Entretien avec Galia Ackerman, directrice de rédaction de Desk Russie

H&L Chère Galia, vous venez avec quelques amis de lancer Desk Russie. Pourquoi?

GA Nous avions depuis longtemps le projet d’un site consacré à la politique russe, intérieure et extérieure, à la société russe, à sa culture. Une petite équipe s’est constituée autour de ce projet – le trio porteur comprenant Nicolas Tenzer, Nathalie Nougayrède et moi – sans grands moyens mais avec l’idée que si nous proposions des textes de qualité, nous pourrions sans doute trouver des fonds plus tard. Nous n’avions pas les moyens matériels et humains, pour le moment, de créer un site de poids mais nous pouvions au moins créer une newsletter bimensuelle, dont l’utilité nous semble indéniable à un an des élections présidentielles françaises. Nous nous attendons en effet à une politique russe active en France afin de privilégier les candidats qui prôneront une politique plus amicale de la France envers la Russie, un peu comme cela s’est fait aux Etats-Unis…Nous sommes tous bénévoles, mais bien décidés non seulement à dénoncer la politique de Poutine, mais aussi à favoriser la compréhension de ce qu’est le régime de Poutine et le danger qu’il représente pour les démocraties libérales. Cela manque en Europe. Bref, il s’agit de contenir l’influence du régime russe qui passe par le biais de gens comme Schroeder, Thierry Mariani, François Fillon, Karin Kneissl en Europe, et de faire comprendre sa nature

H&L Et vous avez un écho favorable?

GA Oui, certainement. On frôle déjà le millier d’abonnés! Il faut dire que c’est très simple. Pour s’abonner, il suffit d’aller sur le site desk-russie.eu. C’est gratuit. Les textes que nous publions sont rédigés ou traduits en français, mais nous commencerons très bientôt de publier certains de nos textes en anglais.

H&L Et vous comptez aussi toucher la population russe?

GA Pourquoi pas? Certains sites russes d’opposition ont l’intention de commencer à traduire nos articles. Mais l’essentiel est d’informer le public français. Il s’agit d’éclairer l’opinion publique française et francophone sur ce qui se passe en Russie et sur la politique étrangère russe. Malgré toute la répression, Internet marche encore en Russie et ceux qui veulent être informés, sans se fier à la propagande officielle, ont les moyens de le faire.

H&L Les Russes vivent-ils donc dans un cadre informatif différent de celui des Chinois où tout est fait pour former une nouvelle conception du monde ? La question est importante pour les démocraties libérales : elles n’auraient pas alors à adopter la même attitude envers la Russie, dirigée par un quasi-dictateur qui flatte l’orgueil national de la population russe qu’envers la Chine, soumise à un système de parti unique se référant au seul marxisme-léninisme, certes « à la chinoise »!

GA D’où la possibilité d’enfoncer un coin entre les deux alliés hostiles aux démocraties libérales ? Je vous arrête tout de suite : je pense qu’est trop tard. La Russie de Poutine s’est mise à la remorque de la propagande chinoise. On n’y hésite pas à reprendre par exemple la propagande démente de la Chine sur les Ouighours. Vous savez : non, il n’y a pas de camps mais des écoles de rééducation présentées comme des modèles pédagogiques. Outre le bonheur des Ouighours, on parle en ce moment à la télévision russe du centenaire du PC chinois, de l’avenir radieux que les Chinois peuvent espérer sous l’impulsion du Parti communiste qui parachève l’œuvre positive des empereurs pendant les siècles précédents. La Chine et le Russie se sont mises d’accord pour diffuser mutuellement leurs propagandes. Mais l’accord se réalise en fait à l’avantage de la Chine qui ne passe pas tout ce que les Russes leur demandent, loin de là. Certes le régime russe diffère du régime chinois mais je crois que ses dirigeants regrettent de ne pas avoir suivi la voie chinoise après Tiananmen et d’avoir été tentés par la voie occidentale ; ainsi les élites auraient pu s’enrichir plus sûrement en maintenant le contrôle du Parti. D’ailleurs, les amendements constitutionnels récents adoptés en Russie vont dans ce sens. La Russie n’est pas encore totalitaire, mais elle avance dans ce sens. Elle n’est pas comme la Chine, mais son modèle est chinois. C’est pourquoi, je le répète, il est trop tard pour tenter de rapprocher l’Occident et la Russie. Un « reset » est possible de la part de Biden, encore faudrait-il que la Russie y réponde positivement. Or la Russie est entrée dans une phase de militarisation à outrance. On y fête l’apparition de nouveaux armements, on salue le jour des Gardes-Frontières, celui des services secrets, celui de la police. Ce rapprochement avec le monde communiste chinois, on s’en rendra compte bientôt, j’en suis sûr, avec de nouvelles mesures sociales que le régime de Poutine sera obligé de prendre et la place plus grande qu’il va accorder aux idées et aux partis de gauche.

9 Juin 2021


Mein Kampf et le Manifeste du parti communiste

Le Mein Kampf d’Adolphe Hitler vient d’être édité  chez Fayard, encadré par un énorme appareil critique justifié par le sous-titre :  Historiciser le mal.

Cette publication est nécessaire à la connaissance éclairée de l’Histoire d’une partie du XXe siècle. 

Le livre que j’ai publié en 2015 sur le Manifeste du parti communiste de Karl Marx porte la même idée dans son titre  : Le Manifeste du parti communiste aux yeux de l’Histoire

Tout semble opposer ces deux manifestes, excepté le fait indiscuté qu’ils furent respectivement les évangiles des deux totalitarismes qui ont plongé le XX e siècle dans les pires horreurs.

Certes, tout oppose la rhétorique de ces deux appels concurrents au combat total contre la démocratie libérale : le style de Marx est éblouissant de concision, de logique argumentative, et de maîtrise sophistique, quand celui de Hitler est d’une lecture rebutante sur le plan formel aussi bien qu’intellectuel.

Mais on a cru que la différence radicale entre ces deux appels à une révolution totale et violente tenait au fait que le texte de Marx incarnait l’idéal du Bien, et celui de Hitler l’idéal du Mal.

La lecture du Manifeste de Marx, confronté à ses effets effroyables dans l’Histoire, nous révèle que la différence la plus forte avec Mein Kampf se situe en réalité dans ce que les lecteurs des deux textes ont lu et qui les a galvanisés

Les nazis séduits par Mein Kampf ont compris exactement ce à quoi le texte les invitait : il appelait les Allemands à se considérer comme victimisés, à se venger de leurs ennemis, et à devenir les maitres en écrasant impitoyablement les races inférieures, la mission de la race supérieure lui venant de l’ordre qui règne dans la nature, de même que la mission du prolétariat lui vient du sens de l’Histoire universelle.

Les dizaines de millions de lecteurs séduits par le Manifeste du parti communiste, qui fut le best-seller mondial à égalité avec la Bible, crurent sincèrement que la révolution communiste programmée par ce texte flamboyant allait venger les prolétaires et les damnés de la terre grâce à la dictature du prolétariat, guidé par son Parti, par son État et par sa doctrine. Ils ont cru que cette dictature totale exercée par la terreur au nom et au profit des éternels dominés instaurerait la liberté, l’égalité, la fraternité, la justice sociale et le triomphe des Lumières.

Quel est le résultat actuel de cette lecture éblouie et non critique du Manifeste du parti communiste  ?

Alors que le Mein Kampfde Hitler est considéré à juste titre dans le monde libre comme porteur d’un monstrueux anti-humanisme à visage découvert, le Manifeste du parti communiste de Marx continue d’y être admiré comme porteur d’un idéal parfaitement humaniste. Aussi humaniste dans ses idéaux et ses intentions que sa mise en pratique dans l’histoire fut monstrueusement anti-humaniste.

Ce que m’a révélé l’étude dégrisée de l’œuvre de Marx, c’est qu’elle ne défend jamais ni l’idéal de liberté, ni celui d’égalité, ni celui de fraternité, et encore moins la liberté de l‘esprit. 

Le seul idéal que Marx a toujours réaffirmé, car il y en a un, qui tient lieu du souverain bien auquel tout doit être subordonné et même sacrifié, cet impératif catégorique unique a été le développement maximum des forces humaines sociales.

Plus précisément, ce que l’étude critique du Manifeste du parti communiste fait apparaître, c’est que son programme conduisait directement à l’avenir qui fut le sien, partout où il fut fidèlement appliqué, c’est-à-dire sur un tiers du globe.

J’ai moi-même fait partie jadis des millions d’admirateurs abusés par la lecture du Manifeste du parti communiste. J’ai fait partie de ces millions de gens qui ne voulurent pas comprendre ce qui était pourtant écrit en toutes lettres dans la conclusion duManifeste : 

« Les communistes ne s’abaissent pas à dissimuler leurs opinions et leurs projets. Ils proclament ouvertement que leurs buts ne peuvent être atteints que par le renversement violent de tout l’ordre sociétal passé. Que les classes dirigeantes tremblent à l’idée d’une révolution communiste ! Les prolétaires n’ont rien à y perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à y gagner. Prolétaires de tous les pays unissez-vous »!

Maintenant qu’on connait et qu’on reconnait les conséquences dans l’Histoire de cet appel à la guerre totale contre la démocratie libérale, il est utile d’en comprendre la source idéologique et de la juger sans plus de complaisance que pour Mein Kampf.

André Senik

(crédit photo : Mein kampf + Pif !!! | bixentro | Flickr)

6 Juin 2021


Bon week-end à Montargis !

Chers lecteurs du blog, j’aimerais vous raconter mon dernier week-end. Vous levez les yeux au ciel? Vous pensez que je déraille? Et que je confonds Histoire & Liberté et un office de tourisme? Pas du tout ! Après une visite de la faïencerie de Gien ( c’est très beau et très cher ou : c’est très cher mais très beau), ma copine et moi, avons voulu passer à Montargis, où est née Mme Guyon, une mystique du XVIIe siècle, ville qui regroupe aujourd’hui près de 70 000 habitants et qui s’est rendue récemment célèbre par quelques outrances. D’aucuns par exemple la présentent modestement comme « la Venise du Gâtinais »; d’autres, en l’occurrence le maire, Benoît Digeon (LR), ont jugé tranquillement le 25 novembre dernier qu’Emmanuel Macron était « le pire président qu’ait connu la France »…Mais je m’égare : revenons aux rues de la vieille ville et à la promenade au détour de laquelle nous sommes tombés sur un très inattendu « Musée historique de l’amitié franco-chinoise! ». Habiles, les camarades chinois. Ils ne se contentent pas de rappeler qu’au début du XX siècle, plus précisément vers 1920, de jeunes Chinois, appelés plus tard à la célébrité, sont venus travailler dans la fameuse usine Hutchinson. Il y avait là Deng Xiaoping, Chou Enlai, Liu Chaoqi et Li Lisan, tous présents sur les photos exposées. Les spécialistes s’étonneront de ce que soient présentés de manière respectueuse, comme le sont tous les autres, des gens que Mao a laissé persécuter ou mourir dans un cul de basse fosse. Habituellement, ce n’est pas le genre de la maison. Mais c’est ainsi : tous, apprend-on, travaillaient, enrichissaient leur expérience, fondaient des associations de jeunes communistes et accédaient ainsi, non pas au nirvana, n’exagérons rien, mais à la connaissance objective, guidés par le marxisme-léninisme.

Pessimiste, on peut en conclure que décidément, les communistes chinois sont partout et diffusent ouvertement leur propagande jusque dans une petite ville française. Un peu plus optimiste, on peut en conclure aussi – car nous étions seuls dans ce petit musée de trois étages – que les Montargois (je crois que c’est comme cela qu’on dit), semblent donc assez insensibles aux louanges faites à la vision communiste et chinoise des choses. Ils doivent avoir quand même quelques amis en ville : en reprenant le train, nous nous sommes laissés dire que la place devant la gare portait le nom de « Place Deng Xiao Ping ». Oui, celui qui a fait massacrer des milliers d’étudiants et d’ouvriers à Tien an men en 1989…

Benoît Villiers

5 Juin 2021


Reconnaissance par Emmanuel Macron à Kigali, capitale du Rwanda, de la part de responsabilité de la France dans le génocide des Tutsis en 1994

Dans cet acte qui engage la France, le mot » reconnaissance » est le plus significatif, le plus juste aussi, et il doit être salué comme tel.

Il doit être salué par ceux, c’est mon cas, qui estiment que la reconnaissance par un pays de la vérité historique sur une page sombre de son histoire est une raison d’admirer le pays qui en est capable.

Je rappelle que bien des Juifs étrangers choisirent de s’installer en France par admiration pour la façon dont la France avait finalement reconnu l’innocence de Dreyfus.

De même, bien des Juifs français se sentirent pleinement réintégrés dans leur pays grâce au discours de Chirac qui reconnut officiellement la responsabilité de la France dans les exclusions, les persécutions et les crimes du régime de Vichy. Voici ce qu’écrivit Marthe Robert, grande spécialiste de Freud et de Kafka, en soutien à la demande de reconnaissance adressée (en vain) au Président Mitterand en 1992 par une pétition parue dans Le Monde :

« A l’occasion du cinquantenaire de la rafle du Vel’d’Hiv’, le président de la République s’honorerait en disant solennellement, avec la haute autorité que lui confère sa fonction, que l’Etat français a eu sa part dans les crimes dits avec raison contre l’humanité. il se peut que tout de suite après les années sombres, la nécessité de relever un pays défait, profondément démoralisé, ait conduit le général de Gaulle à cette forme de falsification que nous déplorons encore aujourd’hui .. Mais depuis longtemps, l’argument ne tient plus : ni de l’extérieur ni de l’intérieur, la République n’est plus menacée, il est vraiment temps de dire enfin la vérité . Non qu’on puisse l’offrir en réparation aux victimes et à leurs descendants, ce crime est irréparable. Mais l’exprimer publiquement, par la voix la plus autorisée, ce serait d’abord pour nous faire oeuvre de salubrité

La reconnaissance est un acte de vérité qui met fin à un refoulement, à un déni, ou à une forme de négationnisme à l’égard de faits historiques objectivement établis par les historiens.

Ce qu’a fait Chirac en 1995 était un acte de reconnaissance permettant à tous les Français se partager un même jugement et une mémoire commune.

Ce que Emmanuel Macron vient de faire au Rwanda est du même ordre.

Ceux qui placent la défense du passé et de l’avenir de la France dans le refoulement, le déni ou le révisionnisme doivent être affrontés au nom de la véritable grandeur de la France.

L’idée de la reconnaissance d’une vérité objectivement établie par les historiens peut être aussi opposée, s’agissant des rapports entre la France et l’Algérie, à une démarche d’auto-accusation unilatérale, au nom d’une vérité tronquée de la partie française.

La reconnaissance de la vérité établie par les historiens sera pour moi une ligne de clivage lors des élections.

Comme le sera l’attitude envers la Chine, la Russie, la Turquie, l’Iran et l’islamisme conquérant.

À discuter si besoin est.

André Senik, le 31/05/2021

(Crédit photo : President Kagame and President Macron, Press Conference, 2018 | Flickr)

Réponse de Pierre Druez

Bravo pour la reconnaissance par la France de sa responsabilité dans le dernier massacre entre Tutsis et Hutus.

Plus généralement, la référence à la réalité historique factuelle proportionnée et replacée dans son contexte fait de plus en plus défaut dans le monde médiatique, académique, culturel et politique.

La Chine, la Russie, le monde musulman, les nationalistes, les gens qui haïssent l’Occident (notamment via l’emploi du mot « capitalisme » au lieu du mot « démocratie » et, notamment, de la liberté d’expression qu’elle implique)  s’appuient sur cette méconnaissance et accentuent la mésinformation dans le sens de l’accentuation de la détérioration de l’image mentale collective dominante de l’Occident dans le monde.

Ce qui génère à la fois l’ignorance et la honte de notre identité et de notre histoire !

Ce qui pose délicat problème, c’est que, comme l’écrit André Senik, la reconnaissance de la responsabilité historique est unilatérale.

On peine à imaginer une reconnaissance équivalente par exemple par les Arabes d’une traite génocidaire de plus de 1000 ans à laquelle a mis (presque) fin la colonisation.  De même l’esclavage intra-africain, l’esclavage des blancs par les Ottomans, l’impérialisme sanguinaire japonais, les autogénocides communistes, les conditions de la « libération » par les troupes soviétiques de l’Europe de l’Est,… 

A quand un Nuremberg au centuple pour juger les Hun Sen, Castro, Kim, anciens du KGB, et autres cadres du PCC ? 

A quand un acte de contrition public des Arabes, Ottomans et dirigeants africains ?

Dans quelques siècles peut-être…

La relance et l’amélioration de l’enseignement de l’histoire factuelle et des différences fondamentales entre systèmes politico-informatifs couvrant et ayant couvert la planète me semble être la condition incontournable d’un coup d’arrêt à l’accentuation croissante des distorsions entre réalité sociale-historique et représentations mentales collectives de ladite réalité. 

Amitié

Pierre Druez

31 Mai 2021


Brèves de blog 6

1- Martinez, si tu continues…

En 2018, la CGT avait laissé à la CFDT la place de premier syndicat de France. Aujourd’hui, elle a moins de 600 000 adhérents (contre 2,5 millions il y a 50 ans). La centrale syndicale a suivi l’effondrement du PCF; et ses dissensions, comme son absence de contre-propositions, reflètent celles des différentes tendances de l’extrême gauche qui surveillent de près un secrétaire général, Philippe Martinez, de plus en plus contesté.

2- Contre la désinformation anti occidentale

Le ministre britannique des Affaires étrangères, Dominic Raab, veut mettre en place un mécanisme pour lutter contre la désinformation chinoise ou russe.

Une enveloppe de huit millions de livres sterling (9,2 millions d’euros) sera notamment accordée au service international de la BBC pour lutter contre cette désinformation.

3- Adios, Pablo !

Le parti populiste espagnol Podemos ( « Nous pouvons ») vient d’être totalement défait aux élections régionales madrilènes (7,2 % des voix et 10 des 136 sièges). Son n°1 Pablo Iglesias, qui avait quitté une vice-présidence du gouvernement espagnol surtout honorifique pour mieux marquer son engagement dans ces élections régionales, se retire de la politique.

Podemos a été affaibli par le départ d’Iñigo Errejon, par un scandale sur le train de vie du « candidat des pauvres », et par une alliance de plus en plus difficile avec la gauche traditionnelle. Provoquant de vives polémiques, Iglesias contestait la qualité voire l’existence de la démocratie espagnole, demandait l’abolition de la monarchie et comparait l’ancien président de Catalogne, Carles Puigdemont, aux exilés républicains de la guerre civile.

4- Coup d’arrêt démographique en Chine

La fin de « la politique de l’enfant unique » mise en place en 1979 n’a pas eu l’effet escompté. Le taux de naissances (pour 1 000 habitants), qui avait atteint 12,95 en 2016, n’a cessé ensuite de diminuer pour atteindre 10,49 en 2019, soit un taux de fécondité de 1,3 enfant par femme.

Selon une étude publiée par la revue The Lancet en septembre 2020, la population chinoise passerait de 1,4 milliard actuellement à 732 millions en 2100.

Le pourcentage de Chinois âgés de 15 à 59 ans, et donc en âge de travailler, est ainsi passé de 70,14 % en 2010 à 63,35 % en 2020. Les plus de 65 ans représentaient 7 % de la population en 2000 mais plus de 12 % aujourd’hui et sans doute environ 30 % en 2050.

La priorité des autorités est, pour l’instant, de retarder l’âge de la retraite. Celui-ci est actuellement de 60 ans pour les hommes, de 55 ans pour les femmes, mais souvent de 50 ans pour les cols bleus. Mais à l’avenir, comment un nombre de plus en plus restreints de travailleurs assureront-ils une vie décente pour leurs aînés ?

5- Des espions chinois à l’aéroport de Liège?

L’aéroport de Liège pourrait-il devenir un nid d’espions chinois ? Ce n’est pas exclu selon le ministre fédéral de la Justice belge : des agents des services de renseignement de Pékin pourraient avoir accès « aux zones sensibles » de l’aéroport de Bierset. Alibaba veut en effet faire de Liège l’un de ses principaux points d’attache en Europe. Or, une entreprise comme Alibaba est tenue de coopérer avec les agences de renseignement chinoises et d’ouvrir des postes en leur sein à leurs agents.

Certes, les Européens ne sont pas totalement naïfs et la Commission européenne l’a récemment prouvé en refusant la ratification de l’accord d’investissement avec la Chine. Si l’on ne veut pas boycotter les entreprises chinoises, il faudra au moins les contrôler.

6- Desk Russie

Vendredi 21 mai, est paru le numéro 1 d’une nouvelle newsletter, Desk Russie. Au sommaire : le journal de prison de Navalny; Mariani en Russie; la menace d’une guerre russo-ukrainienne est-elle révolue ?; comment Poutine réécrit l’histoire ? etc

Animeront cette newsletter : Galia Ackerman, Nicolas Tenzer, Natalie Nougayrède, Françoise Thom, Sophie Shihab, Youlia Berezovskaïa, Natalia Kanevsky, Jean-Sylvestre Mongrenier.

7- Les partisans de Navalny bientôt interdits d’élections

Les députés russes ont adopté une loi visant à interdire aux membres d’une organisation dite « extrémiste » de se présenter aux législatives, cette mesure visant en fait le mouvement de l’opposant emprisonné Alexeï Navalny.

Le prochain scrutin de septembre s’annonce délicat pour le parti au pouvoir « Russie Unie », devenu impopulaire sur fond de lassitude des électeurs, de stagnation économique, de scandales de corruption, et cela malgré la popularité toujours réelle du président Vladimir Poutine.

Un procès pour qualifier d’extrémistes le « Fonds de lutte contre la corruption » (FBK) et les bureaux régionaux d’Alexeï Navalny a commencé dans le même temps à Moscou.

Si 293 députés ont voté en faveur du texte, 45 s’y sont opposés et le vote a été marqué par les critiques de certains députés du Parti communiste et de Russie Juste, dont les positions sont pourtant généralement conformes aux volontés du Kremlin.

Selon le bureau du procureur, les organisations de Navalny cherchent à « déstabiliser la situation sociale et sociopolitique » en Russie « sous couvert de slogans libéraux ».

La liste des organisations extrémistes tenue par le ministre russe de la Justice comprend une trentaine de groupes, allant des Témoins de Jéhovah à des groupes néo-nazis ou jihadistes.

8- Six étudiants de Nampo (Corée du Nord) envoyés dans un camp

Kim Jong-un déclarait il y a quelques semaines, à la sixième Conférence des secrétaires de cellule du Parti: “Nous devons aborder le problème de la culture des jeunes comme étant l’affaire du Parti, une affaire qui concerne la révolution et une question de vie et de mort pour le pays et son peuple. Nous ne pouvons plus longtemps nous aveugler sur le sujet et nous ne devons épargner aucun effort pour le résoudre ».

Aussitôt dit, aussitôt fait : le 14 mai, les autorités nord-coréennes ont organisé un procès visant des étudiants qui avaient regardé clandestinement des films et des séries sud-coréennes.

Vrai ou faux, on ne sait. Le procureur les a accusés d’avoir regardé plus de 120 séries et films sud-coréens depuis l’an dernier! Pire, ils les avaient diffusé parmi leurs camarades.

Ils sont été condamnés chacun à cinq ans de camp.

9- Boycott du Centre Lagrange (Paris)

Un collectif de scientifiques, mathématiciens et informaticiens, appelle à refuser de travailler au sein du « Centre Lagrange », financé par Huawei, premier producteur mondial de smartphones et d’équipements pour réseaux de télécommunication. La participation de Huawei à la surveillance des Ouighours (données biométriques : ADN, empreintes digitales, scan de l’iris, type sanguin, collecte des données numériques et outils de reconnaissance faciale) est mise en cause par le collectif. Tous se disent prêts à travailler en collaboration avec les chercheurs chinois mais ajoutent que cela n’est pas possible actuellement vu le rôle joué par Huawei dans la répression au Xinjiang, et potentiellement partout en Chine. Parmi les signataires : Nicolas Bergeron, professeur à l’Ecole normale supérieure; Antoine Chambert-Loir, professeur, Université de Paris ; Isabelle Gallagher, professeure, Université de Paris, ENS de Paris ; Frédéric Hélein, professeur, Université de Paris ; Joël Merker, professeur, université Paris-Saclay ; Bertrand Rémy, professeur, Ecole polytechnique.

10- Appel à la délation

Dans le but d’empêcher le développement des informations sur le voisin du Sud, les autorités nord-coréennes ont récemment lancé un appel aux « bons citoyens » pour qu’ils dénoncent quiconque possède, transmet ou diffuse des informations « issues de la propagande ennemie ».

L’appel ne se contente pas de mentionner les tracts transmis par les groupes de transfuges (habituellement désignés comme « déchets humains »). Il concerne aussi les informations auxquelles peut avoir accès l’infime minorité accédant à internet .

Les informations acquises par l’écoute de radios et par les enregistrements de matériaux « impurs » ou « décadents » mais aussi ceux qui peuvent provenir du Parti, de l’Armée ou de l’Etat, sont susceptibles de donner lieu à signalement aux autorités. D’autres domaines moins officiels sont encore mentionnés comme le commerce illégal de pierres précieuses, le jeu, la prostitution et…les activités religieuses.

24 Mai 2021


Que se passe-t-il en Colombie ?

Depuis trois semaines, la situation reste assez confuse en Colombie. Les manifestations qui ont commencé le 28 avril avaient d’abord pour objectif de dénoncer la réforme fiscale proposée par le gouvernement du président Duque. Celui-ci a finalement décidé de la retirer pensant ainsi rétablir le calme dans le pays. Mais cela n’a pas suffi et les manifestations ont repris dans plusieurs villes. Il est vrai que la réforme était malvenue dans un pays déjà fortement affecté par de Covid 19.

La Colombie avait déjà connu des manifestations en novembre 2019 durant lesquelles les commentateurs et analystes politiques voyaient l’action de Gustavo Petro, ancien maire de Bogota, candidat malheureux aux élections présidentielles. On disait donc que ce qu’il n’avait pu obtenir par les urnes il voulait le prendre par la rue. Il est certain que toute l’opposition de gauche en Colombie est mobilisée contre le gouvernement et cherche à orienter, diriger voire récupérer les mouvements de protestations qui ont éclaté dans tout le pays : à Pereira, à Medellin, à Baranquilla, à Tunja, etc. A Bogota et à Cali, en particulier, les manifestations ont rapidement dégénéré en actes de vandalisme, saccages et pillages de nombreux supermarchés et magasins. Ces actes de délinquance s’expliquent aussi par la présence de nombreux Vénézuéliens sans travail qui ont préféré venir en Colombie plutôt que mourir de faim au Venezuela. Dans les rues de Bogota, dans les bus du Transmilenio, le système de transports de la ville, de nombreux Vénézuéliens survivent depuis quelques années par la mendicité. D’autres se sont associés aux bandes délinquantes de Colombie. En outre, l’arrivée massive de ces réfugiés vénézuéliens incluait aussi certains « terroristes » envoyés par Maduro. Il y a deux ans déjà, Diosdado Cabello, le numéro 2 du régime Vénézuélien, déclarait – et il l’a répété depuis – « que la Colombie allait connaitre des troubles qui iraient jusqu’au chaos pour renverser le gouvernement colombien ». Il est probable que des groupes se sont infiltrés dans les marches pour attaquer la police et saccager. A Cali, il y a eu des affrontements entre groupes de civils ; les indigènes qui soutiennent la grève ont bloqué les routes d’accès a la ville et vandalisé les voitures ; des civils fortement armés se sont opposés à leur entrée dans la ville. Cali a connu des problèmes d’approvisionnement en essence, aliments et médicaments et une augmentation des prix qui profitent, comme toujours a des spéculateurs au détriment des classes pauvres et sans ressources. Aux dernières nouvelles, le calme semble être revenu à Cali.

Le président Duque a engagé des négociations avec les différents comités de grève sans résultat décisif jusqu’à présent. Il a proposé le retrait de la reforme de la santé, un soutien économique pendant la pandémie et des mesures pour contrer la pauvreté et les inégalités. Duque, accompagné des ministres de l’économie et de l’éducation a rencontré 51 leaders étudiants, et offert la gratuité des frais de scolarité pour les étudiants les plus pauvres des universités publiques pendant le second semestre de l’année. Les manifestations continuent cependant. Les chiffres font état de 42 morts depuis le début mais aussi de 849 policiers blessés. On a dénombré 33.000 manifestants pour 44 rassemblements un jour de grève dans le pays.

On ne peut s’empêcher de se demander à qui profite le climat d’insurrection ainsi entretenu, en ayant en mémoire les manifestations qui avaient éclaté au Chili, au Pérou et en Equateur. Le 10 mai, le gouvernement colombien a déclaré « persona non grata » un fonctionnaire de l’ambassade de Cuba accrédité en Colombie pour « activités incompatibles avec les relations diplomatiques ».

Pour expliquer tous ces évènements, le jeune essayiste et politologue argentin Agustin Laje Arrigoni parle de « révolution moléculaire », idée théorisée par Felix Guattari dans le livre qui porte ce titre, publié en 1977 (réédité en 1980 puis en 2002). L’extrême gauche, en Amérique latine, a lu la traduction espagnole du livre en essayant de mettre en pratique cette idée d’une multiplication des luttes sociales qui surgissent de différents groupes avant de s’associer et de créer ainsi des mouvements de masse.

Nous sommes au-delà des schémas marxistes classiques comme le prophétisait Guattari.

Jacques Carbou

Le 20 mai 2021

(crédit photo : Manifestation Paris mai 2021 | Philippe Agnifili | Flickr)

23 Mai 2021


Quelles leçons tirer des élections en Espagne ?

Les élections de la Communauté Autonome de Madrid, le 4 mai, ont connu une participation historique. Invités à voter un jour de travail, plus de 76% d’électeurs madrilènes se sont déplacés pour donner la victoire à Isabel Diaz Ayuso ; avec 45% des votes, elle fait mieux que les trois formations de gauche réunies : 16,85% pour le PSOE (Parti socialiste espagnol) ; 17% Mas Madrid (formation d’extrême gauche, séparée de Podemos) ;7% Podemos (dirigé par Pablo Iglesias). Le parti de centre droit, Ciudadanos n’ayant recueilli que 5% des voix disparaît de la Communauté de Madrid. Le parti Vox, considéré comme d’extrême droite par la gauche et certains médias espagnols, obtient 13% des votes, gagne un siège supplémentaire et sera une force d’appoint pour Isabel Diaz Ayuso.

Pablo Iglesias qui avait quitté le gouvernement socialiste de Pedro Sanchez pour s’investir dans la campagne électorale de Madrid a décidé de quitter la politique – le parti Podemos et la politique institutionnelle, a-t-il précisé. Les Madrilènes ont sanctionné ses erreurs, qu’il n’a pas reconnues. Il avait fait de la campagne électorale une lutte contre le « fascisme » en polarisant le débat entre « eux et nous ». Mais le grand perdant est peut-être Pedro Sanchez qui avait déclaré que les élections pour la Communauté Autonome de Madrid constituaient un test pour le pays. Pour la première fois, le score du PSOE est inférieur à une autre formation de gauche. La débâcle du PSOE compromet le futur immédiat de Pedro Sanchez et son parti pourrait connaître une révolte interne.

Les Madrilènes ont préféré faire confiance à Isabel Diaz Ayuso, maire de Madrid et présidente de la Communauté Autonome grâce a son bilan positif pour Madrid. Sa gestion de la pandémie a démontré sa capacité à maintenir un équilibre entre la protection de la santé et l’économie. Elle a fait construire rapidement un hôpital de 1.000 lits pour les malades du Covid. Depuis le premier confinement instauré par le gouvernement de Pedro Sanchez, les bars, restaurants, musées, théâtres et salles de concerts n’ont pas été fermés.

Depuis octobre 2020, la capitale espagnole est la seule Communauté autonome espagnole, avec l’Andalousie, à avoir créé de l’emploi.

La gestion budgétaire a été maîtrisée : elle est la région qui a le moins augmenté sa dette publique et elle se situe à la troisième place des communautés autonomes les moins endettées.

Enfin, elle a réussi à diminuer la pression fiscale à Madrid en supprimant l’impôt sur les successions en 2006, l’impôt sur le patrimoine en 2008 et en baissant la part des impôts sur le revenu qui revient à la Communauté de Madrid, de 2007 à 2018.

Jacques Carbou (16 mai 2021)

(Crédit photo : Madrid, parlement | Maarten Sneep | Flickr)

18 Mai 2021


Contribution au débat en vue des présidentielles

Je crois que notre société souffre d’une absence  totale de précision concernant le clivage politique essentiel des prochaines élections présidentielles.

Cette lacune empêche les composantes du camp démocratique et libéral d’affronter la vague montante du vote RN.

Il faut cesser de lui faire des procès d’intention et de filiation, même quand ils sont fondés  et il reste à dire en quoi le RN de Marine le Pen est politiquement à combattre pour ceux qui sont attachés à la démocratie libérale.

Le RN est à combattre comme un parti dangereux parce qu’il est un parti national-populiste et anti-européiste, en quoi il est proche des courants et des pouvoirs nationalistes et illibéraux qui menacent l’Europe de l’intérieur. Une illustration en a été fournie par Marine le Pen qui n’a pas pu se retenir d’apporter son encouragement aux militaires et policiers qui adoptent des positions factieuses foncièrement anti-républicaines et anti-démocratiques.

Certes, le RN sera un allié face aux islamistes et à leurs défenseurs islamo-gauchistes qui haïssent eux aussi la démocratie libérale.

Mais face à la Russie, face à la Chine et face à la Turquie; la France a besoin d’une Europe-puissance et de l’alliance avec la démocratie américaine pour défendre ses intérêts et ses principes, et sa civilisation.

Ce positionnement nous sort de l’alternative manichéenne entre progressisme et conservatisme.  

Voilà une alternative réelle et crédible.

André Senik (le 17 mai 2021)

(crédit photo : Plenary debate on terrorism and Paris attacks with Marine Le Pen | Flickr)

18 Mai 2021


Qui sème le vent récolte la tempête

Une fois de plus, le Hamas, l’organisation palestinienne islamiste qui dirige Gaza, tire des milliers de missiles sur Israël.

Il n’est pas utile de chercher l’origine de cette poussée de violence (conflits immobiliers à Jérusalem-est ou autres), ni de désigner ceux qui en porteraient la responsabilité (manifestations d’utra-orthodoxes juifs, pierres jetées contre eux, ou intrusion par l’armée israélienne dans la mosquée d’al Aqsa). La vérité est que le Hamas veut « la peau » d’Israël et que si certains Palestiniens sont favorables à la coexistence de deux Etats, ( une solution qui ne sera pourtant viable qu’une fois mis sur pied un système garantissant que l’Etat palestinien ne pourra servir de base au terrorisme anti-israélien), le Hamas, lui, n’en veut qu’un : le sien, les Israéliens étant rejetés à la mer.

Les réactions de l’opinion publique, des médias et des politiques sont dans l’ensemble frileuses – n’a-t-on pas déjà assez de problèmes, pense-t-on ? Certains journalistes parlent explicitement d’« attaques des islamistes du Hamas », voire même soulignent les avertissements préalables lancés par l’armée israélienne aux Gazaouis pour que ses frappes ne fassent pas de victimes. Mais depuis qu’on est rassuré sur le sort immédiat d’Israël qui tient, malgré les milliers de missiles lancés contre elle, malgré les heurts opposant des Juifs et des Arabes d’Israël, et qui frappe à son tour sans relâche le territoire ennemi, domine une approche surtout compassionnelle, se contentant souvent d’indiquer le nombre de victimes et de souligner parmi elles la présence de femmes, et d’enfants.

La violence islamiste récolte ce qu’elle a semé. : l’horreur d’une guerre qu’on pourrait décrire d’ailleurs plus avant : combien de combattants du Hamas sont en train d’étouffer peu à peu dans des souterrains effondrés ?

Le Hamas fait le malheur des Palestiniens qu’il tient sous sa coupe. Et Israël est dans son droit quand il cherche à détruire les capacités de nuisances du Hamas, ses centres de commandement, des bases de lancements de missiles, ses souterrains. Il fait leur malheur et c’est ce que pensent nombre de pays arabo-musulmans, favorables à une solution négociée comme le montre la reconnaissance diplomatique récemment décidée par plusieurs d’entre eux.

(crédit photo : gaza strip | Flickr)

18 Mai 2021


On vient de commémorer le 60 e anniversaire du débarquement de la Baie des Cochons. Notre ami Gustavo Sanchez nous a adressé ce très beau texte paru d’abord en espagnol dans Libre, un hebdomadaire en espagnol de Floride. Loin de la relation habituelle, hésitant le plus souvent entre l’ironie et la condamnation, l’auteur du texte qui suit revient, lui, sur sa manière personnelle de vivre l’événement.

Authentique, émouvant et même troublant tant nous sommes habitués au discours convenu, à la « légende mensongère ».

H&L

Les 60 ans de ma « Baie des Cochons »

Tous ceux qui, comme moi, étaient alors très jeunes, ont leur propre Baie des Cochons. En 1961 j’approchais tout juste de l’âge adulte et un changement total de régime s’abattait sur Cuba. Il n’était pas encore possible, en raison d’une Réforme Universitaire en cours, conçue pour bousculer l’enseignement supérieur, radier la majorité du professorat de l’avant 1959 et mettre au pas les élèves, d’entreprendre des études de Droit.  En attendant, en Novembre 1960, j’ai donc commencé à travailler dans le cabinet d’un comptable. De façon temporaire, pensais-je.

Il était palpable depuis quelque temps qu’une transformation radicale était en cours dans le pays. Ni mon père ni l’un de mes professeurs de lycée ne s’étaient trompés quand, moins de deux mois après la fuite de Batista, le 31 Décembre 1958, ils avaient perçu avec certitude un tournant vers le communisme.

L’avenir allait leur donner raison. 

Dans les lignes qui suivent, j’aborde des moments de ma vie, en tâchant d’exposer des faits qui eurent des conséquences importantes sur mon existence, sur l’avenir des citoyens Cubains, et sur la géopolitique continentale.

Pour ma part je peux affirmer qu’au Printemps 1961, je n’en étais plus à souhaiter un hypothétique débarquement de marines américains, mais bien à l’attendre avec impatience. Et pourquoi pas en pleine capitale ? Mais c’était ignorer que Fidel Castro et les siens savaient depuis au moins six mois de ce que la CIA, dirigée par le funeste Allen Dulles ourdissait en Amérique Centrale. Au petit matin du 15 avril, ayant entendu au loin le tonnerre des bombardements à l’aéroport militaire, un ami sportif qui ramait près du port de La Havane entendit un de ses compagnons, haut gradé dans l’armée dire : « Voilà ! Les Américains se sont enfin décidés ! ». Ils étaient pour ainsi dire attendus, les Amerloques – sauf qu’il s’agissait de Cubains venus libérer la Patrie du castrisme.     

Le lundi 17, 1400 hommes d’un corps expéditionnaire parti du Nicaragua débarquaient au Sud de l’île. Là, une mobilisation générale fut décrétée. En fin de journée, en arrivant au Club où je m’entraînais quotidiennement au basket, je pus constater une véritable ébullition milicienne se matérialisant notamment par l’ouverture d’un bureau de recrutement. Je fis demi-tour et quittai les lieux.

Mon attitude ne passa pas inaperçue : Big Brother m’avait à l’œil. Je me sentais complètement extérieur à toute cette ferveur révolutionnaire. qui se manifestait autour de moi. Quelques jours plus tôt, une amie avait visité une grande exposition consacrée à la République Populaire de Chine et en sortant, elle avait écrit dans le livre d’or : « Très belle exposition, mais je n’aime pas le communisme ».

On l’avait détenue ! Un gardien de salle attentif l’avait interceptée après l’écriture de ses lignes et l’avait conduite à un commissariat où elle demeura toute la journée, bien qu’elle fût mineure et malgré la banalité évidente de son geste.

Telle était déjà en mars 1961 la « démocratie » à Castroland, celle-là même que louaient tant d’intellectuels, à commencer par Sartre qui tombait en pamoison devant la Révolution quand il se rendait dans l’île.

Du côté des Américains, les dirigeants se perdaient en élucubrations et misaient sur une rébellion anti-fidéliste massive et l’établissement d’une tête de pont préparant l’arrivée d’un nouveau gouvernement. 

Du 17 au 20 avril, dans les grandes villes, la vie suivit son cours habituel, troublé seulement par les rumeurs qui circulaient et les nouvelles concernant ceux qui avaient été détenus de façon préventive en tant que potentiels représentants d’une cinquième colonne. Plusieurs de nos amis furent enfermés tandis que deux membres de la famille sévissaient comme cerbères d’un centre de détention. Si les envahisseurs avaient pu sanctuariser un secteur du territoire – ce qui n’eut pas lieu à cause de la mauvaise conduite des opérations par les Américains – les conséquences auraient été terribles : dans les rangs castristes figuraient des centaines d’officiers et un nombre indéterminé de Républicains espagnols exilés devenus miliciens. Tous, assoiffés de revanche et de sang, étaient disposés à déclencher un massacre.    

En 1961, alors même que l’heure était à la consolidation des changements opérés par le régime, il était déjà temps de regarder dans le rétroviseur pour essayer de comprendre: comment la génération de mes parents avait pu être assez myope pour ne pas capter ce qui se préparait avec Fidel Castro et son idéologie sous couvert de lutte contre Batista.    

Moi, en tout cas, je n’ai cessé depuis lors de me poser cette question : si j’avais eu l’âge nécessaire, aurais-je pu être compté parmi ces Cubains pleins d’abnégation, tout en étant manipulés par les Américains, qui débarquèrent dans la Baie des Cochons ? Lorsque une fois faits prisonniers, je les vis exhibés comme des bêtes, j’ai ressenti une grande honte et une tristesse incommensurable. Dans la mangrove de la Ciénaga de Zapata ( le marais de Zapata, au nord de la Baie des Cochons, ndlr), une séquence de l’histoire américaine et une autre de l’histoire cubaine avaient pris fin simultanément. C’est à partir de ce moment que se structura tout ce qui advint par la suite. En 2021 le résultat lamentable est devant nos yeux : un petit pays ruiné et défait, que plus de deux millions de ses habitants ont fui, et une légende mensongère colportée dans le monde entier. 

Soixante ans après la Baie des Cochons, ma mémoire flanche bien sûr mais l’amertume d’avoir été dans le camp de ceux qui mordirent la poussière alors qu’ils avaient intrinsèquement raison, ne me quitte pas.

Gustavo Sánchez Perdomo

Crédit photo : Attack near Playa Giron. April 19, 1961. – panoramio.jpg – Wikimedia Commons

Bon week-end à Montargis !

Chers lecteurs du blog, j’aimerais vous raconter mon dernier week-end. Vous levez les yeux au ciel? Vous pensez que je déraille? Et que je confonds Histoire & Liberté et un office de tourisme? Pas du tout ! Après une visite de la faïencerie de Gien ( c’est très beau et très cher ou : c’est très cher mais très beau), ma copine et moi, avons voulu passer à Montargis, où est née Mme Guyon, une mystique du XVIIe siècle, ville qui regroupe aujourd’hui près de 70 000 habitants et qui s’est rendue récemment célèbre par quelques outrances. D’aucuns par exemple la présentent modestement comme « la Venise du Gâtinais »; d’autres, en l’occurrence le maire, Benoît Digeon (LR), ont jugé tranquillement le 25 novembre dernier qu’Emmanuel Macron était « le pire président qu’ait connu la France »…Mais je m’égare : revenons aux rues de la vieille ville et à la promenade au détour de laquelle nous sommes tombés sur un très inattendu « Musée historique de l’amitié franco-chinoise! ». Habiles, les camarades chinois. Ils ne se contentent pas de rappeler qu’au début du XXI siècle, plus précisément vers 1920, de jeunes Chinois, appelés plus tard à la célébrité, sont venus travailler dans la fameuse usine Hutchinson. Il y avait là Deng Xiaoping, Chou Enlai, Liu Chaoqi et Li Lisan, tous présents sur les photos exposées. Les spécialistes s’étonneront de ce que soient présentés de manière respectueuse, comme le sont tous les autres, des gens que Mao a laissé persécuter ou mourir dans un cul de basse fosse. Habituellement, ce n’est pas le genre de la maison. Mais c’est ainsi : tous, apprend-on, travaillaient, enrichissaient leur expérience, fondaient des associations de jeunes communistes et accédaient ainsi, non pas au nirvana, n’exagérons rien, mais à la connaissance objective, guidés par le marxisme-léninisme.

Pessimiste, on peut en conclure que décidément, les communistes chinois sont partout et diffusent ouvertement leur propagande jusque dans une petite ville française. Un peu plus optimiste, on peut en conclure aussi – car nous étions seuls dans ce petit musée de trois étages – que les Montargois (je crois que c’est comme cela qu’on dit), semblent donc assez insensibles aux louanges faites à la vision communiste et chinoise des choses. Ils doivent avoir quand même quelques amis en ville : en reprenant le train, nous nous sommes laissés dire que la place devant la gare portait le nom de « Place Deng Xiao Ping ». Oui, celui qui a fait massacrer des milliers d’étudiants et d’ouvriers à Tien an men en 1989…

Benoît Villiers

11 Mai 2021