Cent Jours sans barrage: le sprint à Gauche de Joe Biden

Franklin D. Roosevelt est le président américain qui a lancé l’idée des « cent premiers jours » d’une nouvelle administration.

Les journalistes, qui aimaient cet homme charismatique, charmant, bon orateur et maitre dans l’art de cacher son jeu, retinrent cette idée qui venait des rangs de l’équipe d’experts hautement formés dans les grandes écoles comme Harvard et venus à Washington avec le cousin de Théodore Roosevelt, président, lui, au début du siècle, également « activiste » et bouillonnant d’idées et de bonnes causes.

Roosevelt le second, « FDR », est le président des intellectuels qui savent mieux que les masses ce qu’il faut faire. Il ressemble en ceci au dernier Démocrate élu avant lui (Woodrow Wilson). Comme lui, il se méfie de la partie la plus démocratique du gouvernement, c’est-à-dire la branche législative, et notamment de la Chambre des Représentants (House of Representatives). Les députés sont élus tous les deux ans tandis que leurs collègues du Sénat bénéficient de six ans entre deux rendez-vous avec leurs électeurs.

Il disait donc qu’il avait « cent jours de grâce », disons d’une vague de sympathie, d’une lune de miel, pour lancer des programmes avant que la grogne, les suspicions, les intrigues, les soucis budgétaires, les rivalités régionales et partisanes, bref la politique en démocratie, ne reprenne le devant de la scène et ne provoque à Washington un embouteillage politique.

Comme FDR, Biden arrive à la Maison Blanche avec comme mission de changer de cap radicalement. Donald Trump l’avait lui-même promis, et avait tenté d’effectuer des changements radicaux, tant en politique intérieure que sur la ou les scènes internationales, par rapport à ses prédécesseurs Barack Obama et G. W. Bush. Mais il a finalement réussi à décourager jusqu’à ses propres fidèles par excès de vanité : il a tellement pris sa défaite électorale comme un affront personnel qu’il a présenté avec insistance l’élection comme truquée. Ce n’était pas entièrement faux – les élections démocratiques sont sujettes aux fraudes mais cela ne prouve pas qu’une élection est carrément « volée ». L’hystérie était telle alors que Trump découragea même les électeurs de l’Etat de Géorgie, un Etat du Sud qui vote régulièrement pour les Républicains depuis près d’un demi-siècle.

Résultat: deux Démocrates (et parmi les plus gauchistes) ont été élus et le Sénat est passé à 50 Républicains pour 50 Démocrates assurés de la majorité en cas d’égalité. Le parti Républicain a donc perdu le contrôle du Sénat, et les Démocrates, qui ont conservé une mince majorité au Congrès, contrôlent le Législatif et l’Exécutif.

On se retrouve ainsi avec une alternance radicale pour la deuxième fois de suite, et même la troisième si l’on considère que B. Obama représentait un virage radical par rapport à G. W. Bush.

Joe Biden pendant sa longue carrière de plus de 30 ans au Sénat et en tant que vice-président d’Obama pendant huit ans, était considéré comme un homme du centre avec une forte tendance à l’opportunisme : il était très lié par exemple au début de sa carrière avec les puissants dinosaures des Etats du Sud, qui pesaient lourd au Sénat et représentaient l’arrière-garde de la ségrégation raciale.

Aujourd’hui, le problème est très différent : les Démocrates depuis les années Trump (mais la tendance date depuis bien plus longtemps) donnent désormais dans la surenchère gauchiste. Biden, quoiqu’il fit campagne dans les primaires Démocrates en 2020 en jouant la carte de la modération contre les excités (y compris sa co-listière Kamala Harris, qui ne manqua pas de rappeler au futur président ses positions anti-anti-segrationistes et pro-carcérales d’antan, se retrouva avec un parti miné par l’entrisme gauchiste ( d’où le choix pour la vice-présidence, de Mme Harris, dont l’opportunisme rivalise, si s’est possible, avec celui de son patron) et par une sorte de gramscisme dans le monde culturel et social qui, profitant du désarroi covidien, a mené une sorte d’insurrection pendant une bonne partie de 2020. Elu, Biden s’est habillé de neuf. Sciemment ou non ? Difficile à dire tant ses gaffes verbales font partie de son style.

Pour ce faire, il prend Roosevelt pour modèle: cent jours pour lancer les projets qu’il faut pour redonner espoir à un pays épuisé. En même temps, les Démocrates déposent des projets de lois pour réformer le système électoral, en fait, pour le « nationaliser, » car jusqu’à présent, et en conformité avec la Constitution, les Etats organisent et gèrent la machine ou plutôt les machines électorales.

Mais on peut se demander si ces chantiers sont nécessaires. Pour ce qui est du premier, il n’est pas du tout sûr que le pays soit épuisé. Il suffit de sortir de Washington pour se rendre compte qu’au contraire, il se porte bien : l’emploi reprend, les entreprises redémarrent, et le danger serait plutôt une surchauffe menant à l’inflation, si la banque fédérale (Federal Reserve System) se met à imprimer les milliards qu’il faudra pour tous les projets de relance de l’administration Biden, des projets qui, souvent, n’ont rien a voir avec l’activité économique existante mais sont plutôt des subsides ou de nouveaux fonds pour telle ou telle agence gouvernementale. Ajoutons que l’administration commence à parler de hausses d’impôts, ce qui, malgré l’argent distribué, risque de freiner la productivité et l’emploi.

Du côté international, il est possible que Joe Biden ait une révélation, disons un « moment Jimmy Carter » du temps où le président (Démocrate) qui avait renoncé à l’anti-communisme de tous ses prédécesseurs fit volte face quand les chars soviétiques entrèrent en Afghanistan (trop tard cependant pour éviter que son concurrent Ronald Reagan, ne puisse l’accuser de laxisme envers les menaces étrangères).

Malgré une équipe apparemment acquise aux théories pro-palestiniennes et favorable à une politique munichoise envers l’Iran, sans compter une claire pusillanimité envers la Chine communiste, il apparait que les ennemis des nations démocratiques et libérales vont trop vite.

Entre les Chinois communistes se prenant déjà pour les maitres du monde et les Perses islamistes se prenant pour la réincarnation de Saladin, la douche sera froide, mais efficace pour un réveil.

Plus grave est le danger venu de l’ennemi intérieur. La gauche américaine a découvert, à sa propre surprise, que le racisme anti-raciste paye. Mais peut on vraiment croire que les Américains vont accepter au-delà d’une mode passagère l’idée que l’on est par essence raciste (ou n’importe quel autre péché) selon un hasard de naissance? Pour le moment, le président joue le jeu, allant jusqu’à affirmer ce non-sens que le racisme est une tache sur l’âme de l’Amérique, alors que les gens normaux savent que le racisme tel qu’il a existé aux Etats-Unis est certes un péché qui a entravé l’application des es principes chers aux Américains mais que ceux-ci ont pu être maintenus et réaffirmés.

Les confusions et les égarements mentaux et politiques dont la gauche profite pour s’emparer de positions de force dans les postes d’influence de la société — école, administration et formation du personnel dans les grandes organisations publiques mais aussi le secteur privé et les médias… – seront difficiles à contrer et réparer.

Il est beaucoup plus facile d’agir à partir d’une doctrine fanatique, simpliste, manichéenne, déterministe que de plaider pour l’évolution organique et complexe de la société; c’est bien connu depuis la Révolution française et ses séquelles. C’est là un grand défi que les anti-Américains ont lancé à la société. Ces derniers sont à présent en position de force. Mais le rebond libéral et patriotique commence à trouver ses voix, par exemple celle du sénateur Tim Scott, Républicain de la Caroline du Sud (et de couleur, si l’on veut le savoir) ou l’ancien secrétaire (ministre) de Trump, le docteur Ben Carson (également de couleur ; et tous deux ayant grandi dans l’extrême pauvreté).

Il faudra trouver non seulement des voix mais des stratégies politiques, durables pour défendre les fondements de l’Etat de droit et du système de représentativité démocratique qui assurent la continuité du régime constitutionnel américain. 

Les grandes initiatives de Franklin Roosevelt, le premier brouillon du système d’étatisme bienveillant américain, avaient toutes été   récusées par la Cour Suprême.  C’est pour cela que les Démocrates tempêtent pour un élargissement de la Cour — une manœuvre que FDR avait tenté sans succès.

Roger Kaplan

PS Biden fait-il un sprint a gauche, ou tente-t-il de calmer les esprits et les jeux (politiques) après quelques années pour le moins excitées?  Nous verrons bien; mais l’on peut déjà noter que si la relance par l’imprimerie de milliards de dollars dope les marchés, et pas seulement Wall Street, il est quasiment sûr que les lendemains seront d’une rudesse inflationniste telle qu’elle desservira les intérêts de ceux que les Démocrates prétendent justement défendre, à savoir les démunis ou en tout cas les moins avantagés.

Si, en effet, la demande est favorisée par l’argent distribué, la remontée de l’emploi reste modeste, voire faible.  La hausse du salaire minimum est aussi montrée du doigt : historiquement cette mesure a toujours eu pour effet de freiner l’embauche.  

Biden a les préjugés économiques ordinaires des gens de gauche, aussi veut-il supprimer les brevets des vaccins anti-covid, ce qui est ridicule et n’aura d’autre effet que mettre fin à la production rapide de vaccin, due aux initiatives de Trump mais mise au crédit de Biden, tant par les médias que par lui-même! Les dépenses prévues pour les grands travaux que Biden a annoncées sont stratosphériques mais seulement moins de 10% de ce programme (qui peut être modifié avant d’être définitivement adopté) sont destiné à des infrastructures proprement dites : les Démocrates veulent profiter de la crise dont ils sont largement responsables (c’est surtout dans les Etats qu’ils contrôlent que l’économie a été mise en berne avec le virus comme excuse) pour distribuer des subsides à leur clientèle électorale. 

En même temps, Biden propose de doubler l’impôt sur les bénéfices réalisés par les investisseurs alors que l’intérêt perçu sur les prêts aux gouvernements (des municipalités, des Etats, fet au niveau fédéral) sont généralement exempts d’imposition !

Analphabétisme économique ou anti-capitalisme primaire? Pendant ce temps-là, les communistes chinois sont en marche et les affamés d’Amérique latine sont à nos portes.  Le moins que l’on puisse dire est que ce n’est pas le moment de fragiliser la machine économique américaine.

crédit photo présentation : Joe Biden | from www.facebook.com/POTUS/photos/1957305291701… | Prachatai | Flickr

11 Mai 2021


Donbas: Renoncement sous contrainte à la nationalité ukrainienne dans les “Républiques populaires” du Donetsk (RPD) et de Lugansk (RPL)

Le plan d’annexion par Moscou de la partie du Donbas qui n’est plus sous le contrôle de Kiev est en marche par contrainte administrative, sans effusion de sang et hors des radars occidentaux. Diverses mesures sont en effet mises en place.

Dans la “République Populaire du Donetsk” (RPD), les détenteurs de passeports ukrainiens peuvent être détenus pendant 30 jours pour que leur identité puisse être déterminée!

Les détenteurs de passeports ukrainiens ne peuvent recevoir d’avantages sociaux ni exécuter certaines opérations pour lesquelles un document d’identité est requis. Ils ne peuvent faire de telles opérations, bancaires et autres, que s’ils ont fait une demande de passeport de la « RPD » ou de la RPL..

Depuis plus d’un an, les citoyens ukrainiens vivant dans les territoires occupés du Donbas sont dans l’impossibilité d’obtenir un premier passeport ukrainien s’ils sont âgés de 16 ans ou de le renouveler parce que les checkpoints sont fermés du côté des autorités séparatistes auto-proclamées. La seule issue est donc de faire une demande de passeport RPD ou RPL

Selon certaines informations en provenance de sources ouvertes et confidentielles, Moscou souhaite que la question des passeports soit “réglée à 100%” pour 2025. Un plan est prévu en vue de saisir tous les passeports ukrainiens et de les remplacer par des passeports émis par les autorités RPD et RPL. Les portes de l’Ukraine leur étant fermées, ils n’auront d’autres solutions que de demander un passeport RPD our RPL.

Sans passeport ukrainien, les citoyens ukrainiens du Donbas ne pourront plus recevoir leur pension de retraite, profiter d’allocations sociales, entrer à l’université, ouvrir un compte bancaire en Ukraine, etc. Ils seront entièrement coupés de la mère patrie.

Un projet de loi “sur la citoyenneté” est actuellement à l’étude dans le Donetsk occupé. Il prévoit que la citoyenneté RPD ne pourra être attribuée aux personnes ayant été absentes du territoire pendant de longues périodes ou si elles sont considérées comme hostiles. Dès qu’elles seront mises en oeuvre, ces mesures vont entériner l’exclusion administrative de 2 millions de citoyens ukrainiens qui ont été forcés par la guerre de quitter le Donbas, l’impossibilité de leur retour et de la récupération de leurs biens immobiliers.  

Avant le conflit, la partie du Donbas actuellement sous contrôle des autorités séparatistes pro-russes auto-proclamées comptait 3, 894 millions d’habitants. Il est actuellement impossible d’établir la population vivant actuellement dans cette région, mais après l’émigration d’environ 600,000 habitants vers la Russie et 1,57 million vers l’Ukraine, mais également l’entrée de forces militaires en provenance de Russie, certains estiment le nombre de résidents actuels à environ 2, 668 millions.

Willy Fautré, Human Rights Without Frontiers (Bruxelles)

Crédit photo de présentation 2012, Donetsk, Ukraine | Peter Collins | Flickr

5 Mai 2021


Éric Zemmour: «Seule l’assimilation permet la laïcité»

La conception de la laïcité exprimée dans Figarovox du 28 avril dernier par Éric Zemmour, nous permet de nous définir à titre individuel sur cette question. Nous en reprenons ci-dessous quelques extraits majeurs. Comment les accueillez-vous? Quel est votre propre point de vue?

Si des divergences apparaissent, nous pourrons en débattre.

A vos claviers donc!

H&L

(Selon Patrick Weil) on doit traiter aujourd’hui l’islam comme on a traité il y a un siècle le catholicisme. : protéger la liberté des fidèles et punir ses mauvais bergers.

C’est le retour de la distinction entre islam et islamisme, derrière laquelle se cachent la plupart de nos politiques (y compris Marine Le Pen) pour ne pas voir la réalité en face: l’islam n’est pas un simple catholicisme des Arabes. L’islam n’a jamais reconnu une quelconque séparation entre spirituel et temporel. L’islam est avant tout un code juridico-politique qui enserre de manière totale la vie des fidèles. Il n’y a pas d’Église en islam. Chacun des fidèles doit appliquer le Coran sacré et les hadiths (propos de Mahomet, «le bel exemple».) L’Islam ressemble davantage au protestantisme des origines. Et on sait comment la monarchie française a traité le protestantisme: siège de La Rochelle, place forte protestante, par Richelieu et révocation de l’édit de Nantes par Louis XIV.

(…)

Aujourd’hui, les nombreuses banlieues sont des enclaves étrangères où la loi de l’État ne s’applique plus, où les mœurs islamiques ont supplanté les mœurs françaises, et où les caïds armés font régner leur loi et celle de l’islam. La monarchie française a combattu violemment le protestantisme car il défiait non seulement l’Église mais s’alliait également avec les puissances huguenotes (Angleterre et Pays-Bas) qui étaient des adversaires de la France. Weil voit juste quand il nous dit que la laïcité est aussi une loi qui lutte pour «la souveraineté de l’État français face aux ingérences de l’Église de Rome». On sait aujourd’hui que de nombreuses puissances étrangères, Turquie, mais aussi Algérie, voire Maroc ou Arabie saoudite ou Qatar utilisent les diasporas musulmanes en France pour empiéter sur la souveraineté de l’État en France.

(…)Weil (…) reconnaît que «tous les Français ont en héritage un catholicisme national (…) le déséquilibre ainsi créé dans le principe d’égalité (…) doit être distingué des discriminations réelles». Il corrige pertinemment le slogan qui trône dans toutes les écoles: «La laïcité permet la citoyenneté, proclame la charte affichée sur les murs de nos établissements scolaires.

Eh bien non, c’est l’inverse. Seule la citoyenneté, pleinement reconnue à chacune et à chacun, permet la laïcité.» Encore un effort Patrick Weil ! Seule l’assimilation permet la citoyenneté qui permet la laïcité. Seule l’assimilation à la culture et aux mœurs et à l’histoire françaises, imprégnées de catholicisme et de culture gréco-romaine, permet de comprendre, d’approuver et d’appliquer les règles de la laïcité. Seule l’assimilation impose, dans l’esprit sinon dans la lettre de la loi de 1905, ce «devoir de discrétion» dans l’espace public qui permet la coexistence pacifique et la discussion politique rationnelle entre citoyens. Les enfants de l’immigration arabo-africaine refusent dans leur majorité la laïcité car ils ne sont pas assimilés.

Réponses

« Je regrette que le texte de Zemmour soit sur le blog car les réactions les plus probables à cette insertion sont de nous y assimiler et de faire fuir des gens intéressants. »

Pierre Druez

1 Mai 2021


Pierre Nora : Jeunesse, éd.Gallimard, 234 pages 18 Euros

Nous suivons dans ce livre la vie d’une famille et retrouvons toutes les grandes questions auxquelles doivent répondre nombre d’entre elles : que faire de la maison familiale après la mort des parents ? Que devient la gouvernante quand les enfants ont grandi ? La place de la mère dont on se demande, à sa disparition, si on l’a suffisamment aimée alors qu’elle avait été le pilier de son enfance. Le père et son statut de commandeur … Et puis, il y a le destin personnel de Pierre Nora : ses amours, ses amitiés, son parcours universitaire et professionnel qu’il construit patiemment pour mener une carrière d’historien et d’éditeur qui le mènera à l’Académie. Son petit livre, Les Français dAlgérie, l’a fait sortir de l’anonymat, puis la création de la fameuse collection « Archives » au moment où « s’opérait un profond renouvellement de la sensibilité collective au passé », a révélé ses qualités d’éditeur. C’est ainsi que Claude Gallimard lui ouvrit toutes grandes ses portes pour qu’il créé un secteur d’idées, de documents, de sciences humaines où il sera guidé par la trilogie : Présent, Nation, Mémoire.

 Jeunesse  fourmille d’anecdotes qui nous emmènent dans de multiples univers : d’une princesse malgache aux Etats-Unis, en passant par Cuba, le Mexique et la Chine, nous vivons avec ces jeunes intellectuels et universitaires qui ont jalonné les débats pendant un demi-siècle. Témoins de la seconde guerre mondiale, de la Shoah mais aussi du stalinisme, nous nous interrogeons au fil de ces pages sur leur adhésion au Parti Communiste : « On m’avait conseillé de m’agglomérer à un groupe. Le plus homogène et déterminé était celui des étudiants communistes qui se réunissait rue Férou… Il n’y avait là rien d’extraordinaire. L’air du temps intellectuel, à l’époque, était au communisme. Tous mes amis appartenait au Parti. Même Emmanuel Le Roy Ladurie que son naturel ne paraissait pas porter de ce côté-là. »

Nous découvrons encore l’analyse par l’auteur du rapport tumultueux et central entre les Juifs et la France : « Dans un des séminaires que nous avions animés ensemble ( Yerushalmi – grand historien du judaïsme – et moi), j’avais développé l’idée que les grands moments de la définition identitaire de la France – la Révolution, l’affirmation de la République à travers l’affaire Dreyfus, Vichy – avaient été en même temps les dates-clefs du destin juif dans le monde moderne… » Nous découvrons enfin la complexité de cette dernière époque lorsque son père accepte de témoigner en faveur de Xavier Vallat.

Que l’auteur soit rassuré, c’est justement parce qu’il nous a parlé de la gouvernante qui l’a élevé : Michelle Dupé que Jeunesse est un livre attachant. Nous attendons, néanmoins, le second tome où il nous racontera la maison Gallimard, les quarante ans de vie du Débat, les grands auteurs …

Sabine Renault-Sablonière

28 Avr 2021


Brèves de blog 5

1-Robots orbitaux vs Sixième branche

La Chine développe de nouveaux systèmes d’armes : lasers basés sur terre, robots orbitaux antisatellites, etc. 35 satellites ont été aussi mis sur orbite pour donner plus de précision à d’éventuelles frappes terrestres. La création d’une force spatiale, en décembre 2019, par Donald Trump, devenue la sixième branche des forces armées américaines, et la formation d’un commandement opérationnel indépendant, témoignent de l’intention des Américains de réorganiser leur Défense. Dans ce domaine comme dans d’autres, l’Administration Biden s’inscrit dans la continuité de son prédécesseur.

2- Bien au-delà des 10 kilomètres ! 

Dans Causeur du 16 avril 2021, Benoît Raisky a commenté dans un article désopilant le voyage de Jean-Luc Mélenchon, présent à Quito, en plein confinement, pour prêter main forte à Andrés Arauz, candidat de la gauche équatorienne. Sur une photo, on voit Mélenchon sans masque et souriant, le bras sur l’épaule de son camarade équatorien.

« Mélenchon a le sourire sur cette image, écrit Raisky, car elle a été prise avant les tristes résultats des élections équatoriennes : Andrés Arauz a été battu ! Le peuple équatorien, manipulé par la propagande impérialiste, n’a pas été sensible au déplacement de Mélenchon. Il devient donc urgent de changer de peuple… »

3- Des témoins providentiels

Le lundi 5 avril 2021, Le Figaro a recueilli le témoignage de « Laurène Beaumond », nom d’emprunt d’une journaliste qui collabore avec la télévision chinoise et y récuse les accusations de génocide au Xinjiang. Derrière ce pseudonyme, explique l’excellent spécialiste de la Chine au Figaro Sébastien Falletti, se cache une femme originaire de la Sarthe, ancienne présentatrice au service français de la chaîne d’État CCTV, à Pékin, où elle a vécu plusieurs années.

« Son témoignage illustre la nouvelle stratégie d’influence du régime communiste pour mener la bataille de la propagande à l’échelle planétaire : s’appuyer sur des ‘’témoignages’’ d’Occidentaux présentés ostensiblement comme des ‘’journalistes’’ professionnels, ou des ‘’chercheurs ‘’ chevronnés ». En mars dernier, « le ministre des Affaires étrangères, Wang Yi, avait tressé en mars les louanges de Maxime Vivas, ‘’célèbre écrivain français’’ dont le livre intitulé Ouïgours, pour en finir avec les fake news, nous raconte un vrai Xinjiang prospère et stable » . Vivas, est en fait un ergonome à la retraite à Toulouse, rédacteur du site Le grand soir aux convictions marxistes-léninistes bien trempées.

Le PCF peut-il marcher tout seul?

4- Fabien Roussel devrait être investi par le PCF comme le candidat autonome des communistes en 2022 . Pour la première fois depuis quinze ans (Marie-George Buffet avait alors recueilli 1?93% des suffrages et préférer aujourd’hui se rallier à une candidature Mélenchon). M. Roussel veut croire que malgré ses récentes déconvenues électorales (2,49 % des voix aux élections européennes), le PCF, par son implantation locale et le nombre de ses adhérents (50 000 revendiqués) lui donnerait des atouts que peu de partis ont aujourd’hui et que, grâce à un travail de terrain actif, sa voix pourrait percer.

5 Vers une fermeture de la Chine ?

Une des différences entre l’ancienne guerre froide et la nouvelle est le contraste entre la fermeture économique quasi-totale de l’URSS de l’époque, et l’ouverture de la Chine post-maoïste à la mondialisation. Mais cette ouverture est remise en question aujourd’hui. On constate une chute des investissements chinois à l’étranger. Le nombre de contrats, qui avait atteint un niveau record en 2016, est retombé à celui de 2005.

6- Même question

Au moins 18 journalistes étrangers ont été expulsés de Chine en 2020, rappelle sur son excellent site, Yves Montenay, dont ceux du Washington Post, du New York Times et du Wall Street Journal. « Parallèlement la durée des visas des journalistes n’est plus maintenant que de un à six mois ».

8- Pyongyang purifiée

Selon le Daily NK, un des organes de presse les mieux informés sur la Corée du Nord, en date du 12 avril 2021, Une trentaine de familles d’anciens militaires ont été récemment expulsées de Pyongyang pour cause de paroles et comportement « inappropriés ». Ces militaires en retraite faisaient du commerce sur des marchés locaux pour compenser la perte des privilèges matériels dont ils bénéficiaient quand ils étaient dans l’active. Leurs appartements ont été attribués à d’autres officiers plus sûrs politiquement. Quelques uns, qui tardaient un peu trop à rejoindre leur nouveau domicile en province ont même été « exilés » dans des fermes collectives lointaines.

9- Où va l’Algérie?

Un islamologue algérien, Saïd Djabelkhir a été condamné à 3 ans de prison pour « offense à l’islam » suite à la plainte d’un universitaire islamiste. M. Djabelkhir est accusé d’avoir déclaré que « le sacrifice du mouton existait avant l’avènement de l’islam », critiqué le « mariage précoce dans certaines sociétés musulmanes », et qualifié certains rituels durant le pèlerinage à La Mecque de « païens ».

La plainte se base sur l’article 144 bis 2 du code pénal punissant jusqu’à cinq ans de prison « quiconque offense le Prophète, les envoyés de Dieu, le dogme ou les préceptes de l’islam ».

10-Petit revers chinois

Le 6 avril 2021 ont eu lieu des élections législatives au Groenland (56 000 habitants). L’enjeu principal était l’ouverture à l’exploitation de mines de terres rares et d’uranium dans le sud du pays. Un groupe australien, avec un actionnaire chinois dominant, Shenghe Resources Holding, une firme d’Etat, était sur les rangs. Cette présence chinoise inquiétait évidemment les Etats-Unis, proches. Les opposants à cette exploitation l’ont emporté, plus sans doute pour des raisons écologistes locales que stratégiques. Voilà, commente le quotidien danois Politiken, qui « met un frein à l’argent facile du projet minier géant de Narsaq. Celui-ci aurait pu rendre le Groenland irrémédiablement dépendant de la Chine et lui imposer une charge environnementale considérable ».

28 Avr 2021


Le PCC se déclare désormais à parité géopolitique avec Washington.

Le sommet sino-américain du 18 mars 2021 en Alaska na pas suscité les commentaires quil méritait.

M.Yang Jiechi, le conseiller de Xi en politique étrangère s’y est livré à une tirade inhabituellement longue contre la délégation américaine menée par M. David Blinken. Il a commencé à dire que les Etats-Unis étaient mal placés pour donner la leçon à la Chine après les problèmes raciaux et les échecs de la démocratie auxquels ils sont confrontés. Il a surtout poursuivi sa diatribe en affirmant, pour la première fois dans les échanges officiels, que Pékin se jugeait désormais à égalité avec Washington. Il a terminé en adoptant un ton très menaçant à l’égard de toute opposition américaine à la « réunification avec Taïwan ».

Cette tirade de Yang constitue un évènement à la fois novateur et majeur : c’est en effet la toute première fois que Pékin se permet d’affirmer devant les Etats Unis qu’il se considère désormais comme étant à parité géopolitique avec eux ; cette affirmation venait d’ailleurs relayer une autre déclaration de même acabit, celle de Xi début mars 2021 devant l’Assemblée Nationale Populaire (« Le parlement » de la République Populaire).

Depuis près de 40 ans, les dirigeants successifs du Parti continuaient à respecter très strictement la consigne que Deng Xiaoping avait donnée à ses successeurs : « Gardons profil bas et attendons notre heure ». Le comportement de Xi et de ses conseillers les plus proches témoigne de ce que désormais, pour le Parti Communiste Chinois, l’heure est arrivée.

Les dirigeants des pays démocratiques devraient prendre acte de cette déclaration et en tirer les dures leçons qui s’imposent. Si Xi Jinping en vient à rompre la consigne de Deng Xiaoping, c’est parce que le rapport de forces géopolitique n’a cessé de s’accroitre en faveur de Pékin et que Pékin en est pleinement conscient.

Pour s’en convaincre, il suffit de prendre la mesure des multiples critères partiels qui concourent à déterminer la puissance géopolitique d’un pays. La Chine tient le premier rang mondial par sa population (18,5% de la population mondiale devant l’Inde, 17,7%) ; la Chine tient le premier rang mondial par sa production manufacturière (en 2019 : 28,4 % de la production mondiale devant les Etats Unis, 16,6% ; source ONU) ; la Chine tient depuis 2014 le premier rang mondial par le PIB en parité de pouvoir d’achat (en 2021 : 18,7 % devant les Etats Unis, 16,0% ; source FMI) ; la Chine est de très loin le premier pays créancier net au monde (très loin devant le Japon et l’Arabie Saoudite) ; la Chine a réussi à entrer en 2009 à la direction du FMI avec un directeur général adjoint qui lui est dédié ; la Chine a réussi à faire admettre en 2015 le yuan, malgré son inconvertibilité, au sein du Droit de Tirage Spécial, la monnaie gérée par le FMI ; grâce à son influence diplomatique et à sa « capacité de corruption », la Chine réussit le plus souvent à faire élire par les pays-membres de l’ONU le candidat qu’elle soutient pour prendre la Direction de multiples filiales de l’ONU : OMS (Santé), FAO (Alimentation), OACI (Aviation Civile), UIT (Télécommunications)…

Tout cela vient malheureusement documenter que Pékin ne ment pas quand il dit que son poids géopolitique global a rejoint celui des Etats Unis.

Le moment est venu de tirer la sonnette d’alarme. Car il faut par ailleurs constater que cette parité de puissance n’est ni stable ni stabilisée. La dynamique reste en effet favorable à la Chine qui, dans les vingt dernières années, a marqué beaucoup plus de points géopolitiques que n’en ont marqués les Etats Unis et leurs alliés.

Clairement, si rien n’est entrepris, le poids géopolitique global de la Chine dépassera toujours plus celui des Etats Unis et finira même par dépasser le poids géopolitique conjugué des Etats Unis et de leurs alliés historiques. On en arriverait vite alors à une configuration jamais vue dans l’histoire de l’humanité, une configuration qui serait singulière à double titre : la planète (désormais mondialisée) subirait l’hégémonie d’une seule superpuissance, la Chine, sans aucun vrai contrepoids ; et cette puissance hégémonique, la Chine, présenterait par ailleurs la redoutable singularité d’être elle-même dominée par un régime franchement totalitaire, celui que maintient le Parti Communiste Chinois.

Dans une telle configuration, dans le reste du monde, la démocratie, les libertés et les droits de l’homme seraient partout éradiqués, les souverainetés nationales seraient abolies pour faire place à un réseau mondial de multiples régimes totalitaires locaux qui seraient eux-mêmes inféodés pyramidalement au régime totalitaire de Pékin, à la façon dont l’URSS avait procédé (alors seulement à une échelle locale) en Europe de l’Est entre 1945 et 1991.

L’heure n’est plus au débat concernant le régime chinois, son identité, son ambition, sa stratégie. Le temps presse. L’heure est à débattre comment les partisans de la liberté et de la démocratie dans le monde, les partisans de la souveraineté de leurs nations doivent se fédérer et s’organiser pour résister à l’offensive du Parti Communiste Chinois.

Dominique Duel (avril 2021)


Monsieur Blinken a-t-il, au-delà de ses interlocuteurs chinois, répondu à ces critiques qui profitent de la société ouverte américaine, laquelle étale, exhibe, tant ses faits divers les plus sordides que ses problèmes les plus profonds ? Cela déprécie l’image des Etats-Unis dans les médias, leur culture et les représentations mentales qui y ont cours et survalorise celle des Etats censeurs.
Cette réunion était l’occasion de mettre l’accent sur une opposition systémique fondamentale, dont les conséquences sont bien trop peu connues.

Aucune société et aucun système politique n’a jamais été et ne sera jamais parfait de quelque point de vue qu’on se place et selon quelque critère qu’on utilise.
Les uns (les États communistes surtout) ont peur que les réalités dérangeantes soient visibles et répriment tout ce qui leur parait nuire à leur image. Les autres (Occidentaux et particulièrement USA) fonctionnent à l’autocritique permanente.
Evidemment ce faisant ces derniers donnent constamment des armes à leurs critiques, opposants et ennemis internes et externes. C’est le système. Et, en dernière analyse, à long terme, l’ouverture, la tolérance, l’alternance me paraissent plutôt une preuve de solidité que de faiblesse.

Néanmoins, il m’apparait essentiel d’essayer de faire comprendre comment cette opposition systémique informative (surtout des images) provoque, par interactions cumulatives, une gigantesque distorsion cognitive et affective défavorable à la représentation mentale globale moyenne des démocraties et profitable aux Etats qui contrôlent médias et enseignement de l’Histoire.

Ces derniers, en tout cas, l’ont compris depuis longtemps !

Pierre Druez

16 Avr 2021


[DEBAT] Dans le choc des civilisations, l’Europe doit affirmer la sienne, celle du monde libre

J’ai écouté récemment sur CNews une discussion entre Laurent Joffrin et Charlotte d’Ornellas, une brillante journaliste de Valeurs actuelles.   

Celle-ci reprochait à l’Europe de ne pas se défendre en tant que civilisation, face à la Turquie d’Erdogan et à la Russie de Poutine, en tout en ajoutant l’idée, c’est moi qui résume, qu’une l’Europe-puissance n’était pas concevable étant donné les différences d’intérêts et de politiques extérieures entre les États qui la composent.

Le point de vue sous-jacent à cette critique m’a semblé être proche du point de vue nationaliste martelé par d’Eric Zemmour: il faut défendre notre civilisation nationale qui est française et chrétienne.

Ces deux-là reprennent à leur compte l’idée de Huntington sur le choc des civilisations, mais estiment que la France doit mener ce combat mondial seule et souveraine.

Malheureusement, Laurent Joffrin m’a semblé mal à l’aise sur ce terrain.

Il n’a pas riposté à ce point de vue national-souverainiste en assumant la raison d’être et la nécessité historique de l’Europe qu’est son appartenance au camp et à la civilisation de la liberté, de l’État de droit et des Lumières, qui sont des valeurs universalistes.

Or ce désaccord risque d’être au centre des prochaines élections présidentielles.

Notre adversaire je crois, ce sera la tentation du Brexit et celle de l’illibéralisme de Orban.

Il me semble que nous devrions argumenter notre différend avec Valeurs actuelles et Zemmour en insistant sur le fait qu’ils ne définissent pas notre civilisation européenne comme nous, disons en tant qu’appartenant au monde libre.
Leur discours civilisationnel est nationaliste, et c’est tout, tandis que nous souhaitons que l’Europe développe une politique de Puissance et une politique de civilisation face aux autres blocs civilisationnels.
Nos nationaux rétrécissent notre civilisation à ses origines chrétiennes  et ne se battent sur le terrain proprement civilisationnel que pour sauver la culture spécifique de la fille aînée de l’Église catholique.

C’est pourquoi face aux autres blocs ils raisonnent seulement en termes de Realpolitik.
C’était déjà au fond le point de vue strictement national de De Gaulle, qui n’a jamais parlé de combattre idéologiquement ni le communisme ni même vraiment le nazisme.

Sans l’Europe-puissance continentale et civilisation occidentale, la civilisation du monde libre serait menacée.

André Senik


Merci pour ce texte. Comment l’Europe basée principalement sur des principes économiques et dénuée de discours idéologique pourrait elle s’ériger en puissance globale. Les valeurs qu’elle est censée (censée…) représenter sont a peine présentes « en arrière-plan », de façon supposée, mais pas de façon explicite : chrétienté, droits de l’Homme ne sont pas défendues par des forces européennes concrètes, prêtes à en découdre au cas où… Alors que ces forces militaires sont bien visibles dans tous les autres blocs.L’Europe vit dans l’idée que ses valeurs implicites seront forcément respectées. D’où l’épisode du « sofa » qui montre -si besoin- le peu de cas du dirigeant turc pour les « idées et valeurs européennes ». Il n’en irait pas très différemment à l’Est et en Extrême-Orient. L’impuissance et les bras ballants de la Présidente de la Commission et la grossièreté crasse du Président du Conseil sont extrêmement parlants et significatifs à cet égard. Faut il passer par des termes très « intellectuels » pour le démontrer.
Rappel : « Le Vatican, combien de chars ? » Inutile de convoquer Kant, ni Descartes ou Montesquieu….Soyons réalistes, simplement.

Didier Devred


Réponse à Didier Devred


Les carences actuelles de l’Europe sont indéniables comme vous le soulignez  mais ceux qui en tirent la conclusion souverainiste que la France doit s’émanciper de l’Europe pour mieux défendre la civilisation française dans ses fondements chrétiens, ceux-là ne peuvent pas prétendre peser dans le choc mondial des civilisations.
Sur ce plan, l’Europe est indispensable. Elle a des alliés dans le bloc civilisationnel du monde libre, et c’est ce bloc  qu’il faut consolider sur tous les plans.
Je crois que ce point sera au centre du débat des prochaines présidentielles.

André


Pourquoi adopter un ton polémique et ridiculiser l’Union européenne pour la faiblesse de ses moyens militaires et son absence de politique extérieure précise ? On peut répondre à cela qu’une défense européenne est souhaitable mais que la situation est complexe : l’OTAN protège évidemment l’Europe occidentale et la mise sur pied d’une défense proprement européenne ne parait pas, à tort ou à raison, la priorité des priorités pour la plupart des Etats européens qui savent qu’ils bénéficient du parapluie américain.

Quant à la politique étrangère, en effet il serait bon qu’elle soit plus claire, plus précise et plus crédible, mais il ne faut pas dire qu’elle n’existe pas. Il y a de la part de l’Union Européenne une condamnation de tout Etat qui ne respecte pas les droits de l’homme et la démocratie et qui ne respecte pas les traités internationaux. Pour Poutine comme pour Xi, l’Union européenne a une politique étrangère et elle est détestable. Elle ose juger sévèrement la tentative d’empoisonnement d’un opposant en Russie ou la mise au pas brutale de minorités comme les Ouighours ou les Tibétains en Chine.

Mais revenons à la critique par André de la définition étroitement nationaliste de la France par Eric Zemour. La thèse de ce dernier est que la France se constitue sur un socle catholique après l’effondrement de l’empire romain. Le reste viendra simplement s’ajouter à cette essence sans la modifier, sans la faire évoluer. Et pourquoi figer pour les siècles des siècles la culture et l’identité françaises? On ne sait. Les progrès de l’esprit critique, de Montaigne à Voltaire, l’universalité affirmée au XVIII e siècle des droits de l’homme, ont contribué à faire évoluer cette identité française qui se définit aussi maintenant par ce qui n’est pas seulement elle : des valeurs, qui surmontent et dépassent ses réalités ethniques ou religieuses, et structurent une civilisation commune à une grande partie de l’Europe – avec ses différences, ses limites géographiques imprécises, ses reniements tragiques.

La France, c’est cela aussi : une composante de la civilisation européenne. Renforcer les liens entre les Etats et les régions où s’épanouit cette civilisation, travailler à donner à celle-ci plus de moyens de se défendre, bien définir ce qui peut lui nuire et la renforcer, autant de tâches très utiles ! Et guère risibles, même si deux représentants de l’Union européenne n’ont pas osé réagir à une insolence du Grand Turc!

Pierre Rigoulot

12 Avr 2021


Revue Esprit : Aux couleurs de la Chine, n° 470, 208p, 20 €

Il faut lire ce numéro de décembre 2020 de la revue Esprit pour son dossier sur la Chine, la majorité des articles qui le constituent permettant de réfléchir à la nature et au fonctionnement de l’Etat chinois. Le dossier en question s’ouvre sur une analyse de Jean-Philippe Béja, remarquable de clarté et de qualités pédagogiques. Il montre qu’avec Xi Jinping – et après une période où le totalitarisme commençait à se déliter, au temps de Zhao Ziyang puis de Hu Jintao – une reprise en main totalitaire a lieu sous la forme d’une mise au pas nouvelle de la société civile et d’une accentuation de la mainmise du Parti communiste sur l’Etat. Comme l’a dit Xi lui-même dans son rapport au XIXe Congrès du PCC : « Au nord, au sud, à l’est, à l’ouest, au centre, le Parti dirige tout ».

Ce qui nous oblige à reconnaître dans les Etats totalitaires l’importance du rôle des individualités au pouvoir.

Quant à Séverine Arsène, auteur d’Internet et politique en Chine (éd. Karthala, 2011), elle propose un éclairage tout en finesse sur le contrôle de l’informatique et par l’informatique. Son analyse nuancée montre un Big brother plus morcelé qu’on le croit et visant moins à faire taire toute voix dissidente qu’à marginaliser, voire à manipuler les opposants (la méthode castriste, en somme, plus que celle des Nord-Coréens).

Judith Geng et Mei Yang, sur le nationalisme chinois, Sébastien Veg, sur la question de Hong-Kong, soulignent la répression qui s’abat sur toute résistance – celle des Mongols, des Tibétains ou des Ouigours – à la sinisation. Le lecteur apprendra ici beaucoup sur les conceptions nationales des dirigeants chinois et sur l’importance de certains de leurs conseillers, tel Wang Huning, grand lecteur de Carl Schmitt.

Deux articles, l’un signé Justine Rochot, l’autre Capdeville-Zeng, s’intéressent enfin à la gestion de la pandémie de covid-19 par le pouvoir chinois et complètent ce dossier.

Ce dossier d’Esprit ? Un bon outil pour quiconque suit avec inquiétude l’évolution de la direction chinoise, moins tentée par un retour au désordre maoïste de la révolution culturelle que par une reprise du style de Staline ou de Liu-Shaoqi.

Benoît Villiers


Suite à cette évocation du n° d’Esprit sur la RPC, je signale, dans le n°1587 de Courrier international (1er au 7 avril 2021, p. 19),un article révélateur, assez savoureux, du Quotidien du Peuple (Renmin Bibao), intitulé « Cessez la comédie des droits de l’homme »

Selon l’organe du PCC, les droits de l’homme invoqués par les pays occidentaux, ne sont qu’une arme hégémonique, servant de prétexte à ingérences et à un interventionnisme militaire américain qui a « causé plus de 800.000 morts dont environ 335.000 civils depuis 2001 » ainsi que « des dizaines de millions de réfugiés ».
A noter que la propagande a beau jeu de profiter de nos auto-critiques, de notre ouverture et de notre liberté de la presse. Ce qui n’est certes pas une raison pour mettre à mal ce qui fait partie de la nature de la démocratie.
Le quotidien insiste sur l’affaire Floyd, le racisme aux USA, la discrimination des musulmans dans les pays occidentaux, les caricatures injurieuses, ces deux derniers points étant, rappelle-t-il, dénoncés par l’Organisation de la Coopération Islamique (laquelle semble décidément trop aimer l’argent chinois pour oser parler du sort des musulmans chinois).

L’organe central du PCC mentionne aussi la déclaration commune par laquelle « plusieurs pays dont la Chine, la Russie, la Syrie, l’Iran, Cuba, la Biélorussie, le Venezuela, la Bolivie, le Sri Lanka, les Philippines, le Laos, le Cambodge, le Zimbabwe et la Corée du Nord », dénoncent « les mesures coercitives prises de façon unilatérale par certains pays occidentaux, avec comme conséquences de graves violations des droits de l’homme. Ceux-ci devraient en tenir compte ».
Il estime, que, universellement, la comédie des droits de l’homme et l’hypocrisie des pays occidentaux qui jouent au « maître des droits de l’homme » ne prend plus. Et le quotidien de nous exhorter à « tomber le masque » et à régler nos propres problèmes en ce domaine.

Pierre Druez


Nous avons reçu cet autre commentaire suite au compte-rendu du dossier chinois d’Esprit.

Jean-Philippe Béja a choisi d’intituler son article dans la revue Esprit de décembre 2020 par l’expression « Xi Jinping ou le retour au totalitarisme ».

Celle-ci présente un immense mérite, celui de reconnaître publiquement que le régime actuel de Pékin est sans aucun conteste un régime totalitaire, ce que beaucoup de sinologues, d’éditorialistes et de partis politiques français n’osent toujours pas déclarer publiquement.

Mais la formulation s’assortit d’un inconvénient important : elle vient inopportunément troubler la compréhension du Parti Communiste Chinois à un moment où celui-ci n’a jamais autant mis en danger la démocratie libérale et la liberté dans le monde. La littérature chinoise elle-même ne nous enseigne-t-elle pourtant pas qu’il y a toujours avantage à bien caractériser l’adversaire ?

Pour qu’il y ait retour au totalitarisme avec Xi Jinping, il faudrait que le Parti Communiste Chinois l’ait préalablement abandonné. Or Jean-Philippe Béja s’abstient de nous proposer dans son article une période précise au cours de laquelle cela se serait produit.

Ce que je propose de montrer ici, c’est que, depuis sa prise du pouvoir en 1949, le Parti Communiste Chinois n’a en réalité jamais cessé de maintenir un régime totalitaire sur la population chinoise. Pour ce faire, j’utiliserai successivement deux approches distinctes.

Une première approche consiste à parcourir la période 1978-2012 pour savoir si on peut discerner une sous-période de sortie du totalitarisme.

Cette période 1978-2012 est celle qui sépare la Chine de Mao (au cours de laquelle chacun convient désormais que le régime politique était totalitaire) de la Chine de Xi Jinping (celui-ci accède au pouvoir suprême en 2012). Dans cette période, on a vu se succéder à la tête du Parti-Etat chinois Deng Xiaoping (1978-1989), Jiang Zemin (1989-2002) et Hu Jintao (2002-2012). Si on avait quitté le totalitarisme au cours d’une sous-période de la période 1978-2012, cela serait passé par une discontinuité marquante qui aurait nécessairement fait date et qui n’aurait pas échappé aux observateurs ; les dissidents chinois nous en auraient informés.

Pour prouver que cela ne fut pas le cas, rappelons ici quelques-uns des faits marquants du comportement du Parti au cours de ces 34 années (1978-2012) :

  • En 1979, Deng introduit la politique de l’enfant unique (qui sera maintenue de 1979 à 2015) : une intrusion dans la vie personnelle et familiale qu’un simple régime dictatorial n’aurait pas pu mettre en œuvre et que seul un régime totalitaire pouvait imposer et faire respecter.
  • A partir de 1979, le Parti met en place une politique qui vise et qui réussit à transformer une grande partie de la population des provinces intérieures en « ouvriers-esclaves » qui sont disponibles aux entreprises situées sur la grande zone côtière (le régime reconnaît officiellement 330 millions de mingongs, tous adultes ; ils forment environ un tiers de la population adulte chinoise). Un régime démocratique n’aurait jamais conçu une telle intention ; un régime « simplement dictatorial » aurait pu en concevoir le projet mais n’en aurait pas eu la capacité politique. A noter au passage que c’est cet esclavage du tiers de la population chinoise qui constitue la base essentielle des succès géopolitiques du Parti et qui facilite à celui-ci la « stabilisation politique » de la classe moyenne (la moitié environ de la population).
  • En 1989, à Tien Anmen, s’amorce, ainsi qu’on s’en souvient, une répression sanglante et terrorisante contre le mouvement démocratique, en particulier contre les militants de la charte 08. Encore un autre symptôme de ce que le Parti n’avait alors pas interrompu son régime totalitaire.
  • Les militants chinois pro-démocratie, au long de la période 1978-2012 et particulièrement depuis 1989, n’ont en réalité jamais cessé d’être ciblés, persécutés, incarcérés et même mis à mort (Liu Xiao Bo : incarcéré pour 11 ans en 2008, décédé en prison en 2017 d’un cancer sans que lui ait été appliqué le traitement pertinent).
  • Signalons aussi les persécutions contre le bouddhisme et les Tibétains (surtout de 1987 à 1993 puis à nouveau entre 2008 et 2012), celles exercées contre le mouvement religieux Falun Gong (campagne de persécution lancée en 1999 par Jiang Zemin) et par ailleurs contre les chrétiens. Ces persécutions ont eu lieu bien avant l’accession de Xi Jinping au pouvoir suprême.

Au vu de cette chronologie, on discerne vraiment mal au cours de quelle sous-période et pour combien de temps on serait momentanément revenu du totalitarisme à « une simple dictature ». Au contraire, entre 1978 et 2012, par son comportement, le régime chinois a manifesté et a confirmé qu’il demeurait totalitaire sans aucune discontinuité.

Une deuxième approche consiste à analyser en quoi consistaient les mutations notoires qui sont intervenues dans les premières années de Deng induisaient une sortie du totalitarisme.

S’il existe une période où sont intervenues des mutations significatives en Chine, ce sont ces premières années de « la présidence Deng ». Ces mutations n’auraient-elles pas présidé à une sortie momentanée du totalitarisme ? On peut distinguer essentiellement deux  modifications significatives intervenues à l’initiative du Parti :

  • En premier lieu, le Parti, effrayé par l’impasse à laquelle conduisait le collectivisme tant en URSS que dans la Chine de Mao, a fait alors passer l’économie chinoise du collectivisme à « l’économie socialiste de marché », c’est-à-dire au capitalisme d’Etat. 
  • En second lieu, le Parti a modifié son idéologie, passant progressivement de l’idéologie marxiste-léniniste qui prévalait sous Mao (mais qui était devenue obsolète et inadaptée une fois qu’avait été décidé le passage du collectivisme au Capitalisme d’Etat), à une autre idéologie, une idéologie fondée à la fois sur un nationalisme agressif et revendiqué (la thématique du «  rêve chinois » par laquelle le Parti prête à la population chinoise l’intention (qu’il a lui-même) de dominer le monde) et sur une mobilisation « anti-démocratique » conceptualisée et affichée (« la démocratie est un poison »).

Ces deux grandes modifications sont bien entendu majeures si on veut comprendre la transformation spectaculaire de la Chine depuis 1978 et si on veut comprendre les succès géopolitiques impressionnants et répétés qu’elle a obtenus depuis lors. Mais elles ont aussi la particularité d’avoir laissé absolument intact le système de domination politique du Parti. Elles n’amenaient en aucune façon le Parti à renoncer à l’emprise totalitaire qu’il exerçait sur la population chinoise depuis 1949.

Quand on est passé de Mao à Deng, le Parti Communiste Chinois n’a pas modifié son identité politique, il a seulement modifié la formule de son régime totalitaire. De la Chine de Mao à la Chine de Deng, on est ainsi seulement passé d’un type de totalitarisme à un autre :

  • Deng et le PCC ont alors abandonné un totalitarisme de type marxiste-léniniste : « Collectivisme + Thématique de la dictature du prolétariat », un modèle inspiré par le modèle totalitaire de l’URSS
  • Deng et le PCC lui ont substitué sans aucun délai un autre type de totalitarisme : « Capitalisme d’Etat + Thématique nationaliste agressive + Lutte revendiquée contre la démocratie », un modèle qui en définitive est beaucoup plus proche du modèle totalitaire de l’Allemagne et du Japon des années 30 que de celui de l’URSS.

Les deux approches distinctes convergent donc pour conclure que, depuis 1949, le PCC a maintenu son régime totalitaire sans aucune discontinuité.

Il reste alors une question subsidiaire : comment interpréter et caractériser les multiples « novations » que Xi Jinping a introduites depuis 2012 ?

Ces novations partagent une redoutable particularité commune qui consiste à faire évoluer le nouveau type de régime totalitaire dans le sens d’un durcissement multidimensionnel avéré :

  • Un durcissement idéologique au sein du Parti : le Document N°9 en 2013 qui venait confirmer la lutte contre la démocratie libérale ; la volonté de procéder brutalement à une sinisation forcée de toutes les minorités ethniques, linguistiques ou religieuses pour aboutir à l’homogénéisation absolue que recherchent tous les régimes totalitaires ; l’insistance à rejeter les notions de liberté et de démocratie libérale comme simplement « occidentales » et non comme universelles ; la volonté de faire modifier dans le sens de Pékin le concept des droits de l’homme qui fut retenu par l’ONU après-guerre ; l’inscription de la Pensée Xi Jinping dans la Constitution chinoise ; la présidence à vie instaurée et votée par le PCC en faveur de Xi ; le contrôle accru des programmes et des enseignants dans les Universités….
  • Un durcissement répressif à l’intérieur : le coup de force à Hong Kong (juin 2020) qui a mis brutalement fin à la formule « Un pays, deux systèmes » sans attendre l’échéance prévue de 2047 prévue par le Traité sino-britannique ; la sinisation forcée de la Mongolie et surtout du Sinkiang (après celle du Tibet) selon des méthodes génocidaires (si les victimes peuvent encore ressortir vivantes après leur incarcération dans des camps dits de « formation professionnelle », elles en ressortent marquées à vie et terrorisées à vie) ; la reconnaissance faciale généralisée assortie d’un gigantesque système de fichage ; le système de « crédit social » punissant les éléments « non conformes » et récompensant les zélés du régime….
  • Un durcissement agressif à l’extérieur : la poursuite de l’invasion militaire de la Mer de Chine du sud ; les incidents frontaliers avec l’Inde ; une irresponsabilité coupable face au risque de contamination du covid de la Chine vers l’extérieur ; un refus absolu d’accepter une commission d’enquête indépendante sur le territoire chinois concernant l’origine du virus ; un refus de toute coopération internationale ; des sanctions économiques fortes contre l’Australie suite à sa demande publique d’une enquête internationale en Chine  sur l’origine du virus ; les menaces insistantes et répétées sur Taïwan ; un renforcement continu des programmes d’armement….

Il est clair qu’avec Xi, le Parti Communiste Chinois est passé à une autre étape. Mais, faut-il le répéter, cette nouvelle étape ne consiste pas du tout en un soi-disant retour au totalitarisme. Cette nouvelle étape renvoie en réalité à ce que le Parti Communiste Chinois, c’est deux choses à la fois : un régime totalitaire ET AUSSI une stratégie impérialiste (une stratégie qui vise même à se subordonner tout le reste du monde).

Or, depuis la crise des pays occidentaux de 2008 (à l’origine de laquelle il ne fut d’ailleurs pas étranger), le Parti Communiste Chinois se sent fort et perçoit que, en conséquence même de sa stratégie, les pays démocratiques ne cessent de s’affaiblir relativement à lui. A tort ou à raison, il considère qu’une victoire finale lui devient prochainement accessible. C’est pour cette raison qu’il en arrive à rendre de plus en plus audacieuse et de plus en plus agressive sa stratégie impérialiste tout en rendant de plus en plus coercitif son régime totalitaire.

Mais ceci est un autre chapitre…

Dominique Duel

7 Avril 2021


Dominique Duel affirme que Jean-Philippe Béja parle à tort de « retour au totalitarisme » puisque la Chine ne l’a jamais quitté. Si elle l’avait fait d’ailleurs, un certain nombre de faits ou de positions politiques nouvelles en auraient témoigné.
Voilà qui manque de nuances. Le totalitarisme ne s’effondre pas d’un coup, sauf s’il est le produit d’une intervention militaire extérieure. Et Béja signale un certain nombre de faits et de positions politiques qui lui paraissent avoir été des indicateurs de ce début de délitement du système totalitaire :
-préconisation par Zhao Ziyang, alors secrétaire général du Parti de la séparation du Parti et de l’Etat et encouragement à la pluralité dans les Universités. Béja renvoie au rapport de Zhao Ziyang au XIII e congrès du parti..
Plus tard, Hu Jintao, secrétaire général du PCC de 2002 à 2012 et Wen Jiabao, Premier Ministre, ont souhaité l’intégration dans la Constitution de la défense des droits de l’homme et la propriété privée. A cette époque, la société civile commençait à se diversifier et des lignes politiques différentes apparaissaient dans le Parti.
Sans doute, peut-on difficilement parler de disparition du totalitarisme, mais de recul, de délitement, de mise en cause puis, après les Jeux Olympiques de Pékin en 2008, de « retour » au totalitarisme dans sa plénitude avec la toute puissance d’un parti sans faille, l’absence de points de vue pluriels et de débats au sein de la représentation nationale et de la société civile.


Benoît Villiers

31 Mar 2021


Paula Vasquez Lezama (1969-2021)

Paula était anthropologue, ethnologue, politologue. On peine à la définir : elle appréhendait le monde en ses facettes diverses parce qu’elle-même avait des ressources diverses. Ce n’était pas une théoricienne froide et sa façon à elle de parler du Venezuela, en partant de son expérience personnelle du pays, signait tout à la fois sa manière d’être et sa manière de connaître. Paula avait suivi des études de sociologie à l’Université Centrale du Venezuela. Elle était arrivée en France en 1997, avait soutenu sa thèse d’anthropologie sociale et d’ethnologie à l’EHESS et était devenue Chargée de recherches au CNRS.

Paula était souvent sollicitée par les médias pour parler du chavisme et elle avait été frappée par l’aveuglement et l’ignorance dont faisait preuve l’extrême gauche face au régime en place. Le Venezuela bolivarien, c’était « bien » parce que c’était la confirmation de cette autre grande réussite qu’était la révolution castriste !

La redistribution d’une partie de la rente pétrolière aux plus pauvres et le discours anti-américain des dirigeants de la Révolution bolivarienne réjouissaient nos « anti-impérialistes ». La diminution progressive de la production pétrolière, la faiblesse des autres secteurs de l’économie, l’impasse du clientélisme et les difficultés grandissantes de la population, l’émigration de millions de gens, tout cela était minimisé ou nié par les Jean-Luc Mélenchon, les Maurice Lemoine du Monde Diplomatique, ou la camarade Jeannette Habel (qui osa accuser publiquement Paula de « menteuse » alors qu’elle décrivait les difficultés rencontrées par la population dans le domaine de la santé publique). Les pénuries alimentaires, l’hyper inflation, l’insécurité, la corruption, le délabrement sanitaire que Paula dénonçait, n’étaient que des imperfections relatives d’une réussite fondamentale.

Quant au démantèlement de l’Etat de droit et la mise en cause de la séparation des pouvoirs, il s’agissait sans doute d’un dispositif de lutte pour empêcher les contre-révolutionnaires de relever la tête ! Il n’y avait de toute façon pas de quoi regretter les fondamentaux trompeurs de la démocratie libérale.

Paula avait animé deux des conférences de l’Institut d’histoire sociale, l’une à Nanterre, l’autre à Paris. Pas de froides analyses économiques, même si elle revenait sans cesse sur la question du pétrole : c’est de la vie quotidienne qu’elle parlait. Et ses conférences étaient comme elle : dynamiques et pleines de vie. A Nanterre, dans les murs un peu austères de la Souvarine, notre bibliothèque, fut projeté un diaporama d’images du pays. A Paris, la conférence qu’elle fit avec Jacobo Machover sur Castro et Batista se termina par une chanson de Célia Cruz. Paula écrivait beaucoup. Elle a d’ailleurs voulu écrire jusqu’à ses tout derniers jours.

En octobre 2016 elle avait donné à Histoire & Liberté (n°60) un article qu’elle avait intitulé « Pétrole, Chine et corruption ». On y sentait son désespoir devant le basculement du pays dans la dictature, et devant le piétinement par Maduro, derrière une apparence de respect, des institutions et des règles de fonctionnement forgées du temps de l’Etat de droit.

Elle pointait du doigt les crédits chinois (près de la moitié des prêts consentis à toute l’Amérique latine), permettant à Pékin, première source étrangère de capitaux, d’accroître son influence et ses réseaux commerciaux dans la région. Paula refusait les jugements simplistes sur le pays, les formules toutes faites, par exemple celle sur la révolution-victime-de-la-baisse des cours pétroliers. Elle insistait sur l’antériorité de la récession à cette chute des cours. Elle démontait minutieusement aussi les sources de la corruption : la constitution par l’Etat, avec de l’argent public, de nombreuses sociétés importatrices dans lesquelles on répartissait selon des critères clientélistes les dollars nécessaires au boom des importations, par ailleurs causes de la destruction de toute l’économie non pétrolière.

Paula nous a laissé plusieurs livres : Poder y catastrofe. Venezuela bajo la tragedia de 1999 (Taurus 2004). Puis en français : Le chavisme, un militarisme compassionnel (éditions de la Maison des Sciences de l’homme, 2014). En décembre 2019, elle publiait en français Pays hors Service, aux éditions Buchet-Chastel. Elle eut la joie, peu de temps avant son décès, de recevoir du Mexique quelques exemplaires de la traduction espagnole de cet ouvrage, corrigée et largement enrichie : Pais fuera de servicio, Venezuela de Chavez a Maduro. (Siglo veintiuno editores).

Nous perdons une amie très chère. Une analyste politique fine et nuancée. Un trait d’union entre le Venezuela et la France. Un sourire. Paula? Una buena persona…

26 Mar 2021


[Point de Vue] L’islamo-gauchisme à la fac et ailleurs – par Pierre Rigoulot

L’islamo-gauchisme fait donc la une des gazettes. Le gouvernement, régulièrement accusé de se contenter de belles paroles et d’actions insuffisantes, comme ce fut le cas après le discours présidentiel de Poissy, est maintenant mis en cause pour ses mots. Il y a ceux qu’il oublie trop souvent, selon la droite, comme « islamisme » par exemple. Leur absence aurait pour fonction, selon ses soutiens, de ne pas « stigmatiser » une partie de la population mais elle a aussi pour conséquence de lui valoir le reproche de lâcheté et pour le moins d’imprécision. On a pu le constater quand une loi sur le « séparatisme » puis sur le « confortement du respect des principes démocratiques » fut préférée à une « loi contre l’islamisme ».

En dénonçant le développement de l’islamo-gauchisme à l’université, Jean-Michel Blanquer et Marlène Schiappa évitaient le premier reproche, celui de ne pas nommer l’ennemi, mais se voyaient mis en cause (par la gauche, surtout) pour le flou, l’inadaptation, voire l’origine politique du terme qu’ils employaient, celui d’ « islamo-gauchisme », par lequel ils pensaient désigner la complaisance, le rapprochement, voire l’alliance tout particulièrement dans les milieux universitaires d’une certaine extrême-gauche avec l’islamisme politique.

Huit cents enseignants et chercheurs de l’enseignement supérieur signèrent en réponse à ces mises en cause ministérielles un texte qui dénonçait la pertinence du terme et l’idée même d’un tel rapprochement : sorti des tiroirs d’une pensée d’extrême droite, l’« islamo-gauchisme » n’avait aucune légitimité scientifique. Il disait mal, en somme, ce qui n’existait pas. Pour les signataires, il n’y avait ni complaisance ni rapprochement et encore moins d’alliance de la gauche militante et radicale actuelle avec l’islamisme.

Les éclaircissements n’ont pourtant pas tardé de la part des défenseurs de l’utilisation de cette notion (il y en a, hors le gouvernement !), éclaircissements tant sémantiques qu’historiques. L’alliance entre révolutionnaires bolcheviks et musulmans hostiles à l’Occident ne date pas d’aujourd’hui : elle a été théorisée, développée et défendue il y a une centaine d’années, au Congrès de Bakou, congrès dit « des Peuples d’Orient », entièrement mis sur pied par l’Internationale communiste. L’islam, comme toute religion, restait aux yeux des communistes une illusion renvoyant dans un monde imaginaire la réalisation de la paix et de la justice entre les hommes. Mais, étant un système de croyances partagé par nombre de colonisés du monde capitaliste, l’islam devait être perçu aussi et surtout, dans cette conjoncture, comme une religion opprimée qui devait en conséquence bénéficier de l’aide des révolutionnaires. Ceux-ci partageaient – et partagent encore aujourd’hui – avec ses propagateurs les plus radicaux l’hostilité aux pays « impérialistes ». Après André Senik dans Histoire & Liberté, on peut citer l’étude historique de Matthieu Renault, L’empire de la révolution – Lénine et les musulmans de Russie, Pour le Chef des bolcheviks, « l’islam, en tant que religion d’une nationalité opprimée, devait elle-même être considérée comme une religion opprimée – thèse qu’allait bientôt retrouver et approfondir le militant bolchevique tatar Mirsaid Sultan Galiev. »1

Selon ce dernier (et ce n’était pas une simple opinion, Sultan Galiev étant un cadre communiste important , lié à Staline, « on accèderait à la société communiste en terre d’islam par la révolution nationale et le « djihad », par la lutte contre les impérialistes … »

L’islamo-gauchisme a donc bel et bien existé et s’afficha officiellement un temps.2 Reste à savoir s’il existe encore aujourd’hui en France et notamment dans ses universités. Pierre-André Taguieff a utilisé ce terme, il y a plus de vingt ans, pour désigner le rapprochement qu’il constatait entre certains courants d’extrême-gauche et l’islamisme politique dans le soutien à la cause palestinienne et dans l’hostilité à (le mot est faible : la volonté de destruction de) l’Etat d’Israël. Sans doute, le « gauchisme » que vise Taguieff n’a pas chez lui le sens péjoratif que Lénine lui donnait pour désigner des militants incapables de souplesse tactique. En parlant d’islamo-gauchistes, Taguieff désignait des courants d’extrême gauche ennemis de la démocratie libérale, opposés en l’occurrence à la critique de l’islam car désireux d’associer à leur combat global certains courants parmi les islamistes politiques. L’idée d’une convergence possible, voire d’une alliance volontaire entre les islamistes politiques et les « gauchistes » (au sens où en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis on parle de leftists, c’est-à-dire de militants de gauche et où en France, on distingue la gauche « classique » des gauchistes, méprisant la démocratie parlementaires et rejetant l’économie capitaliste) est bien présente aujourd’hui comme elle l’était hier au début des années 1920. L’expression d’islamo-gauchisme reste même valable pour désigner une certaine passivité face à la religion musulmane elle-même qu’on s’interdit de pouvoir critiquer, tournant le dos – fait gravissime – à des siècles d’exercice de la pensée critique et libre.

Comment ces militants d’extrême gauche justifient-ils ce rapprochement ? L’islam serait à leurs yeux  « la religion des pauvres » ou des « exclus », des « damnés de la terre » opprimés par l’impérialisme, susceptibles de remplacer un prolétariat occidental peu à peu diminué en nombre et aux aspirations révolutionnaires de plus en plus réduites. Cette dernière idée, soulignée par le conflit sino-soviétique et active dans le tiers-mondisme des années 1960, est aujourd’hui complétée par une nouvelle sensibilité hostile au racisme, se manifestant par la dénonciation de la poursuite d’une conception colonialiste des rapports avec les populations immigrées et par une certaine compréhension sinon approbation de la lutte radicale menée par les islamistes politiques. Sans doute, les gauchistes n’applaudissent pas ouvertement aux actions terroristes. Mais celles-ci sont considérées comme de mauvaises réponses ou des réponses maladroites à l’agression permanente subie par les musulmans, victimes par exemple en France d’un racisme d’Etat, d’une islamophobie rampante et de « discriminations systémiques ». L’islamisme politique qui s’y oppose serait ainsi porteur d’un « potentiel révolutionnaire » justifiant que l’on puisse passer des alliances avec certains de ses militants.

On peut même souligner, comme le fait Pierre-André Taguieff, un point commun aux islamistes et aux révolutionnaires d’extrême gauche qui rend plus plausible encore ce terme d’islamo-gauchisme : il constate chez les deux catégories de militants un vécu analogue, une certaine « préférence pour l’extrémisme », une certaine communauté de perception de notre réalité sociale, jugée « intolérable » et une aspiration à un monde juste, pour ainsi dire purifié, sans discriminations – substitut de la « société sans classes » ;–il souligne aussi la même propension même propension à idéaliser le sacrifice de soi pour une grande cause, qui nourrit l’admiration pour l’héroïsme révolutionnaire projeté sur la mort en « martyr » de l’islamiste politique. Voilà cerné un nouveau rapprochement, plus affectif, plus « moral » que les précédents.

Le terme d’islamo-gauchisme n’est donc ni une invention de l’extrême droite ni une catégorie particulièrement confuse, en tout cas elle ne l‘est pas plus que ne l’est « populisme » ou « complotisme », voire même « fascisme » ou « racisme », et il l’est certainement moins qu’« islamophobie ». Sans doute, comporte-t-il sa part d’obscurité comme tant d’autres catégories politiques et il faut continuer à l’évaluer, à le circonscrire et à l’utiliser prudemment, comme toutes les catégories politiques. Pourquoi, dans ces conditions, Le Monde dans son éditorial du 20 février 2021 affirme-t-il qu’il s’agit d’une «notion aussi hasardeuse que fourre-tout» ?

Bien au contraire, nous l’avons vu, historiquement, factuellement, et psychologiquement, cette expression d’islamo-gauchisme fait sens.

C’est l’université qui a été plus particulièrement désignée du doigt par Jean-Michel Blanquer et Frédérique Vidal, comme lieu d’épanouissement particulier de l’islamo-gauchisme. Il nous faut donc passer maintenant des lieux et des thèmes de « La France insoumise » et du NPA en général à ce qui se passe spécifiquement dans les universités. Là, les protestations du milieu ont été importantes (pas moins de 800 personnes, nous l’avons déjà souligné, ont signé un appel à la démission du Ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal) et elles ne visaient pas seulement à nier l’existence de ce que pointaient du doigt les Ministres. On pouvait aussi constater un ton extrêmement violent dans ce texte (qui accusait entre autres Frédérique Vidal d’ « ânonner » ses critiques). Voilà qui montrait que les signataires avaient été piqués au vif. Même si « islamo-gauchisme » n’est pas une expression légitime, comme ils le prétendent, elle désigne une réalité problématique qu’il convient de détailler pour elle-même, même si la vieille revendication universitaire d’être un espace d’autonomie de liberté et de refus des contrôles doit être pour quelque chose dans cette vivacité du discours des enseignants et dans l’importance numérique des signataires. Ces « libertés » semblent menacées, la Ministre souhaitant « enquêter » sur le développement de cette idéologie au sein de l’Université.

En fait, même sans tenir compte des réactions aux « menaces » contre les libertés traditionnellement accordées aux campus, l’accusation a tapé dans le mille : l’islamo-gauchisme anime un grand nombre d’enseignements et de recherches qu’il faut préciser ici. Bien des « chercheurs » ou des « enseignants-chercheurs » sont des militants décoloniaux, indigénistes et pseudo-antiracistes, pro-islamistes et parfois même antijuifs, comme l’explique Taguieff, qui craignent que soit établie la médiocrité de leurs prétendus « travaux scientifiques » et dévoilées leurs actions d’endoctrinement et de propagande dans le cadre de leur enseignement ou sous couvert de colloques ou de séminaires militants. Leur confusion – volontaire, il faut le noter – entre recherche et combat idéologique les amène à refuser la liberté d’expression à leurs contradicteurs au sein du champ universitaire. Jetant aux orties les libertés académiques qu’ils revendiquent si fort face aux tentatives de contrôles, ils n’hésitent pas à empêcher les conférenciers dont ils n’aiment pas les idées de les exprimer librement .

Ce terrorisme intellectuel est clairement assumé par beaucoup, et même justifié « théoriquement » : la « cancel culture », prônée sur bien des campus américains, soutient qu’il faut annuler, supprimer (to cancel) la voix des ses adversaires. Paradoxalement, souligne encore Taguieff, on constate une inversion des accusations : les censeurs jouent les censurés, les destructeurs des libertés académiques prétendent les défendre, les vrais maccarthystes que sont les partisans du « woke » et de la « cancel culture » osent traiter de « maccarthystes » les défenseurs de la liberté d’expression.

Non seulement les adversaires n’ont pas à s’exprimer, mais ils devraient battre leur coulpe. Dans la pensée anhistorique qui est celle de nos islamo-gauchistes, une Faute morale a été commise avec la colonisation. Et tel le pêché originel, elle marque toutes les générations postérieures. Les « Blancs » de 2020 sont coupables de ce qu’ont fait les Blancs de 1830 ! Jean-François Braunstein évoque le cas de Houria Bouteldja, une des animatrices du Parti des Indigènes de la République, bien implanté à l’Université. Perçue comme «antiraciste» par de nombreux chercheurs de l’université, elle affirme que même le plus innocent devra quand même assumer « son histoire » depuis 1830. Pour elle, n’importe quel « Blanc », le plus antiraciste des antiracistes, le moins paternaliste des moins paternalistes, le plus sympa des sympas, devra subir comme les autres (…) Demain, il n’est pas dit que la génération qui suit acceptera la présence des Blancs.»

C’est ainsi que le racialisme devient une sorte de racisme à l’envers, les Blancs étant tous coupables, quoi qu’ils fassent ou disent.

Certaines universités, comme Sorbonne Paris-Nord, sont même particulièrement touchées par le prosélytisme islamiste. Ce que ne veulent précisément pas voir certains « gauchistes ». Les théories de chercheurs islamistes comme le Pakistano-américain Talal Asad ou la « spécialiste » du genre, l’Américaine Joan Scott sont leurs grandes références, explique Jean-François Braunstein et permettent d’envisager une « décolonisation de la laïcité » (sic)

Telle est la fourmilière dans laquelle le gouvernement vient de donner un coup de pied ; adepte d’un plaquage simpliste de réalités différentes, ces « indigénistes » et ces « décoloniaux » soutiennent que les immigrés ou leur enfants sont aujourd’hui encore traités en France comme des indigènes : le système colonial perdurerait dans les banlieues françaises.

Le simplisme des accusations, la violence avec laquelle elles sont formulées apportent de l’eau au moulin de ceux qui utilisent l’expression d’islamo-gauchisme et qui pensent être en droit de dénoncer son implantation et sa progression en milieu universitaire. Il y a quelque chose dans leur manière de s’exprimer qui n’est pas sans rappeler la propagande du temps de la Guerre froide. Mme Vidal « ânonne », à lire le texte des 800 universitaires ; le bestiaire communiste était seulement plus exotique. Les hitlériens américains allaient payer pour leurs crimes. Les Blancs se verront interdire d’aller et venir librement pendant des générations.

Il fut même un temps où les communistes opposaient une science bourgeoise et une science prolétarienne. De la même façon, la « vraie » science, c’est la science qui dénonce, qui milite. Elle est même une science du fait qu’elle dénonce et qu’elle milite.

Dans les nouvelles spécialités universitaires : études sur la race, études décoloniales, études sur le genre, l’ennemi (le mâle blanc hétérosexuel) est analogue au bourgeois occidental. Comme ce dernier, il est « essentialisé », c’est à dire que le fait d’être blanc est son identité dominante sinon unique – comme ses victimes le sont aussi et comme l’étaient jadis les prolétaires caractérisés par leur position sociale. La science n’a plus affaire à des objets de recherche : ce qui compte c’est l’adhésion à certains présupposés – hier la mission eschatologique du prolétariat, aujourd’hui le rôle émancipateur des femmes noires et lesbiennes, étant entendu que ne pourront parler de ces sujets que ceux qui sont en accord avec l’approche militante et victimaire de ces études, de la même façon qu’hier ne pouvaient parler de la marche de l’Histoire vers le communisme que les ouvriers « conscients » et de rares intellectuels qui étaient parvenus à se débarrasser de leur gangue bourgeoise.

Comme on le voit, l’islamo-gauchisme ne se réduit ni à une alliance volontaire ni même à une approche naïve de l’islamisme politique par une partie de la gauche et de l’extrême-gauche. C’est toute une nébuleuse qui peut s’associer (elle n’y participe pas nécessairement cependant) aux simplismes du « racialisme » (avec sa détermination de l’individu par la couleur de peau) ou du néo-féminisme agressifs et incompatibles l’un comme l’autre avec la déontologie de l’enseignement universitaire; une nébuleuse qui retrouve aussi un ton et des cibles analogues à ceux du mouvement communiste d’hier, lors de ses phases les plus sectaires.

Pierre Rigoulot

1. Alain Gresh a fait une recension de cet ouvrage dans la revue Politis

2. Quand le parti communiste privilégie d’autres alliances, l’islam est abandonné sans état d’âme : Sultan Galiev est exclu en 1923 et finalement fusillé en 1940.

24 Mar 2021