Eric Zemmour  : La France n’a pas dit son dernier mot, éd. Rubempré, 348 p., 21,90 €

Attention  : ceci n’est pas un livre. La plupart des 340 et quelques pages sont des récits de rencontres de l’auteur avec diverses personnalités, donnant souvent des précisions sur le restaurant qui les a accueillis et sur les plats dégustés.

On conçoit donc qu’un militant nationaliste, déçu par une Marine Le Pen dédiabolisée, achète cet ouvrage comme d’autres le maillot de leur équipe de football préférée, en signe d’adhésion, et comme une obole et un encouragement. Mais on le déconseillera à quiconque veut en savoir plus sur la pensée politique d’Eric Zemmour et les moyens de mettre en oeuvre des mesures utiles et réalistes pour contrer l’islamisme. Il faut en effet parcourir avec patience ces pages qui tiennent du bottin mondain et du Gault et Millaut pour recueillir une prise de position argumentée, une mesure réaliste à prendre.

Zemmour ne démontre pas, n’explicite pas. Il procède par affirmation à l’emporte pièce, par envolées indignées et raccourcis explosifs. Inutile de chercher des propos minutieusement défendus, la parade à des objections possibles et encore moins des interrogations adressées à ses adversaires, voire à lui-même, marques d’ouverture d’esprit et de refus du dogmatisme. Zemmour n’est pas un penseur, adepte de la confrontation rationnelle. C’est un polémiste parfois habile, un histrion cultivé, capable de sortir de son chapeau une citation percutante. Il est, lui aussi – pourquoi le lui reprocher ? – un nostalgique de la douce France de son enfance, de surcroît un bon vivant et un convive agréable. Mais pas un Président souhaitable, tant sa pensée est soumise, et comme une évidence, à de vieilles conceptions du pouvoir qui affleurent dans quelques points d’intérêt, qu’on déniche à l’issu d’une lecture patiente.

Au coeur de ses certitudes : la France éternelle existe. Elle est née des rois de France et de leur union avec l’Eglise catholique. C’est sur ce socle que s’affirme toute autorité légitime à la tête de la Nation. Même Napoléon  ; même la République de 1789 s’y adosseront. Hélas, cette belle France là est menacée de l’intérieur et de l’extérieur. De l’intérieur par «  l’individualisme  né il y a quatre siècles aux confins de la Renaissance italienne et du protestantisme germanique  ». De l’extérieur par l’Islam. L’effet complémentaire de la Liberté individuelle, qui mine la puissance collective, et de la religion de la Soumission, pousse «  des diasporas de plus en plus fournies  » à imposer «  leurs mœurs, leurs lois, leurs imaginaires, leurs patronymes dans une logique colonisatrice  ». Un peuple français. Deux ennemis opposés qui veulent le détruire. Cela ne vous rappelle rien, demande-t-il  ? Mais si  ! Le pacte germano-soviétique  !

Raccourci peut-être brillant mais certainement discutable. Tel est l’art du polémiste : lancer son trait, et…passer à autre chose. Zemmour est maître dans cet art de passer à autre chose  : perspectives d’avenir avec Xavier Bertrand, retour sur un débat raté avec Marine Le Pen, la fin de l’homme blanc avec Tom Wolfe, avec chacun, on évoque un sujet différent, entre la poire et le fromage. Et après une pirouette, on passe aux suivants : Serge July et François Bayrou, Alain Minc et Dominique Baudis, Jean-Luc Mélenchon et Philippe Seguin.

On s’arrêtera là mais certainement pas Zemmour, qui continuera de papoter sur deux ou trois centaines de pages. Contentons nous d’extraire quelques passages, pleins de sens, même s’ils portent sur des détails.

La France qu’il aime, celle qu’il appelle avec un sourire (on peut en tout cas l’espérer) «  la France éternelle, cette France des bérets et de la baguette de pain  », c’est évidemment celle où l’immigration musulmane n’existait pas  encore. Ce n’est pas celle non plus, de l’individualisme protestant et humaniste qui, au sortir du Moyen-âge, «  a transformé nos vieilles nations en société d’individus craintifs et capricieux  ». Ce n’est pas davantage celle des Juifs à propos desquels Zemmour a cette confidence émouvante et trop peu relevée par les critiques, sur sa maman qui voulait gommer le mot «  Juif  » de la conscience de ses enfants pour qu’ils soient seulement des «israélites». Zemmour a suivi le conseil de sa maman  : il ne balaie pas sa judéité comme le firent Spinoza ou Marx mais la réduit à un culte. La vraie France est une France catholique. Peuvent s’y raccrocher des protestants ou des israélites, et même des musulmans, à condition de « catholiciser » leur appartenance religieuse ou de suivre l’exemple de ceux qui se sont assimilés en gommant ou en changeant leur arbre généalogique pour se fondre littéralement dans la nation française.

Pas de réflexion chez lui sur la possibilité d’avoir des racines plongeant dans un ailleurs ethnique, géographique ou historique, comme Joséphine Baker et Charles Aznavour, tout en étant Français. En bon maurassien qu’il est sans vergogne, Zemmour élimine ce qui n’est pas du socle qui fait la France éternelle  ! Il ne veut pas de l’intégration de gens conscients de leur histoire et de leur culture particulières. A la manière d’Isabelle la catholique chassant les Juifs d’Espagne et de Louis XIV révoquant l’édit de Nantes, il exige l’unité, que dis-je  ? la fusion nationale…Aussi peut-il écrire  : «  Je suis un juif (avec une minuscule) d’Algérie grandi en banlieue parisienne que l’héritage familial et les lectures ont transformé en Français (avec une majuscule) de la terre et des morts  »…

Où l’on comprend qu’on simplifie son message quand on le réduit après une première lecture à la lutte contre l’immigration. Le thème est au cœur de ses affirmations en effet. Mais il se conjugue avec sa haine de la société libérale, de son «  individualisme consumériste », de sa référence au droit supranational, accouchant d’hommes ignorants de leurs racines nationales et se rêvant «  citoyens du monde  ». Eric Zemmour préfère un régime de type illibéral comme celui de Victor Orban.

Mais la France ne bouge-telle pas lentement, comme bougent sa culture et  ses croyances? Eh bien non, pour Zemmour, qui ne sera guère impressionné par les observations et les statistiques qu’on lui produira. La France est catholique, même si jamais elle ne va plus à l’église  et Zemmour adore cette formule d’André Suares  : le peuple français est «  chrétien dans ses moelles. Ses erreurs mêmes sont chrétiennes et ses excès, quand il veut introduire la politique dans l’ordre du sentiment. Nation très chrétienne, elle a l’Evangile dans le sang  ».

Voilà peut-être l’enseignement majeur de la lecture de ce livre léger et parfois plaisant : que les faits confirment ou non ses vues, qu’importe au fond. La France, même si elle ferme ses églises, est catholique par essence. De même, si la majorité des musulmans s’intègrent en France, lui, Zemmour sait que «  l’inconscient collectif des populations musulmanes «  est de coloniser l’ancien colonisateur  ». De même, il «  sait  » que tous les jeunes immigrés sont des voleurs et des violeurs. Il avoue d’ailleurs dans ce livre que nuancer son propos à ce sujet et le restreindre à «  la plupart  » d’entre eux n’est qu’une manière rituelle d’éviter le tribunal. Son socle à lui, c’est bien l’accusation que le Mal les habite tous et que ce Mal est plus dangereux que la Covid-19. Inutile de tenter de prouver le contraire par l’expérience, les chiffres ou le raisonnement. Comme les communistes qui connaissaient les aspirations profondes de la classe ouvrière à la révolution même s’ils préféraient dans les faits améliorer leur conditions de travail, Zemmour « sait » que la France est catholique et ce que veut « l’inconscient collectif » des immigrés musulmans : coloniser l’ancien colonisateur. Et il sait aussi que c’est aujourd’hui ou jamais que se joue le sort de notre civilisation. Les communistes appelaient cela le Grand soir. Cet admirateur de Poutine adopterait-il les vieilles ficelles des militants d’extrême gauche sur l’urgence, sur la dernière chance et le dernier mot qu’on n‘a pas encore dit ? Les Français qui voteront pour lui s’il se présente, auront donc en prime de sentir claquer parmi eux le Grand vent de l’Histoire. Un vent bien mauvais, hélas.

Pierre Rigoulot

25 Oct 2021

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