« Célébrer les 100 ans du Parti Communiste Français ? » par Pierre Rigoulot & Bibliographie par Stéphane Courtois

A l’occasion de son centenaire, certains ont parlé de l’existence du PCF comme d’une honte. D’autres, avec respect, ont souligné ce que sa naissance devait au refus total de revivre la boucherie de 1914-1918 ou se sont extasiés sur le fait qu’il attirait encore des jeunes.

On peut rappeler en effet la soumission à l’URSS de Staline et au culte de son Chef, l’approbation du pacte germano-soviétique, la dénonciation en 1940 de l’impérialisme britannique et la demande d’autorisation de publier l’Humanité sous l’Occupation allemande, l’approbation des exécutions de dirigeants du camp socialiste tombés en disgrâce, les efforts récurrents de sabotage de l’armée française, la négation acharnée de l’existence du goulag – et l’on pourrait poursuivre ainsi ad nauseam.

Mais le PCF n’est pas seulement une honte et sa longévité n’est pas seulement un sujet d’admiration. Son comportement, sa propagande, ses choix politiques, son lien à l’URSS ont une explication et son succès (relatif mais bien réel à certaines époques) aussi.

Le Parti communiste français, comme ses partis « frères », a su habilement se présenter devant ceux qui rêvaient d’un monde meilleur, comme un levier sinon comme le levier efficace pour changer le monde, supprimer les injustices, rapprocher les hommes, accroître leur bien-être et leur puissance matérielle. Et non seulement il a promis que telle était sa nature mais il a laissé entendre que c’était là le « sens de l’histoire ». Les lendemains se devaient de chanter et ils allaient effectivement chanter. De quoi faire illusion à tous ceux qui, lassés des bonnes paroles ds religions mais sensibles à certaines valeurs fondamentales qu’on y trouve, voulaient oeuvrer pour un monde meilleur.

Naturellement, être croyant en une religion et militant communiste n’est pas identique. Et la différence n’est pas tant la transcendance reconnue par l’un et niée par l’autre. Pour le Parti communiste, le monde meilleur, l’humanité nouvelle réconciliée avec elle-même, n’adviennent que par la suppression du monde ancien. Autant dire par une lutte à mort qui satisfait la haine, dite de classe, de ceux qui en effet, peuvent être opprimés mais trouvent aussi avantage à attribuer à d’autres (les bourgeois, les militaires, les curés, etc.), la totalité de leurs malheurs.

Telle fut la recette du parti communiste français comme de tout le monde communiste, suivant en cela la doctrine de Marx qui se voulait scientifique, et prétendait reprendre en histoire l’inéluctabilité qu’avait découverte Darwin dans l’évolution des espèces. Comme tout parti communiste, le PCF eut ainsi son côté exotérique, clair, simple, destiné aux « masses » à qui il expliquait qu’il luttait pour un monde moralement et socialement meilleur, mais il eut aussi son côté ésotérique, partagé par les savants es marxisme pour lesquels, loin de toute considération de valeurs, le monde communiste facilitait une évolution inéluctable en détruisant sans état d’âme les obstacles à cette avancée ( Lénine parlait de balayer la vermine).

Une « philosophie » que Staline avait résumé un jour par cette boutade : « Pas d’homme, pas de problème »…

Dans une telle perspective de liquidation des ennemis, une discipline exigeante s’imposait. Il fallait faire corps avec le Parti soviétique. Le PCF associa son destin à celui de l’URSS.

Celle-ci a aujourd’hui disparu. Le PCF n’est plus qu’une séquelle d’un passé lointain. Mais ses méthodes, sa prétention à porter seul un regard vrai et même scientifique sur les relations entre les hommes, sa volonté de détruire ses adversaires dans un monde manichéen sont reprises par divers groupements féministes, anti-racistes, anticolonialistes et environnementalistes. En ce sens, je l’admets, le PCF, le communisme et le marxisme ne sont pas morts…

Pierre Rigoulot

Centenaire du PCF : les publications par Stephane Courtois

Le centenaire du Parti communiste français nous a valu à l’automne 2020 une spectaculaire série d’ouvrages dus pour l’essentiel aux historiens communistes ou de la mouvance universitaire communiste. Ils étaient programmés pour être lancés à la traditionnelle fête de l’Huma, mais virus oblige, celle-ci a été annulée. Il est néanmoins nécessaire d’en rendre compte succinctement afin de comprendre où en est la réflexion de cette orientation historiographique qui, outre son côté hagiographique plus ou moins prononcé, propose une sorte de « récit national-communiste », celui d’un PCF franco-français ignorant à peu près tout de Lénine, de Staline, du Komintern, d’Eugen Fried, du Goulag, et des négociations à Paris à l’été 1940 avec les nazis… On a l’impression d’être revenus trente ans en arrière, avant l’ouverture des archives – celles de Moscou, du PCF et de la police et la justice françaises.

Stéphane Courtois

Ouvrages (ordre chronologique de parution)

Paul Bouland, Des vies en rouge. Militants, cadres et dirigeants du PCF (1944-1981), Paris, Éditions de l’Atelier, 2016, 350 p.

Claude Pennetier, Bernard Pudal, Le souffle d’octobre 1917. L’engagement des communistes français, Paris, Éditions de l’Atelier, 2017, 383 p.

Maurice Thorez, Journal 1952-1964, édition établie sous la direction de Jean-Numa Ducange et Jean Vigreux, Paris, Fayard, 2020, 782 p.

Véronique Fau-Vincenti, Frédérick Genevée, Éric Lafon, Aux alentours du congrès de Tours. Scission du socialisme et fondation du Parti communiste, 1914-1924, Montreuil, Musée d’histoire vivante, 2020, 184 p.

Roger Martelli, Jean Vigreux, Serge Wolikow, Le Parti rouge. Une histoire du PCF, 1920-2020, Paris, Armand Colin, 2020, 384 p.

Jean Vigreux, Le congrès de Tours, 25-30 décembre 1920, Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2020, 270 p.

Julian Mischi, Le parti des communistes. Histoire du Parti communiste français de 1920 à nos jours, Marseille, Hors d’atteinte, 2020, 720 p.

Romain Ducoulombier, Préface à Léon Blum, Le congrès de Tours. Le socialisme à la croisée des chemins, 1919-1920, Paris, Gallimard, « Folio-Histoire », 2020, 164 p.

Guillaume Roubaud-Quashie (dir.), 100 ans de Parti communiste, Paris, Éditions du Cherche-Midi, 2020, 232 p.

Guillaume Roubaud-Quashie, Corentin Lahue, 100 ans d’histoire de France et du PCF sur les murs, Paris, Éditions Helvétius, 2020, 192 p.

Yolande Rasle, Renaud Faroux, Libres comme l’art. Cent ans d’histoire entre les artistes et le PCF, Paris, Éditions de l’Atelier, 2020, 254 p.

Jacques Girault, Jean-Louis Robert, Le congrès de Tours, Montreuil, Le Temps des cerises, 2020, 204 p. (republication du livre de 1990).

Gérard Leidet (dir.), Le PCF dans les Bouches-du-Rhône. Cent ans de luttes et de débats 1920-2020, Marseille, Promemo, 2020, 384 p.

Bernard Vasseur, Le communisme a de l’avenir … si on le libère du passé, Paris, Éditions de l’Humanité, 2020, 346 p.

Nicolas Chevassus-au-Louis, Alexandre Courban, Marcel Paul, Paris, Éditions de l’Atelier, 2020, 254 p.

Bernard Friot, Judith Bernard, Un désir de communisme : conversations pour demain, Textuel, 162 p.

Rouge cent, recueil de nouvelles sur le centenaire, Arcanes 17, 2020, 280 p.

Seuls deux ouvrages échappent à la vision hagiographique et franco-française du PCF :

Denis Lefebvre, Communisme et Franc-Maçonnerie ou la 22e condition, Éditions Conform, 2020, 94 p.

Jean-Marie Argelès, Longtemps (trop ?) j’ai cru au matin, Préface d’Antoine Spire, Lormont, Le Bord de l’eau, 2021, 240 p.

Revues

« A quoi sert un congrès politique ? Le congrès de Tours et ses échos européens », Mil neuf cent, revue d’histoire intellectuelle, n°38, 2020, 184 p.

« Commémorer le congrès de Tours : quels enjeux politiques et historiographiques ? », Cahiers d’histoire, n°147, 2020, p. 115-148 (débat du 17 octobre 2020, animé par Annie Burger-Roussenac, Anne Jollet, Pascal Guillot, avec Gilles Candar, Frédérick Genevée, Jacques Girault, Jean-Louis Robert).

« Les naissances du communisme en France », Le Mouvement social, n°272, juillet septembre 2020.

On pourrait y ajouter Raluca Grosescu, Laure Neumayer et Eva Clarita-Pettai, « Transnational activism and the globalistion of anti-communism after 1989 », Revue d’études comparatives Est-Ouest (PUF), septembre 2020, p. 9-19.

Presse

« T’as cent ans mon coco » (dossier), Marianne, 11 décembre 2020, p. 42-59 (Hadrien Mathoux, Guy Konopnicki, Jack Dion, Copelia Mainardi, Emmanuel Bellanger, Guillaume Roubaud-Quashie, Michel Renard, Etienne Campion, Philippe Foussier, Kevin Boucaud-Victoire, Stéphane Milou)

Michel Winock, « Le centenaire du PCF », Sud-Ouest, 11 décembre 2020.

Stéphane Courtois, « Le congrès de Tours en 1920 : naissance du PCF et de la contre-société communiste », Le Figaro, 22 décembre 2020.

Roger Martelli, « Le PCF a incarné un réformisme radical », Le Monde, 1er-2 janvier 2021.

Michel Pigenet (inteview), « Depuis les années 1990, la CGT traverse mieux la tourmente que le PCF », Médiapart, 2 janvier 2021.

Sylvain Boulouque, « Le Centenaire du PCF en livre », Non fiction, janvier 2021.

Guy Konopnicki, « Centenaire du PCF : le communisme à la française », Marianne, 8 janvier 2021, p. 64-67.

2 Jan 2021


Ne gommer aucune figure historique, même indigne d’un hommage national

Dans un mail récent, André Senik me disait qu’on ne peut honorer Robespierre et les victimes de la Terreur ni le Pétain de 1916-17 et les victimes de  sa politique de Collaboration. C’est ce dernier exemple qu’il a repris dans le texte donné à Causeur et publié le 27 décembre : « On ne peut pas faire entrer Jean Moulin et Simone Veil au Panthéon et rendre un hommage national à Pétain qui fut le premier responsable de leur martyre. »

Et d’en tirer cette leçon générale : « Dans la connaissance du passé historique, on ne choisit pas, on ne retranche pas. On rend à chacun son dû.

Dans l’hommage national, un geste qui permet à un peuple de s’identifier à ceux qu’il honore, comme il s’identifie dans la condamnation de ceux qu’il rejette, il faut choisir. »

Au contraire, «Macron voudrait réconcilier les mémoires des uns et des autres et croit devoir le faire en donnant les points qui leur sont dus aux deux camps  ce qui est une démarche intellectuellement juste. Mais il n’est pas en train de passer l’oral de l’ENA ».

Je ne suis pas convaincu car il me semble qu’il n’y a pas seulement deux niveaux : la recherche d’une vérité historique – hors enjeux, hors affect et hors éthique – et la volonté de rendre hommage, de remercier et de donner comme modèle à la Nation, deux démarches j’en conviens facilement, qu’il faut en effet soigneusement distinguer.

Il y a aussi, pour une mémoire historique bien constituée la nécessaire reconnaissance du rôle effectif et important de gens ( à vrai dire les plus nombreux) qui ont marqué le destin du pays sans pour cela qu’on leur rende hommage et qu’on les donne en exemple. Les méthodes de Pétain comme chef de guerre, après tout, ne furent pas si admirables. Il ne semble pas avoir rompu avec les assauts inutiles lancés depuis les tranchées, il est responsable de l’exécution d’hommes qui n’en pouvaient plus de cette boucherie et, entre les deux guerres, il était partisan d’une stratégie défensive là où de Gaulle prônait l’offensive et l’usage des armes mécaniques,

Pétain, peut-être pas si admirable qu’on l’a crut, et certainement aussi discutable qu’il l’a été entre 1940 et 1944, s’est trouvé cependant à un poste décisif à Verdun et a joué alors un rôle important dans la première guerre mondiale et l’avenir de la République française

L’histoire d’un pays ne se raconte pas en noir et blanc, même si la population a tendance à la simplification et au manichéisme. En reconnaissant le rôle essentiel de Pétain dans ce qu’on appelle la victoire de Verdun, on n’a pas cette inhumaine exigence d’obliger les victimes les plus évidentes de la Collaboration d’applaudir mais on a cette très humaine invitation à se pencher sur la complexité des choix au cours de la vie, politique notamment. Un Chef de guerre qui permet de « casser » l’offensive allemande et de sauver la République française d’un désastre militaire peut, 20 ans après, renoncer à la Résistance contre l’envahisseur et même Collaborer avec lui jusque dans ce que la machine totalitaire allemande avait de plus horrible : l’extermination des Juifs.

Il ne s’agit donc pas de rendre hommage à Pétain. Il s’agit de reconnaitre une existence et un rôle effectifs – et par là d’apprendre à rejeter les simplismes, les approches manichéennes, l’absence de dimension temporelle dont les Etats totalitaires sont si friands quand ils évoquent leur pouvoir et les hommes qui l’incarnent.

Non, il n’y aura pas d’avenue Pétain à Paris ou de place Louis-Ferdinand Céline à Meudon sous la présidence d’Emmanuel Macron. Ces hommes n’ont pas laissé une vie assez admirable pour la donner en exemple aux générations ultérieures. Mais ils ont marqué leur domaine il faut le reconnaître. C’est dans les pays totalitaires que le Méchant disparait socialement, gommé qu’il est parfois des photographies officielles et outrageusement transformé ou annihilé dans les livres d’histoire dictés par le Pouvoir. Si le Méchant a aussi été un chef de guerre ou un écrivain exceptionnel, il convient de le dire et de le faire savoir et pas seulement dans les centres de recherches mais publiquement. C’est ainsi que se formeront des citoyens lucides, étrangers aux délices dangereux du manichéisme; des citoyens qui gardent leur esprit critique, avec ses nuances, ses approbations mais aussi ses désaccords voire ses condamnations.

La méthode proposée par Emmanuel Macron n’est donc pas une atteinte au principe de non-contradiction, pas plus qu’elle n’est réservée au concours de l’ENA quand on n’a pas ou pas encore de responsabilités politiques. C’est de notre liberté de jugement qu’il s’agit. C’est même à mon avis la meilleure manière de créer des esprits libres qui pourront dans le même temps reconnaître (pour prendre un exemple d’actualité), et les horreurs et l’illégitimité de la colonisation et les facteurs qui la rendaient « normale » en une époque, un monde et une humanité différente de la nôtre, pour ne rien dire de ses bienfaits.

Pierre Rigoulot

28 Déc 2020


Figarovox, qui s’avère de plus en plus comme un lieu majeur du débat politique, a publié jeudi 10 décembre, une tribune de Pierre-Henri Tavoillot à laquelle nous renvoyons nos lecteurs. Nous leur en présentons des extraits pour les inciter à lire ce texte complet intitulé : «“Violences policières”: l’ultragauche a gagné la bataille culturelle une fois encore».

Lien vers l’article : “Violences policières”: l’ultragauche a gagné la bataille culturelle une fois encore» (lefigaro.fr)

Il faut savoir reconnaître sa défaite. Sur le sujet de la «violence policière», l’ultragauche a gagné, y compris au plus haut niveau de l’État, la bataille pour «l’hégémonie culturelle» (…) Aidée par l’entrisme au sein des médias, par l’idéologie bobo, par l’esprit généreux et pacifié du temps, par un goût morbide de culpabilité, par la multiplication des CAD (causes à défendre) et par l’espoir de la convergence des luttes, l’ultragauche a su agglomérer une constellation de déceptions démocratiques. En vrac: l’égalité en panne, l’environnement en danger, les femmes opprimées, les animaux oubliés, la finance en délire, le racisme renaissant, le bonheur en berne… Et, pour cause de tous ces maux, un système – le capitalisme ; un régime – la démocratie libérale ; et un «coupable presque parfait» (Pascal Bruckner) – le mâle blanc, bourgeois et vieux. Grâce à ce schéma culturel, c’est l’ultragauche désormais qui dicte l’agenda politique et médiatique. Ultra-minoritaire en nombre, elle est dominante en visibilité. Alors que l’extrême gauche conserve l’espoir de conquérir le pouvoir, l’ultragauche n’aspire qu’à le détruire.

On en a l’illustration parfaite avec le sujet des «violences policières». Cette gauche radicale est capable de faire oublier la longue litanie des violences faites aux policiers, qui rythment le quotidien des faits «très divers». À sa place, la mise en Une de quelques bavures, dont je ne songe à nier ni la réalité ni la gravité, au regard de l’exemplarité indispensable des forces de l’ordre, mais qui demeurent statistiquement rares. Or on ne parle désormais que de ça, comme si notre espace public était incapable de penser ensemble ces trois données du problème: d’abord, il y a – et de plus en plus – des violences faites aux forces de l’ordre ; il y a, ensuite, des violences disproportionnées commises par certains policiers ; enfin, l’essence même de la police est, sinon la violence, du moins la menace de la violence, dont elle a légitimement le monopole afin de faire respecter la loi. C’est là la condition de toute vie commune, sauf à défendre – ce qui a sa cohérence propre – une position de type anarchiste, qui rêve d’un ordre sans contrainte. Mais si l’on pense que ni l’amour, ni la morale, ni la civilité, ni la politesse ne suffisent à «garder la paix», alors la police est nécessaire ; et le seul point du débat public devrait être non pas le principe de la «violence policière», mais l’opportunité et la proportionnalité de son usage.

P-H Tavoillot raconte ensuite son expérience personnelle de violences policières terribles en Tunisie en 1986. Il compare et conclue en affirmant que la démocratie libérale est devenue le fétiche de l’ultragauche.

Grâce à lui, son «marxisme hémiplégique», comme disait Henri Weber, c’est-à-dire la critique du libéralisme (politique et économique) sans la promotion du communisme, demeure opérationnel pour embarquer tous les indignés de la terre. Tous ceux qui, face à l’impuissance publique qui gangrène nos États, ne voient de salut qu’en la dénonciation de la saloperie du monde. Avec l’indignation, au moins, ils peuvent se ressentir acteurs, utiles et maîtres de leur destin.

On le voit, le défi est immense! Pour rallier les déçus d’un régime dont la nature profonde est déceptive, – la démocratie -, il va falloir faire beaucoup. D’abord montrer que le pouvoir démocratique (le cratos du demos) peut quand il veut et veut quand il peut. Ensuite, persuader que l’indignation n’est pas l’action ni même la pensée.

Enfin, que la démocratie libérale n’est pas le pire des régimes au monde, ni même le pire à l’exception de tous les autres, mais bien le meilleur, en tout cas, pour qui veut que liberté, égalité et fraternité marchent ensemble 

Les preuves ne manquent pas. J’ai cru un moment que les aides sonnantes et trébuchantes de l’État lors de la crise du Covid-19 allaient produire une forme de gratitude à l’égard d’un collectif aussi solidaire ; mais, là encore, ce sont les plaintes et les critiques qui ont fini par l’emporter. (…)

18 Déc 2020


Réconcilier les mémoires?

Je trouve qu’Emmanuel Macron se trompe en voulant « réconcilier les mémoires. »

Réconcilier la mémoire des partisans du FLN avec la mémoire des harkis massacrés et des Pieds noirs expulsés ?

On ne peut réconcilier les survivants et les descendants de cette histoire qu’en adoptant des deux côtés une mémoire commune fondée sur la vérité historique.

Or, ni Benjamin Stora, ni les historiens officiels de l’Algérie, ne semblent disposés à dire la vérité et les vérités d’une façon objective sur la colonisation, sur la guerre d’Algérie, et sur ses conséquences. .

Voici en quelques lignes ce que j’aurais aimé entendre dans la bouche de Macron :

Ce qu’un chef d’État devrait dire aux jeunes issus d’une immigration qui a commencé il y a plusieurs générations, c’est de se demander pourquoi leurs ascendants ont choisi d’immigrer en France

N’est-ce pas la preuve qu’elle était à leurs yeux tout le contraire d’un repoussoir : aucune religion n’y est discriminée; aucune n’y exerce sa domination ou même sa terreur; aucune forme de racisme n’y est tolérée par la loi; les droits des hommes et des femmes y sont respectés à égalité comme dans très peu de pays et les services publics sont au service de tous.

Il est vrai qu’on peut ne pas trouver aisément son identité et sa place dans la société quand on est issu d’une autre culture que celle du pays qui vous accueille. Cela suppose un effort d’adaptation.

Mais la France n’est pas responsable de cette difficulté d’insertion. À preuve les autres vagues d’immigration, et à preuve aussi les descendants de votre immigration qui ont magnifiquement réussi leur intégration, grâce en particulier à leurs efforts au sein de l’École de la République.

Votre avenir en France ne dépend que de vous. Il dépend de votre choix : soit vous choisissez de vous intégrer et de vivre comme les autres Français, soit vous choisissez de vous replier sur ce qui vous différencie et qui vous oppose aux autres Français.

Les obstacles à votre intégration et à votre réussite ne proviennent pas de la société française. Ces obstacles, ce sont la victimisation, le repli identitaire, le rejet de la culture française. En un mot : l’islamisation. Tels sont les obstacles qui peuvent vous empêcher de devenir des Français à part entière.

Si vous vous considérez comme des Français musulmans, ce qui est votre droit, alors comportez-vous comme le font les Français qui se considèrent comme des Français catholiques, protestants, juifs, agnostiques, bouddhistes ou sans religion, c’est-à-dire sans repliement communautariste. Vivez comme eux et combattez avec eux l’offensive islamiste qui veut imposer la charia à vous et aux autres Français.

L’accusation d’islamophobie, c’est-à-dire de racisme antimusulman, qui est adressée à ceux qui combattent l’islamisme conquérant, n’est qu’un mensonge.

La France, et d’abord dans l’École de la République, traite toutes les religions de la même façon, et l’Islam n’y fait pas exception. Les caricatures de nos dessinateurs n’épargnent aucune religion et ne visent les croyants d’aucune religion.

Nous ne confondons pas, et vous non plus vous ne devez pas confondre, l’Islam comme religion vécue pacifiquement, et l’islamisme conquérant qui veut nous imposer un autre type de civilisation.

L’islamisme conquérant nous combat à cause de nos valeurs de liberté et d’égalité, à cause notre mode de vie. Cet islamisme conquérant est une idéologie politico-religieuse agressive et totalitaire. C’est lui l’agresseur que les Français de toutes convictions et de toutes origines ont le droit et le devoir de combattre.

Si vous souhaitez persévérer dans le choix de vos ascendants, et si vous faites le choix de vivre en Français, vous êtes pleinement des nôtres.

Vous êtes ici chez vous, non parce que vous y êtes nés, sans l’avoir choisi, mais avant tout parce que vous choisissez librement d’y demeurer et de vous y intégrer sur tous les plans.

Si vous voulez être des nôtres, faites comme chez nous.

André Senik


Discussion Jean-Louis Carillon & André Senik

Jean Louis Carillon – Si jamais Mourad entendait vos propos, je redoute sa réponse : Pourquoi voulez-vous que nous soyons des vôtres ? Pourquoi voulez-vous que nous renoncions à être nous-mêmes ? Votre discours ethnocentrique ne s’adresse qu’à vous-mêmes, incroyants qui ignorez, méprisez et bafouez Dieu tout-puissant. La parole du Prophète ne s’use pas comme la vôtre. Votre monde scandaleux la fortifie.Mourad existe, même s’il est minoritaire, même s’il a tort, même si nous ne l’approuvons pas. Le propos d’André Senik est la voix de l’humanisme à laquelle Mourad a droit de réponse. André Sénik aura bien sûr droit de réponse à la réponse de Mourad. La question réelle est de savoir comment faire entendre notre raison à Mourad, ou comment cantonner Mourad, ou comment ignorer Mourad.S’il n’y a pas de réponse possible, encore faut-il le dire : est-il sage d’attendre la paix au Moyen-Orient ou la dissolution de la menace par elle-même ? Déjà, on ne savait pas gérer l’anarchisme qui mina la Russie ou brilla à Sarajevo. Que peuvent « Les Lumières » contre le nombre et l’économie de la drogue ?

André Sénik – J’ai effectivement écrit que j’aimerais qu’on dise à ceux qui nous viennent d’ailleurs « «  si vous voulez être des nôtres, faites comme chez nous  » », et non pas « faites comme chez vous ». L’adage « Soyez Romains à Rome » n’est pas un point de vue humaniste, c’est la moindre des exigences d’une société dont l’humanisme consiste à accueillir ceux qu’elle veut et peut accueillir sans se nuire à elle-même. Que répondre à Mourad qui veut nous imposer sa conception de la vie? Que s’il ne veut pas nous laisser vivre à notre gré, qu’il aille vivre à son gré ailleurs, car nous ne le laisserons pas nous imposer sa volonté. Nous devons plus clairement encore mettre les jeunes issus de l’immigration devant cette alternative. Je rappelle au passage que je ne suis pas partisan d’imposer le modèle assimilationniste défendu par Causeur. Je suis partisan de proposer l’intégration sans éradication des autres origines, mais seulement de ce qui est incompatible avec notre mode de vie. Bonne année.

JLC – Pieuserie !  Tout le monde intelligent pense ainsi depuis plus de 40 ans. L’état des lieux dressé par Iannis Roder (rapport dans le cadre de la Fondation Jean-Jaurès et l’IFOP – Figarovox 7/1/2021) mentionne que «  26 % Français musulmans de moins de 25 ans ne condamnent pas les auteurs de l’attentat de Charlie-Hebdo et 74 % d’entre eux font passer leurs convictions religieuses devant les lois de la République.

A.S. – Où est notre désaccord  ?

JLC – Je ne crois pas que les maîtres d’école parviendront à convaincre Mourad. Mourad n’est même plus expulsable : personne n’en veut, surtout pas les pays musulmans. Mourad risque de provoquer la cassure de la société française. La «  montée aux extrêmes  » analysée par Raymond Aron est latente, en cours. Il semble que tous préfèrent rester dans les mots.  Sans doute sont-ils incapables de faire plus, soit par ignorance, soit par facilité, soit par crainte.

A.S. – Je ne crois pas qu’on puisse faire changer d’avis  les jeunes qui sont gagnés à l’islamisme par des raisonnements.  J’ai été stalinien à leur âge est aucune argumentation rationnelle n’aurait pu me faire changer d’avis à cette époque. J’ai énoncé ce que je crois être le discours que l’École doit adresser frontalement et abruptement aux jeunes issus de l’immigration : si vous souhaitez  être acceptés par les Français, faites comme chez eux. Ne reprochez rien au pays où vous choisissez de vivre : votre avenir ne dépend que de vous, car la France ne pratique aucune discrimination à votre égard. 
Mais il ne sert à rien non plus d’accuser «  tous  » ceux qui doivent agir, car cette accusation globale n’est ni juste ni productive.

JLC – L’Ecole n’est plus capable d’adresser ce discours «  frontalement et abruptement  ». Ce discours est vain puisque  «  on ne peut faire changer d’avis les jeunes gagnés à l’islamisme par des raisonnements  ». La bonne conscience philosophique ne fait pas une politique. Je n’accuse personne. Je constate l’état des lieux

9 Déc 2020


[Entretien] VGE : un tropisme pro-soviétique ? Entretien avec Vincent Laloy

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H&L- Vincent Laloy, vous avez beaucoup travaillé sur la biographie politique de Valéry Giscard d’Estaing – au point que vous avez remis récemment un manuscrit sur sa conception des relations internationales à un éditeur parisien. Sa mort – à part quelques rapides allusions aux diamants offerts par « l’empereur » Bokassa de Centrafrique, a été l’occasion de chanter les louanges de ce « président qui a su moderniser la France », mais on n’a guère entendu parler de sa politique étrangère. Quel jugement portez-vous sur elle?

VL- Si le défunt président a sans doute contribué au renforcement de l’axe franco-allemand, confortant ainsi l’Europe dans son ensemble, s’il s’est gardé d’envenimer les rapports avec les Etats-Unis, on reste songeur sur sa perception de l’URSS et du bloc soviétique, sans parler d’une certaine bienveillance qu’il montrait envers le parti communiste. A l’époque de l’élection présidentielle de 1981, circula même une plaquette anonyme dont le titre allait, sans doute sans nuance, droit au but : « Giscard d’Estaing, le candidat du Kremlin ».

Mais avant comme après cette publication, des auteurs, et non des moindres, se sont interrogés sur les capacités de VGE à comprendre la véritable nature du bloc soviétique. Comme les gaullistes, il pratiquait un parallèle systématique entre le bloc de l’Est, monolithique, et le prétendu bloc de l’Ouest, constitué de pays libres ayant librement consenti une alliance dont ils pouvaient sortir (c’est ainsi que la France quittera l’organisation militaire intégrée de l’Otan en 1966).

H&L- A quels auteurs critiques faites-vous allusion?

VL- Entre autres à Raymond Aron, Jean-François Revel, Alfred Grosser, Olivier Chevrillon, Philippe Robrieux, au diplomate François de Rose, à l’universitaire Marie Mendras (laquelle évoque les « concessions injustifiées de VGE »). Tous ont exprimé leur préoccupation face à un président qui avait toujours considéré les Etats du bloc de l’Est comme des Etats pas très différents des autres. Il déclarait ainsi en juin 1977 que les citoyens soviétiques choisissaient librement leur régime !

Deux ans plus tôt, VGE estimait que la question de la défense européenne ne devait pas même être évoquée car l’idée déplaisait aux Soviétiques. De la « finlandisation volontaire », s’indigna alors Raymond Aron ! Imaginons les réactions des gaullistes et des communistes s’il avait émis un tel propos indiquant que les Etats-Unis ne voulaient pas en entendre parler !…

H&L- Il était pour le moins prudent, en effet. Mais vous parlez même de complaisance à l’endroit des Soviétiques…

VL- …Et je crois avec quelques bonnes raisons : le voyage de Varsovie, en mai 1980, où VGE va rencontrer Brejnev, chez Gierek, a suscité des critiques très nombreuses, y compris chez ses alliés centristes, sauf de la part du PCF, évidemment. Il s’agissait de discuter de l’intervention en Afghanistan, laquelle mettait à mal la sacro-sainte « détente ». Il n’y eut pas de manifestations de désaccord de Giscard d’Estaing avec le dirigeant soviétique ! Il est vrai qu’en mai 1975, VGE déclarait : « les dirigeants de l’Union soviétique n’ont pas de programme d’intention militaire agressive à l’encontre de l’Europe occidentale ». Il faisait l’impasse sur la recherche par les Soviétiques, de la « finlandisation » de l’Europe, la victoire sans la guerre pour acquérir sur elle un droit de regard et d’intervention. Il faisait aussi l’impasse sur les menaces visant la Pologne (qui sera reprise en mains en 1981 par Jaruzelski), et sur la tentative de mainmise sur l’Afrique (pensons à l’Angola, à l’Ethiopie) et sur l’Amérique centrale (où les mouvements révolutionnaire au Salvador et au Nicaragua étaient ouvertement financés par l’URSS).…

Après la rencontre de Varsovie, le dissident russe Leonid Plioutch écrivit : « la France est peut-être le pays le plus finlandisé de l’Europe occidentale ». VGE, avant le coup d’Etat de Jaruzelski en 1981, enjoignait le peuple polonais, qui aspirait si fort à de profondes réformes, de tenir compte « des craintes, acceptables pour l’Union soviétique », de voir changé le système polonais. Justifier, excuser par avance le droit de regard de Moscou, c’était cela aussi la « détente » : le relâchement du côté occidental mais le doigt sur la gâchette côté russe.

A la mort de Brejnev, en novembre 1982, VGE rendra hommage à « un homme de paix, simple et chaleureux ».

Ajoutons à cela des erreurs complètes d’appréciation lors de la conquête du pouvoir par les communistes, en avril 1975, au Vietnam du sud, une singulière bienveillance pour l’Iranien Khomeiny, une politique systématiquement hostile à Israël, en tout cas défavorable aux accords de Camp David, bref une politique pro-arabe érigée en dogme. L’addition est lourde !

H&L-Ces grands choix internationaux avaient-il des conséquences sur sa politique intérieure?

VL – VGE cherchait à éviter la polémique, et s’attachait à se tenir au-dessus de la mêlée. Pire : il n’a cessé de manifester une certaine compréhension envers le parti communiste, soulignant à qui voulait l’entendre que les communistes étaient « des Français comme les autres ».

Lors de la disparition, en 1977, du plus stalinien qui soit parmi les communistes, Jacques Duclos, VGE salua ce « représentant authentique du peuple français ».

Et quand éclata le passé trouble, sous l’Occupation, de Georges Marchais, l’Elysée s’employa au maximum à freiner ces révélations, au motif qu’il s’agissait d’attaques personnelles, lesquelles pourtant ne cessaient pas de la part de Marchais et de son parti contre VGE.

H&L- Le PCF n’appréciait donc pas cette politique complaisante?

VL- Au contraire! S’il y avait en effet des critiques lancées contre le chef de l’Etat, le parti communiste, selon de nombreux témoignages, dont ceux de Claude Llabres et de Didier Daenninck, appela en sourdine à voter pour VGE à la présidentielle de 1981, alors que, de son côté, le parti gaulliste faisait voter presque ouvertement, pour le candidat Mitterrand, finalement élu face à VGE !

Si l’on en croit Philippe Robrieux, ancien secrétaire général de l’UEC (Union des Etudiants communistes) et auteur d’une monumentale histoire du PCF, VGE et Brejnev se seraient mis secrètement d’accord pour parvenir à une rupture de l’union de la gauche, et pour favoriser ainsi la réélection de VGE. En somme, faites-nous une bonne politique étrangère et vous aurez, en France, la paix sociale, garantie par une Cgt aux ordres du parti à l’époque.

Mieux valait un Giscard, faible et complaisant, qu’un Mitterrand, considéré comme plus atlantiste.

H&L-Mais n’y avait-t-il pas chez Giscard l’idée d’empêtrer l’URSS dans les rencontres, discussions et accords avec l’Ouest? Pendant ce temps, la population soviétique espérait de plus en plus autre chose, et pas seulement la population : les nouveaux cadres aussi. C’est en 1986 que Gorbatchev arrive au pouvoir. Giscard peut ainsi soutenir que son attentisme a payé.

VL- Sa complaisance n’avait rien à voir avec une habileté tactique ! On le voit lors de la réunification allemande quand il déclare à Louis Mermaz que « c’était une faute politique ». Et on le voit encore en 2015, lors d’un colloque du « Dialogue franco-soviétique », un organisme fort proche du pouvoir poutinien. Il ira jusqu’à confier à la revue Politique internationale de février 2015 que l’annexion de la Crimée – qu’il ne condamne ni ne réprouve – avait pour origine un « complot américain ». Pas moins ! Il y a là un tropisme difficile à comprendre mais bien réel.

Ma conclusion est celle de Jean-Louis Bourlanges, l’ancien député centriste européen et actuel député des Hauts-de-Seine, peu suspect d’anti-giscardisme, qui dans la revue Commentaire de l’automne 2020, se demande « pourquoi (…) le président n’hésite-t-il pas à compromettre, en pleine guerre froide ressuscitée, son image d’allié fidèle et de bon européen, pour afficher une russophilie ostentatoire dont il ne tirera rien sinon le quolibet de « petit télégraphiste » [rencontre avec Brejnev à Varsovie en mai 1980] dont l’affuble le candidat socialiste ? ». A Jean-Louis Bourlanges ou à Raymond Aron qui déplorait, en août 1981, que VGE « se croyait contraint, pour dissiper les soupçons du RPR et apaiser le PC, de multiplier les bonnes manières à l’égard de Moscou ».

7 Déc 2020


Boris Souvarine La contre-révolution en marche, Ecrits politiques (1930-1934), éd. Smolny, Toulouse 2020, 288p. 12 euros.

En ces temps de confusion idéologique, de vulgarités et d’opinions sans fondements qui alimentent pourtant la « toile » et y trouvent des centaines de milliers d’échos, en ces temps de simplismes et de violences, c’est un havre de fraicheur intellectuelle que nous offre ce recueil de textes de Boris Souvarine écrits au début des années 1930, tirés de La Critique sociale, du Bulletin communiste ou du Travailleur communiste, syndicaliste et coopératif. La précision des références, la solidité de l’argumentation, la justesse des mots employés et, il faut le dire, la qualité de la présentation et de l’appareil critique de cette édition due à deux très bons connaisseurs de la pensée révolutionnaire marginale des années 20 et 30, Charles Jacquier et Julien Chuzeville, rafraichissent agréablement notre mémoire. Il y a eu, en France – et ailleurs- tout un monde de militants et de penseurs se réclamant d’un communisme véritable, de libertaires ou d’anarcho-syndicalistes, qui ne se reconnaissaient pas dans l’Union dite soviétique, jugée par eux contre-révolutionnaire.

Une telle appréciation ne leur suggérait pourtant pas d’aller jusqu’à qualifier de totalitaires, comme nous le ferions aujourd’hui, le régime stalinien, la brève direction léniniste antérieure et encore moins l’entreprise échafaudée par Marx et Engels. La grille de lecture de Souvarine, en ces années 30, est toute marxiste et (certes, de moins en moins) léniniste. Ses outils conceptuels de référence restent la lutte des classes, la révolution prolétarienne, le déterminisme matérialiste de l’histoire, la caste bureaucratique qui s’était substituée au parti bolchevik, la démocratie bourgeoise, et son caractère fallacieux impliqué par son mode de propriété, etc.

Peut-être ceux qui nous présentent ces textes se sont-ils sentis gênés aux entournures par cette cote taillée à l’ancienne : le terme de totalitarisme est utilisé par eux une ou deux fois dans leur présentation et ils cherchent à renouveler leur cadre de pensée en nous indiquant certaines réflexions méconnues qui y invitent, comme par exemple celle du libertaire américain Murray Bookchin (1921-2006), auteur entre autres de Changer sa vie sans changer le monde1. Charles Jacquier, qui qualifie notre époque de « déconcertante », laisse entrevoir sinon son trouble du moins la difficulté à penser notre temps en gardant la même boite à outils que Souvarine. En faisant explicitement référence au titre du livre d’Anton Ciliga sur son expérience de l’URSS2 , Au pays du mensonge déconcertant, les auteurs de ce choix d’articles de Souvarine se situent indéniablement dans l’héritage de la mouvance marxiste critique et marginale des années 20 et 30. Mais ils se veulent aussi conscients de l’indispensable réflexion à mener pour parvenir à caractériser un monde actuel en effet déconcertant, tant il est riche de menaces et de chaos en même temps que de promesses.

Pierre Rigoulot

1 Réédité par les éditions Agone, Marseille 2019

2 Plon, les îles d’or 1950

30 Nov 2020