Les ingérences de Cuba en Colombie – par Jacques Carbou (Partie 1)

L’hebdomadaire Semana de Bogota, publie un article qui fait la couverture du numéro 2018, du 17 au 24 janvier 2021 : « Cuba, le dossier secret ». La revue révèle un rapport officiel sur la stratégie d’ingérence de Cuba en Colombie. Alors que les Etats-Unis viennent de requalifier Cuba comme un pays qui appuie le terrorisme, le malaise augmente en Colombie. Depuis plusieurs mois, les autorités ont détecté plusieurs activités inusuelles et suspectes de la part de diplomates cubains en poste dans le pays, selon ce rapport dont la revue Semana a pu prendre connaissance. Il y aurait des plans cubains pour intervenir dans les élections présidentielles de 2022, déstabiliser le pays et même d’attenter à la sécurité nationale. Le titre du rapport est explicite : « Stratégie d’ingérence cubaine dans l’indépendance et la souveraineté de la Colombie ». On peut lire : « Cuba exerce une stratégie d’ingérence, menée sous couverture diplomatique, par des Cubains dans les organisations sociales d’aide eux populations en difficulté, l’infiltration dans les programmes de coopération avec les autorités locales, actions financées par l’ELN » (Ejercito de liberacion nacional, Armée de libération nationale), un mouvement de guérilla – moins connu que les FARC mais tout aussi criminel . L’ELN a revendiqué l’attentat du 21 janvier 2019 à l’Ecole des cadets de la police General Santander, à Bogota qui a tué 22 personnes, dont l’un des auteurs de l’attentat, et blessé plus de 70 personnes. Pour cette raison le Président de la Colombie, Ivan Duque avait demandé l’extradition des chefs de l’ELN qui se trouvent a Cuba.

Il faut savoir que l’actuel ambassadeur de Cuba en Colombie, José Luis Ponce Carabello, aurait été expulsé des Etats-Unis pour espionnage en 1996. En outre, Cuba a refusé l’extradition des auteurs de l’attentat de l’ELN à Bogota et le gouvernement du Président Duque a donc rompu les négociations de paix avec l’ELN qui se déroulaient à Cuba, comme précédemment les négociations de paix avec les FARC. Ainsi les tensions qui existaient entre la Colombie et Cuba pourraient empirer et aller jusqu’à la rupture des relations, dans la mesure ou le gouvernement colombien a perdu confiance dans l’ambassadeur cubain.

Le rapport fournit des données précises en indiquant que les activités d’ingérence se camouflent derrière le Mouvement Colombien de solidarité avec Cuba (MCSC) qui entretient une relation étroite avec l’Institut cubain d’amitié entre les peuples (Icap), dirigé par deux responsables du scandale d’espionnage aux Etats-Unis a la fin des années 1990. Les activités parallèles de cette organisation comprennent le recrutement et l’endoctrinement de jeunes en situation de vulnérabilité, l’organisation de manifestations contre le gouvernement colombien pour générer plus d’instabilité et de chaos dans le pays.

A l’évidence, Cuba n’a pas renoncé aux actions subversives menées du temps de Fidel Castro. A l’approche d’élections présidentielles en Equateur, au Pérou et au Chili, le rapport avertit que de semblables actions pourraient être menées dans ces pays pour favoriser les partis de gauche qui ont perdu du terrain ces dernières années en Amérique latine. L’axe Cuba-Venezuela vise à redonner le pouvoir a ces partis dans la région. La Colombie ne veut pas voir se reproduire les nombreux incidents à la frontière colombo-vénézuélienne ou s’abritent les dissidents des FARC, les guérilleros de l’ELN, sans parler de la délinquance, avec le consentement du gouvernement vénézuélien. Il faut noter que l’Equateur, le Pérou et le Chili viennent d’interdire l’entrée de réfugiés vénézuélien dans leurs pays respectifs.

En conclusion, le magazine Semana s’interroge sur les conséquences possibles de ce rapport : les relations diplomatiques et politiques entre les deux pays vont-elles se détériorer jusqu’à la confrontation ? Que va faire le gouvernement Duque de ce rapport élaboré par les propres services de l’Etat Colombien ? Comment va réagir Cuba face à ces graves accusations ? Est-ce que, tout simplement, il ne se passera rien parce que la prudence et la diplomatie s’imposeront aux deux nations qui continueront leurs relations dans un climat de suspicion accru ?

Contacté par la rédaction du magazine qui souhaitait lui poser plusieurs questions à ce sujet, l’ambassadeur cubain s’est contenté de dire qu’il ne répondrait à aucune question.

Jacques Carbou

Le 30 janvier 2021

1 Fév 2021


Dévaluation à cuba – par Jacques Carbou

Le premier janvier 2021, Cuba a fortement dévalué le peso cubain. La dévaluation fut annoncée à la télévision cubaine le 10 décembre 2020, par le président Miguel Diaz-Canel, en présence de Raul Castro.

Cette mesure va être un remède très amer pour la population et le pays qui traverse la pire crise économique depuis la chute de l’Union Soviétique. Le taux de change du peso cubain est fixé à 24 pesos pour un dollar. Pendant presque 30 ans, deux monnaies ont circulé à Cuba : le peso et le peso convertible (CUC), arrimé au dollar.

Les taux de change variaient de 1 pour 1$ pour les entreprises d’Etat à 24 pesos pour 1 CUC pour les entreprises privées et la population. Cuba avait dévalué le CUC en 2011. Mais le taux principal n’avait pas été modifié depuis 1959. Il s’agit donc de la première dévaluation en 60 ans.

Miguel Diaz-Canel a simplement annoncé qu’il y aura un seul taux de change à partir de janvier 2021, ajoutant « qu’il n’y a pas de solution miracle pour affronter les problèmes économiques ». Les économistes s’attendent à une inflation a 3 chiffres. La mesure s’accompagne d’une augmentation des salaires d’Etat et des retraites des 7 millions d’employés d’Etat, mais celle-ci ne s’applique pas aux 2 millions de travailleurs du secteur privé et du secteur informel, ni bien entendu aux chômeurs. Selon Carmelo Mesa-Lago, professeur émérite de l’université de Pittsburg, cela va entrainer « une réévaluation de 2400% du prix du dollar et une dévaluation de 99% de la monnaie cubaine. Les économistes cubains estiment à 40% le nombre d’entreprises qui sont en déficit et travaillent à perte.

Que signifie cette première dévaluation à Cuba ?

Il s’agit d’abord d’un remède de cheval pour les Cubains, un ajustement drastique de l’économie cubaine – oxymore douloureux pour les admirateurs de la révolution cubaine. L’idée est de s’ouvrir à des capitaux étrangers dont l’île manque cruellement. Dès janvier, la participation majoritaire de capitaux étrangers sera possible dans les entreprises mixtes pour améliorer le climat des affaires. Il s’agit d’un changement dont les énormes risques expliquent qu’il ait été reporté depuis plusieurs années par la gérontocratie castriste qui refuse de suivre les ouvertures de Raul Castro.

Après la chute du communisme en Union Soviétique, Fidel Castro avait décrété un « periodo especial » ou « période spéciale », car la fin de l’aide russe a désintégré l’économie de l’Ile. Avec l’apparition de Chavez, Cuba a bénéficié des largesses du Venezuela – pétrole et autres financements et dons autorisés par Chavez. Depuis 2010, l’effondrement du Venezuela a mis en péril l’économie cubaine qui vivait, outre l’aide vénézuélienne, notamment de la vente du pétrole vénézuélien à différentes iles des Caraïbes et quelques pays d’Amérique centrale ; les « remesas », c’est-à-dire l’envoi d’argent des Cubains principalement installés aux USA, constituaient aussi une importante source de revenu, tout comme le tourisme.

La crise vénézuélienne, à l’origine du peso convertible, n’a fait qu’aggraver la situation à Cuba. Avec la pandémie, les « remesas » et le tourisme ont considérablement baissés. La situation est aggravée par le fait que Cuba importe 60% de sa nourriture. Les touristes européens, espagnols mais aussi allemands, belges, français apportaient les devises qui manquaient. Depuis quelques années, ce sont surtout les Canadiens et les Américains ( il y a annuellement 600.000 touristes américains constituant le deuxième contingent de touristes après le Canada). Mais on a observé une chute de 15% du tourisme avant même 2020. Selon la CEPAL, un observatoire économique des pays d’Amérique Latine, la croissance de l’économie cubaine était de 1% en 2015 ; elle sera négative – -8%, en 2020. Le dollar est rare à Cuba ; le marché noir s’est développé ainsi que les opérations de dessous de table, réalisées par « las mulas », comme on appelle les intermédiaires cubains de ces tractations illégales. On observe aussi le phénomène de la « pyramide inversée » selon lequel les travailleurs les moins formés, ceux qui « travaillent » dans le tourisme, par exemple, gagnent plus que les professionnels payés par l’Etat.

Tout va donc dépendre de la crédibilité des mesures annoncées. Sinon, Cuba connaitra le sort du Venezuela, c’est-à-dire un cycle inévitable de rareté et de pauvreté. Alejandro Gil, ministre de l’économie de Cuba, a dit qu’il s’attendait à d’autres dévaluations dans le futur. Selon John Kavulich, Président du Conseil économique et commercial Etats-Unis-Cuba, « si l’administration de Diaz-Canel concrétise l’unification des monnaies et la dévaluation, l’investissement étranger sera encouragé et les Gouvernements seront plus attentifs aux mesures d’ouverture ».

Jacques Carbou

Le 10 janvier 2021

20 Jan 2021


Larissa Zakharova, « De Moscou aux terres plus lointaines ; Communications, politique et société en URSS » – par Florence Grandsenne

Larissa Zakharova, De Moscou aux terres plus lointainesCommunications, politique et société en URSS, Editions EHESS, Paris 2020, 25€

Larissa Zakharova, sociologue française d’origine russe, décédée l’année dernière, a travaillé sur la question des communications en URSS, question majeure pour un régime totalitaire (terme que d’ailleurs l’auteur n’utilise pas, parlant de régime autoritaire), qui vise à contrôler toute la vie politique, sociale et économique.

Les bolcheviks étaient conscients de l’importance des communications, eux qui, pour réussir leur coup d’Etat en octobre, prirent immédiatement le contrôle du télégraphe, du téléphone et du bureau central de la poste de Petrograd. D’ailleurs, disait Lénine, qui voulait faire de l’URSS un pays « moderne », « le socialisme sans poste, télégraphe et machine est un mot vide de sens ».

Développer les communications répondait en effet à deux nécessités : imposer dans tout le pays les consignes venant de Moscou et contrôler la population. Pour cette dernière fonction, là encore plusieurs buts : développer la conscience politique de la population en diffusant l’idéologie et prévenir toute opposition potentielle au régime.

Ces différents buts exigeaient des modes de communication modernes. Or ce que montre l’auteur, c’est au contraire leur archaïsme après 70 ans de régime communiste. Le télégraphe, utilisé jusqu’aux années 60, puis le téléphone étaient réservés presqu’uniquement aux dirigeants et à la nomenklatura. Le peuple devait se contenter du courrier postal, dont la distribution, fort lente, était assurée par des bureaux de poste clairsemés et dans les campagnes par des kolkhoziens affectés à cette tâche.

L’auteur met ainsi l’accent sur l’accès inégal aux moyens de communication selon les classes socialee, donc l’inégalité dans un pays où le projet proclamé était justement l’égalité. Mais nul besoin d’étudier les modes de communication pour constater l’existence de privilèges en URSS, on le sait depuis longtemps.

L’étude nous intéresse plus pour une autre conclusion tirée par l’auteur, qui insiste sur une contradiction majeure. Le système économique, censé impulser la modernisation espérée, était au contraire ce qui la freinait ; elle pointe l’absence d’initiatives des cadres, craignant d’être accusés de sabotage, la concurrence entre les différents secteurs de production, la dépendance vis-à-vis des livraisons de matières premières, l’affichage de résultats chiffrés mensongers et les vagues de répression qui accentuèrent la mauvaise organisation du pays.

Enfin autre contradiction interne majeure, celle existant entre une autre facette du projet social communiste et la culture du secret. Le système visait en effet à la fois à aider à la constitution d’une société nouvelle, homogène et socialiste, et à la contrôler. Or, la diffusion des ordres du centre dans un régime fondé sur la méfiance et la volonté de tout contrôler s’avéra extrêmement compliquée. Codage des télégrammes, écoutes des conversations téléphoniques, ouverture des lettres, surveillance minutieuse des secrétaires et des coursiers freinèrent le développement des échanges, qui devait être la base de la modernisation. D’autant que plus ceux-ci se multipliaient, plus se compliquaient les procédures de surveillance, exigeant de plus en plus de personnel et de moyens techniques. Il devint impossible de contrôler la société tout entière.

Le projet de Lénine de moderniser son pays, en particulier en développant les moyens de communication, fut donc un échec. Toutes les explications géographiques, techniques, économiques de celui-ci doivent être considérées à l’aune de la contradiction fondamentale du projet, inhérente au système soviétique. La modernisation, nécessaire au succès de l’entreprise communiste, était freinée par ce qui faisait l’essence même de cette dernière. En l’occurrence, le développement des voies de communication, en facilitant les échanges entre les hommes, aboutissait à mettre en péril le système totalitaire soviétique.

Florence Grandsenne

7 Jan 2021


Pascal Fontaine, « Les Murmures d’une île enchaînée » – par Benoît Villiers

Viennent-ils surtout de l’île, ces murmures, ou de l’auteur? Et sont-il des murmures littéraires ou politiques? Telle est peut-être la première question que se pose le lecteur.

Pascal Fontaine a contribué au Livre noir du communisme pour ce qui concerne l’Amérique latine. Il connait intimement le castrisme et l’on pouvait s’attendre à une nouvelle offensive explicite contre le communisme cubain.

Une « chronologie », chargée d’ordinaire d’éclairer les ouvrages historiques ou politiques, mentionne d’ailleurs des noms qui sentent le souffre chez les castristes : José-Antonio Echevarria, par exemple, ou Huber Matos.

Les Comités de défense de la Révolution sont désignés pour ce qu’ils sont : des organismes de quadrillage et de contrôle.

Les guérillas, urbaine du début des année 60 ou paysanne dans les hauteurs de l’Escambray, sont mentionnées aussi et leur répression féroce rappelée, tout comme les violences, les tortures et les suicides dans les camps joliment baptisés « Unités militaire d’aide à la production ».

Le soutien de Castro à l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’URSS en 1968 ou de l’Afghanistan en 1979 est souligné. L’engagement dans l’Angola nouvellement indépendant pour que le pays bascule dans le camp soviétique, aussi.

Au prix de 12 000 morts cubains au moins.

Les formes diverses de résistance et de fuite hors du pays, enfin.

Chacun de ces rappels constitue autant d’aides pour mieux saisir et comprendre ces murmures que nous livre Pascal Fontaine, murmures d’un pays où tous ont été intimement marqués et « transformés en une masse informe »  par « l’obsession criminelle » de Fidel Castro « d’imposer un bonheur ordonnancé par un parti unique ».

Cette souffrance imposée, ce repli dans les bras des divinités de la santeria – la religion syncrétique afro-cubain – cette capacité de violence suscitée par les réalités du régime en dépit de son idéologie bavarde et superficielle en faveur du « socialisme » et de la « patrie », ont produit les personnages des huit nouvelles du recueil.

Volonté chez certains de réussir à tout prix – jusqu’à la mort cruelle d’un enfant – dans un monde où l’individu n’a aucun prix; liquidation physique par le régime de ses premiers soutiens, naïfs rêveurs d’un monde meilleur pourtant promis dans les discours du Jefe, le Chef; dissidence héroïque ponctuée d’une condamnation à 25 ans; souvenirs qui pèsent des tonnes égrenés par un ancien combattant d’Angola; escrocs assassins, passeurs prétendus d’une filière « vers le Nord » – entendez les diaboliques Etats-Unis; tentatives de traversée du détroit de Floride des balseros ( la balsa, c’est un radeau) malgré les requins, tels sont quelques uns des thèmes évoqués par Pascal Fontaine en un langage clair, en des des scènes souvent crues et brutales, et avec un art indéniable du dialogue réaliste.

Sans doute, peut-on regretter quelques expressions répétées, quelques mélanges des genres comme le rappel au milieu d’une nouvelle, statistiques à l’appui, de la situation complexe et non catastrophique, de Cuba avant le castrisme. Mais ce recueil, exceptionnel en français, touche au coeur, trouble le lecteur et lui fait sentir le goût si particulier de l’horreur totalitaire.

On attendra avec impatience une suite, d’autres nouvelles peut-être, à l’écoute d’autres « murmures ».

Benoît Villiers

Pascal Fontaine : Les murmures d’une île enchaînée, éd. Persée, Sainte-Lice sur Loire, 124 p., 12,70 euros

4 Jan 2021


« Célébrer les 100 ans du Parti Communiste Français ? » par Pierre Rigoulot & Bibliographie par Stéphane Courtois

A l’occasion de son centenaire, certains ont parlé de l’existence du PCF comme d’une honte. D’autres, avec respect, ont souligné ce que sa naissance devait au refus total de revivre la boucherie de 1914-1918 ou se sont extasiés sur le fait qu’il attirait encore des jeunes.

On peut rappeler en effet la soumission à l’URSS de Staline et au culte de son Chef, l’approbation du pacte germano-soviétique, la dénonciation en 1940 de l’impérialisme britannique et la demande d’autorisation de publier l’Humanité sous l’Occupation allemande, l’approbation des exécutions de dirigeants du camp socialiste tombés en disgrâce, les efforts récurrents de sabotage de l’armée française, la négation acharnée de l’existence du goulag – et l’on pourrait poursuivre ainsi ad nauseam.

Mais le PCF n’est pas seulement une honte et sa longévité n’est pas seulement un sujet d’admiration. Son comportement, sa propagande, ses choix politiques, son lien à l’URSS ont une explication et son succès (relatif mais bien réel à certaines époques) aussi.

Le Parti communiste français, comme ses partis « frères », a su habilement se présenter devant ceux qui rêvaient d’un monde meilleur, comme un levier sinon comme le levier efficace pour changer le monde, supprimer les injustices, rapprocher les hommes, accroître leur bien-être et leur puissance matérielle. Et non seulement il a promis que telle était sa nature mais il a laissé entendre que c’était là le « sens de l’histoire ». Les lendemains se devaient de chanter et ils allaient effectivement chanter. De quoi faire illusion à tous ceux qui, lassés des bonnes paroles ds religions mais sensibles à certaines valeurs fondamentales qu’on y trouve, voulaient oeuvrer pour un monde meilleur.

Naturellement, être croyant en une religion et militant communiste n’est pas identique. Et la différence n’est pas tant la transcendance reconnue par l’un et niée par l’autre. Pour le Parti communiste, le monde meilleur, l’humanité nouvelle réconciliée avec elle-même, n’adviennent que par la suppression du monde ancien. Autant dire par une lutte à mort qui satisfait la haine, dite de classe, de ceux qui en effet, peuvent être opprimés mais trouvent aussi avantage à attribuer à d’autres (les bourgeois, les militaires, les curés, etc.), la totalité de leurs malheurs.

Telle fut la recette du parti communiste français comme de tout le monde communiste, suivant en cela la doctrine de Marx qui se voulait scientifique, et prétendait reprendre en histoire l’inéluctabilité qu’avait découverte Darwin dans l’évolution des espèces. Comme tout parti communiste, le PCF eut ainsi son côté exotérique, clair, simple, destiné aux « masses » à qui il expliquait qu’il luttait pour un monde moralement et socialement meilleur, mais il eut aussi son côté ésotérique, partagé par les savants es marxisme pour lesquels, loin de toute considération de valeurs, le monde communiste facilitait une évolution inéluctable en détruisant sans état d’âme les obstacles à cette avancée ( Lénine parlait de balayer la vermine).

Une « philosophie » que Staline avait résumé un jour par cette boutade : « Pas d’homme, pas de problème »…

Dans une telle perspective de liquidation des ennemis, une discipline exigeante s’imposait. Il fallait faire corps avec le Parti soviétique. Le PCF associa son destin à celui de l’URSS.

Celle-ci a aujourd’hui disparu. Le PCF n’est plus qu’une séquelle d’un passé lointain. Mais ses méthodes, sa prétention à porter seul un regard vrai et même scientifique sur les relations entre les hommes, sa volonté de détruire ses adversaires dans un monde manichéen sont reprises par divers groupements féministes, anti-racistes, anticolonialistes et environnementalistes. En ce sens, je l’admets, le PCF, le communisme et le marxisme ne sont pas morts…

Pierre Rigoulot

Centenaire du PCF : les publications par Stephane Courtois

Le centenaire du Parti communiste français nous a valu à l’automne 2020 une spectaculaire série d’ouvrages dus pour l’essentiel aux historiens communistes ou de la mouvance universitaire communiste. Ils étaient programmés pour être lancés à la traditionnelle fête de l’Huma, mais virus oblige, celle-ci a été annulée. Il est néanmoins nécessaire d’en rendre compte succinctement afin de comprendre où en est la réflexion de cette orientation historiographique qui, outre son côté hagiographique plus ou moins prononcé, propose une sorte de « récit national-communiste », celui d’un PCF franco-français ignorant à peu près tout de Lénine, de Staline, du Komintern, d’Eugen Fried, du Goulag, et des négociations à Paris à l’été 1940 avec les nazis… On a l’impression d’être revenus trente ans en arrière, avant l’ouverture des archives – celles de Moscou, du PCF et de la police et la justice françaises.

Stéphane Courtois

Ouvrages (ordre chronologique de parution)

Paul Bouland, Des vies en rouge. Militants, cadres et dirigeants du PCF (1944-1981), Paris, Éditions de l’Atelier, 2016, 350 p.

Claude Pennetier, Bernard Pudal, Le souffle d’octobre 1917. L’engagement des communistes français, Paris, Éditions de l’Atelier, 2017, 383 p.

Maurice Thorez, Journal 1952-1964, édition établie sous la direction de Jean-Numa Ducange et Jean Vigreux, Paris, Fayard, 2020, 782 p.

Véronique Fau-Vincenti, Frédérick Genevée, Éric Lafon, Aux alentours du congrès de Tours. Scission du socialisme et fondation du Parti communiste, 1914-1924, Montreuil, Musée d’histoire vivante, 2020, 184 p.

Roger Martelli, Jean Vigreux, Serge Wolikow, Le Parti rouge. Une histoire du PCF, 1920-2020, Paris, Armand Colin, 2020, 384 p.

Jean Vigreux, Le congrès de Tours, 25-30 décembre 1920, Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2020, 270 p.

Julian Mischi, Le parti des communistes. Histoire du Parti communiste français de 1920 à nos jours, Marseille, Hors d’atteinte, 2020, 720 p.

Romain Ducoulombier, Préface à Léon Blum, Le congrès de Tours. Le socialisme à la croisée des chemins, 1919-1920, Paris, Gallimard, « Folio-Histoire », 2020, 164 p.

Guillaume Roubaud-Quashie (dir.), 100 ans de Parti communiste, Paris, Éditions du Cherche-Midi, 2020, 232 p.

Guillaume Roubaud-Quashie, Corentin Lahue, 100 ans d’histoire de France et du PCF sur les murs, Paris, Éditions Helvétius, 2020, 192 p.

Yolande Rasle, Renaud Faroux, Libres comme l’art. Cent ans d’histoire entre les artistes et le PCF, Paris, Éditions de l’Atelier, 2020, 254 p.

Jacques Girault, Jean-Louis Robert, Le congrès de Tours, Montreuil, Le Temps des cerises, 2020, 204 p. (republication du livre de 1990).

Gérard Leidet (dir.), Le PCF dans les Bouches-du-Rhône. Cent ans de luttes et de débats 1920-2020, Marseille, Promemo, 2020, 384 p.

Bernard Vasseur, Le communisme a de l’avenir … si on le libère du passé, Paris, Éditions de l’Humanité, 2020, 346 p.

Nicolas Chevassus-au-Louis, Alexandre Courban, Marcel Paul, Paris, Éditions de l’Atelier, 2020, 254 p.

Bernard Friot, Judith Bernard, Un désir de communisme : conversations pour demain, Textuel, 162 p.

Rouge cent, recueil de nouvelles sur le centenaire, Arcanes 17, 2020, 280 p.

Seuls deux ouvrages échappent à la vision hagiographique et franco-française du PCF :

Denis Lefebvre, Communisme et Franc-Maçonnerie ou la 22e condition, Éditions Conform, 2020, 94 p.

Jean-Marie Argelès, Longtemps (trop ?) jai cru au matin, Préface d’Antoine Spire, Lormont, Le Bord de l’eau, 2021, 240 p.

Revues

« A quoi sert un congrès politique ? Le congrès de Tours et ses échos européens », Mil neuf cent, revue d’histoire intellectuelle, n°38, 2020, 184 p.

« Commémorer le congrès de Tours : quels enjeux politiques et historiographiques ? », Cahiers d’histoire, n°147, 2020, p. 115-148 (débat du 17 octobre 2020, animé par Annie Burger-Roussenac, Anne Jollet, Pascal Guillot, avec Gilles Candar, Frédérick Genevée, Jacques Girault, Jean-Louis Robert).

« Les naissances du communisme en France », Le Mouvement social, n°272, juillet septembre 2020.

On pourrait y ajouter Raluca Grosescu, Laure Neumayer et Eva Clarita-Pettai, « Transnational activism and the globalistion of anti-communism after 1989 », Revue d’études comparatives Est-Ouest (PUF), septembre 2020, p. 9-19.

Presse

« T’as cent ans mon coco » (dossier), Marianne, 11 décembre 2020, p. 42-59 (Hadrien Mathoux, Guy Konopnicki, Jack Dion, Copelia Mainardi, Emmanuel Bellanger, Guillaume Roubaud-Quashie, Michel Renard, Etienne Campion, Philippe Foussier, Kevin Boucaud-Victoire, Stéphane Milou)

Michel Winock, « Le centenaire du PCF », Sud-Ouest, 11 décembre 2020.

Stéphane Courtois, « Le congrès de Tours en 1920 : naissance du PCF et de la contre-société communiste », Le Figaro, 22 décembre 2020.

Roger Martelli, « Le PCF a incarné un réformisme radical », Le Monde, 1er-2 janvier 2021.

Michel Pigenet (inteview), « Depuis les années 1990, la CGT traverse mieux la tourmente que le PCF », Médiapart, 2 janvier 2021.

Sylvain Boulouque, « Le Centenaire du PCF en livre », Non fiction, janvier 2021.

Guy Konopnicki, « Centenaire du PCF : le communisme à la française », Marianne, 8 janvier 2021, p. 64-67.

2 Jan 2021


« CCP Publishes Book On Xi Jinping’s Thought on the Rule of Law ; the Obsessive Campagn to Promote the Presidents’ Legal Ideology Continue » par Massimo Introvigne

Le texte que nous mettons à la disposition de nos lecteurs a été publié dans Bitter Winter un périodique de défense des droits de l’homme et en particulier de la liberté religieuse face notamment à des mouvements ou Etats totalitaires assez offensifs aujourd’hui pour justifier de donner à une revue un titre quelque peu alarmant.

L’auteur de ce texte, Massimo Introvigne, est un professeur italien de sociologie religieuse, fondateur du Centre d’Etudes sur les Nouvelles Religions (CESNUR). De 2012 à 2015, il a présidé l’Observatoire de la Liberté Religieuse, mis en place par le Ministère italien des Affaires étrangères et dont le champ d’observations et d’actions s’étend au monde entier. Nous le remercions de nous autoriser à reproduire cette forte étude sur la Chine de Xi Jinping et en retour nous espérons contribuer à faire mieux connaître Bitter Winter.

PR

BITTER WINTER A MAGAZINE ON RELIGIOUS LIBERTY AND HUMAN RIGHTS

Sun, Deccember 27, 2020

CCP Publishes Book on Xi Jinping’s Thought on the Rule of Law : The obsessive campaign to promote the President’s legal ideology continues with the publication of a book collecting his main texts on the matter.

By Massimo Introvigne

Yet another book signed Xi Jinping is ready (from Twitter)

Bitter Winter has commented repeatedly on how “Xi Jinping’s Thought on the Rule of Law” is now emerging as the central tool in the attempt to elevate the status of the Chinese President as a Marxist ideologist not less important than Lenin, Stalin, or Chairman Mao. Whether this would work, or Xi will be forgotten after somebody will replace him in China—just as nobody would read today, say, the books signed by Leonid Brezhnev—is an entirely different question.

As part of this campaign, the Institute of Party History and Literature of the Central Committee of the CCP has just published a new book by Xi Jinping. It is titled “On Persistence in Comprehensively Governing the Country According to the Law”,and includes 54 texts and speeches by the President on the rule of law, dated between December 4, 2012 and November 16, 2020. Xi Jinping’s previous book, “On the Party’s Propaganda and Ideological Work,” was published just one month before this one—and Party members and high school and college students are supposed to study all of them.

The last chapter of the new book is Xi Jinping’s lecture at the Beijing conference on the rule of law of November 16, 2020. We have already analyzed this text in Bitter Winter, as a clear example of how the words “rule of law” may be misleading. In the Western legal tradition, “rule of law” means that all citizens, including those in the government, are subject to the law. Xi Jinping adopts the Marxist point of view, according to which the celebrated “rule of law” is simply the rule of the bourgeoise over the proletarians, and the Communist revolution solves the problem by subjecting the law to “the People” and its sole authorized spokesperson, the Communist Party. “Xi Jinping’s Thought on the Rule of Law” reiterates that the law should be subject to the CCP, rather than the CCP to the law, but adds a new global twist by arguing that also international law should be subject to the interpretation of a coalition including CCP-led China and like-minded international critics of that annoying bourgeois idea of universal human rights.

By perusing the book, one discovers that Xi did not invent this theory in 2020, but developed it gradually since he came to power in 2012. Of special interest is the chapter “The Party’s Leadership and the Socialist Rule of Law Are Consistent,” in fact a portion of Xi’s speech at the Central Political and Legal Work Conference of January 7, 2014. This text already included a good deal of what Xi would say at the November 2020 conference. We read there that with the Communist revolution, “the People,” rather than capitalists or the bourgeoisie, becomes the master of the law. However, as Marx knew very well, the problem is how to ascertain the will of “the People.” Marx’s answer is that the Communist Party is the only entity that knows what “the People” wants, or at any rate what is better for “the People.”

Xi repeats that “the People is the master,” but the Marxist rule of law can only function “by the Party leading the People.” In a Communist system of the rule of law, “the most fundamental is to uphold the Party’s leadership. Upholding the leadership of the Party means supporting the People to be the master of the country and implementing the basic strategy of governing the country with the Party leading the people.” In other words, “only by adhering to the Party’s leadership, the idea that the People is the master of the country can be fully realized, and the country and social life can be institutionalized and ruled by the law in an orderly manner.” One understands that “the People is the master of the country” and the law should respect the People, rather than vice versa, really means that the CCP is the master of the country, and the law should obey the CCP.

Xi at the 2019 congress of China Law Society in Beijing (Source: The Supreme Peoples Court of the PRC).

The different chapters tediously apply this principle to the lawyers, the judges, the military courts, the police, the regulatory authorities for the economy, and so on: they should respect the rule of law, which in a Marxist sense means respecting the law as interpreted and dictated by the CCP. By definition, there can be no conflict between the CCP and the law because, based on what Xi calls the principle of the “organic unity of Party leadership,” the CCP is the law, but what needs to be clarified here is that nobody can presume to use the written laws to criticize the decisions and policies of the Party. Otherwise, the rule of law would be used to “weaken and narrow” the Socialist essence of China, while its real purpose is to reinforce it. “There are many things, Xi writes, that need to be explored in depth, but the basics must be adhered to for a long time, i.e., the leadership of the CCP must be adhered to.”

One interesting chapter is a compilation of texts, some of them unpublished, about Hong Kong and Macao, where Xi explains that the principle “one country, two systems” may only be understood as being subject to the rule of law, by which he means the Marxist/CCP rule of law, which makes the laws subject to the Party. And that should perforce include Hong Kong laws.

Another chapter includes an apology for the Constitutional amendments of 2018. The world’s attention focused on Article 45 of the reform law, which eliminated the term limits for the President, meaning that Xi can now be President for life. However, Xi argues that the whole structure of the Constitutional reform of 2018 is governed by Article 36, which adds to Article 1 of the Constitution a new paragraph, reading as follows: “The defining feature of Socialism with Chinese characteristics is the leadership of the Chinese Communist Party.”

Taking this as the standpoint, the question is whether the other reforms, including the one allowing Xi to remain President for life, weakens or reinforce “the leadership of the CCP.” One persistent critic could object that the provision reinforces the Party’s current leader but not necessarily its leadership. However, Xi tells us that the stability is thus strengthened, which is good for the CCP. It sems that the general principle is, what is good for Xi is good for the Party, and what is good for the Party is good for the People.

29 Déc 2020


Ne gommer aucune figure historique, même indigne d’un hommage national

Dans un mail récent, André Senik me disait qu’on ne peut honorer Robespierre et les victimes de la Terreur ni le Pétain de 1916-17 et les victimes de  sa politique de Collaboration. C’est ce dernier exemple qu’il a repris dans le texte donné à Causeur et publié le 27 décembre : « On ne peut pas faire entrer Jean Moulin et Simone Veil au Panthéon et rendre un hommage national à Pétain qui fut le premier responsable de leur martyre. »

Et d’en tirer cette leçon générale : « Dans la connaissance du passé historique, on ne choisit pas, on ne retranche pas. On rend à chacun son dû.

Dans l’hommage national, un geste qui permet à un peuple de s’identifier à ceux qu’il honore, comme il s’identifie dans la condamnation de ceux qu’il rejette, il faut choisir. »

Au contraire, «Macron voudrait réconcilier les mémoires des uns et des autres et croit devoir le faire en donnant les points qui leur sont dus aux deux camps  ce qui est une démarche intellectuellement juste. Mais il n’est pas en train de passer l’oral de l’ENA ».

Je ne suis pas convaincu car il me semble qu’il n’y a pas seulement deux niveaux : la recherche d’une vérité historique – hors enjeux, hors affect et hors éthique – et la volonté de rendre hommage, de remercier et de donner comme modèle à la Nation, deux démarches j’en conviens facilement, qu’il faut en effet soigneusement distinguer.

Il y a aussi, pour une mémoire historique bien constituée la nécessaire reconnaissance du rôle effectif et important de gens ( à vrai dire les plus nombreux) qui ont marqué le destin du pays sans pour cela qu’on leur rende hommage et qu’on les donne en exemple. Les méthodes de Pétain comme chef de guerre, après tout, ne furent pas si admirables. Il ne semble pas avoir rompu avec les assauts inutiles lancés depuis les tranchées, il est responsable de l’exécution d’hommes qui n’en pouvaient plus de cette boucherie et, entre les deux guerres, il était partisan d’une stratégie défensive là où de Gaulle prônait l’offensive et l’usage des armes mécaniques,

Pétain, peut-être pas si admirable qu’on l’a crut, et certainement aussi discutable qu’il l’a été entre 1940 et 1944, s’est trouvé cependant à un poste décisif à Verdun et a joué alors un rôle important dans la première guerre mondiale et l’avenir de la République française

L’histoire d’un pays ne se raconte pas en noir et blanc, même si la population a tendance à la simplification et au manichéisme. En reconnaissant le rôle essentiel de Pétain dans ce qu’on appelle la victoire de Verdun, on n’a pas cette inhumaine exigence d’obliger les victimes les plus évidentes de la Collaboration d’applaudir mais on a cette très humaine invitation à se pencher sur la complexité des choix au cours de la vie, politique notamment. Un Chef de guerre qui permet de « casser » l’offensive allemande et de sauver la République française d’un désastre militaire peut, 20 ans après, renoncer à la Résistance contre l’envahisseur et même Collaborer avec lui jusque dans ce que la machine totalitaire allemande avait de plus horrible : l’extermination des Juifs.

Il ne s’agit donc pas de rendre hommage à Pétain. Il s’agit de reconnaitre une existence et un rôle effectifs – et par là d’apprendre à rejeter les simplismes, les approches manichéennes, l’absence de dimension temporelle dont les Etats totalitaires sont si friands quand ils évoquent leur pouvoir et les hommes qui l’incarnent.

Non, il n’y aura pas d’avenue Pétain à Paris ou de place Louis-Ferdinand Céline à Meudon sous la présidence d’Emmanuel Macron. Ces hommes n’ont pas laissé une vie assez admirable pour la donner en exemple aux générations ultérieures. Mais ils ont marqué leur domaine il faut le reconnaître. C’est dans les pays totalitaires que le Méchant disparait socialement, gommé qu’il est parfois des photographies officielles et outrageusement transformé ou annihilé dans les livres d’histoire dictés par le Pouvoir. Si le Méchant a aussi été un chef de guerre ou un écrivain exceptionnel, il convient de le dire et de le faire savoir et pas seulement dans les centres de recherches mais publiquement. C’est ainsi que se formeront des citoyens lucides, étrangers aux délices dangereux du manichéisme; des citoyens qui gardent leur esprit critique, avec ses nuances, ses approbations mais aussi ses désaccords voire ses condamnations.

La méthode proposée par Emmanuel Macron n’est donc pas une atteinte au principe de non-contradiction, pas plus qu’elle n’est réservée au concours de l’ENA quand on n’a pas ou pas encore de responsabilités politiques. C’est de notre liberté de jugement qu’il s’agit. C’est même à mon avis la meilleure manière de créer des esprits libres qui pourront dans le même temps reconnaître (pour prendre un exemple d’actualité), et les horreurs et l’illégitimité de la colonisation et les facteurs qui la rendaient « normale » en une époque, un monde et une humanité différente de la nôtre, pour ne rien dire de ses bienfaits.

Pierre Rigoulot

28 Déc 2020


L’Espagne Rouge, scènes de la Guerre civile 1936-1937, de Ksawery Pruszynski – par Pierre Druez

Immersion dans la guerre civile espagnole côté républicain, en 1936-1937, surtout en Catalogne, avant qu’Orwell n’écrive son hommage à la Catalogne. L’âme espagnole à la lumière de l’âme polonaise. Deux ans avant que la Pologne ne soit agressée conjointement par l’Allemagne nazie et l’URSS, puis frappée de dévastations successives pires que celles à laquelle l’auteur assiste en Espagne. Ce sont les Espagnols qui se sont entre-déchirés mais sans le ferment empoisonné venu de l’Est, la tragédie n’aurait jamais atteint cette ampleur.

Récit épique empreint d’une humanité poignante et d’une érudition rare par un journaliste polonais hors normes dont la biographie mériterait plus qu’amplement d’être écrite.

Sur un sujet depuis lors rabâché et inlassablement simplifié et instrumentalisé, surtout par la gauche.

Ici, fi des simplismes, du manichéisme, de la mythification de la République, de la diabolisation de Franco ou du renvoi des deux camps sur le même plan, confort des paresseux, des ignares ou des indifférents.  Non: les crimes et exactions ne furent pas du même ordre dans les deux camps. La république versait dans le totalitarisme stalinien et massacrait à tour de bras y compris dans ses propres rangs. On a le vertige devant ces assassinats en série, ces exécutions sommaires, ces holocaustes gratuits, ces procès-bidons à l’instar de tous les régimes communistes.

Les Soviétiques, qui avaient « mis en sécurité » l’or de la banque d’Espagne chez eux, ne fournissaient pourtant que du matériel vétuste, les militaires et les journalistes russes ne se mêlaient pas aux autres, le NKVD et les représentants du Comintern ne chômaient pas dans l’épuration interne. Cible principale des services soviétiques, à l’instar des premières victimes de la psychopathie léniniste en Russie : les gens de gauche, surtout d’extrême, d’abord les marxistes non inféodés à l’URSS, le POUP, les trotskystes, puis les anarchistes. L’auteur lui-même n’échappa que de justesse à un « entretien » avec les Russes. Entretien souvent synonyme d’une balle dans la nuque. Ce qui n’empêcha pas la plupart des plus fidèles agents du Comintern et du Parti inféodé au PCUS de se faire exécuter en URSS où ils furent rappelés ou bien se sont réfugiés après la victoire des franquistes.

Sens du détail minutieux des observations et sens psychologique profond, empathie de Pruszinki envers des combattants, des gens rencontrés ou interviewés sur le front et ailleurs. Et remarquable insertion dans le contexte historique, culturel, politique, intellectuel, économique et social global grâce à l’exceptionnelle culture de l’auteur.

On trempe aussi littéralement dans le sang et la sueur de la guerre. On la voit, on l’entend, on respire ses relents. On souffre avec les victimes. On est interloqué par l’indifférence des assassins des deux camps. On s’angoisse avec les familles décimées et prises entre les feux, parfois déchirées en leur sein entre les deux camps, parfois victimes résignées d’une réputation de « fascistes » comme cette femme soumise et terrifiée qui a assisté à l’assassinat de ses deux fils, en présence des petits frères et sœurs, aux regards désormais, à tout jamais, vides.

Le reporter fait battre nos cœurs surtout du côté des anonymes, le troisième côté, non engagé, celui des gens ordinaires et aussi celui des humanistes de gauche et/ou libéraux qui portent le regard le plus lucide sur le désastre en cours (Cf. le chapitre sur les « Conversation avec le docteur Marañon »).

On se frotte à l’essence de l’Espagne, de sa mentalité, de sa cruauté aussi, en ce qu’elle peut avoir de répulsif pour les cœurs sensibles. La bête humaine, les haineux, les sadiques et les pervers, eux, dans ce contexte, comme n’importe où ailleurs et en n’importe quelle époque, se déchaînent dès qu’ils disposent d’un pouvoir sans frein.

Les spécificités de la Catalogne et du Pays basque libre (Cf. un autre chapitre÷« La verte Euskadi ») sont bien décrites. Par exemple, le Pays basque échappe aux exactions extrêmes qui sont le lot de Madrid et de la Catalogne « libre », comme les massacres des prêtres, des religieuses et même des étudiants catholiques, le pillage et l’incendie systématique des églises, monastères et couvents, et même des maisons bourgeoises. Et pourtant il y avait aussi des curés du côté des Rouges !

Et que croyaient combattre et défendre les 5000 volontaires américains des rangs républicains ? Rien n’est simple dans cette guerre civile. Ni dans ses causes.

A des années-lumière des récits des imposteurs comme Malraux ou des récupérateurs de tout acabit, artistes, politiques, idéologues et bien-pensants. De Picasso à Hemingway en passant par la plupart des professeurs d’histoire.

Pierre Druez

PS L’ouvrage bénéficie d’une introduction et d’un ensemble de notes remarquables.

L’Espagne rouge, scènes de la Guerre civile 1936-1937, de Ksawery Pruszynski, éd. Buchet-Chastel, préface et annotations de Brigitte Gautier, 492p. 27 euros

28 Déc 2020


La Terreur rouge, théorie et pratique – Jean-Gilles Malliarakis et Charles Culbert, Paris 2020

La Terreur rouge, théorie et pratique, de Jean-Gilles Malliarakis et Charles Culbert, éd. du Trident, Paris 2020, 231p, 20 euros.

Alors qu’une partie de l’opinion publique française, et pas seulement d’extrême-gauche, n’hésite pas à dénoncer dans un président qui prend des mesures d’interdiction concrètes contre une épidémie un aspirant à la dictature, voire au totalitarisme, le rappel de ce que fut la violence exercée par le Comité de salut public en 1793 ou par le parti bolchevik au pouvoir vient à point nommé pour rappeler de quoi une dictature ou un pouvoir totalitaire est capable. Les purges au sein même de la direction révolutionnaire, l’emprisonnement, la détention en camps de concentration des opposants réels ou supposés, la traque de toute pensée critique, la mise sous tutelle du droit, dont le rôle se limite à un habillage de décisions prises préalablement, les insultes publiques et les tortures émaillent l’exercice de tout pouvoir, dictatorial ou totalitaire. Ce dernier n’est pas nécessairement plus sanglant que le premier. Mais il est plus systématique, touche à la totalité des existences individuelles, appelées à la formation d’un homme nouveau, surgissant en même temps qu’est détruit le vieil homme, celui de la société de classes.

Sans doute, Khrouchtchev n’était pas Staline ni Deng Hsiao Ping Mao Tse-toung, mais Jean-Gilles Malliarakis et Charles Culbert rappellent avec raison que la violence révolutionnaire s’installe dans la durée.

Le mirage d’un monde sans conflits (et non sans inégalité, comme semblent le croire les auteurs), exige une répression au long cours et une « lutte finale » sans fin. Il l’exige, plus qu’il ne la justifie car on ne trouve pas trace chez Marx d’une « justification » de la violence par la promesse de « lendemains qui chantent ». Après lui, les communistes au pouvoir firent l’éloge de la violence révolutionnaire illimitée, « méthode en vue de créer l’homme nouveau »1 et moyen de forger des révolutionnaires purs et durs, comme Félix Dzerjinski, dont la main, pas plus que celle de Staline, ne trembla pas à la tête de la Tchéka, au contraire de celle des « sentimentalistes petits-bourgeois ».

Les larges extraits, ainsi présentés, de Tchéka, un ensemble de documents réunis par Victor Tchernov, socialiste-révolutionnaire et ancien ministre de Kerenski réfugié à Paris, illustrent parfaitement ce fait. Il ne s’agit pas de dénoncer les dérapages du pouvoir soviétique naissant, ses excès, ni son hybris juvénile, le temps de s’imposer. L’ouvrage de Tchernov met en cause dès 1922, et c’est un des points que soulignés avec raison, un système appelé à durer, une structure capable même de se reproduire et qu’après la Russie, on verra à l’œuvre notamment en Chine continentale, en Europe centrale et orientale, en Corée du Nord, au Vietnam et au Cambodge.

C’est un ouvrage de combat que proposent les auteurs qui, avec une rage à peine contenue, évoquent les manœuvres, les déguisements, les alliances, les éloges mêmes, qu’ont su inventer ou susciter en leur faveur les régimes communistes. A droite, comme le rappelait récemment dans notre blog Vincent Laloy, comme à gauche, on a parfois cru à leurs discours lénifiants voire humanistes ou pacifistes. Ces temps-là sont-ils passés? Oui en un sens mais on fait aussi pire qu’avant : nos militants de 2020 ne voient pas en effet qu’ils singent, avec la meilleure conscience du monde, le schéma théorique et pratique de Marx, schéma qui réduit tous les rapports entre les groupes sociaux à un antagonisme sans compromis : les dominés contre les élites, les Noirs contre les Blancs, les femmes contre les hommes, les descendants des colonisés contre les descendants des anciens colonisateurs. Comme naguère dans la lutte des classes, l’autre est traité en ennemi à faire taire et à éliminer.

Marx n’a peut-être tué personne, comme le dit justement Malliarakis. Mais il est responsable du sang versé par ses disciples comme de la perversion actuelle des confrontations sociales et politiques, désormais transformées en luttes sans coexistence possible. Une perversion très actuelle, qui légitime à elle seule la publication de ce rappel précis et argumenté, riche en citations et références originales. Une incitation aussi à débattre sur l’œuvre et la responsabilité de Marx mais aussi sur l’idéal d’égalité.

PR

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18 Déc 2020


Figarovox, qui s’avère de plus en plus comme un lieu majeur du débat politique, a publié jeudi 10 décembre, une tribune de Pierre-Henri Tavoillot à laquelle nous renvoyons nos lecteurs. Nous leur en présentons des extraits pour les inciter à lire ce texte complet intitulé : «“Violences policières”: l’ultragauche a gagné la bataille culturelle une fois encore».

Lien vers l’article : “Violences policières”: l’ultragauche a gagné la bataille culturelle une fois encore» (lefigaro.fr)

Il faut savoir reconnaître sa défaite. Sur le sujet de la «violence policière», l’ultragauche a gagné, y compris au plus haut niveau de l’État, la bataille pour «l’hégémonie culturelle» (…) Aidée par l’entrisme au sein des médias, par l’idéologie bobo, par l’esprit généreux et pacifié du temps, par un goût morbide de culpabilité, par la multiplication des CAD (causes à défendre) et par l’espoir de la convergence des luttes, l’ultragauche a su agglomérer une constellation de déceptions démocratiques. En vrac: l’égalité en panne, l’environnement en danger, les femmes opprimées, les animaux oubliés, la finance en délire, le racisme renaissant, le bonheur en berne… Et, pour cause de tous ces maux, un système – le capitalisme ; un régime – la démocratie libérale ; et un «coupable presque parfait» (Pascal Bruckner) – le mâle blanc, bourgeois et vieux. Grâce à ce schéma culturel, c’est l’ultragauche désormais qui dicte l’agenda politique et médiatique. Ultra-minoritaire en nombre, elle est dominante en visibilité. Alors que l’extrême gauche conserve l’espoir de conquérir le pouvoir, l’ultragauche n’aspire qu’à le détruire.

On en a l’illustration parfaite avec le sujet des «violences policières». Cette gauche radicale est capable de faire oublier la longue litanie des violences faites aux policiers, qui rythment le quotidien des faits «très divers». À sa place, la mise en Une de quelques bavures, dont je ne songe à nier ni la réalité ni la gravité, au regard de l’exemplarité indispensable des forces de l’ordre, mais qui demeurent statistiquement rares. Or on ne parle désormais que de ça, comme si notre espace public était incapable de penser ensemble ces trois données du problème: d’abord, il y a – et de plus en plus – des violences faites aux forces de l’ordre ; il y a, ensuite, des violences disproportionnées commises par certains policiers ; enfin, l’essence même de la police est, sinon la violence, du moins la menace de la violence, dont elle a légitimement le monopole afin de faire respecter la loi. C’est là la condition de toute vie commune, sauf à défendre – ce qui a sa cohérence propre – une position de type anarchiste, qui rêve d’un ordre sans contrainte. Mais si l’on pense que ni l’amour, ni la morale, ni la civilité, ni la politesse ne suffisent à «garder la paix», alors la police est nécessaire ; et le seul point du débat public devrait être non pas le principe de la «violence policière», mais l’opportunité et la proportionnalité de son usage.

P-H Tavoillot raconte ensuite son expérience personnelle de violences policières terribles en Tunisie en 1986. Il compare et conclue en affirmant que la démocratie libérale est devenue le fétiche de l’ultragauche.

Grâce à lui, son «marxisme hémiplégique», comme disait Henri Weber, c’est-à-dire la critique du libéralisme (politique et économique) sans la promotion du communisme, demeure opérationnel pour embarquer tous les indignés de la terre. Tous ceux qui, face à l’impuissance publique qui gangrène nos États, ne voient de salut qu’en la dénonciation de la saloperie du monde. Avec l’indignation, au moins, ils peuvent se ressentir acteurs, utiles et maîtres de leur destin.

On le voit, le défi est immense! Pour rallier les déçus d’un régime dont la nature profonde est déceptive, – la démocratie -, il va falloir faire beaucoup. D’abord montrer que le pouvoir démocratique (le cratos du demos) peut quand il veut et veut quand il peut. Ensuite, persuader que l’indignation n’est pas l’action ni même la pensée.

Enfin, que la démocratie libérale n’est pas le pire des régimes au monde, ni même le pire à l’exception de tous les autres, mais bien le meilleur, en tout cas, pour qui veut que liberté, égalité et fraternité marchent ensemble 

Les preuves ne manquent pas. J’ai cru un moment que les aides sonnantes et trébuchantes de l’État lors de la crise du Covid-19 allaient produire une forme de gratitude à l’égard d’un collectif aussi solidaire ; mais, là encore, ce sont les plaintes et les critiques qui ont fini par l’emporter. (…)

18 Déc 2020