ERIC  ET  LE  SEXE

( Sur Eric Zemmour : « Le Premier Sexe », Denoël 2006)   

  

Selon Eric Zemmour, la France se meurt de l’ « islamisation ». Surprenant, en 2006, hier, il alertait sur un péril mortel tout autre : la « féminisation » (« Le Premier Sexe »). A contre- courant, seul, il lançait « mon offensive idéologique » (p.9), bouleversant la science : « C’est pour comprendre ce qui s’est passé … que j’ai d’abord écrit ce petit livre. Comme untraité de savoir-vivre viril … » (p.11). L’histoire, c’est avant tout le face-à-face virilité-féminité : « valeurs viriles » (action, combat, création, sexualité insatiable) face aux « valeurs féminines » (« la douceur sur la force, le dialogue sur l’autorité, la paix sur la guerre, l’écoute sur l’ordre, la tolérance sur la violence, la précaution sur le risque » p.10). Stupéfiant : chez « Z », tout part du phallus, foyer de la vigueur sexuelle, donc de l’énergie physique et morale (« un garçon, ça entreprend, ça assaille et ça conquiert, ça couche sans aimer … ça prend et ça jette » p.12). Zemmour attribue tous les évènements à la « virilité », véritable moteur de l’Histoire : « La Révolution guillotine le roi … parce qu’il n’a pas été l’homme viril que l’on espérait … La République … sera virile et fière de l’être » (p.90) ;  « fascisme, qui est toujours virilité exacerbée » (p.119). Immigration ? » «…la France et l’Europe, devenue uniformément femme … attendant d’être fécondée par une virilité venue du dehors » (p.108). « Ratonnades anti-Blancs » contre des lycéens parisiens ? « Certains avaient une grille de lecture ethnique. J’y vois, moi, la haine viscérale des « vrais hommes » pour les « tantouzes » » (p.113), etc., etc..

« Le totalitarisme féministe » (p.131)

D’après « Z », « une véritable mutation anthropologique » (p.10) s’est opérée après 1968 : la « féminisation qui n’est en vérité qu’une dévirilisation » (p.126). Féministes, couturiers homosexuels et capitalistes cupides ont, de pair, promu l’ « homme féminisé » sur le modèle du « gay », androgyne, flambeur et frivole. La « destruction sexuelle » a remis en cause « la tradition judéo-chrétienne… (d’) hommes et femmes séparés dans les fonctions et les rôles » (p.26) ; « il n’y a plus …rien que des êtres humains… indifférenciés, interchangeables » (p.10) et « l’homme doit devenir une femme » (p.52) : allure, psychologie, habillement (et les femmes en pantalon ?) « Le rêve féministe s’est substitué au rêve communiste » (p.131), aussi totalitaire. A preuve les mesures contre la prostitution et le harcèlement sexuel. « C’est la conception d’un désir masculin distinct de l’amour qui est visée » (p.58) ; « l’homme n’a plus le droit de désirer, plus le droit de séduire, de draguer. Il ne doit plus qu’aimer » (p.59). Zemmour, lui, pense avec Rousseau que « l’amour est un sentiment factice… célébré par les femmes… pour rendre dominant un sexe qui devrait obéir » (cité p.60). Le « respect » à la mode féministe exigé par les femmes tue le désir (« plus on respecte moins on bande » sic, p.65), poussant les hommes à chercher ailleurs, au détriment des premières.

« La féminisation … victoire à la Pyrrhus » (p.97)

Elles voulaient tout ensemble : « mariage et plaisir, enfants et romantisme. Tout. La plupart du temps, elles n’ont rien. » (p.69) ; la libéralisation du divorce a profité aux hommes : « les mères célibataires n’ont jamais été aussi nombreuses ; jamais aussi pauvres » (p.102). La salarisation des femmes a dévalorisé les professions féminisées : « Education nationale, magistrature, médecine, procédure judiciaire, journalisme » (p.122) ; les bas salaires féminins « limitent les revendications des salariés mâles » (p.120). En politique « le pouvoir n’est plus là où il fut. Il est désormais dans la finance et les hautes sphères de l’industrie. Où il n’y a pas de femmes » (p.128) ; « le pouvoir c’est le phallus » (p.130).

Avec leurs revendications féministes, les femmes se trompent. Du reste, Zemmour fait silence sur les droits des femmes, sauf sur la contraception et l’avortement, causes de la dépopulation. Il ignore les femmes battues ou tuées. Pfff ! Il ne connaît de droits que masculins, surtout sexuels.  Il regrette le modèle patriarcal, ici nord-africain, de sa jeunesse : épouse au foyer (cuisine, enfants …) ; homme, chef de famille (Zemmour cite Nietzsche : « La femme … joue le second rôle » p.33), au public; entre eux deux, de « l’attachement » (p.62) !

« Le lourd fardeau qu’il a entre les jambes » (p.87)

Seconde moitié du livre, « Z » avance une nouvelle explication (laquelle croire ?) : certes incités par la société, en fait « les hommes font tout ce qu’ils peuvent pour … devenir une femme comme les autres » (p.11), ce qui constitue le … véritable « fil rouge  d’une histoire du XXe siècle » (p.81) ! « C’est même lui (l’homme), et non sa compagne, qui a lancé la machine infernale de l’indifférenciation sexuelle » (p.82). Enlisés en 14-18, défaits en 1940, etc., progressivement « les hommes renoncent à eux-mêmes » (p.83), à leurs trop lourdes responsabilités, tandis que les femmes s’affirment. (Question : cette « féminisation » est-elle un fait accompli ou une tendance encore possible d’inverser ?) « En se féminisant, les hommes se stérilisent, ils s’interdisent toute audace, toute innovation, toute transgression, ils se contentent de conserver » (p.128), d’où « la stagnation intellectuelle et économique de l’Europe ». Pour Zemmour, le « désordre féminin » (p.133) entraînera une dictature (tout espoir est donc perdu ? malgré l’ « offensive idéologique » de «Z » ? ) les femmes, échaudées, voulant revenir à l’ « ordre viril » (p.134), mais les  hommes, « trop contents de s’être enfin débarrassés du fardeau » de leur entrejambe (p.134), s’y opposant. « Même si la soumission, l’humiliation, le malheur sont leur destin. » Fin. Dans « Un destin français » (Albin Michel 2018), Zemmour conclut par « La France est morte. ». Personne ne s’en était aperçu. Place donc, sans justification aucune, au « grand remplacement. »

L’islam, « religion masculine par définition » (p.133)

« Le grand remplacement … c’est le thème majeur de cette élection, celui qui va détruire … la France, qui va l’amener à devenir un Liban, avec tout le tumulte qui va avec : la guerre civile, etc. » (« L’Express », 21 mars 2022). Après la « féminisation », évaporée : l’« islamisation », thème autrement porteur. (Bel opportunisme !) Dans « Le Premier Sexe », le mot « islam » n’apparaît qu’une fois, « Coran », « charia » et « djihad » pas du tout ; « musulmans » pas non plus ; la « tradition » judéo-chrétienne (à propos de la distinction entre les sexes) est invoquée trois fois, mais absolument pas la « religion ». Et, en 2006 toujours, malgré l’Iran, les Talibans, le 11 septembre, le terrorisme en France, le « voile », etc., « Z » en « pince » pour l’islam : « Quand on demande à Malek Chebel : Pourquoi choisir l’islam… ?  Il répond :  « Pour sa virilité … Que propose Mahomet ? Un renforcement du patriarcat …» (p.132-33).   En 2006, l’immigration ne préoccupe pas encore Zemmour : 2 pages seulement (107-108) sur 134. Ah ! il s’inquiète des « jeunes Arabes », (« le loup entré dans Paris… l’homme d’avant la civilisation » p.109), ses copains d’école ou de quartier, « petits coqs contre petits coqs … rivaux pour le boulot ou les filles » (p.109).  Peut-être en désaccord sur la Palestine ? Zemmour observe que « les bandes de jeunes garçons sont un substitut à la famille d’autrefois. Il y règne la loi du clan, des caïds, le rapport de forces, la fascination pour l’argent et la frime » (p.115-116). Rien de jeunes endoctrinés : des loubards. Zemmour est l’héritier d’une des lignées kabyles ayant maintenu, en dépit des discriminations et persécutions, leur identité juive. Ses parents ont quitté l’Algérie difficile en 1952, au début du conflit israelo-arabe. Ils ne lui ont pas fait apprendre l’arabe. Les musulmans d’Algérie sont ses « ennemis héréditaires », fuis mais retrouvés, las ! toujours plus nombreux, en France. Rien d’une guerre de religions, d’autant que Zemmour est agnostique ; seulement un très vieux contentieux. Qui n’engage pas la France …. En 2006, Zemmour pestait contre les « garçonnets androgynes », « vêtus du même uniforme », déambulant « dans les rues de Paris ou d’ailleurs » (p.63) ; il se désespère désormais à la vue  « des femmes voilées et des hommes en djellabas… propagande par le  fait. Une islamisation de la rue, comme les uniformes d’une armée d’occupation rappelant aux vaincus leur soumission » (discours à la Convention de la droite, 28 sept. 2019). (Faut-il prendre le maquis ?)

« L’essence de la politique, c’est Eros et Thanatos » (p.37)

Zemmour confond « virilité », son obsession, avec dureté, voire cruauté à la Poutine, envisageant ainsi d’un cœur léger le « rapatriement » outre-Méditerranée de plusieurs millions de musulmans, inverse de celui des Pieds-Noirs et harkis, si douloureux, et qui déclencherait assurément une guerre civile. Dans « Le Premier Sexe », il martèle : « le pouvoir, c’est la capacité au moment ultime de tuer l’adversaire. C’est au final, l’instinct de mort » (p.129), « autrefois, la Révolution, c’était donner la mort aux ennemis de classe sans hésiter » (p.41), etc.. Valeurs chrétiennes ? Le doux Jésus était plus « féminin ». Dans la jungle politique, les « qualités féminines » (sentimentalisme, etc.) sont contre- performantes. « Les historiens du XIXe siècle ont fait le décompte et il n’est pas vraiment favorable à l’immersion des femmes dans la sphère politique » (p.90) : des reines et favorites (citées par Zemmour), conseillères enjôleuses et/ou autoritaires des rois, poussèrent à tant de conflits. (« Z » « oublie » les Geneviève, Jeanne d’Arc, Marie Curie, etc., etc.. Histoire sélective.)  Aujourd’hui, note Zemmour, on n’élit plus un homme mais un couple à la Présidence, effet de la « peoplisation » : « Cécilia (Sarkozy) était ambitieuse, comme son mari ; Nicolas était prêt à tout pour devenir président de la République… La présence de Cécilia à ses côtés féminisait, adoucissait une image (de) virilité exacerbée » (p.39). « Cette stratégie s’est révélée fort dangereuse » (ibid.) lorsque le couple se délita : « Nous étions en plein vaudeville » (p.40)… Aussitôt candidat à la présidentielle, Zemmour s’est affiché avec une jeune inconnue, sa nouvelle compagne et « conseillère » (« la plupart des politiques sont connus pour être d’insatiables conquérants … Le pouvoir reste manifestement un aphrodisiaque exceptionnel » p.37). Sarah et Eric ne se quittent plus depuis ; en parfait autocrate, Zemmour a imposé la novice à ses proches, vieux routiers de la politique, comme « directrice stratégique » de sa campagne et vice-présidente de son parti « Reconquête ». C’est Sarah, et elle seule (quelle influence !), qui a réussi à convaincre « Z » de se présenter. Pour sauver, in extremis, la France, voire l’Occident, sinon le monde. A quoi tiennent les choses : au nez de Cléopâtre. Imaginons Zemmour élu : via le viril monarque, c’est la « première dame », si entreprenante et persuasive, qui nous régenterait ! … « La vraie espérance est le désespoir surmonté » (à la Convention de la droite). Pessimisme ou optimisme ? « Féminisation » ou « islamisation » ? Les femmes avec les hommes ou à l’écart ? Plein de contradictions, M. je-sais-tout, que sait-il au juste ? A quoi croit-il vraiment ? Si, à deux choses : « La virilité va de pair avec la violence… l’homme est un prédateur sexuel, un conquérant » (p.33) ; « la pulsion de mort qui est le propre de la virilité depuis des millénaires » (p.94). et à une troisième : je suis le meilleur, le seul. Unique certitude de notre part : avec Zemmour Président, ce serait Eros et Thanatos à l’Elysée.

Guy Barbier

28 Mar 2022


Jolies perles, n’est-ce pas ?

Ségolène Royal  a twitté sur « l’aide de Biden d’un million de dollars pour des armes ..américaines  (rien ne se perd tout se transforme) et du financement des brigades néo nazies comme tout le monde le sait…Vraiment, l’Europe doit stopper cette  tutelle et retrouver l’esprit gaulliste d’indépendance »

Eric Zemmour quant à lui, reconnait, certes, que « la responsabilité de cette situation (la guerre en Ukraine ndlr) incombe d’abord à la Russie, mais est aussi le résultat de la politique menée par les Occidentaux et l’OTAN, qui n’ont cessé d’ignorer les préoccupations sécuritaires légitimes de la Russie »

Cela dit, on voit bien où son coeur balance : tour en nuances, il affirme  le 16 février 2022 : « On ne fixe pas de limites à Vladimir Poutine, c’est un grand chef d’Etat (…) Il  est très respectable et il faut le respecter ».

Vous voulez mieux ? Voici :  « Je me fous complètement des massacres »  a-t-il tranquillement admit en mars 2016 à propos de la Syrie….

Côté Mélenchon, on trouve aussi quelques joyaux qui valent leur pesant d’or . Commentant l’assassinat de Boris Nemtsov en 2015, il lâchait tranquillement : « La première victime politique de cet assassinat est Vladimir Poutine »…

Faisons une place enfin à Nadine Morano qui, elle, rappelait le 2 février dernier ceci : « Je vote très régulièrement contre toutes les résolutions qui passent au Parlement qui sont d’une violence extrême à l’égard de la Russie »…

On trouvera d’autres perles en lisant Franc-Tireur, dont le n°16 du 2 mars 2022 est consacré à « la fin des Poutinolâtres ».

21 Mar 2022


Chers amis,

Une vingtaine de personnes ont participé, à l’invitation des Amis d’Histoire & Liberté à la réunion du 9 mars dont, évidemment, l’ordre du jour avait été bouleversé depuis l’invasion de l’Ukraine. Lors de la dernière réunion, du 25 février, nous imaginions pouvoir parler posément de la Chine. Cela n’a pas été le cas, même s’il en fut question, la Chine étant une donnée à prendre en considération, notamment quand on réfléchit aux dommages des sanctions occidentales sur l’économie et les finances russes. la Chine ouvrira-t-elle – ou non –  une porte de sortie à l’économie russe affaiblie par les sanctions?

Plusieurs thèmes de discussions ont été abordés  et doivent être repris en vue d’une publication sous des formes à déterminer :

-les motivations de  Poutine,

-les effets de son invasion

-les enjeux qu’implique l’invasion poutinienne de l’Ukraine et la résistance qui lui est opposée.

1- Les motivations de Poutine

Il y a les motivations affirmées par Poutine lui-même : la nécessité de lutter contre les « drogués nazis » qui règnent à Kiev. Derrière ces absurdités, deux sous-thèmes :

– le fait qu’il s’agisse de préserver l’unité des Ukrainiens et des Russes, au fond un même peuple, que seul l’appel des sirènes occidentales divise et pousse à diviser.

– les Russophones du Donbas et de Lugansk ou de Crimée ayant été mis à l’abri des « séparatistes » de Kiev et des décadents ouest-européens continuant de tisser des liens avec le reste de l’Ukraine, le « travail » doit être poursuivi et l’entreprise séparatiste  du gouvernement Zelenski mise hors d’état de nuire.

Au fond de cette politique et de cette guerre poutiniennes, il y a donc l’idée que L’Ukraine séparée n’a pas d’existence légitime et que son séparatisme est le fruit des illusions créées par l’Union européenne et par ses ambitions.

Une question grave doit ici être posée : Poutine veut-il « récupérer » l’Ukraine ou porter le fer jusqu’au sein de l’Union européenne?

La question se pose d’autant plus qu’un texte décrivant les objectifs finaux de la Russie a été accidentellement mis en ligne le 26 février dernier par l’agence russe Ria Novosti, agence de presse russe d’État. Ce texte qui a été sauvegardé aux Etats-Unis puis traduit par la Fondation pour l’innovation politique, avant qu’il soit retiré, en dit long sur les intentions de Vladimir Poutine.

On y comprend que si son but a été d’emblée d’envahir l’ensemble de l’Ukraine pour récupérer un territoire considéré comme perdu depuis 1991, il s’agit au-delà pour lui de redéfinir l’espace mondial en récupérant les territoires perdus au moment de l’effondrement du bloc soviétique et de « revenir aux anciennes frontières qui allaient anciennement jusqu’au mur de Berlin. »

Avec l’entreprise guerrière de Poutine, nous assistons ainsi  à « la construction véritable d’un nouvel ordre mondial dans la perspective de la russification totale de l’Ukraine et de la Biélorussie. » L’unification de l’Europe de l’est et de l’Europe de l’ouest, ajoute le texte, n’a été rendue possible que par celle de l’Allemagne.  Autant dire que la partie est de l’Allemagne aurait pu et dû être conservée par les Soviétiques !

Quoiqu’il en soit, et comme souvent avec Poutine, une double lecture est possible selon qu’on retient sa dimension autoritaire voire fasciste, d’une part, ou sa dimension communiste d’autre part.

Dans le premier registre, la Russie cherche à réaffirmer sa position dominante sur les populations russophones, voire slaves. Dans le second registre, il s’agit de récupérer (au moins) une partie de ce que l’URSS  a perdu en territoires et en population.- lors de son effondrement de 1991, une immense catastrophe, comme Poutine  l’a toujours dit.

Ce n’est pas de folie qu’il s’agit – en tout cas pas de folie plus grande que celle de Brejnev, de Khrouchtchev, de Staline ou de Lénine. Les dirigeants soviétiques et même les dirigeants russes antérieurs à l’URSS ont une vision de leur pays quelque peu mégalomaniaque.                                        

Il y a un peu moins de 200 ans, en 1831, le Tzar réprimait dans le sang le mouvement national polonais et provoquait en France un flot de réfugiés. Pour la Russie puis l’URSS les Slaves doivent être unis sous la tutelle russe – sur ce point, le rapprochement avec Hitler, protecteur des Allemands d’Europe centrale et particulièrement des Suèdes, est parfaitement légitime. Mais le texte porté à notre connaissance par la Fondation pour l’innovation politique évoqué plus haut va même plus loin puisqu’il diagnostique la fin de la puissance occidentale à qui il s’agit au fond de donner le coup de grâce. La fin du monde occidental, dont la faiblesse se manifeste par son incapacité à faire la guerre, est à l’ordre du jour, voilà de quoi réjouir un communiste qui y verra facilement une transposition du Grand Soir et de la défaite du capitalisme.

Cette réflexion sur les motivations de Poutine doit être poursuivie., notamment avec la lecture de l’ouvrage de Michel Elchaninoff, Dans la tête de Poutine (Solin-Actes sud 2015). Approfondir en particulier la dimension communiste des ambitions poutiniennes tout en sachant qu’elle n’est pas la seule devrait motiver notre groupe étant donné son expérience d’étude de l’idéologie et de la pratique communistes. La dimension religieuse est intéressante aussi comme le montre le portrait du patriarche Kirill en oligarque et idéologue, par F. Thom dans le N°154 de la revue Commentaire.

2- Les effets de l’invasion

Ceux-ci sont dramatiques :

-2 millions de réfugiés auraient déjà fui l’Ukraine, 20 000 morts et blessés, civils et militaires, partagés dans les deux camps constituent une estimation qui n’est pas dénuée de fondement.

-Menaces sur l’avenir : des prix qui vont grimper et pas seulement en France. On se demande déjà si l’Egypte et l’Algérie pourront  nourrir leur population…

Mais des effets beaucoup plus positifs sont apparus. D’abord la résistance inattendue des Ukrainiens, leur patriotisme et leur courage. On voit bien qu’après 30 ans d’indépendance, une conscience nationale ukrainienne  s’est formée.

Cette résistance inattendue, on la retrouve aussi dans l’ensemble de l’Europe démocratique qui a compris la menace que faisait peser sur elle un Etat russe si peu respectueux du droit international.

La crise ukrainienne est même l’occasion d’une petite révolution : l’Allemagne sort de 75 ans de pénitence et investit massivement dans les achats d’armement.

Cette unité européenne plus grande est aussi une plus grande unité nationale en France même, où les poutinolâtres, pour reprendre le terme de Franc Tireur dans con numéro du 2 mars, sont largement mis en cause.

Marine Le Pen et Eric Zemmour paient fort cher leur présentation de l’action de Poutine comme une réponse légitime à des menaces venues de l’OTAN ou inspirées par le « mauvais exemple » du Kosovo; arraché à la Serbie comme l’ont été le Donbas et Lugansk à l’Ukraine.

Cet aspect de notre travail à venir est important puisqu’il s’agit de critiquer les intellectuels, les hommes politiques, les journalistes qui soutiennent Poutine ou lui trouvent diverses excuses. On conseillera ici la lecture des Réseaux du Kremlin en France de Cécile Vaissié  ( Les Petits Matins 2016).

Que faire d’autre ? Qu’est-ce que notre petit groupe peut faire? L’action humanitaire est prise en main par de nombreuses associations; le gouvernement lui-même pousse à l’accueil de réfugiés ; les préfets insistent auprès des municipalités; des vivres, des vêtements, des médicaments sont envoyés en Pologne en Ukraine et ailleurs. De ce point de vue, on a l’impression de revivre un peu la période d’aide à Solidarnosc fin des années 70, début des années 80.

Peut-on aider les opposants russes à la guerre? Les premier renseignements donnés par ceux connaissent bien la Russie étaient peu encourageants :les anti-guerres se cachent et l’aide peut difficilement leur parvenir. Mais l’expérience très positive d’un ami de Bruxelles qui adresse des textes d’information sur la réalité du front ou sur les ambitions de Poutine doit être retenue.

S’il existe des poutinolâtres en Europe occidentale, il y a aussi des poutinophobes en Russie. Il faut les aider en leur adressant par le net des textes sur la réalité ukrainienne. Nous pouvons passer pour cela par des  amis sûrs.

Les enjeux

-Il y a des enjeux immédiats : gagner cette guerre paraît impossible. Mais la prolonger, mener une guérilla active peut mettre Poutine en difficulté, notamment dans les rangs de l’armée. Les étonnantes difficultés logistiques de l’armée russe, le courage des combattants ukrainiens, l’aide occidentale discrète qui leur est apportée, rendent plausible ce qui semblait tout à fait impossible au début de la guerre : un échec militaire (et  je n’ai pas dit une défaite) russe.

– Il y a des enjeux intermédiaires. On se rend compte que la démocratie a besoin d’un minimum d’indépendance énergétique faute de quoi elle sera à la merci de ses adversaires. A moyen terme, tiendrons nous sans gaz russe? Sans blé ukrainien?

Le rôle de la Chine est ici important : Les sanctions européennes seront-elles efficaces ou Poutine peut-il compter sur l’aide chinoise, en tout cas sur une collaboration chinoise? L‘attitude  de la Chine a été prudente jusqu’ici, et ambigüe . Elle n’a pas parlé d’invasion russe mais elle ne s’est pas rangée non plus aux côté de l’Érythrée, de la Corée du Nord et de la Syrie. Son intérêt est-il de jouer le rôle de parrain, du Maître des horloges à venir ou  de soutenir la Russie dont les objectifs hostiles à l’Union européenne sont complémentaires des buts de Xi Jinping de combattre l’idéologie démocratique libérale, comme cela a été fortement rappelé dans le communiqué commun en date du 4 février 2022.

L’enjeu, ici, est la capacité de l’Union européenne à équilibrer mieux qu’aujourd’hui notre développement et notre indépendance énergétique, c’est à dire, au fond, à pouvoir se défendre quand cela est nécessaire. C’est en réglant cette question qu’on pourra choisir un mode de relation plus équilibré avec l’OTAN et les Etats-Unis

– Il y a enfin un enjeu lointain, celui de la capacité des démocraties à résister aux Etats totalitaires ou autoritaires qui leur sont hostiles. Il ne s’agit pas ici seulement de la défense de l’Union européenne mais de la démocratie dans le monde. Devant l’incapacité de l’ONU à faire respecter le droit international, notamment du fait du droit de veto communiste chinois et russe, ne faudrait-il pas oeuvrer, pour diminuer la dangerosité générale des totalitarismes, à la mise sur pied d’une large association des Etats démocratiques? Il s’agirait de se donner l’outil le plus efficace possible pour bâtir une alternative crédible à l’ordre mondial dont rêvent Poutine et Xi Jinping.

Toute objection, critique, information complémentaire sera  bienvenue dès maintenant. Elle peut être adressée à notre blog <histoireetliberte.fr> et nous en tiendrons compte pour établir l’ordre du jour de notre prochaine réunion. Celle-ci se tiendra au même endroit que les deux précédentes, au Café du Pont Neuf, 14 quai du Louvre, 75001-Paris, le mercredi 30 mars de 18h à 20h.

Pour les Amis d’Histoire et Liberté

Pierre Rigoulot

Doit-on maintenant penser à l’impensable ? par Pierre Druez

Quand l’homme le plus fort du monde –  en termes de puissance individuelle de destruction – est un paranoïaque, narcissique pathologique, tueur psychopathe et sadique ( = la triade noire en psychiatrie), un mythomane qui croit à une Histoire fictive, fantasmée, imaginaire, dès lors qu’il veut faire partager ses visions délirantes à tout un chacun sous peine d’aller jusqu’à la mort, dès lors que ses propres services secrets, les plus performants du monde et fortement implantés en Ukraine depuis des lustres, n’osent faire remonter que les informations qui nourrissent ses fantasmes, ou du moins qui ne les mettent pas en évidence et en péril; dès lors que ses proches n’osent plus le contredire, dès lors qu’il devient sourd et aveugle à tout ce qui ne cadre pas avec son monde hors réel, le pire deviendrait-il possible ?

Personnellement je ne crois pas ; le principal allié de Poutine n’est pas la Chine, c’est notre supposée frilosité, notre peur de la guerre, notre incapacité à nous priver, à avoir faim, à avoir froid. 

Prendre Poutine à contrepied

Un moyen de cerner les limites de cet adepte de la novlangue est de prendre le contrepied de ses déclarations les plus virulentes ou de celles de ses relais. En parlant de l’exclusion aérienne de l’Ukraine comme d’un casus belli, il dénote que c’est le meilleur moyen de tenter de l’arrêter ; je suis presque convaincu qu’il n’ira pas plus loin en cas d’intervention militaire de l’OTAN, c’est-à-dire des Etats-Unis. En outre, la procédure d’attaque nucléaire est telle qu’il n’y en aura pas : il n’a pas le pouvoir d’appuyer sur le fameux bouton qui par ailleurs n’existe pas.

Néanmoins mon « presque » est rédhibitoire !

Pourtant ça urge, car ce genre de psychopathologie ne peut que s’aggraver avec le temps et l’âge !

Enseigner l’histoire factuelle

Une bonne leçon : J’espère qu’une fois que cette nouvelle page désastreuse de l’Histoire sera tournée, nous prendrons conscience de la nécessité de l’enseignement de l’Histoire factuelle du monde et des civilisations, à l’aide de données dépassionnées adaptées à tous les âges et à tous les niveaux. Un récit historique qui permette d’éviter autant que faire se peut les pièges habituels :

Le plus courant est l’instrumentation de l’Histoire par les autorités depuis les parents jusqu’aux gouvernants, phénomène auquel on assiste partout depuis toujours.

La création de supports d’idéalisation et de projection négative  conduit au manichéisme, à la glorification de l’entité à laquelle on appartient, à la diabolisation de l’autre et à la création d’une Histoire mythifiée, hors-réel, bons contre méchants, exploités contre nantis, victimisation outrancière, conceptions simplistes et prédatrices du fonctionnement de l’économie, du monde et des sociétés.

Stop à l’auto-dépréciation

A contrario l’auto-dépréciation est à la mode en Occident, où ça fait chic, de même la complaisance à l’égard des autres civilisations, surtout aux USA, avec les réactions excessives que cela entraîne toujours dans les espaces démocratiques.

Par exemple « Exterminez toutes ces brutes », le « documentaire » diffusé sur Arte, en trois volets de Raoul Peck, donne une vision hallucinée d’une histoire fictive et le plus souvent inversée, que j’ai été incapable de regarder plus d’un quart d’heure, a été encensé par le New-York Times, oui  : véritablement porté aux nues. C’est un crime contre le savoir et contre l’intelligence ! C’est ignoble et ce forfait serait impossible si la grande majorité des gens sains et normaux avait une idée assez juste du monde tel qu’il est et de l’évolution économique, politique et culturelle telle qu’elle est.

Non aux analogies abusives et aux anachronismes

Il convient enfin de commencer à mettre fin à l’anachronisme croissant, à cesser de juger les déclarations, institutions et actes du passé en fonction des critères actuellement en cours. Et dans le même ordre d’idée, quand on critique ce qui se passait à tel endroit en telle période il convient de ne plus jamais manquer de le comparer avec ce qui se passait alors ailleurs au même moment

De même, il faut éviter les analogies historiques abusives. Il est intellectuellement bien plus difficile de mettre en exergue le nouveau, l’inédit que de faire des assimilations indues, à l’aide de concepts confusionnels.

Des cours élémentaires sur les différences de fonctionnement entre les différents systèmes politico-informatifs couvrant et ayant couvert la planète seraient aussi les bienvenus, ainsi que le compte-rendu des effets de ces dichotomies sur la formation des représentations mentales collectives de la réalité sociale-historique globale.

En finir avec l’Occident ?

Pour en revenir à Poutine, sa plus grande et plus inattendue victoire aura été d’installer à la Maison Blanche un guignol qu’il tenait par les couilles. Je crois que ce succès lui a monté à la tête.

L’efficacité de ses trolls sur tout ce qui déstabilise l’Occident doit gonfler son sentiment de puissance mais le fait  d’avoir affiché explicitement sa volonté d’en finir avec l’Occident, du moins de briser sa domination,(l’Occident n’existe plus et l’OTAN ne sert à rien, disait Pascal Boniface comme d’autres idiots utiles – avant l’invasion bien sûr), devrait paradoxalement nous rassurer ! 

Tous ces éléments sont autant d’arguments pour un ajout évolutionniste et historique indispensable dans l’enseignement dont l’idéologisation, en quelque sens que ce soit, doit être combattue sans relâche.

Pierre Druez

Complément important à mes observations précédentes

Il faut souligner un élément NOUVEAU, inédit, ultra important de cette guerre : depuis 1917, c’est la première guerre menée par l’URSS-Russie ou par n’importe quel régime communiste qui est photographiée et FILMEE en montrant autre chose que la propagande du côté russe/communiste et en révélant certaines de ses exactions presqu’en direct. « Presque » car les régions de l’Ukraine occupée tomberont vite dans la nuit médiatique – sauf propagande, bien sûr.

La  dernière, la guerre-massacre de Tchétchénie, a d’ailleurs fait l’objet d’un documentaire intitulé « Une guerre sans images » dont un des réalisateurs était Boris Nemtsov. Il se termine par un montage qui montre Poutine, dans une cage, jugé pour crimes contre l’humanité. Boris Efimovitch Nemtsov signait là son arrêt de mort.

Pour moi il est clair que l’aveuglement de l’opinion à l’égard du communisme, mais aussi en grande partie « les paupières lourdes » des intellectuels, proviennent en premier lieu de la quasi absence d’images des abominations commises et ce à l’inverse de ce qui s’est passé pour le  nazisme et les guerres américaines.

Savant ou ignorant, intelligent ou limité, notre fonctionnement cognitif et émotionnel est le même ! 

Pierre Druez

Ma boussole émotionnelle et la renonciation à l’OTAN

En France, peu de gens soutiennent ouvertement la décision de Poutine d’envahir l’Ukraine. Prudents, un certain nombre préfèrent demander s’il est bien sérieux de condamner le régime russe, aveuglés par notre émotion face au malheur des civils et s’il est juste de mettre en cause le seul Vladimir Poutine pour le déclenchement de ces premières semaines de guerre sans s’assurer qu’il n’y a pas d’autres responsables et d’autres facteurs du déclenchement des hostilités.

Cette problématique, on la retrouve dans les prises de position d’Elizabeth Lévy qui voit dans la déferlante émotionnelle balayant la France dès lors qu’il est question de l’Ukraine, une posture peu spontanée mais inspirée par les chaînes de télévision. La directrice de Causeur ironise même sur cette « cause qui mérite, sinon que l’on meure, du moins que l’on pleure pour elle ». Sans doute, reconnait-elle, « l’émotion, la compassion, la solidarité sont naturelles quand des villes européennes sont bombardées, mais cette émotion serait, à l’entendre, moins spontanée qu’exhibée, et facilement qualifiée alors d’ « incongrue ».

Ne nous laissons pas aller à soupçonner sous cette double interrogation ( sur la responsabilité du seul Poutine et sur la légitimité d’une réaction émotionnelle) l’effet manifeste mais prudent d’une hostilité implicite à toute condamnation de l’attaque russe, voire d’une approbation qui n’oserait pas dire son nom et interrogeons-nous : l’émotion, celle qui aveuglerait, peut-elle être évitée? Devant tant de malheurs, devant tant de souffrances accumulées, il est difficile de ne pas prendre parti d’emblée. Quand le sang coule sous nos yeux, il est difficile d’adopter l’attitude calme du savant cherchant à formuler un jugement. L’émotion, certes, ne nous dit pas qui est coupable ou responsable. Mais à coup sûr, elle désigne un malheur qui doit cesser, ainsi que les causes immédiates de ce malheur : les enfants morts sont Ukrainiens. Les civils enfouis sous les décombres d’un théâtre sont Ukrainiens; les missiles, les chars et les avions, eux, sont russes.

Il ne s’agit pas de juger de loin, confortablement installés devant sa télévision, mais au contraire  de désigner le point scandaleux, l’horreur immédiate, et de la faire cesser par l’abandon de ce qui en est la cause immédiate : une invasion par un Etat bien décidé à ne pas s’attarder sur la distinction entre civils et militaires d’un autre Etat, reconnu par le droit international.

Mon émotion a bien une valeur heuristique ici : elle indique le point à considérer en priorité et l’action immédiate à enclencher. Il ne s’agit pas de combattre toutes les guerres dans le monde mais celle-ci, la plus proche de notre pays, celle dont les justifications avancées par l’agresseur concernent des institutions (OTAN, UE) et des choix politiques (démocraties libérales, dictatures voire totalitarisme) qui nous concernent au plus près. Mon émotion n’est pas sans rivage. Elle joue son rôle dans notre univers culturel, politique, historique, stratégique propre.

On peut – on doit – encore réfléchir aux rapports historiques, culturels, ethniques, de l’Ukraine et de la Russie; on peut – on doit – se pencher sur la personnalité et les objectifs de Vladimir Poutine. Mais mon émotion me dicte qu’il faut arrêter l’effort militaire du dirigeant russe cause de tant de malheurs et tenter de lui imposer des limites. Autant dire que je suis très loin d’Eric Zemmour soutenant le 16 février dernier qu’ « on ne fixe pas de limites à Vladimir Poutine,(…) un grand chef d’Etat (…) très respectable et (qu’) il faut le respecter ».

Se pose ici la deuxième question : le président russe est-il seul responsable du déclenchement de cette invasion? Plus précisément, a-t-il lancé ses troupes contre l’Ukraine  pour ne plus se sentir menacé par le renforcement de l’OTAN à ses portes ? Voilà qui pour moi semble peu crédible car OTAN ou non, l’URSS  puis la Russie de Poutine ont toujours fait preuve d’une volonté expansionniste. Le communisme visait son objectif avoué : l’Internationale sera le genre humain…Le nationalisme russe à la Poutine, inspiré par l’exemple passé de quelques grands tsars et les conceptions récentes d’un Alexandre Douguine, rêve quant à lui d’une domination russe sur l’Eurasie.

Je reconnais que l’ affirmation d’une menace que ferait peser l’OTAN de par sa présence rapprochée n’est pas absurde. Craindre la présence d’une puissance militaire nucléaire  à ses portes ne dépend pas de la nature du régime politique dont Poutine est le numéro 1. Les dirigeants de la démocratie américaine se sont sentis eux aussi menacés en octobre 1962 par l’installation de missiles à tête nucléaire à proximité de leur territoire et JF Kennedy était près à déclencher une guerre pour l’empêcher.

Le problème vient de ce que Volodymyr Zelenskyy, le président ukrainien, a récemment annoncé qu’il renonçait à adhérer à l’OTAN. Le souhaitait-il? Et depuis quand le souhaitait-il? Ces points peuvent être établis par les historiens et les politologues spécialistes de la région. Le problème, dis-je, vient de ce que l’armée russe, malgré la renonciation ukrainienne à son droit d’Etat souverain de nouer les alliances militaires qu’il veut, n’est visiblement pas prête pour autant à se retirer et que les objectifs du régime poutinien paraissent donc viser  d’autres buts situés au-delà de l’absence de menace « otanienne » à proximité des frontières russes.

Il est même à craindre que Vladimir Poutine soit détenteur d’un projet mondial plus ambitieux et plus dangereux, notamment pour les démocraties européennes, projet qu’on peut induire de ses écrits, de ses communiqués communs avec d’autres puissances, de ses actions criminelles contre ses opposants, de la manière dont il  a  « traité » la Tchétchénie, etc.

Benoît Villiers

Nous avons reçu de l’association amie Human rights without frontiers le texte suivant, qui répond et aux délires de Vladimir Poutine et aux interrogations formulées par certains organes de presse sur la présence d’une extrême droite active dans les rangs ukrainiens. Cette étude est signée de Massimo Introvigne, un sociologue italien, Dr du Cesnur, le Centre d’étude des nouvelles religions, de Turin, et le rédacteur en chef  de la revue Bitter Winter, dédiée à la défense des droits de l’homme dans le monde. Elle projette un éclairage précis, intéressant mais sans doute pas définitif.

H&L

Depuis le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, Vladimir Poutine a utilisé les mots “nazis” et “dénazification” plus d’une trentaine de fois dans ses discours officiels, prétendant que l’Ukraine était sous l’emprise de bandes de néo-nazis.

Un corps d’élite encore habituellement dénommé « Bataillon Azov », même s’il s’agit maintenant du « Régiment Azov », est pointé du doigt comme preuve que les « Nazis » jouent un rôle important parmi ceux qui se battent contre les Russes.

Qui était Bandera?

Quand ils parlent du Bataillon Azov, les Russes utilisent souvent le terme de “bandéristes” comme synonyme de “nazis”, en référence au dirigeant nationaliste Stepan Bandera. Le fait que Bandera est honoré par des dizaines de monuments et de rues portant son nom est présenté par les Russes comme la preuve de ce que les Ukrainiens ne se sont toujours pas libérés de leur passé nazi.

Pour comprendre le cas Bandera, il faut commencer par la guerre féroce pour leur indépendance que les Ukrainiens ont menée, bien qu’en vain, contre les bolcheviks entre 1917 et 1920; après 1920 est venue la répression soviétique de tout mouvement d’indépendance potentiel. Elle a culminé avec l’Holodomor, la famine artificielle créée par Staline dans le but d’exterminer les petits fermiers ukrainiens, considérés comme la colonne vertébrale du mouvement pour l’indépendance, pendant laquelle au moins trois millions et demi d’Ukrainiens sont morts de faim en 1932 et 1933.

La haine à l’encontre de Staline après l’Holodomor, que les Ukrainiens (et plusieurs experts occidentaux) considèrent comme un génocide, explique pourquoi beaucoup étaient prêts à s’allier avec quiconque combattrait les Soviétiques et leur promettrait de restaurer leur indépendance. Des dirigeants ukrainiens nationalistes en exil, dont le plus important était Bandera, ont alors accepté la proposition allemande de lever, dans la diaspora ukrainienne, deux régiments pour envahir l’Union soviétique aux côtés de la Wehrmacht en 1941. Une fois en Ukraine, Bandera a unilatéralement proclamé l’indépendance de son pays, mais les Allemands n’avaient jamais eu l’intention de tenir leur promesse. Comme Bandera insistait sur l’indépendance, il fut arrêté et déporté à Sachsenhausen. Ses deux frères furent emmenés à Auschwitz, où ils périrent.

Ce n’est qu’en 1944, quand la défaite commença à se profiler, que les Allemands ont libéré Bandera et l’ont renvoyé en Ukraine dans l’espoir que ses partisans ralentiraient l’avance des Soviétiques. Après la défaite de l’Allemagne, Bandera a fui vers l’Ouest. Des partisans « bandéristes » se sont retirés dans les forêts et ont continué à harceler les Soviétiques et à s’engager dans d’autres formes d’opposition jusque dans les années 1950. Bandera lui-même fut assassiné en 1959 à Munich par des agents du KGB.

L’antisémitisme et Bandera

La face la plus détestable du nationalisme ukrainien fut l’antisémitisme. Entre 1917 et 1920, quelque 40,000 Juifs ont perdu la vie dans des pogroms. Ils ont été bien plus nombreux à être exterminés pendant la Seconde Guerre Mondiale et les « bandéristes » ont collaboré avec les nazis dans ces massacres, même pendant que Bandera était détenu dans un camp de concentration nazi.

Tous les bandéristes n’étaient pas des nazis. Bien que Bandera ait fait des déclarations antisémites détestables, les nazis lui ont reproché d’avoir accordé de faux passeports à des membres juifs de son parti et de les avoir ainsi sauvés. Toutefois, il est indéniable qu’un nombre important de “bandéristes” ont collaboré avec les nazis dans l’extermination des Juifs ukrainiens et la rhétorique antisémite de Bandera a conforté leur comportement criminel.

Après 1991, Bandera a été honoré dans l’Ukraine indépendante pour son combat anti-soviétique, son alliance avec les nazis étant édulcorée. Lorsque l’Ukraine a demandé d’adhérer à l’Union européenne, le Parlement européen lui a reproché les honneurs rendus à Bandera. Plusieurs dirigeants ukrainiens ont pris ces critiques européennes au sérieux. En 2021, un sondage a montré que seulement un tiers des Ukrainiens avait une opinion favorable de Bandera, et qu’une majorité ne s’opposait pas à une révision des honneurs officiels qui lui étaient rendus.

Le néo-nazisme en Ukraine

Après l’indépendance, un petit mouvement néo-nazi s’est développé en Ukraine, ainsi que dans d’autres pays européens. Il ne s’agissait pas de vétérans “bandéristes” de la Seconde Guerre Mondiale, dont peu étaient encore en vie. Comme dans d’autres pays ayant des mouvements néo-nazis, un pourcentage substantiel des nouveaux jeunes neo-nazis venaient de milieux violents de supporters de football. Des partis d’extrême-droite ont été créés, y compris le Parti National Socialiste d’Ukraine (PNSU). Leur succès électoral a été minime, ne dépassant pas 1% mais ils sont parvenus à mettre en place des organes para-militaires qui ont visé et parfois tué des immigrés, des Juifs et des membres de la minorité Rom.

Ces partis n’ont pas joué un rôle significatif dans la Révolution Orange en 2004 mais la situation a changé lors de la seconde révolution anti-russe, l’Euromaidan, en 2013-2014. Quand elle a commencé, plusieurs dirigeants d’extrême-droite étaient en prison. Une loi décidant leur libération a été adoptée car on croyait que leur expérience militaire serait utile dans la guerre contre la Russie que beaucoup voyaient venir.

Des néo-nazis ont participé à l’Euromaidan mais ils étaient loin d’être la majorité, ou même une minorité importante de protestataires. Ils se sont aussi organisés pour combattre les séparatistes pro-russes de l’est de l’Ukraine sous la direction de Andriy Bilets’kyy, le dirigeant de 35 ans d’un groupe appelé “Patriotes de l’Ukraine”.

Bilets’kyy a prétendu que certaines de ses déclarations nazies antérieures à l’Euromaidan venaient en fait de faux documents fabriqués par les Russes. La plupart des experts de l’extrême-droite en Ukraine croient cependant que ses déclarations sont authentiques. Quand, fin 2014, Bilets’kyy est devenu un politicien en costume-cravate et a été élu au parlement, il a essayé de les cacher et de les réfuter.

Azov

Entretemps, Bitlets’kyy était devenu célèbre pour d’autres raisons. Au printemps 2014, il avait rassemblé ses supporters à Kiev pour aller se battre contre les séparatistes du Donbass. Comme leur organisation avait été fondée à Berdyansk, sur la Mer d’Azov, ils l’ont appelée le Bataillon Azov. Contrairement aux “bandéristes”, qui insistaient sur l’identité chrétienne de l’Ukraine, beaucoup de combattants d’Azov étaient des néo-païens qui rêvaient de faire revivre l’ancienne religion ukrainienne. Cette orientation s’est retrouvée dans le choix de leur logo, avec la lettre I partiellement recouverte par la lettre N, significant “Idée d’une Nation”. Leur logo renvoie en miroir  à l’image du Wolfsangel (Le crochet du loup), un vieux symbole germanique qui existait avant le nazisme mais qui fut adopté à la fois par deux divisions de la SS et plus tard par des mouvements néo-nazis et néo-païens à travers l’Europe.

Le Bataillon Azov n’avait que 400 membres mais ils se sont courageusement battus, notamment pour reprendre Marioupol aux séparatistes. Plus tard, ils ont été incorporés dans la Garde Nationale et sont devenus « le Régiment Azov », comportant 2500 soldats. A l’époque, Bilets’kyy avait quitté le mouvement pour entrer en politique. La plupart des nouvelles recrues voulaient alors simplement rejoindre un corps d’élite et ne venaient pas des milieux d’extrême-droite des fondateurs.

Comme Andreas Umland, le principal expert du Bataillon Azov en Occident, l’a dit, le Régiment maintenant “n’est pas néo-nazi” mais il comprend des nazis parmi ses fondateurs et il a encore des nazis parmi ses soldats ukrainiens et parmi les combattants étrangers qui se sont engagés pour leur venir en aide. Umland croit que les nazis sont maintenant une petite minorité dans le Régiment Azov mais ils sont les seuls à être interrogés par les médias étrangers.

Il y a également des nazis dans l’autre camp, chez les Russes, en particulier parmi les membres de l’Unité Nationale Russe (UNR), un parti néo-nazi théoriquement interdit en Russie en 1999, mais toujours actif et utilisé par les services secrets russes et très présents dans le Donbass. Un scandale a éclaté quand le premier “Gouverneur du Peuple” de la “République Populaire du Donetsk”, Pavel Gubarev, un membre de l’UNR, a été pris en photo avec une croix gammée sur la manche; la branche du Donbass de l’UNR a alors rapidement remplacé la croix gammée par une croix dans son logo.

Dans un monde idéal, le Régiment Azov devrait également remplacer son logo associé au Wolfsangel et clairement se dissocier de ses fondateurs néo-nazis. Il y a toutefois une certaine répugnance à le faire car c’était sous ce symbole et ces commandants qu’il a remporté ses succès, mythologisés mais pas imaginaires, en 2014. Et il est rare qu’on change des symboles pendant une guerre.

Massimo Introvigne

Traduction française de Willy Fautré

21 Mar 2022


À la Reconquête d’un passé perdu

Trois choses viennent de nous stupéfier

La première est l’invasion de l’Ukraine, une nation souveraine proche de l’Union européenne, par la Russie de Poutine. Quand les États-Unis nous en ont prévenus, nous ne les avons pas crus.

La deuxième est la résistance des Ukrainiens et de leur président, en dépit de l’énorme disproportion des forces en présence. Nous ne savions pas que l’héroïsme pouvait exister au présent, et Poutine ne l’avait pas anticipé.

Notre troisième surprise a été la promptitude, le niveau et l’unité de la réaction du monde libre. Nous le pensions désarticulé et incapable de faire front. Sur ce point aussi le glacial joueur d’échecs qu’est Poutine a mal anticipé son coup. Le monde libre se réveille, il se reforme, se réarme et il réagit. 

C’est un évènement qui peut nous redonner espoir et énergie.

La stupeur produite par ce retour soudain du tragique dans l’Europe apaisée a suscité deux interrogations.

– Que se passe-t-il dans la tête de Poutine, cet homme que l’on prenait pour un interlocuteur rationnel ?

– Quel est le fantasme qui le fait succomber à l’ubris fatale aux despotes ?

En réponse à la première question, les gens qui s’interrogeaient de bonne foi sur son identité, sur son psychisme et donc sur la manière de s’entendre avec lui dans le respect des traités ont découvert que dans sa tête et dans ses tripes Poutine était simplement un pur produit du KGB. Un produit inaltérable. L’extrême brutalité et l’extrême mensonge sont dans sa nature. Un remake du Dictateur de Chaplin serait le bienvenu.

Quant au fantasme qui le pousse à agir imprudemment, s’ll fallait lui donner un titre proustien, ce pourrait être À la reconquête d’un passé perdu.

Car la Reconquête de l’empire russe qui s’est écroulé et qui a éclaté en 1991 est à l’évidence le mobile obsessionnel du président Poutine.

Contrairement à ce qui se dit et s’écrit ici ou là, ce n’est pas l’Occident qui l’a repoussé et qui l’a conduit à endosser ce personnage.

Ce qui pousse Poutine au crime et à la faute, c’est le refus de faire son deuil de la puissance passée de la Russie.

Son obsession est la Reconquête. La victoire du passé sur le présent;

Profitant de la désorganisation de l’ordre mondial instauré après la seconde guerre mondiale et de l’impossibilité pour le monde libre de répondre à sa guerre par la guerre, Poutine est parti à la Reconquête méthodique de l’empire russe éclaté et perdu en 1991.

Sa méthode est celle du fait accompli par la force , qui nous rappelle celle de Hitler.

Il lui emprunte également la rhétorique de la communauté de langue qu’Hitler appliqua à propos des Sudètes.

Il agit de nos jours à la façon de l’empire soviétique, par l’envoi des chars comme à Berlin-Est en 1953, à Budapest en 1956 et à Prague en 1968.

À cette époque caractérisée par le partage du monde, l’empire soviétique exerçait impunément sa terreur à condition de la limiter à sa sphère d’influence, qui était reconnue depuis Yalta par l’autre partie de la communauté internationale.

Poutine ne peut pas admettre que le temps de l’empire russe est révolu, et qu’il ne le rétablira pas.

Ignorant la fin de ce partage du monde, il s’attaque aujourd’hui à une nation qui s’est libérée du joug soviétique et qui est devenue souveraines. Il projette d’étendre cette Reconquête de l’empire perdu à d’autres provinces et même à d’autres États.

Il parie sur l’impuissance des démocraties qu’il méprise. Quand il admire ses muscles dans un miroir, il pense n’avoir que des dégénérés flasques et drogués pour adversaires.

C’est ainsi qu’il a pris  le risque de ressouder le monde libre contre lui et de se retrouver isolé, dans un monde mondialisé ou il n’aura d’autre recours que la soumission à la Chine communiste.

Notons d’ailleurs au passage que Poutine pas le seul à croire que l’avenir d’un pays peut résulter de la Reconquête de son passé.

La Reconquête du temps passé, dans ce qu’il avait de pire, n’est heureusement qu’un fantasme. Elle n’est un pari gagnant ni à Moscou ni à Paris.

André Senik

28 Fév 2022


Poutine, son calcul et ses limites

Il est indéniable que la Russie et l’Ukraine ont des liens profonds et très anciens et, qu’au contraire  de ce que martèle Poutine, révisionniste historique tous azimuts, la Russie est née de l’Ukraine (Rus’ de Kiev 862) et non l’inverse. 

Pourquoi, après la chute de l’URSS, n’a-t-on pas réussi à fonder une confédération d’Etats de droit, libres et égaux dont au moins la Russie et l’Ukraine ? 

Esquisse d’explication : Le régime poutinien est né du KGB. A l’inverse de ce qui a été réalisé en Allemagne après l’écrasement du nazisme, il n’y pas eu de « décommunisation » en Russie, pas de « lustration » comme disent les Polonais. Il eut fallu procéder à une désinfection en profondeur et surtout éradiquer le KGB. Rien n’a été fait. Les hommes du KGB sont restés dans l’ombre et quand Eltsine a créé le FSB, ils sont réapparus aux manettes. Finalement ce fut un simple changement d’appellation. Les hommes, les méthodes et les outils sont restés les mêmes.

C’est un peu comme si, après la défaite de l’Allemagne nazie, la Gestapo était restée inviolée, et puis reconstituée sous un autre nom, sous la direction d’un de ses anciens dignitaires et qu’enfin son chef était devenu le nouveau Führer affichant des ambitions du même ordre que l’ancien !

Pierre Druez

27 Fév 2022


RDV mercredi 9 mars 2022, Café du Pont-Neuf

Chers amis,

Nous étions convenus au cours de notre rencontre du 25 janvier dernier de mettre en chantier plusieurs projets, certains lointains, comme un colloque sur l’Ecole et son rôle dans la familiarisation et l’acceptation des valeurs démocratiques par les enfants de l’immigration, et d’autres plus proches comme un colloque sur la Chine. 

Pour clarifier ce dernier projet, nous avons décidé de nous revoir et d’échanger nos opinions sur la nature du régime politique en place à Pékin, sur le type de menace qu’il représente  pour les démocraties libérales et sur ce que nous pouvons apporter dans ce domaine.

Nous avons demandé à notre ami Antoine Brunet de « lancer «  cette discussion en tentant de répondre à la question : La Chine est-elle encore un pays communiste ?

Toute autre proposition, liée ou non à l’actualité et aux thèmes de la campagne présidentielle sera la bienvenue.

Rendez-vous, donc, au Café du Pont-neuf  (14  quai du Louvre, Paris Ier) le mercredi 9 mars à 18h

Pour Les amis d’Histoire et Liberté (Institut d’Histoire sociale)

Pierre Rigoulot

19 Fév 2022


Chine, le drame ouïghour

Comme beaucoup d’autres personnes, j’ai regardé le  documentaire, remarquable et passionnant, proposé par Arte le mardi 8 février 2022 et intitulé « Chine, le drame ouïghour« .

Ce que j’y ai relevé de plus saillant, c’est que la Chine elle-même, en dépit de l’histoire officielle qu’impulse le Parti Communiste Chinois (PCC), avait pratiqué, comme beaucoup d’autres pays, le colonialisme sous le règne de ses empereurs et que, dans la période la plus récente, le Parti Communiste Chinois ne renonça pas à poursuivre cette politique de colonisation. On sait trop peu (et c’est un des multiples avantages de ce documentaire) que, dans les années 1930 et 1940, le Tibet et le Sinkiang, en dépit des convoitises de l’URSS et de la Chine, étaient des territoires qui étaient encore indépendants.

J’ai eu la bonne surprise de voir figurer dans le documentaire la manoeuvre entreprise par Mao juste après qu’il eut pris le pouvoir à Pékin en 1949. (Acte 1) Ouverture de pourparlers entre le Parti Communiste Chinois et le gouvernement du Turkménistan oriental (dénomination de ce qui est devenu le Sinkiang) ; ils se déroulent à Urumqi, sa capitale. (Acte2) Invitation de Mao au gouvernement du Turkménistan Oriental à venir poursuivre les négociations à Pékin. (Acte 3) Un avion chinois vient chercher le gouvernement ouighour pour l’emmener négocier à Pékin. (Acte 4) Le gouvernement ouighour ne réapparaîtra jamais. (Acte 5) Plusieurs semaines plus tard, Mao « révèlera » que l’avion s’est crashé au retour avec tout le gouvernement ouighour. (Acte 6) Une fois son gouvernement décapité, la population ouighoure devient une proie facile pour Mao et le PCC. La colonisation peut commencer. Et elle commence par une invasion soudaine du territoire du Turkménistan Oriental par l’Armée Populaire de Libération.

A vrai dire, quelqu’un de très bien informé m’avait, il y a plusieurs années, confié « ce détail ». Il m’avait alors paru incroyable qu’un tel détail ne soit ni connu ni reconnu. J’avais donc cherché à le vérifier en recourant à Internet, Wikipedia et autres supports. En vain. Il n’y en avait aucune trace. J’ai naturellement été très intéressé de constater que les personnes très sérieuses qui ont construit ce documentaire valident totalement « ce détail » qui en réalité constitue un élément majeur pour interpréter et comprendre ce qu’il se passe au Sinkiang.

On est donc bien en présence d’un processus de colonisation par Pékin d’un territoire, le Sinkiang, dont la population autochtone est le peuple ouighour. C’est en conséquence de cette colonisation qu’on en arrive maintenant à un génocide (contrairement à Pékin qui justifie sa politique de terreur comme une réaction qui serait légitime aux quelques actions armées entreprises par les ouighours). La poule, c’est la colonisation entreprise par Pékin. L’oeuf, c’est la réaction désordonnée de certains Ouighours. Et l’oeuf de l’oeuf, c’est le génocide entrepris par Pékin.

N’oublions pas que le premier génocide de l’histoire moderne fut commis en 1906-1908 ; ce fut celui des Herreros, la population autochtone de l’actuelle Namibie. Bismarck qui gouvernait l’Allemagne s’intéressait beaucoup aux territoires de l’actuelle Namibie parce qu’il avait remarqué, lui aussi, qu’ils étaient pourvus de ressources naturelles prometteuses. Et pour en disposer complètement, il avait « simplement » entrepris d’exterminer les Herreros.

Le PCC et Xi Jinping, pour se débarrasser des Ouighours (et pour s’approprier tranquillement les ressources naturelles abondantes au Sinkiang), entreprennent, eux, de les siniser, c’est-à-dire de les persécuter, de les incarcérer, de les torturer, de les terroriser et de leur laver le cerveau jusqu’à qu’ils soient tous convertis en Han. C’est une autre façon de faire disparaître tout un peuple.

Et le Parti Communiste Chinois (et avec lui quelques idiots utiles occidentaux) de nous expliquer que cela n’a rien à voir avec un génocide puisqu’il n’y a pas extermination. La sinisation du Sinkiang comme, avant elle, celle du Tibet est un génocide. Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas des millions de morts qu’il ne s’agit pas d’un génocide.

Antoine Brunet

Cher M. Brunet,

J’ai comme vous beaucoup apprécié le documentaire d’Arte sur les Ouighours. Le second documentaire, qui portait sur le contrôle social de la population chinoise ne manquait pas non plus d’intérêt. D’une certaine façon, l’entreprise de lavage de cerveau qui s’accentue en Chine continentale, entreprise due au Parti communiste chinois sur la population Han, dont on cherche à éradiquer les traditions, la mémoire historique, la lucidité, au profit d’une institution politique toute puissante qui mènerait le Peuple vers le bonheur, peut lui aussi, à retenir vos critères, être qualifié de « génocide ». Mais, que ce soit envers les Ouighours ou envers les Hans, j’ai quelque réticence à vous suivre sur ce terrain et à parler de « génocide ». Ce faisant, en effet, totalitarisme et génocide deviennent des termes interchangeables et vous me permettrez de ne pas être d’accord avec vous. Si l’on vous suit, pensez-y, il n’y aura plus de terme spécifique pour désigner la volonté d’effacer physiquement un groupe humain déterminé comme ce fut tacitement le cas (avec les Héréros) ou explicitement le cas ( avec la Shoah). Cette entreprise spécifique sera alors noyée dans les diverses entreprises de domination, de mise au pas, de censure  dont l’histoire abonde. Et je trouverais cela dommage. Notez que je partage votre opinion : ce n’est pas la quantité de victimes qui fait le génocide. Mais c’est, je pense, l’entreprise d’extermination physique d’un Peuple.

Vous vous contentez, d’un revers de main, de qualifier d ‘« idiots utiles », ceux de vos lecteurs qui ne partageraient pas vos vues et manifesteraient des réticences à parler de génocide dans le cas des Ouighours. Avouez qu’il y a là de quoi tuer toute velléité de dialogue. Celui-ci suppose une dose de bienveillance préalable avec vos interlocuteurs éventuels que vous ne manifestez guère.

Il n’est pas sûr cependant que mes remarques soient très utiles au sujet des Ouighours : génocide ou pas, il s’agit pour moi d’entraver une entreprise humainement condamnable et politiquement dangereuse, tant pour les Ouïgours que pour les défenseurs des démocraties libérales, puisqu’une nouvelle progression du système totalitaire chinois dans cette partie du monde, renforcerait sa puissance et ses ambitions. Je ne doute pas, cher M. Brunet, que nos efforts iront donc dans la même direction.

Un « idiot utile »

Cher Monsieur,

Vous proposez de réserver le terme de génocide aux seuls cas où on serait en présence « d’une volonté d’effacer physiquement un groupe humain déterminé comme ce fut tacitement le cas (avec les Héréros) ou explicitement le cas (avec la Shoah) ».

Laissez-moi d’abord remarquer le glissement sémantique que vous vous permettez d’opérer au sein d’une même phrase. Comme vous-même, je constate que le Parti Communiste Chinois a « la volonté d’effacer physiquement un groupe humain déterminé », en l’occurrence le peuple ouïghour (qui est le peuple autochtone du Sinkiang). Mais je me sépare immédiatement de vous quand vous vous empressez d’ajouter en une apposition faussement naturelle « comme ce fut tacitement le cas (avec les Héréros) ou explicitement le cas (avec la Shoah) ».

En présentant cette apposition comme une précision qui irait de soi, vous opérez un glissement sémantique qui est très spécieux et qui n’est pas acceptable : il vise à faire admettre « en contrebande » que l’accusation de génocide soit réservée aux seuls cas des meurtres à grande échelle (ceux que Bismarck commit contre les Héréros et ceux que Hitler et les nazis commirent contre les Juifs).

Dans l’optique qui semble être la vôtre, avant de conclure à un génocide, il serait indispensable de constater une accumulation de cadavres en centaines de milliers ou en millions, tandis que les victimes d’incarcérations injustifiées, de tortures physiques et mentales, de lavages de cerveaux, de viols, d’avortements forcés, de stérilisations forcées ou encore d’enlèvements d’enfants ne devraient pas du tout être prises en compte ; et ce, même si on les dénombre en centaines de milliers ou en millions, comme cela est le cas au Sinkiang actuellement.

Votre obsession de ne dénombrer que les seuls cadavres m’est absolument insupportable quand on sait dans quel état physique et mental ressortent ceux qui sont passés dans les camps d’internement du Sinkiang, ces camps que le Parti Communiste Chinois désigne hypocritement comme « camps de transformation par l’éducation ».

Votre proposition de définition du génocide est à mes yeux beaucoup trop restrictive. Elle a en tout cas été écartée en toute connaissance de cause par l’Assemblée Générale de l’ONU. En 1948 puis à nouveau en 1998, l’Assemblée Générale de l’ONU a en effet retenu pour définition du crime de génocide : « l’un quelconque des actes ci-après commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel :

a) meurtre de membres du groupe ;

b) atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ;

c) soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ;

d) mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ;

e) transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe. »

En quelque sorte, en application de cette définition très officielle, il ressort que l’on est bien en présence d’un génocide commis par les autorités de la Chine au Sinkiang : depuis 2014 et plus ostensiblement encore depuis 2017 ; elles y ont déjà commis à l’encontre de la population ouïghoure, intentionnellement et à grande échelle, les actes b), les actes c) les actes d) et les actes e).

C’est d’ailleurs sans doute aussi en référence à ce même texte de l’ONU que notre Assemblée Nationale a très récemment adopté, à une très large majorité, une résolution qui « reconnaît officiellement les violences perpétrées par les autorités de la République populaire de Chine à l’encontre des Ouïghours comme constitutives de crimes contre l’humanité et d’un génocide » « et qui les condamne ».

Votre proposition consistant à se séparer des critères de l’ONU est d’autant plus malvenue que l’opération que commet actuellement le Parti Communiste Chinois au Sinkiang intervient après qu’il eut antérieurement commis une opération du même type au Tibet et peut-être avant qu’il ne commette une opération du même type en Mongolie Intérieure.

N.B. C’est vous qui choisissez de vous qualifier d’idiot utile. Je ne me serais jamais permis de vous qualifier ainsi.

Antoine Brunet.

(crédit photo: Malcom Brown, Flickr)

15 Fév 2022


 «Pékin doit accepter une enquête internationale sur les origines du Covid!»

Vingt scientifiques de haut niveau œuvrant dans huit pays – dont Colin D. Butler, professeur émérite de santé publique à l’université de Canberra, Henri Cap, zoologue à Toulouse, Jean-Michel Claverie, virologue et professeur émérite à Aix-Marseille, et Virginie Courtier, généticienne de l’évolution et directrice de recherche au CNRS – appellent les chefs d’État et de gouvernement à unir leurs efforts pour que la Chine consente enfin à une enquête internationale sur les origines de la pandémie, alors que ce pays accueille les JO d’hiver.

La charte olympique stipule que «le but de l’olympisme est de mettre le sport au service du développement harmonieux de l’humanité en vue de promouvoir une société pacifique, soucieuse de préserver la dignité humaine». Alors que les athlètes du monde entier se rassemblent pour le début des JO d’hiver de 2022 à Pékin, cette noble aspiration est mise à mal par les efforts déployés par le gouvernement chinois pour bloquer toute enquête sérieuse sur les origines de la pandémie de Covid-19: destruction d’échantillons, dissimulation de dossiers, emprisonnement de journalistes et interdiction, pour les scientifiques chinois, de publier des études sur les origines de la pandémie sans l’aval du gouvernement.

Comprendre comment cette terrible crise a commencé est essentiel pour prévenir de futures pandémies. Aucune enquête internationale approfondie et crédible sur les origines de la pandémie n’a cependant encore été lancée. Le 9 février 2021 à Wuhan, la mission internationale organisée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) avait conclu qu’une «origine naturelle» de la pandémie était probable et un incident de laboratoire «extrêmement improbable». Le chef de la mission internationale, le D Peter Ben Embarek, avait toutefois admis par la suite qu’il pensait qu’un accident de laboratoire était «probable» et qu’il avait subi des pressions de la part de ses hôtes pour éviter le sujet.

Bien que l’OMS ait récemment créé un nouvel organe – le groupe consultatif scientifique sur les origines des nouveaux agents pathogènes (Sago) – chargé d’enquêter sur les origines des nouveaux agents pathogènes, dont le SARS-CoV-2, il semble que cet organisme n’ait pas accès à toutes les données brutes pertinentes ni à tous les sites d’échantillonnage en Chine et qu’il n’ait pas été autorisé à effectuer des audits des laboratoires de Wuhan, où des coronavirus de chauve-souris étaient stockés et manipulés avant le début de l’épidémie.

En l’absence de plan bien établi pour mener une enquête internationale complète et sans restriction sur l’origine du Covid-19, tous les habitants de la planète et les générations futures restent exposés à un risque accru de pandémies.

Nous appelons l’OMS à établir et promouvoir une ligne sécurisée permettant aux personnes du monde entier de partager de manière plus sûre les informations concernant l’origine de la pandémie

Scientifiques et experts du monde entier engagés dans la recherche des origines de cette pandémie, nous appelons donc toutes les nations à s’unir pour exiger une enquête complète et sans restriction sur l’origine du Covid-19 en Chine et, le cas échéant, au-delà, et le gouvernement chinois à affirmer son soutien à une enquête internationale complète. Nous appelons les États-Unis, l’Union européenne et d’autres organismes nationaux et internationaux à mettre en place des commissions Covid-19 pour étudier l’origine de la pandémie et proposer des solutions pour qu’une telle pandémie ne se reproduise pas.

Nous invitons toutes les nations à exiger des scientifiques de leur pays qui ont collaboré avec des laboratoires chinois de recherche sur les coronavirus qu’ils partagent toutes les données et communications pertinentes, et le gouvernement chinois à autoriser l’accès aux informations essentielles à l’évaluation correcte de toutes les origines plausibles: bases de données de séquences et d’échantillons de virus gérées par l’Institut de virologie de Wuhan, qui ne sont plus accessibles ; rapports des missions de collecte de virus réalisées en 2018-2019 impliquant le personnel de Wuhan ; liste des prélèvements effectués sur les six mineurs ayant développé des symptômes comparables à ceux du Covid-19 en 2012, et des institutions ayant reçu ces prélèvements ; accès à la mine de Mojiang et aux grottes de Shitou au Yunnan ; cahiers de laboratoire et dossiers de recherche des laboratoires concernés de Wuhan, et dossiers de biosécurité soumis depuis 2016 par ces institutions aux autorités chinoises.

Nous appelons l’OMS à établir et promouvoir une ligne sécurisée permettant aux personnes du monde entier de partager de manière plus sûre les informations concernant l’origine de la pandémie et la communauté internationale à reconnaître l’exemplarité des professionnels de santé chinois et des nombreux citoyens chinois ordinaires qui ont pris des risques personnels en documentant l’épidémie précoce à Wuhan et en alertant le monde, et trop souvent sévèrement punis pour l’avoir fait.

Ces réalisations contribueraient à construire un avenir plus sûr et correspondraient pleinement aux valeurs olympiques.

Liste complète des cosignataires:

–Colin D Butler, Professeur honoraire, Université nationale australienne, Canberra, Australie

–Henri Cap, PhD, Zoologiste, Toulouse, France

–Jean-Michel Claverie, Professeur émérite de médecine, virologue, Université d’Aix-Marseille, France

–Virginie Courtier, Généticienne de l’évolution, Directrice de recherche, Institut Jacques Monod, CNRS, France (Co-Organisatrice)

–Gilles Demaneuf, Ingénieur, Data Scientist, Auckland, Nouvelle-Zélande (Co-Organisateur)

–François Graner, Biophysicien, Directeur de recherche, CNRS, Université de Paris, France

–Makoto Itoh, Professeur, systèmes d’ingénierie, Université de Tsukuba, Japon

–Mai (Mike) He, Pathologiste, Professeur associé, Faculté de médecine de l’université Washington à Saint Louis, États-Unis

–Hideki Kakeya, Scientifique de l’information, Professeur associé, Université de Tsukuba, Japon

–Richard Kock, Professeur, Santé de la faune sauvage et maladies émergentes, Collège royal vétérinaire, Londres, Royaume-Uni

–Jonathan Latham, PhD, Directeur exécutif, The Bioscience Resource Project, États-Unis

–Milton Leitenberg, Chargé de recherche principal, Université du Maryland, États-Unis

–Steven E Massey, Biologiste informaticien, professeur, Université de Porto Rico, Rio Piedras, San Juan, Porto Rico, États-Unis

–Jamie Metzl, Chargé de mission, Conseil Atlantique, États-Unis (Co-organisateur)

–Steven Quay, MD, PhD, anciennement professeur titulaire, Département de pathologie, École de médecine de l’Université de Stanford, États-Unis

–Monali Rahalkar, Microbiologiste, Institut de recherche Agharkar, Pune, Inde

–Bahulikar Rahul, Expert en génétique et taxonomie des plantes, Fondation de recherche sur le développement BAIF, Pune, Inde

–Charles Rixey, MA, anciennement chef CBRN, Corps des Marines des États-Unis ; analyste, DRASTIC, Dallas TX, États-Unis

–Günter Theißen, Professeur, Généticien, Institut Matthias Schleiden, Université Friedrich Schiller d’Iéna, Allemagne

–Roland Wiesendanger, Nanoscientifique, Professeur, Université de Hambourg, Allemagne

–Allison Wilson, PhD, Directrice scientifique, The Bioscience Resource Project, États-Unis

(crédit photo: Adam Tusk, Flickr)

15 Fév 2022


POUR UNE CONTRE-HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION CUBAINE

Les ouvrages sur Cuba que contient la Souvarine, la Bibliothèque d’histoire sociale de Nanterre, au 4 de l’avenue Benoît Frachon, sont fondamentaux pour plusieurs raisons. D’abord pour leur quantité considérable : près d’un millier dont plus de cinq cents provenant de la donation d’une partie de ma bibliothèque personnelle. Ensuite par leur originalité : il s’agit en effet, pour la plupart, d’ouvrages publiés par des écrivains en exil et des témoins de la répression exercée par Fidel et Raúl Castro au cours de plus de six décennies, depuis 1959. Ce sont des œuvres, parfois confidentielles, qui, par leur portée documentaire, peuvent contribuer à dresser une contre-histoire de la révolution cubaine.

En effet, le castrisme a réussi à propager ses vérités soi-disant indiscutables, auprès des intellectuels, des universitaires ou des journalistes complaisants du monde entier, à quelques rares exceptions près. Des événements de portée mondiale, comme la prise de pouvoir par Castro, la baie des Cochons, la crise des missiles et bien d’autres sont analysés à partir des sources officielles, toujours biaisées. Sans négliger ces dernières, publiées en plusieurs langues, qui figurent également dans ce fonds, les récits des protagonistes peuvent et doivent donner à voir une autre vision des événements.

Ces récits, en grand nombre, ont souvent été écrits par des victimes du régime, qui ont passé près de vingt ans derrière les barreaux. Ce qui surprend, c’est leur capacité à dire les conditions de vie dans les prisons, leurs souffrances et leurs espérances, parfois de manière étrangement poétique. Chacun de ces livres est une accusation contre les injustices commises à cause du silence de l’opinion publique internationale et avec la complicité de grandes consciences de renommée mondiale.

Les cris de ces combattants pour la liberté peuvent servir à éveiller d’autres points de vue sur un pays vu comme un exemple d’humanisme révolutionnaire. Cette documentation a aussi pour objectif d’en finir avec les mythes tissés autour de personnages comme Castro ou Che Guevara, qui se révèlent comme l’exact opposé de l’image courante qui leur est attribuée à l’extérieur de Cuba.

J’ai fait de ces ouvrages et de témoignages oraux recueillis auprès de ces héros et de simples fugitifs la base de mes livres, qui figurent pratiquement tous dans cette donation. La littérature cubaine de l’exil, sous la forme de témoignages ou de recréations poétiques, permet de faire émerger une autre Cuba, très éloignée des représentations touristiques ou politiques idéalisées. Elle est à présent à la disposition des chercheurs, des étudiants et des lecteurs les plus curieux, dans cet ensemble, probablement unique en Europe, au service de la vérité.

Jacobo Machover

1 Fév 2022


Witold Szablowski : Les ours dansants, De la mer Noire à La Havane, les déboires de la liberté, de Ed. Noir sur Blanc, 2021, 232 p. 21€

Et si les hommes n’étaient pas faits pour la liberté? Sartre avait posé la question en son temps à ses lecteurs. Et Jean-François Revel. Mais les hommes préfèrent en général ne pas trop y réfléchir. C’est si pratique, quand on lutte contre une tyrannie, de la croire condamnée d’avance tant l’aspiration à la liberté serait puissante chez nos semblables !

Pratique, sans doute mais peut-être illusoire. Car une fois qu’on l’a conquise, cette liberté, les difficultés s’accumulent, et les complications qui conduisent certains à s’interroger : a-t-on bien fait? Vit-on mieux qu’avant ? Ce qu’on a gagné compense-t-il vraiment ce qu’on a perdu ? Witold Szablowski, un quadragénaire polonais, ose même demander : au fond qu’a-t-on gagné à la chute du communisme?

Ceux qui, comme moi, espéraient ici une réflexion approfondie sur les traces que laisse le communisme dans les esprits, sur le le prix à payer pour être libre et l’impréparation dans laquelle nous a laissé sur ce point ce système totalitaire expirant, en seront pour leurs frais. Ils seront seulement invités à lire une parabole, celle des ours dansants dressés par les Tziganes en Bulgarie, et à suivre notre Polonais post-communiste enquêtant – bavardant surtout – en Europe de l’Est, à Cuba et même en Grèce, ce dernier détour étant pour le moins surprenant.

Quelques questions impertinentes mais importantes surgissent sans doute du tableau lamentable offert par les animaux dressés « invités » à reprendre leur vie sauvage. Leur retour à la normale (pour un ours sauvage) est semé d’embûches et ne se réalise peut-être jamais.

Un certain malaise nous vient même quand, dans ces considérations sur les ours ou sur la vie quotidienne des citoyens de pays communistes, on fait la somme de ce qui, selon l’auteur, relève du regrettable dans la liberté recouvrée. On y perd, dit-il, des personnages originaux, des marginaux un peu fous, une organisation défaillante au quotidien, donc plus de passe-droits, une relation passionnelle au leader déchu ou disparu. Szablowski évoque ses rencontres sans réticence, comme autant de documents, un peu à la manière de Svetlana Alexeievitch dans La fin de l’homme rouge. Un rien d’empathie en ressort, et l’on pourrait parler de nostalgie si l’auteur était assez âgé pour avoir connu ce monde.

La naïveté de l’Union européenne, le fanatisme de ses ONG animalistes bénéficient-ils du même regard? Il ne le semble pas et ce n’est plus Svetlana Alexeievitch qui vient à l’esprit mais Un cauchemar climatisé d’Henry Miller.

On gardera de ce livre la découverte dépaysante de la saga des ours dansants mais aussi l’invitation qu’il lance à prêter l’oreille à la réflexion que mènent les Polonais depuis quelques années sur la démocratie et le totalitarisme et à s’engager dans la lecture critique, certes moins plaisante qu’un voyage au pays des ours, de The Demon in democracy, Totalitarian temptation in Democracy de Richard Legutko, publié en 2016, un ouvrage majeur des tenants de la  « démocratie illibérale » aux charmes douteux de laquelle Szablowski ne doit pas être indifférent.

Pierre Rigoulot

1 Fév 2022