Ils n’ont pas voté et puis, après?

Le record d’abstentions au premier tour des élections départementales et régionales a donné lieu à des réactions plaisantes. Il faut avoir lu l’éditorial du Monde parler de la « grève des urnes » et du grand « désengagement démocratique », comme si l’obéissance au rituel électoral par une part aussi importante que possible des citoyens était toujours et en toutes circonstances le symptôme d’une bonne santé démocratique.

Il faut avoir vu aussi Marine Le Pen fustiger ses électeurs absents et déclarer : « Se battre contre des ennemis, c’est une chose. Mais se battre contre des gens qui ne veulent pas être sauvés (sic) en est une autre ». En confondant faire de la politique et faire son salut, Mme Le Pen montre qu’elle n’a guère compris notre époque. Si 73% de ses électeurs se sont abstenus, c’est aussi parce qu’eux aussi commencent à comprendre que le temps n’est plus au manichéisme politique; que le temps n’est plus aux bouleversements salvateurs, ni d’ailleurs au : « Nous ne sommes rien soyons tout » ! Les Français n’ont plus envie de trouver leur salut dans un autre monde politique, dans un autre système.

Des problèmes? Il y en a, en effet et il faut essayer de les résoudre, mais nul besoin pour cela de renverser la table ni de dénoncer le « système ». Nul besoin de manifestes, de proclamations, de banderoles et de drapeaux Le « système », démocratique libéral sur le plan politique et capitaliste sur le plan économique, encadré par des lois et des règlements, voilà ce que veulent l’immense majorité des gens en ce début d’été 2021. Ont-ils renoncé au Grand Soir patriotique du Rassemblement national? A la nuit des barricades de l’extrême gauche ? Tant mieux!. Ils se trouvent bien, ou plutôt assez bien, dans la société française actuelle, en tout cas mieux que quelques vociférations, plaintes et violences nous le feraient croire.

Sans doute les grandes promesses de lendemains qui chanteront une fois l’infâme abattu – le bourgeois, le mâle, le Blanc, que sais-je encore? -, sans doute, les pauses avantageuses de « patriotes » dénonçant les Grandes invasions, ou l’Insécurité omniprésente, en prennent-elles un coup. Chevaliers de la canne à pêche, partisans de la partie de pétanques, candidats à la promenade familiale et militants du bricolage ont pris le pas sur ceux qui savent comment sauver la France. Ils jugent que l’installation d’un gymnase dans un collège ou le gain d’un quart d’heure sur une destination de TER sont des enjeux respectables mais qui peuvent être traités par de bons gestionnaires et de bons administrateurs …Pour ce qui est de la politique à proprement parler, ou plutôt pour ce qui est des grandes questions politiques que sont la mise en place d’un développement équilibré et souverain, l’approfondissement de l’identité européenne, le contrôle de l’immigration, la défense de la laïcité, la lutte contre l’islamisme radical et l’organisation de la défense contre le totalitarisme chinois, ils pensent que l’on verra cela en avril 2022, lors des présidentielles qui cannibalisent il est vrai, pour reprendre la bonne formule de Gérard Grunberg sur son blog Telos, les autres élections. En attendant, nul parti ne saura animer la vie politique française. Si La République en marche pâtit de n’ avoir pas su trouver une nouvelle voie, les anciens partis – PC, PS, gaullistes de LR et même le RN, à sa manière – ont pâti de ne pas avoir abandonné leurs anciennes structures hyper-hiérarchisées, incarnées voire soumises à une personnalité, incapables d’abandonner leur rhétorique convenue et leur ronron idéologique.

Au fond, les abstentionnistes du 20 juin nous rappellent ce qui est important aujourd’hui et ce qui l’est moins. Ils n’ont pas vraiment besoin, comme cela a été proposé au soir du premier tour, d’une « vigoureuse campagne civique » comme le suggérait Le Monde pour les remettre dans le droit chemin.

Pierre Rigoulot

(Crédit photo : Cannes à pêche | Flickr)

De fait, rien n’a changé et il ne s’est donc rien passé!

L’extraordinaire taux d’abstention et l’extraordinaire immobilité du paysage électoral disent la même chose  : la masse des électeurs n’est pas en colère contre les équipes diverses qui gèrent leurs régions.

Ce pays que l’on décrit comme révolté, déchiré et explosif a continué à vaquer à ses affaires privées.

Cela ne prouve pas une désaffection à l’égard de la démocratie quand elle n’est pas menacée. On le verra lors des élections qui comptent.

Certaines questions demeurent selon moi : y aura-t-il des référendums comme en Suisse? Y aura-t-il des débats de fond pour les présidentielles?

André Senik

23 Juin 2021


Reconnaissance par Emmanuel Macron à Kigali, capitale du Rwanda, de la part de responsabilité de la France dans le génocide des Tutsis en 1994

Dans cet acte qui engage la France, le mot » reconnaissance » est le plus significatif, le plus juste aussi, et il doit être salué comme tel.

Il doit être salué par ceux, c’est mon cas, qui estiment que la reconnaissance par un pays de la vérité historique sur une page sombre de son histoire est une raison d’admirer le pays qui en est capable.

Je rappelle que bien des Juifs étrangers choisirent de s’installer en France par admiration pour la façon dont la France avait finalement reconnu l’innocence de Dreyfus.

De même, bien des Juifs français se sentirent pleinement réintégrés dans leur pays grâce au discours de Chirac qui reconnut officiellement la responsabilité de la France dans les exclusions, les persécutions et les crimes du régime de Vichy. Voici ce qu’écrivit Marthe Robert, grande spécialiste de Freud et de Kafka, en soutien à la demande de reconnaissance adressée (en vain) au Président Mitterand en 1992 par une pétition parue dans Le Monde :

« A l’occasion du cinquantenaire de la rafle du Vel’d’Hiv’, le président de la République s’honorerait en disant solennellement, avec la haute autorité que lui confère sa fonction, que l’Etat français a eu sa part dans les crimes dits avec raison contre l’humanité. il se peut que tout de suite après les années sombres, la nécessité de relever un pays défait, profondément démoralisé, ait conduit le général de Gaulle à cette forme de falsification que nous déplorons encore aujourd’hui .. Mais depuis longtemps, l’argument ne tient plus : ni de l’extérieur ni de l’intérieur, la République n’est plus menacée, il est vraiment temps de dire enfin la vérité . Non qu’on puisse l’offrir en réparation aux victimes et à leurs descendants, ce crime est irréparable. Mais l’exprimer publiquement, par la voix la plus autorisée, ce serait d’abord pour nous faire oeuvre de salubrité

La reconnaissance est un acte de vérité qui met fin à un refoulement, à un déni, ou à une forme de négationnisme à l’égard de faits historiques objectivement établis par les historiens.

Ce qu’a fait Chirac en 1995 était un acte de reconnaissance permettant à tous les Français se partager un même jugement et une mémoire commune.

Ce que Emmanuel Macron vient de faire au Rwanda est du même ordre.

Ceux qui placent la défense du passé et de l’avenir de la France dans le refoulement, le déni ou le révisionnisme doivent être affrontés au nom de la véritable grandeur de la France.

L’idée de la reconnaissance d’une vérité objectivement établie par les historiens peut être aussi opposée, s’agissant des rapports entre la France et l’Algérie, à une démarche d’auto-accusation unilatérale, au nom d’une vérité tronquée de la partie française.

La reconnaissance de la vérité établie par les historiens sera pour moi une ligne de clivage lors des élections.

Comme le sera l’attitude envers la Chine, la Russie, la Turquie, l’Iran et l’islamisme conquérant.

À discuter si besoin est.

André Senik, le 31/05/2021

(Crédit photo : President Kagame and President Macron, Press Conference, 2018 | Flickr)

Réponse de Pierre Druez

Bravo pour la reconnaissance par la France de sa responsabilité dans le dernier massacre entre Tutsis et Hutus.

Plus généralement, la référence à la réalité historique factuelle proportionnée et replacée dans son contexte fait de plus en plus défaut dans le monde médiatique, académique, culturel et politique.

La Chine, la Russie, le monde musulman, les nationalistes, les gens qui haïssent l’Occident (notamment via l’emploi du mot « capitalisme » au lieu du mot « démocratie » et, notamment, de la liberté d’expression qu’elle implique)  s’appuient sur cette méconnaissance et accentuent la mésinformation dans le sens de l’accentuation de la détérioration de l’image mentale collective dominante de l’Occident dans le monde.

Ce qui génère à la fois l’ignorance et la honte de notre identité et de notre histoire !

Ce qui pose délicat problème, c’est que, comme l’écrit André Senik, la reconnaissance de la responsabilité historique est unilatérale.

On peine à imaginer une reconnaissance équivalente par exemple par les Arabes d’une traite génocidaire de plus de 1000 ans à laquelle a mis (presque) fin la colonisation.  De même l’esclavage intra-africain, l’esclavage des blancs par les Ottomans, l’impérialisme sanguinaire japonais, les autogénocides communistes, les conditions de la « libération » par les troupes soviétiques de l’Europe de l’Est,… 

A quand un Nuremberg au centuple pour juger les Hun Sen, Castro, Kim, anciens du KGB, et autres cadres du PCC ? 

A quand un acte de contrition public des Arabes, Ottomans et dirigeants africains ?

Dans quelques siècles peut-être…

La relance et l’amélioration de l’enseignement de l’histoire factuelle et des différences fondamentales entre systèmes politico-informatifs couvrant et ayant couvert la planète me semble être la condition incontournable d’un coup d’arrêt à l’accentuation croissante des distorsions entre réalité sociale-historique et représentations mentales collectives de ladite réalité. 

Amitié

Pierre Druez

31 Mai 2021


Contribution au débat en vue des présidentielles

Je crois que notre société souffre d’une absence  totale de précision concernant le clivage politique essentiel des prochaines élections présidentielles.

Cette lacune empêche les composantes du camp démocratique et libéral d’affronter la vague montante du vote RN.

Il faut cesser de lui faire des procès d’intention et de filiation, même quand ils sont fondés  et il reste à dire en quoi le RN de Marine le Pen est politiquement à combattre pour ceux qui sont attachés à la démocratie libérale.

Le RN est à combattre comme un parti dangereux parce qu’il est un parti national-populiste et anti-européiste, en quoi il est proche des courants et des pouvoirs nationalistes et illibéraux qui menacent l’Europe de l’intérieur. Une illustration en a été fournie par Marine le Pen qui n’a pas pu se retenir d’apporter son encouragement aux militaires et policiers qui adoptent des positions factieuses foncièrement anti-républicaines et anti-démocratiques.

Certes, le RN sera un allié face aux islamistes et à leurs défenseurs islamo-gauchistes qui haïssent eux aussi la démocratie libérale.

Mais face à la Russie, face à la Chine et face à la Turquie; la France a besoin d’une Europe-puissance et de l’alliance avec la démocratie américaine pour défendre ses intérêts et ses principes, et sa civilisation.

Ce positionnement nous sort de l’alternative manichéenne entre progressisme et conservatisme.  

Voilà une alternative réelle et crédible.

André Senik (le 17 mai 2021)

(crédit photo : Plenary debate on terrorism and Paris attacks with Marine Le Pen | Flickr)

18 Mai 2021


Éric Zemmour: «Seule l’assimilation permet la laïcité»

La conception de la laïcité exprimée dans Figarovox du 28 avril dernier par Éric Zemmour, nous permet de nous définir à titre individuel sur cette question. Nous en reprenons ci-dessous quelques extraits majeurs. Comment les accueillez-vous? Quel est votre propre point de vue?

Si des divergences apparaissent, nous pourrons en débattre.

A vos claviers donc!

H&L

(Selon Patrick Weil) on doit traiter aujourd’hui l’islam comme on a traité il y a un siècle le catholicisme. : protéger la liberté des fidèles et punir ses mauvais bergers.

C’est le retour de la distinction entre islam et islamisme, derrière laquelle se cachent la plupart de nos politiques (y compris Marine Le Pen) pour ne pas voir la réalité en face: l’islam n’est pas un simple catholicisme des Arabes. L’islam n’a jamais reconnu une quelconque séparation entre spirituel et temporel. L’islam est avant tout un code juridico-politique qui enserre de manière totale la vie des fidèles. Il n’y a pas d’Église en islam. Chacun des fidèles doit appliquer le Coran sacré et les hadiths (propos de Mahomet, «le bel exemple».) L’Islam ressemble davantage au protestantisme des origines. Et on sait comment la monarchie française a traité le protestantisme: siège de La Rochelle, place forte protestante, par Richelieu et révocation de l’édit de Nantes par Louis XIV.

(…)

Aujourd’hui, les nombreuses banlieues sont des enclaves étrangères où la loi de l’État ne s’applique plus, où les mœurs islamiques ont supplanté les mœurs françaises, et où les caïds armés font régner leur loi et celle de l’islam. La monarchie française a combattu violemment le protestantisme car il défiait non seulement l’Église mais s’alliait également avec les puissances huguenotes (Angleterre et Pays-Bas) qui étaient des adversaires de la France. Weil voit juste quand il nous dit que la laïcité est aussi une loi qui lutte pour «la souveraineté de l’État français face aux ingérences de l’Église de Rome». On sait aujourd’hui que de nombreuses puissances étrangères, Turquie, mais aussi Algérie, voire Maroc ou Arabie saoudite ou Qatar utilisent les diasporas musulmanes en France pour empiéter sur la souveraineté de l’État en France.

(…)Weil (…) reconnaît que «tous les Français ont en héritage un catholicisme national (…) le déséquilibre ainsi créé dans le principe d’égalité (…) doit être distingué des discriminations réelles». Il corrige pertinemment le slogan qui trône dans toutes les écoles: «La laïcité permet la citoyenneté, proclame la charte affichée sur les murs de nos établissements scolaires.

Eh bien non, c’est l’inverse. Seule la citoyenneté, pleinement reconnue à chacune et à chacun, permet la laïcité.» Encore un effort Patrick Weil ! Seule l’assimilation permet la citoyenneté qui permet la laïcité. Seule l’assimilation à la culture et aux mœurs et à l’histoire françaises, imprégnées de catholicisme et de culture gréco-romaine, permet de comprendre, d’approuver et d’appliquer les règles de la laïcité. Seule l’assimilation impose, dans l’esprit sinon dans la lettre de la loi de 1905, ce «devoir de discrétion» dans l’espace public qui permet la coexistence pacifique et la discussion politique rationnelle entre citoyens. Les enfants de l’immigration arabo-africaine refusent dans leur majorité la laïcité car ils ne sont pas assimilés.

Réponses

« Je regrette que le texte de Zemmour soit sur le blog car les réactions les plus probables à cette insertion sont de nous y assimiler et de faire fuir des gens intéressants. »

Pierre Druez

1 Mai 2021


Pierre Nora : Jeunesse, éd.Gallimard, 234 pages 18 Euros

Nous suivons dans ce livre la vie d’une famille et retrouvons toutes les grandes questions auxquelles doivent répondre nombre d’entre elles : que faire de la maison familiale après la mort des parents ? Que devient la gouvernante quand les enfants ont grandi ? La place de la mère dont on se demande, à sa disparition, si on l’a suffisamment aimée alors qu’elle avait été le pilier de son enfance. Le père et son statut de commandeur … Et puis, il y a le destin personnel de Pierre Nora : ses amours, ses amitiés, son parcours universitaire et professionnel qu’il construit patiemment pour mener une carrière d’historien et d’éditeur qui le mènera à l’Académie. Son petit livre, Les Français dAlgérie, l’a fait sortir de l’anonymat, puis la création de la fameuse collection « Archives » au moment où « s’opérait un profond renouvellement de la sensibilité collective au passé », a révélé ses qualités d’éditeur. C’est ainsi que Claude Gallimard lui ouvrit toutes grandes ses portes pour qu’il créé un secteur d’idées, de documents, de sciences humaines où il sera guidé par la trilogie : Présent, Nation, Mémoire.

 Jeunesse  fourmille d’anecdotes qui nous emmènent dans de multiples univers : d’une princesse malgache aux Etats-Unis, en passant par Cuba, le Mexique et la Chine, nous vivons avec ces jeunes intellectuels et universitaires qui ont jalonné les débats pendant un demi-siècle. Témoins de la seconde guerre mondiale, de la Shoah mais aussi du stalinisme, nous nous interrogeons au fil de ces pages sur leur adhésion au Parti Communiste : « On m’avait conseillé de m’agglomérer à un groupe. Le plus homogène et déterminé était celui des étudiants communistes qui se réunissait rue Férou… Il n’y avait là rien d’extraordinaire. L’air du temps intellectuel, à l’époque, était au communisme. Tous mes amis appartenait au Parti. Même Emmanuel Le Roy Ladurie que son naturel ne paraissait pas porter de ce côté-là. »

Nous découvrons encore l’analyse par l’auteur du rapport tumultueux et central entre les Juifs et la France : « Dans un des séminaires que nous avions animés ensemble ( Yerushalmi – grand historien du judaïsme – et moi), j’avais développé l’idée que les grands moments de la définition identitaire de la France – la Révolution, l’affirmation de la République à travers l’affaire Dreyfus, Vichy – avaient été en même temps les dates-clefs du destin juif dans le monde moderne… » Nous découvrons enfin la complexité de cette dernière époque lorsque son père accepte de témoigner en faveur de Xavier Vallat.

Que l’auteur soit rassuré, c’est justement parce qu’il nous a parlé de la gouvernante qui l’a élevé : Michelle Dupé que Jeunesse est un livre attachant. Nous attendons, néanmoins, le second tome où il nous racontera la maison Gallimard, les quarante ans de vie du Débat, les grands auteurs …

Sabine Renault-Sablonière

28 Avr 2021


Au cœur du communisme thorézien, par Stéphane Courtois

Maurice Thorez, Journal (1952-1964), Fayard éd. 788 p., 34 euros

Bonne nouvelle pour les historiens du Parti communiste français. A l’occasion du centenaire du parti, des historiens de la mouvance communiste viennent d’éditer un fort ouvrage de 780 pages intitulé Journal 1952-1964 (Fayard) qui publie, grâce à l’autorisation de la famille, les carnets personnels de Maurice Thorez conservés aux Archives nationales. Ces notes, prises au jour le jour par l’inamovible secrétaire général du PCF de 1930 à sa mort en 1964, ne sont pas à proprement parler un Journal mais plutôt un agenda bien fourni qui éclaire remarquablement le fonctionnement du cœur de la direction communiste, en particulier grâce à un index onomastique. L’ouvrage peut se lire à différents niveaux – personnel, familial, intellectuel et artistique – du fonctionnement interne, de la politique nationale, des relations internationales.

Sur le plan personnel, on comprend que Thorez est resté affaibli de l’AVC qui en octobre 1950 l’a laissé hémiplégique et l’a contraint, sur ordre de Staline, à aller se faire soigner en URSS d’où il est rentré peu après la mort du maitre du Kremlin. Néanmoins, avec une grande volonté, il se rééduque progressivement tant à la marche qu’à l’écriture. Parallèlement il a repris une intense vie de famille, suivant de près les études de ses enfants et partant avec plaisir en camping ou en excursion avec eux.

Le rôle de sa femme Jeannette Vermeersch apparaît fortement souligné, tant pour les relations familiales que pour l’aide pratique qu’elle lui apporte pour l’organisation de la vie quotidienne d’un homme très occupé, et pour le relais politique qu’elle lui fournit à travers la préparation de rapports, de discours, de meetings etc.

On y a confirmation que Thorez se cultivait systématiquement, par exemple à travers son apprentissage du latin avec l’aide de l’agrégé communiste Georges Cogniot. Il était aussi un grand lecteur mais se contentait pour l’essentiel des publications des éditions communistes, loin des principaux écrivains de son temps. Ainsi Albert Camus n’est jamais cité. Et son horizon théorique était strictement limité à Marx, Engels, Lénine et Staline.

Thorez partageait sa vie entre la grande propriété que le PCF avait mise à sa disposition à Bazainville près de Dreux, où il vivait presque seul, servi par un couple de militants, son fief politique d’Ivry-sur-Seine où vivait Jeannette, et les Escarasses, une petite propriété mise à sa disposition au Cannet, au dessus de Cannes, entre Mougins et Vallauris. Il vivait donc une partie de l’année sur la Côte d’Azur où il rencontrait fréquemment Picasso et Pignon qui travaillaient alors sur les céramiques de l’atelier Madoura. L’y rejoignaient souvent le couple Aragon et nombre d’intellectuels et de militants de passage.

L’aspect le plus intéressant de l’ouvrage concerne ce qu’Annie Kriegel avait nommé « la contre-société communiste », une sorte de bulle hermétique, n’offrant aucune ouverture sur le monde extérieur, où se mouvait dans les années 1950-1960 l’appareil communiste français. Durant ces douze années, Thorez ne fréquenta quasiment que des communistes. D’une part les autres membres de la direction — Duclos, Frachon, Cogniot, Billoux, Fajon, Garaudy, Waldeck Rochet et Servin et Casanova (du moins avant qu’ils ne soient purgés), puis Plissonnier et Marchais — qui lui font remonter tous les rapports. Mais cette contre société était aussi internationale ; non seulement Thorez rencontrait très souvent l’ambassadeur d’URSS en France, Serge Vinogradov, mais chaque année il partait en famille profiter de vacances en URSS, la plupart du temps en Crimée, à proximité immédiate des datchas des dirigeants soviétiques — Khrouchtchev, Mikoïan, Molotov, Gromyko et autres — qu’il fréquentait assidument ; mais aussi à Moscou où il croisait en toute discrétion les dirigeants du mouvement communiste international — Togliatti, Ponomarev, Ibarruri, Enver Hodja, des dirigeants nord-vietnamiens et des « démocraties populaires » —, sans oublier son fidèle garde du corps Vladimir Jaronov.

Le plus étonnant dans cette immense galerie de portraits du monde communiste français et international est le couple Nadia Léger-Georges Bauquier. D’origine ukrainienne, arrivée en France en 1925 et élève de Fernand Léger, Nadia Kodossievitch était communiste et avait épousé le peintre en 1952, trois ans avant sa mort. Devenue soudain richissime, remariée avec le communiste Georges Bauquier et grande amie de Fourtseva, la ministre de la Culture soviétique, elle s’introduisit par l’intermédiaire d’Aragon et Elsa, dans l’intimité des Thorez — parents et enfants — dont elle devint une sorte de mentor lors de leurs séjours au Cannet. Au point de leur donner un terrain à Callian, magnifique village au dessus de Cannes, où Thorez prévoyait de faire construire une maison. C’est d’ailleurs de Callian qu’il partit s’embarquer le 6 juillet 1964 à Marseille sur le « Litva » pour l’URSS. Son dernier voyage.

Cette chronique est trop courte pour rendre compte de la richesse de ce document, sans doute le plus important pour l’histoire du PCF depuis l’ouverture des archives de Moscou, même si, bien entendu, il est plein de non-dits et de dénis. On n’en est que plus désireux de connaître ce « Journal » des années 1930 et 1940 … toujours fermées.

Stéphane Courtois

11 Mar 2021


« Célébrer les 100 ans du Parti Communiste Français ? » par Pierre Rigoulot & Bibliographie par Stéphane Courtois

A l’occasion de son centenaire, certains ont parlé de l’existence du PCF comme d’une honte. D’autres, avec respect, ont souligné ce que sa naissance devait au refus total de revivre la boucherie de 1914-1918 ou se sont extasiés sur le fait qu’il attirait encore des jeunes.

On peut rappeler en effet la soumission à l’URSS de Staline et au culte de son Chef, l’approbation du pacte germano-soviétique, la dénonciation en 1940 de l’impérialisme britannique et la demande d’autorisation de publier l’Humanité sous l’Occupation allemande, l’approbation des exécutions de dirigeants du camp socialiste tombés en disgrâce, les efforts récurrents de sabotage de l’armée française, la négation acharnée de l’existence du goulag – et l’on pourrait poursuivre ainsi ad nauseam.

Mais le PCF n’est pas seulement une honte et sa longévité n’est pas seulement un sujet d’admiration. Son comportement, sa propagande, ses choix politiques, son lien à l’URSS ont une explication et son succès (relatif mais bien réel à certaines époques) aussi.

Le Parti communiste français, comme ses partis « frères », a su habilement se présenter devant ceux qui rêvaient d’un monde meilleur, comme un levier sinon comme le levier efficace pour changer le monde, supprimer les injustices, rapprocher les hommes, accroître leur bien-être et leur puissance matérielle. Et non seulement il a promis que telle était sa nature mais il a laissé entendre que c’était là le « sens de l’histoire ». Les lendemains se devaient de chanter et ils allaient effectivement chanter. De quoi faire illusion à tous ceux qui, lassés des bonnes paroles ds religions mais sensibles à certaines valeurs fondamentales qu’on y trouve, voulaient oeuvrer pour un monde meilleur.

Naturellement, être croyant en une religion et militant communiste n’est pas identique. Et la différence n’est pas tant la transcendance reconnue par l’un et niée par l’autre. Pour le Parti communiste, le monde meilleur, l’humanité nouvelle réconciliée avec elle-même, n’adviennent que par la suppression du monde ancien. Autant dire par une lutte à mort qui satisfait la haine, dite de classe, de ceux qui en effet, peuvent être opprimés mais trouvent aussi avantage à attribuer à d’autres (les bourgeois, les militaires, les curés, etc.), la totalité de leurs malheurs.

Telle fut la recette du parti communiste français comme de tout le monde communiste, suivant en cela la doctrine de Marx qui se voulait scientifique, et prétendait reprendre en histoire l’inéluctabilité qu’avait découverte Darwin dans l’évolution des espèces. Comme tout parti communiste, le PCF eut ainsi son côté exotérique, clair, simple, destiné aux « masses » à qui il expliquait qu’il luttait pour un monde moralement et socialement meilleur, mais il eut aussi son côté ésotérique, partagé par les savants es marxisme pour lesquels, loin de toute considération de valeurs, le monde communiste facilitait une évolution inéluctable en détruisant sans état d’âme les obstacles à cette avancée ( Lénine parlait de balayer la vermine).

Une « philosophie » que Staline avait résumé un jour par cette boutade : « Pas d’homme, pas de problème »…

Dans une telle perspective de liquidation des ennemis, une discipline exigeante s’imposait. Il fallait faire corps avec le Parti soviétique. Le PCF associa son destin à celui de l’URSS.

Celle-ci a aujourd’hui disparu. Le PCF n’est plus qu’une séquelle d’un passé lointain. Mais ses méthodes, sa prétention à porter seul un regard vrai et même scientifique sur les relations entre les hommes, sa volonté de détruire ses adversaires dans un monde manichéen sont reprises par divers groupements féministes, anti-racistes, anticolonialistes et environnementalistes. En ce sens, je l’admets, le PCF, le communisme et le marxisme ne sont pas morts…

Pierre Rigoulot

Centenaire du PCF : les publications par Stephane Courtois

Le centenaire du Parti communiste français nous a valu à l’automne 2020 une spectaculaire série d’ouvrages dus pour l’essentiel aux historiens communistes ou de la mouvance universitaire communiste. Ils étaient programmés pour être lancés à la traditionnelle fête de l’Huma, mais virus oblige, celle-ci a été annulée. Il est néanmoins nécessaire d’en rendre compte succinctement afin de comprendre où en est la réflexion de cette orientation historiographique qui, outre son côté hagiographique plus ou moins prononcé, propose une sorte de « récit national-communiste », celui d’un PCF franco-français ignorant à peu près tout de Lénine, de Staline, du Komintern, d’Eugen Fried, du Goulag, et des négociations à Paris à l’été 1940 avec les nazis… On a l’impression d’être revenus trente ans en arrière, avant l’ouverture des archives – celles de Moscou, du PCF et de la police et la justice françaises.

Stéphane Courtois

Ouvrages (ordre chronologique de parution)

Paul Bouland, Des vies en rouge. Militants, cadres et dirigeants du PCF (1944-1981), Paris, Éditions de l’Atelier, 2016, 350 p.

Claude Pennetier, Bernard Pudal, Le souffle d’octobre 1917. L’engagement des communistes français, Paris, Éditions de l’Atelier, 2017, 383 p.

Maurice Thorez, Journal 1952-1964, édition établie sous la direction de Jean-Numa Ducange et Jean Vigreux, Paris, Fayard, 2020, 782 p.

Véronique Fau-Vincenti, Frédérick Genevée, Éric Lafon, Aux alentours du congrès de Tours. Scission du socialisme et fondation du Parti communiste, 1914-1924, Montreuil, Musée d’histoire vivante, 2020, 184 p.

Roger Martelli, Jean Vigreux, Serge Wolikow, Le Parti rouge. Une histoire du PCF, 1920-2020, Paris, Armand Colin, 2020, 384 p.

Jean Vigreux, Le congrès de Tours, 25-30 décembre 1920, Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2020, 270 p.

Julian Mischi, Le parti des communistes. Histoire du Parti communiste français de 1920 à nos jours, Marseille, Hors d’atteinte, 2020, 720 p.

Romain Ducoulombier, Préface à Léon Blum, Le congrès de Tours. Le socialisme à la croisée des chemins, 1919-1920, Paris, Gallimard, « Folio-Histoire », 2020, 164 p.

Guillaume Roubaud-Quashie (dir.), 100 ans de Parti communiste, Paris, Éditions du Cherche-Midi, 2020, 232 p.

Guillaume Roubaud-Quashie, Corentin Lahue, 100 ans d’histoire de France et du PCF sur les murs, Paris, Éditions Helvétius, 2020, 192 p.

Yolande Rasle, Renaud Faroux, Libres comme l’art. Cent ans d’histoire entre les artistes et le PCF, Paris, Éditions de l’Atelier, 2020, 254 p.

Jacques Girault, Jean-Louis Robert, Le congrès de Tours, Montreuil, Le Temps des cerises, 2020, 204 p. (republication du livre de 1990).

Gérard Leidet (dir.), Le PCF dans les Bouches-du-Rhône. Cent ans de luttes et de débats 1920-2020, Marseille, Promemo, 2020, 384 p.

Bernard Vasseur, Le communisme a de l’avenir … si on le libère du passé, Paris, Éditions de l’Humanité, 2020, 346 p.

Nicolas Chevassus-au-Louis, Alexandre Courban, Marcel Paul, Paris, Éditions de l’Atelier, 2020, 254 p.

Bernard Friot, Judith Bernard, Un désir de communisme : conversations pour demain, Textuel, 162 p.

Rouge cent, recueil de nouvelles sur le centenaire, Arcanes 17, 2020, 280 p.

Seuls deux ouvrages échappent à la vision hagiographique et franco-française du PCF :

Denis Lefebvre, Communisme et Franc-Maçonnerie ou la 22e condition, Éditions Conform, 2020, 94 p.

Jean-Marie Argelès, Longtemps (trop ?) jai cru au matin, Préface d’Antoine Spire, Lormont, Le Bord de l’eau, 2021, 240 p.

Revues

« A quoi sert un congrès politique ? Le congrès de Tours et ses échos européens », Mil neuf cent, revue d’histoire intellectuelle, n°38, 2020, 184 p.

« Commémorer le congrès de Tours : quels enjeux politiques et historiographiques ? », Cahiers d’histoire, n°147, 2020, p. 115-148 (débat du 17 octobre 2020, animé par Annie Burger-Roussenac, Anne Jollet, Pascal Guillot, avec Gilles Candar, Frédérick Genevée, Jacques Girault, Jean-Louis Robert).

« Les naissances du communisme en France », Le Mouvement social, n°272, juillet septembre 2020.

On pourrait y ajouter Raluca Grosescu, Laure Neumayer et Eva Clarita-Pettai, « Transnational activism and the globalistion of anti-communism after 1989 », Revue d’études comparatives Est-Ouest (PUF), septembre 2020, p. 9-19.

Presse

« T’as cent ans mon coco » (dossier), Marianne, 11 décembre 2020, p. 42-59 (Hadrien Mathoux, Guy Konopnicki, Jack Dion, Copelia Mainardi, Emmanuel Bellanger, Guillaume Roubaud-Quashie, Michel Renard, Etienne Campion, Philippe Foussier, Kevin Boucaud-Victoire, Stéphane Milou)

Michel Winock, « Le centenaire du PCF », Sud-Ouest, 11 décembre 2020.

Stéphane Courtois, « Le congrès de Tours en 1920 : naissance du PCF et de la contre-société communiste », Le Figaro, 22 décembre 2020.

Roger Martelli, « Le PCF a incarné un réformisme radical », Le Monde, 1er-2 janvier 2021.

Michel Pigenet (inteview), « Depuis les années 1990, la CGT traverse mieux la tourmente que le PCF », Médiapart, 2 janvier 2021.

Sylvain Boulouque, « Le Centenaire du PCF en livre », Non fiction, janvier 2021.

Guy Konopnicki, « Centenaire du PCF : le communisme à la française », Marianne, 8 janvier 2021, p. 64-67.

2 Jan 2021


Ne gommer aucune figure historique, même indigne d’un hommage national

Dans un mail récent, André Senik me disait qu’on ne peut honorer Robespierre et les victimes de la Terreur ni le Pétain de 1916-17 et les victimes de  sa politique de Collaboration. C’est ce dernier exemple qu’il a repris dans le texte donné à Causeur et publié le 27 décembre : « On ne peut pas faire entrer Jean Moulin et Simone Veil au Panthéon et rendre un hommage national à Pétain qui fut le premier responsable de leur martyre. »

Et d’en tirer cette leçon générale : « Dans la connaissance du passé historique, on ne choisit pas, on ne retranche pas. On rend à chacun son dû.

Dans l’hommage national, un geste qui permet à un peuple de s’identifier à ceux qu’il honore, comme il s’identifie dans la condamnation de ceux qu’il rejette, il faut choisir. »

Au contraire, «Macron voudrait réconcilier les mémoires des uns et des autres et croit devoir le faire en donnant les points qui leur sont dus aux deux camps  ce qui est une démarche intellectuellement juste. Mais il n’est pas en train de passer l’oral de l’ENA ».

Je ne suis pas convaincu car il me semble qu’il n’y a pas seulement deux niveaux : la recherche d’une vérité historique – hors enjeux, hors affect et hors éthique – et la volonté de rendre hommage, de remercier et de donner comme modèle à la Nation, deux démarches j’en conviens facilement, qu’il faut en effet soigneusement distinguer.

Il y a aussi, pour une mémoire historique bien constituée la nécessaire reconnaissance du rôle effectif et important de gens ( à vrai dire les plus nombreux) qui ont marqué le destin du pays sans pour cela qu’on leur rende hommage et qu’on les donne en exemple. Les méthodes de Pétain comme chef de guerre, après tout, ne furent pas si admirables. Il ne semble pas avoir rompu avec les assauts inutiles lancés depuis les tranchées, il est responsable de l’exécution d’hommes qui n’en pouvaient plus de cette boucherie et, entre les deux guerres, il était partisan d’une stratégie défensive là où de Gaulle prônait l’offensive et l’usage des armes mécaniques,

Pétain, peut-être pas si admirable qu’on l’a crut, et certainement aussi discutable qu’il l’a été entre 1940 et 1944, s’est trouvé cependant à un poste décisif à Verdun et a joué alors un rôle important dans la première guerre mondiale et l’avenir de la République française

L’histoire d’un pays ne se raconte pas en noir et blanc, même si la population a tendance à la simplification et au manichéisme. En reconnaissant le rôle essentiel de Pétain dans ce qu’on appelle la victoire de Verdun, on n’a pas cette inhumaine exigence d’obliger les victimes les plus évidentes de la Collaboration d’applaudir mais on a cette très humaine invitation à se pencher sur la complexité des choix au cours de la vie, politique notamment. Un Chef de guerre qui permet de « casser » l’offensive allemande et de sauver la République française d’un désastre militaire peut, 20 ans après, renoncer à la Résistance contre l’envahisseur et même Collaborer avec lui jusque dans ce que la machine totalitaire allemande avait de plus horrible : l’extermination des Juifs.

Il ne s’agit donc pas de rendre hommage à Pétain. Il s’agit de reconnaitre une existence et un rôle effectifs – et par là d’apprendre à rejeter les simplismes, les approches manichéennes, l’absence de dimension temporelle dont les Etats totalitaires sont si friands quand ils évoquent leur pouvoir et les hommes qui l’incarnent.

Non, il n’y aura pas d’avenue Pétain à Paris ou de place Louis-Ferdinand Céline à Meudon sous la présidence d’Emmanuel Macron. Ces hommes n’ont pas laissé une vie assez admirable pour la donner en exemple aux générations ultérieures. Mais ils ont marqué leur domaine il faut le reconnaître. C’est dans les pays totalitaires que le Méchant disparait socialement, gommé qu’il est parfois des photographies officielles et outrageusement transformé ou annihilé dans les livres d’histoire dictés par le Pouvoir. Si le Méchant a aussi été un chef de guerre ou un écrivain exceptionnel, il convient de le dire et de le faire savoir et pas seulement dans les centres de recherches mais publiquement. C’est ainsi que se formeront des citoyens lucides, étrangers aux délices dangereux du manichéisme; des citoyens qui gardent leur esprit critique, avec ses nuances, ses approbations mais aussi ses désaccords voire ses condamnations.

La méthode proposée par Emmanuel Macron n’est donc pas une atteinte au principe de non-contradiction, pas plus qu’elle n’est réservée au concours de l’ENA quand on n’a pas ou pas encore de responsabilités politiques. C’est de notre liberté de jugement qu’il s’agit. C’est même à mon avis la meilleure manière de créer des esprits libres qui pourront dans le même temps reconnaître (pour prendre un exemple d’actualité), et les horreurs et l’illégitimité de la colonisation et les facteurs qui la rendaient « normale » en une époque, un monde et une humanité différente de la nôtre, pour ne rien dire de ses bienfaits.

Pierre Rigoulot

28 Déc 2020


Figarovox, qui s’avère de plus en plus comme un lieu majeur du débat politique, a publié jeudi 10 décembre, une tribune de Pierre-Henri Tavoillot à laquelle nous renvoyons nos lecteurs. Nous leur en présentons des extraits pour les inciter à lire ce texte complet intitulé : «“Violences policières”: l’ultragauche a gagné la bataille culturelle une fois encore».

Lien vers l’article : “Violences policières”: l’ultragauche a gagné la bataille culturelle une fois encore» (lefigaro.fr)

Il faut savoir reconnaître sa défaite. Sur le sujet de la «violence policière», l’ultragauche a gagné, y compris au plus haut niveau de l’État, la bataille pour «l’hégémonie culturelle» (…) Aidée par l’entrisme au sein des médias, par l’idéologie bobo, par l’esprit généreux et pacifié du temps, par un goût morbide de culpabilité, par la multiplication des CAD (causes à défendre) et par l’espoir de la convergence des luttes, l’ultragauche a su agglomérer une constellation de déceptions démocratiques. En vrac: l’égalité en panne, l’environnement en danger, les femmes opprimées, les animaux oubliés, la finance en délire, le racisme renaissant, le bonheur en berne… Et, pour cause de tous ces maux, un système – le capitalisme ; un régime – la démocratie libérale ; et un «coupable presque parfait» (Pascal Bruckner) – le mâle blanc, bourgeois et vieux. Grâce à ce schéma culturel, c’est l’ultragauche désormais qui dicte l’agenda politique et médiatique. Ultra-minoritaire en nombre, elle est dominante en visibilité. Alors que l’extrême gauche conserve l’espoir de conquérir le pouvoir, l’ultragauche n’aspire qu’à le détruire.

On en a l’illustration parfaite avec le sujet des «violences policières». Cette gauche radicale est capable de faire oublier la longue litanie des violences faites aux policiers, qui rythment le quotidien des faits «très divers». À sa place, la mise en Une de quelques bavures, dont je ne songe à nier ni la réalité ni la gravité, au regard de l’exemplarité indispensable des forces de l’ordre, mais qui demeurent statistiquement rares. Or on ne parle désormais que de ça, comme si notre espace public était incapable de penser ensemble ces trois données du problème: d’abord, il y a – et de plus en plus – des violences faites aux forces de l’ordre ; il y a, ensuite, des violences disproportionnées commises par certains policiers ; enfin, l’essence même de la police est, sinon la violence, du moins la menace de la violence, dont elle a légitimement le monopole afin de faire respecter la loi. C’est là la condition de toute vie commune, sauf à défendre – ce qui a sa cohérence propre – une position de type anarchiste, qui rêve d’un ordre sans contrainte. Mais si l’on pense que ni l’amour, ni la morale, ni la civilité, ni la politesse ne suffisent à «garder la paix», alors la police est nécessaire ; et le seul point du débat public devrait être non pas le principe de la «violence policière», mais l’opportunité et la proportionnalité de son usage.

P-H Tavoillot raconte ensuite son expérience personnelle de violences policières terribles en Tunisie en 1986. Il compare et conclue en affirmant que la démocratie libérale est devenue le fétiche de l’ultragauche.

Grâce à lui, son «marxisme hémiplégique», comme disait Henri Weber, c’est-à-dire la critique du libéralisme (politique et économique) sans la promotion du communisme, demeure opérationnel pour embarquer tous les indignés de la terre. Tous ceux qui, face à l’impuissance publique qui gangrène nos États, ne voient de salut qu’en la dénonciation de la saloperie du monde. Avec l’indignation, au moins, ils peuvent se ressentir acteurs, utiles et maîtres de leur destin.

On le voit, le défi est immense! Pour rallier les déçus d’un régime dont la nature profonde est déceptive, – la démocratie -, il va falloir faire beaucoup. D’abord montrer que le pouvoir démocratique (le cratos du demos) peut quand il veut et veut quand il peut. Ensuite, persuader que l’indignation n’est pas l’action ni même la pensée.

Enfin, que la démocratie libérale n’est pas le pire des régimes au monde, ni même le pire à l’exception de tous les autres, mais bien le meilleur, en tout cas, pour qui veut que liberté, égalité et fraternité marchent ensemble 

Les preuves ne manquent pas. J’ai cru un moment que les aides sonnantes et trébuchantes de l’État lors de la crise du Covid-19 allaient produire une forme de gratitude à l’égard d’un collectif aussi solidaire ; mais, là encore, ce sont les plaintes et les critiques qui ont fini par l’emporter. (…)

18 Déc 2020


Réconcilier les mémoires?

Je trouve qu’Emmanuel Macron se trompe en voulant « réconcilier les mémoires. »

Réconcilier la mémoire des partisans du FLN avec la mémoire des harkis massacrés et des Pieds noirs expulsés ?

On ne peut réconcilier les survivants et les descendants de cette histoire qu’en adoptant des deux côtés une mémoire commune fondée sur la vérité historique.

Or, ni Benjamin Stora, ni les historiens officiels de l’Algérie, ne semblent disposés à dire la vérité et les vérités d’une façon objective sur la colonisation, sur la guerre d’Algérie, et sur ses conséquences. .

Voici en quelques lignes ce que j’aurais aimé entendre dans la bouche de Macron :

Ce qu’un chef d’État devrait dire aux jeunes issus d’une immigration qui a commencé il y a plusieurs générations, c’est de se demander pourquoi leurs ascendants ont choisi d’immigrer en France

N’est-ce pas la preuve qu’elle était à leurs yeux tout le contraire d’un repoussoir : aucune religion n’y est discriminée; aucune n’y exerce sa domination ou même sa terreur; aucune forme de racisme n’y est tolérée par la loi; les droits des hommes et des femmes y sont respectés à égalité comme dans très peu de pays et les services publics sont au service de tous.

Il est vrai qu’on peut ne pas trouver aisément son identité et sa place dans la société quand on est issu d’une autre culture que celle du pays qui vous accueille. Cela suppose un effort d’adaptation.

Mais la France n’est pas responsable de cette difficulté d’insertion. À preuve les autres vagues d’immigration, et à preuve aussi les descendants de votre immigration qui ont magnifiquement réussi leur intégration, grâce en particulier à leurs efforts au sein de l’École de la République.

Votre avenir en France ne dépend que de vous. Il dépend de votre choix : soit vous choisissez de vous intégrer et de vivre comme les autres Français, soit vous choisissez de vous replier sur ce qui vous différencie et qui vous oppose aux autres Français.

Les obstacles à votre intégration et à votre réussite ne proviennent pas de la société française. Ces obstacles, ce sont la victimisation, le repli identitaire, le rejet de la culture française. En un mot : l’islamisation. Tels sont les obstacles qui peuvent vous empêcher de devenir des Français à part entière.

Si vous vous considérez comme des Français musulmans, ce qui est votre droit, alors comportez-vous comme le font les Français qui se considèrent comme des Français catholiques, protestants, juifs, agnostiques, bouddhistes ou sans religion, c’est-à-dire sans repliement communautariste. Vivez comme eux et combattez avec eux l’offensive islamiste qui veut imposer la charia à vous et aux autres Français.

L’accusation d’islamophobie, c’est-à-dire de racisme antimusulman, qui est adressée à ceux qui combattent l’islamisme conquérant, n’est qu’un mensonge.

La France, et d’abord dans l’École de la République, traite toutes les religions de la même façon, et l’Islam n’y fait pas exception. Les caricatures de nos dessinateurs n’épargnent aucune religion et ne visent les croyants d’aucune religion.

Nous ne confondons pas, et vous non plus vous ne devez pas confondre, l’Islam comme religion vécue pacifiquement, et l’islamisme conquérant qui veut nous imposer un autre type de civilisation.

L’islamisme conquérant nous combat à cause de nos valeurs de liberté et d’égalité, à cause notre mode de vie. Cet islamisme conquérant est une idéologie politico-religieuse agressive et totalitaire. C’est lui l’agresseur que les Français de toutes convictions et de toutes origines ont le droit et le devoir de combattre.

Si vous souhaitez persévérer dans le choix de vos ascendants, et si vous faites le choix de vivre en Français, vous êtes pleinement des nôtres.

Vous êtes ici chez vous, non parce que vous y êtes nés, sans l’avoir choisi, mais avant tout parce que vous choisissez librement d’y demeurer et de vous y intégrer sur tous les plans.

Si vous voulez être des nôtres, faites comme chez nous.

André Senik


Discussion Jean-Louis Carillon & André Senik

Jean Louis Carillon – Si jamais Mourad entendait vos propos, je redoute sa réponse : Pourquoi voulez-vous que nous soyons des vôtres ? Pourquoi voulez-vous que nous renoncions à être nous-mêmes ? Votre discours ethnocentrique ne s’adresse qu’à vous-mêmes, incroyants qui ignorez, méprisez et bafouez Dieu tout-puissant. La parole du Prophète ne s’use pas comme la vôtre. Votre monde scandaleux la fortifie.Mourad existe, même s’il est minoritaire, même s’il a tort, même si nous ne l’approuvons pas. Le propos d’André Senik est la voix de l’humanisme à laquelle Mourad a droit de réponse. André Sénik aura bien sûr droit de réponse à la réponse de Mourad. La question réelle est de savoir comment faire entendre notre raison à Mourad, ou comment cantonner Mourad, ou comment ignorer Mourad.S’il n’y a pas de réponse possible, encore faut-il le dire : est-il sage d’attendre la paix au Moyen-Orient ou la dissolution de la menace par elle-même ? Déjà, on ne savait pas gérer l’anarchisme qui mina la Russie ou brilla à Sarajevo. Que peuvent « Les Lumières » contre le nombre et l’économie de la drogue ?

André Sénik – J’ai effectivement écrit que j’aimerais qu’on dise à ceux qui nous viennent d’ailleurs « «  si vous voulez être des nôtres, faites comme chez nous  » », et non pas « faites comme chez vous ». L’adage « Soyez Romains à Rome » n’est pas un point de vue humaniste, c’est la moindre des exigences d’une société dont l’humanisme consiste à accueillir ceux qu’elle veut et peut accueillir sans se nuire à elle-même. Que répondre à Mourad qui veut nous imposer sa conception de la vie? Que s’il ne veut pas nous laisser vivre à notre gré, qu’il aille vivre à son gré ailleurs, car nous ne le laisserons pas nous imposer sa volonté. Nous devons plus clairement encore mettre les jeunes issus de l’immigration devant cette alternative. Je rappelle au passage que je ne suis pas partisan d’imposer le modèle assimilationniste défendu par Causeur. Je suis partisan de proposer l’intégration sans éradication des autres origines, mais seulement de ce qui est incompatible avec notre mode de vie. Bonne année.

JLC – Pieuserie !  Tout le monde intelligent pense ainsi depuis plus de 40 ans. L’état des lieux dressé par Iannis Roder (rapport dans le cadre de la Fondation Jean-Jaurès et l’IFOP – Figarovox 7/1/2021) mentionne que «  26 % Français musulmans de moins de 25 ans ne condamnent pas les auteurs de l’attentat de Charlie-Hebdo et 74 % d’entre eux font passer leurs convictions religieuses devant les lois de la République.

A.S. – Où est notre désaccord  ?

JLC – Je ne crois pas que les maîtres d’école parviendront à convaincre Mourad. Mourad n’est même plus expulsable : personne n’en veut, surtout pas les pays musulmans. Mourad risque de provoquer la cassure de la société française. La «  montée aux extrêmes  » analysée par Raymond Aron est latente, en cours. Il semble que tous préfèrent rester dans les mots.  Sans doute sont-ils incapables de faire plus, soit par ignorance, soit par facilité, soit par crainte.

A.S. – Je ne crois pas qu’on puisse faire changer d’avis  les jeunes qui sont gagnés à l’islamisme par des raisonnements.  J’ai été stalinien à leur âge est aucune argumentation rationnelle n’aurait pu me faire changer d’avis à cette époque. J’ai énoncé ce que je crois être le discours que l’École doit adresser frontalement et abruptement aux jeunes issus de l’immigration : si vous souhaitez  être acceptés par les Français, faites comme chez eux. Ne reprochez rien au pays où vous choisissez de vivre : votre avenir ne dépend que de vous, car la France ne pratique aucune discrimination à votre égard. 
Mais il ne sert à rien non plus d’accuser «  tous  » ceux qui doivent agir, car cette accusation globale n’est ni juste ni productive.

JLC – L’Ecole n’est plus capable d’adresser ce discours «  frontalement et abruptement  ». Ce discours est vain puisque  «  on ne peut faire changer d’avis les jeunes gagnés à l’islamisme par des raisonnements  ». La bonne conscience philosophique ne fait pas une politique. Je n’accuse personne. Je constate l’état des lieux

9 Déc 2020