Paula Vasquez Lezama (1969-2021)

Paula était anthropologue, ethnologue, politologue. On peine à la définir : elle appréhendait le monde en ses facettes diverses parce qu’elle-même avait des ressources diverses. Ce n’était pas une théoricienne froide et sa façon à elle de parler du Venezuela, en partant de son expérience personnelle du pays, signait tout à la fois sa manière d’être et sa manière de connaître. Paula avait suivi des études de sociologie à l’Université Centrale du Venezuela. Elle était arrivée en France en 1997, avait soutenu sa thèse d’anthropologie sociale et d’ethnologie à l’EHESS et était devenue Chargée de recherches au CNRS.

Paula était souvent sollicitée par les médias pour parler du chavisme et elle avait été frappée par l’aveuglement et l’ignorance dont faisait preuve l’extrême gauche face au régime en place. Le Venezuela bolivarien, c’était « bien » parce que c’était la confirmation de cette autre grande réussite qu’était la révolution castriste !

La redistribution d’une partie de la rente pétrolière aux plus pauvres et le discours anti-américain des dirigeants de la Révolution bolivarienne réjouissaient nos « anti-impérialistes ». La diminution progressive de la production pétrolière, la faiblesse des autres secteurs de l’économie, l’impasse du clientélisme et les difficultés grandissantes de la population, l’émigration de millions de gens, tout cela était minimisé ou nié par les Jean-Luc Mélenchon, les Maurice Lemoine du Monde Diplomatique, ou la camarade Jeannette Habel (qui osa accuser publiquement Paula de « menteuse » alors qu’elle décrivait les difficultés rencontrées par la population dans le domaine de la santé publique). Les pénuries alimentaires, l’hyper inflation, l’insécurité, la corruption, le délabrement sanitaire que Paula dénonçait, n’étaient que des imperfections relatives d’une réussite fondamentale.

Quant au démantèlement de l’Etat de droit et la mise en cause de la séparation des pouvoirs, il s’agissait sans doute d’un dispositif de lutte pour empêcher les contre-révolutionnaires de relever la tête ! Il n’y avait de toute façon pas de quoi regretter les fondamentaux trompeurs de la démocratie libérale.

Paula avait animé deux des conférences de l’Institut d’histoire sociale, l’une à Nanterre, l’autre à Paris. Pas de froides analyses économiques, même si elle revenait sans cesse sur la question du pétrole : c’est de la vie quotidienne qu’elle parlait. Et ses conférences étaient comme elle : dynamiques et pleines de vie. A Nanterre, dans les murs un peu austères de la Souvarine, notre bibliothèque, fut projeté un diaporama d’images du pays. A Paris, la conférence qu’elle fit avec Jacobo Machover sur Castro et Batista se termina par une chanson de Célia Cruz. Paula écrivait beaucoup. Elle a d’ailleurs voulu écrire jusqu’à ses tout derniers jours.

En octobre 2016 elle avait donné à Histoire & Liberté (n°60) un article qu’elle avait intitulé « Pétrole, Chine et corruption ». On y sentait son désespoir devant le basculement du pays dans la dictature, et devant le piétinement par Maduro, derrière une apparence de respect, des institutions et des règles de fonctionnement forgées du temps de l’Etat de droit.

Elle pointait du doigt les crédits chinois (près de la moitié des prêts consentis à toute l’Amérique latine), permettant à Pékin, première source étrangère de capitaux, d’accroître son influence et ses réseaux commerciaux dans la région. Paula refusait les jugements simplistes sur le pays, les formules toutes faites, par exemple celle sur la révolution-victime-de-la-baisse des cours pétroliers. Elle insistait sur l’antériorité de la récession à cette chute des cours. Elle démontait minutieusement aussi les sources de la corruption : la constitution par l’Etat, avec de l’argent public, de nombreuses sociétés importatrices dans lesquelles on répartissait selon des critères clientélistes les dollars nécessaires au boom des importations, par ailleurs causes de la destruction de toute l’économie non pétrolière.

Paula nous a laissé plusieurs livres : Poder y catastrofe. Venezuela bajo la tragedia de 1999 (Taurus 2004). Puis en français : Le chavisme, un militarisme compassionnel (éditions de la Maison des Sciences de l’homme, 2014). En décembre 2019, elle publiait en français Pays hors Service, aux éditions Buchet-Chastel. Elle eut la joie, peu de temps avant son décès, de recevoir du Mexique quelques exemplaires de la traduction espagnole de cet ouvrage, corrigée et largement enrichie : Pais fuera de servicio, Venezuela de Chavez a Maduro. (Siglo veintiuno editores).

Nous perdons une amie très chère. Une analyste politique fine et nuancée. Un trait d’union entre le Venezuela et la France. Un sourire. Paula? Una buena persona…

26 Mar 2021

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s