Chine, le drame ouïghour

Comme beaucoup d’autres personnes, j’ai regardé le  documentaire, remarquable et passionnant, proposé par Arte le mardi 8 février 2022 et intitulé « Chine, le drame ouïghour« .

Ce que j’y ai relevé de plus saillant, c’est que la Chine elle-même, en dépit de l’histoire officielle qu’impulse le Parti Communiste Chinois (PCC), avait pratiqué, comme beaucoup d’autres pays, le colonialisme sous le règne de ses empereurs et que, dans la période la plus récente, le Parti Communiste Chinois ne renonça pas à poursuivre cette politique de colonisation. On sait trop peu (et c’est un des multiples avantages de ce documentaire) que, dans les années 1930 et 1940, le Tibet et le Sinkiang, en dépit des convoitises de l’URSS et de la Chine, étaient des territoires qui étaient encore indépendants.

J’ai eu la bonne surprise de voir figurer dans le documentaire la manoeuvre entreprise par Mao juste après qu’il eut pris le pouvoir à Pékin en 1949. (Acte 1) Ouverture de pourparlers entre le Parti Communiste Chinois et le gouvernement du Turkménistan oriental (dénomination de ce qui est devenu le Sinkiang) ; ils se déroulent à Urumqi, sa capitale. (Acte2) Invitation de Mao au gouvernement du Turkménistan Oriental à venir poursuivre les négociations à Pékin. (Acte 3) Un avion chinois vient chercher le gouvernement ouighour pour l’emmener négocier à Pékin. (Acte 4) Le gouvernement ouighour ne réapparaîtra jamais. (Acte 5) Plusieurs semaines plus tard, Mao « révèlera » que l’avion s’est crashé au retour avec tout le gouvernement ouighour. (Acte 6) Une fois son gouvernement décapité, la population ouighoure devient une proie facile pour Mao et le PCC. La colonisation peut commencer. Et elle commence par une invasion soudaine du territoire du Turkménistan Oriental par l’Armée Populaire de Libération.

A vrai dire, quelqu’un de très bien informé m’avait, il y a plusieurs années, confié « ce détail ». Il m’avait alors paru incroyable qu’un tel détail ne soit ni connu ni reconnu. J’avais donc cherché à le vérifier en recourant à Internet, Wikipedia et autres supports. En vain. Il n’y en avait aucune trace. J’ai naturellement été très intéressé de constater que les personnes très sérieuses qui ont construit ce documentaire valident totalement « ce détail » qui en réalité constitue un élément majeur pour interpréter et comprendre ce qu’il se passe au Sinkiang.

On est donc bien en présence d’un processus de colonisation par Pékin d’un territoire, le Sinkiang, dont la population autochtone est le peuple ouighour. C’est en conséquence de cette colonisation qu’on en arrive maintenant à un génocide (contrairement à Pékin qui justifie sa politique de terreur comme une réaction qui serait légitime aux quelques actions armées entreprises par les ouighours). La poule, c’est la colonisation entreprise par Pékin. L’oeuf, c’est la réaction désordonnée de certains Ouighours. Et l’oeuf de l’oeuf, c’est le génocide entrepris par Pékin.

N’oublions pas que le premier génocide de l’histoire moderne fut commis en 1906-1908 ; ce fut celui des Herreros, la population autochtone de l’actuelle Namibie. Bismarck qui gouvernait l’Allemagne s’intéressait beaucoup aux territoires de l’actuelle Namibie parce qu’il avait remarqué, lui aussi, qu’ils étaient pourvus de ressources naturelles prometteuses. Et pour en disposer complètement, il avait « simplement » entrepris d’exterminer les Herreros.

Le PCC et Xi Jinping, pour se débarrasser des Ouighours (et pour s’approprier tranquillement les ressources naturelles abondantes au Sinkiang), entreprennent, eux, de les siniser, c’est-à-dire de les persécuter, de les incarcérer, de les torturer, de les terroriser et de leur laver le cerveau jusqu’à qu’ils soient tous convertis en Han. C’est une autre façon de faire disparaître tout un peuple.

Et le Parti Communiste Chinois (et avec lui quelques idiots utiles occidentaux) de nous expliquer que cela n’a rien à voir avec un génocide puisqu’il n’y a pas extermination. La sinisation du Sinkiang comme, avant elle, celle du Tibet est un génocide. Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas des millions de morts qu’il ne s’agit pas d’un génocide.

Antoine Brunet

Cher M. Brunet,

J’ai comme vous beaucoup apprécié le documentaire d’Arte sur les Ouighours. Le second documentaire, qui portait sur le contrôle social de la population chinoise ne manquait pas non plus d’intérêt. D’une certaine façon, l’entreprise de lavage de cerveau qui s’accentue en Chine continentale, entreprise due au Parti communiste chinois sur la population Han, dont on cherche à éradiquer les traditions, la mémoire historique, la lucidité, au profit d’une institution politique toute puissante qui mènerait le Peuple vers le bonheur, peut lui aussi, à retenir vos critères, être qualifié de « génocide ». Mais, que ce soit envers les Ouighours ou envers les Hans, j’ai quelque réticence à vous suivre sur ce terrain et à parler de « génocide ». Ce faisant, en effet, totalitarisme et génocide deviennent des termes interchangeables et vous me permettrez de ne pas être d’accord avec vous. Si l’on vous suit, pensez-y, il n’y aura plus de terme spécifique pour désigner la volonté d’effacer physiquement un groupe humain déterminé comme ce fut tacitement le cas (avec les Héréros) ou explicitement le cas ( avec la Shoah). Cette entreprise spécifique sera alors noyée dans les diverses entreprises de domination, de mise au pas, de censure  dont l’histoire abonde. Et je trouverais cela dommage. Notez que je partage votre opinion : ce n’est pas la quantité de victimes qui fait le génocide. Mais c’est, je pense, l’entreprise d’extermination physique d’un Peuple.

Vous vous contentez, d’un revers de main, de qualifier d ‘« idiots utiles », ceux de vos lecteurs qui ne partageraient pas vos vues et manifesteraient des réticences à parler de génocide dans le cas des Ouighours. Avouez qu’il y a là de quoi tuer toute velléité de dialogue. Celui-ci suppose une dose de bienveillance préalable avec vos interlocuteurs éventuels que vous ne manifestez guère.

Il n’est pas sûr cependant que mes remarques soient très utiles au sujet des Ouighours : génocide ou pas, il s’agit pour moi d’entraver une entreprise humainement condamnable et politiquement dangereuse, tant pour les Ouïgours que pour les défenseurs des démocraties libérales, puisqu’une nouvelle progression du système totalitaire chinois dans cette partie du monde, renforcerait sa puissance et ses ambitions. Je ne doute pas, cher M. Brunet, que nos efforts iront donc dans la même direction.

Un « idiot utile »

Cher Monsieur,

Vous proposez de réserver le terme de génocide aux seuls cas où on serait en présence « d’une volonté d’effacer physiquement un groupe humain déterminé comme ce fut tacitement le cas (avec les Héréros) ou explicitement le cas (avec la Shoah) ».

Laissez-moi d’abord remarquer le glissement sémantique que vous vous permettez d’opérer au sein d’une même phrase. Comme vous-même, je constate que le Parti Communiste Chinois a « la volonté d’effacer physiquement un groupe humain déterminé », en l’occurrence le peuple ouïghour (qui est le peuple autochtone du Sinkiang). Mais je me sépare immédiatement de vous quand vous vous empressez d’ajouter en une apposition faussement naturelle « comme ce fut tacitement le cas (avec les Héréros) ou explicitement le cas (avec la Shoah) ».

En présentant cette apposition comme une précision qui irait de soi, vous opérez un glissement sémantique qui est très spécieux et qui n’est pas acceptable : il vise à faire admettre « en contrebande » que l’accusation de génocide soit réservée aux seuls cas des meurtres à grande échelle (ceux que Bismarck commit contre les Héréros et ceux que Hitler et les nazis commirent contre les Juifs).

Dans l’optique qui semble être la vôtre, avant de conclure à un génocide, il serait indispensable de constater une accumulation de cadavres en centaines de milliers ou en millions, tandis que les victimes d’incarcérations injustifiées, de tortures physiques et mentales, de lavages de cerveaux, de viols, d’avortements forcés, de stérilisations forcées ou encore d’enlèvements d’enfants ne devraient pas du tout être prises en compte ; et ce, même si on les dénombre en centaines de milliers ou en millions, comme cela est le cas au Sinkiang actuellement.

Votre obsession de ne dénombrer que les seuls cadavres m’est absolument insupportable quand on sait dans quel état physique et mental ressortent ceux qui sont passés dans les camps d’internement du Sinkiang, ces camps que le Parti Communiste Chinois désigne hypocritement comme « camps de transformation par l’éducation ».

Votre proposition de définition du génocide est à mes yeux beaucoup trop restrictive. Elle a en tout cas été écartée en toute connaissance de cause par l’Assemblée Générale de l’ONU. En 1948 puis à nouveau en 1998, l’Assemblée Générale de l’ONU a en effet retenu pour définition du crime de génocide : « l’un quelconque des actes ci-après commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel :

a) meurtre de membres du groupe ;

b) atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ;

c) soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ;

d) mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ;

e) transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe. »

En quelque sorte, en application de cette définition très officielle, il ressort que l’on est bien en présence d’un génocide commis par les autorités de la Chine au Sinkiang : depuis 2014 et plus ostensiblement encore depuis 2017 ; elles y ont déjà commis à l’encontre de la population ouïghoure, intentionnellement et à grande échelle, les actes b), les actes c) les actes d) et les actes e).

C’est d’ailleurs sans doute aussi en référence à ce même texte de l’ONU que notre Assemblée Nationale a très récemment adopté, à une très large majorité, une résolution qui « reconnaît officiellement les violences perpétrées par les autorités de la République populaire de Chine à l’encontre des Ouïghours comme constitutives de crimes contre l’humanité et d’un génocide » « et qui les condamne ».

Votre proposition consistant à se séparer des critères de l’ONU est d’autant plus malvenue que l’opération que commet actuellement le Parti Communiste Chinois au Sinkiang intervient après qu’il eut antérieurement commis une opération du même type au Tibet et peut-être avant qu’il ne commette une opération du même type en Mongolie Intérieure.

N.B. C’est vous qui choisissez de vous qualifier d’idiot utile. Je ne me serais jamais permis de vous qualifier ainsi.

Antoine Brunet.

(crédit photo: Malcom Brown, Flickr)

15 Fév 2022


 «Pékin doit accepter une enquête internationale sur les origines du Covid!»

Vingt scientifiques de haut niveau œuvrant dans huit pays – dont Colin D. Butler, professeur émérite de santé publique à l’université de Canberra, Henri Cap, zoologue à Toulouse, Jean-Michel Claverie, virologue et professeur émérite à Aix-Marseille, et Virginie Courtier, généticienne de l’évolution et directrice de recherche au CNRS – appellent les chefs d’État et de gouvernement à unir leurs efforts pour que la Chine consente enfin à une enquête internationale sur les origines de la pandémie, alors que ce pays accueille les JO d’hiver.

La charte olympique stipule que «le but de l’olympisme est de mettre le sport au service du développement harmonieux de l’humanité en vue de promouvoir une société pacifique, soucieuse de préserver la dignité humaine». Alors que les athlètes du monde entier se rassemblent pour le début des JO d’hiver de 2022 à Pékin, cette noble aspiration est mise à mal par les efforts déployés par le gouvernement chinois pour bloquer toute enquête sérieuse sur les origines de la pandémie de Covid-19: destruction d’échantillons, dissimulation de dossiers, emprisonnement de journalistes et interdiction, pour les scientifiques chinois, de publier des études sur les origines de la pandémie sans l’aval du gouvernement.

Comprendre comment cette terrible crise a commencé est essentiel pour prévenir de futures pandémies. Aucune enquête internationale approfondie et crédible sur les origines de la pandémie n’a cependant encore été lancée. Le 9 février 2021 à Wuhan, la mission internationale organisée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) avait conclu qu’une «origine naturelle» de la pandémie était probable et un incident de laboratoire «extrêmement improbable». Le chef de la mission internationale, le D Peter Ben Embarek, avait toutefois admis par la suite qu’il pensait qu’un accident de laboratoire était «probable» et qu’il avait subi des pressions de la part de ses hôtes pour éviter le sujet.

Bien que l’OMS ait récemment créé un nouvel organe – le groupe consultatif scientifique sur les origines des nouveaux agents pathogènes (Sago) – chargé d’enquêter sur les origines des nouveaux agents pathogènes, dont le SARS-CoV-2, il semble que cet organisme n’ait pas accès à toutes les données brutes pertinentes ni à tous les sites d’échantillonnage en Chine et qu’il n’ait pas été autorisé à effectuer des audits des laboratoires de Wuhan, où des coronavirus de chauve-souris étaient stockés et manipulés avant le début de l’épidémie.

En l’absence de plan bien établi pour mener une enquête internationale complète et sans restriction sur l’origine du Covid-19, tous les habitants de la planète et les générations futures restent exposés à un risque accru de pandémies.

Nous appelons l’OMS à établir et promouvoir une ligne sécurisée permettant aux personnes du monde entier de partager de manière plus sûre les informations concernant l’origine de la pandémie

Scientifiques et experts du monde entier engagés dans la recherche des origines de cette pandémie, nous appelons donc toutes les nations à s’unir pour exiger une enquête complète et sans restriction sur l’origine du Covid-19 en Chine et, le cas échéant, au-delà, et le gouvernement chinois à affirmer son soutien à une enquête internationale complète. Nous appelons les États-Unis, l’Union européenne et d’autres organismes nationaux et internationaux à mettre en place des commissions Covid-19 pour étudier l’origine de la pandémie et proposer des solutions pour qu’une telle pandémie ne se reproduise pas.

Nous invitons toutes les nations à exiger des scientifiques de leur pays qui ont collaboré avec des laboratoires chinois de recherche sur les coronavirus qu’ils partagent toutes les données et communications pertinentes, et le gouvernement chinois à autoriser l’accès aux informations essentielles à l’évaluation correcte de toutes les origines plausibles: bases de données de séquences et d’échantillons de virus gérées par l’Institut de virologie de Wuhan, qui ne sont plus accessibles ; rapports des missions de collecte de virus réalisées en 2018-2019 impliquant le personnel de Wuhan ; liste des prélèvements effectués sur les six mineurs ayant développé des symptômes comparables à ceux du Covid-19 en 2012, et des institutions ayant reçu ces prélèvements ; accès à la mine de Mojiang et aux grottes de Shitou au Yunnan ; cahiers de laboratoire et dossiers de recherche des laboratoires concernés de Wuhan, et dossiers de biosécurité soumis depuis 2016 par ces institutions aux autorités chinoises.

Nous appelons l’OMS à établir et promouvoir une ligne sécurisée permettant aux personnes du monde entier de partager de manière plus sûre les informations concernant l’origine de la pandémie et la communauté internationale à reconnaître l’exemplarité des professionnels de santé chinois et des nombreux citoyens chinois ordinaires qui ont pris des risques personnels en documentant l’épidémie précoce à Wuhan et en alertant le monde, et trop souvent sévèrement punis pour l’avoir fait.

Ces réalisations contribueraient à construire un avenir plus sûr et correspondraient pleinement aux valeurs olympiques.

Liste complète des cosignataires:

Colin D Butler, Professeur honoraire, Université nationale australienne, Canberra, Australie

Henri Cap, PhD, Zoologiste, Toulouse, France

Jean-Michel Claverie, Professeur émérite de médecine, virologue, Université d’Aix-Marseille, France

Virginie Courtier, Généticienne de l’évolution, Directrice de recherche, Institut Jacques Monod, CNRS, France (Co-Organisatrice)

Gilles Demaneuf, Ingénieur, Data Scientist, Auckland, Nouvelle-Zélande (Co-Organisateur)

François Graner, Biophysicien, Directeur de recherche, CNRS, Université de Paris, France

Makoto Itoh, Professeur, systèmes d’ingénierie, Université de Tsukuba, Japon

Mai (Mike) He, Pathologiste, Professeur associé, Faculté de médecine de l’université Washington à Saint Louis, États-Unis

Hideki Kakeya, Scientifique de l’information, Professeur associé, Université de Tsukuba, Japon

Richard Kock, Professeur, Santé de la faune sauvage et maladies émergentes, Collège royal vétérinaire, Londres, Royaume-Uni

Jonathan Latham, PhD, Directeur exécutif, The Bioscience Resource Project, États-Unis

Milton Leitenberg, Chargé de recherche principal, Université du Maryland, États-Unis

Steven E Massey, Biologiste informaticien, professeur, Université de Porto Rico, Rio Piedras, San Juan, Porto Rico, États-Unis

Jamie Metzl, Chargé de mission, Conseil Atlantique, États-Unis (Co-organisateur)

Steven Quay, MD, PhD, anciennement professeur titulaire, Département de pathologie, École de médecine de l’Université de Stanford, États-Unis

Monali Rahalkar, Microbiologiste, Institut de recherche Agharkar, Pune, Inde

Bahulikar Rahul, Expert en génétique et taxonomie des plantes, Fondation de recherche sur le développement BAIF, Pune, Inde

Charles Rixey, MA, anciennement chef CBRN, Corps des Marines des États-Unis ; analyste, DRASTIC, Dallas TX, États-Unis

nter Theißen, Professeur, Généticien, Institut Matthias Schleiden, Université Friedrich Schiller d’Iéna, Allemagne

Roland Wiesendanger, Nanoscientifique, Professeur, Université de Hambourg, Allemagne

Allison Wilson, PhD, Directrice scientifique, The Bioscience Resource Project, États-Unis

(crédit photo: Adam Tusk, Flickr)

15 Fév 2022


POUR UNE CONTRE-HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION CUBAINE

Les ouvrages sur Cuba que contient la Souvarine, la Bibliothèque d’histoire sociale de Nanterre, au 4 de l’avenue Benoît Frachon, sont fondamentaux pour plusieurs raisons. D’abord pour leur quantité considérable : près d’un millier dont plus de cinq cents provenant de la donation d’une partie de ma bibliothèque personnelle. Ensuite par leur originalité : il s’agit en effet, pour la plupart, d’ouvrages publiés par des écrivains en exil et des témoins de la répression exercée par Fidel et Raúl Castro au cours de plus de six décennies, depuis 1959. Ce sont des œuvres, parfois confidentielles, qui, par leur portée documentaire, peuvent contribuer à dresser une contre-histoire de la révolution cubaine.

En effet, le castrisme a réussi à propager ses vérités soi-disant indiscutables, auprès des intellectuels, des universitaires ou des journalistes complaisants du monde entier, à quelques rares exceptions près. Des événements de portée mondiale, comme la prise de pouvoir par Castro, la baie des Cochons, la crise des missiles et bien d’autres sont analysés à partir des sources officielles, toujours biaisées. Sans négliger ces dernières, publiées en plusieurs langues, qui figurent également dans ce fonds, les récits des protagonistes peuvent et doivent donner à voir une autre vision des événements.

Ces récits, en grand nombre, ont souvent été écrits par des victimes du régime, qui ont passé près de vingt ans derrière les barreaux. Ce qui surprend, c’est leur capacité à dire les conditions de vie dans les prisons, leurs souffrances et leurs espérances, parfois de manière étrangement poétique. Chacun de ces livres est une accusation contre les injustices commises à cause du silence de l’opinion publique internationale et avec la complicité de grandes consciences de renommée mondiale.

Les cris de ces combattants pour la liberté peuvent servir à éveiller d’autres points de vue sur un pays vu comme un exemple d’humanisme révolutionnaire. Cette documentation a aussi pour objectif d’en finir avec les mythes tissés autour de personnages comme Castro ou Che Guevara, qui se révèlent comme l’exact opposé de l’image courante qui leur est attribuée à l’extérieur de Cuba.

J’ai fait de ces ouvrages et de témoignages oraux recueillis auprès de ces héros et de simples fugitifs la base de mes livres, qui figurent pratiquement tous dans cette donation. La littérature cubaine de l’exil, sous la forme de témoignages ou de recréations poétiques, permet de faire émerger une autre Cuba, très éloignée des représentations touristiques ou politiques idéalisées. Elle est à présent à la disposition des chercheurs, des étudiants et des lecteurs les plus curieux, dans cet ensemble, probablement unique en Europe, au service de la vérité.

Jacobo Machover

1 Fév 2022


Witold Szablowski : Les ours dansants, De la mer Noire à La Havane, les déboires de la liberté, de Ed. Noir sur Blanc, 2021, 232 p. 21€

Et si les hommes n’étaient pas faits pour la liberté? Sartre avait posé la question en son temps à ses lecteurs. Et Jean-François Revel. Mais les hommes préfèrent en général ne pas trop y réfléchir. C’est si pratique, quand on lutte contre une tyrannie, de la croire condamnée d’avance tant l’aspiration à la liberté serait puissante chez nos semblables !

Pratique, sans doute mais peut-être illusoire. Car une fois qu’on l’a conquise, cette liberté, les difficultés s’accumulent, et les complications qui conduisent certains à s’interroger : a-t-on bien fait? Vit-on mieux qu’avant ? Ce qu’on a gagné compense-t-il vraiment ce qu’on a perdu ? Witold Szablowski, un quadragénaire polonais, ose même demander : au fond qu’a-t-on gagné à la chute du communisme?

Ceux qui, comme moi, espéraient ici une réflexion approfondie sur les traces que laisse le communisme dans les esprits, sur le le prix à payer pour être libre et l’impréparation dans laquelle nous a laissé sur ce point ce système totalitaire expirant, en seront pour leurs frais. Ils seront seulement invités à lire une parabole, celle des ours dansants dressés par les Tziganes en Bulgarie, et à suivre notre Polonais post-communiste enquêtant – bavardant surtout – en Europe de l’Est, à Cuba et même en Grèce, ce dernier détour étant pour le moins surprenant.

Quelques questions impertinentes mais importantes surgissent sans doute du tableau lamentable offert par les animaux dressés « invités » à reprendre leur vie sauvage. Leur retour à la normale (pour un ours sauvage) est semé d’embûches et ne se réalise peut-être jamais.

Un certain malaise nous vient même quand, dans ces considérations sur les ours ou sur la vie quotidienne des citoyens de pays communistes, on fait la somme de ce qui, selon l’auteur, relève du regrettable dans la liberté recouvrée. On y perd, dit-il, des personnages originaux, des marginaux un peu fous, une organisation défaillante au quotidien, donc plus de passe-droits, une relation passionnelle au leader déchu ou disparu. Szablowski évoque ses rencontres sans réticence, comme autant de documents, un peu à la manière de Svetlana Alexeievitch dans La fin de l’homme rouge. Un rien d’empathie en ressort, et l’on pourrait parler de nostalgie si l’auteur était assez âgé pour avoir connu ce monde.

La naïveté de l’Union européenne, le fanatisme de ses ONG animalistes bénéficient-ils du même regard? Il ne le semble pas et ce n’est plus Svetlana Alexeievitch qui vient à l’esprit mais Un cauchemar climatisé d’Henry Miller.

On gardera de ce livre la découverte dépaysante de la saga des ours dansants mais aussi l’invitation qu’il lance à prêter l’oreille à la réflexion que mènent les Polonais depuis quelques années sur la démocratie et le totalitarisme et à s’engager dans la lecture critique, certes moins plaisante qu’un voyage au pays des ours, de The Demon in democracy, Totalitarian temptation in Democracy de Richard Legutko, publié en 2016, un ouvrage majeur des tenants de la  « démocratie illibérale » aux charmes douteux de laquelle Szablowski ne doit pas être indifférent.

Pierre Rigoulot

1 Fév 2022


Chers amis,

Je vous confirme notre projet d’une rencontre le 25 janvier prochain à 18 h au 1er étage du Café du Pont-neuf, 14 quai du Louvre.

Ce sera une reprise de contact après bien des mois de réserve, voire d’absence, dues notamment à la pandémie.

Ce sera aussi l’occasion d’échanges sur la proposition faite dans le précédent courrier de mettre sur pied trois débats d’actualité, successivement en février, mars et avril :

1- Le premier sur la question de la souveraineté, mais aussi de l’identité nationale

2- Le second sur la question de l’immigration (évaluation, conséquences, mesures à prendre).

3- Le troisième sur la politique extérieure, notamment sur le danger que représentent pour notre démocratie libérale la Russie de Vladimir Poutine et la Chine de Xi Jinping.

Ces thèmes sont-ils pertinents? Faut-il les reformuler? Qui prendra l’initiative de lancer ces débats?

L’organisation, après les élections, d’un colloque sur la Chine, puis d’un autre sur la contribution de l’Ecole au combat culturel contre l’islamisme semble également souhaitable. A débattre également.

Pierre Rigoulot, le 17 janvier 2022

20 Jan 2022


Blanquer, touriste au paradis quand les profs sont en enfer!

Qui sont les ennemis de la démocratie libérale? L’extrême droite avec un zeste de prétention à la respectabilité, style Dupont Aignan ou Marine Le Pen ? Ou la même avec un zeste de pétainisme dans le style Zemmour ou un zeste d’antivax dans le style Philippot ?

Les vrais ennemis de la démocratie libérale ne seraient-ils pas plutôt les Black blocs casseurs d’agences bancaires et de mobiliers urbains ? Ou les ahuris de la décroissance ? Ou, style vintage, ceux qui rêvent à l’extrême gauche d’un Parti unique des ouvriers hissant le drapeau rouge au sommet de la Tour Eiffel?

Vous n’y êtes pas du tout! L’ennemi de la démocratie libérale, c’est à dire, entre autres, de la discussion argumentée, du débat (pourquoi ajouter d’idées, comme s’il y avait autre chose que des idées dans un débat!), c’est l’imbécile qui ne saisit pas ce dont il est question mais conteste tout de suite et donne son avis comme on plante un clou, fortement, fermement; mais c’est aussi, c’est surtout, l’hypocrite qui ne veut pas comprendre, lui, et dénonce comme un scandale affreux une banalité du quotidien.

Ces deux catégories sont particulièrement bien représentées parmi les syndicalistes enseignants qui, au lieu de débattre avec un Ministre rognant sur ses vacances, travaillant ses dossiers sur son lieu de détente, et envoyant en un clic les mesures qu’il préconise pour faire face à la pandémie de covid-19 dans le cadre scolaire, préfèrent dire qu’il rogne sur son travail en allongeant ses vacances ! Ils pourront même dire, yeux révulsés et voix indignée, qu’il les méprise puisqu’il profite, comme le dira à peu près Marine Le Pen, d’un séjour dans une île « paradisiaque » alors que le peuple écrasé d’impôts et accablé par l’augmentation des prix tire le diable par la queue !

N’importe lequel de ces enseignants, syndicalistes ou pas, peut aller à Ibiza quand il veut, pour un prix modeste. 29 euros, 49 euros sont quelques unes des promotions qu’on trouvait sans difficulté ce 18 janvier. C’est ruineux n’est-ce pas? Oui, ça l’est ! Ah ces riches qui mènent la grande vie quand le peuple souffre! Démission, Blanquer! Démission!

J’ai fait jadis partie du corps enseignant. Ces gens qui demandent la démission de leur Ministre pour des raisons si futiles, me font honte d’avoir été l’un des leurs.

Pierre Rigoulot

(crédit photo: Jérémy Barande / Ecole polytechnique Université Paris-Saclay / CC BY-SA 2.0)

20 Jan 2022


Jusqu’au XVème siècle, le grand-duché de Lituanie s’étendait de la mer Baltique à la mer Noire et  recouvrait, outre son territoire actuel, la Biélorussie, une partie de la Pologne et de l’Ukraine. Elle en a gardé la conscience d’être un grand pays

Par ailleurs son histoire est marquée par le combat pour la Liberté. Ce sont les Baltes qui le 23 août 1989, avec une chaîne humaine entre Tallin et Vilnius marquent symboliquement le début de la fin de la dictature soviétique.

Les Lituaniens sont aujourd’hui de tous les combats pour la Liberté. Fin 2004 en Ukraine, en plein Maidan, le président lituanien Adamkus contribuait aux négociations qui amenèrent l’organisation d’un troisième tour des élections présidentielles.  En août 2008, il était en Géorgie avec les présidents polonais et estoniens. Depuis aout 2020, c’est en Lituanie que Svetlana Tikhanovskaia, la président élue de Belarus a trouvé refuge et de là qu’elle organise la résistance….

La Lituanie a pleinement conscience des risques encourus dans le monde actuel. Et elle les affronte sereinement. C’est donc tout naturellement que la Lituanie tient tête à la Chine.

En 2019, elle s’est opposée déjà à l’achat du port de Klaipeda par la Chine.

Le 29 janvier 2021, elle annonçait l’interdiction d’équipements destinés aux contrôle dans les aéroports, fabriqués par la compagnie chinoise Nutech, invoquant des inquiétudes pour sa sécurité nationale.

Le parlement lituanien (Seimas) a reconnu le génocide des Ouïgours dans le Xinjiang

Le 21 mai 2021, la Lituanie, comme l’Estonie, se sont retirés de l’initiative 17+1, organisme de coopération entre la Chine et 17 pays d’Europe Centrale, orientale et du Nord considérant qu’elle apportait plus de division au sein de l’Union européenne qu’elle ne créé d’investissements ou de bénéfices économiques.

Le 23 septembre 2021, le ministère lituanien de la Défense et le Centre national de cyber-sécurité recommandait de se séparer des téléphones chinois Huawei, Xiaomo et One Plus notamment en raison des risques de censure à distance et de fuite de données personnelles.

Cette dernière décision n’a fait qu’aggraver les relations entre la Chine et la Lituanie qui subit les foudres diplomatiques de Pékin depuis qu’elle a décidé mi-août d’accueillir sur son sol un bureau de représentation commerciale de Taiwan et qu’elle a ouvert une représentation diplomatique à Taipeh

Depuis, Pékin a rappelé son ambassadeur à  Vilnius et Le 15 décembre la Lituanie a évacué les diplomates de son ambassade à Pékin, la Chine cherchant à modifier le statut de l’ambassade lituanienne pour qu’elle devienne un  « bureau de chargé d’affaires ».

La Chine a cessé d’accorder des visas aux ressortissants lituaniens et elle organise un boycott économique

Si les exportations directes de la Lituanie vers la Chine ne représentent qu’1% du PIB de la Lituanie, le pays pourrait être cependant touché par les effets secondaires  de l’action disproportionnée qu’elle subit et cherche les moyens de minimiser les impacts indirects potentiels des mesures chinoises. En effet, la Chine a interrompu la circulation des transports de marchandises à destination de la Lituanie et a cessé de délivrer des permis d’exportation.

La Lituanie se réjouit de la position exprimée par la France le 25 novembre 2021 : « La solidarité entre Etats membres est un principe fondamental de l’Union européenne et toute atteinte contre un état membre porte atteinte à l’Union elle-même. Nous exprimons avec nos partenaires européens notre plein soutien à la Lituanie. L’Union européenne est pleinement mobilisée pour renforcer ses instruments de lutte contre les pratiques déloyales ou à visée coercitive »

La Chine veut faire un exemple. Ça tombe bien ! La Lituanie a toujours voulu être un exemple dans la défense de la Liberté et montrer sa capacité de résistance.

Anne-Marie Goussard, Consul honoraire de Lituanie

29 Déc 2021


Dans une tribune parue les 16 décembre 2021 sur le site du quotidien La Croix, Jean-Louis Rocca, sinologue et professeur à Sciences po, soutient que le régime politique de la Chine actuelle ne serait pas un régime totalitaire mais seulement une dictature.

Evoquant Hannah Arendt (qui, elle-même, en dépit de ses immenses mérites, n’avait malheureusement pas su reconnaitre que le régime chinois sous Mao, était totalitaire), il insiste sur le fait qu’« un régime totalitaire se distingue de la « banale » dictature et des « classiques » régimes autoritaires, autrement dit des sociétés non démocratiques mais « normales » ».

L’auteur développe ensuite l’idée que le Parti Communiste Chinois n’aurait pas d’idéologie, qu’il aurait pour seule motivation celle de maximiser le bien être de sa population : « Dans la dernière résolution du Parti, explique le professeur, on trouve, à peu près à toutes les pages, les notions de développement, de richesse, de prospérité (commune ou modérée), de renouveau et d’intérêt national, de progrès scientifique, de croissance des revenus, de lutte contre la pauvreté, de bien-être social. C’est même au nom de ces notions que le texte semble légitimer le PCC en tant que Parti unique et la « pensée Xi Jinping ».

Et l’auteur de remarquer alors : « On n’y trouve plus l’équivalent de l’idéologie de la « race » ou de la « lutte des classes » comme dogme central d’une explication universelle du monde : idéologie à laquelle tout doit être sacrifié. On n’est donc pas dans le totalitarisme ».

Conclusion du Pr Rocca : « La société chinoise n’est ni l’Allemagne de Hitler, ni l’URSS de Staline, ni même la Chine de Mao. … La Chine de Xi est une dictature « banale », si ce n’est par sa taille et sa puissance ; dictature qui reste dans les normes de l’ « utilitarisme » politique : elle doit assurer le bien-être de sa population. ».

Dominique Duel ne partage pas ces conclusions. Il nous dit pourquoi.

H&L

Au moment précis où les populations des pays démocratiques commencent enfin à se mobiliser après avoir pris conscience des exactions et des atrocités commises par le régime politique de Pékin (généralisation à la population chinoise de la reconnaissance faciale et du score social, invasion de la Mer de Chine du sud, coup de force à Hong Kong, génocide au Sinkiang, menaces militaires à l’égard de Taïwan), le Parti Communiste Chinois entreprend une grande offensive de propagande vers les populations des pays démocratiques pour faire apparaître son régime comme un régime qui serait convenable et qui serait « une vraie démocratie ».

Le texte de Mr Rocca, en concluant que le régime de Pékin ne serait pas du tout un régime totalitaire mais une simple dictature, semble s’inscrire en résonance avec cette propagande de Pékin. C’est pourquoi il m’est apparu indispensable d’y répondre sans délai. Et d’y répondre, non pas en sollicitant l’émotionnel, mais en lui opposant un contre-texte, le plus argumenté possible.

Je commence par exprimer un point de convergence avec Mr Rocca : Oui, un régime totalitaire n’est pas simplement une dictature de très grande intensité. Oui, il y a une véritable différence de nature entre une dictature et un régime totalitaire.

Il ne s’agit pas là d’une querelle qui serait sans enjeu : les dictatures peuvent être renversées (bien que difficilement) par leurs populations ; on observe que les vrais régimes totalitaires sont quasiment « indéracinables » de l’intérieur : les rares régimes totalitaires qui sont tombés (l’Allemagne nazie et le Japon en 1945, l’Argentine des généraux en 1983, le Cambodge des Khmers rouges en 1983, l’URSS en 1991) sont tombés en très bonne part grâce à des facteurs extérieurs au pays considéré.

Quest-ce quun régime totalitaire? dans les années 50 et 60, des grands penseurs, Hannah Arendt mais aussi George Orwell, Arthur Koestler, Raymond Aron, Albert Camus, Jean-François Revel, Carl Friederich, Zbigniew Brzezinski ont étudié en profondeur l’expérience soviétique et l’expérience nazie pour les comparer ensuite l’une à l‘autre. Chacun séparément, ils en arrivèrent à une même conclusion : au-delà de leurs différences évidentes, le régime soviétique et le régime nazi partageaient beaucoup de caractères communs : dans les deux cas, un Parti très radical, inspiré par une idéologie très extrême, s’était emparé du pouvoir (par la force ou par la ruse), s’était instauré Parti Unique et s’était ensuite donné les moyens de contrôler complètement tout un pays en recourant à des méthodes de répression sans limites.

Ils convinrent, très normalement alors, de qualifier ces deux régimes de régimes totalitaires ; il devenait alors assez normal que les caractères communs au régime soviétique et au régime nazi deviennent aussi les caractéristiques d’un régime totalitaire.

Plus précisément, le schéma général du totalitarisme se résume ainsi :

A l’origine, dans un pays déterminé, une idéologie explicite et un projet global fédèrent et mobilisent un groupe politique, qui est numériquement important mais qui serait voué à rester minoritaire ; ce groupe politique minoritaire se radicalise et se mobilise jusqu’à s’emparer durablement du pouvoir politique afin de faire triompher son idéologie.

Une fois parvenu au pouvoir (par des élections ou plus souvent par un coup de force), ce groupe politique prend toutes sortes de dispositions d’exception pour pérenniser son pouvoir : il commence par s’instaurer comme le Parti Unique ; le Parti Unique abolit les scrutins démocratiques ; il concentre tous les pouvoirs entre ses mains (exécutif, législatif, judiciaire, médiatique, universitaire, militaire…) jusqu’à absorber complètement l’Etat et à s’instituer comme le Parti-Etat.

Le Parti Unique contrôle, directement ou indirectement, toute l’économie ; il interdit toute association en dehors de lui ; il supprime les droits d’expression, de réunion, de manifestation ainsi que la liberté religieuse ; il contrôle totalement l’information, la communication, l’instruction, l’histoire qui est enseignée (qu’elle soit nationale ou internationale).

Le Parti Unique met en place en sa faveur un formidable système répressif qui n’a aucune limite puisque la Justice est soumise au Parti, qu’il n’existe plus aucun contrepouvoir et que les associations humanitaires sont interdites d’existence

Le Parti Unique s’active par ailleurs à faire adhérer à son idéologie une partie importante de la société en recourant à la persuasion mais surtout à la terrorisation de la population ; une fois imposée, cette idéologie, devenue idéologie d’Etat, confère une apparence de « légitimité » au Parti Unique et donne une apparence de « justification » aux mesures de répression que le Parti Unique prend contre les opposants, contre les dissidents et même contre les personnes qu’il juge « non conformes ».

Au terme de tout ce processus, un régime totalitaire tend à devenir à la fois complètement inhumain et totalement « indéracinable ».

Venons-en maintenant au régime totalitaire que le Parti Communiste Chinois (PCC) dirigé par Mao instaura en Chine en 1949.

On ne peut que regretter que, du vivant de Mao, plusieurs des grands penseurs évoqués ci-dessus se soient abstenus de qualifier la Chine de Mao comme régime totalitaire. Une omission très fâcheuse. La Chine de Mao « avait coché absolument toutes les cases du totalitarisme » selon la définition générale présentée ci-dessus. Son idéologie était quasiment la même que celle du Parti Communiste d’Union Soviétique (PCUS). Une fois que le PCC fut parvenu au pouvoir, ses décisions et ses méthodes furent largement décalquées de celles du PCUS. On trouve même dans la Chine de Mao les mêmes initiatives atroces et inhumaines que celles menées dans l’URSS de Staline : dans l’un et l’autre pays, de grandes famines qui furent imposées aux ruraux et aux paysans, des camps de travail et/ou de rééducation où furent internés des millions de personnes (les goulags en URSS, les laogaï en Chine)

Tout politologue digne de ce nom (y compris Mr Rocca lui-même semble-t-il) reconnaît désormais que c’est bien un régime totalitaire que le PCC sous Mao (1949-1976) infligeait à la population chinoise.

M. Rocca nous délivre aujourdhui une thèse très spécifique selon laquelle, sans qu’on s’en soit rendu compte, le régime de Pékin aurait rétrogradé de totalitaire à dictatorial. Pour soutenir une thèse aussi singulière, il devrait nous apporter deux précisions : Quand le changement se serait-il produit ? A quel titre ne serait-il plus totalitaire ?

Dans son article, Mr Rocca n’apporte pas de réponse à la première interrogation.

A la deuxième interrogation, il répond en indiquant : « On n’y trouve plus l’équivalent de lidéologie de la «race» ou de la «lutte des classes» comme dogme central dune explication universelle du monde : idéologie à laquelle tout doit être sacrifié. On nest donc pas dans le totalitarisme ». Un raisonnement qui paraît ressortir d’une logique implacable : si le régime actuel ne peut être rapproché ni de l’URSS ni de la Chine de Mao ni non plus de l’Allemagne nazie, c’est qu’il n’est pas totalitaire. Cette logique est beaucoup trop simpliste car elle fait bon marché de deux observations essentielles.

Contrairement à ce que suggère M. Rocca, il n’y a pas seulement deux sortes de régimes totalitaires ; il y en a au moins trois : après les régimes totalitaires dont l’idéologie est marxiste-léniniste, après ceux dont l’idéologie fut la suprématie raciale, on a vu surgir dans les années 1980 une troisième sorte, ceux dont l’idéologie est islamo-théocratique (le régime des Ayatollahs en Iran, le régime de Omar El Béchir au Soudan, le régime des Talibans en Afghanistan, le régime, heureusement éphémère, de Daech…)

Ensuite, il a échappé à M. Rocca que, en Chine et pour la première fois dans un régime totalitaire, un Parti Unique à la tête dun régime totalitaire est parvenu, sans se faire déstabiliser, à remplacer totalement son idéologie initiale par une idéologie différente.

Cela s’est amorcé en 1978, deux ans après la mort de Mao, lorsque Deng fut assuré de prendre la Direction du PCC. L’idéologie lutte de classes en vigueur sous Mao avait obligé le PCC à s’en tenir au modèle économique du collectivisme, un modèle où la notion d’entreprise avait disparu et où la production s’exerçait dans des unités de production rattachées directement au pouvoir central.

Ce modèle économique était désastreux parce qu’il privait complètement le régime de Pékin, du dynamisme entrepreneurial. Deng fut le premier des dirigeants socialistes à se rendre compte que le collectivisme était une source majeure de faiblesse économique et d’impuissance géopolitique. Selon lui, et à juste titre, c’est ce collectivisme qui expliquait le déclin, économique et technologique, de l’URSS relativement aux Etats Unis et qui expliquait aussi que le taux de croissance de la Chine soit resté faible sous Mao.

Pour Deng, si le PCC commettait l’erreur de maintenir ce collectivisme, il s’exposait à être désavoué massivement par la population chinoise, il s’exposait même à ce que son régime, bien que totalitaire, finisse par être renversé. Deng n’eut apparemment pas grand mal à convaincre les autres dirigeants du PCC d’abandonner le collectivisme : il leur fit valoir que l’enjeu était vital : il s’agissait de pérenniser le maintien du PCC à la tête de la Chine.

Dès 1978 en tout cas, Deng et le PCC entreprennent de restaurer le capitalisme : dès lors, toute la vie économique prend place dans le cadre de véritables entreprises, qu’elles soient à capital étatique, à capital privé ou à capital mixte. Elles sont non seulement autorisées mais encouragées par le PCC à faire des profits et à développer leur capital. Elles ont toute autonomie en matière de gestion ou de stratégie d’investissement.

Mais, en abandonnant totalement le collectivisme, le Parti Communiste Chinois ne pouvait plus du tout se justifier, ni à ses propres yeux ni aux yeux de la population chinoise, comme étant « le Parti Révolutionnaire, auto-proclamé avant-garde de la classe ouvrière, à qui revient de diriger la dictature du prolétariat ».

En délaissant le collectivisme en1978, le PCC sobligeait en réalité à abandonner aussi lidéologie marxiste-léniniste, ce quil fit. Cela se fit sans trop de remous au sein du Parti car, comme l’a bien expliqué Claude Lefort dans les années 1990, ce qui au bout d’un temps motive les dirigeants d’un régime totalitaire, ce n’est plus tant de faire aboutir une idéologie précise que de maintenir les prérogatives et les privilèges qu’ont acquis les hiérarques et même les simples membres du Parti.

Si le PCC en était resté là, la thèse de Monsieur Rocca aurait eu une certaine crédibilité. Mais le PCC n’en resta pas là.

Le même Deng savait bien qu’abandonner toute idéologie serait dangereux aussi pour la pérennisation du régime. Un régime totalitaire a besoin d’une idéologie, en particulier pour souder tous les membres du Parti entre eux et pour légitimer le monopole du pouvoir du Parti aux yeux de la population.

C’est pourquoi très progressivement, dans les années 80, Deng et le PCC s’employèrent à passer d’une idéologie à une autre, de l’idéologie marxiste-léniniste à l’idéologie impérialiste-particratiste.

Idéologie impérialiste. Dans les années 80, l’internationalisme prolétarien fut délaissé au profit d’un nationalisme de plus en plus extrême et de plus en plus radical. C’est sous Deng que fut lancée la thématique du « siècle de l’humiliation » (1932-1949) et que fut suggérée l’idée que la Chine avait une revanche à prendre. C’est toute la thématique du « rêve chinois » : la Chine devait reprendre son statut hégémonique, celui que ses empereurs successifs avaient réussi à maintenir. Ce nationalisme conquérant ne cache plus aujourd’hui son objectif, celui de ravir l’hégémonie aux Etats-Unis pour la rendre à la Chine. Pour cela, le PCC ne doit plus hésiter à recourir à une stratégie impérialiste, ce à quoi il s’emploie franchement depuis les années 1990 et plus encore depuis qu’il a réussi en 2001 à forcer son entrée à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), et davantage encore depuis que le PCC se considère à parité géopolitique avec les Etats Unis.

Idéologie particratiste. Tous les régimes totalitaires sont amenés à piétiner de facto la démocratie et les libertés. Mais, le plus souvent, leurs dirigeants s’étaient estimés ou s’estiment obligés de dépenser beaucoup d’efforts pour occulter leur comportement antidémocratique.

Dans la Chine post-Mao, celle qui va de Deng à Xi, le régime totalitaire se différencie de tous les autres régimes totalitaires, présents et passés (y compris celui de la Chine de Mao), par le fait qu’est revendiquée, ouvertement et publiquement, une hostilité absolue à la démocratie et aux libertés et par le fait qu’est revendiquée une omnipuissance du Parti (elle-même justifiée par sa supposée omniscience). C’est cela que nous désignons comme le particratisme.

Le PCC revendique ainsi tout à la fois la concentration définitive de tous les pouvoirs entre ses mains, le rejet de toute forme (même embryonnaire) de contrepouvoir, le rejet non seulement de la démocratie parlementaire mais de toute vie démocratique et même de tout débat ; il revendique l’élimination de toute la société civile, la persécution de toute personnalité charismatique extérieure au Parti ; il revendique la persécution de toutes les religions, l’abolition de toutes les libertés individuelles et collectives ; il revendique son immixtion dans la vie quotidienne des familles et des individus, dans le mode de scolarisation des enfants et il ne cache pas qu’à travers la reconnaissance faciale et le score social, il entend rendre chaque personne chinoise conforme à l’homme nouveau qu’il a en tête.

Lidéologie impérialiste se rejoint et sarticule avec lidéologie particratiste puisque le Parti, après avoir expliqué à la population la nécessité impérieuse pour la Chine de s’emparer du monde, lui explique aussi que pour atteindre cet objectif, il lui faut renoncer totalement à la démocratie et déléguer définitivement tous les pouvoirs au Parti.

Au total, on est en présence en Chine depuis 1978 d’une quatrième sorte de régimes totalitaires, ceux dont l’idéologie est celle du nationalisme-particratisme. Et la Chine semble avoir déjà fait des émules puisque le régime de Poutine en Russie s’apparente de plus en plus à ce type de régime totalitaire.

On aura compris que, plus que jamais, il s’impose de caractériser la Chine post-Mao comme subissant un régime totalitaire tout en pointant que le PCC, depuis 1978, a initié une quatrième sorte de régimes totalitaires, ceux dont l’idéologie est impérialiste-particratiste.

Crédit photo : Flickr | David Chao

23 Déc 2021


Les mots qui manquent dans les livres récents relatifs à la Chine

La liste s’allonge de livres, francophones ou anglophones, qui traitent de la Chine actuelle. La plupart sont très intéressants parce qu’ils ont le mérite d’exposer de nombreuses réalités factuelles qui n’étaient jusque récemment pas disponibles pour le public. Regrettant de ne pas avoir l’énergie pour me livrer à une analyse comparée et approfondie de tous ces livres publiés récemment, je me permets de faire état ici du sentiment général que je retire de leur lecture.

S’il n’y a généralement pas d’omission importante dans la liste des forfaits commis par Pékin, il demeure que certains mots, qui sont très importants à mes yeux, apparaissent trop peu ou sont même absents dans ces divers livres. Je me permets d’en dresser ici une première énumération.

Le Parti Communiste Chinois (PCC). Les auteurs prononcent trop souvent « la Chine » quand il faudrait prononcer « le Parti Communiste Chinois ». En Chine, on est en présence d’un Etat qui n’est absolument pas un Etat ordinaire. Depuis 1949, le PCC a absorbé l’appareil d’Etat chinois en sorte qu’à chaque échelon de cet Etat fantôme, correspond un échelon du Parti qui lui dicte les orientations et les décisions à prendre. Le lieu du pouvoir n’est donc pas un Etat chinois assez fantomatique mais bel et bien le Parti Communiste Chinois lui-même. C’est ainsi le PCC qui est derrière les offensives de « normalisation » et de répression à Hong Kong, au Tibet ou au Sinkiang. C’est aussi le PCC qui officiellement commande directement l’Armée Populaire de Libération, cette armée qui a envahi la Mer de Chine du Sud et qui menace maintenant d’envahir Taïwan…C’est donc bien le PCC et non pas la Chine qui est l’auteur de tous ces forfaits. C’est de toute façon le PCC et non on ne sait quel Etat chinois (sans vraie substance autre que celle du PCC) qui dirige la Chine. Et c’est d’ailleurs en fonction de son intérêt propre que le PCC prend les orientations et les décisions de Pékin.

Le Totalitarisme. La Chine représente un cas historiquement extrême de totalitarisme. C’est pourtant ce mot tabou que la plupart des auteurs renoncent à prononcer sur la Chine. Certains s’autocensurent complètement et préfèrent renoncer à toute caractérisation du régime politique en vigueur à Pékin. D’autres pratiquent une autre autocensure et préfèrent prononcer « autoritarisme » ou « régime autoritaire ». Or, selon les Wikipedia (francophone ou anglophone), la seule définition qu’il serait possible de retenir pour « autoritarisme » en français ou pour « autoritarianism » en anglais ce serait un totalitarisme modéré.

Totalitarisme modéré ? Il s’agit là d’un bel oxymore. Un oxymore qui est en tout cas particulièrement non pertinent dans le cas de la Chine. En réalité, si « autoritarisme » ne se prête pas à une définition, c’est qu’il s’agit seulement d’un euphémisme, un euphémisme qui est pratiqué largement par ceux et celles qui savent très bien que le régime en Chine est totalitaire mais qui n’osent pas prononcer publiquement le mot pour ne pas déplaire à Pékin.

Ce qui est grave, c’est que cet euphémisme « régime autoritaire » évoque dans l’esprit du grand public, un régime qui est moins répressif qu’un « régime dictatorial ». (On dit d’un instituteur qui est jugé trop sévère qu’il est autoritaire ; on ne va pas jusqu’à dire de lui qu’il est dictatorial. « Dictatorial » est donc bien perçu comme plus lourd que « Autoritaire »). Quand on qualifie la Chine d’autoritaire, on laisse entendre, contre toute évidence, que le régime actuel de Pékin serait moins absolu et moins répressif que ne l’étaient le régime de Ben Ali en Tunisie ou le régime de Moubarak en Egypte.

Le Parti-Etat (et non lEtat-Parti). En Chine, encore une fois, l’Etat n’est que le paravent de cet acteur très puissant qu’est le Parti Communiste Chinois. Les deux réalités sont certes fusionnées. Mais la réalité qui préexiste, c’est celle du Parti, l’Etat chinois n’étant que son paravent extérieur.

La Torture. Une très mauvaise habitude a été prise par les analystes et les commentateurs, celle de comptabiliser « la répressivité » d’un régime totalitaire en en décomptant seulement le nombre de ses victimes, c’est-à-dire le nombre de personnes qu’il a tuées. Ce comportement trop habituel des commentateurs est inadéquat. Le PCC post-Mao juge globalement plus efficace de terroriser sa population par de longues périodes d’emprisonnement et de tortures physiques ou mentales plutôt que de procéder à de nombreuses exécutions. Si l’on néglige de prendre en compte toutes ces arrestations arbitraires ou tous ces enlèvements qui sont accompagnés de tortures, on sous-estime gravement l’intensité de la répression qui prévaut en Chine.

La réalité et l’ampleur du phénomène Mingongs. Ils sont pourtant 288 millions d’adultes, hommes et femmes (chiffre officiel du PCC, chiffre émis peu avant la pandémie) qui sont esclavagisés parce qu’aux yeux du PCC, ils sont des « migrants intérieurs illégaux ». Des mingongs qui sont presque tous ouvriers d’usine (les ouvriers d’usine étant eux-mêmes presque tous des mingongs). Ce chiffre est monstrueux et il est lourd de toutes sortes de conséquences. Si on ne se réfère pas à l’existence de ces mingongs, il est impossible d’expliquer le surgissement de l’industrie manufacturière en Chine puis la concentration de l‘industrie manufacturière mondiale sur le territoire chinois (28,7% de l’industrie manufacturière mondiale s’y trouve localisée (chiffre ONU) pour une population chinoise qui représente seulement 17,7% de la population mondiale).

La Stratégie. La plupart des auteurs évoquent les diverses politiques engagées par le PCC : la politique diplomatique de la Chine, sa politique commerciale, sa politique militaire…Ils ne prononcent pas le mot qui est à mes yeux indispensable en cette matière : la Chine a conçu dans les années 1980 une stratégie très précise (qui est à multidirectionnelle et qui vise le très long terme) et elle s’y tient. Cette stratégie du PCC est bien plus calculée et bien plus redoutable que ne l’était celle des dirigeants de l’URSS au sommet de sa puissance.

Lalliance avec la Russie. Le mot est très rarement prononcé alors qu’il s’agit d’une réalité majeure. L’alliance que le PCC a instauré depuis 20 ans avec le KGB de Poutine pèse très lourdement dans le rapport de forces international. Beaucoup trop d’acteurs encouragent encore à penser à tort que la Russie resterait un électron libre ou qu’elle pourrait être très facilement détachée de la Chine. Ce fut le cas de Trump (même s’il fut empêché de se rapprocher de Poutine). C’est aussi le cas en France de nombreux candidats actuels à la présidentielle.

La tactique généralisée de lEmprise. Le PCC a depuis longtemps compris tout l’avantage qu’il peut retirer de l’emprise qu’il a réussi à instaurer sur une personne, sur une entreprise étrangère, sur un pays étranger, sur une organisation internationale…On ne peut pas comprendre les multiples succès diplomatiques inscrits depuis 20 ans par la Chine si on oublie de prendre en compte que la Chine se donne les moyens de « tenir », de « tordre le bras » de nombreux Etats qui en apparence restent totalement souverains. On en a eu d’ailleurs récemment une démonstration éclatante quand le PCC chercha à faire obstruction à ce que l’Australie défende Taïwan. A l’évidence, il exerça d’abord un chantage sur Canberra. Canberra eut le courage d’y résister et de ne pas céder. Ce sont alors des sanctions économiques très lourdes et très coûteuses que Pékin fit tomber sur Canberra.

Le Protectorat. Pékin ne commettra pas l’erreur de s’approprier complètement un pays souverain (sous forme de statut colonial ou d’annexion pure et simple). Il est beaucoup plus intelligent et beaucoup plus confortable pour lui de disposer d’un protectorat de fait sur un pays (et son Etat) et de laisser ensuite les populations concernées s’en prendre à leurs gouvernements locaux successifs (devenus impuissants et impopulaires parce qu’incapables de satisfaire leur population), plutôt qu’à la Chine (qui, par l’emprise qu’elle a instaurée sur le pays, le contrôle de facto et limite la capacité d’action de ses gouvernements successifs).

On aura compris que si les livres récemment publiés sur la Chine présentent l’immense mérite de délivrer une liste des forfaits commis par Pékin, ils ont quand même un défaut, celui de ne pas chercher à délivrer une grille de lecture du Parti Communiste Chinois, de sa nature et de celle du régime qu’il a instauré en Chine en 1949, de ses motivations, de ses objectifs, de sa stratégie et de ses tactiques.

Les exactions, qui sont commises par Pékin et qui désormais sont très bien documentées et récapitulées par de multiples auteurs, donnent légitimement l’intuition que le Parti Communiste Chinois constitue un adversaire redoutable pour la démocratie et pour les libertés individuelles dans le monde. Il est d’autant plus indispensable et urgent de se donner les moyens de l’analyser méthodiquement et de comprendre sa nature, son comportement et sa stratégie.

Dominique Duel

13 décembre 2021

(crédit photo: Flickr | Gauthier Delecroix)

17 Déc 2021


Afghanisan : après la victoire des talibans

Passionnante conférence organisée par le Club France-Afghanistan que préside Françoise Hostalier à la mairie du X e arrondissement lundi 15 novembre. Pas d’envolées lyriques, pas de tremolos dans la voix. Des informations et des avis de la part d’un enseignant chercheur de Paris I Sorbonne, Gilles Dorronsoro, et d’un journaliste du Monde, Jacques Folloru, spécialisé dans les questions de Renseignements et tourné, ces dernières années, sur l’Afghanistan. Leur bonne connaissance du dossier afghan et leur expérience du terrain touchèrent vivement un public de connaisseurs.

Une des grandes questions, pour Gilles Dorronsoro, est de comprendre pourquoi l’armée américaine a, en quelque sorte, sous-traité cette guerre de 20 ans en s’appuyant sur des gens peu fiables, souvent corrompus et/ou trafiquants de drogue. Il était prévisible dans ces conditions que la situation irait en se détériorant jusqu’à ces dernières négociations où au fond, il ne fut question que des modalités du retrait sans la moindre exigence adressée aux talibans.

D’autres choix stratégiques ont conduit à l’abîme actuel. On n’a rien fait pour reconstituer l’Etat afghan ni pour agir en coordination avec lui. On ne se coordonna pas avec lui : on le contourna plutôt. Les talibans ont d’une certaine façon répondu à une demande d’Etat de la part des Afghans qui tout en étant très divers souhaitent un ordre légal, une institution judiciaire ainsi que des initiatives en faveur du développement économique du pays.

Comment un tel aveuglement américain a-t-il été possible? Qui sont les conseillers de l’armée américaine ? Comme sont-il formés? Voilà un point particulièrement important à « creuser »…

Une autre affirmation paradoxale frappa bien des auditeurs : les Américains n’ont pas fait la guerre (on compte moins d’une centaine de morts en 20 ans!) mais ont mené des opérations d’éliminations individuelles incontrôlées qui n’ont pas suscité – c’est le moins qu’on puisse dire – le soutien de la population.

Les deux conférenciers insistèrent sur le fait qu’à leurs yeux la situation humanitaire actuelle était très grave et qu’on risquait une crise majeure dans les prochaines semaines. Le froid est déjà vif en novembre en Afghanistan. Il serait donc utile de discuter avec eux. Certes, le dialogue est difficile puisqu’on ne veut pas reconnaître leur régime et il est en particulier difficile de parler de « droits de l’homme » puisqu’ on ne veut pas les accueillir et qu’on ne peut, pour améliorer la situation des droits de l’homme, faire pression sur eux par des sanctions car elles risqueraient de faire crever de faim une partie d’entre eux.

Aujourd’hui, les talibans sont seuls ou presque. Ils dépendent moins qu’on l’a dit des Pakistanais. Ces derniers n’ont d’ailleurs pas encore reconnu le nouveau régime de Kaboul. Et les talibans doivent attendre moins des Chinois qu’ils pourraient le souhaiter.

Comme ils sont Isolés, menacés d’une grave crise alimentaire, l’Occident pourrait négocier leur aide. mais rien n’est fait dans cette optique. On pourrait discuter aussi de la drogue produite dans le pays, de l’immigration et du terrorisme. il faudrait échanger des concessions de la part des talibans dans ces domaines contre de la nourriture. Sans doute, ce n’est pas facile : les talibans ne veulent pas voir de femmes actives dans la vie sociale. Mais cette présence est aussi une question négociable ! Après tout, la situation des « vainqueurs »est si grave qu’on peut envisager des négociations sur des thèmes très divers.

Les observateurs ont insisté beaucoup sur la diversité du mouvement taliban. Mais les conférenciers insistent quant à eux sur la discipline, la hiérarchie et la centralisation de la direction. Malgré l’anachronisme, l’un d‘eux parlera même, à propos du mouvement taliban, de mouvement « stalinien » ( ce qui permet d’envisager la possibilité de retournements stratégiques brusques) dont l’idéologie, leur horizon, est la charia…

Bref, les participants à cette soirée ont eu leur content d’informations et d’ouvertures vers de nouveaux horizons. Tout n’est peut-être pas perdu à condition de prendre des initiatives et de négocier, malgré la répugnance qu’on peut éprouver à s’y résoudre…

(crédit photo: https://www.flickr.com/photos/ipostcross/49138640673/in/photolist-2hSdnUD-9WGZkw-9WEax8-9X4WLJ-9XLDXm-9X4WFh-9X4Wzy-9WH1Wh-9X4WUE-9WEbPe-fU74y-9WEaZt-9WH7hG-9XHMHR-9XHJZP-9X25SK-9WH84G-9WGZSb-9X4Wt1-9WE7He-ML3S3-ML3RY-emEX7o-oxyG4Q-fU6Nh-9WEcCg-9WH69f-fU74V-9X26cB-9WH5qw-9X25kp-9X4Wnd-9X4WZ7-9X267n-9X4Wd5-fU75s-fU73v-fU73Q-4PwcGt-fU75g-ackjad-9X25a2-fU74g-4PArbL-4PAs3j-4xPF1N-emrrqB-emrwBi-nnz1pC-5xHKD3)

18 Nov 2021