« Les quatre guerres de Poutine » de Sergueï Medvedev. Traduit et annoté par Galia Ackerman. Buchet-Chastel 2020, 398 pages, 24 euros.

Sergueï Medvedev est historien spécialiste de la période postsoviétique et cible 4 combats de Poutine : pour l’espace (vital), pour les symboles, pour la sphère de la vie privée et pour la métamorphose du passé.

L’auteur nous offre un panorama jubilatoire et inquiétant, savoureux et répugnant, de la pathologie collective dont est victime la Russie poutinienne, notamment quant à sa (ré)vision de l’Histoire et la place « légitime » de la Russie dans le monde contemporain.

A l’instar de la Chine actuelle, la réécriture de l’histoire y est conçue comme la stratégie clef en vue de gagner << la guerre pour la mémoire>>.

Y compris à l’étranger.

Outre l’occultation des pans les plus effroyables de l’histoire soviétique, la nouvelle magnification de la période stalinienne, le muselage ou l’emprisonnement de maints historiens et chercheurs honnêtes, la peur comme incitation à l’autocensure, il lance les actions désinformatives et les analogies historiques les plus hardies au point que, vues de l’extérieur, certaines peuvent prêter à rire. P. ex. L’absurde fascisation de l’Ukraine, avalée toute crue par une grande majorité de Russes ; une pétition exigeant la restitution de l’Alaska à la Russie par des activistes russes (qui n’a pas recueilli les 100 000 signatures nécessaires pour être examinée par le gouvernement américain) ; ou, pour répondre aux critiques américaines de l’annexion de la Crimée, le rappel par Poutine de l’annexion du Texas par les USA en 1845 !

La désinformation quotidienne répétitive réveille ou instille, nourrit et amplifie, un mode de pensée victimaire et binaire qui conduit à une polarisation mentale de tous les instants : une Russie mythifiée, seule face aux machinations des forces mondiales obscures menées par le grand Satan, les USA. Menace américaine cependant fortement atténuée, voire transformée en soutien temporaire, quand Trump, à la botte de Poutine, et ayant bénéficié de la très efficace ingérence russe, fut élu Président.

Ecrit avec un humour noir et une autodérision typiquement russes.

A déguster avec délice même si on ne partage pas certaines analyses de l’auteur.

Pierre Druez

1 Août 2021


Suicide le 23 juillet, de l’écrivain chinois Li Liqun

La revue en ligne « Actualité, les Univers du livre »  vient de publier ce 29 juillet, sur la base d’informations données par le PEN International et le Centre PEN indépendant chinois (CIPC) , un article signé de Valentine Constantini sur la mort de l’écrivain dissident chinois Li Liqun.

Ce dernier s’est suicidé ce 23 juillet, après avoir adressé une lettre à ses collègues. Cet évènement tragique, résultat des intimidations et pressions du gouvernement chinois, pousse le PEN International à en appeler « à la fin immédiate de la persécution des écrivains et intellectuels injustement ciblés pour leur expression pacifique ».

Nous reprenons des extraits, parfois légèrement modifiés, de ce texte.

En 2008, Li Liqun publiait ses premiers écrits, majoritairement sur des sites d’informations comme Sohu, Phoenix ou encore Boxun. Ce dernier aura reconnu dès 2009 l’auteur comme « l’un des 100 meilleurs intellectuels publics chinois ». Malheureusement, dès 2012, nombre de ces plateformes ont été censurées par le gouvernement de Xi Jinping – ce qui n’a pas stoppé Li pour autant, lequel devint membre de l’Independent Chinese PEN Center (CIPC)…

En 2017, lors du 19e Congrès national du Parti communiste chinois, Li avait été désigné comme une cible pour le « maintien de la stabilité ». Cette pratique, hautement coercitive, permet de réprimer les dissidents — haute surveillance, détention, assignation à résidence et réinstallation forcée font partie des mesures mises en place par le gouvernement. Li Liqun aura été la victime de ces méthodes, auxquelles s’ajoutait l’interdiction de contacter ses amis et collègues. Isolement et intimidation des forces de l’ordre ont donc façonné le quotidien de cet auteur.

À la veille de sa mort, Li a adressé une lettre à certains de ses amis, dans laquelle il explique avoir subi une surveillance et un harcèlement de plus en plus poussés – dont des appels répétés de responsables de la sécurité dans le pays. Il conclut sa lettre en référence claire aux nombreuses personnes poussées au suicide au cours de la Révolution culturelle.

La mort de cet auteur est une douloureuse piqûre de rappel, face à l’appareil exerçant la censure dans le pays. Depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2012, l’État dispose de pouvoirs coercitifs sans précédent pour surveiller les communications, mais aussi imposer de sévères restrictions aux auteurs qui s’expriment contre le gouvernement.

1 Août 2021


Pour une vaccination universelle, obligatoire et à répétition

La confusion entre liberté individuelle et penchant immédiat, la mobilisation de quelques uns en faveur du droit à l’irresponsabilité et surtout les accusations de « dictature sanitaire » et de « changement de modèle » politique au moment même où l’on protège des vies précisément pour pouvoir perpétrer le modèle antérieur, celui de la démocratie libérale, nous ramènent à nos préoccupations de toujours : la défense de la liberté. C‘est pourquoi nous portons à la connaissance de nos lecteurs, cette lettre de notre ami André Senik à la rédaction de Causeur, en faveur d’une vaccination universelle, obligatoire et à répétition.

H&L

Non seulement je suis vacciné contre ce Covid, mais je m’aperçois que suis même vacciné contre la question perfide posée par J-P Brighelli qui demande dans Causeur : « quel vaccin? »

Je lui réponds que, sans me vanter,  je me vaccine depuis de très nombreuses années et chaque année contre la grippe au moyen d’un vaccin nouveau, adapté à chaque virus nouveau.

Ma réponse plus générale à sa question perfide “quel vaccin?” est qu’il nous faudra, nous les humains, nous vacciner contre tout nouveau virus au moyen d’un vaccin nouveau.

Nous avons en effet intérêt à comprendre que tel est notre avenir, face aux virus qui ne se priveront pas de muter et de tout faire pour nous infecter : c’est dans leur nature.

Et c’est dans notre culture de nous défendre contre eux, au moyen de la vaccination.

Encore faut-il que la vaccination protège tous les humains.

Ce qui implique une vaccination obligatoire et universelle, répétée chaque fois qu’un nouveau virus menace notre espèce.

Une vaccination obligatoire? Mais oui, comme celles qui sont administrées à tous les enfants de France qui-vont-à-l’école.

Seule cette mesure rendra inutiles tous les contrôles ultérieurs, comme c’est le cas pour les enfants dont je viens tout juste d’évoquer le cas.

Mais alors, ne conserve-t-on pas le droit ultime de se révolter, ce droit que même Hobbes concède, le droit qu’inspire  la volonté de rester en vie ?

Logiquement, non! 

Car cette mesure imposée ne vise à préserver la vie de tous les autres humains qu’en préservant la vie de celui qu’on vaccine.

Que faire des indomptables rebelles qui refuseront de se plier à cette obligation universelle?

S’ils ne sont pas assez nombreux pour menacer la santé des vaccinés, on les fera profiter tranquillement de l’immunité du reste du troupeau, ou plutôt, du reste des passagers du bateau dont ils seront une sorte de passagers clandestins.

André Senik

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21 Juil 2021


Brèves de blog 7

1- Corée du Nord : la chasse aux chats est ouverte

Non loin de la frontière avec la Chine, à Hyesan, une famille nord-coréenne n’avait pas fait disparaître son chat, soupçonné par les autorités, comme les autre animaux domestiques, de favoriser les contaminations à la Covid. Les quatre membres de la famille ont été placés en détention pour trois semaines.

2- Loi sur mesure en Russie

L’ancien dirigeant de l’organisation d’opposition Open Russia, Alexeï Pivovarov, a été placé en détention provisoire au moins jusqu’au 31 juillet. Il pourrait être poursuivi pour « coopération avec une organisation indésirable ». Cette loi permettra même d’empêcher sa participation – comme celle de tout membre de l’opposition – à des élections.

3- Nicaragua : répression contre ce qui reste de presse libre ,

Les locaux du site web El Confidencial et de la chaîne Esta Semana, (Cette Semaine) ont été perquisitionnés à Managua, capitale du Nicaragua. Les autorités ont également annoncé, jeudi, l’ouverture d’une enquête judiciaire pour « blanchiment d’argent » contre Cristiana Chamorro, la plus populaire des candidats potentiels de l’opposition au scrutin présidentiel prévu le 7 novembre prochain. Gilles Bataillon, dans Le Monde du 18 juillet montre la gravité de la répression et qualifie le régime actuel de « totalitaire ».

4L’aide chinoise qui étrangle

Dès juillet, le Montenegro devra commencer à rembourser à Pékin le milliard de dollars emprunté pour moderniser ses infrastructures routières. Mais ses caisses sont vides. Ce petit pays qui vit surtout du tourisme et d’aides internationales, appelle donc lʼEurope à lʼaide. Choix difficile pour cette dernière qui « ne peut payer les dettes qu’un pays a contractées avec un pays tiers » mais qui ne ne peut non plus laisser la Chine faire la loi dans un pays candidat à l’adhésion à l’UE.

Pékin a en effet assuré ses arrières dans cette affaire en exigeant – et en obtenant – que toute contestation juridique au sujet de l’emprunt soit du ressort des tribunaux chinois !

5- C dans l’air : Pascal Boniface se surpasse

Question d’un téléspectateur : « En quoi la Chine nous menace-t-elle ? »

Réponse de Pascal Boniface : par sa croissance économique et commerciale !

Pas un mot sur son attaque de la démocratie, sur sa révision de l’Histoire, son expansionnisme militaire,  son mépris de toute règle éthique et son déni des libertés et droits fondamentaux …

Pascal Boniface refuse aussi de parler de « totalitarisme » en Chine : « La Chine n’est pas un pays totalitaire où tout le monde s’habille pareil etc. c’est un pays autoritaire qui peut servir de modèle attractif aux Africains ».

6- Kim Jong-eun sensible au « qu’en dira-t-on?

Les autorités de Corée du Nord ont envoyé près de 2000 soldats en certains points de sa frontière avec la Chine pour y construire un mur. Mais elles ont décidé de n’en rien faire aux alentours de Hyesan et de Sinuiju, des endroits ou quelques étrangers peuvent se trouver et qui sont situés face à de grandes villes chinoises (Changbai fait face à Hyesan et Dandong à Sinuiju). On se contentera donc de barbelés électrifiés, plus discrets !

7- Comme à Cuba, la musique pop est jugée dangereuse à Pyongyang

Le New York Times du 11 juin rapporte que Kim Jong-eun a qualifié la musique pop de « cancer vicieux » qui corrompt les jeunes Nord-Coréens et des a affirmé qu’il allait tout faire pour empêcher sa progression, sinon « les entreprises du Sud liées aux spectacles pourraient faire s’effondrer la Corée du Nord comme un château de cartes ».

La Corée du Nord a donc renforcé son arsenal juridique contre les consommateurs de musique pop au Nord. Selon une nouvelle loi, quiconque introduit et diffuse des vidéos sud-coréennes au Nord est passible en principe de la peine de mort. Ceux qui regardent ou écoutent de la musique pop venue du Sud sont quant à eux passibles de 15 ans de détention dans un camp de travail.

8- L’OTAN, la Russie et la Chine

Le communiqué qui a suivi la visite du président américain Joe Biden au Quartier général de l’OTAN affirme clairement que « tant que la Russie ne montre pas qu’elle respecte le droit international et qu’elle honore ses obligations et responsabilités internationales, il ne peut y avoir de retour à la normale » La Chine est également ciblée par l’OTAN, mais certains de ses membres souhaitent préserver de bonnes relations avec elle. »La Chine n’est pas notre adversaire, notre ennemi. Il n’y aura pas de nouvelle guerre froide avec la Chine. Mais nous devons faire face aux défis posés par la Chine pour notre sécurité », a déclaré – comme on formule un voeu pieux- le Norvégien Jens Stoltenberg, secrétaire général de l’OTAN. Mais il a laissé filtrer son inquiétude lors d’une interview accordée à Die Welt : « Nous constatons que la Russie et la Chine coopèrent de plus en plus ces derniers temps, tant sur le plan politique que militaire. Il s’agit d’une nouvelle dimension et d’un défi sérieux pour l’Otan ». L’opacité de l’appareil militaire chinois, l’accroissement rapide de son arsenal nucléaire et de ses capacités spatiales, cybernétiques et maritimes préoccupent indéniablement les responsables de l’organisation…

9- L’affaire Rosenberg de retour?

Un livre, signé Gérard Jaeger, pourtant déjà publié en avril 2003 aux éditions du Félin, tente à nouveau de rallumer la mèche sur l’affaire Rosenberg. On croyait pourtant l’affaire close avec le décryptage des codes Venona mettant en évidence les relations du couple avec des agents soviétiques. Oui, Julius et Ethel étaient coupables. Méritaient-ils la mort? Ethel comme Julius ? C’est une autre question. En pleine guerre froide, on ne badinait pas avec les accusations d’espionnage. Mais que Jaeger présente leur cas comme celui d’une condamnation pour « délit d’opinion » est tout à fait scandaleux aussi.

10- Cannes retrouve sa dignité

La grossière sortie d’un acteur qui ne risquait pas grand-chose à apostropher, comme un gamin dans une cour de récréation, le président de la République, a été effacée par la présentation d’un film-documentaire fort sur la lutte de la population et notamment des jeunes de Hong-Kong pour échapper à la main mise du totalitarisme chinois sur leur territoire.

Le cinéaste, lui-même originaire de Hong-Kong, Kiwi Chow, a dit avoir réalisé ce film pour tenter d’aider le mouvement à vivre – car il vit toujours malgré les arrestations et les condamnations : « Avoir une première à ce festival est une bonne occasion de faire savoir au monde qu’il y a encore des gens qui persistent à Hong-Kong ».

21 Juil 2021


Quand Hsinhua (Chine nouvelle) s’invite dans L’Opinion

On lira diverses précisions sur ce musée si particulier de Montargis dans L’Opinion, oui, le quotidien libéral, lequel vient d’accueillir deux fois de suite dans ses pages, l’agence Chine nouvelle (Hsinhua). Le 2 juillet, on y lisait les analyses très prochinoises de M. Digeon, maire de Montargis depuis 2018, affirmant l’existence d’un « parti communiste spécifique à la Chine » et évoquant la figure de Mao « qui a mis le pays en marche ». C’est cependant son prédécesseur, Jean-Pierre Door, qui, en 2014, avait donné le nom de « place Deng Xiaoping » à la place de la gare de Montargis. Une manière comme une autre de marquer le 25 e anniversaire des massacres de la Place Tien Anmen ?

Jean-Pierre Door avait enlevé la mairie de la ville au PCF en 2001, mais sur la Chine, il semble qu’un maire, qu’il soit communiste ou gaulliste, peut tenir un discours très comparable à celui de ses collègues. S’il est question dans cette page de L’Opinion, des bonnes relations de la Chine et des maires LR de Montargis, le PC français n’est pas oublié et Hsinhua donne la parole à Fabien Roussel, secrétaire général du PCF, rendant ainsi plus consistants encore les soupçons de liens étroits entre ce dernier et le PCC. Fabien Roussel parle dans son entretien avec l’officielle agence de presse chinoise de deux partis (communistes) qui entretiennent « une relation franche et loyale et où les accords sont revendiqués et les différences mutuellement acceptées ». Progrès économiques, références à l’ONU comme source de l’ordre international légitime, rôle positif des chercheurs chinois dans la recherche d’un vaccin anti-covid, efforts pour protéger l’environnement, Roussel ne tarit pas d’éloges sur la Chine communiste où il fut invité en 2019…

Une semaine plus tard, le 9 juillet, une nouvelle page signée Hsinhua était à la disposition des lecteurs de L’Opinion. Un touchant appel de Xi Jinping pour le bien-être des peuples et les progrès de l’humanité y voisine avec un tableau des bienfaits du modèle chinois de gouvernance en Afrique.

N’est-il pas dangereux, pourtant, de croire que l’indépendance du journal ne court aucun risque parce que l’on a pris soin d’indiquer clairement qu’il s’agit de simples « communiqués » ? La Chine passe quand même ses mensonges et espère sans doute rendre dépendant de sa manne le quotidien qui s’ouvre à ces « communiqués ». A-t-on mesuré à LOpinion les risques encourus ? On l’espère…

Seul point tout à fait rassurant : ces pages chinoises puent littéralement la propagande, un peu comme les pages nord-coréennes qui décrivaient jadis, dans la presse occidentale les hautes responsabilités du Pr Edmond Jouve dans les comités pour la diffusion de la pensée du « djoutché », le galimatias idéologique concocté à Pyongyang.

Et puis – mais cela ne concerne plus L’Opinion – croit-on vraiment à Pékin qu’un PCF groupusculaire puisse servir les intérêts chinois? Voilà qui rappelle le milieu des années 60 où la « République populaire » soutint jusqu’en France des groupuscules pro-chinois avec le succès que l’on sait…

18 Juil 2021


La Patrie et la Vie

(Le texte qui suit reprend, mais aussi complète et actualise, une tribune de l’auteur publiée dans Le Figarovox du 15 Juillet dernier)

Des manifestations réunissant des milliers de Cubains ont eu lieu à La Havane et dans une vingtaine d’autres villes le 11 juillet. La foule n’était cependant pas agressive, le premier jour en tout cas, comme on a pu le constater sur les vidéos d’amateurs diffusées sur les réseaux sociaux. Elle disait sa lassitude au gouvernement : lassitude devant tant de difficultés à vivre avec les pannes de courant, les pénuries alimentaires, le manque de médicaments. Certains, il est vrai, disaient plus, s’en prenaient à la dictature et demandaient plus de liberté.

La nouvelle de ces manifestations a fait le tour du monde. Il faut dire que des manifestations à Cuba, c‘est un événement ! Quelques unes de bien moindre ampleur ont eu lieu l’an dernier, en novembre, mais les précédentes remontaient à 1994 ! Et déjà, comme aujourd’hui, il s’agissait de protester contre la vie quotidienne difficile de la population cubaine.

On a là une première clef pour comprendre ces manifestations. Le quotidien des Cubains est une longue marche dans la pénurie, l’inconfort et, disons le mot : l’enfermement. Les voyages sont difficiles, voire impossibles, le courrier postal avec l’étranger inexistant, la presse réduite à celle du Parti, l’internet contrôlée – et supprimée quand l’exécutif en décide ainsi, comme on l’a vu après ces manifestations. Une des premières décisions des dirigeants cubains fut significativement de couper la parole à Dina Stars, une journaliste non officielle qu’interviewait la télévision espagnole.

Et cela fait plus de 60 ans que ça dure ! Les frères Castro ont réussi à installer un des pires régimes de la planète, associant l’échec économique à l’absence de liberté individuelle. Ce qui étonne, de loin, c’est non pas qu’il y ait eu ces manifestations, mais qu’il y en ait eu si peu. La police et l’armée quadrillent efficacement le pays, il est vrai, et le roman national, avait, il y a quelques décennies, une allure d’épopée. Les frères Castro et le justicier romantique Guevara avaient mené une lutte héroïque contre l’impérialisme américain et, de Sartre à Ségolène Royal, ils ne manquèrent pas d’intellectuels ni de politiques pour les applaudir.

Manipulé et trahi (mais qu’aurait-il fait de mieux s’il ne l’avait pas été?), Guevara n’est plus là. Les frères Castro non plus – ou si peu : Raul Castro, âgé de 90 ans, a participé en personne au lendemain de la manifestation, à une réunion du Bureau politique du PC. Un bureaucrate sans visage, un certain Diaz-Canel, leur a succédé et dirige le pays avec les mêmes arguments fatigués d’antan : si l’île connait des difficultés économiques, c’est la faute au blocus américain a-t-il répété alors qu’il ne s’agit que d’un embargo et que 80 % de ce que mangent les Cubains viennent des Etats-Unis!

L’origine des difficultés du régime castriste est en effet qu’il s’arc-boute sur les principes communistes : malgré les résultats lamentables des agricultures de type soviétique, on étatise toujours, à Cuba et…l’on achète sa nourriture au grand Satan américain. Et comme les caisses sont presque vides, on ne fait pas bombance.

Broutille que cela, pour les privilégiés au pouvoir. Ce qui compte aujourd’hui, comme hier du temps de Fidel, c’est la « lutte contre l’impérialisme » au nom de laquelle on mène la vie dure à la population. Diaz-Canel, l’a rappelé lors d’une visite récente à Pyongyang à son ami le Nord-Coréen Kim Jong Eun : nous sommes la « dernière tranchée » en lutte ouverte, frontale, avec l’impérialisme.

Même si moins d’enfants souffrent de la faim à Cuba qu’en Corée du Nord, l’avenir n’y est pourtant pas rose. La situation risque même de s’y aggraver pour deux raisons majeures : les touristes sont moins nombreux à se rendre dans l’île et le Vénézuela est dans une situation économique si désastreuse qu’il ne peut plus assurer, au même rythme qu’avant, les livraisons de pétrole à bas prix que Cuba revendait au cours international. Ces deux facteurs, qui s’ajoutent à l’incapacité de l’agriculture d’Etat de nourrir la population cubaine, permettent en grande partie de comprendre la lassitude grandissante de la population cubaine. Il y a même une manière de refus existentiel largement répandu dans la population qui joue son rôle : la « lutte », les Cubains connaissent. C’est la pratique du système D, la débrouille à laquelle ils sont acculés dans un tel système. Mais ce dont il ne veulent plus, c’est des appels à l’affrontement à mort avec le monde extérieur que résume le mot d’ordre castriste : Patria o muerte ! la Patrie ou la mort… L’un des slogans lancés lors des manifestations était au contraire : « Patria y Vida », La patrie et la vie, titre d’un morceau de hip-hop entendu des millions de fois sur You Tube, et sorte d’hymne à une autre vie, lancé par de jeunes musiciens, Maykel Castillo, en prison depuis deux mois, et Luis Manuel Otero, qui vient d’être arrêté lui aussi. Leur « mouvement », baptisé « San Isidro » du nom de leur quartier à La Havane, était bien présent lors des manifestations, qu’il rythmait plus qu’il ne les dirigeait, comme un « oui » à la vie et à des années-lumières des perroquets au pouvoir répétant ce que disait Fidel Castro il y a presque exactement 60 ans, le 30 juin 1961, au sujet de l’art : au sein de la révolution, il lui permettait tout. Mais contre la révolution, rien !

Les jours du régime castriste sont-ils cependant comptés? Sans doute les données sociales changent à Cuba et l’on a vu avec ces manifestations du début de la semaine que les réseaux sociaux jouaient un rôle actif dans la mobilisation. Grâce à eux, toute une jeunesse pour qui la Sierra Maestra et la Baie des Cochons sont de l’histoire ancienne, contourne les interdits, s’informe sur le monde extérieur et informe ce dernier sur ce qui se passe à Cuba. Via Youtube, Diana Stars est suivie par des milliers de gens. Et Yoani Sanchez, quant à elle, s’exprime dans son quotidien en ligne 14ymedio.

La présence parmi les gens arrêtés ou disparus suite aux manifestations, de dissidents plus âgés comme José Daniel Ferrer et Manuel Cuesta Morua, deux des principaux dissidents du pays, montre peut-être une rencontre de deux générations. Voilà donc l’opposition au régime qui grandit. La fermeté de l’Union européenne, qui a clairement condamné la répression, confortera cette opposition dans ses choix et renforcera l’isolement des dirigeants communistes. L‘Union européenne comme les Etats-Unis ont fait à l’occasion de ces manifestations ce que l’on attendait d’eux, ni plus ni moins : ils ont lancé un appel en faveur de la liberté à Cuba, et entre autre, de la liberté de manifester sans être arrêté par la police (on compte 130 arrestations et un mort). On notera avec satisfaction que les démocraties libérales de chaque côté de l’Atlantique étaient cette fois sur la même longueur d’onde alors qu’on assistait en général, ces dernières décennies, à l’expression de désaccords implicites : aux dénonciations du castrisme par les Etats-Unis s’opposaient des appels par l’Europe au dialogue et à la coopération économique. C’est tout juste si l’on se souvenait qu’il y avait des prisonniers politiques dans l’île.

Malgré ces indications favorables à la révolte de la population cubaine, il faut cependant rester prudent. Diaz-Canel a retenu les leçons du Venezuela où le pouvoir a su diviser la population et où les manifestation répétées ont fini par lasser…Le n°1 cubain a donc appelé les communistes du pays à s’opposer à ces manifestations « aux ordres de l’étranger ».

L’armée et la police sont encore très puissantes.

Ensuite le pouvoir cubain n’est pas totalement isolé : que vont faire ses alliés, la Chine communiste et la Russie? L’une comme l’autre sont considérées comme des amies de Cuba et se verront appelées à l’aide si jamais le régime castriste chancèle.

Mais nous n’en sommes pas encore là…1

Pierre Rigoulot

crédit image : Cuba, Havana | Flickr

1. v. « Bon week-end à Montargis », de Benoît Villiers, 5 juin 2021

18 Juil 2021


Une histoire révisée

Le magazine Géo-Histoire consacre son numéro de juillet  aux « derniers  secrets de Staline ». Nonobstant que ces « secrets » n’en sont pas vraiment, on est étonné de découvrir des contradictions factuelles d’un article à l’autre, comme sur le bilan de la Grande Famine (5 millions  de morts page 3, six page 23, cinq page 35), et des erreurs chronologiques grossières (Zinoviev et Kamenev fusillés en 1934 ! Kirov assassiné en 1936 !) sans parler des oublis comme la conférence de Téhéran qui précède celle de Ialta et détermine dé les vrais rapports de force en Europe.

Par ailleurs, on peut relever des erreurs gênantes dans la traduction de certains termes : « koulak » ne signifie pas alors « usurier » mais désigne dans la langue politique totalitaire imposé par les Bolcheviks un paysan riche, étant entendu que c’est le parti qui décide qui est riche et qui ne l’est pas. Par ailleurs, le lecteur peut croire que Staline a succédé directement à Lénine (« Staline prit les rênes de l’URSS, en 1924 », p. 33), ce qui est une contre-vérité qui escamote la séquence de la troïka Zinoviev-Kamenev-Staline liguée contre Trotski, séquence qui dure jusque fin 1925 quand Staline, au XIVe Congrès du PCUS, devient secrétaire inamovible dans les faits et par là maître définitif du parti, après avoir été adoubé par Lénine dès 1922. Surtout, la description du pouvoir stalinien fait fi du rôle de Lénine dans l’instauration du régime totalitaire — le fondateur du parti bolchevique ayant mis sur pied les instruments nécessaires qu’utilisera son disciple. Boris Souvarine, qui a eu l’avantage de connaître les deux hommes concluait, en 1964, au terme d’une longue méditation : « On discerne bien des traits du régime stalinien dans l’état des choses soviétiques créé par Lénine. » Il paraît par conséquent inapproprié de faire l’impasse sur l’héritage léniniste, comme c’est le cas ici.

Autre impasse : on affirme (p. 35) que « caché par le régime stalinien, l’Holodomor se déroula en silence ignoré du reste du monde », ce qui est contredit avec la référence (p. 33) aux articles de Gareth Jones — loin d’être le seul journaliste à publier des articles à ce sujet (voir  ceux de Malcolm Muggeridge) – et la multitude d’articles dans la presse française, par exemple, dans Le MatinLe TempsLOrdre d’Émile Buré, sans parler de ceux de la revue universitaire Le Monde slave. C’est bien l’absence de réaction de la part des gouvernements occidentaux face cette parfaite connaissance de la famine qui doit être interrogée, tant cette « absence » semble se perpétuer de nos jours…

Le numéro de Géo-Histoire se conclut sur l’interview du professeur britannique Geoffrey Roberts qui fait l’éloge de Staline chef de guerre. Selon lui, Staline était déjà un remarquable tacticien alors que l’on sait que certaines de ses initiatives pendant la guerre polono-soviétique, compromirent la manœuvre principale. Surtout, la rédaction, semble ignorer l’ouvrage fondamental sur l’invasion nazie en 1941 de Jean Lopez et Laska Otkhmezuri : Barbarossa, 1941. la guerre absolue (2019) où l’on peut lire : « En 1941, ses bévues, ses obsessions, ses slogans sont responsables de plusieurs millions de pertes que ce soit dans les quinze premiers jours de l’opération Barbarossa, mais aussi à Kiev, et lors des innombrables contre-attaques qu’il exige en se souciant de la raison militaire comme d’une guigne. » C’est en plaçant le pays entier sous le double contrôle du NKVD et du parti que Staline conserve, par sa position de dictateur totalitaire, le pouvoir de conduire les opérations, ses erreurs militaires apportant la preuve à rebours de son pouvoir absolu. Lorsque est rappelé les 27 millions de morts soviétiques – chiffre hypnotique –, le plus souvent ne sont nullement analysées les raisons de cet effroyable bilan. Si la Russie se défend « par la profondeur », selon le mot de Jaurès, à l’époque de Staline, elle combat aussi par la masse des soldats mobilisés. De nombreux témoignages montrent combien les généraux soviétiques méprisaient la vie des soldats, lançant des  vagues d’attaques absurdes et non-préparés (voir Les Carnets de Nikolaï Nikouline, 2019). Ainsi les travaux de Geoffrey Roberts accompagnent sans scrupule la ligne stalino-poutinienne de révision de l’histoire.

Jean-Louis Panné

(Crédit photo : File:Vladimir Lenin and Joseph Stalin, 1919.jpg – Wikimedia Commons)

13 Juil 2021


Les assesseures voilées

Le vote de la majorité et des socialistes repoussant l‘amendement proposé par François Pupponi, l’ancien maire de Sarcelles, au nom du MoDem est une faute lourde de sens.

La neutralité des assesseurs n’est pas seulement une exigence découlent de la séparation des l’Églises et de l’État. La banalisation du port du voile dans l’espace public est une tactique de l’entrisme islamiste qui est pratiqué par ceux qui veulent que la France devienne bi-communautaire.

De bonne foi sans doute, les élus de LREM et les socialistes pensent qu’il faut céder sur des accommodements raisonnables qui faciliteront l’intégration de ceux des Français musulmans qui restent fidèles à leur culture d’origine, qui est incompatible avec la nôtre sur des points fondamentaux

La laïcité n’est donc pas l’enjeu principal de la violente dispute qui a agité le Parlement sur le voile de l’assesseur

L’enjeu principal est le modèle français de société fondé sur une culture commune.

Le choix est clair : ou bien la République française dit gentiment aux Français musulmans qui demeurent fidèles à leur culture d’origine sur les points où cette culture n’est pas compatible avec celle du pays d’accueil, « faites comme chez vous, affichez votre appartenance à votre religion, à condition de tolérer les opinions des autres» ou bien on leur dit « intégrez-vous en faisant comme les autres Français, lesquels ne mettent pas en avant leurs différences culturelles parce qu’ils partagent avant tout une culture commune. »

Ce sont deux façons opposées de concevoir l’intégration.

La macronie vient de donner des verges pour se faire fouetter par les défenseurs du modèle français de société.

J’aimerais bien qu’elle se reprenne.

André Senik

(crédit photo : Paris, mairie du 10e arrdt, salle des mariages, Marianne)

Réponse

Comme il est tard pour réagir à ce sujet.
Chacun sait que plus on réagit tard face à un travers, à une maladie, moins il est facile de l’entraver et y mettre fin.
Félicitations pour cette réaction d’arrière-garde qui change de celles concernant habituellement le communisme en général, devenu … sous nos cieux….. un fauve assez inoffensif. Ici en tous cas.
Bien au contraire de celui qui avance voilé ici depuis 30 ans au moins, avec ses alliés.
Après des années d’erreur de cible, on tente de rectifier.
Il est bien tard ! Trop tard sans doute.

Didier Devred

5 Juil 2021


Colombie : Petro cherche à obtenir dans la rue ce qu’il n’a pu trouver dans les urnes

Les manifestations ont pris fin dans l’ensemble du pays a l’exception de Cali, nous y reviendrons, et d’une ou deux municipalités. Les troubles se poursuivent à Bogota. Depuis le 28 avril, que la « grève nationale » a donné lieu, après les marches et manifestations a des débordements incontrôlés. Le gouvernement a dû faire appel à la police et à l’armée et l’opposition a parlé de répressions, des violences policières ce qui a conduit à une augmentation de la violence dans les rues, le pillage de magasins et une insécurité dans plusieurs quartiers de Bogota. Mercredi soir, le 23 juin, la destruction du « Portal » de Suba, du Transmilenio, le système de transport urbain de la ville, a obligé la Maire de Bogota, Claudio Lopez, à déclaré : « Nous n’allons pas accepter le vandalisme ». Elle avait auparavant demandé à Gustavo Petro de calmer ses troupes et de les faire cesser les violences, déclenchant ainsi une controverse avec le principal dirigeant de l’opposition au gouvernement. Il y a donc bien une politisation de ces conflits ; ce qui donne raison aujourd’hui a tous ceux qui dénonçaient l’action de Petro d’envenimer en sous-main la situation pour profiter du chaos afin de prendre le pouvoir par la rue qu’il n’avait pas pu obtenir par les urnes. Dernière minute : un motocycliste est mort vendredi 25 a Bogota en raison d’une « obstruction violents de la part certains manifestants » a dénoncé samedi 26 la maire de la capitale colombienne qui a interdit les rassemblements a Suba et Las Americas, deux des terminus du Transmilenio.

Il ne s’agit plus de protestations pacifiques mais de guérilla urbaine. Le vandalisme a pris de graves proportions à Bogota. Ce sont bien des groupes radicaux, organisés, avec des bombes incendiaires, des armes et des casques, financés par quelques politiques qui génèrent le chaos. La lassitude ressentie par la population, en Colombie, en général, et à Bogota, en particulier, doit faire face a une escalade de la violence pour attirer l’attention. Alors que baisse la protestation sociale, apparait un autre type de violence. Gustavo Petro est responsable, selon la Maire, d’entretenir cette violence et ceux qui le suivent sont les plus radicaux. La protestation sociale a dégénéré avec les groupes illégaux et radicalisés.

A Cali, la situation est désormais clarifiée par la capture de Leonardo Diaz Escobar, alias Richard, ex-chef de la colonne mobile Jacobo Arenas des Farc et aujourd’hui à la tête de la structure urbaine mise en place par Ivan Marquez un des chefs des dissidences de Farc qui se cache au Venezuela. La revue Semana a révélé qu’alias Richard a été arrêté avec 7 autres membres des Farc dont une femme, par la police après des interceptions téléphoniques qui permirent d’apporter de nouvelles preuves de l’infiltration d’Ivan Marquez. C’est lui qui assure l’approvisionnement en argent, logistique et en armes de ces groupes liés aux Farc et même anciens des Farc. Ils ont ainsi organisé le blocage des routes d’accès à Cali et à Buenaventura, la ville portuaire du Pacifique ou venaient les armes et bombes incendiaires utilisées par les « muchachos », les jeunes au chômage ou étudiants de l’université del Valle de Cali. Les communications téléphoniques révèlent ainsi que les chefs rassemblaient ces groupes de jeunes, les payaient, leurs donnaient des fusils pour aller se battre contre la force publique et la police.

Une démonstration supplémentaire que la paix négociée par l’ex-président Santos et les Farc n’a pas obtenu le but souhaité ; les dissidents des Farc continuent d’organiser « les luttes » pour prendre le pouvoir en Colombie avec l’appui plus ou moins déclaré du Venezuela et de Cuba qui n’ont pas abandonné l’idée de renverser le pouvoir légal de Colombie pour installer a sa place une régime qui partage la même idéologie.

Jacques Carbou

Le 25 juin 2021

(Crédit photo : El alcalde Mayor de Bogotá, Gustavo Petro | Flickr)

29 Juin 2021


À propos de la querelle entre Orban et Macron

Le devenir sexuel des enfants et des adolescents est une affaire délicate qu’il ne faut surtout pas traiter brutalement

Sont brutaux pourtant, pour les homosexuels, leurs familles et leurs amis, le discours et les lois d’Orban revenant à dire aux homosexuels :  « vous êtes libres, mais cachez cette pathologie de peur qu’elle n’influence les enfants et les adolescents ».

Brutaux aussi pour les parents qui préfèrent que leurs enfants ne soient pas incités à aggraver des troubles et des hésitations identitaires qui sont le lot de cette période.

Entre l’occultation infamante et le militantisme transgressif dans les écoles et autres lieux de formation, il doit exister une attitude de respect pour cette époque de la vie.

La priorité revient sans doute à désarmer l’agressivité des enfants et des adolescents à l’égard de ceux qui ne sont pas comme eux.

La tolérance est une ligne de conduite qui rejette à la fois l’opprobre et le militantisme.

André Senik

(Crédit photo : Image par Boris Štromar de Pixabay)

28 Juin 2021