Nous recevons le texte suivant et l’appel qu’il contient à réactions et réflexions. Nous le transmettons tel quel et publierons les réponses qu’il suscitera.

H&L

Bonjour à tous,

Je prépare un travail sur la crise conceptuelle des droits de l’homme et les moyens qui permettraient d’y remédier au moins sur le papier.

Puis-je tester les constats et hypothèses interprétatives sur lesquels s’appuie mon diagnostic auprès de ceux qui voudraient bien en prendre connaissance et me dire ce qu’ils en pensent ?

1. 1. Constat de fait concernant la « liberté et l’égalité en droits ».

– L’article 1er de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 (DDHC) affirme :  » Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » .

– L’article 1er de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 (DUDH) énonce lui-même : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits »

Suis-je en droit d’écrire :

– Que l’article de 1948 reprend à deux mots près (« tous » et « demeurent ») la formulation de 1789 ?

– Que les deux formulations s’équivalent strictement dans la mesure où « être humain » est un parfait synonyme de « homme » et que « demeurent » se borne à expliciter un corollaire de l’énoncé « tous les hommes naissent » : si les hommes doivent leur « liberté » et leur « égalité en droits » à leurs naissances respectives et à elles seules, ces deux droits sont inaliénables, ce qui revient à dire qu’ils « demeurent ».

– Que les deux Déclarations font écho à Rousseau :  » L’homme est né libre , et partout il est dans les fers » ? Même si le passé composé que Rousseau utilise laisse à penser qu’il vise un âge révolu, il suffit à signifier, en effet, qu’il est anormal que l’homme ne soit pas libre là où il naît aujourd’hui.

1. 2. Qualification du premier constat

1.2.1. Suis-je en droit de conclure que pour la DDHC comme pour la DUDH (et comme pour Rousseau s’agissant de la seule liberté),  » liberté » et « égalité en droits » sont des droits de naissance ?

1.2.2. Si ces droits sont bien des droits de naissance, dois-je en conclure que :

– Les deux Déclarations postulent que ces droits ont pour cause la nature et qu’ils sont ainsi des droits naturels et, par là même, des droits inconditionnels ?

– Ou bien que les deux Déclarations ne postulent pas nécessairement que les droits ont pour cause la nature mais se bornent à prescrire que, là où elles font autorité, les sociétés se doivent reconnaître aux individus qui les composent le droit d’être « libres » et « égaux en droits » dès leur naissance et sans la moindre condition ?

2.1. Second constat concernant la réalité positive des situations évoquées par les Déclarations

Contrairement à ce qu’affirment les deux Déclarations, je ne vois ou ne lis nulle part que, dans la réalité positive des choses, les hommes naissent libres et égaux en droit.

Même dans les sociétés ayant aboli « les fers » que Rousseau dénonce:

– Les hommes naissent et grandissent sous l’autorité de leurs géniteurs ou de l’instance (familiale, clanique ou nationale) à laquelle leurs géniteurs se subordonnent ;

– L’homme qui naît, c’est-à-dire le nouveau-né, ne dispose pas des mêmes droits que l’adulte jusqu’à sa majorité

Puis-je qualifier l’assertion selon laquelle les hommes sont toujours nés et naissent plus que jamais « dépendants » et « inégaux » de « constat de fait » ?

2. 2. Qualification du second constat

Si mon observation a valeur de constat, suis-je en droit de conclure que :

1° Les assertions formulées aux articles premiers de deux Déclaration sont mensongères de sorte que notre droit national et international reposerait sur deux énormes erreurs ou mensonges ?

2° Les assertions énoncées aux articles premiers de deux Déclaration ne sont pas erronées ou mensongères mais seulement fictives (elles énonceraient un mensonge qu’elles présenteraient comme tel et dont les citoyens seraient ainsi avertis un peu comme au théâtre ou dans un roman) de sorte que notre droit reposeraient sur seulement deux fictions ?

3° Que nos deux assertions relèvent de l’erreur, du mensonge ou de la fiction, pensez-vous qu’il soit normal ou sain que notre droit positif national et international repose sur des assertions illusoires ?

4° Si oui, trouvez-vous cette situation normale parce que la vérité vraie n’existerait pas ; parce que la vérité existe mais pour nous ou parce qu’il importe peu que le fondement d’un droit soit faux ou fictif dès lors qu’il est accepté ou reconnu par la majorité et qu’il a ainsi pour source de légitimité effective la volonté majoritaire des acteurs ?

Par avance, merci à tous pour vos éventuelles remarques.

Jean-Pierre Airut

Notre ami J.P. Airut nous avait adressé un questionnaire sur les droits de l’homme. On trouvera ci-dessous et le questionnaire et les réponses d’André Senik qui y sont insérées (en italiques grasses).
D’autres réflexions, à la suite de ces réponses, sont souhaitables.

H&L

Bonjour à tous,

Je prépare un travail sur la crise conceptuelle des droits de l’homme et les moyens qui permettraient d’y remédier au moins sur le papier.

Puis-je tester les constats et hypothèses interprétatives sur lesquels s’appuie mon diagnostic auprès de ceux qui voudraient bien en prendre connaissance et me dire ce qu’ils en pensent ?

1. 1. Constat de fait concernant la « liberté et l’égalité en droits ».

– L’article 1er de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 (DDHC) affirme :  » Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » .

– L’article 1er de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 (DUDH) énonce lui-même : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits »

Suis-je en droit d’écrire :

– Que l’article de 1948 reprend à deux mots près (« tous » et « demeurent ») la formulation de 1789 ?

elle y ajoute « en dignité ». on peut y voir un effet de la Shoah. Le respect de la dignité de tout humain va plus loin que la reconnaissance de ses droits

– Que les deux formulations s’équivalent strictement dans la mesure où « être humain » est un parfait synonyme de « homme » et que « demeurent » se borne à expliciter un corollaire de l’énoncé « tous les hommes naissent » : si les hommes doivent leur « liberté » et leur « égalité en droits » à leurs naissances respectives et à elles seules, ces deux droits sont inaliénables, ce qui revient à dire qu’ils « demeurent ».

les humains doivent leur liberté, leur égalité en droits et leur dignité dès leur naissance à leur appartenance au genre humain

– Que les deux Déclarations font écho à Rousseau :  » L’homme est né libre , et partout il est dans les fers » ? Même si le passé composé que Rousseau utilise laisse à penser qu’il vise un âge révolu, il suffit à signifier, en effet, qu’il est anormal que l’homme ne soit pas libre là où il naît aujourd’hui.

De la phrase de Rousseau les deux Déclarations reprennent seulement « l’homme est né libre ». On entend par « l’homme » les individus en tant que tels.

Cette idée fait écho au verset de la Genèse 1 : « 27 Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, il les créa homme et femme

1. 2. Qualification du premier constat

1.2.1. Suis-je en droit de conclure que pour la DDHC comme pour la DUDH (et comme pour Rousseau s’agissant de la seule liberté),  » liberté » et « égalité en droits » sont des droits de naissance ?

absolument

1.2.2. Si ces droits sont bien des droits de naissance, dois-je en conclure que :

– Les deux Déclarations postulent que ces droits ont pour cause la nature et qu’ils sont ainsi des droits naturels et, par là même, des droits inconditionnels ?

Les Déclarations déclarent sans rien postuler en amont, ni Dieu ni la nature.

Ces droits sont déclarés inhérents à la nature de l’homme et par conséquent ils sont

sacrés, inaliénables et inconditionnels.

– Ou bien que les deux Déclarations ne postulent pas nécessairement que les droits ont pour cause la nature mais se bornent à prescrire que, là où elles font autorité, les sociétés se doivent reconnaître aux individus qui les composent le droit d’être « libres » et « égaux en droits » dès leur naissance et sans la moindre condition ?

Les deux Déclarations, qui sont historiquement et culturellement datées et relatives, sont universelles en droit. Cela signifie qu’elles sont universalistes dans leur portée.

À leurs yeux, il n’y a pas de relativisme culturel justifiant l’irrespect de ces droits et de cette dignité. Ni dans le passé, ni dans le présent.

2.1. Second constat concernant la réalité positive des situations évoquées par les Déclarations

Contrairement à ce qu’affirment les deux Déclarations, je ne vois ou ne lis nulle part que, dans la réalité positive des choses, les hommes naissent libres et égaux en droit.

Ces Déclarations ne sont pas des constats. Elles édictent des impératifs

Même dans les sociétés ayant aboli « les fers » que Rousseau dénonce:

Rousseau ne veut pas abolir les fers que sont les liens sociaux.  « Comment ce changement s’est-il fait ? Je l’ignore. Qu’est-ce qui peut le rendre légitime ? Je crois pouvoir résoudre cette question. » 

– Les hommes naissent et grandissent sous l’autorité de leurs géniteurs ou de l’instance (familiale, clanique ou nationale) à laquelle leurs géniteurs se subordonnent

ces faits ne suppriment pas les droits et la dignité des personnes : un enfant est une personne humaine de plein droit

– L’homme qui naît, c’est-à-dire le nouveau-né, ne dispose pas des mêmes droits que l’adulte jusqu’à sa majorité

Si !

Puis-je qualifier l’assertion selon laquelle les hommes sont toujours nés et naissent plus que jamais « dépendants » et « inégaux » de « constat de fait » ?

Non! C’est une confusion entre le droit inhérent à la personne et les faits, qui ne suspendant pas les droits.

2. 2. Qualification du second constat

Si mon observation a valeur de constat, suis-je en droit de conclure que :

1° Les assertions formulées aux articles premiers de deux Déclaration sont mensongères de sorte que notre droit national et international reposerait sur deux énormes erreurs ou mensonges ?

Absolument pas. Une Déclaration ne peut pas être mensongère puisqu’elle n’est pas un constat positif.

2° Les assertions énoncées aux articles premiers de deux Déclaration ne sont pas erronées ou mensongères mais seulement fictives (elles énonceraient un mensonge qu’elles présenteraient comme tel et dont les citoyens seraient ainsi avertis un peu comme au théâtre ou dans un roman) de sorte que notre droit reposeraient sur seulement deux fictions ?

Absolument pas. Elles sont la décision de considérer les humains comme libres et égaux en droits et en dignité.

3° Que nos deux assertions relèvent de l’erreur, du mensonge ou de la fiction, pensez-vous qu’il soit normal ou sain que notre droit positif national et international repose sur des assertions illusoires ?

Rien à voir avec des assertions. Le Droit repose sur des principes posés les hommes.

4° Si oui, trouvez-vous cette situation normale parce que la vérité vraie n’existerait pas ; parce que la vérité existe mais pour nous ou parce qu’il importe peu que le fondement d’un droit soit faux ou fictif dès lors qu’il est accepté ou reconnu par la majorité et qu’il a ainsi pour source de légitimité effective la volonté majoritaire des acteurs ?

Cette décision culturelle n’a rien à voir avec la vérité l’erreur ou le mensonge.

Par avance, merci à tous pour vos éventuelles remarques.

Jean-Pierre Airut

Après coup

Je me dis après avoir répondu doctement que les objections non pertinentes de J P Airut ont le mérite de nous faire mieux comprendre le noyau dur de notre socle civilisationnel, je veux dire celui du monde qui est dit  libre à juste titre parce que son principe absolument premier est la liberté des individus.
La Chine et la Russie (symbole Z) attaquent ce socle et nous devrons répondre sur ce terrain
L’extrême droite française (symbole Z) aussi prétend se définir par la défense de notre socle civilisationnel, ce qui nous oblige à répondre sur ce terrain. Notre civilisation française et occidentale ne se définit pas par le retour au catholicisme d’avant la laïcité et les droits de l’homme.
Merci donc à J. P AIrut de nous faire clarifier la signification et la portée des droits de l’homme

André Senik

1 Sep 2022


Mélenchon fasciné par les  Etats totalitaires

On trouvera ici l’ensemble des réponses faites par Pierre Rigoulot, interrogé la semaine dernière par l’hebdomadaire Valeurs actuelles sur la manière dont Jean-Luc Mélenchon traitait de la question de Taïwan et d’autres conflits internationaux.

Mélenchon a suscité la polémique il y a quelques jours suite à ses propos sur Taiwan et le partage de ces derniers sur le compte de l’ambassade de Chine en France qui s’en est félicité. La polémique est-elle justifiée ?

A mes yeux, elle est justifiée dans la mesure où Taïwan est une démocratie et la Chine un Etat totalitaire. Ce n’est pas une mince affaire mais un choix grave.

Mes sympathies  – et celles d’une grande majorité de mes concitoyens – vont spontanément aux  démocraties. Le choix est donc très simple au premier abord. Mais la situation juridique de Taïwan complique les choses : après tout, le Chine de Pékin, la Chine communiste a été reconnue par la France  en 1964 comme la seule Chine. Taïwan en fait donc partie si l’on s’en tient aux déclarations officielles. Mais personne n’ignore que Taïwan est de facto indépendante de Pékin et que son régime est à l’opposé de celui de la république dite « populaire » en place sur le continent. La montée en puissance de la Chine – sa mise en cause progressive du leadership américain dans le monde et de sa défense de l’indépendance taïwanaise en est une illustration claire – rendent toute déclaration sur ce fragile équilibre potentiellement explosive. D’autant que la France, en tant que démocratie alliée des Etats-unis, s’est employée elle aussi, à ne pas remettre cet équilibre en cause tout en faisant savoir où allaient ses sympathies politiques.

Comment comprendre les récentes positions internationales de Jean-Luc Mélenchon, notamment vis-à-vis de l’Ukraine, la Russie, de Taïwan et la Chine ? 

Mélenchon est avant tout un homme ambitieux. Il a réussi grosso modo à devenir un des personnages clés de la vie politique française. Avec ses déclarations sur Taïwan, il a voulu compléter ce succès personnel au plan national par un succès au plan international. Ce que les Chinois se sont empressés de lui apporter en le remerciant publiquement. Il y a sans doute d’autres raisons plus médiocres, en tout cas plus terre à terre, comme la volonté de s’affirmer comme le patron de la Nupes et pas seulement de la France Insoumise. C’est Fabien Roussel qui jusqu’ici était l’homme des Chinois. La déclaration récente sur Taïwan est aussi un pavé dans la mare du n° 1 du PCF : les Chinois sont invités à le soutenir, lui Mélenchon, le premier. Le comprendront-ils? C’est une autre affaire.

Quant à sa position sur l’Ukraine, elle peut, comme la précédente, être analysée à deux niveaux : un niveau international où suinte la haine de l’Amérique, la haine de l’OTAN et de la démocratie telle qu’elle fonctionne sous ce parapluie militaire, et un niveau d’ambition personnelle : il ne veut pas laisser à Marine Le Pen l’exclusivité des réserves envers la politique française de sanctions et de soutien militaire à l’Ukraine.

Venezuela, Cuba, ex-URSS, Chine, ses récentes tournées en Amérique du Sud… Comment expliquer l’étrange fascination de Jean-Luc Mélenchon pour des régimes autoritaires et des dictatures (majoritairement communistes)

Vous avez raison de parler d’étrange fascination. Après tout, un certain nombre d’étudiants et d’intellectuels de ma génération se sont enthousiasmés pour une Chine ou une Cuba imaginaires. Les bureaucrates étaient rejetés, l’enthousiasme des populations brisait le carcan marxiste, léniniste et stalinien ! C’était leur fantasme, mon fantasme aussi. Mélenchon, lui, approuve les mesures qui sont prises sans fard par le PC chinois tel qu’il est, tout puissant, et par la dictature poutinienne  ou post-castriste, telle qu’elle est. Tous ces systèmes politiques ont en commun d’être hostiles à la démocratie libérale, à ce  qu’il appelle le « système », cela suffit à Mélenchon! On a les alliés, les soutiens, les amis qu’on mérite! Mélenchon rêve de voir s’effondrer la démocratie libérale. Il cherche à en ridiculiser l’institution parlementaire, à déplacer le centre de gravité des décisions du parlement à la rue et soutient aussi à l’international tous nos ennemis. On ne peut lui reprocher d’être incohérent…

Comment qualifieriez-vous ces différents régimes ? De Cuba en passant par le Venezuela et la Russie ?

Je parlerais volontiers de régimes totalitaires, bien que les différences soient fortes d’un pays à l’autre et bien que des traits plutôt dictatoriaux que totalitaires soient perceptibles ici ou là. On n’est plus à l’époque de Staline ou de Mao. Mais les dictatures peuvent ensanglanter plus que les Etats totalitaires.  L’important, pour Mélenchon, c’est la haine partagée de tous ces Etats pour la démocratie libérale.

Plus largement, la FI poursuit-elle un idéal communiste ?

Indéniablement, mais au sens du Grand Partage, de la Grande Egalité, de la Justice sociale pour tous.  C’est comme cela que bien des militants communistes ont rêvé de  l’avenir radieux, celui d’après le Grand Soir. Les militants de la France Insoumise ne pensent pas au pouvoir sans rivage du Parti, de son dirigeant, ni à l’incapacité qu’a une société de se développer dans de telles conditions. Mélenchon leur vend du rêve et la légitimité de la haine contre les dirigeants élus du régime démocratique libéral qu’est le notre. Il faut leur rappeler ce qu’ont donné les révolutions, les partis uniques, les Chefs auréolés. Il n’est pas sûr que l’Ecole leur ait appris…

De quoi ses positions sont-elles le nom ? De quoi sont-elles symptomatiques ? 

J’ai commencé à vous répondre, je crois : de l’ignorance d’abord, mais aussi des frustrations. Dans le type de société où nous vivons, on veut toujours plus et encore plus. Et comme on a aucune intention de se remettre en cause, on s’en prend aux dirigeants, jugés systématiquement méprisants, vivant dans un autre monde que le vrai. Plus grave encore : on est sans doute à un tournant civilisationnel avec des croyances collectives (religions, patriotisme) affaiblies, des données techniques encore mal maitrisées (« réseaux sociaux »), des conditions climatiques nouvelles. Ces problèmes gigantesques sont encore loin d’être réglés…Ce monde ci est-il insatisfaisant? On imagine alors que l’herbe est plus verte ailleurs.

Pierre Rigoulot

(Photo: The Left, https://www.flickr.com/photos/theleft_eu/48013274416)

1 Sep 2022


L’ECLAIREUR, de Sergueï Jirnov avec Jean-Luc Riva – Nimrod/Movie Planet 2022, 527 p. 23€

Comme beaucoup d’entre nous je suppose, j’ai été très intriguée par la participation aux émissions consacrées à l’Ukraine sur LCI d’un journaliste présenté comme ex-membre du KGB, Sergueï Jirnov. Bien qu’il soit connu du monde des medias depuis plusieurs années, je n’avais jamais entendu parler jusqu’alors de cet homme, très calme, un peu rigide, et parlant le français à la perfection. C’est pourquoi je me suis penchée avec une grande curiosité sur sa biographie, intitulée L’Eclaireur.

Dans ces mémoires, on suit toute sa vie en Union soviétique, de la petite enfance (il est né en 1961) sous le règne de Khrouchtchev jusqu’à sa fuite en Occident en 2001 pour échapper aux menaces que fait peser Poutine sur tout opposant à sa politique. Jirnov, en tant qu’ex-espion au service du KGB, est particulièrement visé, et il pense avoir survécu à une tentative d’empoisonnement.

L’auteur raconte tout d’abord son enfance, à l’époque où beaucoup de familles étaient logées dans des appartements communautaires. Une chambre pour toute la famille – père, mère, grand-mère et les deux enfants !- et le reste commun à plusieurs familles : cuisine, toilettes et salle de bain. Mais au bout de quelques années durant lesquelles ses parents ont dû le mettre en pension, ce qui l’a fait beaucoup souffrir, ces derniers, des ingénieurs, obtiennent un appartement en banlieue à Zelenograd, un quartier pour cadres à 25 km de Moscou. Il y mène avec sa famille une vie relativement privilégiée, et bénéficie de très bonnes écoles.

Sa scolarité est très brillante. Surtout, il a l’oreille musicale, ce qui lui permet d’apprendre les langues étrangères avec une grande facilité et de les parler quasiment sans accent. Il a une passion toute particulière pour le français. C’est cette aptitude qui l’a fait repérer par le KGB, en particulier durant les « Olympiades des langues étrangères » d’où il est sorti premier.

En Union soviétique, être brillant voulait dire être remarqué par le KGB et y faire carrière. Ce fut son cas. Il est convoqué et, ravi, passe aisément tous les examens demandés. Il est intégré alors au MGIMO, institut d’Etat des relations internationales, sorte d’ENA soviétique. Lui-même est surpris de ce succès car bien qu’il soit un travailleur infatigable, le piston est nécessaire pour entrer dans cette école très prisée. Mais sa tante vient de se remarier avec un membre du KGB et il pense que celui-ci est intervenu en sa faveur. En tout cas, il fait sa scolarité d’étudiant dans cet institut d’élite, dans lequel l’enseignement est centré sur la connaissance du reste du monde, mais s’accompagne aussi d’exercices physiques nombreux. Il n’a aucune difficulté, étant très sportif.

Puis, adulte, il prépare son entrée au KGB. Il existe plusieurs niveaux statutaires pour les membres du KGB, et lui vise celui d’ « illégal », le plus couru et le plus difficile à obtenir  car il permet de devenir espion et donc de voyager par le monde. C’est son grand rêve car, comme tous les jeunes, il a suivi à la télévision un feuilleton, Dix sept moments du printemps, dont le héros, l’Eclaireur – d’où le nom de son ouvrage – était un espion. Tous les garçons à cette époque en rêvaient, y compris Vladimir Poutine qu’il rencontrait de temps en temps durant les activités du KGB et qu’il n’appréciait guère. Mais Poutine ne sera pas admis chez les « illégaux » !

Jirnov est alors un bon communiste, comme ses parents. Sa mère est membre du Parti et secrétaire de cellule. Elle a été décorée en 1970 de la médaille du Centième anniversaire de Lénine. Quant à Sergueï, il est passé par toutes les étapes nécessaires durant sa jeunesse : petit octobriste, puis pionnier, puis komsomol, il n’a aucun problème avec le régime. Certes, en tant qu’étudiant, il a droit à toutes les lectures interdites aux Soviétiques car les membres du KGB doivent connaître leurs ennemis ; c’est ainsi qu’il lira Soljenitsyne bien avant la chute de l’URSS.

Mais il ne devient pas du tout un opposant pour autant. Ainsi, lorsqu’en 1986 le KGB lui demandera d’abandonner sa petite amie, pourtant irréprochable au point de vue politique, il acceptera ce sacrifice, dont il pense maintenant qu’il avait pour but justement de tester sa fidélité au KGB.

Apprenti espion, lui sont surtout confiées des missions de traduction auprès des étrangers de passage, qu’il est chargé de surveiller. C’est ainsi que par exemple, en 1980, aux Jeux Olympiques de Moscou, on lui confie l’accueil des délégations étrangères. Mais, déception, du fait de la guerre en Afghanistan, de nombreux pays boycottent les JO et sa mission est supprimée.

A vrai dire, quand il décrit les missions dont il a été chargé durant sa carrière d’espion, elles semblent bien anodines et on voit mal l’intérêt pour l’Union soviétique d’entretenir un tel corps de spécialistes  pour de tels objectifs. Mais peut-être ne nous dit-il pas tout.

En tout cas, c’est en 1984 qu’il devient officiellement membre du KGB mais, afin d’acquérir le statut d’« illégal », il doit encore suivre trois ans d’études à l’Institut Andropov, surnommé l’Institut de la Forêt. C’est là qu’il apprend à être un espion de haut vol : exercices militaires, apprentissage de langues étrangères, techniques de chiffrage, d’écoutes, rencontres avec des espions célèbres (tel Philby, un des cinq de Cambridge) etc…

Après ces études, il est nommé au centre des officiers des renseignements extérieurs du KGB, à Yassénévo, à côté de Moscou, où il s’ennuie, bien loin de ses rêves de grands voyages dans le monde et en particulier en France.

Mais l’horloge de l’histoire tourne. Après les décès successifs de Brejnev, Andropov et Tchernenko (Le Canard Enchaîné parlait de régime « marxiste-séniliste » !), Gorbatchev, au pouvoir depuis 1985, tente de libéraliser l’économie. Notre espion, avec l’accord du KGB, se lance alors dans une carrière de consultant pour le commerce international.

La chute du Mur coïncide pour Jirnov avec son premier voyage en France, où il est envoyé pour une mission d’espionnage. Puis la période Eltsine, où le chaos économique s’installe, renforce le besoin des sociétés occidentales d’avoir affaire à quelqu’un qui connaît les rouages du système, ce qui lui permet de développer son activité de consultant.

Mais la compétition entre les démocrates-gorbatcheviens et les conservateurs – soutenus par le KGB-  s’accentue en Russie sur fonds d’un terrible chaos économique. Jirnov est alors envoyé en France pour prendre contact avec des relais bien placés. C’est à cette occasion qu’il visite l’ENA et  qu’on lui propose d’y présenter  sa candidature. Il passe devant la commission d’admission, est accepté. C’est bien la première fois qu’un espion soviétique infiltrera cette école !

En attendant la rentrée de 1991, il revient à Yassénévo et apprend qu’il est enfin accepté comme « illégal ». Paradoxe : son rêve se réalise au moment même où le régime s’effondre. Pendant quelque temps, il alternera entre la France et la Russie, et profitera d’un passage en France pour se faire baptiser – moins par conviction que pour justifier sa présence ! – dans une église orthodoxe du Vercors, la région qu’il a choisie comme base.

 En Russie, la crise politique bat son plein. Eltsine, qui l’a emporté dans sa compétition avec Gorbatchev, interdit le PCUS. Pour Jirnov, c’est un traumatisme : « Je me retrouve brutalement orphelin d’un parti qui a rythmé ma jeunesse et ma vie de citoyen soviétique. Sans compter que ma mission d’espionnage en France est censée aider la lutte idéologique du PCUS dans l’arène internationale », confie-t-il.

En octobre, le KGB est dissous et remplacé par deux entités : le MSB (service inter-républicain de sécurité) et le TsSR (Service central du renseignement). Le 25 décembre, Gorbatchev met fin à ses fonctions de président de l’URSS. Jirnov démissionne et rentre à Moscou, son diplôme de l’ENA en poche.

Il survit en participant à des émissions linguistiques à la télé, pendant que la crise continue de plus belle en Russie : dissolution du Parlement par Eltsine, résistance des parlementaires réfugiés au siège du Gouvernement, barricades dans les rues, attaque armée du Parlement…

Jirnov est de plus en plus inquiet sur son sort, en tant qu’ancien membre du KGB. Il est arrêté, mis en prison, accusé d’avoir divulgué des secrets d’Etat, puis relâché. Mais dans son blog, il accuse en termes plus ou moins déguisés le FSB et Poutine, qui accède au pouvoir en tant que Premier ministre en 1999, d’avoir organisé les attentats (294 morts) faussement attribués aux Tchétchènes. Le site Internet qu’il anime devient de plus en plus critique vis-à-vis du nouveau régime et lui se sent de plus en plus menacé.

« Avec Poutine, écrit-il, les tchékistes du KGB sont de retour au pouvoir suprême… La courte parenthèse démocratique est désormais refermée ».

Il est choqué par la corruption qui se développe dans la Russie du nouveau Président, indigné par la technique des assassinats utilisée pour se débarrasser des opposants politiques et des oligarques. L’abandon par Poutine des marins du sous-marin Le Koursk au fond des mers confirme à ses yeux la bassesse de celui-ci.

En janvier 2001, il tombe malade, et les symptômes le convainquent qu’il a été victime d’un empoisonnement, comme d’autres avant et après lui. Guéri, il décide de s’exiler en France. Malgré les obstacles mis par le FSB, il réussit à quitter le pays, qu’il ne reverra plus.

Le lecteur est un peu frustré de ce que Jirnov n’analyse pas de façon un peu plus personnelle les étapes de son cheminement politique. On aimerait savoir comment il est passé de la position d’espion au service du KGB à celle d’opposant. Or, il ne s’en explique pas. Comme la plupart, sans doute, des Soviétiques, il ne critiquait pas le régime avant que celui-ci ne s’effondre.

C’est la victoire de Poutine qui a placé Jirnov dans l’opposition. Il conteste le nouveau pouvoir par le biais de ses publications sur Internet, « de plus en plus ouvertement dénonciatrices des changements antidémocratiques pratiqués par Poutine et ses anciens collègues du KGB ».

Désormais, il vit en France et c’est de là maintenant qu’il analyse la Russie actuelle, aidant les journalistes français à décrypter la stratégie politique de Poutine, en particulier la façon dont le contrôle des médias lui permet d’influencer l’opinion publique russe mais aussi de participer en sous-main à la vie politique en Occident.

Depuis que la Russie a envahi l’Ukraine, il est plus encore présent dans les medias français, où ses interventions pertinentes aident à comprendre l’attitude russe, mais peut-être aussi lui permettent sans doute, par la notoriété qu’elles lui apportent, d’échapper à la vengeance du FSB et de Poutine.

Florence Grandsenne

1 Sep 2022


Patrice Renaut-Sablonière vient de s’éteindre. Il avait eu un grave problème cérébral et son état avait progressivement empiré.

Nous avons eu du mal à intégrer cette affreuse nouvelle tant il était si actif et souriant.

Patrice avait été l’un des animateurs de la Société  Internationale pour les droits de l’homme et apportait avec fidélité son soutien aux initiatives, réunions et colloques de l’Institut d’histoire sociale. Ces deux vies associatives lui paraissaient avec raison compatibles. La défense des droits de l’homme qu’il prônait supposait en effet une analyse préalable des régimes politiques concernés et il ne confondait pas comme d’autres, ayant pignon sur rue, les malheurs d’un objecteur de conscience suisse et ceux d’un membre de Mémorial traqué par la police de Poutine.

Patrice ouvrait avec générosité sa porte et nos rencontres avaient, tout particulièrement grâce à lui, une allure amicale et presque fraternelle. Quand la discussion tournait à l’aigre, il cherchait à apaiser les passions et poussaient à reprendre autrement le débat.

C’était aussi un homme discret, voire secret. Il voyageait beaucoup, jusqu’à ces dernières années, en Afrique…

Nos condoléances vont évidemment en premier lieu à sa femme et à ses enfants

H&L

13 Août 2022


Deux mauvais procès en phobie

Qu’il s’agisse de la dénonciation de l’islamophobie ou de l’homophobie, il doit être clair que l’usage abusif du suffixe « phobie  » risque de servir à interdire toute critique à l’égard des idées et des revendications d’une « minorité » religieuse ou sexuelle

On ne doit pas cadenasser la liberté d’expression en la limitant à ce qui n’est ressenti comme une offense par aucun public. 

Cette liberté d’expression est justement limitée à ce qui n’incite pas au mépris ou à la violence contre une catégorie de personnes indépendamment de leurs actes.

En ce qui concerne les croyances religieuses, leur critique n’est pas en soi une incitation à la haine contre les personnes.

Le meilleur exemple en est la différence entre l’antijudaïsme religieux – qui ne s’en prend qu’à la religion juive- et l’hostilité aux Juifs, qu’ils soient croyants ou non.

Ce point mérité d’être rappelé. Il faut qu’Olivier Faure ait perdu son bon sens pour rendre hommage  » Aux 12 884 français de confession juive arrêtées les 16 et 17 juillet 1942 pendant la Rafle du Vél d’Hiv’, à ceux qui ne sont jamais revenus, à tous ceux qui ont survécu. Notre devoir est de ne jamais oublier et de lutter sans relâche contre l’antisémitisme. »

Ces Juifs n’ont pas été arrêtés, déportés et exterminés parce qu’ils étaient « de confession juive », mais parce qu’ils étaient juifs.

Ils ne furent pas victimes de l’antijudaisme religieux mais de l’antisémitisme ethnique.

Les Juifs (dont je fais partie) auraient été très satisfaits si l’anti-judaïsme religieux s’était cantonné à la critique de la religion juive, sans s’en prendre aux Juifs en tant que personnes.

Les non Juifs (et les Juifs eux-mêmes) peuvent bien critiquer la Torah et caricaturer Moïse tant qu’il leur plait, les Juifs, croyants ou non croyants, ne les accuseront pas d’antisémitisme pour si peu.

Accuser d’antisémitisme les auteurs de ces critiques et de ces caricatures antireligieuses serait leur faire un mauvais procès. Et même un procès qui relèverait de la diffamation.

Voici d’ailleurs comment l’antijudaïsme religieux est défini dans Wikipédia, qui fait désormais office de référence.

« L’antijudaïsme est l’hostilité à l’égard de la religion juive. Ce terme peut être employé à propos de l’attitude du christianisme envers le judaïsme, attitude longtemps marquée par la théologie de la substitution, elle-même issue de plusieurs courants, dont le marcionisme et la doctrine augustinienne du « peuple témoin ».

Au sens strict, l’antijudaïsme ne doit pas être confondu avec l’antisémitisme, bien que tous deux puissent s’influencer mutuellement. L’antisémitisme désigne une attitude hostile vis-à-vis des Juifs en tant que peuple au-delà d’une stricte dimension religieuse. Toutefois, au cours de l’histoire, ces deux notions se sont confondues, ainsi que l’a démontré, par exemple, Jules Isaac dans son ouvrage Jésus et Israël. »

La liberté d’expression serait bafouée dans son principe si la société, et les juges, acceptaient la confusion entre la critique des croyances et la discrimination envers les personnes.

Le fait que cette critique puisse être « ressentie » comme incitation au mépris ou à la haine par les personnes qui s’identifient peu ou prou à un courant religieux ne suffit pas à faire de cette libre critique une menace envers les personnes et donc un délit.

La même distinction s’impose à l’égard des propos relatifs à l’homosexualité et à l’homophobie..

Tout propos qui incite objectivement au mépris et à l’hostilité envers les personnes en raison de leur homosexualité est un délit qui doit être condamné, car l’orientation sexuelle relève à l’évidence et sans limites des droits de l’homme.

Pour autant, ce droit inconditionnel n’entraine pas l’obligation morale et politique d’approuver inconditionnellement et sans examen toutes les demandes adressées à la société par certains militants homosexuels, sous peine d’être taxé d’homophobie, comme l’est actuellement la ministre Caroline Cayeux.

Quel que soit le ressenti de certains anti-homophobes, dont le combat est légitime, les propos qu’elle a tenus au début du débat sur le mariage pour tous n’étaient pas homophobes.

Comme n’importe qui, elle avait a le droit de considérer et même de dire que l’homosexualité est contre nature, à condition de n’en tirer aucune conséquence discriminative à l’égard des homosexuels. De toute façon, la remarque  » c’est contre nature » n’a aucune valeur médicale, morale ou juridique, car la nature, ou plutôt la représentation qu’on se fait de la nature, n’est pas la norme de notre civilisation.

Comme n’importe qui, elle avait a le droit de considérer et de dire qu’un enfant élevé exclusivement par des parents du même sexe est privé délibérément de l’apport spécifique de l’autre sexe. Car le droit des personnes homosexuelles n’est inconditionnel que tant qu’il ne s’agit que d’elles. En revanche, les interrogations concernant l’intérêt de l’enfant élevé par un couple homosexuel sont peut-être sans fondement, mais elles ne sont pas une manifestation d’homophobie.

Il est donc diffamatoire d’accuser madame Cayeux d’avoir tenu des propos homophobes.

André Senik

25 Juil 2022


Mélenchon n’est pas la République

(1. Retour sur un printemps électoral)

En avril 2022, Jean-Luc Mélenchon échoue pour la troisième fois dans sa tentative d’accéder au second tour de l’élection présidentielle. Le constat est cruel : les électeurs ne lui font pas confiance.

Mais le tribun de La France Insoumise ne veut pas disparaître de la vie politique : il va donc s’engager dans la voie de la confusion politique, au risque de s’y perdre et de fragiliser un peu plus une démocratie déjà affaiblie.

Une défaite ? Une revanche à prendre sur le suffrage universel

Le 26 mai, il tient tribune dans Libération où il reprend ses deux formules-choc de l’entre-deux tours de la présidentielle :

* « Les législatives sont le troisième tour de l’élection présidentielle » : s’il est légitime de s’interroger sur le mode de désignation du président et sur la nature du régime parlementaire de la Vè République, nier le résultat même de l’élection relève au mieux d’un caprice de mauvais perdant (M. Macron serait le « président le plus mal élu de la Vè République » avec 38,5 % des inscrits, dénonce (1) M. Mélenchon élu député en 2017 par… 20 % des inscrits), au pire du mépris du suffrage universel.

Puisqu’il n’est pas Président, M. Mélenchon nie donc la légitimité du droit à l’élection d’un autre que lui. Ses lieutenants vont tenter d’achever le travail, dans de peu glorieuses attaques ad hominem contre le Président de la République réélu le 24 avril (2).

* « Je vous propose de m’élire Premier ministre » : pendant que dans 577 circonscriptions des candidats débattent et se présentent au suffrage des électeurs, M. Mélenchon, dans la posture de l’homme charismatique s’appuyant sur le peuple, s’engage dans une dérive plébiscitaire. Que reste-t-il de cette gauche attachée à la République parlementaire qui a toujours dénoncé la personnalisation du pouvoir qu’elle soit idéologique (bonapartiste) ou institutionnelle (avec l’élection présidentielle au suffrage universel et l’inversion en 2002 du calendrier électoral au détriment des législatives) ?

Un Parlement ? Mais pas celui de la République

Le discours de confusion, c’est aussi la perte du sens des mots et le mélange des genres entre le Parlement qui, dans nos institutions républicaines vote les lois et contrôle l’action du gouvernement, et un énigmatique et ambigu « Parlement de la Nupes » (du nom du cartel électoral « Nouvelle alliance populaire écologique et sociale »). Lancé par M. Mélenchon le 30 mai, « Le parlement de la Nupes commence […] et sa pérennité n’est pas acquise. […] Il est impossible de changer la société aussi fondamentalement que nous en avons l’ambition sans une implication populaire de masse ».

Manifestement, pour M. Mélenchon, la réussite d’une alternance politique ne repose pas sur les institutions de la République. C’est à l’écart des représentants de la nation élus au suffrage universel, dans un organe partisan auto-proclamé, que s’exercerait le contrôle du pouvoir exécutif : « Je souhaite de toutes mes forces que le [parlement] continue, constructif et insolent envers le pouvoir, même si c’est nous qui l’exerçons. […] Qu’il soit frondeur, Insoumis, tout ce que vous voudrez » (AFP citée par lepoint.fr, 30 mai).

Un programme ? Des impasses

Exercer le pouvoir ? La personnalisation à outrance de la campagne des législatives masque un programme dans lequel la confusion règne : le « programme partagé » avec ses nouveaux alliés à gauche fait l’impasse sur des questions essentielles parmi lesquelles l’Union européenne (lui désobéir ?), le nucléaire civil (le démanteler ?), l’Otan (en sortir ?).

M. Mélenchon sait très bien que sur ces sujets il n’est pas majoritaire dans son camp, sauf à passer en force ou à agir par la menace : « Désormais, il en coûtera très cher de descendre du train. Cela vaut pour tout le monde. Y compris pour nous insoumis », gronde alors le « tribun du peuple » (Libération, 8 juillet).

Un prophète ? Des échecs

M. Mélenchon a beaucoup cru et croit encore en son étoile, même si au fil du temps il abaisse ses considérables prétentions :

* Incarner la République ? « La République, c’est moi ! », lors de la perquisition du siège de LFI le 16 octobre 2018.

* Président de la République ? Perdant au 1er tour, écarté du 2nd tour – « J’aurais préféré voter pour moi » (émission « Quotidien », TMC, 25 avril) -, il promet le 24 avril que « le 3ème tour commence ce soir ».

* Premier ministre ? Il passe du rêve (« Je serai le Premier ministre », BFM TV, 19 avril) à la réalité, moins brillante : « Quand on vous a dit “on peut gagner, élisez-moi premier ministre”, ça voulait dire que c’était tout à fait possible » (le 5 juillet, cité dans l’Humanité, 7 juillet).

* Député ? Il renonce à se présenter devant les électeurs. Au soir du second tour des législatives, il proclame que « La déroute du parti présidentiel est totale » ! Dans les faits, il manque 100 sièges à LFI et à la Nupes pour faire jeu égal respectivement avec Renaissance et avec la coalition présidentielle, et 215 sièges à LFI pour atteindre la majorité absolue. Il faut dire que Jean-Luc Mélenchon s’exprime ce soir-là depuis son QG de l’Elysée…-Montmartre, une salle de spectacle.

* Malgré des discours qui ne trompent que son auteur, le « 3ème tour » de M. Mélenchon est donc un nouvel échec. Qu’à cela ne tienne, notre tribun qui vole de défaite en faillite proclame : « Le quatrième tour est commencé. Mais le pouvoir macroniste sait-il que ses jours sont comptés ? » (blog melenchon.fr, 28 juin).

Au-delà de ce qui pourrait n’être qu’une vaste pantalonnade, M. Mélenchon annonce son projet politique : organiser le blocage des institutions, attiser les divisions dans la société, pour partir une dernière fois à la conquête d’un pouvoir qui n’en finit pas de le fuir dans les urnes. Choisira-t-il alors la rue ?

Antoine Murageot

(1)    A tort : c’est Georges Pompidou en 1969.

(2)    « Bâtard de François Hollande » (François Ruffin, 28 avril) ; « Bah si, bonhomme, tu vas le nommer » (Manuel Bompard, 6 juin).

Photo: Toulouse, Jean-Jaures, 1er juin 2013, crédit: Pierre-Selim, https://www.flickr.com/photos/pierre-selim/8913158141

25 Juil 2022


24 février 2022

Le 24 février 2022 est la deuxième date critique du XXIème siècle, après celle du 11 septembre 2001. Ce siècle est à ce jour beaucoup moins dur que le précédent mais beaucoup plus dur qu’attendu avec candeur par les démocraties après la chute du mur de Berlin du 9 novembre 1989. L’euphorie de l’époque leur fit croire qu’elles incarnaient à leur tour le sens de l’histoire.

A partir du 31 décembre 1999, Vladimir Poutine a fait preuve d’une exceptionnelle habileté qui n’est pas sans rappeler celle de Hitler qui sut si bien séduire le maréchal Hindenburg, porter cravate et parler au monde de la paix.

Qui allait mourir pour Dantzig alors qu’on n’avait même pas défendu Prague ?

Face à des démocraties incrédules, ou trop crédules, sans passion et sans objectif, Poutine, comme Hitler, a su avancer pas à pas et gagner.

Le Président Biden annonçait jour après jour que les Russes préparaient l’invasion de l’Ukraine mais que les Etats-Unis n’interviendraient pas. Comment ne pas le croire après son récent et brillant retrait d’Afghanistan ?

Joueur remarquable, Vladimir Poutine avait toutes les cartes en main. Il ne manqua même pas de prendre le temps de s’amuser avec le nouveau Chamberlain, un président Macron qu’il venait de gifler au Mali.

La blitzkrieg a échoué. Au XXème siècle, elle dura cinq ans, deux fois.

Chacun attend la percée du front ou l’épuisement de l’adversaire, finalement les deux.

En l’occurrence, qui a les nerfs les plus solides ? Démocrates, nous connaissons les faiblesses des démocraties : les opinions sont infantiles et versatiles ; le pacifisme est la façon la plus confortable de s’y voiler la face. La Russie peut-elle tenir sur le long terme sans la Chine ? Le fleuve Amour est une frontière plus fragile que le Rhin.

La Chine jouit d’une « divine surprise ».

Vladimir Poutine ne peut pas céder sans périr. Il est condamné à avancer. Il estime que le temps joue pour lui : l’opinion des démocraties est réversible et les Etats-Unis sont capables de se déchirer à propos du sexe des anges.

L’Amérique ne peut pas céder sans perdre son domaine occidental d’Asie et d’Europe. Elle est condamnée à refuser le diktat. Elle estime que la Russie sera peu à peu asphyxiée.

Une diplomatie moderne, en 3D, trouverait-elle un compromis sans lutte finale ?

Toutes choses restant égales par ailleurs, il semble que l’empire de Catherine II vit ses derniers feux.

JLC

16 Juil 2022


Les deux vainqueurs des élections : le populisme et l’extrémisme ?

Nous avons le grand plaisir de publier un extrait du discours du Sénateur Claude Malhuret, discours prononcé après la déclaration de politique générale d’Elizabeth Borne devant l’Assemblée nationale; discours remarquable, tant par la forme que par le fond.

H&L

“Depuis le 19 juin, tout le monde proclame sa victoire avec un art admirable de l’auto-persuasion. Les uns ont gagné parce qu’ils n’ont pas perdu, les autres ont gagné bien qu’ils aient perdu, d’autres enfin croient avoir gagné parce qu’ils n’ont pas compris qu’ils avaient perdu. On connaissait les victoires à la Pyrrhus, il y a maintenant les défaites gagnantes.

La vérité est beaucoup plus simple, et brutale et je m’étonne que personne n’en ait parlé jusqu’ici : les deux vrais vainqueurs de ces élections sont le populisme et l’extrémisme. On en a vu les premiers résultats dès cet après-midi et le déplorable spectacle à l’Assemblée nationale.

Lorsqu’au premier tour de la présidentielle les extrêmes recueillent 57% des suffrages, lorsque les uns multiplient le nombre de leurs députés par 5 et les autres par 10, c’est une gifle pour tous les partis démocratiques. Tous.

Il y a cinq ans la France était citée en exemple. Elle échappait à la vague de populisme qui frappe les démocraties et qui a donné Trump, Bolsonaro, le Brexit, Orban et quelques autres. Aujourd’hui elle est rattrapée par la patrouille.

Elle ne doit son salut provisoire qu’à une particularité historique. Alors qu’ailleurs le populisme n’est que d’extrême droite, chez nous où l’école apprend aux élèves à adorer Camille Desmoulins et à préférer Robespierre à Tocqueville, il est coupé en deux, ce qui l’empêche d’arriver au pouvoir. Pour le moment.

Mais les extrêmes sont moins éloignés qu’on ne le pense. Ce qui les rapproche est bien plus fort que ce qui les sépare : la haine de l’Europe et de l’OTAN, l’anti-américanisme, Assad, Poutine, l’Ukraine, les retraites, les programmes économiques délirants, le complotisme, le soutien aux antivax et les fake news, la posture tribunicienne, l’obsession du soupçon et de la dénonciation.

Ce qui les sépare : leurs histoires respectives et leurs chefs qui se détestent. Certains croient leur hybridation impossible.  Elle gagne chaque jour du terrain. Regardez les transfuges, les militants qui se font des clins d’œil, les reports massifs du deuxième tour des législatives. Et il y a chaque jour un peu moins de différence entre la xénophobie des uns et le racialisme des autres qui hiérarchise les gens selon leur degré de mélanine. Est-ce qu’il y a quelqu’un ici qui croit que Taha Bouhafs ou Danielle Obono, l’amie de l’antisémite Corbyn, sont anti-racistes ?

Aujourd’hui, au-delà des apparences électorales, la France voit s’affronter un pôle européen et républicain et un pôle populiste et nationaliste, le lepéno-mélenchonisme. Ce sont les jumeaux de la ruine. Qui peut affirmer que nous n’assisterons pas demain, comme en Italie, au regroupement des ZADistes et des fachos – fâchés ou pas –, au profit de celui qui aura terrassé l’autre.

Car ce qui les sépare c’est aussi la stratégie. Pour les mélenchonistes la tenaille du chaos à l’Assemblée et du chaos dans la rue. Pour les lepénistes la respectabilité au service d’un objectif : après le chaos, nous.

À ma gauche le général Tapioca du Vieux Port, chauffé à blanc par des résultats qu’il surestime, ressort son marxisme archi-trépassé, son keynésianisme pour cour de récré : on augmente les dépenses de 250 milliards et hop, ça en ramène 267. Dans une exaltation qui lui donne plus que jamais l’air de parler depuis le sommet d’une barricade, l’expert en nigologie depuis le trotskisme de sa jeunesse jusqu’au soutien inconditionnel à Poutine, a ressorti le programme commun du frigo et l’a imposé au reste de la gauche. Avec en prime l’entrée de la France dans l’alliance bolivarienne. C’est un peu la Yvette Horner de la politique. Son blog comporte une liste de 180 thèmes rangés par mots clés. Démocratie n’y figure pas.

Avec l’effarant appui de pas mal de médias prosternés comme des lapins dans les phares, il s’est décrété Premier Ministre. Le plus cocasse est que certains l’ont cru. Après tout dans l’Empire romain on a bien nommé un cheval Consul.

À ma droite, l’héritière du château de Montretout, que ça n’empêche pas de parler au nom du peuple, a une stratégie plus intelligente, donc plus dangereuse. Oublié le père Le Pen qui n’a réussi, par ses outrances, qu’à devenir le Maréchal Pétrin. Depuis deux mois le mot d’ordre, c’est : pas de vague. C’est bien simple, maintenant quand elle passe à la télé, sourire jusqu’aux oreilles, dents blanches, haleine fraîche et tout le monde il est beau tout le monde il est gentil, on croirait voir Lecanuet. Plus les républicains expliquent qu’ils sont dans l’opposition, plus elle sous-entend qu’elle n’exclut pas de faire une fleur au Gouvernement. Elle demande maintenant de siéger au centre de l’hémicycle et fait prendre des cours de maintien à ses troupes. Attention à ce contrepied. Ce pourrait bien être le baiser qui tue pour la majorité ou la droite républicaine. Ça n’a pas échappé aux insoumis, qui dénoncent déjà avec des cris d’orfraie une collusion qui n’existe pas.

Ces deux extrémismes sont dangereux et nous imposent trois responsabilités. La première est d’éviter de leur courir après. Parce que l’une des choses les plus tristes dans ces élections c’est d’avoir vu des bataillons entiers des républicains de droite et de gauche emboîter le pas aux extrémistes.

Quand, dans tant de départements, des responsables de la droite républicaine refusent de suivre l’exemple du Président du Sénat et d’appeler comme lui à voter le 19 juin pour les candidats démocrates contre les extrêmes, il y a un problème. Quand un candidat à la primaire présidentielle annonce qu’il voterait Zemmour au deuxième tour contre Macron, il y a un problème.

Mais le plus navrant c’est le naufrage d’une grande partie de la gauche. Après la défaite de 2017 le PS avait vendu son siège, en 2022 il a vendu son âme. Adepte du « plus c’est gros, plus ça marche », le mal nommé Olivier Faure ose comparer l’alliance avec LFI au Front populaire en faisant semblant de ne pas voir l’éléphant dans la pièce : le Front populaire était dirigé par la gauche de gouvernement, pas par le projet insensé des insoumis. Le plus stupéfiant c’est que les nouveaux pacsés s’entendent à peu près comme des chats dans un sac. Totalement opposés sur l’Europe et l’OTAN, sur le nucléaire, sur la loi El Khomri, sur la retraite à 60 ans, sur la VIème République, ils ne sont d’accord sur rien.

Cazeneuve, Delga, Cambadélis et beaucoup d’autres l’ont bien compris : c’est l’identité des socialistes depuis le congrès de Tours qui disparaît quand on passe de Léon Blum à Léon Trotski. C’est la victoire posthume de Guesde sur Jaurès. « Ça sent l’histoire ! » disait Mélenchon avec sa modestie habituelle au lendemain de l’accord. Moi je trouve plutôt que, comme disait Edouard Herriot, ça sent l’andouillette pour parler poliment.

La deuxième responsabilité des démocrates, c’est de comprendre les raisons du vote populiste et les moyens de le dégonfler. Continuer de prétendre que les problèmes qui nourrissent cette vague n’existent pas, refuser depuis trente ans de s’interroger sur ce qui se passe est un vrai danger pour la démocratie. Le danger d’avancer avec un bandeau sur les yeux.

La troisième responsabilité des démocrates, c’est de réussir. Gouverner avec une majorité relative est un défi. S’opposer aussi. Nous savons déjà que la coalition ou le pacte de gouvernement n’auront pas lieu. Ne reste donc que la méthode du cas par cas. Elle impose de changer les habitudes : un Gouvernement qui propose au lieu d’imposer, une opposition qui compose au lieu d’empêcher.

Majorité et opposition républicaines sont condamnées à se supporter. Ne pas y parvenir serait la recette infaillible de l’impuissance face à la crise économique et aux défis sociaux qui s’annoncent. Ne pas y parvenir n’entraînerait pas la prochaine fois la victoire d’une famille contre l’autre, mais la défaite de tous face aux populistes. Il paraît que la culture du compromis n’existe pas en France. Il va bien pourtant falloir s’y résoudre.

Autant dire, Madame la Première Ministre, qu’en entrant à Matignon vous avez accepté un nouveau job, celui de démineuse en chef. Même si sa majorité vous est opposée, la tâche ne me paraît pas impossible au Sénat. Elle suppose un respect réciproque, ça tombe bien, c’est la tradition de la maison.”

Claude Malhuret a été Président de Médecins sans frontières. Longtemps Maire de Vichy, il fut député européen et Secrétaire d’État chargé des Droits de l’homme. Sénateur depuis 2014, il préside le groupe « Les Indépendants – République et territoires » (LIRT) au Sénat. Depuis décembre 2021, il a rejoint « Horizons » et Édouard Philippe.

(crédit photo: ClarisseBuchot, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Claude_Malhuret,pr%C3%A9sident_du_groupe_Les_Ind%C3%A9pendants-_S%C3%A9nat.jpg)

14 Juil 2022


13 novembre: «Le grand absent de ce grand procès, l’idéologie islamiste»

Les coupables des attentats islamistes du 13 novembre ont été jugés. Ils l’ont été d’une façon irréprochable, et la justice française s’est montrée digne de ce qu’est un État de droit. Personne d’ailleurs n’y trouve rien à redire. Ce procès a apporté aux victimes, à la société française tout entière, et même aux accusés, tout ce qu’on pouvait attendre d’un tel procès.

Et pourtant, la cause première de la tragédie dont on a jugé les coupables humains, la responsabilité première de ces crimes aveugles n’a été ni mise en examen, ni jugée, ni condamnée. La responsabilité première de ces crimes sans justification incombe entièrement à l’idéologie islamiste conquérante, qu’il faut appeler par son nom. Sans elle, aucun des assassins qui ont été jugés ne serait devenu un criminel de masse. Les humains qui commettent ces crimes monstrueux ne sont devenus des criminels que sous l’emprise d’une des idéologies qui poussent leurs fidèles aux crimes les plus inhumains.

Au-delà du cas de l’islamisme terroriste, le rôle des idéologies totalitaires et terroristes dans les crimes de masse des XXe et XXIe siècles doit être reconnu parce que seul ce rôle permet de comprendre comment des humains ordinaires peuvent commettre des actes monstrueux qui nous paraissent impensables. Le rôle des idéologies n’est ni une circonstance aggravante, ni une circonstance atténuante dans le jugement des auteurs, mais il doit être reconnu, parce que ces idéologies doivent être condamnées et combattues en raison de leur criminalité.

Or ces idéologies ne sont ni mises en procès ni condamnées en justice, parce que les tribunaux ne sont habilités à juger que des humains. À Nuremberg, on n’a pas jugé et condamné l’idéologie nazie. La dénonciation des crimes du communisme n’a pas débouché sur le procès en bonne et due forme de l’idéologie de ce système. Mieux vaut dire que la condamnation des crimes de masse du communisme n’est pas remontée jusqu’à la source idéologique qui a rendu possibles ces crimes impensables.

Voilà pourquoi nous avons collectivement le sentiment que le procès des assassins du 13 novembre n’est pas allé jusqu’au bout, et que la condamnation des coupables humains ne suffira pas à nous faire tourner la page en nous disant que justice a été faite.

Pour que justice soit faite, il nous reste à poursuivre le combat contre l’idéologie islamiste barbare qui a mené à cette tuerie. Il nous reste à mener le combat au grand jour contre l’islamisme, en France même, avec pour objectif de faire reculer la séduction de cette idéologie parmi ceux des jeunes musulmans de France qui peuvent être tentés par une vision radicalisée de leur identité, une vision d’autant plus exaltante qu’elle est archaïque et mortifère.

Le combat culturel contre l’islamisme conquérant doit être mené dans l’École, parce qu’il est la condition de l’intégration de tous les jeunes de France à notre culture.

Le jour où le combat contre l’islamisme conquérant et pour l’intégration à notre culture sera officiellement déclaré, le procès exemplaire des assassins du 13 novembre ne nous laissera plus un arrière-goût d’inachevé.

ANDRE SENIK (FIGAROVOX/TRIBUNE le 1er juillet 2022)

André Senik est agrégé de philosophie. Il a notamment publié Le Manifeste du parti communiste aux yeux de l’histoire, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2015.

Crédit photo: Rawpixel

6 Juil 2022


Les économistes pro-Nupes ne représentent pas ‘‘la science’’»

Nous reproduisons ci-dessous une tribune publiées par Figarovox le 15 dernier. Que soit ici remercié pour nous y avoir autorisé le responsable de cet espace de dialogue et de réflexion en ligne.

Plusieurs dizaines d’économistes ont publié une tribune dans le JDD intitulée «Nous soutenons le programme économique de la Nupes aux élections législatives.». Ils appellent à une «rupture avec le néolibéralisme».

Leur première erreur est de laisser croire que la politique macronienne s’est inspirée du «néolibéralisme». C’est oublier complaisamment que notre pays se situe au firmament des États-providence, avec 59 % du PIB en dépenses publiques et 47 % du PIB en prélèvements obligatoires. Impôts écrasants, dette publique abyssale, présence de l’État tous azimuts: aucune nation développée au monde ne pratique une politique plus centralisatrice, plus intrusive dans la vie privée des individus, plus spoliatrice, plus opposée à la libre initiative individuelle.

La deuxième erreur des signataires est d’ignorer les fondements de la science économique en osant soutenir un projet auprès duquel le désastreux programme commun de gouvernement du PS et du PCF des années 1970 peut passer pour modéré. Il est vrai que rien ne saurait freiner l’ardeur révolutionnaire de ces économistes à la gauche de la gauche, l’inévitable Thomas Piketty en tête, qui vient de dénoncer l’«incompétence économique» de ceux qui oseraient critiquer le programme de Jean-Luc Mélenchon.

Selon eux, la crise sociale actuelle pourrait être réglée par le blocage des prix, le salaire minimum à 1500 euros net, une fiscalité plus progressive encore sur les revenus et les patrimoines, le rétablissement de l’ISF, la spoliation des «riches héritiers». À plus long terme, une «remobilisation de la puissance publique» devrait permettre, selon eux, d’une part d’améliorer l’enseignement, la santé, la recherche, et d’autre part de respecter la biosphère. «Notre programme est solide»: ces économistes soutiennent la Nupes au point de s’identifier à elle, et la solidité serait garantie par une dette publique très favorable parce que la France a su bien emprunter et qu’un peu d’inflation arrange les débiteurs.

Contre la voie mortifère de l’augmentation des prélèvements obligatoires et des déficits, contre l’expansion de l’étatisme, il n’existe qu’une issue: celle de la liberté

En fait non seulement ce «programme solide» se chiffre à quelques centaines de milliards d’euros de dépenses, mais il aurait surtout pour effet de détruire les entreprises françaises et le pouvoir d’achat des Français les plus modestes, victimes de la spirale inflationniste liée à la décroissance.

La troisième erreur est d’ignorer que le seul recours pour le pouvoir d’achat des Français, mais aussi pour l’harmonie sociale, est dans le libéralisme. C’est la rupture avec le socialisme qui est aujourd’hui indispensable, car celui-ci a fini par persuader une grande partie de la population que le pouvoir d’achat est un droit social, défini et financé par les instances politiques, et que l’«égalité réelle» doit être respectée entre tous les citoyens, quels que soient leur mérite, leur effort, leur épargne, leur sens de l’entreprise et de l’innovation.

Le libéralisme n’est pas limité à une dimension économique, il repose sur la confiance dans l’être humain, qui peut affirmer sa personnalité en démontrant ses capacités au service des autres, dans ses relations contractuelles comme dans ses solidarités volontaires. Pourtant il n’a inspiré aucun grand candidat lors de cette campagne, et il est largement exclu du débat politique et médiatique depuis plusieurs décennies.

Contre la voie mortifère de l’augmentation des prélèvements obligatoires et des déficits, contre l’expansion de l’étatisme qui toucherait en premier lieu les plus faibles et accroîtrait encore le chômage, il n’existe qu’une issue: celle de la liberté. 

Une liberté qui se décline avec le strict respect de la propriété, de la subsidiarité et l’éminente dignité de l’individu. 

Une liberté qui constitue le seul rempart contre le charlatanisme économique 

et les dérives autoritaires du populisme.

N’en déplaise aux thuriféraires de la Nupes, le salut ne viendra pas de la contrainte, mais de la libération.

Les signataires de la tribune:

Économistes: Jean-Pierre Centi, doyen de la faculté d’économie de l’Université Aix-Marseille III, François Facchini, professeur de sciences économique à l’Université Paris I- Sorbonne, Guido Hülsmann, professeur de sciences économiques à l’Université d’Angers, Pierre Garello, professeur de sciences économiques à l’Université d’Aix-Marseille, Jacques Garello, Pascal Salin, Jacques Bichot, Jean-Didier Lecaillon, Pierre Dussol et Jean-Yves Naudet, professeurs émérites en sciences économiques, Gérard Bramoullé, doyen honoraire de la faculté d’économie appliquée de l’Université d’Aix-Marseille, Liliane Debroas, maître de conférences en sciences économiques à l’Université Aix-Marseille.

Personnalités : Alain Madelin, ancien ministre, David Lisnard, Maire de Cannes, président de Nouvelle Energie, Alain Laurent, philosophe, Jean-Philippe Delsol, président de l’Institut de recherches économiques et fiscales (Iref, think-tank libéral), Jean-Philippe Feldman, agrégé des facultés de droit, vice-président de l’Association pour la liberté économique et le progrès social (Aleps), Yves Buchsenschutz, président d’Irdeme, Patrick de Casanove, président du Cercle Frédéric Bastiat, Gérard Dosogne, président d’Entrepreneurs pour la France, Sophie de Menthon, présidente d’Ethic, Francis Balle, professeur émérite en science politique, Nicolas Lecaussin, directeur d’Iref Europe, Henri Lepage, économiste, Didier Maréchal, expert-comptable, Cercle Frédéric Bastiat de Paris, Alain Mathieu, président d’honneur de Contribuables associés, Patrick Simon, avocat à la Cour de Paris.

(crédit photo: Thomas Bresson, 19/01/2022, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Meeting_M%C3%A9lenchon_Toulouse_-2017-04-16–Jean-Luc_M%C3%A9lenchon-_16.jpg)

2 Juil 2022