donné à voir…Mais les Italiens purent voir aussi sur place les flammèches de la Résistance au totalitarisme : le sens de la fraternité parmi les paysannes, par exemple, et le sens de la beauté parmi les intellectuels. L’Apocalypse, n’est pas seulement terrible. C’est le salut qui s’annonce. Le livre d’Eugenio Corti, qui parcourt l’avant-guerre mussolinienne et la reconstruction économique et politique de l’après-guerre, est aussi le livre de l’Espérance, de l’Amour, dont on peut croire qu’il pourra triompher, et du Respect des Individus. La foi de Corti en un ordre voulu par Dieu et en des valeurs sacrées s’oppose à la pantomime des fascistes et au Mal absolu que véhiculent les nazis et les communistes, quelle que soit les fables dont ils se gargarisent.

Le Cheval rouge n’est pourtant pas un roman didactique et simple. Il touche à l’attachement amical, familial, régional. Il touche à la psychologie des hommes et des femmes, à leur fragilité, à leurs dépendances comme à leur liberté. La vie dans sa complexité est toujours présente dans cette vaste fresque, la vie où s’incarnent le Bien et le Mal dans des figures, des partis, des projets politiques et même économiques. Eugenio Corti n’a sans doute pas le lyrisme de Tolstoi. Et pourtant le lecteur n’est pas choqué par la comparaison faite de son livre avec Guerre et Paix. Il y a même dans la défense de la vision chrétienne du monde par Corti un sens des nuances et une conscience des difficultés de son incarnation, que Tolstoi avait réglés dans ses dernières oeuvres de manière ô combien plus simpliste. Le Mal, Corti le désigne et l’affronte. Le Bien, plus difficile à cerner, il nous le fait seulement sentir, dans un contexte qui n’échappe jamais tout à fait à l’imperfection et à la tragédie.

Tout le monde comprend aujourd’hui qu’il est aussi question, tout au long de ce roman, des démocraties libérales et du danger totalitaire qui les menacent. L’ouvrage a beau avoir quarante ans : il est d’une totale actualité.

Pierre Rigoulot

10 Juin 2021


Pierre Nora : Jeunesse, éd.Gallimard, 234 pages 18 Euros

Nous suivons dans ce livre la vie d’une famille et retrouvons toutes les grandes questions auxquelles doivent répondre nombre d’entre elles : que faire de la maison familiale après la mort des parents ? Que devient la gouvernante quand les enfants ont grandi ? La place de la mère dont on se demande, à sa disparition, si on l’a suffisamment aimée alors qu’elle avait été le pilier de son enfance. Le père et son statut de commandeur … Et puis, il y a le destin personnel de Pierre Nora : ses amours, ses amitiés, son parcours universitaire et professionnel qu’il construit patiemment pour mener une carrière d’historien et d’éditeur qui le mènera à l’Académie. Son petit livre, Les Français dAlgérie, l’a fait sortir de l’anonymat, puis la création de la fameuse collection « Archives » au moment où « s’opérait un profond renouvellement de la sensibilité collective au passé », a révélé ses qualités d’éditeur. C’est ainsi que Claude Gallimard lui ouvrit toutes grandes ses portes pour qu’il créé un secteur d’idées, de documents, de sciences humaines où il sera guidé par la trilogie : Présent, Nation, Mémoire.

 Jeunesse  fourmille d’anecdotes qui nous emmènent dans de multiples univers : d’une princesse malgache aux Etats-Unis, en passant par Cuba, le Mexique et la Chine, nous vivons avec ces jeunes intellectuels et universitaires qui ont jalonné les débats pendant un demi-siècle. Témoins de la seconde guerre mondiale, de la Shoah mais aussi du stalinisme, nous nous interrogeons au fil de ces pages sur leur adhésion au Parti Communiste : « On m’avait conseillé de m’agglomérer à un groupe. Le plus homogène et déterminé était celui des étudiants communistes qui se réunissait rue Férou… Il n’y avait là rien d’extraordinaire. L’air du temps intellectuel, à l’époque, était au communisme. Tous mes amis appartenait au Parti. Même Emmanuel Le Roy Ladurie que son naturel ne paraissait pas porter de ce côté-là. »

Nous découvrons encore l’analyse par l’auteur du rapport tumultueux et central entre les Juifs et la France : « Dans un des séminaires que nous avions animés ensemble ( Yerushalmi – grand historien du judaïsme – et moi), j’avais développé l’idée que les grands moments de la définition identitaire de la France – la Révolution, l’affirmation de la République à travers l’affaire Dreyfus, Vichy – avaient été en même temps les dates-clefs du destin juif dans le monde moderne… » Nous découvrons enfin la complexité de cette dernière époque lorsque son père accepte de témoigner en faveur de Xavier Vallat.

Que l’auteur soit rassuré, c’est justement parce qu’il nous a parlé de la gouvernante qui l’a élevé : Michelle Dupé que Jeunesse est un livre attachant. Nous attendons, néanmoins, le second tome où il nous racontera la maison Gallimard, les quarante ans de vie du Débat, les grands auteurs …

Sabine Renault-Sablonière

28 Avr 2021


[Compte-rendu] Sandormokh, Le livre noir d’un lieu de mémoire – par Irina Flige, traduction de Nicolas Werth, Les Belles Lettres, 2021, 21 €

Un petit ouvrage vient de paraître aux Belles Lettres, Sandormokh, à propos d’un charnier découvert en Carélie, datant des années 1937-38. L’auteur est Irina Flige, une personnalité éminente de l’association Memorial, qui a passé une grande partie de sa vie à tenter de retrouver les traces des victimes de la Grande Terreur afin d’honorer leur mémoire. Elle a mené des recherches en particulier sur les camps des îles Solovki, ceux que l’on appelle le laboratoire du Goulag car ils furent les premiers officiellement créés en 1923 pour isoler les opposants ou soi-disant opposants au régime bolchevik. Or, en 1937, un groupe de 1111 détenus en a été évacué, puis a carrément disparu.

C’est en menant une recherche sur ces derniers que les membres de Memorial ont réussi à trouver en 1997 ce charnier de Sandormokh, situé à des centaines de kilomètres de l’archipel. Le livre est la description de cette longue enquête, qui a duré une dizaine d’années.

Sandormokh est devenu depuis un lieu de recueillement, où chaque année se rendent tous ceux qui veulent se souvenir de ces terribles massacres. Par ailleurs, deux « pierres des Solovki », des mégalithes rapportés des îles, ont été installées à St Petersbourg et à Moscou pour rappeler cet épisode de l’histoire soviétique.

Mais ce charnier de Carélie ne regroupait pas que les détenus des îles Solovki. On y a trouvé aussi des ossements de détenus des camps de Belbatlag – regroupant les prisonniers chargés de construire le canal Baltique-Mer Blanche- et ceux d’habitants de Carélie victimes de la répression stalinienne.

Au total, c’est 6 241 victimes qui ont été identifiées à Sandormokh..

Nicolas Werth, qui a écrit la préface de l’ouvrage, rappelle ce que furent ces années de ce que l’Occident appelle la Grande Terreur et les Russes la Iejovschina, du nom de Nikolaï Iejov, alors à la tête du NKVD. En seize mois, d’août 1937 à novembre 1938, 750 000 Soviétiques furent exécutés (et 2 millions envoyés en camp). Et contrairement à ce que l’on a longtemps cru, 7% seulement de ces victimes étaient des cadres du Parti, tous les autres étaient des gens du peuple. Il s’agissait de « purifier » la société de ses « éléments nuisibles ». Toutes ces exécutions devaient avoir lieu sous le sceau du seccret, c’est pourquoi retrouver les lieux de massacre et les fosses communes, disparues avec le temps, était extrêmement difficile.

Irina Flige s’est attelée à cette tâche, avec l’aide en particulier d’Ivan Tchouchkine, député de Carélie appartenant à Memorial, qui réussit à retrouver l’identité de tous les exécutés de la Grande Terreur, puis après sa mort, avec celle de l’historien Iouri Demetriev qui avait repris le flambeau.

Elle a aussi été aidée par les familles des victimes. Dans la plupart des camps, le lien entre le détenu et ses proches était rompu dès son arrestation. Les seuls renseignements obtenus par les familles était : « A été condamné à 10 ans de privation de liberté sans droit de correspondance ». La situation des détenus était différente aux îles Solovki. Les familles gardaient des liens étroits avec eux, parfois même leur rendait visite. Mais brutalement, en 1937 tout s’était arrêté. Les détenus avaient carrément disparu. Ce n’est qu’à la fin des années 80 que les familles obtinrent des renseignements sur leur condamnation et la date de leur exécution. Mais ils n’en obtinrent aucun sur le lieu où ils furent exécutés puis jetés dans une fosse commune. C’était secret d’Etat. Mais c’était justement ces lieux qu’Irina Flige voulait retrouver.

Les recherches ont permis de reconstituer ce qui s’était passé en 1937 aux Solovki. Sur consignes de Iejov, une opération de « désengorgement des prisons » avait été organisée, en 3 étapes, fonctions de quotas fixés puis renouvelés. Trois groupes successifs de victimes ont été identifiés : les détenus du dernier groupe furent liquidés sur place, sans doute au mont de la Hache ; on n’a retrouvé aucune trace des détenus du 2ème groupe, qui furent sans doute transférés sur le continent, mais après on ne sait pas ; c’est sur le premier groupe, le plus important – 1 111 détenus – que se sont concentrées les recherches d’Irina Flige. Ils ont été aussi transférés sur le continent, puis emmenés pour être liquidés mais on ne sait où.

C’est au bout de huit années de recherches qu’elle a trouvé une piste sérieuse. Les cadavres devaient se trouver dans la taïga, sur la route de Medvejegorsk, près du village de Pindouchi. Elle a obtenu l’aide des autorités locales pour quadriller la forêt, jusqu’à ce que Iouri Dmitriev, tournant dans la forêt avec son chien, repère un espace légèrement dénivelé et hurle : « J’ai trouvé ».

Cinq fosses communes furent mises au jour, puis progressivement 236, et le cimetière historico-memoriel de Sandormokh fut inauguré le 27 octobre 1997.

Depuis, c’est un lieu de visite pour la population, pour les écoles, mais Irina Flinge pointe le doigt sur la façon dont le gouvernement russe freine la divulgation des traces de ce passé. Outre qu’à chaque cérémonie, l’Etat n’envoie pas de représentant, on a vu toute une opération de propagande, menée par deux historiens soutenus par la Société d’histoire militaire, afin de faire croire que les corps retrouvés étaient ceux de prisonniers de guerre soviétiques massacrés par les Finlandais lors de l’occupation de la Carélie. On rejouait Katyn ! Mais rien n’apportait de preuves à cette hypothèse, qui visait aussi à dévaluer l’action de Memorial.

Enfin dernier signe de cette résistance de l’Etat à la mise à jour des crimes staliniens: Iouri Dmitriev, un des principaux acteurs de la découverte du site, a été accusé de pédophilie et mis en prison pour 15 ans. C’est selon l’auteur, une totale injustice, ce que réaffirme Nicolas Werth dans sa conclusion.

Ce livre est donc une importante contribution à l’histoire soviétique. Mais peut-on pour autant parler de lieu de mémoire ? Bien qu’elle utilise ce terme dans le titre de l’ouvrage, Irina Flinge est réticente à l’appliquer du fait de cette volonté de Poutine d’occulter le passé. « Aujourd’hui, en Russie, la mémoire de la Terreur d’Etat de l’époque soviétique est absente »…et  « tant qu’il en sera ainsi, Sandormokh ne pourra être un lieu de mémoire dans le plein sens du terme. Sandormokh est le lieu d’un crime de masse resté impuni ».

15 Mar 2021


[Compte-rendu] Julien Théron et Isabelle Mandraud, Poutine, la stratégie du désordre, éd. Tallandier, 384p., 19,90 €

A lire d’urgence, faute de pouvoir organiser un débat avec les auteurs, comme au bon vieux temps d’avant la covid-19. Ils nous expliquent comment Poutine a instauré la violence, via services secrets, police et armée, et leurs pouvoirs discrétionnaires, au centre du fonctionnement du système. L’inauguration « s’est fêtée » avec des attentats organisés par le FSB sur des immeubles d’habitation russes alors que Poutine, en 1999, n’était encore officiellement que premier ministre. Vint alors l’abominable guerre de Tchétchénie : Grozny rasée, écoles, hôpitaux compris. Entre 150 000 et 200 000 morts sur une population d’1 million. Guerre suivie de l’instauration du régime de terreur de son allié, membre de « Russie Unie », le psychopathe Ramzan Kadyrov. 

Une guerre sans image – c’est justement le titre d’un documentaire signé notamment par Boris Nemtsov. Le film se termine par un montage où l’on voit Vladimir Poutine jugé dans une cage. Impardonnable. Nemtsov se condamnait à mort. Ce qui fut fait au pied du Kremlin le 27 février 2015, trois balles dans le dos, une dans la tête, les multiples caméras de surveillance se trouvant alors hors service « pour maintenance ». Ceci afin que personne n’ignore qui est le commanditaire et pour goûter l’ivresse de décider de la vie et de la mort de qui que ce soit ainsi que la jouissance de le faire savoir en toute impunité.

A l’extérieur de la Russie, créer le désordre, en Occident surtout, en soutenant tout ce qui peut provoquer conflits et pagaille, en agitant l’opinion publique et en influant sur les élections semble être sa ligne de conduite majeure.

Comme si ce qui était nuisible hors de Russie était ipso facto tout bénéfice pour la Russie.

Tout comme au bon vieux temps de l’URSS !

Pierre Druez

11 Mar 2021


Au cœur du communisme thorézien, par Stéphane Courtois

Maurice Thorez, Journal (1952-1964), Fayard éd. 788 p., 34 euros

Bonne nouvelle pour les historiens du Parti communiste français. A l’occasion du centenaire du parti, des historiens de la mouvance communiste viennent d’éditer un fort ouvrage de 780 pages intitulé Journal 1952-1964 (Fayard) qui publie, grâce à l’autorisation de la famille, les carnets personnels de Maurice Thorez conservés aux Archives nationales. Ces notes, prises au jour le jour par l’inamovible secrétaire général du PCF de 1930 à sa mort en 1964, ne sont pas à proprement parler un Journal mais plutôt un agenda bien fourni qui éclaire remarquablement le fonctionnement du cœur de la direction communiste, en particulier grâce à un index onomastique. L’ouvrage peut se lire à différents niveaux – personnel, familial, intellectuel et artistique – du fonctionnement interne, de la politique nationale, des relations internationales.

Sur le plan personnel, on comprend que Thorez est resté affaibli de l’AVC qui en octobre 1950 l’a laissé hémiplégique et l’a contraint, sur ordre de Staline, à aller se faire soigner en URSS d’où il est rentré peu après la mort du maitre du Kremlin. Néanmoins, avec une grande volonté, il se rééduque progressivement tant à la marche qu’à l’écriture. Parallèlement il a repris une intense vie de famille, suivant de près les études de ses enfants et partant avec plaisir en camping ou en excursion avec eux.

Le rôle de sa femme Jeannette Vermeersch apparaît fortement souligné, tant pour les relations familiales que pour l’aide pratique qu’elle lui apporte pour l’organisation de la vie quotidienne d’un homme très occupé, et pour le relais politique qu’elle lui fournit à travers la préparation de rapports, de discours, de meetings etc.

On y a confirmation que Thorez se cultivait systématiquement, par exemple à travers son apprentissage du latin avec l’aide de l’agrégé communiste Georges Cogniot. Il était aussi un grand lecteur mais se contentait pour l’essentiel des publications des éditions communistes, loin des principaux écrivains de son temps. Ainsi Albert Camus n’est jamais cité. Et son horizon théorique était strictement limité à Marx, Engels, Lénine et Staline.

Thorez partageait sa vie entre la grande propriété que le PCF avait mise à sa disposition à Bazainville près de Dreux, où il vivait presque seul, servi par un couple de militants, son fief politique d’Ivry-sur-Seine où vivait Jeannette, et les Escarasses, une petite propriété mise à sa disposition au Cannet, au dessus de Cannes, entre Mougins et Vallauris. Il vivait donc une partie de l’année sur la Côte d’Azur où il rencontrait fréquemment Picasso et Pignon qui travaillaient alors sur les céramiques de l’atelier Madoura. L’y rejoignaient souvent le couple Aragon et nombre d’intellectuels et de militants de passage.

L’aspect le plus intéressant de l’ouvrage concerne ce qu’Annie Kriegel avait nommé « la contre-société communiste », une sorte de bulle hermétique, n’offrant aucune ouverture sur le monde extérieur, où se mouvait dans les années 1950-1960 l’appareil communiste français. Durant ces douze années, Thorez ne fréquenta quasiment que des communistes. D’une part les autres membres de la direction — Duclos, Frachon, Cogniot, Billoux, Fajon, Garaudy, Waldeck Rochet et Servin et Casanova (du moins avant qu’ils ne soient purgés), puis Plissonnier et Marchais — qui lui font remonter tous les rapports. Mais cette contre société était aussi internationale ; non seulement Thorez rencontrait très souvent l’ambassadeur d’URSS en France, Serge Vinogradov, mais chaque année il partait en famille profiter de vacances en URSS, la plupart du temps en Crimée, à proximité immédiate des datchas des dirigeants soviétiques — Khrouchtchev, Mikoïan, Molotov, Gromyko et autres — qu’il fréquentait assidument ; mais aussi à Moscou où il croisait en toute discrétion les dirigeants du mouvement communiste international — Togliatti, Ponomarev, Ibarruri, Enver Hodja, des dirigeants nord-vietnamiens et des « démocraties populaires » —, sans oublier son fidèle garde du corps Vladimir Jaronov.

Le plus étonnant dans cette immense galerie de portraits du monde communiste français et international est le couple Nadia Léger-Georges Bauquier. D’origine ukrainienne, arrivée en France en 1925 et élève de Fernand Léger, Nadia Kodossievitch était communiste et avait épousé le peintre en 1952, trois ans avant sa mort. Devenue soudain richissime, remariée avec le communiste Georges Bauquier et grande amie de Fourtseva, la ministre de la Culture soviétique, elle s’introduisit par l’intermédiaire d’Aragon et Elsa, dans l’intimité des Thorez — parents et enfants — dont elle devint une sorte de mentor lors de leurs séjours au Cannet. Au point de leur donner un terrain à Callian, magnifique village au dessus de Cannes, où Thorez prévoyait de faire construire une maison. C’est d’ailleurs de Callian qu’il partit s’embarquer le 6 juillet 1964 à Marseille sur le « Litva » pour l’URSS. Son dernier voyage.

Cette chronique est trop courte pour rendre compte de la richesse de ce document, sans doute le plus important pour l’histoire du PCF depuis l’ouverture des archives de Moscou, même si, bien entendu, il est plein de non-dits et de dénis. On n’en est que plus désireux de connaître ce « Journal » des années 1930 et 1940 … toujours fermées.

Stéphane Courtois

11 Mar 2021


[Compte-Rendu] Mes Années Chinoises, Anette Wieviorka – par Pierre Rigoulot (Stock 2021, 260 p., 20 €)

Malgré le titre de la collection où vient s’insérer ce volume, « Puissance des femmes », le portrait qui ressort d’Annette Wieviorka frappe d’abord par sa fragilité, par ses nuances, ses réserves, et même – plusieurs fois elle les mentionne – par ses aveux d’impuissance. Une explication ou un souvenir peuvent manquer, et elle le dit avec simplicité, ce qui nous mène à l’un des fils qui permettent de lire ces Mémoires chinoises : le doute, les inquiétudes, les demandes, mais aussi l’originalité, la richesse des expériences, la forte dimension affective d’un individu comme l’auteur, s’opposent à un régime politique qui se veut tout puissant et omniscient, qui non seulement contrôle les êtres mais décide pour eux de ce qui compte et ce qui ne compte pas et même de ce qui est et qui n’est pas.

« Pro-chinoise » , comme on disait alors, Annette Wieviorka part avec son mari et son fils enseigner dans la région de Canton. Quiconque s’intéresse à la Chine et à la « révolution culturelle » suivra avec un grand intérêt le rappel de cette vie quotidienne. Quelques uns des lecteurs qui ont partagé ses illusions politiques pourront constater très précisément, très concrètement, combien ils s’étaient alors aveuglés.

Mais ces « années chinoises » sont d’abord les siennes et elle ne les rapporte pas seulement à l’aune de ses idées politiques d’hier et d’aujourd’hui. Annette Wieviorka cherche à relier ses réactions et ses choix à d’autres dimensions, plus personnelles. Et nous voilà poussés à nous interroger : le bonheur qu’elle éprouve au travail de la terre et tout simplement à se fondre au sein d’un peuple est-il lié comme elle le suggère à un inachèvement personnel et à l’immigration d’une famille juive de Pologne quelques dizaines d’années auparavant?

Ces années chinoises sont-elles celles du passage d’une fusion révolutionnaire fantasmée à la conscience d’une identité (notamment) française? La question mérite d’être posée au moins pour comprendre l’épaisseur des motivations de nos actes, la multiplicité des facteurs qui président à nos décisions – bien loin du gommage de l’individualité à laquelle se livre, sans y parvenir heureusement, le totalitarisme, qu’il soit chinois ou non.Il convient de ne pas aller plus loin. Un des charmes de ces mémoires est justement de ne pas nous entraîner dans le détail d’une personnalité aussi attachante soit-elle, mais de s’en tenir à une démarche ouverte et modeste à la fois. Le tout politique est pour elle une arme de propagande et une marque d’illusion. Il mène à une impasse. Annette Wieviorka, en historienne qu’elle est, ne délaisse pas pour autant cette dimension. Elle rejette la « gauche » communiste, qu’elle apparente explicitement à quelque chose comme le fascisme. Là encore, elle n’insiste pas mais le lecteur se demandera éventuellement si cet apparentement relevé n’est pas valable aussi, pour la « droite » communiste, pour Liu Shao Shi comme pour Mao. Il peut aussi se demander quel jugement politique elle porte sur cette Chine enrichie qu’elle revoit une quarantaine d’années après son premier séjour. Ces deux Chines n’ont-elles vraiment rien à voir politiquement l’une avec l’autre?

Annette Wieviorka, en une prose apaisée, ne fait pas seulement, on le voit, retour sur son passé. Elle nous incite à penser à notre avenir collectif. Un petit livre? De grands horizons.

Pierre Rigoulot

8 Mar 2021


La Bibliothèque d’histoire sociale

Né à Kiev en 1895, Boris Lifschitz dit Souvarine est naturalisé français en 1906. Dessinateur d’art et journaliste, il est membre de la Section Française de l’Internationale Ouvrière (SFIO).

Lors du Congrès de Tours de décembre 1920, il est un des acteurs de la scission au sein de la SFIO aboutissant à la création du futur parti communiste français.

Exclu du parti dès 1924, Boris Souvarine continue néanmoins son activité politique à travers un groupe de réflexion sur le régime stalinien. En 1935 il crée l’Institut d’Histoire Sociale (IHS), filiale française l’Institut International d’Histoire Sociale d’Amsterdam.

Réfugié aux Etats-Unis pendant la seconde guerre mondiale, il y tisse des liens étroits avec des universitaires anti-communistes. A son retour en France en 1947, Souvarine poursuit sa lutte contre le stalinisme, via la participation à des revues et la réorganisation de l’IHS à partir de 1954. Secrétaire général jusqu’en 1976, il restera très proche de l’institut jusqu’à son décès en 1984.

Le fonds de la Bibliothèque d’histoire sociale tire son origine des premiers documents rassemblés par Souvarine dans les années 1920 en Russie, puis en France avec la création de l’Institut d’Histoire Sociale. Confisquée durant la seconde guerre mondiale, la bibliothèque renaît après la Libération conjointement avec l’IHS. Continuellement enrichie depuis, elle constitue un fonds de référence sur le communisme, le socialisme et le syndicalisme, retraçant l’histoire des luttes politiques, syndicales et sociales qui agitent le monde depuis le XIXe siècle.

Les collections de la BHS rassemblent plus de 40 000 ouvrages, plus de 1800 titres de périodiques, des brochures, des archives et des manuscrits légués par des militants et des historiens.
Depuis sa donation au département en 2013, cette bibliothèque contribue à la promotion et la valorisation du patrimoine culturel des Hauts-de-Seine. Conservées aux Archives départementales, elles complètent les archives publiques et privées et sont consultables par un large public.

Les Fonds :

– Communisme

Ouvrages théoriques (Marx, Engels, Lénine…), études marxistes (économie, politique, littérature…), témoignages de dirigeants, mémoires d’exclus, brochures. Œuvres de Boris Souvarine, documentation sur le PCF, sur l’anticommunisme

– Socialisme

Ouvrages théoriques (Saint-Simon, Fourier, Proudhon…), fonds sur la SFIO, le PS, le PSU, le PSA, le NPS, documentation sur le socialisme international (AIT, partis socialistes européens)


– Monde ouvrier, syndicalisme

Histoire du travail et du monde ouvrier, des bourses du travail, documentation sur les grandes centrales ouvrières (CGT, CGTU, CFDT, CFTC, FO), les syndicats de branches professionnelles,
l’anarcho-syndicalisme et le syndicalisme révolutionnaire, le syndicalisme international


Autres mouvements de pensée politique :

Anarchisme (ouvrages théoriques, études, brochures…), Mai 68 en France et dans le monde, altermondialisme (ATTAC…), Internationale situationniste, catholicisme social, contributions philosophiques

Fonds complémentaires :

Histoire de France de 1789 à aujourd’hui.

Ressources sur le féminisme, la protection sociale, le monde rural, l’enseignement, les médias, le travail et l’économie.

Etudes sur l’ensemble des pays où se sont propagées la doctrine communiste et l’influence soviétique : l’Afrique (Algérie, Angola…), l’Amérique latine (Cuba, Nicaragua…), l’Asie (Chine, Corée du Nord…), l’Europe occidentale et orientale (RDA, ex-Yougoslavie…)


– Fonds d’archives

Fonds Boris Souvarine, Jacques Le Roy Ladurie, Annie Kriegel, Emile Roche et bien d’autres encore…

L’ensemble de ces archives est librement communicable sous réserve des droits moraux et patrimoniaux des auteurs s’agissant d’œuvres de l’esprit.

La communication des archives renvoie au Code du Patrimoine.

La Souvarine propose une aide personnalisée à la recherche sur place, par mail ou par téléphone et un accès à la presse en libre-service.

La consultation de ses collections se fait uniquement sur place.

Possibilité de photocopies.

L’inscription se fait sur présentation obligatoire d’une pièce d’identité.

Horaires

Le lundi de 13 h à 17 h
Du mardi au jeudi de 9 h à 12 h, de 13 h à 17 h
Le vendredi de 9 h à 12 h

Contact :
Conseil départemental des Hauts-de-Seine
Immeuble « Le Quartz »
Bibliothèque d’histoire sociale La Souvarine
4 avenue Benoît-Frachon
92023 NANTERRE cedex
01 46 14 09 32

(RER Nanterre-Ville)

bibliotheque.souvarine@hauts-de-seine.fr

19 Fév 2021


Éric-Emmanuel Schmitt : La Traversée des Temps, t. I Paradis perdus, Albin-Michel, Paris 2021

Quand j’ai entendu qu’Éric-Emmanuel Schmitt se lançait dans une écriture romanesque de l’Histoire de l’humanité en 8 volumes et 5000 pages, je me suis immédiatement attendu au pire et je ne suis pas déçu par la lecture de l’interview parue dans La Libre Belgique d’aujourd’hui. En gros : nous vivions au paradis du temps où nous étions chasseurs-cueilleurs, égalité homme femme, pas de hiérarchie, chacun savait tout ce qu’il y avait à savoir, abondance, harmonie et bonheur. Avec l’agriculture, sont arrivées la propriété et la spécialisation et avec elles la violence, le vol, la perte d’autonomie, la dégradation de la condition féminine. Maintenant nous prenons conscience de l’impasse où nous nous sommes nous-mêmes menés, mais il est peut-être trop tard car nous sommes à la veille d’un nouveau déluge causé cette fois par l’homme et son orgueil.

Ces inepties à la mode, contredites, entre autres, par les dernières découvertes archéologiques et anthropologiques, renforcent les grandes ignorances et distorsions mentales sur l’évolution, l’histoire, le monde et la nature humaine. Elles évacuent encore et encore les progrès, en accélération rapide, accomplis en matière de bien-être et de qualité de vie selon tous les critères mesurables : pauvreté, faim, maladies, accidents, guerres, autres violences, conditions de travail, libertés réelles, espérance de vie en bonne santé, possibilités culturelles, d’échanges, d’épanouissement personnel et collectif. Et, bien sûr, attendons-nous à un volume où il sera beaucoup question de nazisme et à l’inexistence du communisme !

Les romans de ce type, parfois d’une haute valeur littéraire, se fondent sur une réalité fictive et dès lors renforcent les grandes ignorances, nourrissent la sinistrose, le pessimisme, l’angoisse, démotivent nombre de jeunes, nous affaiblissent face aux menaces et enjeux bien concrets. Ils contribuent indirectement aussi à des décisions politiques débiles comme l’abandon du nucléaire.

Pierre Druez

19 Fév 2021