Élie Halévy l’anglophile, par Philippe Boulanger*

Élie Halévy, Études anglaises, textes choisis, présentés, édités et annotés par Marie Scot, préface de Christophe Charle, introduction de Marie Scot, Paris, Éditions Les Belles Lettres, coll. « Œuvres complètes V », Paris, 2021, 892 pages, 55 €.

         Élie Halévy a été longtemps méconnu en France car il a consacré l’essentiel de son œuvre à l’Angleterre. Un patient travail de recueil de ses écrits sur le pays voisin donne au lecteur francophone accès à l’ampleur de sa réflexion sur l’histoire de l’Angleterre, qui a été, à plus d’un titre, le laboratoire de la modernité européenne.

         Né le 6 septembre 1870, professeur à l’École libre de science politique durant quarante ans, Halévy n’a pas étudié l’Angleterre par hasard – alors que son frère Daniel privilégie la IIIe République et Nietzsche. Sa famille réside occasionnellement en Normandie, terre de passage des Anglais vers la France et des Français vers l’Angleterre. Halévy est élevé par Alice Baker, une nurse anglaise. Il parle ainsi couramment l’anglais, mais aussi l’allemand et l’italien. À la fois philosophe et historien, il est, plus qu’un héritier, un pionnier avant l’heure des sciences humaines, car il puise dans les écrits des philosophes, des historiens et des moralistes français et anglais et ne se limite pas à l’enclos rassurant d’une discipline.

         De son premier séjour outre-Manche, Halévy y retient l’importance du facteur religieux dans la vie politique et sociale. D’où sa théorie de la stabilité politique anglaise formulée en 1906 : le protestantisme agirait comme un élément modérateur parmi les acteurs politiques. Il a sans doute patiemment élaboré sa théorie – en réalité, plutôt une démarche observationnelle – depuis sont premier voyage d’octobre 1892 à mars 1893, où il se rend non seulement en Angleterre mais aussi en Irlande et en Écosse : la France est alors plongée dans l’affaire Dreyfus et la question irlandaise secoue la royauté britannique. Avec le libéralisme protestant, l’Angleterre « se gouverne elle-même » depuis la Glorieuse Révolution, tandis que la France est secouée par des spasmes révolutionnaires et des reprises en main plus ou moins fermes du pays par le pouvoir central.

         Halévy séjourne chaque année outre-Manche de 1892 à 1937, année de sa disparition, sauf en 1903. Familier des couples Russell, Webb et Wallas, il sillonne la Grande-Bretagne du nord au sud, d’est en ouest, mais il réside le plus souvent à Londres, s’y pliant aux mondanités qui lui permettent d’entretenir un réseau d’interlocuteurs académiques, universitaires, sociaux, politiques et syndicaux qui lui facilitent l’accès aux documents et aux archives grâce auxquels naîtront ses ouvrages, comme La Formation du radicalisme philosophique (1901-1904) et les cinq volumes de L’Histoire du peuple anglais (publiés entre 1913 et 1946). C’est l’ancrage londonien d’Halévy, assez unique à son époque, qui nourrit sa recherche scientifique.

         Les trente articles de longueur et de tonalité variées réunis ici par Marie Scot illustrent bien l’identité disciplinaire indéfinie et fluide du philosophe historien. Sur la période allant de 1898 à 1938, ils portent principalement sur deux volets de l’œuvre d’Halévy : l’histoire politique et intellectuelle et l’histoire internationale. Dans le premier cas, peut-être le mieux connu, car ayant fait l’objet de publications posthumes en France – L’Ère des tyrannies (1938) et Histoire du socialisme européen (1948) –, le savant français analyse les conditions historiques du développement du socialisme et du libéralisme dans l’Angleterre du XIXe siècle, certes avec en toile de fond le contexte diplomatique européen. Il ausculte les origines de son libéralisme économique au XIXe siècle et les causes du basculement protectionniste à la fin du siècle, que Halévy regrette. Le pays va vers l’autoritarisme sans cesser d’être fidèle au parlementarisme : il devient protectionniste en pratique et reste libre-échangiste en esprit.

         Dans le second cas, Halévy étudie la politique extérieure de la Grande-Bretagne, qui est encore la puissance impériale dominante au début du XXe siècle, tiraillée entre retenue et interventionnisme à la fois en Europe et hors d’Europe. Ouvrage de commande, L’Angleterre et son empire s’investit dans l’étude de la politique étrangère, que le chercheur intégrera par la suite dans sa réflexion globale sur l’Angleterre. Du concert européen anti-français de 1815 à l’Entente cordiale, les choix de la puissance britannique déterminent l’équilibre diplomatique en Europe et l’avenir du monde, sur terre et sur mer. Le rapprochement entre les deux démocraties libérales anglaise et française conditionnent la paix fragile en Europe, les ambitions géopolitiques de l’Allemagne, les rivalités visant le Maroc et l’Égypte et la guerre des Boers. Les grands hommes politiques (Palmerston, Gladstone, Disraéli) jouent un rôle dans ces choix.

La question impériale (impérialiste) est au cœur de la réflexion d’Halévy. L’Empire britannique au début du XXe siècle donne le sentiment d’étouffer le contribuable ; l’industriel et le commerçant y tendent à s’effacer au bénéfice du capitaliste et de l’administrateur, bien moins productifs. Soumettant des peuples en Afrique, en Asie et en Océanie, il reste moins détestable que les empires français, espagnol et portugais, assume Halévy, qui prédit que le XXe siècle sera celui des empires. Ses études anglaises constituent une précieuse source de connaissances historiques, politiques et sociologiques permettant de mieux saisir la trajectoire de la Grande-Bretagne au XXIe siècle, marquée par l’autonomisme écossais, l’éternelle question irlandaise et le Brexit.

Philippe Boulanger


* Auteur de Jean-François Revel. La démocratie libérale à l’épreuve du XXe siècle (Les Belles Lettres, 2014).

30 Avr 2022


Boris Souvarine, Cauchemar en URSS, Les procès de Moscou 1936-1938, éd. Smolny, Toulouse 2022, 224 p. 10 € (édition établie par Charles Jacquier et Eric Sevault)

Charles Jacquier et quelques amis continuent de travailler avec persévérance et respect sur l’oeuvre de Boris Souvarine, soucieux de rendre clairs pour le lecteur d’aujourd’hui, des textes qui ont en effet besoin de rappels historiques, de contextualisations, comme on aime à dire aujourd’hui.

Cauchemar en URSS est un long article de juillet 1937 publié par Boris Souvarine dans La Revue de Paris sur les grands procès politiques qui avaient commencé (ou recommencé en tenant compte de  celui de 1928)  à Moscou l’année précédente, et sur leur signification. Avant-propos, postface, notes, index, bibliographie, citations de L’Humanité et publications d’articles de presse de la même époque constituent un dossier savant par son argumentation, un hommage à la lucidité solitaire de Boris Souvarine et un procès accablant du totalitarisme soviétique.

Une histoire connue, ces Grands procès ?  Peut-être, à condition de s’en tenir à une vision rapide et à ne pas trop nous interroger sur ce qui les a rendus possibles jusque dans l’abjection des prises de parole d’accusés glorifiant l’ingénieur en chef de ces tristes spectacles et de la mise en accusation de compagnons d’infortune.

Connue, peut-être, mais sans la précision que permet l’appareil critique qui nous est proposé ici. Connue certainement, mais sans qu’on soit amené comme ici à s’interroger sur le lien entre cette Russie soviétique d’hier, éliminant ses premiers bolcheviks, et cette Russie poutinienne d’aujourd’hui, cherchant à éliminer  non moins atrocement l’Ukraine.

Qu’on se rassure, Charles Jacquier et Eric Sevault ne disent ni que Staline et Poutine c’est du pareil au même ni que les illusions occidentales d’hier sont tout à fait semblables à celles d’aujourd’hui.  Mais ils voient dans le phénomène totalitaire qui accompagne la composition et la décomposition de l’URSS, – et leur incompréhension par tant d’historiens et de politiques – un fil rouge qu’ils devraient saisir enfin, que nous tous devrions saisir : un tel geste nous permettrait – ce petit livre nous projette en pleine actualité – de ne pas rester sans voix quand Vladimir Poutine décrit les dirigeants ukrainiens comme « nazis et drogués » ou quand il parle de « mise en scène » à Boutcha, la petite ville martyre d’Ukraine. Sans prétendre, répétons le, assimiler Poutine à Staline, l’héritage de l’URSS y est très lourd, l’héritage, pour reprendre les mots de Souvarine du « pays du mensonge, du mensonge absolu, du mensonge intégral ». Staline et ses sujets, dit le fondateur de l’Institut d’Histoire sociale, (et il ne vise pas que les cadres du parti communiste, hélas), mentent toujours, à tout instant, en toute circonstance, et à force de mentir, ne savent même plus qu’ils mentent ».

Le 10 avril 1938, dans un article donné à La vie intellectuelle, Souvarine prend la parole comme un vrai avocat parachuté dans un de ces procès à sens unique et indigné, il déchire le voile : … « le Parti, élite de la population : mensonge. Les droits du peuple, la démocratie, les libertés : mensonge. Les plans quinquennaux, les statistiques, les résultats, les réalisations : mensonges (…) La dictature du prolétariat : immense imposture (…) La vie joyeuse : une farce lugubre. L’homme nouveau : un ancien gorille. La culture : une inculture. Le chef génial : un tyran obtus. Le socialisme : un mensonge éhonté (…) Dire la vérité? Un préjugé petit-bourgeois. Mentir ? Tselesoobraznost, soit quelque chose comme affaire de conformité au but. Qui veut la fin veut les moyens dirions nous…Eh oui. Lénine avait déjà affirmé qu’est moral ce qui sert la révolution,  c’est-à-dire la révolution léniniste naturellement. On tombe ici dans la médiocrité puisque cela revient platement à dire qu’est vrai ce que moi, le révolutionnaire, je dis. Se demander de surcroît si cela est ou non conforme à la réalité n’a alors aucun intérêt. Ce qui compte, c’est que cela soit conforme au but ! On peut donc décorer le massacreur d’une ville, et affirmer qu’on vient libérer qui l’on asservit.

Poutine apparaît bien ainsi comme le continuateur d’un monstrueux régime où se sont développées selon Souvarine depuis la mort de Lénine  ( et peut-être avant) « toutes les conditions réunies en germe d’une sorte d’Etat fasciste totalitaire » ( Le Figaro littéraire, 21 janvier 1939).

Et pour ce régime totalitaire, ou sa tentation, comme le souligne Jacquier, « c’est l’inversion de la réalité » qui est nécessairement impliquée « pour croître et prospérer en tous lieux et dans toutes les circonstances ».

Pierre Rigoulot

23 Avr 2022


L’enjeu du deuxième tour le 24 avril 2022

A l’évidence l’analyse électorale selon le vieux clivage Gauche/Droite a perdu toute pertinence. L’évolution est même tragique puisqu’elle fait ressortir une France ingouvernable du fait que le total des électeurs de l’Extrême-Gauche et de l’Extrême-Droite dépasse désormais largement les 50%.

Cette ingouvernabilité de la France nous vient de la Chine. La France, l’Europe et nos pays démocratiques sont à leur insu, l’objet d’une offensive géopolitique des deux grandes puissances totalitaires que sont la Chine et la Russie.

En Russie, après la chute du Mur, une partie significative de la population et le KGB en particulier ont très mal vécu la défaite militaire en Afghanistan (1979-1989), la dissolution du Pacte de Varsovie, l’implosion de l’URSS en 15 Républiques souveraines. Le KGB a fini par structurer et diriger un mouvement politique qui vise à la fois à reconstituer l’Empire russe et à annihiler l’idée même de démocratie en Russie et dans le monde en infligeant une défaite retentissante aux pays démocratiques.

La première étape a consisté pour le KGB à obtenir son retour au pouvoir (Poutine en 1999).

La deuxième a consisté à abolir le peu de vie démocratique en Russie pour y restaurer un régime franchement totalitaire.

La troisième a consisté à rétablir la Russie comme grande puissance, une puissance qui repose sur les matières premières (après s’être associée à l’OPEP pour en faire l’OPEP+, la Russie a pris le leadership du cartel des pays exportateurs de pétrole) et sur une armée dotée d’armements sophistiqués.

La quatrième, très offensive : avec l’invasion de l’Ukraine, Poutine cherche à se soumettre toute l’Europe continentale en l’obligeant à se finlandiser sous une double menace, celle concernant son approvisionnement en matières premières et celle du feu nucléaire et des missiles hypersoniques téléguidés.

En Chine, depuis 1978, le Parti Communiste Chinois n’a plus rien à voir avec ce qu’il était sous Mao. Il a fait basculer le modèle économique de la Chine du Collectivisme au Capitalisme ; mais il a maintenu intact son régime politique totalitaire. 

Les évènements de Tian Anmen en juin 1989 puis la première guerre d’Irak (1990/1991) ont amené le PCC à conclure qu’il lui fallait plus que jamais abattre l’hégémonie géopolitique des Etats-Unis et de leurs alliés pour restaurer l’hégémonie mondiale dont, selon lui, disposaient les empereurs de Chine jusqu’en 1842. En ravissant l’hégémonie aux Etats Unis, le PCC assurerait définitivement sa sécurité militaire ; il s’assurerait le contrôle des ressources du monde ; il ferait mordre la poussière au modèle démocratique et il serait même en mesure de généraliser le modèle totalitaire à toute la planète.

La première étape consista à passer d’une alliance de la Chine avec les Etats Unis contre l’URSS (de 1972 à 1989), à une alliance de la Chine avec la Russie contre les Etats-Unis.

La deuxième consista dans l’adoption autour de 1992 et dans la mise en œuvre à partir de 2001 d’une stratégie mercantiliste d’une ampleur jamais vue qui, dans un même mouvement, réussissait à doper la puissance économique, militaire et géopolitique de la Chine au détriment de celle des Etats Unis et de leurs alliés.

La troisième étape (à partir de 2012 et de la nomination de Xi Jinping) consiste à amorcer l’offensive finale à l’égard des Etats-Unis et de leurs alliés, ce qui nécessitait le renforcement de l’alliance avec la Russie du KGB et de Poutine.

Le KGB et le PCC ont contracté une alliance durable dont le ciment est une même détestation de la démocratie et un même appétit au totalitarisme.

Or la France, en dépit de son affaiblissement, constitue encore un élément très important du camp des pays démocratiques (l’arme nucléaire, une armée équipée et expérimentée, un des cinq sièges au Conseil de Sécurité de l’ONU, une Union Européenne qui serait déstabilisée si la France la quittait ou menaçait de la quitter, l’alliance franco-allemande, sa présence géographique dans le monde, la francophonie…). La France constitue un enjeu et une cible pour l’axe Pékin/Moscou.

De la déstabilisation sociale à la déstabilisation politique.

Comme les Etats-Unis et comme de très nombreux pays dans le monde, la France est entrée depuis 2001 dans une longue période de déstabilisation industrielle, commerciale, économique et financière conséquence, de la stratégie géopolitique mercantiliste menée méthodiquement par le Parti Communiste Chinois. D’où la désindustrialisation de la France, laquelle induit un chômage endémique et un déficit commercial croissant (principalement à l’égard de la Chine). Ce déficit commercial croissant induit une croissance trop faible de notre PIB, de notre emploi et de nos recettes fiscales ainsi qu’un endettement extérieur croissant (dû de plus en plus à la Chine, devenue de très loin le premier pays créancier au monde et de ce fait le pays devenu incontournable pour financer les dettes extérieures des autres pays).

Comme il était prévisible, cette déstabilisation industrielle, commerciale, économique et financière engendre, de quinquennat en quinquennat, un mécontentement social permanent et croissant dont l’épisode des gilets jaunes (2017 à 2019) est la manifestation la plus significative.

En arrivant à l’Elysée, les présidents qui se succèdent découvrent quelle est la répartition de notre énorme dette publique extérieure entre les pays prêteurs ; ils en déduisent très logiquement que la souveraineté même de la France se trouve sérieusement menacée par l’emprise financière dont le P.C.C. dispose sur elle. Cette situation les pousse à mettre en place des réformes qui sont nécessaires mais qui sont impopulaires.

Avec le vote du 10 avril 2022, la Chine et son allié la Russie en arrivent à transformer la déstabilisation sociale (à laquelle ils ont eux-mêmes contribué) en une déstabilisation politique de la France comme le montre le nouveau repli global des partis de gouvernement (LR + LREM + PS + EELV).

Les partis de gouvernement dans un corner

Dans ce contexte en effet, des partis démagogues entendent exploiter à leur profit le mécontentement social par des propositions électorales inconsidérées.

En face d’eux, les partis de gouvernement, connaissant trop bien le délabrement actuel de notre pays (industriel, commercial, économique et financier), cherchent encore à gérer le pays de façon responsable, mais ils sont placés face à un débat cornélien :

Ou bien ils limitent les cadeaux électoraux et se font renverser électoralement par ces partis démagogues pour la plus grande joie de leurs parrains étrangers…

Ou bien ils pratiquent eux-mêmes des cadeaux électoraux importants alors que notre pays n’en a plus les moyens, ils enfoncent de ce fait notre pays dans un endettement extérieur considérable à l’égard de Pékin et ils en arrivent à ce que, peu après, Pékin, muni de son emprise financière sur notre pays, puisse nous imposer une sorte de protectorat.

L’élection en France et la guerre hybride que mènent Pékin et Moscou

Pékin et Moscou considèrent sans doute qu’ils approchent la fin de la partie mondiale qu’ils ont engagée contre les Occidentaux. Après s’être employés pendant vingt ans à dissimuler leur alliance, la Russie du KGB et la Chine du PCC se sont permis de l’officialiser et de l’afficher ouvertement avec leur communiqué du 4 février 2022 (15 pages, rédigé en anglais), à la veille de l’invasion de l’Ukraine

Sans attendre cette officialisation, les deux grands pays totalitaires n’ont cessé d’entreprendre des initiatives bellicistes qui vont toutes dans le sens d’affaiblir les Etats Unis et la démocratie dans le monde.

Pour la Russie : l’agression de la Géorgie, l’invasion de la Crimée et de deux circonscriptions du Donbass, l’intervention barbare en Syrie, puis les commandos Wagner dans plusieurs pays d’Afrique puis maintenant l’invasion barbare en Ukraine.

Pour la Chine : la sinisation forcée du Tibet et du Sinkiang, l’abolition unilatérale du Traité de Hong Kong, l’invasion de la Mer de Chine du sud et maintenant la menace d’une invasion de Taïwan.

A chaque étape, l’agression commise par l’un des deux pays est validée et soutenue par l’autre pays.

Cette guerre entreprise par l’axe Pékin/Moscou est une guerre multidimensionnelle, une guerre hybride. Les théâtres militaires ne sont pas les seuls fronts : il y a le front diplomatique (à l’ONU et ailleurs) ; il y a les cyberattaques ; il y a la désinformation et les fake news ; il y a l’intervention secrète mais très active dans les campagnes électorales des pays démocratiques (ce sont les services de Poutine qui avaient contribué à ce que Trump soit élu en 2016 et à ce que les Britanniques votent le Brexit).

L’élément le plus récent et le plus discret de cette guerre hybride, c’est toute l’opération de hausse simultanée des prix des matières premières orchestrée par Poutine (pétrole, gaz, céréales) et conjuguée avec une hausse des prix des produits manufacturés et du fret maritime orchestrée par Pékin. Cette énorme inflation importée porte brutalement atteinte à la paix sociale partout dans le monde et n’épargne ni les Etats Unis (hausse des prix à 8,5 % en mars 2022) ni la France. Cette inflation est tombée à point nommé pour Marine Le Pen qui a pu faire mouche avec sa campagne centrée sur le pouvoir d’achat.

Une victoire de Marine Le Pen en France serait un formidable trophée pour Poutine. Un trophée extrêmement conséquent puisque ses services sont depuis longtemps mobilisés pour qu’intervienne un Frexit après avoir déjà inscrit le Brexit à son tableau de chasse.

On aura compris l’énorme enjeu géopolitique qui est associé au résultat du deuxième tour de l’élection présidentielle surtout quand on sait qu’une bonne part de l’électorat d’extrême-gauche s’entêtera cette fois encore à « refuser de choisir entre la peste et le choléra ».

Jean Francart (13 avril 2022)

(photo: https://www.flickr.com/photos/number7cloud/34356062021)

20 Avr 2022


La journaliste  Zineb El Rhazoui  et  le philosophe Peña-Ruiz dénoncent la volonté de Marie Le Pen d’interdire le voile dans l’espace public.  « une exigence qui vise exclusivement une partie de la population, ce qui est discriminatoire ». Ils avancent un deuxième argument : «invoquer la laïcité pour justifier une telle règle, c’est se méprendre lourdement sur son sens. En effet, la laïcité ne produit de normes concernant la tenue vestimentaire que dans certains lieux où la neutralité de la tenue est requise et dans l’exercice de certaines fonctions qui appellent cette même neutralité. Elle donne à la sphère privée, individuelle ou collective, la plus grande liberté. Le critère de la norme est simple à définir et à comprendre. Quand mon action n’engage que moi-même, elle est libre. Quand elle engage mon rapport à autrui, elle doit se conformer à l’ordre public qui le règle (Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, article 4 : «La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui»).Reste que la neutralité vestimentaire est exigible dans certains cas, comme par exemple dans l’enseignement public et les lieux officiels.

André Senik a lu cet article et  nous fait part de ses commentaires :

1° Il est exact que le principe de laïcité, à lui seul, ne concerne pas l’espace public ni les vêtements des personnes  privées.

Mais il est non moins exact que la laïcité et la neutralité de l’État se sont accompagnées en France, d’une discrétion généralisée dans le port des signes d’une appartenance particulariste, que celle-ci soit religieuse,  politique ou ethnique.

Le respect de cette discrétion exprime notre  préférence pour l’appartenance à une culture nationale commune y compris dans le domaine des moeurs

Le renoncement au port ostentatoire des signes particularistes dans l’espace public s’explique donc par le refus, très français, du multi-communautarisme, refus qui a conduit à ne pas mettre en avant dans l’espace public  les signes d’appartenance particularistes et séparatistes.

Cette remarque signifie au minimum qu’on peut préférer et recommander la discrétion dans l’affichage public de ce qui distingue voire qui oppose oppose les Français qui se rencontrent dans leur espace commun.

2° Les Français qui exhibent des signes ostentatoires de leur appartenance à une religion particulière et à sa culture particulière  font donc exception à la règle suivie par les autres Français, au lieu de se comporter en Romains à Rome.

Mais les signes vestimentaires d’affiliation à l’islamisme – ce qu’est  le port public du voile islamique – présentent ceci d’absolument  particulier qu’ils expriment un soutien à une idéologie qui veut imposer sa culture en France et qui nous fait la guerre.

Tout cela doit être pris en compte et exprimé avant d’en venir à faire une loi ou à en refuser le principe.

André Senik apporte avec subtilité et originalité sa contribution au débat toujours vif sur le voile islamique en commençant par contester qu’il se pose seulement en ces termes simples : dans les lieux officiels (école, administration, etc. ), le voile ou le foulard sont interdits. Ils ne le sont pas dans l’espace public et ne doivent pas l’être comme Marine Le Pen le propose dans son programme électoral. 

André Senik, dont on connait pourtant les positions démocratiques et libérales, apporte cependant la réserve suivante : le port du voile, c’est le port d’un accessoire vestimentaire exprimant un soutien à une idéologie qui veut imposer sa vision en France et qui nous fait la guerre. Bonne raison de s’y opposer, bonne raison qui va bien au delà  de la critique qu’on peut faire de l’indifférence – dont témoignent celles qui se voilent ou portent un foulard – au souci général de discrétion  des Français, quant à leur culture et en particulier à leur religion.

On comprend bien l’argument et son souci de ne pas donner libre cours au multiculturalisme et, plus encore, de ne pas donner le moindre avantage au courant islamiste qui veut imposer sa présence, ses règles et ses exigences en France.

Le problème c’est que l’immense majorité des femmes qui portent un foulard ne vivent pas cette décision vestimentaire comme un soutien à l’islamisme mais comme une coutume dans laquelle elles ont été  élevées, un peu comme nos mères et  grand-mères ne sortaient pas « en cheveux » et à la campagne  se séparaient même rarement  d’un foulard. On peut admettre comme le dit André qu’il s’agit d’une indifférence à la société et à la culture où elles sont venues vivre aujourd’hui. L’islam est peut-être même ici en cause car une de ses caractéristiques, relevées par exemple par Claude Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques, c’est sa difficulté à reconnaître et accepter l’altérité. Mais presque jamais n’est en cause l’islamisme politique ou djihadiste. Ne faut-il pas en conséquence compter sur le temps, les changements de conditions de vie, d’éducation et de culture pour voir les moeurs évoluer et le port du voile perdre de sa « normalité »? Une cinquantaine d’années ont suffi pour que la France catholique s’effondre ainsi que bien des habitudes vestimentaires et alimentaires qui l’accompagnaient. L’islam ne pourrait-il pas prendre le même chemin?  Je serais donc tenté de laisser dans l’espace public les femmes libres de porter ou non le foulard. Le multiculturalisme, regrettable peut-être, mais transitoire (même si la transition dure quelques décennies) ne me semble pas le danger majeur encouru par nos sociétés.

Pierre Rigoulot

Photo de couverture : https://www.flickr.com/photos/121483302@N02/13765930124

je peux dire sans attendre où j’en suis sur ce point fort délicat.

Au début de la polémique sur le voile, j’étais totalement libéral. Je me souvenais que ma grand-mère maternelle n’avait pas quitté son shtetl pour venir visiter ses enfants en France, de crainte de ne pas pouvoir respecter toutes ses coutumes religieuses.

Avec la proposition d’interdiction du voile dans l’École, j’ai cru me retrouver devant un cas semblable et je n’avais vraiment pas envie d’emmerder des femmes comme cette grand-mère que je n’ai donc jamais vue.

Je me suis totalement trompé.

Le port du voile n’est pas une tradition chère aux femmes âgées et qui s’efface avec le temps et le passage des générations.

Il progresse partout dans le monde en signe extérieur de la progression de l’islamisation des moeurs… et des esprits.

Marine a été habile en associant voile et femme âgée. Mais c’est une esquive et rien de plus.

Conclusion : je ne suis pas du tout favorable à une interdiction qui serait violemment anti-libérale, mais je crois nécessaire une bataille culturelle contre cet étendard islamiste en défense de l’art de vivre ensemble à la française.

J’ajoute, en réponse à l’argument de la liberté de s’habiller comme on veut,

comme si le choix d’afficher un signe vestimentaire d’appartenance était

insignifiant : que celles qui portent librement un voile islamique arborent un logo défendant la liberté de le porter ou non pour toutes et partout.

André Senik

19 Avr 2022


Le bonheur totalitaire, La Russie stalinienne et l’Allemagne hitlérienne en miroir

Bernard Bruneteau

Editions du Cerf, Paris 2022, 386 p., 24€

S’ils avaient eu connaissance de la célèbre phrase de Staline en 1935, “La vie est devenue meilleure, camarades, la vie est devenue plus joyeuse!”, les détenus du Goulag auraient été interloqués. Tout aussi stupéfaits auraient été les Juifs d’Allemagne en entendant Hitler vanter le bonheur du peuple sous le 3ème Reich. “Le peuple est aujourd’hui plus heureux en Allemagne que partout ailleurs dans le monde”.

Pourtant, pour nous qui voyons avant tout la terreur et le manque de libertés des deux régimes totalitaires que sont le communisme stalinien et le nazisme, l’attachement qu’éprouvait une grande partie de la population de ces pays à leur régime ne cesse de nous surprendre.

Certes, nous avons longtemps entendu les thuriféraires occidentaux de Staline et Hitler vanter le bonheur des peuples dans ces pays. Mais depuis longtemps plus personne n’y croyait, convaincus que cette vision idyllique était le résultat des propagandes nazie et communiste et de voyages Potemkine trafiqués.

Comment peut-on alors associer bonheur et totalitarisme? L’auteur de cet ouvrage ne conteste en rien le fait que le totalitarisme est inséparable de la terreur. Mais ce mode de domination ne fut pas exclusif. Depuis les années 1970-80, de nouvelles pistes de la recherche historique centrées sur l’histoire sociale insistent aussi sur la “force de la mobilisation, de l’enthousiasme et du militantisme” en faveur des régimes nazi et communiste. Il faut admettre que l’attachement d’une partie, majoritaire semble-t-il, de la population à ces régimes et à leurs chefs fut réelle. L’ouvrage de Svetlana Alexeievitch, La fin de l’homme rouge, montre bien en Russie une nostalgie du régime passé qui ne cesse de nous étonner, mais qui explique peut-être le soutien actuel d’une large partie de la population russe à Poutine.

Les totalitarismes auraient-ils inventé une forme de bonheur? C’est à cette question que Bernard Bruneteau s’est attelé dans son livre  “Le bonheur totalitaire. La Russie stalinienne et l’Allemagne hitlérienne en miroir”. Bien évidemment, dans les deux cas, ce bonheur ne profitait qu’aux “inclus” du système. Mais de quoi était-il fait ?

L’auteur, dépassant l’éternelle polémique sur la possible comparaison entre nazisme et communisme – comparaison ne veut pas dire assimilation – fait une étude extrêmement fouillée de ces deux systèmes sous cet angle, celui du “bonheur totalitaire”.

Ainsi, même si chacun a pour fondement une idéologie spécifique, différente, et parfois même opposée, ces idéologies ont un point commun essentiel, leur nature messianique. C’est bien cette promesse du bonheur qui a fait la popularité de ces régimes.

Certes, il fallait pour atteindre cet avenir radieux en passer par une douloureuse croisade : détruire l’ancien monde, fondé sur la domination de la bourgeoisie et sur l’individualisme, et se débarrasser de ceux qui faisaient obstacle à cette régénération, Juifs pour les uns, “ennemis du peuple” pour les autres. Alors, devaient disparaître les antagonismes sociaux et se constituer la “communauté du peuple” (Volksgemeinschaft) et celle du “peuple laborieux”.

Le contexte a facilité la réception de ce nouveau millénarisme par les populations allemande et soviétique : les anciennes valeurs culturelles (dont la religion) étaient en voie de disparition,  les deux pays sortaient d’une terrible phase de chaos (guerre mondiale, guerre civile, problèmes économiques…). Or “ces religions politiques prescrivaient un remède définitif au mal rongeant la société” écrit l’auteur et promettaient de remplacer le désordre par l’ordre, de constituer une société nouvelle fondée sur l’unité du peuple, après que celui-ci soit devenu homogène (ethniquement pour Hitler, socialement pour Staline).

Bruneteau étudie les caractéristiques des deux régimes pour percevoir la réalité de ce “bonheur” totalitaire. Qui en étaient les bénéficiaires? Qu’ont gagné les “inclus” de ces régimes à leur établissement? 

Il met l’accent sur les possibilités d’ascension sociale – d’autant plus que la répression contre les Juifs et les “ennemis du peuple” avait laissé de nombreuses places vacantes -, pour ceux qui acceptaient d’entrer dans le jeu en intégrant le Parti ou ses organisations satellites. Tous les “inclus” bénéficièrent d’avantages sociaux : fin du chômage, protection sociale, et un peu plus de consommation pour les classes modestes, tels étaient les gains acquis par la population. Mais il constate que même ceux qui ne bénéficièrent d’aucun avantage matériel y trouvèrent leur compte par des gratifications symboliques. Notamment les femmes, qui semblent pourtant les laissées-pour-compte de ces régimes, en particulier le régime nazi! Bruneteau écrit: “Ces régimes ont créé des opportunités de promotion ou de consommation, multipliant des formes de sociabilités nouvelles par le biais des organisations de masse qu’ils créaient conformément à leur projet d’encadrement “total”.

C’est sur ce dernier aspect que l’auteur insiste, expliquant leur succès avant tout par l’importance du sentiment de communauté. Les deux dictateurs firent tout pour le stimuler : les pratiques sociales – fêtes, défilés, rassemblements- culture de masse, participation aux organisations satellites, donnaient aux classes modestes le sentiment qu’elles n’étaient pas les oubliées du régime, qu’elles étaient intégrées à la collectivité. Création d’une certaine considération sociale et disparition de l’isolement, tels furent les atouts des régimes totalitaires .

Hitler résumait ainsi la fonction des grandes réunions national-socialistes:

“En elle, l’homme qui se sentait isolé au début dans sa qualité de partisan futur d’un jeune mouvement et qui cède facilement à la peur d’être seul, reçoit pour la première fois l’image d’une plus large communauté, ce qui produit sur la plupart des hommes l’effet d’un encouragement et d’un réconfort.”

Cette brillante synthèse permet d’éclairer un peu plus l’origine de l’adhésion réelle d’une grande partie de la population à ces deux régimes totalitaires, résultat d’une politique d’inclusion fonctionnant parallèlement à la  politique d’exclusion. Il existait bien, écrit Bruneteau, un bonheur à vivre dans le pays de Staline ou d’Hitler, ou en tout cas une promesse de bonheur. Et paradoxalement, conclut-il, celle-ci a été “au principe des utopies totalitaires et des expériences politiques les plus tragiques du XX ème siècle”. 

Florence Grandsenne

13 Avr 2022


Tout faire pour que Poutine ne gagne pas la guerre

(extraits d’un entretien avec Nelly Didelot, Arnaud Vaulerin et Sonia Delesalle-Stolper à consulter dans Libération du 6 avril 2022, de Kaja Kallas, Premier Ministre de l’Estonie).

(…) Qu’espérez-vous de l’Union européenne ?

« L’Union européenne est une union de valeurs. En Ukraine, et à Boutcha en particulier, des crimes de guerre ont été commis, des crimes qui visent les civils. Il nous faut garder en tête ces crimes et nos valeurs quand nous abordons la question des négociations de paix. Nous ne pouvons pas les laisser impunis. L’outil dont dispose l’Union européenne, c’est bien sûr les sanctions. Nous devons continuer à les durcir. Nous savons qu’elles ont un effet, sinon Poutine ne parlerait pas en permanence de les lever. Quand on parle d’énergie, il ne faut pas non plus perdre nos valeurs de vue. Le gaz peut être cher, mais la liberté n’a pas de prix ».

Après avoir proposé un fonds commun qui permettrait de tenir compte de la dépendance énergétique propre à chaque pays, Mme Kallas en appelle aux grands pays de l’UE, qui « peuvent faire vraiment beaucoup plus ».

Que doit accepter l’U.E. ?

C’est dans l’intérêt de tous que Poutine ne gagne pas cette guerre et l’Ukraine doit recevoir toute l’aide militaire dont elle a besoin afin de l’emporter. Si Poutine gagne ou pense qu’il a gagné, il aura plus d’appétit et s’attaquera à d’autres zones. Si nous pensons, maintenant, que nous pouvons parvenir à une sorte de paix, mais que les territoires conquis par la Russie ne sont pas restitués, que ses troupes ne se retirent pas complètement, alors tout cela voudrait dire que la Russie a obtenu des choses qu’elle n’avait pas avant cette agression. On ne peut pas laisser Poutine s’en tirer comme ça.

(…)

La « no fly zone »

Kaja Kallas évoque la difficile question de la zone d’interdiction de vols et conclue :

« Si s’engager dans la guerre signifiait avec certitude mettre fin à tout ce qu’endure le peuple ukrainien, alors le choix serait clair. Mais si cela mène à une extension des combats à d’autres pays, pour le moment en paix, cela change la donne. C’est une question qui me réveille la nuit. Y a-t-il quelque chose à faire pour empêcher toutes ces atrocités ? Mon pays les a déjà connues [pendant l’occupation soviétique] et nous ne souhaitons à personne de devoir y faire face. C’est pour cela que nous avons envoyé toute l’aide militaire, humanitaire et politique possible pour aider l’Ukraine à se défendre. C’est aussi pour cela que je répète que la paix à tout prix n’est pas la solution. Si un accord de paix laisse aux mains des Russes toutes les régions qu’ils occupent aujourd’hui, les atrocités ne s’arrêteront pas pour les personnes qui y vivent. Nous le savons, ils ont fait la même chose à notre peuple

(…)

Pensez-vous qu’il y ait une différence de perception de la menace, entre les pays d’Europe de l’Est, en particulier les pays Baltes, et ceux d’Europe de l’Ouest ?

Je pense que nous comprenons mieux le fonctionnement de l’opération russe, et le raisonnement qui l’anime, parce que nous avons aussi subi l’oppression. Les pays plus à l’ouest ne comprennent peut-être pas que le rayon d’action des missiles russes est suffisant pour les toucher eux aussi. La menace est la même. Aujourd’hui, nous ne voyons pas de menace militaire imminente à nos frontières, nous ne pensons pas que les Russes s’aventurent à attaquer un pays de l’Otan. Mais il faut que les grands pays d’Europe occidentale comprennent que c’est la sécurité de toute l’Europe qui est menacée, pas seulement celle des pays proches de la Russie.

Après avoir insisté sue la volonté estonienne d’être membre de l’OTAN, La Premier Ministre revient sur les visées de Poutine :

« Il y a un livre très intéressant de Timothy Snyder [The Road to Unfreedom], dont la thèse s’applique aussi à la France. Il explique que lorsqu’il a compris que la Russie ne deviendrait jamais l’Europe ou l’Occident, Poutine a décidé que l’Occident deviendrait russe. Et c’est ce qu’il fait depuis vingt ans, construire des liens avec l’extrême droite en Europe et aux Etats-Unis. Ces partis d’extrême droite ont répandu la même narration, que l’Occident est moralement corrompu et sous une pression migratoire immense. Aujourd’hui, il crée d’un côté une pression migratoire en déclenchant une guerre en Ukraine, comme en intervenant en Syrie ou en plaçant des mercenaires au Mali. Il crée ou entretient des conflits pour pousser des réfugiés vers l’Europe. Leur narration est que nous sommes sous une terrible pression migratoire. Nous voyons, au moins dans notre pays, que toute l’extrême droite dit que les réfugiés de guerre sont le problème. Le problème n’est pas ces réfugiés. Poutine est le problème.

(…)

Photo: Alexis HAULOT, EURANET Citizens Corner debate

13 Avr 2022


Marine Le Pen encense le dictateur russe, bourreau de l’Ukraine

Qui a dit : « la France a plus d’intérêts communs sur les plans culturels et stratégiques avec la Russie qu’avec les Etats-Unis », ?

(Le Monde, 16 novembre 2002)

Marine Le Pen

Qui a dit aussi, faisant preuve d’encore davantage de clairvoyance : « Rien ne permet d’affirmer, du point de vue constitutionnel qu’elle n’est pas une démocratie?  [une démocratie]. (…) Si vous lisez la presse russe, vous verrez que le ton de la presse d’opposition y est bien plus libre et virulent à l’encontre de Poutine qu’elle ne l’est en France à l’égard de Sarkozy » ?

(Le Nouvel Observateur, 19 avril 2012)

Marine Le Pen

Qui a dit ? « M. Poutine est un patriote. Il défend les intérêts de son pays », « c’est un homme attaché aux valeurs ».

(M le magazine du Monde, 29 mars 2014)

Marine Le Pen

Qui a obtenu un prêt de 9 millions d’euros de la banque russe FRCB ?

Marine Le Pen

(Cécile Vaissié : Les réseaux du Kremlin en France, éd. Les petits matins, 2016)

Qui a dénoncé« une diplomatie de menaces, de sanctions (…) une diplomatie de chantage que l’Union européenne, malheureusement, applique de plus en plus contre la Fédération de Russie. (…) ?

(Le Monde 26/27 mars 2017)

Marine Le Pen

Autant de  preuves de la nocivité, du caractère mensonger, et de la  dangerosité de la politique extérieure que mènerait la candidate du Rassemblement National.  Autant de  raisons, au moment où le dictateur stalino-tsariste avec qui elle a tissé des liens privilégiés martyrise les civils ukrainiens, de ne pas voter pour elle à la prochaine élection présidentielle !

Pierre Rigoulot

Photo © Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons

11 Avr 2022


Deux concerts seront donnés le samedi 9 avril à 16h  à l’église Saint-Séverin, (Paris 5 ème) et le dimanche 10 avril, 17H à Notre-Dame de Grâce de Passy, 10 rue de l’Annonciation, Paris 16 ème, pour les victimes de la guerre en Ukraine.

Grâce aux dons recueillis lors d’un premier concert, donné le 13 mars, les organisateurs ont pu faire parvenir sur place une aide humanitaire conséquente  aux réfugiés, aux personnes déplacées et aux blessés de la guerre. Plus de 1800 kg d’aide ont été apportés dans la ville d’Ouman, au centre de l’Ukraine : matériel médical, médicaments, nourriture et produits d’hygiène pour bébés..

Nous espérons que les concerts du 9 et 10 avril permettront à nouveau de manifester concrètement notre solidarité avec ceux qui souffrent de la guerre.

4 Avr 2022


Vente de livres neufs et d’occasion


à l’Institut d’études slaves,


9 rue Michelet 75006-Paris


AU PROFIT DE L’ UKRAINE


les 5, 6 et 7 avril

4 Avr 2022


L’ « autre Europe », c’est notre Europe     

Pour nous, amis d’Histoire & Liberté, issus de l’Institut d’histoire sociale fondé par Boris Souvarine (né à Kiev en 1895) et présidé par Emmanuel Le Roy Ladurie après Jean-François Revel, pour nous qui nous définissons par notre hostilité aux divers totalitarismes – communisme, nazisme et islamisme politique -, par notre attachement à la démocratie libérale et à l’État de droit, l’agression de la Russie de Poutine contre l’Ukraine est un acte de banditisme qui viole les règles du droit international et porte atteinte à la sécurité de l’ordre mondial.   

L’Ukraine est européenne…et l’Europe est démocratique

Derrière les prétextes confus que s’est donné le dictateur russe (unité ethnique, linguistique voire religieuse russo-ukrainienne, menaces de l’Otan, « nazisme » du gouvernement de Kiev, poids de la drogue), se cache, bien au-delà, un projet impérialiste qui passe par la reconquête d’une « grandeur » et d’une influence perdue, mais aussi de territoires et d’États qui se sont dégagés, à la faveur de la chute du communisme au début des années 1990, de ce que Poutine considère comme sa légitime arrière-cour, pour rejoindre un des bastions du monde libre : l’Union  Européenne. De Tallin à Bucarest et de Kiev à Prague, les peuples de ce qu’on nommait alors l’ « autre Europe » rappelaient que les Baltes, les Tchèques ou les Ukrainiens étaient des Européens autant que les Français, les Irlandais ou les Finlandais. La chape de plomb soviétique qui les a recouverts pendant plus de 40 ans – après la chape de plomb nazie (voire en même temps qu’elle, entre 1939 et 1941)  nous l’avait  trop fait oublier…

Cette Europe s’est justement constituée et développée avec des institutions et des valeurs totalement opposées aux totalitarismes communiste et nazi. L’aide à l’Ukraine relève donc de l’assistance que l’on doit à un peuple de notre Europe, agressé.

Le projet de Poutine`

La simple réaffirmation aujourd’hui de l’identité démocratique libérale et européenne de l’Ukraine est bien sûr mal accueillie par les États alliés de la Russie et parfois eux-mêmes totalitaires, comme la Chine. Certains de ces Etats, par haine de la démocratie libérale, par rancoeur, par intérêt économique, par soumission financière, refusent de désapprouver le projet poutinien, projet impérial d’un pouvoir autoritaire, voire totalitaire (le syncrétisme actuel en cours au Kremlin, à la fois passéiste et communiste, en tout cas antidémocratique, reste à définir mais est d’ores et déjà condamnable par ses effets en Russie, en Europe, en Syrie et jusqu’en Afrique).

Comme l’islamisme politique et la Chine aujourd’hui, comme le communisme et le nazisme hier, Vladimir Poutine refuse l’existence d’une société pluraliste, de son mode de vie et de sa culture, jugés dégénérés. La détruire ou la réduire à l’impuissance lui semble la meilleure riposte aux risques bien réels de propagation des aspirations démocratiques dans son propre espace.

Cette guerre contre l’Ukraine, entreprise à ses risques et périls par Poutine, n’est pas une simple querelle d’ordre historique et linguistique entre Slaves qui nous serait étrangère. C’est un épisode de la lutte globale menée contre l’ordre mondial prévalant depuis la chute du nazisme, et dans lequel le monde libre occupe une place légitime, sous la protection de l’Otan, une organisation  défensive née au lendemain du blocus de Berlin par Staline et injustement décriée : il faut rappeler qu’elle a protégé l’Europe occidentale  des ambitions expansionnistes de l’URSS et notamment lors de « la crise des euromissiles » dans laquelle, après 1977, Brejnev entendait pointer ses missiles sur elle.

Poutinolâtres et poutinophiles

Que certains gaullistes voient dans la guerre de Poutine contre l’Ukraine une nouvelle preuve du caractère nuisible  de l’opposition entre les États-Unis et la Russie et en concluent à la nécessité pour la France d’adopter une position « équilibrée », à mi-chemin entre les deux grandes puissances, n’est pas pour nous surprendre.

Les poutinolâtres à la Zemmour, et les poutinophiles à la Marine Le Pen et à la Mélenchon ne nous surprennent pas non plus. Seule la peur de perdre des voix lors de l’élection présidentielle les empêche d’ailleurs d’apporter plus ouvertement leur soutien au Grand Chef d’Etat si « respectable » d’une Russie que l’Occident aurait trop longtemps « humiliée » et repoussée.

Il est plus attristant de constater ce refus de soutenir activement l’Ukraine dans certains milieux qui dénonçaient jadis plus librement les diverses tyrannies : la tarte à la crème de l’émotion qui « trouble le jugement » , sinon « l’aveugle », fait florès  – comme si l’indignation morale n’était pas de mise devant le malheur unilatéralement provoqué par une puissance hostile à la démocratie !

Faire front

Cet épisode difficile dans la vie du Monde libre a mis en évidence l’incurie de l’ONU, désormais incapable de faire respecter les règles du droit international du fait du veto dont usent et abusent les deux grandes puissances hostiles au respect de ces règles et ennemies déclarées du système démocratique et libéral : la Russie et la République populaire de Chine.

L’Otan, quant à elle, joue un rôle positif d’outil de défense militaire d’une partie des démocraties mais elle est géographiquement marquée par le seul Atlantique nord, comme son nom l’indique, même si elle a joué un rôle déterminant dans l’échec du projet rouge-brun du dictateur Milosevic dans les années 1990. Devant la menace mondiale exercée par les deux anciennes grandes puissances communistes et clairement explicitée dans le communiqué commun sino-russe du 4 février dernier, s’imposent le maintien et le renforcement de l’OTAN mais aussi la constitution progressive d’une puissance politique et militaire autonome capable de faire front par elle-même à ses différents adversaires afin de sauvegarder ses valeurs de liberté et de défendre le Droit à l’échelle mondiale.

Rendons hommage à tous les malheureux civils assassinés ou écrasés sous les bombes et les missiles russes. Et aidons les Ukrainiens et leur magnifique président, Volodymyr Zelensky : il  combat pour leur  liberté et pour la nôtre. 

Les amis d’Histoire & Liberté

4 Avr 2022