Dans une tribune parue les 16 décembre 2021 sur le site du quotidien La Croix, Jean-Louis Rocca, sinologue et professeur à Sciences po, soutient que le régime politique de la Chine actuelle ne serait pas un régime totalitaire mais seulement une dictature.

Evoquant Hannah Arendt (qui, elle-même, en dépit de ses immenses mérites, n’avait malheureusement pas su reconnaitre que le régime chinois sous Mao, était totalitaire), il insiste sur le fait qu’« un régime totalitaire se distingue de la « banale » dictature et des « classiques » régimes autoritaires, autrement dit des sociétés non démocratiques mais « normales » ».

L’auteur développe ensuite l’idée que le Parti Communiste Chinois n’aurait pas d’idéologie, qu’il aurait pour seule motivation celle de maximiser le bien être de sa population : « Dans la dernière résolution du Parti, explique le professeur, on trouve, à peu près à toutes les pages, les notions de développement, de richesse, de prospérité (commune ou modérée), de renouveau et d’intérêt national, de progrès scientifique, de croissance des revenus, de lutte contre la pauvreté, de bien-être social. C’est même au nom de ces notions que le texte semble légitimer le PCC en tant que Parti unique et la « pensée Xi Jinping ».

Et l’auteur de remarquer alors : « On n’y trouve plus l’équivalent de l’idéologie de la « race » ou de la « lutte des classes » comme dogme central d’une explication universelle du monde : idéologie à laquelle tout doit être sacrifié. On n’est donc pas dans le totalitarisme ».

Conclusion du Pr Rocca : « La société chinoise n’est ni l’Allemagne de Hitler, ni l’URSS de Staline, ni même la Chine de Mao. … La Chine de Xi est une dictature « banale », si ce n’est par sa taille et sa puissance ; dictature qui reste dans les normes de l’ « utilitarisme » politique : elle doit assurer le bien-être de sa population. ».

Dominique Duel ne partage pas ces conclusions. Il nous dit pourquoi.

H&L

Au moment précis où les populations des pays démocratiques commencent enfin à se mobiliser après avoir pris conscience des exactions et des atrocités commises par le régime politique de Pékin (généralisation à la population chinoise de la reconnaissance faciale et du score social, invasion de la Mer de Chine du sud, coup de force à Hong Kong, génocide au Sinkiang, menaces militaires à l’égard de Taïwan), le Parti Communiste Chinois entreprend une grande offensive de propagande vers les populations des pays démocratiques pour faire apparaître son régime comme un régime qui serait convenable et qui serait « une vraie démocratie ».

Le texte de Mr Rocca, en concluant que le régime de Pékin ne serait pas du tout un régime totalitaire mais une simple dictature, semble s’inscrire en résonance avec cette propagande de Pékin. C’est pourquoi il m’est apparu indispensable d’y répondre sans délai. Et d’y répondre, non pas en sollicitant l’émotionnel, mais en lui opposant un contre-texte, le plus argumenté possible.

Je commence par exprimer un point de convergence avec Mr Rocca : Oui, un régime totalitaire n’est pas simplement une dictature de très grande intensité. Oui, il y a une véritable différence de nature entre une dictature et un régime totalitaire.

Il ne s’agit pas là d’une querelle qui serait sans enjeu : les dictatures peuvent être renversées (bien que difficilement) par leurs populations ; on observe que les vrais régimes totalitaires sont quasiment « indéracinables » de l’intérieur : les rares régimes totalitaires qui sont tombés (l’Allemagne nazie et le Japon en 1945, l’Argentine des généraux en 1983, le Cambodge des Khmers rouges en 1983, l’URSS en 1991) sont tombés en très bonne part grâce à des facteurs extérieurs au pays considéré.

Quest-ce quun régime totalitaire? dans les années 50 et 60, des grands penseurs, Hannah Arendt mais aussi George Orwell, Arthur Koestler, Raymond Aron, Albert Camus, Jean-François Revel, Carl Friederich, Zbigniew Brzezinski ont étudié en profondeur l’expérience soviétique et l’expérience nazie pour les comparer ensuite l’une à l‘autre. Chacun séparément, ils en arrivèrent à une même conclusion : au-delà de leurs différences évidentes, le régime soviétique et le régime nazi partageaient beaucoup de caractères communs : dans les deux cas, un Parti très radical, inspiré par une idéologie très extrême, s’était emparé du pouvoir (par la force ou par la ruse), s’était instauré Parti Unique et s’était ensuite donné les moyens de contrôler complètement tout un pays en recourant à des méthodes de répression sans limites.

Ils convinrent, très normalement alors, de qualifier ces deux régimes de régimes totalitaires ; il devenait alors assez normal que les caractères communs au régime soviétique et au régime nazi deviennent aussi les caractéristiques d’un régime totalitaire.

Plus précisément, le schéma général du totalitarisme se résume ainsi :

A l’origine, dans un pays déterminé, une idéologie explicite et un projet global fédèrent et mobilisent un groupe politique, qui est numériquement important mais qui serait voué à rester minoritaire ; ce groupe politique minoritaire se radicalise et se mobilise jusqu’à s’emparer durablement du pouvoir politique afin de faire triompher son idéologie.

Une fois parvenu au pouvoir (par des élections ou plus souvent par un coup de force), ce groupe politique prend toutes sortes de dispositions d’exception pour pérenniser son pouvoir : il commence par s’instaurer comme le Parti Unique ; le Parti Unique abolit les scrutins démocratiques ; il concentre tous les pouvoirs entre ses mains (exécutif, législatif, judiciaire, médiatique, universitaire, militaire…) jusqu’à absorber complètement l’Etat et à s’instituer comme le Parti-Etat.

Le Parti Unique contrôle, directement ou indirectement, toute l’économie ; il interdit toute association en dehors de lui ; il supprime les droits d’expression, de réunion, de manifestation ainsi que la liberté religieuse ; il contrôle totalement l’information, la communication, l’instruction, l’histoire qui est enseignée (qu’elle soit nationale ou internationale).

Le Parti Unique met en place en sa faveur un formidable système répressif qui n’a aucune limite puisque la Justice est soumise au Parti, qu’il n’existe plus aucun contrepouvoir et que les associations humanitaires sont interdites d’existence

Le Parti Unique s’active par ailleurs à faire adhérer à son idéologie une partie importante de la société en recourant à la persuasion mais surtout à la terrorisation de la population ; une fois imposée, cette idéologie, devenue idéologie d’Etat, confère une apparence de « légitimité » au Parti Unique et donne une apparence de « justification » aux mesures de répression que le Parti Unique prend contre les opposants, contre les dissidents et même contre les personnes qu’il juge « non conformes ».

Au terme de tout ce processus, un régime totalitaire tend à devenir à la fois complètement inhumain et totalement « indéracinable ».

Venons-en maintenant au régime totalitaire que le Parti Communiste Chinois (PCC) dirigé par Mao instaura en Chine en 1949.

On ne peut que regretter que, du vivant de Mao, plusieurs des grands penseurs évoqués ci-dessus se soient abstenus de qualifier la Chine de Mao comme régime totalitaire. Une omission très fâcheuse. La Chine de Mao « avait coché absolument toutes les cases du totalitarisme » selon la définition générale présentée ci-dessus. Son idéologie était quasiment la même que celle du Parti Communiste d’Union Soviétique (PCUS). Une fois que le PCC fut parvenu au pouvoir, ses décisions et ses méthodes furent largement décalquées de celles du PCUS. On trouve même dans la Chine de Mao les mêmes initiatives atroces et inhumaines que celles menées dans l’URSS de Staline : dans l’un et l’autre pays, de grandes famines qui furent imposées aux ruraux et aux paysans, des camps de travail et/ou de rééducation où furent internés des millions de personnes (les goulags en URSS, les laogaï en Chine)

Tout politologue digne de ce nom (y compris Mr Rocca lui-même semble-t-il) reconnaît désormais que c’est bien un régime totalitaire que le PCC sous Mao (1949-1976) infligeait à la population chinoise.

M. Rocca nous délivre aujourdhui une thèse très spécifique selon laquelle, sans qu’on s’en soit rendu compte, le régime de Pékin aurait rétrogradé de totalitaire à dictatorial. Pour soutenir une thèse aussi singulière, il devrait nous apporter deux précisions : Quand le changement se serait-il produit ? A quel titre ne serait-il plus totalitaire ?

Dans son article, Mr Rocca n’apporte pas de réponse à la première interrogation.

A la deuxième interrogation, il répond en indiquant : « On n’y trouve plus l’équivalent de lidéologie de la «race» ou de la «lutte des classes» comme dogme central dune explication universelle du monde : idéologie à laquelle tout doit être sacrifié. On nest donc pas dans le totalitarisme ». Un raisonnement qui paraît ressortir d’une logique implacable : si le régime actuel ne peut être rapproché ni de l’URSS ni de la Chine de Mao ni non plus de l’Allemagne nazie, c’est qu’il n’est pas totalitaire. Cette logique est beaucoup trop simpliste car elle fait bon marché de deux observations essentielles.

Contrairement à ce que suggère M. Rocca, il n’y a pas seulement deux sortes de régimes totalitaires ; il y en a au moins trois : après les régimes totalitaires dont l’idéologie est marxiste-léniniste, après ceux dont l’idéologie fut la suprématie raciale, on a vu surgir dans les années 1980 une troisième sorte, ceux dont l’idéologie est islamo-théocratique (le régime des Ayatollahs en Iran, le régime de Omar El Béchir au Soudan, le régime des Talibans en Afghanistan, le régime, heureusement éphémère, de Daech…)

Ensuite, il a échappé à M. Rocca que, en Chine et pour la première fois dans un régime totalitaire, un Parti Unique à la tête dun régime totalitaire est parvenu, sans se faire déstabiliser, à remplacer totalement son idéologie initiale par une idéologie différente.

Cela s’est amorcé en 1978, deux ans après la mort de Mao, lorsque Deng fut assuré de prendre la Direction du PCC. L’idéologie lutte de classes en vigueur sous Mao avait obligé le PCC à s’en tenir au modèle économique du collectivisme, un modèle où la notion d’entreprise avait disparu et où la production s’exerçait dans des unités de production rattachées directement au pouvoir central.

Ce modèle économique était désastreux parce qu’il privait complètement le régime de Pékin, du dynamisme entrepreneurial. Deng fut le premier des dirigeants socialistes à se rendre compte que le collectivisme était une source majeure de faiblesse économique et d’impuissance géopolitique. Selon lui, et à juste titre, c’est ce collectivisme qui expliquait le déclin, économique et technologique, de l’URSS relativement aux Etats Unis et qui expliquait aussi que le taux de croissance de la Chine soit resté faible sous Mao.

Pour Deng, si le PCC commettait l’erreur de maintenir ce collectivisme, il s’exposait à être désavoué massivement par la population chinoise, il s’exposait même à ce que son régime, bien que totalitaire, finisse par être renversé. Deng n’eut apparemment pas grand mal à convaincre les autres dirigeants du PCC d’abandonner le collectivisme : il leur fit valoir que l’enjeu était vital : il s’agissait de pérenniser le maintien du PCC à la tête de la Chine.

Dès 1978 en tout cas, Deng et le PCC entreprennent de restaurer le capitalisme : dès lors, toute la vie économique prend place dans le cadre de véritables entreprises, qu’elles soient à capital étatique, à capital privé ou à capital mixte. Elles sont non seulement autorisées mais encouragées par le PCC à faire des profits et à développer leur capital. Elles ont toute autonomie en matière de gestion ou de stratégie d’investissement.

Mais, en abandonnant totalement le collectivisme, le Parti Communiste Chinois ne pouvait plus du tout se justifier, ni à ses propres yeux ni aux yeux de la population chinoise, comme étant « le Parti Révolutionnaire, auto-proclamé avant-garde de la classe ouvrière, à qui revient de diriger la dictature du prolétariat ».

En délaissant le collectivisme en1978, le PCC sobligeait en réalité à abandonner aussi lidéologie marxiste-léniniste, ce quil fit. Cela se fit sans trop de remous au sein du Parti car, comme l’a bien expliqué Claude Lefort dans les années 1990, ce qui au bout d’un temps motive les dirigeants d’un régime totalitaire, ce n’est plus tant de faire aboutir une idéologie précise que de maintenir les prérogatives et les privilèges qu’ont acquis les hiérarques et même les simples membres du Parti.

Si le PCC en était resté là, la thèse de Monsieur Rocca aurait eu une certaine crédibilité. Mais le PCC n’en resta pas là.

Le même Deng savait bien qu’abandonner toute idéologie serait dangereux aussi pour la pérennisation du régime. Un régime totalitaire a besoin d’une idéologie, en particulier pour souder tous les membres du Parti entre eux et pour légitimer le monopole du pouvoir du Parti aux yeux de la population.

C’est pourquoi très progressivement, dans les années 80, Deng et le PCC s’employèrent à passer d’une idéologie à une autre, de l’idéologie marxiste-léniniste à l’idéologie impérialiste-particratiste.

Idéologie impérialiste. Dans les années 80, l’internationalisme prolétarien fut délaissé au profit d’un nationalisme de plus en plus extrême et de plus en plus radical. C’est sous Deng que fut lancée la thématique du « siècle de l’humiliation » (1932-1949) et que fut suggérée l’idée que la Chine avait une revanche à prendre. C’est toute la thématique du « rêve chinois » : la Chine devait reprendre son statut hégémonique, celui que ses empereurs successifs avaient réussi à maintenir. Ce nationalisme conquérant ne cache plus aujourd’hui son objectif, celui de ravir l’hégémonie aux Etats-Unis pour la rendre à la Chine. Pour cela, le PCC ne doit plus hésiter à recourir à une stratégie impérialiste, ce à quoi il s’emploie franchement depuis les années 1990 et plus encore depuis qu’il a réussi en 2001 à forcer son entrée à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), et davantage encore depuis que le PCC se considère à parité géopolitique avec les Etats Unis.

Idéologie particratiste. Tous les régimes totalitaires sont amenés à piétiner de facto la démocratie et les libertés. Mais, le plus souvent, leurs dirigeants s’étaient estimés ou s’estiment obligés de dépenser beaucoup d’efforts pour occulter leur comportement antidémocratique.

Dans la Chine post-Mao, celle qui va de Deng à Xi, le régime totalitaire se différencie de tous les autres régimes totalitaires, présents et passés (y compris celui de la Chine de Mao), par le fait qu’est revendiquée, ouvertement et publiquement, une hostilité absolue à la démocratie et aux libertés et par le fait qu’est revendiquée une omnipuissance du Parti (elle-même justifiée par sa supposée omniscience). C’est cela que nous désignons comme le particratisme.

Le PCC revendique ainsi tout à la fois la concentration définitive de tous les pouvoirs entre ses mains, le rejet de toute forme (même embryonnaire) de contrepouvoir, le rejet non seulement de la démocratie parlementaire mais de toute vie démocratique et même de tout débat ; il revendique l’élimination de toute la société civile, la persécution de toute personnalité charismatique extérieure au Parti ; il revendique la persécution de toutes les religions, l’abolition de toutes les libertés individuelles et collectives ; il revendique son immixtion dans la vie quotidienne des familles et des individus, dans le mode de scolarisation des enfants et il ne cache pas qu’à travers la reconnaissance faciale et le score social, il entend rendre chaque personne chinoise conforme à l’homme nouveau qu’il a en tête.

Lidéologie impérialiste se rejoint et sarticule avec lidéologie particratiste puisque le Parti, après avoir expliqué à la population la nécessité impérieuse pour la Chine de s’emparer du monde, lui explique aussi que pour atteindre cet objectif, il lui faut renoncer totalement à la démocratie et déléguer définitivement tous les pouvoirs au Parti.

Au total, on est en présence en Chine depuis 1978 d’une quatrième sorte de régimes totalitaires, ceux dont l’idéologie est celle du nationalisme-particratisme. Et la Chine semble avoir déjà fait des émules puisque le régime de Poutine en Russie s’apparente de plus en plus à ce type de régime totalitaire.

On aura compris que, plus que jamais, il s’impose de caractériser la Chine post-Mao comme subissant un régime totalitaire tout en pointant que le PCC, depuis 1978, a initié une quatrième sorte de régimes totalitaires, ceux dont l’idéologie est impérialiste-particratiste.

Crédit photo : Flickr | David Chao

23 Déc 2021


Les mots qui manquent dans les livres récents relatifs à la Chine

La liste s’allonge de livres, francophones ou anglophones, qui traitent de la Chine actuelle. La plupart sont très intéressants parce qu’ils ont le mérite d’exposer de nombreuses réalités factuelles qui n’étaient jusque récemment pas disponibles pour le public. Regrettant de ne pas avoir l’énergie pour me livrer à une analyse comparée et approfondie de tous ces livres publiés récemment, je me permets de faire état ici du sentiment général que je retire de leur lecture.

S’il n’y a généralement pas d’omission importante dans la liste des forfaits commis par Pékin, il demeure que certains mots, qui sont très importants à mes yeux, apparaissent trop peu ou sont même absents dans ces divers livres. Je me permets d’en dresser ici une première énumération.

Le Parti Communiste Chinois (PCC). Les auteurs prononcent trop souvent « la Chine » quand il faudrait prononcer « le Parti Communiste Chinois ». En Chine, on est en présence d’un Etat qui n’est absolument pas un Etat ordinaire. Depuis 1949, le PCC a absorbé l’appareil d’Etat chinois en sorte qu’à chaque échelon de cet Etat fantôme, correspond un échelon du Parti qui lui dicte les orientations et les décisions à prendre. Le lieu du pouvoir n’est donc pas un Etat chinois assez fantomatique mais bel et bien le Parti Communiste Chinois lui-même. C’est ainsi le PCC qui est derrière les offensives de « normalisation » et de répression à Hong Kong, au Tibet ou au Sinkiang. C’est aussi le PCC qui officiellement commande directement l’Armée Populaire de Libération, cette armée qui a envahi la Mer de Chine du Sud et qui menace maintenant d’envahir Taïwan…C’est donc bien le PCC et non pas la Chine qui est l’auteur de tous ces forfaits. C’est de toute façon le PCC et non on ne sait quel Etat chinois (sans vraie substance autre que celle du PCC) qui dirige la Chine. Et c’est d’ailleurs en fonction de son intérêt propre que le PCC prend les orientations et les décisions de Pékin.

Le Totalitarisme. La Chine représente un cas historiquement extrême de totalitarisme. C’est pourtant ce mot tabou que la plupart des auteurs renoncent à prononcer sur la Chine. Certains s’autocensurent complètement et préfèrent renoncer à toute caractérisation du régime politique en vigueur à Pékin. D’autres pratiquent une autre autocensure et préfèrent prononcer « autoritarisme » ou « régime autoritaire ». Or, selon les Wikipedia (francophone ou anglophone), la seule définition qu’il serait possible de retenir pour « autoritarisme » en français ou pour « autoritarianism » en anglais ce serait un totalitarisme modéré.

Totalitarisme modéré ? Il s’agit là d’un bel oxymore. Un oxymore qui est en tout cas particulièrement non pertinent dans le cas de la Chine. En réalité, si « autoritarisme » ne se prête pas à une définition, c’est qu’il s’agit seulement d’un euphémisme, un euphémisme qui est pratiqué largement par ceux et celles qui savent très bien que le régime en Chine est totalitaire mais qui n’osent pas prononcer publiquement le mot pour ne pas déplaire à Pékin.

Ce qui est grave, c’est que cet euphémisme « régime autoritaire » évoque dans l’esprit du grand public, un régime qui est moins répressif qu’un « régime dictatorial ». (On dit d’un instituteur qui est jugé trop sévère qu’il est autoritaire ; on ne va pas jusqu’à dire de lui qu’il est dictatorial. « Dictatorial » est donc bien perçu comme plus lourd que « Autoritaire »). Quand on qualifie la Chine d’autoritaire, on laisse entendre, contre toute évidence, que le régime actuel de Pékin serait moins absolu et moins répressif que ne l’étaient le régime de Ben Ali en Tunisie ou le régime de Moubarak en Egypte.

Le Parti-Etat (et non lEtat-Parti). En Chine, encore une fois, l’Etat n’est que le paravent de cet acteur très puissant qu’est le Parti Communiste Chinois. Les deux réalités sont certes fusionnées. Mais la réalité qui préexiste, c’est celle du Parti, l’Etat chinois n’étant que son paravent extérieur.

La Torture. Une très mauvaise habitude a été prise par les analystes et les commentateurs, celle de comptabiliser « la répressivité » d’un régime totalitaire en en décomptant seulement le nombre de ses victimes, c’est-à-dire le nombre de personnes qu’il a tuées. Ce comportement trop habituel des commentateurs est inadéquat. Le PCC post-Mao juge globalement plus efficace de terroriser sa population par de longues périodes d’emprisonnement et de tortures physiques ou mentales plutôt que de procéder à de nombreuses exécutions. Si l’on néglige de prendre en compte toutes ces arrestations arbitraires ou tous ces enlèvements qui sont accompagnés de tortures, on sous-estime gravement l’intensité de la répression qui prévaut en Chine.

La réalité et l’ampleur du phénomène Mingongs. Ils sont pourtant 288 millions d’adultes, hommes et femmes (chiffre officiel du PCC, chiffre émis peu avant la pandémie) qui sont esclavagisés parce qu’aux yeux du PCC, ils sont des « migrants intérieurs illégaux ». Des mingongs qui sont presque tous ouvriers d’usine (les ouvriers d’usine étant eux-mêmes presque tous des mingongs). Ce chiffre est monstrueux et il est lourd de toutes sortes de conséquences. Si on ne se réfère pas à l’existence de ces mingongs, il est impossible d’expliquer le surgissement de l’industrie manufacturière en Chine puis la concentration de l‘industrie manufacturière mondiale sur le territoire chinois (28,7% de l’industrie manufacturière mondiale s’y trouve localisée (chiffre ONU) pour une population chinoise qui représente seulement 17,7% de la population mondiale).

La Stratégie. La plupart des auteurs évoquent les diverses politiques engagées par le PCC : la politique diplomatique de la Chine, sa politique commerciale, sa politique militaire…Ils ne prononcent pas le mot qui est à mes yeux indispensable en cette matière : la Chine a conçu dans les années 1980 une stratégie très précise (qui est à multidirectionnelle et qui vise le très long terme) et elle s’y tient. Cette stratégie du PCC est bien plus calculée et bien plus redoutable que ne l’était celle des dirigeants de l’URSS au sommet de sa puissance.

Lalliance avec la Russie. Le mot est très rarement prononcé alors qu’il s’agit d’une réalité majeure. L’alliance que le PCC a instauré depuis 20 ans avec le KGB de Poutine pèse très lourdement dans le rapport de forces international. Beaucoup trop d’acteurs encouragent encore à penser à tort que la Russie resterait un électron libre ou qu’elle pourrait être très facilement détachée de la Chine. Ce fut le cas de Trump (même s’il fut empêché de se rapprocher de Poutine). C’est aussi le cas en France de nombreux candidats actuels à la présidentielle.

La tactique généralisée de lEmprise. Le PCC a depuis longtemps compris tout l’avantage qu’il peut retirer de l’emprise qu’il a réussi à instaurer sur une personne, sur une entreprise étrangère, sur un pays étranger, sur une organisation internationale…On ne peut pas comprendre les multiples succès diplomatiques inscrits depuis 20 ans par la Chine si on oublie de prendre en compte que la Chine se donne les moyens de « tenir », de « tordre le bras » de nombreux Etats qui en apparence restent totalement souverains. On en a eu d’ailleurs récemment une démonstration éclatante quand le PCC chercha à faire obstruction à ce que l’Australie défende Taïwan. A l’évidence, il exerça d’abord un chantage sur Canberra. Canberra eut le courage d’y résister et de ne pas céder. Ce sont alors des sanctions économiques très lourdes et très coûteuses que Pékin fit tomber sur Canberra.

Le Protectorat. Pékin ne commettra pas l’erreur de s’approprier complètement un pays souverain (sous forme de statut colonial ou d’annexion pure et simple). Il est beaucoup plus intelligent et beaucoup plus confortable pour lui de disposer d’un protectorat de fait sur un pays (et son Etat) et de laisser ensuite les populations concernées s’en prendre à leurs gouvernements locaux successifs (devenus impuissants et impopulaires parce qu’incapables de satisfaire leur population), plutôt qu’à la Chine (qui, par l’emprise qu’elle a instaurée sur le pays, le contrôle de facto et limite la capacité d’action de ses gouvernements successifs).

On aura compris que si les livres récemment publiés sur la Chine présentent l’immense mérite de délivrer une liste des forfaits commis par Pékin, ils ont quand même un défaut, celui de ne pas chercher à délivrer une grille de lecture du Parti Communiste Chinois, de sa nature et de celle du régime qu’il a instauré en Chine en 1949, de ses motivations, de ses objectifs, de sa stratégie et de ses tactiques.

Les exactions, qui sont commises par Pékin et qui désormais sont très bien documentées et récapitulées par de multiples auteurs, donnent légitimement l’intuition que le Parti Communiste Chinois constitue un adversaire redoutable pour la démocratie et pour les libertés individuelles dans le monde. Il est d’autant plus indispensable et urgent de se donner les moyens de l’analyser méthodiquement et de comprendre sa nature, son comportement et sa stratégie.

Dominique Duel

13 décembre 2021

(crédit photo: Flickr | Gauthier Delecroix)

17 Déc 2021


Afghanisan : après la victoire des talibans

Passionnante conférence organisée par le Club France-Afghanistan que préside Françoise Hostalier à la mairie du X e arrondissement lundi 15 novembre. Pas d’envolées lyriques, pas de tremolos dans la voix. Des informations et des avis de la part d’un enseignant chercheur de Paris I Sorbonne, Gilles Dorronsoro, et d’un journaliste du Monde, Jacques Folloru, spécialisé dans les questions de Renseignements et tourné, ces dernières années, sur l’Afghanistan. Leur bonne connaissance du dossier afghan et leur expérience du terrain touchèrent vivement un public de connaisseurs.

Une des grandes questions, pour Gilles Dorronsoro, est de comprendre pourquoi l’armée américaine a, en quelque sorte, sous-traité cette guerre de 20 ans en s’appuyant sur des gens peu fiables, souvent corrompus et/ou trafiquants de drogue. Il était prévisible dans ces conditions que la situation irait en se détériorant jusqu’à ces dernières négociations où au fond, il ne fut question que des modalités du retrait sans la moindre exigence adressée aux talibans.

D’autres choix stratégiques ont conduit à l’abîme actuel. On n’a rien fait pour reconstituer l’Etat afghan ni pour agir en coordination avec lui. On ne se coordonna pas avec lui : on le contourna plutôt. Les talibans ont d’une certaine façon répondu à une demande d’Etat de la part des Afghans qui tout en étant très divers souhaitent un ordre légal, une institution judiciaire ainsi que des initiatives en faveur du développement économique du pays.

Comment un tel aveuglement américain a-t-il été possible? Qui sont les conseillers de l’armée américaine ? Comme sont-il formés? Voilà un point particulièrement important à « creuser »…

Une autre affirmation paradoxale frappa bien des auditeurs : les Américains n’ont pas fait la guerre (on compte moins d’une centaine de morts en 20 ans!) mais ont mené des opérations d’éliminations individuelles incontrôlées qui n’ont pas suscité – c’est le moins qu’on puisse dire – le soutien de la population.

Les deux conférenciers insistèrent sur le fait qu’à leurs yeux la situation humanitaire actuelle était très grave et qu’on risquait une crise majeure dans les prochaines semaines. Le froid est déjà vif en novembre en Afghanistan. Il serait donc utile de discuter avec eux. Certes, le dialogue est difficile puisqu’on ne veut pas reconnaître leur régime et il est en particulier difficile de parler de « droits de l’homme » puisqu’ on ne veut pas les accueillir et qu’on ne peut, pour améliorer la situation des droits de l’homme, faire pression sur eux par des sanctions car elles risqueraient de faire crever de faim une partie d’entre eux.

Aujourd’hui, les talibans sont seuls ou presque. Ils dépendent moins qu’on l’a dit des Pakistanais. Ces derniers n’ont d’ailleurs pas encore reconnu le nouveau régime de Kaboul. Et les talibans doivent attendre moins des Chinois qu’ils pourraient le souhaiter.

Comme ils sont Isolés, menacés d’une grave crise alimentaire, l’Occident pourrait négocier leur aide. mais rien n’est fait dans cette optique. On pourrait discuter aussi de la drogue produite dans le pays, de l’immigration et du terrorisme. il faudrait échanger des concessions de la part des talibans dans ces domaines contre de la nourriture. Sans doute, ce n’est pas facile : les talibans ne veulent pas voir de femmes actives dans la vie sociale. Mais cette présence est aussi une question négociable ! Après tout, la situation des « vainqueurs »est si grave qu’on peut envisager des négociations sur des thèmes très divers.

Les observateurs ont insisté beaucoup sur la diversité du mouvement taliban. Mais les conférenciers insistent quant à eux sur la discipline, la hiérarchie et la centralisation de la direction. Malgré l’anachronisme, l’un d‘eux parlera même, à propos du mouvement taliban, de mouvement « stalinien » ( ce qui permet d’envisager la possibilité de retournements stratégiques brusques) dont l’idéologie, leur horizon, est la charia…

Bref, les participants à cette soirée ont eu leur content d’informations et d’ouvertures vers de nouveaux horizons. Tout n’est peut-être pas perdu à condition de prendre des initiatives et de négocier, malgré la répugnance qu’on peut éprouver à s’y résoudre…

(crédit photo: https://www.flickr.com/photos/ipostcross/49138640673/in/photolist-2hSdnUD-9WGZkw-9WEax8-9X4WLJ-9XLDXm-9X4WFh-9X4Wzy-9WH1Wh-9X4WUE-9WEbPe-fU74y-9WEaZt-9WH7hG-9XHMHR-9XHJZP-9X25SK-9WH84G-9WGZSb-9X4Wt1-9WE7He-ML3S3-ML3RY-emEX7o-oxyG4Q-fU6Nh-9WEcCg-9WH69f-fU74V-9X26cB-9WH5qw-9X25kp-9X4Wnd-9X4WZ7-9X267n-9X4Wd5-fU75s-fU73v-fU73Q-4PwcGt-fU75g-ackjad-9X25a2-fU74g-4PArbL-4PAs3j-4xPF1N-emrrqB-emrwBi-nnz1pC-5xHKD3)

18 Nov 2021


La France selon Zemmour-Zelig

Zemmour veut rendre à la France sa pureté catholique en la débarrassant des musulmans qui l’envahiraient dans le but planifié de l’occuper et de l’islamiser intégralement.

Il faut voir dans ce programme épurateur un hommage implicite à une épuration menée dans un dessein comparable, en Espagne, par Isabelle la catholique et Ferdinand III, immédiatement après l’achèvement de la Reconquista au détriments du dernier royaume musulman en Espagne.

Quand Éric Zemmour reprend à son compte, sans toutefois le mentionner, ce programme national-catholique d’épuration, il prouve qu’il ne tient pas rigueur à Isabelle la catholique d’avoir expulsé non seulement les musulmans, mais les Juifs d’Espagne, ses ancêtres, en 1492, et d’avoir persécuté sans pitié ceux des Juifs qui feignaient de se convertir au catholicisme tout en restant juifs en cachette.

C’est en tout cas sans doute grâce à cette « épuration » impitoyable qu’Éric Zemmour est né de parents juifs vivant dans Algérie française.

Éric Zemmour n’en veut pas non plus aux antidreyfusards qui condamnèrent un capitaine juif français innocent, parce qu’ils agissaient, dit-il, dans l’intérêt de l’armée française. Un intérêt national que Zemmour, adepte fervent de la real-politik et de la raison d’État, place au-dessus des droits de l’homme et de toute considération morale ou juridique.

Éric Zemmour prend ainsi le contrepied des Juifs qui, comme les parents d’Emmanuel Levinas, vinrent en France parce qu’elle était le pays qui s’était dressé pour innocenter un Juif.

À chacun sa France.

Mais Zemmour, pas rancunier pour deux sous, n’en veut pas non plus à l’État français de Vichy d’avoir abrogé le décret Crémieux, qui en 1870 avait attribué « la citoyenneté française aux Israélites indigènes » c’est-à-dire, sans dire le mot juif, aux Juifs d’Algérie. Suite à l’abrogation de ce décret par le gouvernement de Vichy le 7 octobre 1940, les « Israélites d’Algérie » redevinrent des Juifs, et leur sort fut aggravé par l’application sur ce territoire des multiples interdictions imposées par la loi portant statut des Juifs du 3 octobre 1940.

Il fallut attendre l’après seconde guerre mondiale pour qu’en France le mot Juif cesse d’être soit banni soit injurieux, pour qu’il acquière droit de cité et honorabilité dans le vocabulaire de la République française.

De nos jours, en France, on peut se dire Juif et Français, dans les deux sens.

Éric Zemmour, nostalgique de la France d’avant, a choisi de se définir dans la France d’aujourd’hui en tant que Français de confession israélite, et pas comme un Français juif ou un Juif français.

L’idée qu’un être humain puisse provenir de deux histoires et se reconnaitre dans une double appartenance lui parait aussi contradictoire qu’un cercle carré. Pour lui, s’assimiler c’est « changer d’arbre généalogique ».

Pour le dire autrement, s’assimiler, selon lui, ce n’est pas assimiler la culture du pays d’accueil sans renier son passé : c’est être assimilé, comme un aliment qui a été ingéré et métamorphosé. S’assimiler, c’est faire un trou dans son passé et s’infliger une sorte de trépanation.

Si les Juifs s’étaient assimilés au sens que Zemmour donne à ce terme, le peuple juif n’existerait plus.

On voit qu’Éric Zemmour ne se noie pas dans les nuances et la complexité. Son discours est carrément carré.

C’est là sa force.

Mais c’est aussi sa faille.

Son choix de s’identifier publiquement en tant que « Français de confession israélite », l’oppose au choix du cardinal Lustiger, qui, lui, se revendiquait comme un Français juif de confession catholique.

Pourquoi ?

Mais pourquoi le « Français israélite » Zemmour n’en veut-il pas à ceux qui ont persécuté les Juifs au nom de la pureté catholique de leur pays ?

Pourquoi les blanchit-il?

Certains commentateurs ont allégué le syndrome de Stockholm, qui pousse les victimes à prendre le parti de leurs bourreaux pour s’imaginer être du côté du manche.

D’autres ont cherché la clé de ce rejet de sa judéité originelle dans l’aspiration à échapper à la dangereuse condition qui est celle des Juifs de la diaspora, en jouant la carte de l’autodissolution par assimilation intégrale.

Ce fut déjà le pari avant 1933 de nombreux Juifs allemands qui se voulurent plus allemands que les Allemands de souche. On connait la suite.

On trouve d’ailleurs une illustration de cette assimilation forcenée chez l’un des meilleurs spécialistes de l’âme juive, Woody Allen.

Le personnage qui porte le nom de Zelig dans son film éponyme est un homme-caméléon, capable de prendre totalement l’apparence des individus avec lesquels il est en relation. En présence de gros, il devient gros ; à côté d’un noir, son teint se fonce ; parmi les médecins, il fait comme s’il avait travaillé à Vienne avec Freud, et ainsi de suite. Jusqu’à ce que le spectateur du film le retrouve à l’époque de l’Allemagne hitlérienne, à une tribune dans le rôle d’un nazi forcené et vociférateur.

Heureusement pour lui, Zemmour n’est pas un Allemand d’origine juive des années 30 et 40, et sa pathologie assimilationniste ne le métamorphosera pas en nazi.

Mais cette pathologie aide à comprendre que notre Zelig-Zemmour reprenne à son compte le combat purificateur d’Isabelle la catholique, cette fois contre les musulmans. Qu’il justifie les Français antidreyfusards. Qu’il remercie l’État français de Vichy de n’avoir collaboré à la Shoah qu’en maintenant autant que possible les déportations de Juifs de France dans les limites de la préférence nationale pour les Juifs français. Et finalement qu’il conteste leur nationalité française aux enfants juifs français assassinés en France et enterrés en Israël.

La raison en est que, aux yeux de ce Français de confession israélite, les Juifs de France ne peuvent simplement pas être à la fois, et sans contradiction aucune, et Français et Juifs.

À partir de cette alternative imposée, que réserve son programme d’assimilation intégrale – un modèle qu’il oppose au modèle d’intégration sans déni des origines- à tous les Français non juifs dont les ascendants sont, eux aussi, venus d’ailleurs, chargés de leur histoire et de leur mémoire ?

Son modèle d’assimilation intégrale et exclusive leur propose d’effacer toutes les traces de leur passé, d’adopter les Gaulois pour seuls ascendants, et le catholicisme pour seule origine culturelle de leur identité française.

Voir par exemple ce qu’il propose aux musulmans vivant en France et qui voudraient y demeurer. Zemmour ne leur demande pas de s’adapter à la France des Lumières, à la France des droits de l’homme, à la France de la République et de la modernité, en laïcisant et en sécularisant leur appartenance religieuse. Il leur tend généreusement une main hospitalière, sous la condition, précise-t-il, qu’ils « s’assimilent » intégralement et exclusivement à la France catholique, en « christianisant », c’est le mot qu’il a choisi, leur mode d’appartenance à leur religion

Si Zelig-Zemmour devenait Président, et s’il tenait parole sans fléchir, il pourrait mettre en application la définition de la France qu’il dit emprunter à De Gaulle :  » Un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. »

En application de cette définition de la France éternelle, les Juifs de France pratiquants redeviendraient des israélites. Les Juifs de France non croyants ne seraient plus des Juifs. Les musulmans de France devraient se christianiser. Quant aux Asiatiques de France, ils devraient au minimum se blanchir et se convertir à une religion chrétienne.

Pour inaugurer son élection par un geste symbolique, le Président Zemmour pourrait déchoir de la nationalité française, , en grande pompe et en leur arrachant leurs décorations, et Joséphine Baker, qui chantait « j’ai deux amours, mon pays et Paris« , et Charles Aznavour, qui, tout en chantant dans la langue de Molière, accepta d’être l’ambassadeur officiel de l’Arménie à l’Unesco.

Telle est son idée de la France.

On ne pourra pas dire qu’on n’a pas été prévenus.

André Senik

Cher André, j’ai lu, un peu ahuri, ton article sur Zemmour, je n’imaginais pas ça en démocratie occidentale au XXIème siècle, des « idées » archaïques absurdes et simplistes qui vont à l’encontre de tout progrès, de toute évolution constatable, de toute solution pratiquement applicable aux problèmes issus de l’immigration, du moins sans créer des dommages majeurs. Mais j’ai surtout apprécié tes pertinentes références à Zelig de Woody Allen. J’avais vu ce film à sa sortie, jamais un film ne m’avait autant plu et fait rire et à l’époque j’avais été étonné de son peu de retentissement et de son succès mitigé. La différence, c’est que Zemmour, lui, a l’air de se prendre au sérieux ! Il croit vraiment à ce qu’il raconte ? Docteur, une urgence !
Bravo à toi en tout cas !

Pierre Druez

Le courroux d’André

Je suis surpris de voir qu’André Senik adopte la technique de l’amalgame pour marquer sa violente opposition aux idées politiques d’Eric Zemmour. Senik, ancien professeur de philosophie, auteur d’un remarquable essai critique sur Karl Marx (1), plein d’exigence et de rigueur analytique, abandonne néanmoins cette fois ces bonnes habitudes pour se jeter à plat ventre dans une confuse diatribe contre le courageux journaliste et polémiste (2). Senik remet en question les opinions bien connues, lancées   sans langue de bois,  d’Éric Zemmour sur des sujets comme la liberté, la France, sa perte d’identité, l’islamisme, l’immigration, l’assimilation, le catholicisme, le grand remplacement, etc.  

Mais cette fois, Senik s’avance avec une facilité déconcertante dans la méthode de la reductio ad hitlerum, usant et abusant de la conjecture et du langage subliminal. Rien ne manque à sa harangue. Zemmour serait, nous dit-il, un «épurateur impitoyable », un agent du « national-catholique d’épuration » et un «nostalgique de la France d’avant ». Senik invente que « S’assimiler [selon Zemmour]  c’est faire un trou dans son passé » et « s’infliger une sorte de trépanation » (comme celles du Dr. Mengele ?). Et, enfin, Zemmour serait une espèce d’exterminateur de Juifs. Voici la phrase atroce de Senik: « Si les Juifs sont assimilés au sens que Zemmour donne à ce terme, le peuple juif n’existerait plus. »

Dans son article, André Senik martèle quatre fois le mot «épuration». Il reproche au polémiste sa « pathologie assimilationniste ». Tout cela est excessif et motivé  par une haine sans fard.

Tout en essayant de nous faire croire qu’il manie « les nuances et la complexité », André Senik fait dire à Zemmour ce qu’il n’a jamais dit et prend comme des faits des phrases inexistantes.

Tente-t-il de s’inscrire dans la course aux fadaises  prononcées,  il y a quelques semaines, par BHL et par le grand rabbin de France, Haïm Korsia, qui affirmait – en clivant encore plus la communauté juive de France-  que Zemmour était « antisémite certainement, raciste évidemment » ? Prenant comme un signal ces fariboles, les « bien-pensants » et les progressistes  se liguent  et essaient de faire boule de neige contre le pre-candidat conservateur, la révélation politique de l’année. Ils ne font pas cela sans réinstaller, aux yeux de tous, une machine staliniste de désinformation et de liquidation « des ennemis ».

D’une certaine façon, Senik devient le défenseur, par contrecoup, de causes rétrogrades. Par exemple, il déplore, dans sa diatribe,  la chute du « dernier royaume musulman d’Espagne », et fulmine contre l’admirable action d’Etat d’Isabelle la Catholique.

Il nous dépeint un Zemmour qui n’existe que dans sa tête. Il le présente comme un « impitoyable épurateur », comme un être obsédé par une seule chose : une supposée « pureté catholique », pour laquelle il expulserait « les musulmans » et « les Juifs de France ».

Et ce n’est pas tout. Senik croit savoir que « le Président Zemmour pourrait déchoir de la nationalité française,  en grande pompe et en leur arrachant leurs décorations, à Joséphine Baker, qui chantait ‘j’ai deux amours, mon pays et Paris’, et à Charles Aznavour ». On frôle la paranoïa.

Etrange manière de débattre : appelant à la dramatisation, ou plus exactement à un catastrophisme digne de réalisateurs de fictions comme Mimi Leder et Matt Reeves.

Non, cher André Senik, pour s’engager contre les idées d’Éric Zemmour, il faut respecter au moins une règle d’or: citer méticuleusement ses textes et déclarations. Vous ne le faites pas.  Vous vous contentez d’interpréter et de simplifier cette pensée, afin de pouvoir tirer les conclusions les plus aberrantes.

Senik demande : «pourquoi le ‘Français israélite’ Zemmour n’en veut-il pas à ceux qui ont persécuté les Juifs au nom de la pureté catholique de leur pays ? ». Où est le paragraphe ou la déclaration exprimant cette position?

La préoccupation d’André Senik semble tourner autour de la vieille question de l’assimilation et de ses effets sur les Français de confession juive et, à présent, sur les musulmans. Il prétend que Zemmour  exige, aux uns et aux autres, l’assimilation « intégralement et exclusivement à la France catholique ».

Rien de tel. Zemmour  n’a jamais mené bataille contre les « Français juifs » ni les « Juifs de France ». Au contraire, il combat la brutale remontée de l’antisémitisme, d’origine islamiste, et ses sanglants effets en France et en Europe. Zemmour, ne sort pas de la doctrine française traditionnelle et des principes du constituant Clermont-Tonnerre de soumettre la loi juive au Code Civil (et pas à la France catholique) et il dit que cette doctrine devrait être appliquée également vis-à-vis des musulmans: « Il faut refuser tout  aux Juifs comme nation et accorder tout aux Juifs comme individus ; il faut qu’ils ne fassent dans l’Etat ni un corps politique ni un ordre ; il faut qu’ils soient individuellement citoyens. »

Senik semble incommodé par ce vieux principe français. Aussi par les exigences du Premier Consul Bonaparte au Sanhédrin, en 1807, et par les modifications aux dogmes de l’islam –sur l’égalité homme-femme et la laïcité–, exigées par le ministre de l’Intérieur Chevènement en 1997. Idem sur la caractérisation de la France du général de Gaulle : « Un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. »

En prétendant  polémiquer  avec Zemmour, Senik détourne, en réalité, les propos de Clermont-Tonnerre, en disant :  « Zemmour ne leur demande pas [aux musulmans vivant en France ] de s’adapter à la France des Lumières, à la France des droits de l’homme, à la France de la République et de la modernité, en laïcisant et en sécularisant leur appartenance religieuse. Il leur tend généreusement une main hospitalière, sous la condition, précise-t-il, qu’ils ‘s’assimilent’ intégralement et exclusivement à la France catholique, en ‘christianisant’, c’est le mot qu’il a choisi, leur mode d’appartenance à leur religion. »

Et de conclure : « En application de cette définition de la France éternelle, les Juifs de France pratiquants redeviendraient des israélites. Les Juifs de France non croyants ne seraient plus des Juifs. Les musulmans de France devraient se christianiser. Quant aux Asiatiques de France, ils devraient au minimum se blanchir et se convertir à une religion chrétienne. » Ainsi, Senik, par un insolent tour de passe-passe,  transforme l’assimilation en conversion religieuse, en un procès de «christianisation» massive. Or, cela n’est aucunement la vision d’Eric Zemmour. Mais faire croire que cela est un fait avéré –comme font ceux qui l’accusent de « réhabiliter Pétain », par exemple-,  fait partie de la stratégie des petits et grands coups bas que l’islamo-gauchisme pratique pour tenter de démolir ses adversaires sans discuter le fond des choses.

Je déplore de voir André Senik, admirable analyste et fin observateur, se laisser entraîner par les fureurs des contempteurs d’Eric Zemmour. De sa part, j’espérais pouvoir une nouvelle fois voir sa puissante capacité de recul  se mettre en œuvre et reconnaitre à Zemmour une sincérité et un courage dont les hommes politiques actuels nous ont privés depuis trop longtemps.  

(1) Marx, les Juifs et les droits de l’homme (Denoël, Paris 2011).

(2) https://histoireetliberte.fr/2021/11/18/debat-point-de-vue-la-france-selon-zemmour-zelig-par-andre-senik/

Eduardo Mackenzie

Cher Eduardo

Merci pour ce mélange d’éloges et de critiques.

Le mot « courroux » me convient.

Et en deçà des arguments, en voici la réponse de fond.

Je suis un Juif intégré et un Français juif assumé comme tel

Je n’ai aucune nostalgie pour a longue histoire de la France républicaine fidèle à  Rousseau et à Clermont-Tonnerre , pendant laquelle les Juifs ne pouvaient être désignés et reconnus que comme des israélites, c’est-à-dire par leur confession.

Les antisémites (dont Marx) ont eu cet unique mérite de révéler que c’est la judéité qu’ils haïssent. Cette judéité, cet héritage, et l’appartenance au peuple juif;  sont un patrimoine que je refuse d’effacer rn m’assimilant sans reste.

Je me proclame Juif français à 100% et Français juif à 100% comme le cardinal Lustiger et pour les mêmes raisons.

C’est pourquoi je me bagarre depuis des années avec certains de nos amis les plus proches en faveur de l’intégration à la culture français, au sens le plus large du mot culture, et contre le modèle assimilationniste.

Je suis très favorable à l’existence du CRIF qui est effectivement incompatible avec le principe de Clermont-Tonnerre/

Je souhaite qu’on offre et qu’on fasse accepter ce modèle d’intégration aux nouveaux venus des autres cultures, en exigeant d’eux qu’ils renoncent seulement à ce qui est incompatible avec la culture de leur pays d’accueil.

C’est pourquoi je prends pour exemples de cette intégration Joséphine Baker et Charles Aznavour.

Deux choses dites par Zemmour suffiraient à provoquer mon courroux.

1° Il a reproché à De Gaulle d’avoir soutenu la loi Neuwirth qui légalisa la contraception.

Cette nostalgie de France d’avant-hier me fait horreur.

2° il a critiqué le refus de « commémore »r Maurras.

Or la commémoration est définie comme étant « un type particulier de célébration »

:Voici ce que Charles Maurras à écrit

« Le 9 avril 1935, Charles Maurras écrit dans son journal, L’Action française , à propos de Léon Blum, leader du Parti socialiste :  « Ce Juif allemand naturalisé, ou fils de naturalisé[…]  n’est pas à traiter comme une personne naturelle. C’est un monstre de la République démocratique. Et c’est un hircocerf de la dialectique heimatlos1.  Détritus humain, à traiter comme tel[…]  . L’heure est assez tragique pour comporter la réunion d’une cour martiale qui ne saurait fléchir. [Un député]  demande la peine de mort contre les espions. Est-elle imméritée des traîtres ? Vous me direz qu’un traître doit être de notre pays : M. Blum en est-il ? Il suffit qu’il ait usurpé notre nationalité pour la décomposer et la démembrer. Cet acte de volonté, pire qu’un acte de naissance, aggrave son cas. C’est un homme à fusiller, mais dans le dos. »

Le fait que Zemmour désinhibe les antidreyfusards me stupéfie.

M’enrage le fait qu’il désinhibe les nostalgique de Pétain (qui aurait eu le mérite de préserver les Juifs francais de la déportation en livrant de bon coeur aux nazis les Juifs étrangers.

Je suis né en 1938 à Paris et je n’ai été naturalisé français qu’en 1947 en même temps que mes parents, qui étaient des Juifs polonais athées et non des Israélites.

  Je n’ai pas assez d’humour (juif), je l’avoue,  pour trouver des circonstances atténuantes à Pétain.

Les historiens ont le devoir de dire toute la complexité sur cette période, et sur la différence de traitement entre les Juifs français et les Juifs étrangers, mais l’usage politique que Zemmour fait de cette différence est proprement répugnant.

En un mot, je n’ai pas la nostalgie de la France d’avant-hie ni de sympathie pour les amis de Viktor Orban.

Je te salue

André

Bonjour Eduardo,

Je viens de recevoir ton mail à propos du texte d’André et je te donne mon avis, non sur l’ensemble de ton propre texte – avec lequel je ne suis pas d’accord- mais sur deux pointe.

-tout d’abord je suis étonnée de ta virulence qui montre une absence de respect pour l’auteur dont le seul tort est de penser différemment de toi. Je ne trouve pas cela très sympathique malgré le rappel récurrent des qualités intellectuelles manifestées jusqu’ici par André. Il « se jette à plat ventre », il manifeste une « haine sans fard », la référence absurde à Mengelé…Ce n’est pas cela un débat.

-de plus, la question de Pétain et le fait que Zemmour cherche à le réhabiliter ne peuvent être écartés comme tu le fais. Cette réhabilitation est bien dans la pensée de Zemmour qui affirme que Pétain a protégé les Juifs français. C’est une erreur historique. Certes, le fait qu’il y ait eu pendant deux ans une zone non occupée a permis à un certain nombre de Juifs de s’y réfugier, mais ce n’était en rien le but de Pétain de les protéger.Les mesures antisémites d’octobre 1940 puis les suivantes visaient tout autant les Juifs français que les Juifs étrangers. Puis l’obligation qui leur a été faite par le gouvernement de Vichy de se déclarer comme Juifs à la mairie (avec le tampon « juif » sur leur carte d’identité) n’avait pas pour but de les protéger, a au contraire permis de les désigner aux persécutions nazies.

Zemmour, Juif d’Algérie, ne connait pas vraiment la situation en France pendant la guerre et son goût de la provocation l’amène à faire de graves erreurs historiques.

Pour le reste de ton mail, c’est ton opinion, rien à dire, mais je ne crois pas que les Juifs de France soient ravis de voir au premier plan de l’actualité un Juif raciste, c’est une image bien négative.

Florence

J’ai relu l’article d’André et je ne comprends pas bien la virulence de la diatribe – bien écrite – d’Eduardo Mackenzie. Un amour immodéré pour Zemmour ? La nostalgie d’une époque révolue ?

Tout à fait d’accord avec Florence dont j’ai apprécié l’ensemble du texte. J’ajoute que le gouvernement de Vichy a été de son propre chef plus loin que ce que demandait Berlin, qui excluait les enfants de la déportation, c’est Vichy qui a proposé la déportation des enfants aussi. Selon Jean-François Revel (de mémoire mais je ne me rappelle plus où il a écrit ça, longtemps avant la reconnaissance officielle de ces faits), les nazis ont été tellement surpris qu’ils ont mis quinze jours avant de répondre : « Oui » –  bien sûr, les nazis, restaient les nazis, ajoutait Revel.

Plus largement, je crois que le grand danger en cours en ce qui concerne les Occidentaux est la haine de soi, l’ignorance et même le rejet et la haine de notre propre Histoire, de notre culture et de notre œuvre de civilisation universelle qui fut et reste bien réelle.

La mauvaise réaction aux menées anti-occidentales est de diaboliser à notre tour , tant l’autre que les mésinformateurs. S’en suivent des contre-réactions etc. , et on n’a plus que fermetures, blocages et chute des échanges dans des polémiques de cours de récré (ou pire !) 

Il me parait essentiel d’œuvrer à un enseignement éclairé, serein et ouvert en la matière.

Je crois que les retours aux nationalismes dévastateurs d’antan et l’obsession en vogue de l’identité s’appuient sur l’imaginaire d’une pureté originelle qui n’a jamais existé. Démarche palpable tant chez les racistes inversés à la mode que chez les racistes traditionnels « naturels » et aussi chez les nationalistes nostalgiques d’une « grandeur » mythique. 

Tout cela me parait fort archaïque tant sur le plan personnel que sur celui de l’Histoire. Ces aspirations se nourrissent de peurs profondes enfouies en tout un chacun : la peur de se perdre (souvent parce qu’ on ne s’est jamais vraiment trouvé), la peur d’être privé de ses supports familiers d’identification, d’idéalisation et de haine, la terreur inconsciente d’être dévoré et métabolisé si on laisse une culture différente et des idées incompatibles avec les siennes pénétrer son environnement, son entourage et finalement soi-même !

Comme le dit André, s’assimiler c’est assimiler la culture du pays d’accueil sans renier sa culture d’origine. 

Les exemples de coexistence pacifique entre religions et cultures différentes au sein d’un même ensemble politique (Empire ottoman, Autriche-Hongrie) ne manquent pas.

De même les exemples d’assimilation réussie sans reniement des origines : aux USA bien sûr mais aussi en France, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Belgique…

Pourquoi n’en irait-il pas de même avec les musulmans et Africains de France et de Belgique malgré toutes les difficultés bien concrètes auxquelles cette immigration massive nous confronte ? 

Détail important :  pourquoi continuer à interdire la tenue de statistiques sur l’ethnie, la race, la religion en France et en Belgique ? Par peur de l’instrumentation raciste et de faire le jeu de l’extrême-droite, on se prive de la référence au réel pour prendre les mesures correctrices adéquates en matière d’inégalité et on laisse libre cours à toutes les extrapolations abusives, aux fantasmes et aux rumeurs. Les USA et le Royaume-Uni ne s’ handicapent pas de la sorte et ont le courage de regarder la réalité en face.

Que nous le voulions ou non, nous allons vers un monde supranational et multiculturel universel, nous y sommes déjà pour une grande part. Toute évolution porteuse de mutations génère résistances, crises, retours en arrière mais je crois que rien ni personne n’empêchera le progrès de se poursuivre tendanciellement que ce soit sur le plan dont nous discutons ou les autres (progrès technologiques et économiques) qui entrainent eux aussi de très fortes réactions archaïques.  Les revendications nationalistes, régionalistes et religieuses sont des combats d’arrière-garde nuisibles quand elles mettent à mal des démocraties (islamistes, intégristes, Catalogne, Pays basque, Corse, Lombardie… ) mais PAS quand ce sont de simples revendications destinées à pouvoir exercer ses libertés et droits fondamentaux en matière de religion, d’expression, d’information, de circulation et de justice indépendante, ainsi qu’Antoine et Pierre l’ont fait remarquer en distinguant l’action de #Me Too en RP de Chine et en Occident.

Pierre Druez

25 novembre 2021

Cher André,

Je me félicite de constater que dans ta « réponse de fond » à mon article tu abandonnes ton horrible caractérisation d’Eric Zemmour comme un « impitoyable épurateur », comme quelqu’un obsédé par l’expulsion de France  «des musulmans » et  « des Juifs de France ». Il y a du progrès.

Toutefois, tu arrimes de nouveaux éléments à la controverse, comme Marx, le CRIF,  la loi Neuwirth, la condition féminine,  ta judéité, Charles Maurras et Viktor Orban, entre autres. Je ne veux pas, excuse-moi,  discuter de tout cela et te laisser disperser la discussion dans un foutoir, bien que j’aie des opinions bien affirmées sur ces sujets. Il faut savoir mener et terminer une discussion, camarade, pour parodier l’autre.  

Néanmoins, le thème de Maurras et les commémorations m’intéresse,  ainsi que tes affirmations sur l’« assimilation sans reste » et l’intégration de « nouveaux venus des autres cultures », comme tu dis, par antiphrase, pour ne pas utiliser la formule  immigration incontrôlée, car cela c’est, je pense, le noyau dur de notre conversation.

Tu dis que « Zemmour a critiqué le refus de ‘commémorer’ Maurras » et que cela suffit pour  « provoquer [ton] courroux ». Cet épisode est très intéressant. Il est, à mon avis, une curieuse anticipation, en janvier 2018, de l’aberration qui explosera quelque mois après aux Etats Unis sous l’appellation du wokisme/cancel culture.

En janvier 2018,  Françoise Nyssen, ministre de la Culture,  sous la pression, semble-t-il, des réseaux sociaux, et des injonctions de Manuel Valls et de la LICRA, décide de retirer le nom de Charles Maurras du livre de commémorations d’Etat. Le 5 février, Éric Zemmour, dans une interview de Figaro/Live, critique, en effet, cette décision. Il admet que les propos antisémites de Maurras contre Léon Blum  sont d’une « cruauté impardonnable» car ils tombent dans un moment où l’Allemagne nazie « procède à l’extermination des juifs ».  Il dit que, pourtant, la République « a le devoir de commémorer (pas forcement célébrer) toutes les figures qui ont marqué la vie intellectuelle de la France, sinon elle risque de dériver vers le sectarisme ».

Je suis d’accord avec cette vision de Zemmour. Ce que tu ne dis pas c’est que Zemmour n’est pas la seule personne qui voit les choses ainsi. Une semaine avant Zemmour, deux historiens –Pascal Ory et Jean-Noël Jeanneney— avaient critiqué la décision de Mme Nyssen à l’égard de Maurras. Dans la même semaine, cinq autres personnalités –Pascal Perrineau, Philippe Meyer, Lucile Schmid, Karl Meus et Jean Christophe Buisson–, déclarent, sur Figaro/Live,  être favorables au maintien de Maurras dans la liste de commémorations, en raison de l’importance considérable de celui-ci dans la  politique de son temps  et parce que la liste de commémorations ne pouvait pas devenir le catalogue des « gens bien » selon une chapelle du moment.

M. Perrineau a évoqué même un détail intéressant : le déserteur Maurice Thorez, le chef  « historique » du PCF, avait écrit aussi, à Moscou, en janvier 1940, des « propos ignobles » du même acabit de Maurras à l’encontre de Léon Blum : «agent de l’Angleterre capitaliste », « égoïste jouisseur », « misérable créature »,  « répugnant reptile », « la hyène Blum », « chien de garde, il aboie à gorge déployée », etc. (1).

Pourtant, le chef staliniste n’est pas l’objet, bien entendu, du châtiment mémoriel infligé à l’heure actuelle à Charles Maurras. Louis-Ferdinand Céline doit-il aussi être banni de l’histoire littéraire de France pour ses pamphlets antisémites? As-tu, André, cédé aux sirènes de cette exécrable mode de la cancel culture ?

Pourquoi ne dénonces-tu pas Thorez et Céline ? Pourquoi ta bronca contre Éric Zemmour est-elle sélective et exclusive? Pourquoi ce deux poids-deux mesures ?  Pourquoi te fais-tu violent contre le polémiste conservateur et aveugle face à l’appel au meurtre de Jean-Christophe Lagarde contre Zemmour ? La phrase «Si Monsieur Pasqua était là, il te filerait une balle dans la tête», ne t’a donc pas ému ? Le voyou centriste n’a pas présenté ses excuses (il a regretté uniquement son expression « inappropriée ») et tout le progressisme a vite passé à autre chose. Mais pas Éric Zemmour.

Tu avances que l’assimilation est une « idée terrifiante » et que la seule chose qui aille c’est l’intégration. Pour toi, l’assimilation est « faire table rase du passé » de chaque personne. Dans ta définition de l’assimilation il y a autant d’invention que de fantasme. Pour toi, l’intégration serait « faire sien l’héritage du peuple français ».  Toutefois, tu es contre l’interdiction du port du voile islamique à l’université ou du burkini sur les plages, car pour toi ces deux gestes apparaissent comme des libertés individuelles, et seraient donc seulement  des « particularismes» et des « phénomènes communautaires » (qui doivent, selon toi, être tolérés dans une société libérale).  Tu ne vois pas dans ces gestes ce qu’ils sont : des drapeaux et des symboles d’un système politico-religieux et d’une offensive à long terme qui vise à islamiser la France.   

Dans ton long article de décembre 2016 (2), où tu n’abordes pas une seule fois le problème de l’immigration en France, tu dis être d’accord avec le philosophe Etienne Balibar qui défend « le droit des musulmans contre les mesures visant le voile et le burkini », car il, Balibar, estime que « notre société libérale n’aurait pas une identité à défendre ». Porter le voile islamique à l’université ou le burkini sur les plages est-il, pour toi, « faire sien l’héritage du peuple français » ?

Ta vision de « l’assimilation » est aussi inexacte. La France n’a jamais exigé aux Juifs d’« effacer l’appartenance au peuple juif » comme tu l’écris. La loi française n’a jamais exigé l’apostasie, l’abjuration, la conversion, le lavage de cerveaux pour faire l’assimilation. Tu crois à cela, mais tu te trompes. Il y a de nombreuses générations d’immigrés italiens, espagnols, polonais, portugais, qui ont réussi non seulement une rapide intégration mais aussi une assimilation parfaite, sans « s’infliger une sorte de trépanation », pour utiliser ta formule.

Tu estimes que «…en ce qui concerne les musulmans, l’identité à laquelle doivent impérativement s’adapter (…) c’est avant tout l’identité des valeurs libérales, et pas obligatoirement des valeurs ‘nationales’ ou ‘républicaines’ ». Faire cette distinction (artificielle)  entre « valeurs libérales » et « valeurs nationales ou républicaines », te permet de résoudre l’équation par une voie imparfaite : en évacuant de l’analyse la civilisation judéo-chrétienne, rien de moins, c’est-à-dire en renonçant à voir  quelque chose de fondamental et qui fait partie, en France, des « valeurs nationales » et du socle du roman national.

On devrait dire merci à Éric Zemmour car il a ouvert le débat sur certaines de ces notions importantes, ensevelies pendant des années de soumission vis-à-vis des constructions idéologiques de la gauche. Il a mis sur la table les thèmes qui préoccupent le plus les Français et les acteurs politiques s’engouffrent déjà dans la brèche en ce début de campagne présidentielle.   

Eduardo Mackenzie

Je suis d’accord avec toi sur un point : il faut centrer nos propos.
Je vais donc essayer d’être concis;
Je peux néanmoins préciser quelques points de détail
Cela fait soixante ans que j’ai jamais ménagé mes critiques de Thorez et j’eusse été hostile à ce que l’on commémore l’auteur de Fils du peuple (une auto-biographie qu’il a d’ailleurs fait écrire par un « nègre » Jean Fréville).
Je n’ai évidemment jamais donné raison à Balibar, avec lequel je suis en total désaccord depuis nos années étudiantes.
Ce n’est pas moi qui ai défini i l’assimilation comme un renoncement total au passé, c’est Zemmour qui la définit comme un changement d’arbre généalogique. C’est selon moi un déni pathologique
Enfin, je me souviens que plusieurs intellectuels respectables ont souhaité que les Français commémorent Maurras, alors qu’il n’a pas contribué à autre chose qu’au déshonneur de la France.
Ces intellectuels respectables prétendaient que la commémoration n’était pas une célébration.
En quoi ils se trompaient. La commémoration est définie comme une forme de célébration.
Entre commémorer et effacer, il y a place pour éventuellement rappeler et condamner.
Les livres d’histoire dans laquelle ils ont joué un rôle important doivent évidemment parler de Maurras et de Staline et de Hitler et de Pétain. Mais les célébrer, non!
Je veux bien célébrer la loi Neuwirth qui donna aux femmes le droit à la contraception, et rappeler, sans les commémorer les discours de ceux qui regrettent cette loi (dont le PCF qui combattit le « birth control ».
Je crois que nous sommes au clair.
Porte toi bien

André

Aveu d’accablement

Je suis quelque peu accablé par la tournure prise par ce qui devait être un débat sur les affirmations d’Eric Zemmour.

Un animateur central de notre blog, un participant depuis des années aux activités de l’Institut d’histoire sociale, à sa revue Histoire & Liberté, à ses colloques, à ses réunions, André Senik pour ne pas le nommer, a pu ainsi être, par un autre participant à cette histoire, auteur notamment de nombreux articles sur la Colombie dans la même revue, accusé de pratiquer l’ « amalgame », de « rejeter à plat ventre (sic) dans une confuse diatribe », d’ « user et abuser de la conjecture et du langage subliminal », d’ « inventer », d’être « motivé par une haine sans fard » et même – ce sera la touche comique – de « déplorer dans sa diatribe – la chute du dernier royaume musulman d’Espagne » et de « fulminer contre l’admirable action d’Etat d’Isabelle la catholique ».

Pour s’en tenir à la forme, il y a une manière digne, respectueuse, d’échanger des arguments politiques, moraux, historiques, qui émane des valeurs que nous disons tous défendre. Il y en a une autre qui vise à écraser l’adversaire, à le caricaturer voire à le ridiculiser, qui signe une incivilité impropre au cadre démocratique et libéral.

Mais peut-être est-ce là que le bât blesse? André Senik défend, je défends, d’autres défendent dans notre cercle d’Amis d’Histoire & Liberté la démocratie libérale. D’autres, visiblement, défendent l’illibéralisme, une conception de la démocratie qui favorise la conduite incontestable, en tout cas très difficilement contestable, du pouvoir politique. C’est celle de Viktor Orban, apprécié de Zemmour; c’est celle de Vladimir Poutine, défendu par le même Zemmour.

Dans cette conception, l’intérêt de l’Etat, contrôlé par un « leader » et un parti au service de ce dernier, prévaut et tend à rendre impossible l’alternance. Cette chasse aux oppositions se drape ostensiblement dans une posture de défense de l’intérêt national. Ostensiblement mais fantasmatiquement. Car on peut contester le service que rendent à leur propre nation les positions sur l’islamisme, l’identité nationale, l’immigration, les religions, d’un Orban, d’un Poutine, ainsi que celles d’un Eric Zemmour.  

Contre l’islamisme, la tentative de constituer un « islam de France » compatible avec les règles de la démocratie libérales me semble respectable. Elle est encore dans les limbes il est vrai, et les conflits entre les musulmans, l’influence qu’ont sur chacune de ces parties mutuellement hostiles, des pays étrangers, rendent cette tâche particulièrement difficile. Mais le renseignement et les opérations policières ne suffisent pas. C’est pourquoi cette tentative de constituer un islam compatible avec nos valeurs politiques, morales et intellectuelles, est appréciable, tout comme l’est l’action contre le « séparatisme », même si l’on sait parfaitement que ce séparatisme n’est qu’un moyen en vue d’une fin : la prise de pouvoir.

On aimerait savoir quelles mesures lui, Eric Zemmour, compte prendre, pour faire reculer l’islamisme politique et pour faciliter l’intégration progressive des musulmans dans la société française- si tant est qu’il la souhaite. Lui prône plutôt l’assimilation, autrement dit la suppression imaginaire, malsaine ou impossible de son arbre généalogique. Et il la prône dans une France qui n’existe pas. Décidément, Zemmour met la barre trop haute pour la majorité de nos compatriotes musulmans.

Pourquoi une France qui n’existe pas? C’est que, pour cerner et défendre l’identité française, il faudrait, ce que ne fait guère Zemmour, reconnaître en même temps et son passé et son évolution et son avenir. La France n’est pas une essence. L’identité de cette société évolue – comme toute société – lentement, avec le temps. Son intégration dans l’Union européenne, son affaiblissement démographique, son besoin de main d’oeuvre, son respect des droits de l’homme qui la conduisent à accueillir les réfugiés et à favoriser les regroupements familiaux conduisent sans doute à des excès et à des tensions, mais aussi à une ouverture nouvelle sur le monde qui l’oblige à repenser ses modèles nationaux et culturels antérieurs.

Un Zemmour ne peut entendre de telles propositions. La France d’hier et la France d’aujourd’hui expriment pour lui une réalité identique, forgée – et confirmée – pendant des siècles par une histoire dont nous devons être totalement et continûment fiers.

En fait, la France d’aujourd’hui se mondialise, comme la plupart des sociétés modernes économiquement développées. Ses fils et ses filles voyagent, se marient avec des étrangers et des étrangères, vivent parfois au loin. Peut-on s’imaginer que dans de telles conditions l’identité du pays pourrait ne pas changer ? Et que le sentiment national, forgé pour beaucoup par les confrontations voire les guerres, puisse rester aussi aigu qu’hier ? S’adapter à nos valeurs, à nos principes et à nos moeurs, est une demande légitime aux nouveaux venus. Mais les valeurs, et surtout les moeurs ( laissons cependant les principes, énoncés dans la Déclaration des droits de l’homme!) ne sont pas immuables. Il n’y a pas de France éternelle à laquelle il faille s’adapter. Et l’équation, on le voit, est complexe et bien éloignée des simplissimes positions « zémmouriennes » : au moment même où l’acuité du sentiment national s’émousse au contact de l’Europe et du monde, et du fait de près de huit décennies de paix, il convient de faire accepter aux immigrés les valeurs et les moeurs qui caractérisent la France!

Le problème est évidemment autre pour Eric Zemmour qui, désireux de faire coïncider ses fantasmes d’invasion migratoire criminogène et la réalité actuelle, rejette en quelques formules à l’emporte-pièce la Cour européenne des droits de l’homme, la « bureaucratie de Bruxelles », la levée des frontières au sein de l’U.E. et invente un socle catholique unifié où ensuite se fondent – condition sine qua non pour être Français – divers groupes tard venus.

De Clovis sacré roi à Reims à de Gaulle en passant par Louis XIV et Napoléon Ier, tous rappellent, à entendre Zemmour, que les minorités – sexuelles, religieuses, ethniques, venues d’ailleurs ou pas – ne forment pas le socle du pays. Si notre journaliste veut dire qu’elles sont minoritaires, il enfonce une porte ouverte. Et s’il veut dire qu’elles comptent pour rien dans l’identité française en évolution, il se trompe. Tout particulièrement aujourd’hui.

Je ne sais trop si le débat doit continuer. Ce que je sais en revanche, c’est que covid ou pas, flux migratoires ou pas, nous traversons une période difficile : une menace totalitaire chinoise plus une menace totalitaire islamiste, cela fait beaucoup pour un pays et une Europe divisés et contestés de l’intérieur comme de l’extérieur. Et que le temps est plutôt à se serrer les coudes qu’à s’accuser de malhonnêteté intellectuelle.

Pierre Rigoulot


18 Nov 2021


Brève de Blog 9

1-Une justice momolle

Poursuivi pour incitation à la haine raciale contre les Juifs, un imam de Toulouse, Mohammed Tataï, a été finalement relaxé au motif qu’il s’appuyait sur des passages du Coran et que le magistrat n’avait pas à apprécier le bien-fondé d’un texte religieux!

2-Corée du Nord : toujours les purges

Choe Sang Gon, un des dirigeants du Parti du Travail nord-coréen, dont il dirigeait le département science et éducation a été envoyé dans un camp de travail.dans la province du Hamgyong Nord. Motif? Il est accusé de négligence dans ses activités dans le secteur éducatif. On ne sait trop ce qu’il y a derrière ces accusations de manque d’esprit révolutionnaire. Certains replacent le problème dans le cadre de la lutte anticovid, dans laquelle Choe se serait montré insuffisamment exigeant. D’autres rapprochent cette purge de la mise en cause récurrente des « influences étrangères » sur la jeunesse nord-coréenne. Choe serait alors le bouc-émissaire désigné après le succès mitigé de ces campagnes pour préserver les jeunes des mauvaises influences venues de Chine et de Corée du Sud…

3-Corée du Nord : menaces contre les familles de transfuges.

La Corée du Nord a ouvertement menacé en octobre dernier les familles restées sur place de ses ressortissants ayant fait défection au Sud. On sait malheureusement que cette nouvelle n’en est pas une et que toute défection entraine des conséquences négatives dans les familles : exclusion du Parti, interdiction de résider à Pyongyang, mise à l’écart des Universités les plus prestigieuses, etc.

4-Amnesty International a quitté Hong Kong,

L’association estime »impossible » désormais de travailler librement eà Hong-Kong n raison de la loi draconienne sur la sécurité nationale imposée l’an dernier par Pékin. Celle-ci rend impossible en pratique pour les organisations de défense des droits humains à Hong Kong de travailler librement et sans crainte de sérieuses représailles de la part du gouvernement », a expliqué dans un communiqué le président de l’ONG, Anjhula Mya Singh Bais. Amnesty International disposait de deux bureaux à Hong Kong: sa section locale et son quartier général régional pour l’Asie du sud-est et le Pacifique. La section locale fermera le 31 octobre et le bureau régional d’ici fin 2021. Les défenseurs de la démocratie les plus connus ont été inculpés pour avoir simplement exprimé des opinions politiques désormais illégales. Et des dizaines d’associations et de syndicats se sont sabordées ces derniers mois de crainte d’être inquiétés par les autorités

5-A leur santé!

Une famille de 4 personnes a réussi à fuir la Corée du Nord et à passer en Chine après avoir endormi les gardes-frontières en glissant de puissants sédatifs dans la boisson qu’ils partageaient avec eux.

Ayant appris la nouvelle, Kim Jong-un a déclaré que ces gens « devaient être punis coûte que coûte ».

6-Cela n’excuse rien, évidemment

Le bruit court avec insistance sur le fait que le demi-frère de Kim Jong-un, victime d’une agression chimique mortelle dans l’aéroport de Kuala-Lumpur, était bien lié aux services de renseignements sud-coréens

7-Sans doute pour les besoins de l’enquête

Depuis les révélations le 2 novembre dernier de la joueuse de tennis chinoise accusant de viol l’ancien vice-premier ministre Zhang Gaoli, on reste sans nouvelle d’elle.

8- Pour la liberté d’expression en Chine

La journaliste et ancienne avocate chinoise Zhang Zhan, qui avait enquêté à Wuhan sur l’origine de l’épidémie de la covid-19, condamnée à la fin de l’an dernier à quatre ans de prison pour avoir »attisé des querelles et provoqué des troubles » est très affaiblie par la grève de la faim qu’elle a entreprise pour défendre la liberté d’expression. Sa vie serait en danger.

9-Farce électorale en Amérique centrale

Les journalistes avait été frappés par le vide des bureaux de votes à Managua, le 7 novembre. Cela n’a pas empêché l’annonce de la victoire de l’ancien président Ortega, soutien de Cuba castriste et du Venezuela chaviste . Tous les opposants à Ortega ont été arrêtés ou poussés à l’exil .

Serguei Lavrov, Ministre russe des Affaires étrangère de la Russie ne s’en est pas moins félicité pour sa part « du bon déroulement du scrutin ». Ortega va pouvoir entamer son quatrième mandat.

10-Infiltration en douceur de « l’Institut Confucius » à l’université d’Artois

Lu dans Le Figaro du 4 novembre 2021 : « Devenu incontournable pour les étudiants comme les professeurs, ce bras armé du soft power chinois pénètre discrètement, mais efficacement, la vie universitaire. Au point d’entraîner le département d’études chinoises d’Arras sur la pente d’un alignement inquiétant avec Pékin ». La ligne rouge à ne pas franchir : le soutien aux Ouïgours « rééduqués » dans les camps du Xinjiang, aux démocrates de Hong-Kong, aux Taïwanais et aux Tibétains indépendantistes. indépendantistes. « Dans le monde de la sinologie, rapporte Le Figaro du 4 novembre, on murmure que, à l’époque de sa création, la voisine d’Arras, l’université de Lille, a refusé d’héberger un outil de propagande. Les Instituts lavent les cerveaux à l’eau chaude », glisse un professeur de chinois à Lille ».

14 Nov 2021


Deux élections importantes viennent d’avoir lieu aux Etats-Unis. A New York, un Démocrate l’a emporté. En Virginie, un Républicain. Un partout? Non : à NewYork, il s’agit de la mairie, pas de l’Etat. En effet, le nouveau maire sera (comme on s’y attendait car les Républicains n’ont qu’une très faible présence dans la ville) Eric Adams, ancien policier et président du conseil (élu) de Brooklyn – un peu comme une mairie d’arrondissement. Il s’était positionné à la droite du maire sortant, auto-proclamé socialiste et admirateur de Cuba et du Venezuela et, sans aucun doute, un désastre pour New York – peu regretteront son départ ! Adams se veut « le nouveau visage » du parti démocrate, mais il devra pour réaliser cette ambition réussir à New York où maints problèmes graves de posent) et affronter victorieusement l’aile gauche de son propre parti.

L’article qui suit suggère que l’Amérique bouge, et pas seulement dans le sens désolant de la diffusion de « l’idéologie woke » !

H&L

Elections, états desprit : les Américains se rebiffent-ils ?

Salutaire réaction ou sursaut du moment? Les électeurs ont provoqué une sérieuse frousse chez les Démocrates dans plusieurs Etats ou l’exercice démocratique se déroulait cette semaine. Notamment en Virginie. un nouveau venu Républicain, Glenn Youngkin, homme d’affaires de 54 ans qui se réclame de la droite modérée, constitutionnelle et parlementaire selon une formule française datant, si je ne me trompe, de la Belle Epoque, a battu l’ex gouverneur Terry McAuliffe (dans nombre d’Etats, le gouverneur peut avoir plus d’un mandat, mais non consécutivement). McAuliffe était pourtant donné facilement gagnant en début de campagne.

Agé de 64 ans, celui-ci est un cacique de son parti, grand “fund raiser” susceptible de trouver des fonds et officiellement trésorier – ce qui veut dire passé maitre en fait d’arnaques- et proche conseiller de Bill, puis d’Hillary Clinton. Son premier mandat récompensait on ne sait plus combien d’années en position de maître-stratège du parti, position qui lui avaient donné accès à des combines et des pots-de-vins considérables. Il est connu pour avoir été un des plus cyniques et habiles pros dans ce métier.

Le parti Républicain, en général et par tradition, peine à revêtir l’habit de professionnel, et c’est sans doute une erreur : c’est justement les citoyens qui font la force d’une démocratie méfiante à l’égard du pouvoir central. D’ailleurs, le parti Républicain contrôle une majorité des Etats, (27 sur 50 des gouverneurs et presque les deux-tiers des assemblées d’Etats.

Les scrutins de mardi dernier soulignent une forte poussée du parti Républicain qui, s’il maintient son élan, devrait s’assurer le contrôle de la Chambre des Représentants aux élections de novembre 2022. Une mince majorité au Sénat est également concevable.

Du côté Républicain, l’ancien président Donald Trump est le grand absent de ce scrutin. Youngkin refusa carrément sa présence lors de sa campagne et de toute évidence cela ne l’a aucunement gêné, au contraire. Les Démocrates, de leur côté, n’ont jamais cessé de jouer leurs refrains anti-Trump. Il est coutumier dans nos élections de mettre sur les dos d’un ex-(président, gouverneur, sénateur) aussi longtemps que possible les problèmes du moment mais il faut dire que dans le cas de Trump, la performance est inédite. Les Démocrates ont commencé à blâmer Trump pour tous les maux et pêchés qu’il suscitait, même avant son investiture, et ils ne savaient plus arrêter le disque. Or les Américains ne sont pas par nature des électeurs se déterminant par ce qu’ils voient dans le rétroviseur ! Certes ils ne sont aucunement amnésiques, et dans de nombreuses villes et contrées, le vote se fait par fidélité à un parti de père en fils ou de mère en fille, par habitude tribale, il n’empêche que les gens comprennent quand on essaye de les berner.

Youngkin, justement, fit campagne sur le thème de l’école publique qui, en Virginie comme ailleurs, souffre d’une sorte de dictature robespierrenne pour laquelle il faut apprendre la vertu aux petits, en l’occurrence en faires des anti-racistes, anti-américains et adeptes de la théorie du genre… Youngkin a simplement exprimé l’idée que l’on allait droit dans le mur, ce qui est le constat des parents. McAuliffe répondait en disant que l’école n’était pas leur affaire !

Le cas n’est aucunement atypique. Les Démocrates sont obsédés par des idées franchement racialistes, voire tyranniques, et semblent incapables d’écouter leur propre base. Dans le cas de « l’invasion barbare » sur la frontière du sud, ils ont carrément perdu la raison, et les électeurs s’en sont rendus compte.

Je reviendrais sur ce dossier, mais il suffit pour le moment de saisir que, comme sur le dossier de l’école publique, les Démocrates cherchent à empêcher les Etats de défendre leurs prérogatives, qui bien sûr incluent la sécurité de leurs territoires et le salut mental et spirituel de leurs enfants, sans parler de leur développement intellectuel. C’est sur ce thème que les Républicains, vont (peut être) retrouver leurs thèmes traditionnels du “conservatisme libéral” dans le sens que pointait déjà Tocqueville : faire face au centralisme envahissant de la gauche américaine. En fait, pour sauver notre système constitutionnel et fédéral, il faut, au niveau national, mettre un point d’arrêt au fédéralisme administratif.

L’autre enjeu cette semaine était du côté sportif: la coupe du monde de baseball (World Series) se disputait entre les équipes de Houston (Texas) et d’Atlanta (Géorgie). Les Braves d’Atlanta (le nom signifie guerrier indigène et pour cette raison, est condamné par la gauche anti-raciste) a remporté le trophée en gagnant quatre matchs contre deux. Il y a là sûrement une certaine justice puisque les patrons du baseball professionnel, terrorisés par l’idéologie woke, avaient en juillet retiré à la ville d’Atlanta le privilège d’être l’hôte pour cette année du match inter-ligue, sous prétexte que l’Etat de Géorgie préparait une législation pour renforcer la sécurité des scrutins, jugée “raciste” par les anti-racistes parce qu’elle exigerait, entre autres, des preuves de résidence et de citoyenneté.

Les Démocrates ont, par ailleurs, proposé une législation fédérale dans ce domaine pour retirer aux Etats la gestion des élections… Là encore, “fédéralisme national” contre fédéralisme constitutionnel.

En fait, les supporters de l’équipe d’Atlanta ne pensèrent guère à ces projets, dans l’enthousiasme où ils étaient de reprendre enfin le trophée qu’ils avaient d’ailleurs déjà gagné en 1995, grâce à une équipe ou se côtoient, à cette époque comme aujourd’hui, tout ce que peut contenir le grand melting pot américain.

Roger Kaplan

(crédit photo: https://commons.wikimedia.org/wiki/File:American_protesters_in_front_of_White_House-4.jpg)

4 Nov 2021


Georges Bensoussan. Un exil français. Un historien face à la justice, Editions L’Artilleur, 2021. 378 p., 20€

Georges Bensoussan, connu surtout en tant que coordinateur d’un ouvrage de référence paru en 2002, Les territoires perdus de la République, retrace les quatre années de procédure judiciaire qu’il a subies entre 2015 et 2019, accusé de « provocation publique à la discrimination, à la haine et à la violence à l’égard des musulmans ». Il en est sorti relaxé, mais meurtri et, aux yeux de certains, dévalorisé en tant qu’historien1.

L’affaire commença lors de l’émission Répliques d’Alain Finkielkraut du 10 octobre 2015 où étaient invités à dialoguer Patrick Weill et Georges Bensoussan, tous deux historiens, sur le thème du « sens de la République » – titre d’un ouvrage de Patrick Weill.

Le débat devint houleux lorsque fut abordée la question de l’antisémitisme en France, Bensoussan affirmant l’existence d’un antisémitisme venant des populations immigrées originaires d’Afrique du Nord. Pour étayer ses arguments, il voulut s’appuyer sur les propos du sociologue algérien Smaïn Laacher, et pour cela le cita mais de façon très approximative, disant que dans les familles musulmanes on tétait l’antisémitisme « avec le lait de la mère ».

Cette expression déclencha un tollé dans l’extrême gauche « antiraciste » et provoqua une affaire judiciaire interminable. Bensoussan fut taxé d’islamophobie. L’expression utilisée était en effet interprétée comme le signe d’un racisme viscéral à l’égard de tous les musulmans et de tous les Arabes.

Puisqu’il s’agissait de lait, c’est donc que selon Bensoussan l’antisémitisme était génétique ! Puisqu’il était dans les gènes, tous les Arabes étaient antisémites !

En tout cas, Smaïn Laacher lui-même fut choqué par cette interprétation de ses propos (pourtant bien plus critiques encore que ceux de Bensoussan, mais le lait n’y était pas), s’en désolidarisa puis porta plainte (une plainte qu’il retira plus tard).

Toute l’extrême gauche « anti-raciste » se mobilisa contre Bensoussan.

Dès le 14 octobre, une pétition, initiée par le professeur d’histoire d’extrême gauche Laurence de Cock, fut publiée, accusant l’historien de reprendre à son compte « les discours les plus simplistes et les plus nauséabonds ».

Un certain nombre de militants « antiracistes » firent alors un signalement au CSA. Puis le CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France)2 fit appel au Parquet en mars 2016, lequel lança en octobre une procédure judiciaire contre Bensoussan. Le CCIF fut bientôt rejoint par la LDH (Ligue française pour la défense des Droits de l’Homme), le MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples), SOS racisme, Touche pas à mon pote et même la LICRA (Ligue nationale contre le racisme et l’antisémitisme). Plus tard, ce sera aussi le cas de SOS soutien Ô sans-papiers.

Il y eut donc un procès et Bensoussan fut relaxé. Mais les associations (sauf la LICRA et SOS racisme) firent appel. Le second procès eut lieu de mars à mai 2018 et se termina aussi par une relaxe. Puis en septembre 2019, le pourvoi en cassation demandé par trois associations fut rejeté par la Cour.

Bien évidemment, jamais Georges Bensoussan n’a affirmé que TOUTES les familles musulmanes étaient antisémites. Cette image du lait, comprise comme l’affirmation d’un racisme biologique, faisait en réalité référence à un phénomène culturel, au climat familial. Il s’en expliqua sans réussir à convaincre ses adversaires.

Taxé d’islamophobie, il devint l’objet d’une bataille d’opinion et judiciaire. Mais quel était le véritable enjeu de ces différents procès?

Il faut se référer aux analyses des associations accusatrices concernant l’antisémitisme présent chez les populations émigrées originaires du Maghreb. Or, soit elles nient son existence, soit elles l’excusent.

Elles le nient : les populations arabes étant par essence des victimes du racisme occidental ne peuvent être elles-mêmes racistes. C’est le discours classique du déni, que l’on a bien connu avec la question du communisme : il s’agit de rendre compte du monde tel qu’on voudrait qu’il soit et non tel qu’il est. Et même si on sait que l’antisémitisme est présent chez ces populations, il faut se taire, car le dire serait faire le jeu de l’extrême droite.

Mais comment un tel déni est-il possible ? Bensoussan rappela dans sa défense que les actes antisémites n’avaient fait que se multiplier depuis au moins une vingtaine d’années, et que la grande majorité était le fait d’émigrés d’origine maghrébine – Mohamed Merah, l’Hyper casher… Les enfants juifs quittaient les écoles des banlieues car ils étaient menacés, des familles juives partaient s’installer en Israël par peur d’actes antisémites en France. En dépit de la « rage islamophobe » censée ravager la France, notait Alain Finkielkraut3 avec ironie, ce sont les Juifs qui s’en vont et les musulmans qui arrivent !

Devant l’évidence, ces organisations se réfèrent à une idée toute faite mais fausse, censée excuser ce phénomène : si l’antisémitisme est présent dans la population arabe c’est un legs de la colonisation. L’antisémitisme est un phénomène purement occidental.

Enfin autre argument : cet antisémitisme est apparu du fait du conflit israélo-palestinien et de l’attitude négative d’Israël.

Ces différentes affirmations vont à l’encontre des conclusions d’un des ouvrages de Bensoussan : Juifs en pays arabes. Le grand déracinement 1850-1975 4 dans lequel il montre, en s’appuyant sur de très nombreuses sources, l’importance de l’antisémitisme dans le Maghreb musulman d’avant la colonisation. Et selon lui, c’est cette démonstration que les organisations dites anti-racistes veulent lui faire payer car elle va à l’encontre de la doxa sur la question. Elle détruit l’image d’une harmonie ancienne Juifs/Arabes que le colonialisme et le sionisme aurait ruinée. Mais c’est un mythe : le fait qu’il n’y ait plus de Juifs vivant dans le monde arabe montre l’absurdité de cette affirmation.

Selon ses accusateurs, que cherche Bensoussan  en s’opposant à cette doxa ? Les propositions sont variées, allant de  la volonté de «minorer l’antisémitisme européen » à celle de « cautionner la politique israélienne de colonisation », ou même selon l’avocat de la LDLH de « faire des musulmans les complices de la Shoah » et ainsi « poser les premiers jalon d’un génocide » !!!

Cette affaire est très significative : elle montre que la liberté d’expression est sous surveillance, minée par un terrorisme intellectuel qui paralyse la pensée et les penseurs. La stratégie menée consiste à « diaboliser l’adversaire en qualifiant d’extrême droite toute pensée dissidente. » Kamel Daoud , qui est intervenu pour soutenir Bensoussan, parle « d’une police de la pensée » pour laquelle « le verdict d’islamophobie sert aujourd’hui d’inquisition ».

« Au nom d’un combat légitime, le soupçon de racisme pèse ainsi comme une épée de Damoclès au-dessus de la liberté d’expression » conclut Bensoussan.

Un certain nombre d’intellectuels ont été victimes de cette stratégie d’intimidation menée par des associations qui cherchent en fait à tester la résistance de la justice républicaine aux pressions sur la liberté d’opinion et d’expression.

Bensoussan a été relaxé, mais il a été déligitimé en tant qu’historien et c’est ce qui l’a le plus atteint. Pour la première fois de sa vie, il a songé à quitter cette France qu’il aime tant pour s’installer en Israël.

Florence Grandsenne

1 Responsable éditorial au Mémorial de la Shoah, son contrat n’a pas été renouvelé après cette affaire.

2 Il a été dissous par le gouvernement en octobre 2020 après l’affaire Samuel Paty

3 D’ailleurs ces procès visaient tout autant Alain Finkielkraut que Geores Bensoussan

4 Ed. Taillandier, 2012.

3 Nov 2021


Eric Zemmour  : La France n’a pas dit son dernier mot, éd. Rubempré, 348 p., 21,90 €

Attention  : ceci n’est pas un livre. La plupart des 340 et quelques pages sont des récits de rencontres de l’auteur avec diverses personnalités, donnant souvent des précisions sur le restaurant qui les a accueillis et sur les plats dégustés.

On conçoit donc qu’un militant nationaliste, déçu par une Marine Le Pen dédiabolisée, achète cet ouvrage comme d’autres le maillot de leur équipe de football préférée, en signe d’adhésion, et comme une obole et un encouragement. Mais on le déconseillera à quiconque veut en savoir plus sur la pensée politique d’Eric Zemmour et les moyens de mettre en oeuvre des mesures utiles et réalistes pour contrer l’islamisme. Il faut en effet parcourir avec patience ces pages qui tiennent du bottin mondain et du Gault et Millaut pour recueillir une prise de position argumentée, une mesure réaliste à prendre.

Zemmour ne démontre pas, n’explicite pas. Il procède par affirmation à l’emporte pièce, par envolées indignées et raccourcis explosifs. Inutile de chercher des propos minutieusement défendus, la parade à des objections possibles et encore moins des interrogations adressées à ses adversaires, voire à lui-même, marques d’ouverture d’esprit et de refus du dogmatisme. Zemmour n’est pas un penseur, adepte de la confrontation rationnelle. C’est un polémiste parfois habile, un histrion cultivé, capable de sortir de son chapeau une citation percutante. Il est, lui aussi – pourquoi le lui reprocher ? – un nostalgique de la douce France de son enfance, de surcroît un bon vivant et un convive agréable. Mais pas un Président souhaitable, tant sa pensée est soumise, et comme une évidence, à de vieilles conceptions du pouvoir qui affleurent dans quelques points d’intérêt, qu’on déniche à l’issu d’une lecture patiente.

Au coeur de ses certitudes : la France éternelle existe. Elle est née des rois de France et de leur union avec l’Eglise catholique. C’est sur ce socle que s’affirme toute autorité légitime à la tête de la Nation. Même Napoléon  ; même la République de 1789 s’y adosseront. Hélas, cette belle France là est menacée de l’intérieur et de l’extérieur. De l’intérieur par «  l’individualisme  né il y a quatre siècles aux confins de la Renaissance italienne et du protestantisme germanique  ». De l’extérieur par l’Islam. L’effet complémentaire de la Liberté individuelle, qui mine la puissance collective, et de la religion de la Soumission, pousse «  des diasporas de plus en plus fournies  » à imposer «  leurs mœurs, leurs lois, leurs imaginaires, leurs patronymes dans une logique colonisatrice  ». Un peuple français. Deux ennemis opposés qui veulent le détruire. Cela ne vous rappelle rien, demande-t-il  ? Mais si  ! Le pacte germano-soviétique  !

Raccourci peut-être brillant mais certainement discutable. Tel est l’art du polémiste : lancer son trait, et…passer à autre chose. Zemmour est maître dans cet art de passer à autre chose  : perspectives d’avenir avec Xavier Bertrand, retour sur un débat raté avec Marine Le Pen, la fin de l’homme blanc avec Tom Wolfe, avec chacun, on évoque un sujet différent, entre la poire et le fromage. Et après une pirouette, on passe aux suivants : Serge July et François Bayrou, Alain Minc et Dominique Baudis, Jean-Luc Mélenchon et Philippe Seguin.

On s’arrêtera là mais certainement pas Zemmour, qui continuera de papoter sur deux ou trois centaines de pages. Contentons nous d’extraire quelques passages, pleins de sens, même s’ils portent sur des détails.

La France qu’il aime, celle qu’il appelle avec un sourire (on peut en tout cas l’espérer) «  la France éternelle, cette France des bérets et de la baguette de pain  », c’est évidemment celle où l’immigration musulmane n’existait pas  encore. Ce n’est pas celle non plus, de l’individualisme protestant et humaniste qui, au sortir du Moyen-âge, «  a transformé nos vieilles nations en société d’individus craintifs et capricieux  ». Ce n’est pas davantage celle des Juifs à propos desquels Zemmour a cette confidence émouvante et trop peu relevée par les critiques, sur sa maman qui voulait gommer le mot «  Juif  » de la conscience de ses enfants pour qu’ils soient seulement des «israélites». Zemmour a suivi le conseil de sa maman  : il ne balaie pas sa judéité comme le firent Spinoza ou Marx mais la réduit à un culte. La vraie France est une France catholique. Peuvent s’y raccrocher des protestants ou des israélites, et même des musulmans, à condition de « catholiciser » leur appartenance religieuse ou de suivre l’exemple de ceux qui se sont assimilés en gommant ou en changeant leur arbre généalogique pour se fondre littéralement dans la nation française.

Pas de réflexion chez lui sur la possibilité d’avoir des racines plongeant dans un ailleurs ethnique, géographique ou historique, comme Joséphine Baker et Charles Aznavour, tout en étant Français. En bon maurassien qu’il est sans vergogne, Zemmour élimine ce qui n’est pas du socle qui fait la France éternelle  ! Il ne veut pas de l’intégration de gens conscients de leur histoire et de leur culture particulières. A la manière d’Isabelle la catholique chassant les Juifs d’Espagne et de Louis XIV révoquant l’édit de Nantes, il exige l’unité, que dis-je  ? la fusion nationale…Aussi peut-il écrire  : «  Je suis un juif (avec une minuscule) d’Algérie grandi en banlieue parisienne que l’héritage familial et les lectures ont transformé en Français (avec une majuscule) de la terre et des morts  »…

Où l’on comprend qu’on simplifie son message quand on le réduit après une première lecture à la lutte contre l’immigration. Le thème est au cœur de ses affirmations en effet. Mais il se conjugue avec sa haine de la société libérale, de son «  individualisme consumériste », de sa référence au droit supranational, accouchant d’hommes ignorants de leurs racines nationales et se rêvant «  citoyens du monde  ». Eric Zemmour préfère un régime de type illibéral comme celui de Victor Orban.

Mais la France ne bouge-telle pas lentement, comme bougent sa culture et  ses croyances? Eh bien non, pour Zemmour, qui ne sera guère impressionné par les observations et les statistiques qu’on lui produira. La France est catholique, même si jamais elle ne va plus à l’église  et Zemmour adore cette formule d’André Suares  : le peuple français est «  chrétien dans ses moelles. Ses erreurs mêmes sont chrétiennes et ses excès, quand il veut introduire la politique dans l’ordre du sentiment. Nation très chrétienne, elle a l’Evangile dans le sang  ».

Voilà peut-être l’enseignement majeur de la lecture de ce livre léger et parfois plaisant : que les faits confirment ou non ses vues, qu’importe au fond. La France, même si elle ferme ses églises, est catholique par essence. De même, si la majorité des musulmans s’intègrent en France, lui, Zemmour sait que «  l’inconscient collectif des populations musulmanes «  est de coloniser l’ancien colonisateur  ». De même, il «  sait  » que tous les jeunes immigrés sont des voleurs et des violeurs. Il avoue d’ailleurs dans ce livre que nuancer son propos à ce sujet et le restreindre à «  la plupart  » d’entre eux n’est qu’une manière rituelle d’éviter le tribunal. Son socle à lui, c’est bien l’accusation que le Mal les habite tous et que ce Mal est plus dangereux que la Covid-19. Inutile de tenter de prouver le contraire par l’expérience, les chiffres ou le raisonnement. Comme les communistes qui connaissaient les aspirations profondes de la classe ouvrière à la révolution même s’ils préféraient dans les faits améliorer leur conditions de travail, Zemmour « sait » que la France est catholique et ce que veut « l’inconscient collectif » des immigrés musulmans : coloniser l’ancien colonisateur. Et il sait aussi que c’est aujourd’hui ou jamais que se joue le sort de notre civilisation. Les communistes appelaient cela le Grand soir. Cet admirateur de Poutine adopterait-il les vieilles ficelles des militants d’extrême gauche sur l’urgence, sur la dernière chance et le dernier mot qu’on n‘a pas encore dit ? Les Français qui voteront pour lui s’il se présente, auront donc en prime de sentir claquer parmi eux le Grand vent de l’Histoire. Un vent bien mauvais, hélas.

Pierre Rigoulot

25 Oct 2021


Philippe Buton : Histoire du gauchisme, l’héritage de Mai 68, éd. Perrin, 553 p. 26 euros

Il existait déjà un certain nombre d’ouvrages consacrés à l’histoire du « gauchisme » français pendant les années qui suivent Mai 68. Christophe Bourseiller, en particulier, avait épluché la presse et s’était intéressé à des personnages originaux, voire étranges.

Philippe Buton, me semble-t-il, est le premier à en proposer une vue d’ensemble après un énorme travail d’enquête global : la presse, sans doute, mais aussi les études qui l’ont précédé, les archives – notamment celles de la police – les entretiens avec les acteurs, enfin, ont été sollicités. Avec un sérieux, une méticulosité, très professorales, il développe ses propos et les avance preuves à l’appui. Certes, quelques aspects auraient pu être plus développés ou du moins interrogés. Mai 1968 n’engendre pas seulement des militants persuadés d’une révolution radicale prochaine. Des vies ont été changées, le rapport à la loi a été changé. Les organisations sont plus étudiées que ce bouleversement là, qui installe au quotidien des milliers de jeunes dans le rejet ou la dépréciation de l’Ecole, de l’Armée, de la Famille. Le slogan « Jouissons sans entrave » badigeonné sur les murs du Quartier latin et ailleurs, a laissé des traces. Le raisonnable et le rationnel en ont pris un coup et les antivax d’aujourd’hui seraient sans doute étonnés de se voir qualifier d’héritiers de Mai 68. Et pourtant…

D’autres aspects, dans un ouvrage si savant, auraient peut-être mérité aussi un peu plus d’attention, comme le rapport avec le monde communiste, alors en pleine scission, on s’en souvient. La tenue du congrès de constitution du parti communiste  « marxiste-léniniste » avait été payé par les camarades albanais et Pékin finançait la diffusion de ses thèses via les nains politiques qu’étaient Jacques Jurquet et Régis Bergeron, deux dirigeants du PC(ml)F. Entre parenthèses, aussi souples soient-ils aujourd’hui dans leurs efforts pour accroître leur influence, leur soft power comme on dit, les communistes chinois n’ont guère changé et c’est un Fabien Roussel, secrétaire du PCF réduit à peu de choses et discrètement pro-chinois, qui, mutatis mutandis, bénéficie actuellement de la sollicitude communiste chinoise. Bis repetita placent ? Les montagnes n’accouchent pas toujours de souris mais elles peuvent croire que les souris accoucheront de montagnes !

Il faut lire cet ouvrage, moins épais qu’il y paraît du fait de dizaines de pages de notes et d’annexes, témoignant du sérieux de l’entreprise. Il faut lire en particulier ce qui concerne la problématique de la lutte armée, au bord de laquelle le gauchisme français et en particulier la Gauche prolétarienne (maoïste) s’est arrêtée, au contraire de ce qui se passa en Allemagne avec la Fraction Armée Rouge et surtout en Italie.

Il faut lire aussi les réflexions de Philippe Buton sur ce qui motivaient les jeunes gauchistes français, sur leurs espoirs d’une vie autre – et sur leur fonction sociale in fine, pour le moins paradoxale, de facilitation de l’émergence d’une société plus libérale et d’une économie capitaliste plus efficace.

Eric Zemmour a lu rapidement ce livre et en a rendu compte dans Le Figaro le 17 juin dernier. Le commentaire de ce commentaire ne serait pas sans intérêt car il illustre la méthode du polémiste. Il n’apprend rien en lisant l’ouvrage, qui est seulement convoqué pour illustrer ce que lui, Zemmour, soutient depuis longtemps. Il voit dans cette Histoire du gauchisme une manifestation de ce que l’histoire est écrite par les « vainqueurs ». Buton, collaborateur de la revue Communisme, l’aurait donc écrit ad majorem revolutionis gloriam, alors qu’en réalité cette revue savante dirigée par Stéphane Courtois était tout sauf une publication complaisante envers le communisme et le gauchisme. Le reste du compte-rendu est à l’avenant : polémique first ! Les gauchistes de 68 ont fait le lit de l’islam (n’appuyaient-ils pas les immigrés maghrébins?) et de l’homosexualité triomphante (ne préférèrent-ils pas les chars de la Gay Pride à ceux qu’avaient utilisés par exemple les Soviétiques à Prague)  ?

Mieux vaut lire Buton que Zemmour pour connaître notre histoire récente.

Pierre Rigoulot

25 Oct 2021


Décès de Laurent Wetzel

Cher, très cher Laurent,

Vous voilà à jamais dans l’invisible, au terme d’un accident domestique, totalement imprévisible. A 71 ans seulement, est-ce possible ?

Nous nous étions parlé la veille et il n’était guère de jour où nous ne nous entretenions pas, commentant l’actualité ou tel article ou tel ouvrage ; n’avons-nous jamais été en désaccord ? Pas que je sache !

Fils d’un talentueux polytechnicien, votre formation ne le fut pas moins, à travers l’Ecole normale supérieure, l’agrégation d’histoire, à l’issue d’une scolarité plus que brillante.

Vous enseignez ici ou là, notamment en tant que maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris avant d’être nommé en qualité d’inspecteur d’académie. Pourquoi ne vous a-t-on pas promu inspecteur général de l’Education nationale ? Cela relève de l’inexplicable comme de l’incompréhensible.

Vous êtes rapidement détaché au Service d’information et de diffusion relevant des services du Premier ministre avant d’appartenir à plusieurs cabinets ministériels : Commerce extérieur, Réformes administratives, Postes et télécommunications, enfin Défense avec André Giraud, qui sait reconnaître et louer, quoique économe de compliments, votre aptitude à la synthèse et votre parfaite connaissance des rouages de la haute administration, distinguant à la perfection l’essentiel de l’accessoire.

Proche de Jacques Soustelle, avec lequel vous partagez un commun attachement à Israël, vous vous lancez, dans les Yvelines, au Conseil général, où vous êtes élu, en 1985, pour le canton de Sartrouville, terrassant le sortant communiste. Dans la foulée, vous vous emparez de la ville, confisquée, depuis trois décennies, par un maire communiste.

Aussitôt, vous vous employez à débaptiser un certain nombre de rues à la gloire de staliniens de haut vol, comme Marcel Paul, dont vous rappelez que, déporté à Buchenwald, il y avait été nommé kapo, ce qui lui avait souvent permis de protéger en priorité ses amis communistes. Cela vous vaut un déchainement de haine du parti de Moscou mais aussi de la section socialiste de la ville, voire d’une certaine droite gaulliste corrompue ou d’un préfet aux ordres, lesquels ne cesseront de vous combattre par devant et plus encore par derrière. D’aucuns iront même jusqu’à vous traiter de « sale juif », vous le catholique pratiquant.

Vous avez narré cette période – où votre courage, d’aucuns diraient votre témérité, reste gravé à jamais – dans Un internement politique sous la Ve République – Barbouzes et blouses blanches (Odilon media, 1997).

Pierre Péan a repris l’épisode dans Compromissions – La République et la mafia corse (Fayard, 2015), de même que Thierry Wolton dans son Négationnisme de gauche (Grasset, 2019). Vous gagnez les procès qui vous sont intentés comme ceux que vous engagez.

En 2012, vous sortez votre deuxième livre Ils ont tué l’histoire-géo (Ed. François Bourin), qui fait causer dans le milieu tant, là encore, vous dénoncez les dérives de la rue de Grenelle, laissant faire avec la lâcheté qui la caractérise.

Votre dernier livre, Vingt intellectuels sous l’Occupation – Des résistants aux collabos (Ed. du Rocher, 2020), ébranle un certain nombre de mythes, que votre infaillible érudition met à mal.

Votre premier ouvrage fait référence à une analyse de votre écriture, qui relève un aspect n’apparaissant peut-être pas d’emblée car, de votre haute taille s’imposait une relative mais infondée distance : « On note une gentillesse à la fois naturelle et chaleureuse qui lui confère une séduction qui n’a rien de factice ».

On ne saurait mieux dire quand, dans votre belle demeure de Versailles, enfoncé dans un profond canapé, vous caressiez un vieux chat gris, qui ne voulait plus quitter tant de sollicitude, votre touchant regard, empreint de bonté, laissant apparaître une image prégnante de votre belle âme.

Cher Laurent, votre incroyable courage, votre inaltérable fidélité dans l’amitié, votre belle intelligence, servie par une culture sans limites, ne seront pas, ne seront jamais oubliés. Vous eussiez fait un grand parlementaire mais n’étiez-vous pas trop intelligent pour réussir, dans ce milieu composé avant tout de médiocres et d’individus vénaux, notamment dans les Yvelines ?

A votre épouse – qui, dans l’épreuve, vous a tant soutenu -, à vos trois fils, comment ne pas exprimer notre intense émotion ?

Vincent Laloy


Oui, Laurent Wetzel en plus d’être un parfait honnête homme, courageux était d’une intelligence brillante. Lors d’un diner Histoire et Liberté, a Nanterre, j’avais eu le bonheur de partager sa table et pu admirer, au cours de la conversation, la précision de ses exposés et son esprit de synthèse. je crois me souvenir qu’il avait dédicacé le livre « Ils ont tué l’histoire-géo ». Son expérience d’inspecteur d’académie renforce le constat négatif qu’il fait de l’enseignement de ces matières et comment les responsables de l’Education Nationale ont participé au désastre actuel.
Sincères condoléances a sa famille.


Jacques Carbou


Je me proposais d’écrire à Laurent Wetzel lorsque j’appris son décès. Je voulais lui dire combien j’avais apprécié son dernier ouvrage : Vingt intellectuels sous l’Occupation (1).

C’est en effet un très beau travail d’historien qui ne se contente pas d’aligner des biographies mais s’efforce de comprendre les sentiments et le rôle de chacun.

Il le fait sans complexe patriotique pour les Résistants, sans indulgence pour les Collaborateurs, montrant que ces derniers n’étaient pas purement et simplement des traîtres et que, paradoxalement, c’est par patriotisme que certains avaient approuvé la Collaboration. L’idéologie a beaucoup joué chez eux alors que ce ne fut pas le cas, en général, chez les Résistants.

Après les Résistants et les Collaborateurs, Wetzel évoque ceux qu’il appelle les « ambivalents ». Il y range Georges Pompidou, Raymond Aron (ce qui est peut-être discutable), Jean-Paul Sartre et François Mitterrand.

Les tentations d’action résistante de Sartre furent timides, velléitaires et restèrent sans suite. Ses deux pièces de théâtre, Huis Clos et Les Mouches, furent jouées avec l’accord de la Propagande Staffel qui n’y vit aucune allusion à la Résistance. Elles furent jouées devant un public qui comptait parfois quelques officiers allemands, l’une au Vieux Colombier, l’autre au Théâtre Sarah Bernard, « aryanisé » en « Théâtre de la Cité ».

Quant à François Mitterrand, Laurent Wetzel rappelle qu’il avait signé une demande d’attribution de la Francisque et prêté serment au Maréchal Pétain. Cependant, à partir de 1943, il prit contact avec la Résistance intérieure et, menacé par la Gestapo, partit pour Londres. De Gaulle n’avait cependant pour lui aucune estime comme le montre une anecdote savoureuse qu’il conte à Michel Droit au cours d’une émission télévisée.

N’ayant pu exprimer à Laurent Wetzel l’intérêt que j’ai pris à son livre, je ne puis aujourd’hui qu’en recommander la lecture.

Charles-Michel Cintrat.

(1) Ed. du Rocher,2020, 240 p. 18€

22 Oct 2021