Ne gommer aucune figure historique, même indigne d’un hommage national

Dans un mail récent, André Senik me disait qu’on ne peut honorer Robespierre et les victimes de la Terreur ni le Pétain de 1916-17 et les victimes de  sa politique de Collaboration. C’est ce dernier exemple qu’il a repris dans le texte donné à Causeur et publié le 27 décembre : « On ne peut pas faire entrer Jean Moulin et Simone Veil au Panthéon et rendre un hommage national à Pétain qui fut le premier responsable de leur martyre. »

Et d’en tirer cette leçon générale : « Dans la connaissance du passé historique, on ne choisit pas, on ne retranche pas. On rend à chacun son dû.

Dans l’hommage national, un geste qui permet à un peuple de s’identifier à ceux qu’il honore, comme il s’identifie dans la condamnation de ceux qu’il rejette, il faut choisir. »

Au contraire, «Macron voudrait réconcilier les mémoires des uns et des autres et croit devoir le faire en donnant les points qui leur sont dus aux deux camps  ce qui est une démarche intellectuellement juste. Mais il n’est pas en train de passer l’oral de l’ENA ».

Je ne suis pas convaincu car il me semble qu’il n’y a pas seulement deux niveaux : la recherche d’une vérité historique – hors enjeux, hors affect et hors éthique – et la volonté de rendre hommage, de remercier et de donner comme modèle à la Nation, deux démarches j’en conviens facilement, qu’il faut en effet soigneusement distinguer.

Il y a aussi, pour une mémoire historique bien constituée la nécessaire reconnaissance du rôle effectif et important de gens ( à vrai dire les plus nombreux) qui ont marqué le destin du pays sans pour cela qu’on leur rende hommage et qu’on les donne en exemple. Les méthodes de Pétain comme chef de guerre, après tout, ne furent pas si admirables. Il ne semble pas avoir rompu avec les assauts inutiles lancés depuis les tranchées, il est responsable de l’exécution d’hommes qui n’en pouvaient plus de cette boucherie et, entre les deux guerres, il était partisan d’une stratégie défensive là où de Gaulle prônait l’offensive et l’usage des armes mécaniques,

Pétain, peut-être pas si admirable qu’on l’a crut, et certainement aussi discutable qu’il l’a été entre 1940 et 1944, s’est trouvé cependant à un poste décisif à Verdun et a joué alors un rôle important dans la première guerre mondiale et l’avenir de la République française

L’histoire d’un pays ne se raconte pas en noir et blanc, même si la population a tendance à la simplification et au manichéisme. En reconnaissant le rôle essentiel de Pétain dans ce qu’on appelle la victoire de Verdun, on n’a pas cette inhumaine exigence d’obliger les victimes les plus évidentes de la Collaboration d’applaudir mais on a cette très humaine invitation à se pencher sur la complexité des choix au cours de la vie, politique notamment. Un Chef de guerre qui permet de « casser » l’offensive allemande et de sauver la République française d’un désastre militaire peut, 20 ans après, renoncer à la Résistance contre l’envahisseur et même Collaborer avec lui jusque dans ce que la machine totalitaire allemande avait de plus horrible : l’extermination des Juifs.

Il ne s’agit donc pas de rendre hommage à Pétain. Il s’agit de reconnaitre une existence et un rôle effectifs – et par là d’apprendre à rejeter les simplismes, les approches manichéennes, l’absence de dimension temporelle dont les Etats totalitaires sont si friands quand ils évoquent leur pouvoir et les hommes qui l’incarnent.

Non, il n’y aura pas d’avenue Pétain à Paris ou de place Louis-Ferdinand Céline à Meudon sous la présidence d’Emmanuel Macron. Ces hommes n’ont pas laissé une vie assez admirable pour la donner en exemple aux générations ultérieures. Mais ils ont marqué leur domaine il faut le reconnaître. C’est dans les pays totalitaires que le Méchant disparait socialement, gommé qu’il est parfois des photographies officielles et outrageusement transformé ou annihilé dans les livres d’histoire dictés par le Pouvoir. Si le Méchant a aussi été un chef de guerre ou un écrivain exceptionnel, il convient de le dire et de le faire savoir et pas seulement dans les centres de recherches mais publiquement. C’est ainsi que se formeront des citoyens lucides, étrangers aux délices dangereux du manichéisme; des citoyens qui gardent leur esprit critique, avec ses nuances, ses approbations mais aussi ses désaccords voire ses condamnations.

La méthode proposée par Emmanuel Macron n’est donc pas une atteinte au principe de non-contradiction, pas plus qu’elle n’est réservée au concours de l’ENA quand on n’a pas ou pas encore de responsabilités politiques. C’est de notre liberté de jugement qu’il s’agit. C’est même à mon avis la meilleure manière de créer des esprits libres qui pourront dans le même temps reconnaître (pour prendre un exemple d’actualité), et les horreurs et l’illégitimité de la colonisation et les facteurs qui la rendaient « normale » en une époque, un monde et une humanité différente de la nôtre, pour ne rien dire de ses bienfaits.

Pierre Rigoulot

28 Déc 2020

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