Revue Esprit : Aux couleurs de la Chine, n° 470, 208p, 20 €

Il faut lire ce numéro de décembre 2020 de la revue Esprit pour son dossier sur la Chine, la majorité des articles qui le constituent permettant de réfléchir à la nature et au fonctionnement de l’Etat chinois. Le dossier en question s’ouvre sur une analyse de Jean-Philippe Béja, remarquable de clarté et de qualités pédagogiques. Il montre qu’avec Xi Jinping – et après une période où le totalitarisme commençait à se déliter, au temps de Zhao Ziyang puis de Hu Jintao – une reprise en main totalitaire a lieu sous la forme d’une mise au pas nouvelle de la société civile et d’une accentuation de la mainmise du Parti communiste sur l’Etat. Comme l’a dit Xi lui-même dans son rapport au XIXe Congrès du PCC : « Au nord, au sud, à l’est, à l’ouest, au centre, le Parti dirige tout ».

Ce qui nous oblige à reconnaître dans les Etats totalitaires l’importance du rôle des individualités au pouvoir.

Quant à Séverine Arsène, auteur d’Internet et politique en Chine (éd. Karthala, 2011), elle propose un éclairage tout en finesse sur le contrôle de l’informatique et par l’informatique. Son analyse nuancée montre un Big brother plus morcelé qu’on le croit et visant moins à faire taire toute voix dissidente qu’à marginaliser, voire à manipuler les opposants (la méthode castriste, en somme, plus que celle des Nord-Coréens).

Judith Geng et Mei Yang, sur le nationalisme chinois, Sébastien Veg, sur la question de Hong-Kong, soulignent la répression qui s’abat sur toute résistance – celle des Mongols, des Tibétains ou des Ouigours – à la sinisation. Le lecteur apprendra ici beaucoup sur les conceptions nationales des dirigeants chinois et sur l’importance de certains de leurs conseillers, tel Wang Huning, grand lecteur de Carl Schmitt.

Deux articles, l’un signé Justine Rochot, l’autre Capdeville-Zeng, s’intéressent enfin à la gestion de la pandémie de covid-19 par le pouvoir chinois et complètent ce dossier.

Ce dossier d’Esprit ? Un bon outil pour quiconque suit avec inquiétude l’évolution de la direction chinoise, moins tentée par un retour au désordre maoïste de la révolution culturelle que par une reprise du style de Staline ou de Liu-Shaoqi.

Benoît Villiers


Suite à cette évocation du n° d’Esprit sur la RPC, je signale, dans le n°1587 de Courrier international (1er au 7 avril 2021, p. 19),un article révélateur, assez savoureux, du Quotidien du Peuple (Renmin Bibao), intitulé « Cessez la comédie des droits de l’homme »

Selon l’organe du PCC, les droits de l’homme invoqués par les pays occidentaux, ne sont qu’une arme hégémonique, servant de prétexte à ingérences et à un interventionnisme militaire américain qui a « causé plus de 800.000 morts dont environ 335.000 civils depuis 2001 » ainsi que « des dizaines de millions de réfugiés ».
A noter que la propagande a beau jeu de profiter de nos auto-critiques, de notre ouverture et de notre liberté de la presse. Ce qui n’est certes pas une raison pour mettre à mal ce qui fait partie de la nature de la démocratie.
Le quotidien insiste sur l’affaire Floyd, le racisme aux USA, la discrimination des musulmans dans les pays occidentaux, les caricatures injurieuses, ces deux derniers points étant, rappelle-t-il, dénoncés par l’Organisation de la Coopération Islamique (laquelle semble décidément trop aimer l’argent chinois pour oser parler du sort des musulmans chinois).

L’organe central du PCC mentionne aussi la déclaration commune par laquelle « plusieurs pays dont la Chine, la Russie, la Syrie, l’Iran, Cuba, la Biélorussie, le Venezuela, la Bolivie, le Sri Lanka, les Philippines, le Laos, le Cambodge, le Zimbabwe et la Corée du Nord », dénoncent « les mesures coercitives prises de façon unilatérale par certains pays occidentaux, avec comme conséquences de graves violations des droits de l’homme. Ceux-ci devraient en tenir compte ».
Il estime, que, universellement, la comédie des droits de l’homme et l’hypocrisie des pays occidentaux qui jouent au « maître des droits de l’homme » ne prend plus. Et le quotidien de nous exhorter à « tomber le masque » et à régler nos propres problèmes en ce domaine.

Pierre Druez


Nous avons reçu cet autre commentaire suite au compte-rendu du dossier chinois d’Esprit.

Jean-Philippe Béja a choisi d’intituler son article dans la revue Esprit de décembre 2020 par l’expression « Xi Jinping ou le retour au totalitarisme ».

Celle-ci présente un immense mérite, celui de reconnaître publiquement que le régime actuel de Pékin est sans aucun conteste un régime totalitaire, ce que beaucoup de sinologues, d’éditorialistes et de partis politiques français n’osent toujours pas déclarer publiquement.

Mais la formulation s’assortit d’un inconvénient important : elle vient inopportunément troubler la compréhension du Parti Communiste Chinois à un moment où celui-ci n’a jamais autant mis en danger la démocratie libérale et la liberté dans le monde. La littérature chinoise elle-même ne nous enseigne-t-elle pourtant pas qu’il y a toujours avantage à bien caractériser l’adversaire ?

Pour qu’il y ait retour au totalitarisme avec Xi Jinping, il faudrait que le Parti Communiste Chinois l’ait préalablement abandonné. Or Jean-Philippe Béja s’abstient de nous proposer dans son article une période précise au cours de laquelle cela se serait produit.

Ce que je propose de montrer ici, c’est que, depuis sa prise du pouvoir en 1949, le Parti Communiste Chinois n’a en réalité jamais cessé de maintenir un régime totalitaire sur la population chinoise. Pour ce faire, j’utiliserai successivement deux approches distinctes.

Une première approche consiste à parcourir la période 1978-2012 pour savoir si on peut discerner une sous-période de sortie du totalitarisme.

Cette période 1978-2012 est celle qui sépare la Chine de Mao (au cours de laquelle chacun convient désormais que le régime politique était totalitaire) de la Chine de Xi Jinping (celui-ci accède au pouvoir suprême en 2012). Dans cette période, on a vu se succéder à la tête du Parti-Etat chinois Deng Xiaoping (1978-1989), Jiang Zemin (1989-2002) et Hu Jintao (2002-2012). Si on avait quitté le totalitarisme au cours d’une sous-période de la période 1978-2012, cela serait passé par une discontinuité marquante qui aurait nécessairement fait date et qui n’aurait pas échappé aux observateurs ; les dissidents chinois nous en auraient informés.

Pour prouver que cela ne fut pas le cas, rappelons ici quelques-uns des faits marquants du comportement du Parti au cours de ces 34 années (1978-2012) :

  • En 1979, Deng introduit la politique de l’enfant unique (qui sera maintenue de 1979 à 2015) : une intrusion dans la vie personnelle et familiale qu’un simple régime dictatorial n’aurait pas pu mettre en œuvre et que seul un régime totalitaire pouvait imposer et faire respecter.
  • A partir de 1979, le Parti met en place une politique qui vise et qui réussit à transformer une grande partie de la population des provinces intérieures en « ouvriers-esclaves » qui sont disponibles aux entreprises situées sur la grande zone côtière (le régime reconnaît officiellement 330 millions de mingongs, tous adultes ; ils forment environ un tiers de la population adulte chinoise). Un régime démocratique n’aurait jamais conçu une telle intention ; un régime « simplement dictatorial » aurait pu en concevoir le projet mais n’en aurait pas eu la capacité politique. A noter au passage que c’est cet esclavage du tiers de la population chinoise qui constitue la base essentielle des succès géopolitiques du Parti et qui facilite à celui-ci la « stabilisation politique » de la classe moyenne (la moitié environ de la population).
  • En 1989, à Tien Anmen, s’amorce, ainsi qu’on s’en souvient, une répression sanglante et terrorisante contre le mouvement démocratique, en particulier contre les militants de la charte 08. Encore un autre symptôme de ce que le Parti n’avait alors pas interrompu son régime totalitaire.
  • Les militants chinois pro-démocratie, au long de la période 1978-2012 et particulièrement depuis 1989, n’ont en réalité jamais cessé d’être ciblés, persécutés, incarcérés et même mis à mort (Liu Xiao Bo : incarcéré pour 11 ans en 2008, décédé en prison en 2017 d’un cancer sans que lui ait été appliqué le traitement pertinent).
  • Signalons aussi les persécutions contre le bouddhisme et les Tibétains (surtout de 1987 à 1993 puis à nouveau entre 2008 et 2012), celles exercées contre le mouvement religieux Falun Gong (campagne de persécution lancée en 1999 par Jiang Zemin) et par ailleurs contre les chrétiens. Ces persécutions ont eu lieu bien avant l’accession de Xi Jinping au pouvoir suprême.

Au vu de cette chronologie, on discerne vraiment mal au cours de quelle sous-période et pour combien de temps on serait momentanément revenu du totalitarisme à « une simple dictature ». Au contraire, entre 1978 et 2012, par son comportement, le régime chinois a manifesté et a confirmé qu’il demeurait totalitaire sans aucune discontinuité.

Une deuxième approche consiste à analyser en quoi consistaient les mutations notoires qui sont intervenues dans les premières années de Deng induisaient une sortie du totalitarisme.

S’il existe une période où sont intervenues des mutations significatives en Chine, ce sont ces premières années de « la présidence Deng ». Ces mutations n’auraient-elles pas présidé à une sortie momentanée du totalitarisme ? On peut distinguer essentiellement deux  modifications significatives intervenues à l’initiative du Parti :

  • En premier lieu, le Parti, effrayé par l’impasse à laquelle conduisait le collectivisme tant en URSS que dans la Chine de Mao, a fait alors passer l’économie chinoise du collectivisme à « l’économie socialiste de marché », c’est-à-dire au capitalisme d’Etat. 
  • En second lieu, le Parti a modifié son idéologie, passant progressivement de l’idéologie marxiste-léniniste qui prévalait sous Mao (mais qui était devenue obsolète et inadaptée une fois qu’avait été décidé le passage du collectivisme au Capitalisme d’Etat), à une autre idéologie, une idéologie fondée à la fois sur un nationalisme agressif et revendiqué (la thématique du «  rêve chinois » par laquelle le Parti prête à la population chinoise l’intention (qu’il a lui-même) de dominer le monde) et sur une mobilisation « anti-démocratique » conceptualisée et affichée (« la démocratie est un poison »).

Ces deux grandes modifications sont bien entendu majeures si on veut comprendre la transformation spectaculaire de la Chine depuis 1978 et si on veut comprendre les succès géopolitiques impressionnants et répétés qu’elle a obtenus depuis lors. Mais elles ont aussi la particularité d’avoir laissé absolument intact le système de domination politique du Parti. Elles n’amenaient en aucune façon le Parti à renoncer à l’emprise totalitaire qu’il exerçait sur la population chinoise depuis 1949.

Quand on est passé de Mao à Deng, le Parti Communiste Chinois n’a pas modifié son identité politique, il a seulement modifié la formule de son régime totalitaire. De la Chine de Mao à la Chine de Deng, on est ainsi seulement passé d’un type de totalitarisme à un autre :

  • Deng et le PCC ont alors abandonné un totalitarisme de type marxiste-léniniste : « Collectivisme + Thématique de la dictature du prolétariat », un modèle inspiré par le modèle totalitaire de l’URSS
  • Deng et le PCC lui ont substitué sans aucun délai un autre type de totalitarisme : « Capitalisme d’Etat + Thématique nationaliste agressive + Lutte revendiquée contre la démocratie », un modèle qui en définitive est beaucoup plus proche du modèle totalitaire de l’Allemagne et du Japon des années 30 que de celui de l’URSS.

Les deux approches distinctes convergent donc pour conclure que, depuis 1949, le PCC a maintenu son régime totalitaire sans aucune discontinuité.

Il reste alors une question subsidiaire : comment interpréter et caractériser les multiples « novations » que Xi Jinping a introduites depuis 2012 ?

Ces novations partagent une redoutable particularité commune qui consiste à faire évoluer le nouveau type de régime totalitaire dans le sens d’un durcissement multidimensionnel avéré :

  • Un durcissement idéologique au sein du Parti : le Document N°9 en 2013 qui venait confirmer la lutte contre la démocratie libérale ; la volonté de procéder brutalement à une sinisation forcée de toutes les minorités ethniques, linguistiques ou religieuses pour aboutir à l’homogénéisation absolue que recherchent tous les régimes totalitaires ; l’insistance à rejeter les notions de liberté et de démocratie libérale comme simplement « occidentales » et non comme universelles ; la volonté de faire modifier dans le sens de Pékin le concept des droits de l’homme qui fut retenu par l’ONU après-guerre ; l’inscription de la Pensée Xi Jinping dans la Constitution chinoise ; la présidence à vie instaurée et votée par le PCC en faveur de Xi ; le contrôle accru des programmes et des enseignants dans les Universités….
  • Un durcissement répressif à l’intérieur : le coup de force à Hong Kong (juin 2020) qui a mis brutalement fin à la formule « Un pays, deux systèmes » sans attendre l’échéance prévue de 2047 prévue par le Traité sino-britannique ; la sinisation forcée de la Mongolie et surtout du Sinkiang (après celle du Tibet) selon des méthodes génocidaires (si les victimes peuvent encore ressortir vivantes après leur incarcération dans des camps dits de « formation professionnelle », elles en ressortent marquées à vie et terrorisées à vie) ; la reconnaissance faciale généralisée assortie d’un gigantesque système de fichage ; le système de « crédit social » punissant les éléments « non conformes » et récompensant les zélés du régime….
  • Un durcissement agressif à l’extérieur : la poursuite de l’invasion militaire de la Mer de Chine du sud ; les incidents frontaliers avec l’Inde ; une irresponsabilité coupable face au risque de contamination du covid de la Chine vers l’extérieur ; un refus absolu d’accepter une commission d’enquête indépendante sur le territoire chinois concernant l’origine du virus ; un refus de toute coopération internationale ; des sanctions économiques fortes contre l’Australie suite à sa demande publique d’une enquête internationale en Chine  sur l’origine du virus ; les menaces insistantes et répétées sur Taïwan ; un renforcement continu des programmes d’armement….

Il est clair qu’avec Xi, le Parti Communiste Chinois est passé à une autre étape. Mais, faut-il le répéter, cette nouvelle étape ne consiste pas du tout en un soi-disant retour au totalitarisme. Cette nouvelle étape renvoie en réalité à ce que le Parti Communiste Chinois, c’est deux choses à la fois : un régime totalitaire ET AUSSI une stratégie impérialiste (une stratégie qui vise même à se subordonner tout le reste du monde).

Or, depuis la crise des pays occidentaux de 2008 (à l’origine de laquelle il ne fut d’ailleurs pas étranger), le Parti Communiste Chinois se sent fort et perçoit que, en conséquence même de sa stratégie, les pays démocratiques ne cessent de s’affaiblir relativement à lui. A tort ou à raison, il considère qu’une victoire finale lui devient prochainement accessible. C’est pour cette raison qu’il en arrive à rendre de plus en plus audacieuse et de plus en plus agressive sa stratégie impérialiste tout en rendant de plus en plus coercitif son régime totalitaire.

Mais ceci est un autre chapitre…

Dominique Duel

7 Avril 2021


Dominique Duel affirme que Jean-Philippe Béja parle à tort de « retour au totalitarisme » puisque la Chine ne l’a jamais quitté. Si elle l’avait fait d’ailleurs, un certain nombre de faits ou de positions politiques nouvelles en auraient témoigné.
Voilà qui manque de nuances. Le totalitarisme ne s’effondre pas d’un coup, sauf s’il est le produit d’une intervention militaire extérieure. Et Béja signale un certain nombre de faits et de positions politiques qui lui paraissent avoir été des indicateurs de ce début de délitement du système totalitaire :
-préconisation par Zhao Ziyang, alors secrétaire général du Parti de la séparation du Parti et de l’Etat et encouragement à la pluralité dans les Universités. Béja renvoie au rapport de Zhao Ziyang au XIII e congrès du parti..
Plus tard, Hu Jintao, secrétaire général du PCC de 2002 à 2012 et Wen Jiabao, Premier Ministre, ont souhaité l’intégration dans la Constitution de la défense des droits de l’homme et la propriété privée. A cette époque, la société civile commençait à se diversifier et des lignes politiques différentes apparaissaient dans le Parti.
Sans doute, peut-on difficilement parler de disparition du totalitarisme, mais de recul, de délitement, de mise en cause puis, après les Jeux Olympiques de Pékin en 2008, de « retour » au totalitarisme dans sa plénitude avec la toute puissance d’un parti sans faille, l’absence de points de vue pluriels et de débats au sein de la représentation nationale et de la société civile.


Benoît Villiers

31 Mar 2021


Paula Vasquez Lezama (1969-2021)

Paula était anthropologue, ethnologue, politologue. On peine à la définir : elle appréhendait le monde en ses facettes diverses parce qu’elle-même avait des ressources diverses. Ce n’était pas une théoricienne froide et sa façon à elle de parler du Venezuela, en partant de son expérience personnelle du pays, signait tout à la fois sa manière d’être et sa manière de connaître. Paula avait suivi des études de sociologie à l’Université Centrale du Venezuela. Elle était arrivée en France en 1997, avait soutenu sa thèse d’anthropologie sociale et d’ethnologie à l’EHESS et était devenue Chargée de recherches au CNRS.

Paula était souvent sollicitée par les médias pour parler du chavisme et elle avait été frappée par l’aveuglement et l’ignorance dont faisait preuve l’extrême gauche face au régime en place. Le Venezuela bolivarien, c’était « bien » parce que c’était la confirmation de cette autre grande réussite qu’était la révolution castriste !

La redistribution d’une partie de la rente pétrolière aux plus pauvres et le discours anti-américain des dirigeants de la Révolution bolivarienne réjouissaient nos « anti-impérialistes ». La diminution progressive de la production pétrolière, la faiblesse des autres secteurs de l’économie, l’impasse du clientélisme et les difficultés grandissantes de la population, l’émigration de millions de gens, tout cela était minimisé ou nié par les Jean-Luc Mélenchon, les Maurice Lemoine du Monde Diplomatique, ou la camarade Jeannette Habel (qui osa accuser publiquement Paula de « menteuse » alors qu’elle décrivait les difficultés rencontrées par la population dans le domaine de la santé publique). Les pénuries alimentaires, l’hyper inflation, l’insécurité, la corruption, le délabrement sanitaire que Paula dénonçait, n’étaient que des imperfections relatives d’une réussite fondamentale.

Quant au démantèlement de l’Etat de droit et la mise en cause de la séparation des pouvoirs, il s’agissait sans doute d’un dispositif de lutte pour empêcher les contre-révolutionnaires de relever la tête ! Il n’y avait de toute façon pas de quoi regretter les fondamentaux trompeurs de la démocratie libérale.

Paula avait animé deux des conférences de l’Institut d’histoire sociale, l’une à Nanterre, l’autre à Paris. Pas de froides analyses économiques, même si elle revenait sans cesse sur la question du pétrole : c’est de la vie quotidienne qu’elle parlait. Et ses conférences étaient comme elle : dynamiques et pleines de vie. A Nanterre, dans les murs un peu austères de la Souvarine, notre bibliothèque, fut projeté un diaporama d’images du pays. A Paris, la conférence qu’elle fit avec Jacobo Machover sur Castro et Batista se termina par une chanson de Célia Cruz. Paula écrivait beaucoup. Elle a d’ailleurs voulu écrire jusqu’à ses tout derniers jours.

En octobre 2016 elle avait donné à Histoire & Liberté (n°60) un article qu’elle avait intitulé « Pétrole, Chine et corruption ». On y sentait son désespoir devant le basculement du pays dans la dictature, et devant le piétinement par Maduro, derrière une apparence de respect, des institutions et des règles de fonctionnement forgées du temps de l’Etat de droit.

Elle pointait du doigt les crédits chinois (près de la moitié des prêts consentis à toute l’Amérique latine), permettant à Pékin, première source étrangère de capitaux, d’accroître son influence et ses réseaux commerciaux dans la région. Paula refusait les jugements simplistes sur le pays, les formules toutes faites, par exemple celle sur la révolution-victime-de-la-baisse des cours pétroliers. Elle insistait sur l’antériorité de la récession à cette chute des cours. Elle démontait minutieusement aussi les sources de la corruption : la constitution par l’Etat, avec de l’argent public, de nombreuses sociétés importatrices dans lesquelles on répartissait selon des critères clientélistes les dollars nécessaires au boom des importations, par ailleurs causes de la destruction de toute l’économie non pétrolière.

Paula nous a laissé plusieurs livres : Poder y catastrofe. Venezuela bajo la tragedia de 1999 (Taurus 2004). Puis en français : Le chavisme, un militarisme compassionnel (éditions de la Maison des Sciences de l’homme, 2014). En décembre 2019, elle publiait en français Pays hors Service, aux éditions Buchet-Chastel. Elle eut la joie, peu de temps avant son décès, de recevoir du Mexique quelques exemplaires de la traduction espagnole de cet ouvrage, corrigée et largement enrichie : Pais fuera de servicio, Venezuela de Chavez a Maduro. (Siglo veintiuno editores).

Nous perdons une amie très chère. Une analyste politique fine et nuancée. Un trait d’union entre le Venezuela et la France. Un sourire. Paula? Una buena persona…

26 Mar 2021


[Point de Vue] L’islamo-gauchisme à la fac et ailleurs – par Pierre Rigoulot

L’islamo-gauchisme fait donc la une des gazettes. Le gouvernement, régulièrement accusé de se contenter de belles paroles et d’actions insuffisantes, comme ce fut le cas après le discours présidentiel de Poissy, est maintenant mis en cause pour ses mots. Il y a ceux qu’il oublie trop souvent, selon la droite, comme « islamisme » par exemple. Leur absence aurait pour fonction, selon ses soutiens, de ne pas « stigmatiser » une partie de la population mais elle a aussi pour conséquence de lui valoir le reproche de lâcheté et pour le moins d’imprécision. On a pu le constater quand une loi sur le « séparatisme » puis sur le « confortement du respect des principes démocratiques » fut préférée à une « loi contre l’islamisme ».

En dénonçant le développement de l’islamo-gauchisme à l’université, Jean-Michel Blanquer et Marlène Schiappa évitaient le premier reproche, celui de ne pas nommer l’ennemi, mais se voyaient mis en cause (par la gauche, surtout) pour le flou, l’inadaptation, voire l’origine politique du terme qu’ils employaient, celui d’ « islamo-gauchisme », par lequel ils pensaient désigner la complaisance, le rapprochement, voire l’alliance tout particulièrement dans les milieux universitaires d’une certaine extrême-gauche avec l’islamisme politique.

Huit cents enseignants et chercheurs de l’enseignement supérieur signèrent en réponse à ces mises en cause ministérielles un texte qui dénonçait la pertinence du terme et l’idée même d’un tel rapprochement : sorti des tiroirs d’une pensée d’extrême droite, l’« islamo-gauchisme » n’avait aucune légitimité scientifique. Il disait mal, en somme, ce qui n’existait pas. Pour les signataires, il n’y avait ni complaisance ni rapprochement et encore moins d’alliance de la gauche militante et radicale actuelle avec l’islamisme.

Les éclaircissements n’ont pourtant pas tardé de la part des défenseurs de l’utilisation de cette notion (il y en a, hors le gouvernement !), éclaircissements tant sémantiques qu’historiques. L’alliance entre révolutionnaires bolcheviks et musulmans hostiles à l’Occident ne date pas d’aujourd’hui : elle a été théorisée, développée et défendue il y a une centaine d’années, au Congrès de Bakou, congrès dit « des Peuples d’Orient », entièrement mis sur pied par l’Internationale communiste. L’islam, comme toute religion, restait aux yeux des communistes une illusion renvoyant dans un monde imaginaire la réalisation de la paix et de la justice entre les hommes. Mais, étant un système de croyances partagé par nombre de colonisés du monde capitaliste, l’islam devait être perçu aussi et surtout, dans cette conjoncture, comme une religion opprimée qui devait en conséquence bénéficier de l’aide des révolutionnaires. Ceux-ci partageaient – et partagent encore aujourd’hui – avec ses propagateurs les plus radicaux l’hostilité aux pays « impérialistes ». Après André Senik dans Histoire & Liberté, on peut citer l’étude historique de Matthieu Renault, L’empire de la révolution – Lénine et les musulmans de Russie, Pour le Chef des bolcheviks, « l’islam, en tant que religion d’une nationalité opprimée, devait elle-même être considérée comme une religion opprimée – thèse qu’allait bientôt retrouver et approfondir le militant bolchevique tatar Mirsaid Sultan Galiev. »1

Selon ce dernier (et ce n’était pas une simple opinion, Sultan Galiev étant un cadre communiste important , lié à Staline, « on accèderait à la société communiste en terre d’islam par la révolution nationale et le « djihad », par la lutte contre les impérialistes … »

L’islamo-gauchisme a donc bel et bien existé et s’afficha officiellement un temps.2 Reste à savoir s’il existe encore aujourd’hui en France et notamment dans ses universités. Pierre-André Taguieff a utilisé ce terme, il y a plus de vingt ans, pour désigner le rapprochement qu’il constatait entre certains courants d’extrême-gauche et l’islamisme politique dans le soutien à la cause palestinienne et dans l’hostilité à (le mot est faible : la volonté de destruction de) l’Etat d’Israël. Sans doute, le « gauchisme » que vise Taguieff n’a pas chez lui le sens péjoratif que Lénine lui donnait pour désigner des militants incapables de souplesse tactique. En parlant d’islamo-gauchistes, Taguieff désignait des courants d’extrême gauche ennemis de la démocratie libérale, opposés en l’occurrence à la critique de l’islam car désireux d’associer à leur combat global certains courants parmi les islamistes politiques. L’idée d’une convergence possible, voire d’une alliance volontaire entre les islamistes politiques et les « gauchistes » (au sens où en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis on parle de leftists, c’est-à-dire de militants de gauche et où en France, on distingue la gauche « classique » des gauchistes, méprisant la démocratie parlementaires et rejetant l’économie capitaliste) est bien présente aujourd’hui comme elle l’était hier au début des années 1920. L’expression d’islamo-gauchisme reste même valable pour désigner une certaine passivité face à la religion musulmane elle-même qu’on s’interdit de pouvoir critiquer, tournant le dos – fait gravissime – à des siècles d’exercice de la pensée critique et libre.

Comment ces militants d’extrême gauche justifient-ils ce rapprochement ? L’islam serait à leurs yeux  « la religion des pauvres » ou des « exclus », des « damnés de la terre » opprimés par l’impérialisme, susceptibles de remplacer un prolétariat occidental peu à peu diminué en nombre et aux aspirations révolutionnaires de plus en plus réduites. Cette dernière idée, soulignée par le conflit sino-soviétique et active dans le tiers-mondisme des années 1960, est aujourd’hui complétée par une nouvelle sensibilité hostile au racisme, se manifestant par la dénonciation de la poursuite d’une conception colonialiste des rapports avec les populations immigrées et par une certaine compréhension sinon approbation de la lutte radicale menée par les islamistes politiques. Sans doute, les gauchistes n’applaudissent pas ouvertement aux actions terroristes. Mais celles-ci sont considérées comme de mauvaises réponses ou des réponses maladroites à l’agression permanente subie par les musulmans, victimes par exemple en France d’un racisme d’Etat, d’une islamophobie rampante et de « discriminations systémiques ». L’islamisme politique qui s’y oppose serait ainsi porteur d’un « potentiel révolutionnaire » justifiant que l’on puisse passer des alliances avec certains de ses militants.

On peut même souligner, comme le fait Pierre-André Taguieff, un point commun aux islamistes et aux révolutionnaires d’extrême gauche qui rend plus plausible encore ce terme d’islamo-gauchisme : il constate chez les deux catégories de militants un vécu analogue, une certaine « préférence pour l’extrémisme », une certaine communauté de perception de notre réalité sociale, jugée « intolérable » et une aspiration à un monde juste, pour ainsi dire purifié, sans discriminations – substitut de la « société sans classes » ;–il souligne aussi la même propension même propension à idéaliser le sacrifice de soi pour une grande cause, qui nourrit l’admiration pour l’héroïsme révolutionnaire projeté sur la mort en « martyr » de l’islamiste politique. Voilà cerné un nouveau rapprochement, plus affectif, plus « moral » que les précédents.

Le terme d’islamo-gauchisme n’est donc ni une invention de l’extrême droite ni une catégorie particulièrement confuse, en tout cas elle ne l‘est pas plus que ne l’est « populisme » ou « complotisme », voire même « fascisme » ou « racisme », et il l’est certainement moins qu’« islamophobie ». Sans doute, comporte-t-il sa part d’obscurité comme tant d’autres catégories politiques et il faut continuer à l’évaluer, à le circonscrire et à l’utiliser prudemment, comme toutes les catégories politiques. Pourquoi, dans ces conditions, Le Monde dans son éditorial du 20 février 2021 affirme-t-il qu’il s’agit d’une «notion aussi hasardeuse que fourre-tout» ?

Bien au contraire, nous l’avons vu, historiquement, factuellement, et psychologiquement, cette expression d’islamo-gauchisme fait sens.

C’est l’université qui a été plus particulièrement désignée du doigt par Jean-Michel Blanquer et Frédérique Vidal, comme lieu d’épanouissement particulier de l’islamo-gauchisme. Il nous faut donc passer maintenant des lieux et des thèmes de « La France insoumise » et du NPA en général à ce qui se passe spécifiquement dans les universités. Là, les protestations du milieu ont été importantes (pas moins de 800 personnes, nous l’avons déjà souligné, ont signé un appel à la démission du Ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal) et elles ne visaient pas seulement à nier l’existence de ce que pointaient du doigt les Ministres. On pouvait aussi constater un ton extrêmement violent dans ce texte (qui accusait entre autres Frédérique Vidal d’ « ânonner » ses critiques). Voilà qui montrait que les signataires avaient été piqués au vif. Même si « islamo-gauchisme » n’est pas une expression légitime, comme ils le prétendent, elle désigne une réalité problématique qu’il convient de détailler pour elle-même, même si la vieille revendication universitaire d’être un espace d’autonomie de liberté et de refus des contrôles doit être pour quelque chose dans cette vivacité du discours des enseignants et dans l’importance numérique des signataires. Ces « libertés » semblent menacées, la Ministre souhaitant « enquêter » sur le développement de cette idéologie au sein de l’Université.

En fait, même sans tenir compte des réactions aux « menaces » contre les libertés traditionnellement accordées aux campus, l’accusation a tapé dans le mille : l’islamo-gauchisme anime un grand nombre d’enseignements et de recherches qu’il faut préciser ici. Bien des « chercheurs » ou des « enseignants-chercheurs » sont des militants décoloniaux, indigénistes et pseudo-antiracistes, pro-islamistes et parfois même antijuifs, comme l’explique Taguieff, qui craignent que soit établie la médiocrité de leurs prétendus « travaux scientifiques » et dévoilées leurs actions d’endoctrinement et de propagande dans le cadre de leur enseignement ou sous couvert de colloques ou de séminaires militants. Leur confusion – volontaire, il faut le noter – entre recherche et combat idéologique les amène à refuser la liberté d’expression à leurs contradicteurs au sein du champ universitaire. Jetant aux orties les libertés académiques qu’ils revendiquent si fort face aux tentatives de contrôles, ils n’hésitent pas à empêcher les conférenciers dont ils n’aiment pas les idées de les exprimer librement .

Ce terrorisme intellectuel est clairement assumé par beaucoup, et même justifié « théoriquement » : la « cancel culture », prônée sur bien des campus américains, soutient qu’il faut annuler, supprimer (to cancel) la voix des ses adversaires. Paradoxalement, souligne encore Taguieff, on constate une inversion des accusations : les censeurs jouent les censurés, les destructeurs des libertés académiques prétendent les défendre, les vrais maccarthystes que sont les partisans du « woke » et de la « cancel culture » osent traiter de « maccarthystes » les défenseurs de la liberté d’expression.

Non seulement les adversaires n’ont pas à s’exprimer, mais ils devraient battre leur coulpe. Dans la pensée anhistorique qui est celle de nos islamo-gauchistes, une Faute morale a été commise avec la colonisation. Et tel le pêché originel, elle marque toutes les générations postérieures. Les « Blancs » de 2020 sont coupables de ce qu’ont fait les Blancs de 1830 ! Jean-François Braunstein évoque le cas de Houria Bouteldja, une des animatrices du Parti des Indigènes de la République, bien implanté à l’Université. Perçue comme «antiraciste» par de nombreux chercheurs de l’université, elle affirme que même le plus innocent devra quand même assumer « son histoire » depuis 1830. Pour elle, n’importe quel « Blanc », le plus antiraciste des antiracistes, le moins paternaliste des moins paternalistes, le plus sympa des sympas, devra subir comme les autres (…) Demain, il n’est pas dit que la génération qui suit acceptera la présence des Blancs.»

C’est ainsi que le racialisme devient une sorte de racisme à l’envers, les Blancs étant tous coupables, quoi qu’ils fassent ou disent.

Certaines universités, comme Sorbonne Paris-Nord, sont même particulièrement touchées par le prosélytisme islamiste. Ce que ne veulent précisément pas voir certains « gauchistes ». Les théories de chercheurs islamistes comme le Pakistano-américain Talal Asad ou la « spécialiste » du genre, l’Américaine Joan Scott sont leurs grandes références, explique Jean-François Braunstein et permettent d’envisager une « décolonisation de la laïcité » (sic)

Telle est la fourmilière dans laquelle le gouvernement vient de donner un coup de pied ; adepte d’un plaquage simpliste de réalités différentes, ces « indigénistes » et ces « décoloniaux » soutiennent que les immigrés ou leur enfants sont aujourd’hui encore traités en France comme des indigènes : le système colonial perdurerait dans les banlieues françaises.

Le simplisme des accusations, la violence avec laquelle elles sont formulées apportent de l’eau au moulin de ceux qui utilisent l’expression d’islamo-gauchisme et qui pensent être en droit de dénoncer son implantation et sa progression en milieu universitaire. Il y a quelque chose dans leur manière de s’exprimer qui n’est pas sans rappeler la propagande du temps de la Guerre froide. Mme Vidal « ânonne », à lire le texte des 800 universitaires ; le bestiaire communiste était seulement plus exotique. Les hitlériens américains allaient payer pour leurs crimes. Les Blancs se verront interdire d’aller et venir librement pendant des générations.

Il fut même un temps où les communistes opposaient une science bourgeoise et une science prolétarienne. De la même façon, la « vraie » science, c’est la science qui dénonce, qui milite. Elle est même une science du fait qu’elle dénonce et qu’elle milite.

Dans les nouvelles spécialités universitaires : études sur la race, études décoloniales, études sur le genre, l’ennemi (le mâle blanc hétérosexuel) est analogue au bourgeois occidental. Comme ce dernier, il est « essentialisé », c’est à dire que le fait d’être blanc est son identité dominante sinon unique – comme ses victimes le sont aussi et comme l’étaient jadis les prolétaires caractérisés par leur position sociale. La science n’a plus affaire à des objets de recherche : ce qui compte c’est l’adhésion à certains présupposés – hier la mission eschatologique du prolétariat, aujourd’hui le rôle émancipateur des femmes noires et lesbiennes, étant entendu que ne pourront parler de ces sujets que ceux qui sont en accord avec l’approche militante et victimaire de ces études, de la même façon qu’hier ne pouvaient parler de la marche de l’Histoire vers le communisme que les ouvriers « conscients » et de rares intellectuels qui étaient parvenus à se débarrasser de leur gangue bourgeoise.

Comme on le voit, l’islamo-gauchisme ne se réduit ni à une alliance volontaire ni même à une approche naïve de l’islamisme politique par une partie de la gauche et de l’extrême-gauche. C’est toute une nébuleuse qui peut s’associer (elle n’y participe pas nécessairement cependant) aux simplismes du « racialisme » (avec sa détermination de l’individu par la couleur de peau) ou du néo-féminisme agressifs et incompatibles l’un comme l’autre avec la déontologie de l’enseignement universitaire; une nébuleuse qui retrouve aussi un ton et des cibles analogues à ceux du mouvement communiste d’hier, lors de ses phases les plus sectaires.

Pierre Rigoulot

1. Alain Gresh a fait une recension de cet ouvrage dans la revue Politis

2. Quand le parti communiste privilégie d’autres alliances, l’islam est abandonné sans état d’âme : Sultan Galiev est exclu en 1923 et finalement fusillé en 1940.

24 Mar 2021


[Point de Vue] Les quatre manquements de l’Ambassade de Chine à Paris – par Dominique Duel

Chine | OLYMPUS DIGITAL CAMERA | cnszym | Flickr

Un article du Monde en date du 19 mars 2021 nous relate qu’un journaliste-sinologue français, Alain Bondaz, (membre du FRS, Fonds de Recherche Stratégique) vient de se faire traiter publiquement de « petite frappe » par l’ambassadeur en France de la République Populaire de Chine.

On ne peut que rapprocher ce nouvel épisode de celui qui est intervenu deux ans plus tôt : Valérie Niquet (elle aussi sinologue membre du FRS) s’est alors trouvée traduite devant les tribunaux français par l’entreprise chinoise Huawei au motif qu’elle avait affirmé que Huawei était une entreprise contrôlée par l’Etat chinois, ce dont conviennent la plupart des observateurs occidentaux mais ce que Huawei et Pékin s’emploient à nier.

Par ces deux initiatives successives, Pékin en réalité commet à la fois quatre manquements : Ingérence. Intimidation. Occultation. Anti-démocratie.

INGERENCE. Pékin se permet de plus en plus nettement de pratiquer l’ingérence dans notre société, ce qui est absolument inadmissible. Au nom de quoi Pékin s’autorise-t-il à nous interdire de réfléchir publiquement et d’analyser publiquement si Huawei est contrôlée ou non par l’Etat Chinois (qui lui-même est contrôlé par le Parti Communiste Chinois) ? Au nom de quoi son ambassadeur à Paris se permet d’injurier publiquement l’un de nos spécialistes de la Chine les plus talentueux ?

INTIMIDATION. C’est d’une intimidation caractérisée dont sont victimes Valérie Niquet et Alain Bondaz. Le message subliminal qu’adresse Pékin aux sinologues français consiste à leur faire savoir qu’« ils ne seront pas les bienvenus en Chine » dès lors qu’ils entendent continuer à s’exprimer librement en France sur la Chine et sur le Parti Communiste chinois.

OCCULTATION. Si, comme Pékin semble vouloir y parvenir, seuls les journalistes sinologues français « béni-oui-oui » sont à l’avenir autorisés à séjourner sur le territoire chinois, la France se trouvera privée d’une information valable sur la Chine. Une telle volonté d’occultation de la part de la Chine est particulièrement inacceptable parce que la France, elle, laisse, à ce jour, circuler sur son territoire des journalistes de la République Populaire de Chine sans manifester d’exigences particulières à leur égard.

ANTI-DEMOCRATIE. Ces deux sinologues que Pékin cherche à intimider sont à la fois des chercheurs et des journalistes. L’agression dont ils sont l’objet est en quelque sorte le reflet même du comportement que Pékin exige (et très généralement obtient) des journalistes chinois : leur soumission totale au pouvoir politique chinois.

Ces quatre manquements sont inacceptables et doivent retenir l’attention de notre gouvernement et de notre parlement.

Dominique Duel

23 Mar 2021


[Compte-rendu] Sandormokh, Le livre noir d’un lieu de mémoire – par Irina Flige, traduction de Nicolas Werth, Les Belles Lettres, 2021, 21 €

Un petit ouvrage vient de paraître aux Belles Lettres, Sandormokh, à propos d’un charnier découvert en Carélie, datant des années 1937-38. L’auteur est Irina Flige, une personnalité éminente de l’association Memorial, qui a passé une grande partie de sa vie à tenter de retrouver les traces des victimes de la Grande Terreur afin d’honorer leur mémoire. Elle a mené des recherches en particulier sur les camps des îles Solovki, ceux que l’on appelle le laboratoire du Goulag car ils furent les premiers officiellement créés en 1923 pour isoler les opposants ou soi-disant opposants au régime bolchevik. Or, en 1937, un groupe de 1111 détenus en a été évacué, puis a carrément disparu.

C’est en menant une recherche sur ces derniers que les membres de Memorial ont réussi à trouver en 1997 ce charnier de Sandormokh, situé à des centaines de kilomètres de l’archipel. Le livre est la description de cette longue enquête, qui a duré une dizaine d’années.

Sandormokh est devenu depuis un lieu de recueillement, où chaque année se rendent tous ceux qui veulent se souvenir de ces terribles massacres. Par ailleurs, deux « pierres des Solovki », des mégalithes rapportés des îles, ont été installées à St Petersbourg et à Moscou pour rappeler cet épisode de l’histoire soviétique.

Mais ce charnier de Carélie ne regroupait pas que les détenus des îles Solovki. On y a trouvé aussi des ossements de détenus des camps de Belbatlag – regroupant les prisonniers chargés de construire le canal Baltique-Mer Blanche- et ceux d’habitants de Carélie victimes de la répression stalinienne.

Au total, c’est 6 241 victimes qui ont été identifiées à Sandormokh..

Nicolas Werth, qui a écrit la préface de l’ouvrage, rappelle ce que furent ces années de ce que l’Occident appelle la Grande Terreur et les Russes la Iejovschina, du nom de Nikolaï Iejov, alors à la tête du NKVD. En seize mois, d’août 1937 à novembre 1938, 750 000 Soviétiques furent exécutés (et 2 millions envoyés en camp). Et contrairement à ce que l’on a longtemps cru, 7% seulement de ces victimes étaient des cadres du Parti, tous les autres étaient des gens du peuple. Il s’agissait de « purifier » la société de ses « éléments nuisibles ». Toutes ces exécutions devaient avoir lieu sous le sceau du seccret, c’est pourquoi retrouver les lieux de massacre et les fosses communes, disparues avec le temps, était extrêmement difficile.

Irina Flige s’est attelée à cette tâche, avec l’aide en particulier d’Ivan Tchouchkine, député de Carélie appartenant à Memorial, qui réussit à retrouver l’identité de tous les exécutés de la Grande Terreur, puis après sa mort, avec celle de l’historien Iouri Demetriev qui avait repris le flambeau.

Elle a aussi été aidée par les familles des victimes. Dans la plupart des camps, le lien entre le détenu et ses proches était rompu dès son arrestation. Les seuls renseignements obtenus par les familles était : « A été condamné à 10 ans de privation de liberté sans droit de correspondance ». La situation des détenus était différente aux îles Solovki. Les familles gardaient des liens étroits avec eux, parfois même leur rendait visite. Mais brutalement, en 1937 tout s’était arrêté. Les détenus avaient carrément disparu. Ce n’est qu’à la fin des années 80 que les familles obtinrent des renseignements sur leur condamnation et la date de leur exécution. Mais ils n’en obtinrent aucun sur le lieu où ils furent exécutés puis jetés dans une fosse commune. C’était secret d’Etat. Mais c’était justement ces lieux qu’Irina Flige voulait retrouver.

Les recherches ont permis de reconstituer ce qui s’était passé en 1937 aux Solovki. Sur consignes de Iejov, une opération de « désengorgement des prisons » avait été organisée, en 3 étapes, fonctions de quotas fixés puis renouvelés. Trois groupes successifs de victimes ont été identifiés : les détenus du dernier groupe furent liquidés sur place, sans doute au mont de la Hache ; on n’a retrouvé aucune trace des détenus du 2ème groupe, qui furent sans doute transférés sur le continent, mais après on ne sait pas ; c’est sur le premier groupe, le plus important – 1 111 détenus – que se sont concentrées les recherches d’Irina Flige. Ils ont été aussi transférés sur le continent, puis emmenés pour être liquidés mais on ne sait où.

C’est au bout de huit années de recherches qu’elle a trouvé une piste sérieuse. Les cadavres devaient se trouver dans la taïga, sur la route de Medvejegorsk, près du village de Pindouchi. Elle a obtenu l’aide des autorités locales pour quadriller la forêt, jusqu’à ce que Iouri Dmitriev, tournant dans la forêt avec son chien, repère un espace légèrement dénivelé et hurle : « J’ai trouvé ».

Cinq fosses communes furent mises au jour, puis progressivement 236, et le cimetière historico-memoriel de Sandormokh fut inauguré le 27 octobre 1997.

Depuis, c’est un lieu de visite pour la population, pour les écoles, mais Irina Flinge pointe le doigt sur la façon dont le gouvernement russe freine la divulgation des traces de ce passé. Outre qu’à chaque cérémonie, l’Etat n’envoie pas de représentant, on a vu toute une opération de propagande, menée par deux historiens soutenus par la Société d’histoire militaire, afin de faire croire que les corps retrouvés étaient ceux de prisonniers de guerre soviétiques massacrés par les Finlandais lors de l’occupation de la Carélie. On rejouait Katyn ! Mais rien n’apportait de preuves à cette hypothèse, qui visait aussi à dévaluer l’action de Memorial.

Enfin dernier signe de cette résistance de l’Etat à la mise à jour des crimes staliniens: Iouri Dmitriev, un des principaux acteurs de la découverte du site, a été accusé de pédophilie et mis en prison pour 15 ans. C’est selon l’auteur, une totale injustice, ce que réaffirme Nicolas Werth dans sa conclusion.

Ce livre est donc une importante contribution à l’histoire soviétique. Mais peut-on pour autant parler de lieu de mémoire ? Bien qu’elle utilise ce terme dans le titre de l’ouvrage, Irina Flinge est réticente à l’appliquer du fait de cette volonté de Poutine d’occulter le passé. « Aujourd’hui, en Russie, la mémoire de la Terreur d’Etat de l’époque soviétique est absente »…et  « tant qu’il en sera ainsi, Sandormokh ne pourra être un lieu de mémoire dans le plein sens du terme. Sandormokh est le lieu d’un crime de masse resté impuni ».

15 Mar 2021


[Compte-rendu] Julien Théron et Isabelle Mandraud, Poutine, la stratégie du désordre, éd. Tallandier, 384p., 19,90 €

A lire d’urgence, faute de pouvoir organiser un débat avec les auteurs, comme au bon vieux temps d’avant la covid-19. Ils nous expliquent comment Poutine a instauré la violence, via services secrets, police et armée, et leurs pouvoirs discrétionnaires, au centre du fonctionnement du système. L’inauguration « s’est fêtée » avec des attentats organisés par le FSB sur des immeubles d’habitation russes alors que Poutine, en 1999, n’était encore officiellement que premier ministre. Vint alors l’abominable guerre de Tchétchénie : Grozny rasée, écoles, hôpitaux compris. Entre 150 000 et 200 000 morts sur une population d’1 million. Guerre suivie de l’instauration du régime de terreur de son allié, membre de « Russie Unie », le psychopathe Ramzan Kadyrov. 

Une guerre sans image – c’est justement le titre d’un documentaire signé notamment par Boris Nemtsov. Le film se termine par un montage où l’on voit Vladimir Poutine jugé dans une cage. Impardonnable. Nemtsov se condamnait à mort. Ce qui fut fait au pied du Kremlin le 27 février 2015, trois balles dans le dos, une dans la tête, les multiples caméras de surveillance se trouvant alors hors service « pour maintenance ». Ceci afin que personne n’ignore qui est le commanditaire et pour goûter l’ivresse de décider de la vie et de la mort de qui que ce soit ainsi que la jouissance de le faire savoir en toute impunité.

A l’extérieur de la Russie, créer le désordre, en Occident surtout, en soutenant tout ce qui peut provoquer conflits et pagaille, en agitant l’opinion publique et en influant sur les élections semble être sa ligne de conduite majeure.

Comme si ce qui était nuisible hors de Russie était ipso facto tout bénéfice pour la Russie.

Tout comme au bon vieux temps de l’URSS !

Pierre Druez

11 Mar 2021


Au cœur du communisme thorézien, par Stéphane Courtois

Maurice Thorez, Journal (1952-1964), Fayard éd. 788 p., 34 euros

Bonne nouvelle pour les historiens du Parti communiste français. A l’occasion du centenaire du parti, des historiens de la mouvance communiste viennent d’éditer un fort ouvrage de 780 pages intitulé Journal 1952-1964 (Fayard) qui publie, grâce à l’autorisation de la famille, les carnets personnels de Maurice Thorez conservés aux Archives nationales. Ces notes, prises au jour le jour par l’inamovible secrétaire général du PCF de 1930 à sa mort en 1964, ne sont pas à proprement parler un Journal mais plutôt un agenda bien fourni qui éclaire remarquablement le fonctionnement du cœur de la direction communiste, en particulier grâce à un index onomastique. L’ouvrage peut se lire à différents niveaux – personnel, familial, intellectuel et artistique – du fonctionnement interne, de la politique nationale, des relations internationales.

Sur le plan personnel, on comprend que Thorez est resté affaibli de l’AVC qui en octobre 1950 l’a laissé hémiplégique et l’a contraint, sur ordre de Staline, à aller se faire soigner en URSS d’où il est rentré peu après la mort du maitre du Kremlin. Néanmoins, avec une grande volonté, il se rééduque progressivement tant à la marche qu’à l’écriture. Parallèlement il a repris une intense vie de famille, suivant de près les études de ses enfants et partant avec plaisir en camping ou en excursion avec eux.

Le rôle de sa femme Jeannette Vermeersch apparaît fortement souligné, tant pour les relations familiales que pour l’aide pratique qu’elle lui apporte pour l’organisation de la vie quotidienne d’un homme très occupé, et pour le relais politique qu’elle lui fournit à travers la préparation de rapports, de discours, de meetings etc.

On y a confirmation que Thorez se cultivait systématiquement, par exemple à travers son apprentissage du latin avec l’aide de l’agrégé communiste Georges Cogniot. Il était aussi un grand lecteur mais se contentait pour l’essentiel des publications des éditions communistes, loin des principaux écrivains de son temps. Ainsi Albert Camus n’est jamais cité. Et son horizon théorique était strictement limité à Marx, Engels, Lénine et Staline.

Thorez partageait sa vie entre la grande propriété que le PCF avait mise à sa disposition à Bazainville près de Dreux, où il vivait presque seul, servi par un couple de militants, son fief politique d’Ivry-sur-Seine où vivait Jeannette, et les Escarasses, une petite propriété mise à sa disposition au Cannet, au dessus de Cannes, entre Mougins et Vallauris. Il vivait donc une partie de l’année sur la Côte d’Azur où il rencontrait fréquemment Picasso et Pignon qui travaillaient alors sur les céramiques de l’atelier Madoura. L’y rejoignaient souvent le couple Aragon et nombre d’intellectuels et de militants de passage.

L’aspect le plus intéressant de l’ouvrage concerne ce qu’Annie Kriegel avait nommé « la contre-société communiste », une sorte de bulle hermétique, n’offrant aucune ouverture sur le monde extérieur, où se mouvait dans les années 1950-1960 l’appareil communiste français. Durant ces douze années, Thorez ne fréquenta quasiment que des communistes. D’une part les autres membres de la direction — Duclos, Frachon, Cogniot, Billoux, Fajon, Garaudy, Waldeck Rochet et Servin et Casanova (du moins avant qu’ils ne soient purgés), puis Plissonnier et Marchais — qui lui font remonter tous les rapports. Mais cette contre société était aussi internationale ; non seulement Thorez rencontrait très souvent l’ambassadeur d’URSS en France, Serge Vinogradov, mais chaque année il partait en famille profiter de vacances en URSS, la plupart du temps en Crimée, à proximité immédiate des datchas des dirigeants soviétiques — Khrouchtchev, Mikoïan, Molotov, Gromyko et autres — qu’il fréquentait assidument ; mais aussi à Moscou où il croisait en toute discrétion les dirigeants du mouvement communiste international — Togliatti, Ponomarev, Ibarruri, Enver Hodja, des dirigeants nord-vietnamiens et des « démocraties populaires » —, sans oublier son fidèle garde du corps Vladimir Jaronov.

Le plus étonnant dans cette immense galerie de portraits du monde communiste français et international est le couple Nadia Léger-Georges Bauquier. D’origine ukrainienne, arrivée en France en 1925 et élève de Fernand Léger, Nadia Kodossievitch était communiste et avait épousé le peintre en 1952, trois ans avant sa mort. Devenue soudain richissime, remariée avec le communiste Georges Bauquier et grande amie de Fourtseva, la ministre de la Culture soviétique, elle s’introduisit par l’intermédiaire d’Aragon et Elsa, dans l’intimité des Thorez — parents et enfants — dont elle devint une sorte de mentor lors de leurs séjours au Cannet. Au point de leur donner un terrain à Callian, magnifique village au dessus de Cannes, où Thorez prévoyait de faire construire une maison. C’est d’ailleurs de Callian qu’il partit s’embarquer le 6 juillet 1964 à Marseille sur le « Litva » pour l’URSS. Son dernier voyage.

Cette chronique est trop courte pour rendre compte de la richesse de ce document, sans doute le plus important pour l’histoire du PCF depuis l’ouverture des archives de Moscou, même si, bien entendu, il est plein de non-dits et de dénis. On n’en est que plus désireux de connaître ce « Journal » des années 1930 et 1940 … toujours fermées.

Stéphane Courtois

11 Mar 2021


Brèves de blog 4

A voir au cinéma

Le Léviathan, d’Andreï Zviaguintsev, grand réalisateur et grande figure du cinéma russe. Le film illustre de façon extrêmement suggestive les relations entre les pouvoirs, politique ou judiciaire, et l’Eglise orthodoxe russe

Faute d’amour, du même réalisateur, sur le sort des « gastarbeiters », les travailleurs émigrés des territoires et républiques du Sud et d’Asie centrale. Racisme, travail au noir, envois d’argent à leurs familles, situation sociale et juridique précaire…

Connexion conseillée

www.levada.ru

Un des meilleurs instituts sociologiques russes qui parvient malgré tout à garder son indépendance

https://meduza.io/en

Sergey Smirnov, son fondateur, est en prison, condamné à 3 mois. On l’a d’abord accusé d’avoir participé à une manifestation qu’il couvrait en tant que journaliste. Ayant écrit un post sur Facebook le 23 janvier alors que débutait la manifestation, il a été accusé d’avoir appelé à manifester !

La justice russe actuelle rappelle furieusement les attendus tragi-comiques de la justice soviétique.

http://www.ovdinfo.ru , site d’une ONG qui effectue le monitoring des violences policières en Russie

L’appel de la tribu

Cet ouvrage, signé de Mario Vargas Llosa, est présenté comme le deuxième tome de ses mémoires. Il brosse le tableau de sept grandes figures de la pensée libérale : Adam Smith, Friedrich von Hayek, José Ortega y Gasset, Karl Popper, Isaiah Berlin, Raymond Aron, Jean-François Revel.

Gallimard 336p., 22 €; traduit de l’espagnol par Albert Bensoussan et Daniel Lefort.

Tempête rouge, de Tsering Dondrup ( Editions Picquier 2019)

Un « roman » étonnant de qualité littéraire et de révélations historiques sur le sort de l’ Amdo, au nord-est du Tibet. L’horreur depuis 1958, date fatidique du soulèvement réprimé (et non 1959 comme pour le reste du Tibet) jusqu’à 1976.

Archives inaccessibles, historiographie occultée, rares témoins survivants muets; aucun ne semble être parvenu en exil.

Dans le roman, pas de manichéisme. Certains officiers chinois font preuve d’humanité et le héros est un antihéros farci de défauts et de faiblesses. L’humour pince-sans-rire de l’auteur, Tsering Dondrup, tranche avec l’enfer qu’il évoque, enfer minimisé dans l’espoir de pouvoir être édité. En vain : le livre reste interdit en Chine.

Tsering Dondrup est depuis longtemps écrivain à succès en Chine. Ex directeur du service des archives de l’Amdo, il se base sur des histoires familiales et des récits confidentiels. A la suite de cette publication à compte d’auteur, il a perdu son poste et son passeport pour pouvoir se rendre à l’étranger et a démissionné du PCC.

Pauvre Corée du Nord…

Un rapport de la CIA estime à un peu plus d’un quart de la population, soit un peu moins de 7 millions, les Nord-Coréens qui avaient accès à l’électricité en 2019.

Nouvelle-Calédonie

Les indépendantistes multiplient les manifestations contre la vente de l’usine de nickel du brésilien Vale. Les affrontements sont fréquents avec les gendarmes mobiles et les dégâts se monteraient à plus de 10 millions d’euros, notamment du fait d’intrusions dans l’usine.

Les 3 000 salariés sont au chômage partiel et 6 000 autres emplois sont menacés chez les sous-traitants.

Pourquoi ce déchaînement ?

Le dossier n’est pas seulement d’ordre économique et financier : les indépendantistes, soutenus discrètement par la Chine, veulent bâtir leur Nouvelle Calédonie sur les revenus du nickel et font tout pour s’opposer à la remise du groupe à un consortium helvèto-néo-calédonien : Prony Resources.

Le dossier est donc aussi celui des politiques locaux et du gouvernement français.

Ce dernier ne souhaite pas devenir actionnaire comme le demandent paradoxalement certains indépendantistes, mais pourrait apporter son soutien financier et des garanties au projet de reprise.

La mémoire du communisme

Dans Phébé-Le Point, en date du 22 février 2021, dossier signé Pierre Grosser, collaborateur du Monde diplomatique et l’un des derniers Mohicans de la lutte contre les détracteurs du communisme. S’appuyant notamment sur un numéro récent de la Revue d’études comparatives Est Ouest, il dénonce sans avoir l’air d’y toucher, Le Livre Noir du communisme publié en 1997 qui avait osé « criminaliser » le communisme – comme si l’objectivité appelait nécessairement le refus de catégories telles « crimes de masse » ou « monstruosité » – et  avait placé le Goulag au même niveau qu’Auschwitz (une accusation largement erronée).

Sur cette base, l’ouvrage publié sous la direction de notre ami Stéphane Courtois aurait contribué à alimenter un intense travail de lobbying en vue de l’institutionnalisation de la mémoire anti communiste dans différentes instances internationales et européennes.

Et Grosser d’opposer à cette lecture, celle d’une nouvelle génération d’historiens et de sociologues critiques qui affirment que 1989, date de la chute du Mur, fut non pas un saut vers la liberté, mais un pas vers « l’abîme du néolibéralisme ».

8 Mar 2021


[Compte-Rendu] Mes Années Chinoises, Anette Wieviorka – par Pierre Rigoulot (Stock 2021, 260 p., 20 €)

Malgré le titre de la collection où vient s’insérer ce volume, « Puissance des femmes », le portrait qui ressort d’Annette Wieviorka frappe d’abord par sa fragilité, par ses nuances, ses réserves, et même – plusieurs fois elle les mentionne – par ses aveux d’impuissance. Une explication ou un souvenir peuvent manquer, et elle le dit avec simplicité, ce qui nous mène à l’un des fils qui permettent de lire ces Mémoires chinoises : le doute, les inquiétudes, les demandes, mais aussi l’originalité, la richesse des expériences, la forte dimension affective d’un individu comme l’auteur, s’opposent à un régime politique qui se veut tout puissant et omniscient, qui non seulement contrôle les êtres mais décide pour eux de ce qui compte et ce qui ne compte pas et même de ce qui est et qui n’est pas.

« Pro-chinoise » , comme on disait alors, Annette Wieviorka part avec son mari et son fils enseigner dans la région de Canton. Quiconque s’intéresse à la Chine et à la « révolution culturelle » suivra avec un grand intérêt le rappel de cette vie quotidienne. Quelques uns des lecteurs qui ont partagé ses illusions politiques pourront constater très précisément, très concrètement, combien ils s’étaient alors aveuglés.

Mais ces « années chinoises » sont d’abord les siennes et elle ne les rapporte pas seulement à l’aune de ses idées politiques d’hier et d’aujourd’hui. Annette Wieviorka cherche à relier ses réactions et ses choix à d’autres dimensions, plus personnelles. Et nous voilà poussés à nous interroger : le bonheur qu’elle éprouve au travail de la terre et tout simplement à se fondre au sein d’un peuple est-il lié comme elle le suggère à un inachèvement personnel et à l’immigration d’une famille juive de Pologne quelques dizaines d’années auparavant?

Ces années chinoises sont-elles celles du passage d’une fusion révolutionnaire fantasmée à la conscience d’une identité (notamment) française? La question mérite d’être posée au moins pour comprendre l’épaisseur des motivations de nos actes, la multiplicité des facteurs qui président à nos décisions – bien loin du gommage de l’individualité à laquelle se livre, sans y parvenir heureusement, le totalitarisme, qu’il soit chinois ou non.Il convient de ne pas aller plus loin. Un des charmes de ces mémoires est justement de ne pas nous entraîner dans le détail d’une personnalité aussi attachante soit-elle, mais de s’en tenir à une démarche ouverte et modeste à la fois. Le tout politique est pour elle une arme de propagande et une marque d’illusion. Il mène à une impasse. Annette Wieviorka, en historienne qu’elle est, ne délaisse pas pour autant cette dimension. Elle rejette la « gauche » communiste, qu’elle apparente explicitement à quelque chose comme le fascisme. Là encore, elle n’insiste pas mais le lecteur se demandera éventuellement si cet apparentement relevé n’est pas valable aussi, pour la « droite » communiste, pour Liu Shao Shi comme pour Mao. Il peut aussi se demander quel jugement politique elle porte sur cette Chine enrichie qu’elle revoit une quarantaine d’années après son premier séjour. Ces deux Chines n’ont-elles vraiment rien à voir politiquement l’une avec l’autre?

Annette Wieviorka, en une prose apaisée, ne fait pas seulement, on le voit, retour sur son passé. Elle nous incite à penser à notre avenir collectif. Un petit livre? De grands horizons.

Pierre Rigoulot

8 Mar 2021


[Point de Vue] A propos de l’islamo-gauchisme : le concept de lutte des classes est le virus souche qui prolifère et qui mute – par André Senik

S’il est vrai que l’expression islamo-gauchisme mérite d’être analysée et discutée sur le plan sémantique, comme tout néologisme articulant deux termes issus de champs lexicaux différents, elle n’en désigne pas moins très clairement sa cible : ceux qui sont qualifiés de gauchistes non pas au sens péjoratif que Lénine donnait à ce qualificatif mais au sens d’ennemis de de la démocratie libérale se situant sur la gauche de la gauche et qui s’opposent à toute critique de l’Islam auquel ils veulent s’associer dans leur combat global.

Pour ceux qui connaissent l’histoire du mouvement communiste, la réalité historique et politique de cette alliance paradoxale ne tolère pas le moindre doute. Dans les années 20 du siècle dernier, à l’occasion du congrès de Bakou, Lénine en fut le premier défenseur.

Pour répondre à ceux qui récusent l’expression comme n’étant pas un concept scientifique, le mieux est de convoquer à la barre des témoins des partisans assumés de cette ligne politique marxiste-léniniste.

J’en ai repéré un dans la livraison de novembre 2020 des Nouveaux Cahiers du Socialisme. Il s’agit de Matthieu Renault, qui vient de publier L’empire de la révolution – Lénine et les musulmans de Russie. À la question  » Y a-t-il eu, chez Lénine, des différences dans la façon d’aborder les préjugés religieux orthodoxes et musulmans ? », il répond. « Oui clairement. La différence fondamentale à ses yeux peut être résumée simplement : l’islam, en tant que religion d’une « nationalité » opprimée, devait elle-même être considérée comme une religion opprimée – une thèse qu’allait bientôt retrouver et approfondir le militant bolchevique tatar Mirsaid Sultan Galiev. »

Dans la même interview, on peut lire plus bas :  « Peu de temps après la publication de mon petit livre sur Lénine, Alain Gresh en a fait une recension dans la revue Politis, sous le titre « Lénine, précurseur de l’islamo-gauchisme ». Pour ne rien cacher, j’ai pensé qu’il avait dit tout haut ce que j’avais pensé tout bas, ou presque, puisqu’il y a bien une référence à l’« islamo-gauchisme » dès la première page du livre (…). »

Si le concept ainsi assumé n’apparaît toujours pas assez clairement à certains intellects, l’illustration ci-dessous pourra peut-être ouvrir quelques yeux.

André Senik

Quand les communistes d’Iran se rallièrent à Khomeiny par hostilité aux États Unis, ils firent preuve d’un islamo-gauchisme caractérisé.

Quand Michel Foucault fit comme eux, il confirma la validité de l’expression.

Quand Edwy Plenel, Emmanuel Todd et Jean-Luc Mélenchon défendent les Musulmans qui seraient les damnés de la terre d’Occident, ils sont des islamo-gauchistes, c’est-à-dire les idiots utiles de l’islamisme qui est anti-occidental comme eux, bien que tout le reste les oppose.

La véritable difficulté de l’expression forgée par Pierre-André Taguieff ne réside d’ailleurs pas dans la compréhension du concept – dans la définition que ses utilisateurs lui donnent – mais dans son extension, dans son application à des courants qui ne se revendiquent ni du gauchisme ni de l’Islam, mais qui font néanmoins partie d’une même mouvance victimaire agressive et anti-système. Cette mouvance disparate tente de s’unifier en invoquant l’image de l’intersectionnalité.

On ne peut pas apposer l’étiquette d’islamo-gauchistes aux néo-féministes qui mènent la lutte contre tous les hommes, ni à tous ceux qui mènent la guerre contre l’homme blanc hétérosexuel, ni aux islamistes eux-mêmes.

Ce qui permet de les ranger sous une même catégorie c’est leur commun rejet de la société démocratique, républicaine et libérale qu’ils appellent le système.

Tous mènent la guerre sociétale, culturelle et politique contre notre société, contre ce système qu’ils accusent de les dominer. Cette guerre civile, qui est culturelle et politique, est menée sur divers fronts, mais chacun des segments de cette mouvance reprend à son compte la vision de la lutte des classes qui fut conceptualisée par Marx à propos du conflit entre prolétaires et capitalistes.

Le virus souche de la guerre civile se trouve chez Marx, mais il a proliféré et il a muté.

Cela nous invite à rappeler les traits principaux qui caractérisent la lutte de classe du prolétariat selon Marx.

Cas unique dans les classifications, cette classe de la société n’existe que par son antagonisme avec celle qui l’exploite.

les membres d’une classe sociale en lutte sont entièrement déterminés par cette appartenance.

Ils n’ont rien en commun avec les autres classes et donc avec les autres humains : ni intérêts réciproques, ni intérêt général, ni patrie, ni culture, ni langage.

La société de classes qui se présente comme une association n’est en réalité qu’un théâtre d’une guerre civile sans merci et sans compromis.

l’État, le Droit, la culture, les institutions ne sont QUE des instruments au service de la classe exploiteuse et dominante.

La classe des prolétaires ne se bat pas pour l’abolition de privilèges, pour de nouveaux droits, pour l’égalité ou pour la justice, au nom d’une conception universaliste des droits des humains. Elle revendique la dictature totale et la disparition de son autre.

La classe révolutionnaire traite les autres idées que les siennes comme des ennemis avec lesquels on pratique la lutte des classes.
Enfin, quand la classe des exploités recourt à la violence, c’est par principe et toujours en réponse à la violence que la société exerce sur les exploités, que cette violence soit physique ou mentale.

Les différents segments de la mouvance qui mène une guerre culturelle contre la société démocratique reprennent à leur compte cet antagonisme total et radical qui caractérise le paradigme marxiste de la lutte des classes, tout en l’appliquant à d’autres domaines de lutte.

Le virus marxiste a viré en ceci : le critère marxiste de l’exploitation du travail a été remplacé par celui d’une domination imputée au système; la prolifération du virus à des segments totalement hétérogènes aboutit à une intersectionnalité illusoire des ennemis de la société démocratique, républicaine et libérale.

Les trotskistes du NPA peuvent laisser les filles portant le voile islamique faire de l’entrisme au sein de leurs organisations, cela ne rapprochera pas ces musulmanes respectueuses de la charia de la vision du monde trotskiste. Cela ne fera pas naître le mythique front commun – dont les trotskistes rêvent sans jamais se réveiller- unissant dans la lutte les néo-féministes radicalement misandres et les jeunes filles voilées radicalement musulmanes.

L’alliance des gauchistes avec l’Islam et les autres foyers révolutionnaires ne peut être que négative : une seule détestation , la démocratie libérale. Elle produit de l’anomie et ne peut déboucher sur aucun projet alternatif de société.

Si le virus déconstructionniste qui nous est revenu des universités américaines parvenait un jour à désagréger nos sociétés, ce ne serait ni l’islam ni le gauchisme qui ramasseraient la mise.

Quelles mesures barrières peut-on opposer à ce virus mutant et polymorphe?

À la lumière de notre expérience du communisme, nous devons défendre sans inhibition notre société, parce qu’elle est celle qui proclame et promeut plus que toute autre dans le monde et dans l’histoire les droits des groupes qui prétendent que cette société les domine et les discrimine.

Les progrès de toutes sortes que notre société doit accomplir pour éviter l’aggravation de toutes les frustrations, elle doit et elle peut les accomplir sur la base de ses propres principes.

3 Mar 2021