[Compte-rendu] Le Cheval Rouge, Eugenio Corti – par Pierre Rigoulot

Qu’on nous permette, dans un blog d’actualité, de parler du Cheval rouge d’Eugenio Corti, un livre de près de 40 ans. Il fut publié en Italie en 1983. Les éditions L’Age d’homme en proposaient une version française en 1996. Puis plus rien, si ce n’est la disparition de l’Âge d’homme. C’est seulement en 2019 que les éditions suisses Noir sur Blanc, dirigées par Vera Michalski, ont proposé une nouvelle édition de ce pavé. Un pavé en effet, de 1400 pages mais surtout un pavé dans notre mare mémorielle. C’est une lecture nouvelle de la dernière guerre que propose aux Français le lanceur du pavé, Eugenio Corti ; le prisme italien décentre le récit sur la Grèce, l’Albanie, la Libye, plus que l’Angleterre ou la France, et même sur le « front de l’Est », non pour quelques centaines de Waffen SS français au destin marginal, mais bien pour des centaines de milliers de soldats envoyés par le Duce aux côtés des forces allemandes, roumaines, espagnoles et croates.

Photo Vanda Corti ©

Il y eut aussi en Italie des volontaires qui, comme l’auteur, s’interrogeaient sur ce que pouvait être une société sans Dieu et voulurent la voir de plus près. Ils la virent, de très près et même de trop près. Les combats furent terribles. Les souffrances inouïes. Les dizaines de milliers d’Italiens faits prisonniers par les Soviétiques purent voir concrètement, de leurs yeux, l’inhumanité du régime soviétique, sa cruauté, l’inefficacité de sa bureaucratie dès lors qu’il s’agissait de faire vivre convenablement des individus. Le lecteur ne sort pas indemne de ces scènes de cannibalisme ou d’exécutions en série. Le Cheval rouge est une des figures de l’Apocalypse de Saint-Jean, et en effet, quelque chose comme la mise à mort d’un monde ancien, antérieur à l’Union soviétique, est donné à voir…Mais les Italiens purent voir aussi sur place les flammèches de la Résistance au totalitarisme : le sens de la fraternité parmi les paysannes, par exemple, et le sens de la beauté parmi les intellectuels. L’Apocalypse, n’est pas seulement terrible. C’est le salut qui s’annonce. Le livre d’Eugenio Corti, qui parcourt l’avant-guerre mussolinienne et la reconstruction économique et politique de l’après-guerre, est aussi le livre de l’Espérance, de l’Amour, dont on peut croire qu’il pourra triompher, et du Respect des Individus. La foi de Corti en un ordre voulu par Dieu et en des valeurs sacrées s’oppose à la pantomime des fascistes et au Mal absolu que véhiculent les nazis et les communistes, quelle que soit les fables dont ils se gargarisent.

Le Cheval rouge n’est pourtant pas un roman didactique et simple. Il touche à l’attachement amical, familial, régional. Il touche à la psychologie des hommes et des femmes, à leur fragilité, à leurs dépendances comme à leur liberté. La vie dans sa complexité est toujours présente dans cette vaste fresque, la vie où s’incarnent le Bien et le Mal dans des figures, des partis, des projets politiques et même économiques. Eugenio Corti n’a sans doute pas le lyrisme de Tolstoi. Et pourtant le lecteur n’est pas choqué par la comparaison faite de son livre avec Guerre et Paix. Il y a même dans la défense de la vision chrétienne du monde par Corti un sens des nuances et une conscience des difficultés de son incarnation, que Tolstoi avait réglés dans ses dernières oeuvres de manière ô combien plus simpliste. Le Mal, Corti le désigne et l’affronte. Le Bien, plus difficile à cerner, il nous le fait seulement sentir, dans un contexte qui n’échappe jamais tout à fait à l’imperfection et à la tragédie.

Tout le monde comprend aujourd’hui qu’il est aussi question, tout au long de ce roman, des démocraties libérales et du danger totalitaire qui les menacent. L’ouvrage a beau avoir quarante ans : il est d’une totale actualité.

Pierre Rigoulot

10 Juin 2021

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