[Point de Vue] L’islamo-gauchisme à la fac et ailleurs – par Pierre Rigoulot

L’islamo-gauchisme fait donc la une des gazettes. Le gouvernement, régulièrement accusé de se contenter de belles paroles et d’actions insuffisantes, comme ce fut le cas après le discours présidentiel de Poissy, est maintenant mis en cause pour ses mots. Il y a ceux qu’il oublie trop souvent, selon la droite, comme « islamisme » par exemple. Leur absence aurait pour fonction, selon ses soutiens, de ne pas « stigmatiser » une partie de la population mais elle a aussi pour conséquence de lui valoir le reproche de lâcheté et pour le moins d’imprécision. On a pu le constater quand une loi sur le « séparatisme » puis sur le « confortement du respect des principes démocratiques » fut préférée à une « loi contre l’islamisme ».

En dénonçant le développement de l’islamo-gauchisme à l’université, Jean-Michel Blanquer et Marlène Schiappa évitaient le premier reproche, celui de ne pas nommer l’ennemi, mais se voyaient mis en cause (par la gauche, surtout) pour le flou, l’inadaptation, voire l’origine politique du terme qu’ils employaient, celui d’ « islamo-gauchisme », par lequel ils pensaient désigner la complaisance, le rapprochement, voire l’alliance tout particulièrement dans les milieux universitaires d’une certaine extrême-gauche avec l’islamisme politique.

Huit cents enseignants et chercheurs de l’enseignement supérieur signèrent en réponse à ces mises en cause ministérielles un texte qui dénonçait la pertinence du terme et l’idée même d’un tel rapprochement : sorti des tiroirs d’une pensée d’extrême droite, l’« islamo-gauchisme » n’avait aucune légitimité scientifique. Il disait mal, en somme, ce qui n’existait pas. Pour les signataires, il n’y avait ni complaisance ni rapprochement et encore moins d’alliance de la gauche militante et radicale actuelle avec l’islamisme.

Les éclaircissements n’ont pourtant pas tardé de la part des défenseurs de l’utilisation de cette notion (il y en a, hors le gouvernement !), éclaircissements tant sémantiques qu’historiques. L’alliance entre révolutionnaires bolcheviks et musulmans hostiles à l’Occident ne date pas d’aujourd’hui : elle a été théorisée, développée et défendue il y a une centaine d’années, au Congrès de Bakou, congrès dit « des Peuples d’Orient », entièrement mis sur pied par l’Internationale communiste. L’islam, comme toute religion, restait aux yeux des communistes une illusion renvoyant dans un monde imaginaire la réalisation de la paix et de la justice entre les hommes. Mais, étant un système de croyances partagé par nombre de colonisés du monde capitaliste, l’islam devait être perçu aussi et surtout, dans cette conjoncture, comme une religion opprimée qui devait en conséquence bénéficier de l’aide des révolutionnaires. Ceux-ci partageaient – et partagent encore aujourd’hui – avec ses propagateurs les plus radicaux l’hostilité aux pays « impérialistes ». Après André Senik dans Histoire & Liberté, on peut citer l’étude historique de Matthieu Renault, L’empire de la révolution – Lénine et les musulmans de Russie, Pour le Chef des bolcheviks, « l’islam, en tant que religion d’une nationalité opprimée, devait elle-même être considérée comme une religion opprimée – thèse qu’allait bientôt retrouver et approfondir le militant bolchevique tatar Mirsaid Sultan Galiev. »1

Selon ce dernier (et ce n’était pas une simple opinion, Sultan Galiev étant un cadre communiste important , lié à Staline, « on accèderait à la société communiste en terre d’islam par la révolution nationale et le « djihad », par la lutte contre les impérialistes … »

L’islamo-gauchisme a donc bel et bien existé et s’afficha officiellement un temps.2 Reste à savoir s’il existe encore aujourd’hui en France et notamment dans ses universités. Pierre-André Taguieff a utilisé ce terme, il y a plus de vingt ans, pour désigner le rapprochement qu’il constatait entre certains courants d’extrême-gauche et l’islamisme politique dans le soutien à la cause palestinienne et dans l’hostilité à (le mot est faible : la volonté de destruction de) l’Etat d’Israël. Sans doute, le « gauchisme » que vise Taguieff n’a pas chez lui le sens péjoratif que Lénine lui donnait pour désigner des militants incapables de souplesse tactique. En parlant d’islamo-gauchistes, Taguieff désignait des courants d’extrême gauche ennemis de la démocratie libérale, opposés en l’occurrence à la critique de l’islam car désireux d’associer à leur combat global certains courants parmi les islamistes politiques. L’idée d’une convergence possible, voire d’une alliance volontaire entre les islamistes politiques et les « gauchistes » (au sens où en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis on parle de leftists, c’est-à-dire de militants de gauche et où en France, on distingue la gauche « classique » des gauchistes, méprisant la démocratie parlementaires et rejetant l’économie capitaliste) est bien présente aujourd’hui comme elle l’était hier au début des années 1920. L’expression d’islamo-gauchisme reste même valable pour désigner une certaine passivité face à la religion musulmane elle-même qu’on s’interdit de pouvoir critiquer, tournant le dos – fait gravissime – à des siècles d’exercice de la pensée critique et libre.

Comment ces militants d’extrême gauche justifient-ils ce rapprochement ? L’islam serait à leurs yeux  « la religion des pauvres » ou des « exclus », des « damnés de la terre » opprimés par l’impérialisme, susceptibles de remplacer un prolétariat occidental peu à peu diminué en nombre et aux aspirations révolutionnaires de plus en plus réduites. Cette dernière idée, soulignée par le conflit sino-soviétique et active dans le tiers-mondisme des années 1960, est aujourd’hui complétée par une nouvelle sensibilité hostile au racisme, se manifestant par la dénonciation de la poursuite d’une conception colonialiste des rapports avec les populations immigrées et par une certaine compréhension sinon approbation de la lutte radicale menée par les islamistes politiques. Sans doute, les gauchistes n’applaudissent pas ouvertement aux actions terroristes. Mais celles-ci sont considérées comme de mauvaises réponses ou des réponses maladroites à l’agression permanente subie par les musulmans, victimes par exemple en France d’un racisme d’Etat, d’une islamophobie rampante et de « discriminations systémiques ». L’islamisme politique qui s’y oppose serait ainsi porteur d’un « potentiel révolutionnaire » justifiant que l’on puisse passer des alliances avec certains de ses militants.

On peut même souligner, comme le fait Pierre-André Taguieff, un point commun aux islamistes et aux révolutionnaires d’extrême gauche qui rend plus plausible encore ce terme d’islamo-gauchisme : il constate chez les deux catégories de militants un vécu analogue, une certaine « préférence pour l’extrémisme », une certaine communauté de perception de notre réalité sociale, jugée « intolérable » et une aspiration à un monde juste, pour ainsi dire purifié, sans discriminations – substitut de la « société sans classes » ;–il souligne aussi la même propension même propension à idéaliser le sacrifice de soi pour une grande cause, qui nourrit l’admiration pour l’héroïsme révolutionnaire projeté sur la mort en « martyr » de l’islamiste politique. Voilà cerné un nouveau rapprochement, plus affectif, plus « moral » que les précédents.

Le terme d’islamo-gauchisme n’est donc ni une invention de l’extrême droite ni une catégorie particulièrement confuse, en tout cas elle ne l‘est pas plus que ne l’est « populisme » ou « complotisme », voire même « fascisme » ou « racisme », et il l’est certainement moins qu’« islamophobie ». Sans doute, comporte-t-il sa part d’obscurité comme tant d’autres catégories politiques et il faut continuer à l’évaluer, à le circonscrire et à l’utiliser prudemment, comme toutes les catégories politiques. Pourquoi, dans ces conditions, Le Monde dans son éditorial du 20 février 2021 affirme-t-il qu’il s’agit d’une «notion aussi hasardeuse que fourre-tout» ?

Bien au contraire, nous l’avons vu, historiquement, factuellement, et psychologiquement, cette expression d’islamo-gauchisme fait sens.

C’est l’université qui a été plus particulièrement désignée du doigt par Jean-Michel Blanquer et Frédérique Vidal, comme lieu d’épanouissement particulier de l’islamo-gauchisme. Il nous faut donc passer maintenant des lieux et des thèmes de « La France insoumise » et du NPA en général à ce qui se passe spécifiquement dans les universités. Là, les protestations du milieu ont été importantes (pas moins de 800 personnes, nous l’avons déjà souligné, ont signé un appel à la démission du Ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal) et elles ne visaient pas seulement à nier l’existence de ce que pointaient du doigt les Ministres. On pouvait aussi constater un ton extrêmement violent dans ce texte (qui accusait entre autres Frédérique Vidal d’ « ânonner » ses critiques). Voilà qui montrait que les signataires avaient été piqués au vif. Même si « islamo-gauchisme » n’est pas une expression légitime, comme ils le prétendent, elle désigne une réalité problématique qu’il convient de détailler pour elle-même, même si la vieille revendication universitaire d’être un espace d’autonomie de liberté et de refus des contrôles doit être pour quelque chose dans cette vivacité du discours des enseignants et dans l’importance numérique des signataires. Ces « libertés » semblent menacées, la Ministre souhaitant « enquêter » sur le développement de cette idéologie au sein de l’Université.

En fait, même sans tenir compte des réactions aux « menaces » contre les libertés traditionnellement accordées aux campus, l’accusation a tapé dans le mille : l’islamo-gauchisme anime un grand nombre d’enseignements et de recherches qu’il faut préciser ici. Bien des « chercheurs » ou des « enseignants-chercheurs » sont des militants décoloniaux, indigénistes et pseudo-antiracistes, pro-islamistes et parfois même antijuifs, comme l’explique Taguieff, qui craignent que soit établie la médiocrité de leurs prétendus « travaux scientifiques » et dévoilées leurs actions d’endoctrinement et de propagande dans le cadre de leur enseignement ou sous couvert de colloques ou de séminaires militants. Leur confusion – volontaire, il faut le noter – entre recherche et combat idéologique les amène à refuser la liberté d’expression à leurs contradicteurs au sein du champ universitaire. Jetant aux orties les libertés académiques qu’ils revendiquent si fort face aux tentatives de contrôles, ils n’hésitent pas à empêcher les conférenciers dont ils n’aiment pas les idées de les exprimer librement .

Ce terrorisme intellectuel est clairement assumé par beaucoup, et même justifié « théoriquement » : la « cancel culture », prônée sur bien des campus américains, soutient qu’il faut annuler, supprimer (to cancel) la voix des ses adversaires. Paradoxalement, souligne encore Taguieff, on constate une inversion des accusations : les censeurs jouent les censurés, les destructeurs des libertés académiques prétendent les défendre, les vrais maccarthystes que sont les partisans du « woke » et de la « cancel culture » osent traiter de « maccarthystes » les défenseurs de la liberté d’expression.

Non seulement les adversaires n’ont pas à s’exprimer, mais ils devraient battre leur coulpe. Dans la pensée anhistorique qui est celle de nos islamo-gauchistes, une Faute morale a été commise avec la colonisation. Et tel le pêché originel, elle marque toutes les générations postérieures. Les « Blancs » de 2020 sont coupables de ce qu’ont fait les Blancs de 1830 ! Jean-François Braunstein évoque le cas de Houria Bouteldja, une des animatrices du Parti des Indigènes de la République, bien implanté à l’Université. Perçue comme «antiraciste» par de nombreux chercheurs de l’université, elle affirme que même le plus innocent devra quand même assumer « son histoire » depuis 1830. Pour elle, n’importe quel « Blanc », le plus antiraciste des antiracistes, le moins paternaliste des moins paternalistes, le plus sympa des sympas, devra subir comme les autres (…) Demain, il n’est pas dit que la génération qui suit acceptera la présence des Blancs.»

C’est ainsi que le racialisme devient une sorte de racisme à l’envers, les Blancs étant tous coupables, quoi qu’ils fassent ou disent.

Certaines universités, comme Sorbonne Paris-Nord, sont même particulièrement touchées par le prosélytisme islamiste. Ce que ne veulent précisément pas voir certains « gauchistes ». Les théories de chercheurs islamistes comme le Pakistano-américain Talal Asad ou la « spécialiste » du genre, l’Américaine Joan Scott sont leurs grandes références, explique Jean-François Braunstein et permettent d’envisager une « décolonisation de la laïcité » (sic)

Telle est la fourmilière dans laquelle le gouvernement vient de donner un coup de pied ; adepte d’un plaquage simpliste de réalités différentes, ces « indigénistes » et ces « décoloniaux » soutiennent que les immigrés ou leur enfants sont aujourd’hui encore traités en France comme des indigènes : le système colonial perdurerait dans les banlieues françaises.

Le simplisme des accusations, la violence avec laquelle elles sont formulées apportent de l’eau au moulin de ceux qui utilisent l’expression d’islamo-gauchisme et qui pensent être en droit de dénoncer son implantation et sa progression en milieu universitaire. Il y a quelque chose dans leur manière de s’exprimer qui n’est pas sans rappeler la propagande du temps de la Guerre froide. Mme Vidal « ânonne », à lire le texte des 800 universitaires ; le bestiaire communiste était seulement plus exotique. Les hitlériens américains allaient payer pour leurs crimes. Les Blancs se verront interdire d’aller et venir librement pendant des générations.

Il fut même un temps où les communistes opposaient une science bourgeoise et une science prolétarienne. De la même façon, la « vraie » science, c’est la science qui dénonce, qui milite. Elle est même une science du fait qu’elle dénonce et qu’elle milite.

Dans les nouvelles spécialités universitaires : études sur la race, études décoloniales, études sur le genre, l’ennemi (le mâle blanc hétérosexuel) est analogue au bourgeois occidental. Comme ce dernier, il est « essentialisé », c’est à dire que le fait d’être blanc est son identité dominante sinon unique – comme ses victimes le sont aussi et comme l’étaient jadis les prolétaires caractérisés par leur position sociale. La science n’a plus affaire à des objets de recherche : ce qui compte c’est l’adhésion à certains présupposés – hier la mission eschatologique du prolétariat, aujourd’hui le rôle émancipateur des femmes noires et lesbiennes, étant entendu que ne pourront parler de ces sujets que ceux qui sont en accord avec l’approche militante et victimaire de ces études, de la même façon qu’hier ne pouvaient parler de la marche de l’Histoire vers le communisme que les ouvriers « conscients » et de rares intellectuels qui étaient parvenus à se débarrasser de leur gangue bourgeoise.

Comme on le voit, l’islamo-gauchisme ne se réduit ni à une alliance volontaire ni même à une approche naïve de l’islamisme politique par une partie de la gauche et de l’extrême-gauche. C’est toute une nébuleuse qui peut s’associer (elle n’y participe pas nécessairement cependant) aux simplismes du « racialisme » (avec sa détermination de l’individu par la couleur de peau) ou du néo-féminisme agressifs et incompatibles l’un comme l’autre avec la déontologie de l’enseignement universitaire; une nébuleuse qui retrouve aussi un ton et des cibles analogues à ceux du mouvement communiste d’hier, lors de ses phases les plus sectaires.

Pierre Rigoulot

1. Alain Gresh a fait une recension de cet ouvrage dans la revue Politis

2. Quand le parti communiste privilégie d’autres alliances, l’islam est abandonné sans état d’âme : Sultan Galiev est exclu en 1923 et finalement fusillé en 1940.

24 Mar 2021

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