Antoine Brunet, Laurent Estachy, Alain Garrigou, Jean-Paul Richard : Ce que révèle l’invasion de l’Ukraine, L’Harmattan 2022, 138 p. , 15,50 euros

Les réflexions ne manquent pas pas autour de l’invasion de l’Ukraine. Françoise Thom et Galia Ackerman ont décortiqué méticuleusement les motivations et les ambitions de Vladimir Poutine. Qu’apporte donc de nouveau ce petit livre tout récemment paru? D’abord – c’est le thème  de Jean-Paul Guichard – le rappel de la complexité de la conjoncture historique qui préside à l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes. Les effets de cette invasion sont de l’ordre d’un nationalisme revigoré, réanimé, exprimé face à un impérialisme russe qui s’est déjà maintes fois exprimé dans cette partie orientale de l’Europe. Mais pas que, pour parler comme certains. Comme le souligne Alain Garrigou, le n°1 russe s’appuie en effet sur une certaine vision de l’histoire ou plutôt sur des lubies et des affabulations productrices d’un nouveau, ou plus ou moins nouveau, roman national. Si nul n’échappe à la construction du fait historique, Vladimir Poutine pousse le bouchon si loin qu’on peut parler pour qualifier son entreprise dans ce registre, de « passé fictionnel ».

Le n°1 soviétique  ne se réfère pas seulement à une histoire ad hoc déjà existante. Il veut aussi faire l’Histoire, et porte son regard vers un horizon perceptible bien au delà de la seule Ukraine, comme le montre notre ami Antoine Brunet : outre la dimension  impérialiste, l’entreprise de Poutine en Ukraine met en évidence son hostilité à toute expression démocratique et libérale. En quoi il trouve l’appui – certains diraient plutôt une acceptation prudente – de la direction communiste chinoise; les difficultés rencontrées actuellement par l’Armée russe comme quelques souvenirs historiques conduisant à penser que « la principale vulnérabilité des régimes totalitaires leur vient de leur aventurisme extérieur ».

La quatrième et dernière étude, celle de Laurent Estachy, reprend le problème d’un point de vue géopolitique en examinant de près la préoccupante situation financière internationale, et en montrant qu’on ne peut réduire l’origine de l’inflation actuelle à la seule guerre en Ukraine. La relation de dépendance mutuelle sur le plan économique et financier entre la Chine et les Etats-Unis se défait progressivement au profit d’un ordre financier mondial qui se structure de plus en plus en deux pôles opposant les démocraties libérales aux Etats totalitaires, aussi divers soient-ils, comme l’illustre par exemple le repositionnement de l’Arabie saoudite refusant – à la satisfaction de la Russie – d’augmenter sa production pétrolière, ce qui aurait permis (sans doute) de freiner la spirale inflationniste nuisible aux économies de l’Occident jusqu’ici son allié..

Ces quatre textes donnent indéniablement à penser. D’autant que le pessimisme qui les habite et les certitudes apparemment définitives sur lesquelles s’appuient les analyses proposées suscitent chez le lecteur quelques interrogations. L’alliance de la Chine avec la Russie est-elle dans la réalité politique, militaire, diplomatique à la hauteur des déclarations officielles? Donald Trump constitue-t-il vraiment une menace sérieuse d’emprise totalitaire aux Etats-Unis ? La Chine, la Russie et l’Arabie saoudite sont-ils tous les trois des Etats totalitaires ? Et leur refus de la démocratie libérale les conduit-il à faire front commun face à elle?

Avant d’esquisser des réponses à ces graves questions, il convient de lire les quatre essais qui constituent Ce que révèle l’invasion de l’Ukraine.

Pierre Rigoulot

Merci Pierre pour ton commentaire dans l’ensemble positif que tu portes sur notre livre collectif. Un commentaire que tu conclues en désignant les quelques points que tu ne partages pas (ou pas pleinement) et qui répondent à celui des quatre chapitres que j’ai rédigés.

Une précision d’abord. Depuis 2008, j’ai dit, écrit et publié que le Parti Communiste Chinois avait instauré en Chine en 1949 un régime totalitaire et l’a ensuite toujours maintenu ; depuis 2012, je caractérise aussi la Russie de Poutine comme un autre régime totalitaire ; et depuis 2015, j’affirme que Pékin et Moscou se sont alliés (leur volonté conjointe de s’attaquer à la démocratie, sur leur territoire comme à l’extérieur, l’emportant nettement sur leurs quelques rivalités territoriales en Asie centrale ou en Extrême Orient). Ces trois points de vue sont hélas restés très longtemps très minoritaires et même très isolés.

Tristement, il faut constater que l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe et aussi l’initiative du Joint Statement qui l’a précédée (le 4 février 2022) viennent conforter ces trois points de vue : il devrait désormais être admis que l’on est en présence d’un axe totalitaire Pékin/Moscou qui se propose de ruiner les régimes démocratiques et d’écraser aussi les mouvements qui revendiquent la démocratie (dans les dernières années : au Myanmar, au Liban, au Venezuela, au Soudan, au Zimbabwe, en Biélorussie, au Kazakhstan, en Iran…)

Dans leur Joint Statement, Poutine et Xi Jinping ont en effet officialisé, très solennellement, leur alliance dans un texte de 16 pages en anglais : « nos relations sont supérieures aux alliances politiques et militaires de toute la période de la guerre froide » ; « l’amitié entre nos deux Etats ne connait pas de limites ; nous ne nous interdisons aucun champ de coopération ».

Et surtout, il y a deux paragraphes qui sont essentiels : celui où Poutine déclare son soutien total à Pékin sur le dossier Taïwan et celui où, parallèlement, Xi Jinping justifie et soutient la démarche de Poutine face à l’Ukraine.

Un document aussi construit que ce Joint Statement n’a pas pu être élaboré et négocié en quelques jours mais bien plutôt en quelques mois. Très probablement, après la déroute américaine en Afghanistan à l’été 2021, Poutine et Xi Jinping s’étaient imaginés que le moment était venu pour eux de capitaliser à travers de nouvelles initiatives ce qui leur paraissait un nouveau rapport de forces.

Ce Joint Statement prouve en tout cas que Poutine avait évoqué son projet d’invasion de l’Ukraine avec Xi Jinping bien à l’avance et sans doute depuis quelques mois. Il montre aussi que Xi Jinping lui avait donné son feu vert et avait même accepté de sacrifier la crédibilité de la diplomatie chinoise (qui avait longtemps prétendu être basée sur le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de chaque Etat).

Derrière tout cela, il y avait très probablement un deal : par surprise, Poutine se serait emparé très vite de l’Ukraine ; les Etats Unis et leurs alliés s’en seraient trouvés encore une fois défaits, désarçonnés et décrédibilisés ; Pékin aurait alors obtenu un contexte très favorable pour entreprendre à son tour l’invasion de Taïwan. Et ce deal, c’est la résistance héroïque de l’Ukraine, de sa population, de ses dirigeants et de son armée qui jusqu’à présent l’a mis en échec.

Plus que jamais, je persiste à penser que Pékin et Moscou sont les capitales de deux redoutables régimes totalitaires et qu’elles ont pactisé pour vaincre les Etats Unis et le camp démocratique.

J’encourage tous nos lecteurs à acheter et surtout à lire et à faire lire notre livre « Ce que révèle l’invasion de l’Ukraine ».

Antoine Brunet. 19 novembre 2022

29 Oct 2022


Régimes totalitaires, régimes dictatoriaux et démocraties libérales

Ne devrions-nous pas commencer par nous accorder sur la définition du régime totalitaire?

Pour moi, est totalitaire par sa nature un régime dont l’idéologie proclamée procède de l’abolition de toutes les libertés individuelles, de l’espace privé, et du Droit qui les protège.

Dans sa pratique un État est plus ou moins totalitaire: la NEP instaurée par Lénine fut une entorse provisoire au régime communiste instauré par le même Lénine.

Je crois aussi que les démocraties libérales ont la Chine pour ennemi principal (quoi que comme partenaire incontournable) et sont travaillées en même temps par des forces centrifuges dadas deux sens opposés.

La conclusion que j’en tire est que nous devons mettre plus de coeur à définir et à défendre les valeurs du monde libre, dont nous jouissons sans trop y penser alors qu »elles sont aussi fragiles que précieuses.

André Senik

Cher André, je te rejoins : les habitants de nos pays démocratiques consomment la démocratie (que leurs ancêtres ont gagnée) et se montrent indifférents aux peuples qui cherchent à défendre (Ukraine, Taïwan, Arménie, Kurdistan) ou à conquérir (Iran, Liban…) la démocratie et les libertés face à des régimes totalitaires et impérialistes (Chine, Russie, Turquie, Iran) qui par ailleurs se sont associés pour programmer une éradication planétaire de la démocratie.

Voilà d’ores et déjà où j’en suis dans ma classification des régimes totalitaires :

Totalitarisme 1.0 : URSS ; Chine de Mao ; Corée du nord ; Cuba ; Cambodge des Khmers rouges     Idéologie marxiste-léniniste

Totalitarisme 2.0 : Allemagne nazie ; Japon de Tojo et Hiro Hito ;

Chine post-Mao ; Russie du FSB   Idéologie impérialiste-particratiste (avec connotation suprémaciste)

Totalitarisme 3.0  : Afghanistan des Talibans ; Iran ; Erythrée ; Soudan ; Daech et bientôt Turquie   Idéologie islamiste-particratiste

Antoine Brunet

Cher Antoine

La rigueur dans le choix des dénominations s’impose car l’abus qui est fait d’expressions comme « génocide », ou « crimes contre l’humanité » les banalise et les désamorce.

C’est pourquoi nos querelles amicales sur les mots, les idées, les concepts  sont utiles à nos combats.

Mais je ne tire pas l’idée ou le concept politique de totalitarisme des cas historiques qui l’illustrent car c’est évidemment de mauvaise méthode. On ne peut classer qu’à partir d’une idée et si cette idée peut être définie en un concept rigoureux, c’est tant mieux.

L’idée que porte le mot totalitaire est simple : sont totalitaires les idéologies ou les régimes qui ne reconnaissent et ne tolèrent aucun espace de liberté pour les individus en tant que personnes privées., 

Voici comment Rousseau (Jean-Jacques) expose l’idéal totalitaire : « Les bonnes institutions sociales sont celles qui savent le mieux dénaturer l’homme, lui ôter son existence absolue pour lui en donner une relative, et transporter le moi dans l’unité commune ; en sorte que chaque particulier ne se croie plus un, mais partie de l’unité, et ne soit plus sensible que dans le tout. »

Marx fait l’éloge de cet autre passage de Rousseau :

« Celui qui ose entreprendre d’instituer un peuple doit se sentir en état de changer pour ainsi dire la nature humaine, de transformerchaque individu, qui par lui-même est un tout parfait et solidaire, en partie d’un plus grand tout dont cet individu reçoive en quelque sorte sa vie et son être ; d’altérer la constitution de l’homme pour la renforcer, de substituer une existence partielle et morale à l’existence physique indépendante que nous avons tous reçue de la nature. Il faut qu’il ôte à l’homme ses forces propres pour lui en donner qui lui soient étrangères et dont il ne puisse faire usage sans le secours d’autrui ».     

Dans le Contrat social Rousseau n’applique pas cet idéal puisqu’il distingue ce qui relève de la communauté des citoyens (qu’il privilégie) et ce qui relève de l’espace privé (qu’il admet).

Quant au continuum qu’on peut très souvent repérer entre deux pôles extrêmes, il n’a rien de choquant.

Toute société organisée place le curseur quelque part entre l’absolue et totale souveraineté des individus et l’absolue et totale souveraineté du pouvoir collectif sur les individus.

C’est pourquoi on a pu parler de « l’empire libéral » et de la démocratie totalitaire. 

La pensée de Marx est totalitaire en ce qu’elle prône la métamorphose intégrale de l’individu en citoyen, et condamne explicitement les droits des individus et l’existence d’une sphère privée.

Quand nos néo-révolutionnaires de tous poils et sans poils déclarent que « tout est politique », y compris la vie des couples, ils et elles adhèrent à l’idéologie totalitaire.

Cet échange risque de ressembler à un débat sur le sexe des anges. Je crois au contraire de toi qu’un concept n’est jamais trop rigoureux mais qu’aucune société réelle ne se réduit à son idéal-type (L’idéal-type est un outil méthodologique de sociologie défini par Max Weber. Un idéal-type est un type abstrait, une catégorie, qui aide à comprendre ou théoriser certains phénomènes, sans prétendre que les caractéristiques de ce type se retrouvent toujours et parfaitement dans les phénomènes observés.

Le cercle est  un concept uniquement et rigoureusement défini, tandis que les ronds peuvent l’être lus ou moins et varier  en tout point. J »admets qu’il est bon de classer, de différencier et même de hiérarchiser les sociétés au regard des attributs de cette idée ou de ce concept. Mais il existe une infinité de degrés et de différences entre le régime le plus libéral et le régime le plus totalitaire

André Senik

Cher André,

Ta position me met doublement mal à l’aise :

Je ne peux pas me résoudre à l’idée qu’il existerait un continuum politique depuis les démocraties les plus libérales jusqu’à Daëch, un continuum selon lequel tous les régimes politiques seraient plus ou moins totalitaires. (Je ne suis pas pour autant binaire : entre les démocraties libérales et les régimes totalitaires, je propose d’intercaler les démocraties illibérales (Pologne, Hongrie, Turquie et quelques autres) et les nombreuses dictatures (Egypte, Arabie Saoudite, Emirats Unis, Birmanie, Thaïlande et beaucoup d’autres))

Je ne peux pas non plus me résoudre à renoncer à la différence essentielle qui selon moi existe entre une « simple » dictature et un régime totalitaire. Récemment, un démocrate chinois, qui m’a semblé réfugié en France et que je ne connaissais pas, s’en est pris, dans une réunion publique, à un écrivain français qui décrivait la Chine post-Mao comme une dictature : « Antoine Brunet a tout à fait raison de faire la distinction entre dictature et totalitarisme, a-t-il dit. . La dictature, c’est par exemple Imin Dada en Afrique. Cela n’a rien à voir avec ce que nous vivons en Chine. La dictature, c’est le totalitarisme en toute petite miniature. En Chine, ce que nous avons, c’est le totalitarisme, c’est à dire cent fois pire qu’une dictature. La dictature, ce n’est pas nouveau : depuis 4.000 ans, l’humanité a toujours connu des dictatures ici ou là. Ce qui est nouveau, c’est le totalitarisme ; le totalitarisme, cela n’existe que depuis 100 ans seulement. »

Pour ma part, je pense que, pour sortir du problème d’une définition générique trop absolue, il faut procéder empiriquement. Il faut partir de ces deux régimes politiques emblématiques qui avaient innové gravement par leur inhumanité :

(1) l’URSS de Lénine, Trotski, Staline, Brejnev

(2) L’Allemagne nazie. Deux régimes qui, s’ils avaient maintenu au delà de 1941 leur alliance germano-soviétique (comme le souhaitait Staline), auraient fini par dominer le monde et par généraliser leur modèle totalitaire à la planète entière.

En réaction à ces deux régimes, il y eut dans les années 50 un puissant courant intellectuel international pour affirmer que ces deux régimes avaient, par delà leurs différences, des caractéristiques communes qui étaient nouvelles et qui étaient majeures. C’est d’ailleurs dans ces années que fut formalisée et admise la notion de régime totalitaire.

Pour sortir de la paralysie qui s’introduit dès qu’on veut établir une définition générique, trop conceptualisée, du régime totalitaire, je propose la définition empirique suivante : sont des régimes totalitaires, les régimes politiques qui partagent les caractéristiques communes qu’ont partagé l’URSS et l’Allemagne nazie(et bien entendu les régimes qui sont allés au delà de ces deux grands régimes emblématiques, la Corée du nord, le Cambodge des Khmers rouges ; l’Afghanistan des Talibans ; Daëch…). Je pense d’ailleurs que le régime japonais des années 1930 à 1945 était, selon cette définition aussi, un régime totalitaire même si les intellectuels des années 1950 y firent très peu référence.

Quelles sont ces caractéristiques communes ? Je peux t’en adresser une liste pertinente si toutefois tu t’intéresses à ma démarche.

Antoine Brunet

Distinguer totalitarisme et dictature est utile quand on veut analyser un Etat, son mode d’exercice du pouvoir, et la société dont il assure l’ordre, d’autant qu’en général les Etats totalitaires ont des ambitions qui débordent leurs frontière. Contre eux, il est utile de se prémunir et même de chercher à les affaiblir.

Cette distinction totalitarisme/ dictature n’est donc pas seulement théorique. Mais on se trouve par exemple aujourd’hui avec la Russie et avec la Chine devant des types de totalitarisme nouveaux et différents l’un de l’autre dont on connait le danger. Il s’agit en effet de les combattre – sur le dossier Taïwan ou sur le dossier Ukraine – sans que le rappel de leur nature totalitaire – qu’on peut même discuter pour la Russie, j’en conviens) change quoi que ce soit à la nécessité objective et à notre envie, rationnelle et subjective à la fois, de les combattre. Il y a aussi des priorités dans le combat anti-totalitaire et des nécessités stratégiques. L’Arabie saoudite est peut-être un Etat totalitaire. On ne peut pourtant pas à court terme  la combattre. A moins qu’on accepte l’idée de faire tomber tout le fonctionnement économique de l’Europe et même du monde occidental.

Ultime remarque : Le fait d’être totalitaire ne rapproche pas nécessairement. Les listes d’Etats totalitaires n’ont donc pas grand intérêt. Si l’on peut travailler à une alliance des démocraties libérales, on peut aussi contribuer à ce qu’il n’y ait pas une alliance des Etats totalitaires. La situation politique, géopolitique, économique, idéologique des uns et des autres suffit d’ailleurs souvent à les éloigner l’un de l’autre.

Pierre Rigoulot

Permettez-moi d’apporter mon grain de sel à ce débat. La définition que propose André d’emblée me convient mais mon critère central serait le degré de concentration des pouvoirs au sommet de la hiérarchie d’un Parti-Etat recouvrant la société toute entière dans toutes ses composantes. Pouvoirs exécutif, législatif, judiciaire, informatif, économique, culturel, dans les mêmes mains. Pouvoirs discrétionnaires à l’égard de tout un chacun dans tous les domaines de la vie, de la pensée, de l’enseignement, de l’éducation, de la culture, … Tout est potentiellement soumis à Big Brother, y compris les déplacements, l’alimentation, la survie, le boulot, la famille… Je dirais donc que le pouvoir totalitaire est un pouvoir non contrôlé, arbitraire, sans contre-pouvoirs, ni pouvoirs compensateurs, ni libres oppositions et divergences, pas de « checks and balances ».

Je suis en revanche réservé sur…la réserve concernant la NEP. Celle-ci n’échappait en rien à l’arbitraire totalitaire tout-puissant. Le marxisme-léninisme nie la réalité et l’humain et le détruit par nature et par fonctionnement mais il en a besoin, car le pouvoir total sur rien = rien. Il doit donc composer avec, laisser au réel et à l’humain, dont il se nourrit, une substance suffisante pour que la machine de mensonges, de destruction, de souffrances et de mort puisse subsister et continuer à sévir et, souvent, à s’étendre, telle un cancer.

Par ailleurs, je suis d’accord avec Antoine Brunet sur ce qu’il dit de l’association d’un certain nombre d’Etats contre les démocraties libérales mais cette association est partielle et purement tactique, portée par la haine de l’ennemi commun et les intérêts du moment. A supposer que les démocraties disparaissent, les autocraties s’entretueront.

Je suis d’accord avec André sur la rigueur nécessaire dans le choix des dénominations mais les mots sont aussi dangereux qu’utiles. Caractéristique commune aux idéologies marxistes-léninistes, nationales-socialistes et islamistes : Ils deviennent mortifères quand ils catégorisent des personnes, des groupes et des communautés afin de les réduire à des supports de projection à éliminer (ou de les considérer, toujours provisoirement, comme pouvant survivre, moyennant certaines conditions). Complication supplémentaire en ce qui concerne le marxisme tel qu’appliqué en ses diverses déclinaisons : la marge de tolérance et la définition des supports de projection (bourgeois, réactionnaires, déviationnistes, droitistes, gauchistes) varie au gré du ou des détenteurs du pouvoir suprême, et l’application des concepts usuels est proprement orwellienne (héros, saboteurs, terroristes, espions, agents de l’étranger) !

Mais ma démarche n’est pas celle d’André. J’essaie de partir de l’analyse des faits, du réel évolutif, du fonctionnement concret des humains et des sociétés.

“L’idée que porte le mot totalitaire est simple : sont totalitaires les idéologies ou les régimes qui ne reconnaissent et ne tolèrent aucun espace de liberté pour les individus en tant que personnes privées.” (A.S.)

Oui, être simplement neutre, hors du système totalitaire, censé tout englober et tout expliquer, c’est être un obstacle au système, c’est le remettre en question, c’est, en fait, le détruire de l’intérieur

La lecture de ces passages de Rousseau m’a fait frissonner d’horreur il y a déjà bien longtemps. Mais son attraction s’explique, selon moi (inspiré par Janine Chasseguet-Smirgel), par la nostalgie de la paix et de l’harmonie intra-utérales perdues et dont le souvenir inconscient nous hante. Nous désirons tous quelque part le retour de ce temps d’avant le temps où nous étions à nous-mêmes notre propre fin, où il n’y avait pas d’autre, pas de conflit, pas de différence, pas de frustration, pas de crainte, pas de tension entre besoin et satisfaction.

Je pense aussi comme Antoine qu’il faut bien distinguer dictature et totalitarisme. En 1917 exactement, un nouvel animal historique est né, engendré par le cerveau-matrice de Lénine nourri de Marx. Ledit animal ouvre, depuis lors, à-travers tous ses rejetons, sur les carences vertigineuses de notre mode de savoir penser la réalité sociale-historique !

Je ne suis pas du tout d’accord, en revanche pour classer tous les Etats indiqués par Antoine dans une même catégorie. J’ai toujours trouvé ces analogies fallacieuses, mais ok pour lire le détail des caractéristiques.

D’accord pour finir avec les remarques de Pierre Rigoulot

Pierre Druez

Cher André,

Je pense que tu es trop absolu quand tu vas jusqu’à dire qu’il est impossible de définir ce qu’est un régime totalitaire, quand tu affirmes que tous les Etats sont plus ou moins totalitaires,  quand tu vas jusqu’à suggérer qu’un régime n’est pas totalitaire s’il laisse encore à ses assujettis quelques espaces de liberté…En poussant ta démarche à l’extrême, ni l’URSS ni l’Allemagne nazie n’auraient été des régimes totalitaires puisque, le plus souvent, ils laissaient encore aux citoyens qu’ils assujettissaient, quelques libertés, celle de dormir et de respirer par exemple. Je ne te suis absolument pas dans ta démarche.

Et d’abord, on ne peut pas rayer d’un geste tout le travail d’élaboration politico-philosophique qui fut entrepris, entre 1945 et 1970, dans plusieurs pays, par quelques grands noms qui tous méritent notre respect : Hannah Arendt, Raymond Aron, Albert Camus, Boris Souvarine, Claude Lefort, George Orwell, Arthur Koestler, Franz Borkenau, Zbigniew Brzezinski, Carl Joachim Friedrich et, plus tard en URSS même, Boris Pasternak, Andreï Siniavski, le couple Andreï Sakharov et Elena Bonner, et Vassili Grossman.

Tous ces grands noms, sans se concerter, ont alors spontanément convergé pour constater que le régime bolchevique puis le régime nazi avaient introduit une forme de gouvernement qui était tristement « très novatrice » et que cette forme de gouvernement ne pouvait être considérée ni comme la simple réactualisation des dictatures, des tyrannies, des despotismes antérieurs ni non plus comme la simple réactualisation des monarchies absolues.

Ces grands noms ont aussi convergé pour constater que, malgré de très notables différences par ailleurs, le parti bolchevique et le régime bolchevique puis le parti nazi et le régime nazi avaient partagé des caractéristiques communes qui étaient à la fois très significatives et très redoutables. J’énumère ici les principales.

Dans les deux cas, avant de prendre le pouvoir, un parti politique particulier avait développé, en son sein et autour de lui, une idéologie globalisante à la fois très spécifique et très radicale : dans le cas du parti bolchevique, il s’agissait d’une idéologie fondée sur la lutte des classes et sur le rôle historique supposé revenir au prolétariat ouvrier ; dans le cas du parti nazi, il s’agissait d’une idéologie fondée sur la lutte des races et sur la domination du monde qui était supposée échoir à la race supérieure, « la race aryenne »;

Dans les deux cas, ce parti particulier s’empara du pouvoir de façon illégitime : en Russie, le parti bolchevique, (qui n’avait réuni que 23% des électeurs à la Constituante de 1917) s’empara de tous les pouvoirs par son coup d’Etat d’octobre 1917 ; en Allemagne, le parti nazi (qui ne réunissait que 34% des électeurs aux dernières élections correctes de 1932) s’empara définitivement de tous les pouvoirs en Allemagne après son coup de force institutionnel de mars 1933.

Dans les deux cas, très vite après sa prise du pouvoir, le parti considéré a interdit toute association et tout parti politique à l’exception d’un seul, le leur, qui devient alors le Parti Unique (très mécaniquement dès lors, toute élection correcte s’en trouvait abolie et les dirigeants politiques n’étaient plus du tout issus d’un processus démocratique) ;

Dans les deux cas, le Parti Unique ne tarde pas à absorber l’Etat pour se transformer en un Parti-Etat : la séparation entre pouvoir exécutif, pouvoir législatif, pouvoir judiciaire est alors abolie ; à chaque niveau, un échelon du Parti commande à l’échelon correspondant de l’Etat, ce qui implique que l’Armée la Police, la Justice et aussi l’Education, l’Instruction, l’Histoire deviennent complètement subordonnées au Parti-Etat ;

Dans les deux cas, par diverses médiations, l’idéologie initiale du Parti est imposée à toute la population par le Parti-Etat et devient une idéologie d’Etat ;

Dans les deux cas, le Parti-Etat ne tarde pas à instituer un monopole en sa faveur sur l’information et les medias.

Dans les deux cas, le Parti-Etat abolit tous les droits de l’homme fondamentaux : le droit d’association, le droit d’expression, le droit de réunion, le droit de manifestation, le droit de grève, le droit de pratiquer la religion de son choix, « le droit à l’intimité » (toutes les communications inter-individuelles sont surveillées et contrôlées par le Parti-Etat, ce qui atomise la population).

Dans les deux cas, le Parti-Etat installe un formidable appareil répressif et instaure des méthodes répressives d’une intensité jamais vue auparavant et à une échelle jamais vue auparavant. La répression ne connait aucune limite a priori : à tout moment, le Parti-Etat a la capacité d’édicter, arbitrairement et avec effet rétroactif, de nouvelles lois répressives, du fait que la Justice est totalement inféodée au Parti-Etat, du fait que les droits fondamentaux ont été abolis et du fait que le contexte interdit tout contrepouvoir même embryonnaire.

Au total, dans les deux cas, de ce fait, on se trouve dans une société complètement verrouillée où le Parti Unique peut tout surveiller et tout contrôler, où les individus qui refusent de se soumettre au Parti Unique vivent dans l’angoisse et la terreur permanentes et n’ont pas la capacité d’organiser quelque mouvement significatif de résistance.

Au vu de tous ces points communs, il s’imposait alors très normalement à nos grands auteurs de désigner ces deux régimes (le régime bolchevique et le régime nazi) par un qualificatif spécifique : ils ont alors constitué le concept de régime totalitaire.

Que peut-il y avoir alors de choquant à proposer ensuite que les régimes, qui présentent à leur tour les caractéristiques mêmes qui étaient communes au régime bolchevique et au régime nazi, soient eux-mêmes qualifiés de totalitaires ?

La démarche des grands auteurs est absolument logique. Je la partage. On peut identifier les régimes qui sont totalitaires et les distinguer des dictatures.

Antoine Brunet

Cher Pierre,

Je pense que tu es trop pragmatique quand tu énonces qu’il ne sert à rien d’identifier comme totalitaires les régimes qui le sont. Il suffirait selon toi de tout entreprendre pour s’opposer à ceux des régimes qu’on aurait identifiés comme particulièrement nuisibles et dangereux sans avoir à se préoccuper d’identifier leur nature politique.

Comme je l’ai dit aussi à André, il faut prendre en compte les grands noms qui nous ont précédés dans la défense de la démocratie libérale et qui ont jugé bon de distinguer les régimes totalitaires des dictatures.

Le drame du XXème et du XXIème siècle, c’est que, après le régime bolchevique et après le régime nazi, l’on a vu surgir deux ou trois dizaines de régimes qui à leur tour présentent (ou ont présenté) les traits qui furent communs au régime bolchevique et au régime nazi. Comme je le dis à André, on peut se permettre de les désigner comme des régimes totalitaires.

Or il s’avère que ceux-ci présentent quelques singularités. Enumérons les.

A la différence des simples dictatures, ils ont une forte propension à se pérenniser. Le parti bolchevique se maintint 74 ans à la tête de l’URSS ; le parti nazi se maintint 11 ans à la tête du Troisième Reich mais, en 1944 et 1945, malgré la déroute militaire de la Wehrmacht, le parti nazi obtint encore l’adhésion de la population allemande pour qu’elle envoie sa jeunesse se sacrifier dans de vains et derniers combats…Par la suite, les autres régimes totalitaires ont manifesté cette même propension à se pérenniser (Chine depuis 1949, Corée du nord depuis 1953, Cuba depuis 1962). Les quelques rares régimes totalitaires qui ont chuté l’ont été en conséquence de leurs aventures extérieures trop téméraires (Allemagne nazie, Japon impérial, Argentine des généraux, Cambodge des Khmers rouges, URSS en Afghanistan).

A la différence des simples dictatures, les régimes totalitaires partagent une détestation viscérale des démocraties libérales. L’effet-vitrine que celles-ci exercent constitue le dernier obstacle à leur domination définitive et totale sur leur population.

Les régimes totalitaires, de ce fait même, tendent à se rapprocher les uns des autres pour développer des stratégies agressives concertées afin d’éradiquer la démocratie libérale de notre planète.

Au vu de toutes ces singularités, on mesure tout l’avantage qui s’attache à identifier sans délai quels sont les régimes politiques qui sont totalitaires.

Juste un exemple, qui est très important, pour montrer l’avantage qui s’attache à une telle identification. Pour ma part, j’affirme depuis 2005 que, depuis 1949, le régime du PCC n’a cessé d’être totalitaire, avant comme après la mort de Mao et j’affirme aussi, depuis 2012 environ, que la Russie est redevenue totalitaire. Mais la plupart des analystes, des diplomates et des dirigeants occidentaux se sont trop longtemps refusés à reconnaître que Pékin et Moscou étaient des régimes totalitaires (aujourd’hui encore, un journal comme Le Monde s’obstine à les caractériser comme des « autocraties »). Dès lors qu’ils caractérisaient Pékin et Moscou comme de simples dictatures, les dirigeants de nos démocraties libérales ne pouvaient envisager que ces capitales deviennent leurs ennemis résolus et ils pouvaient encore moins envisager qu’elles puissent bâtir une alliance entre eux pour anéantir nos régimes démocratiques ; ils pouvaient même s’imaginer avoir la capacité, le jour venu, de détacher facilement Pékin de Moscou ou Moscou de Pékin ; nos démocraties libérales se sentaient tranquillisées.

Et ce fut bien là leur tort.

Si c’est dès 1996 que Moscou a entamé son rapprochement géopolitique avec Pékin, c’est à partir de 2012 que le régime russe, redevenu franchement totalitaire, a accentué le rapprochement géopolitique qu’il avait amorcé avec le régime chinois, entamant en particulier la longue série des manœuvres militaires annuelles communes qui s’avèrent chaque année, plus significatives. 

Pourquoi une telle accentuation après 2012 ? Comme l’a très bien expliqué, depuis Moscou, Alexander Lukin (conseiller de Lavrov) dans son livre « China and Russia, the New Rapprochment » (publié en 2018), « c’est une même détestation de la démocratie qui a rapproché Moscou et Pékin ».

S’ils avaient bien observé le fonctionnement interne de la Russie de Poutine, les dirigeants occidentaux auraient pu eux-mêmes conclure dès 2012 que la Russie était redevenue totalitaire et ils auraient pu en conséquence en déduire que l’alliance embryonnaire entre les deux capitales du totalitarisme ne pourrait par la suite que se renforcer et devenir toujours plus menaçante pour eux.

Faute de cela, c’est seulement très tardivement, le 4 février 2022, que les capitales occidentales ont enfin été obligées de reconnaître et d’admettre que, face à elles, s’était constituée une alliance, robuste et menaçante, entre Pékin et Moscou. A cette date en effet, les deux capitales ont levé le masque : le « Joint Statement » qu’elles ont alors publié affichait leur volonté commune d’instaurer un nouvel ordre mondial qui rejetterait le modèle de la démocratie libérale ; il affichait aussi et surtout le soutien de Pékin à Moscou sur le dossier Ukraine et le soutien de Moscou à Pékin sur le dossier Taïwan.

Entre 2012 et 2022, le camp des démocraties libérales aura ainsi perdu un temps très précieux, permettant à l’axe Pékin/Moscou de renforcer à bon compte sa puissance géopolitique.

Oui il est indispensable de reconnaître qu’il existe des régimes politiques très spécifiques qui sont les régimes totalitaires : on en rencontre ou on en a rencontré sur presque tous les continents. Ils sont nocifs et dangereux pour les populations auxquelles ils se sont imposés ; ils sont également dangereux pour toute l’humanité car leur projet est d’abolir la démocratie et les libertés sur la planète ; nos pays démocratiques doivent s’en défier et se doivent de limiter très attentivement les relations qu’ils maintiennent avec eux.

Antoine Brunet

Cher Antoine,

Merci pour tes remarques critiques. Ce blog vit en particulier grâce à toi. Mais j’ai quelques réponses à tes objections. Les voici.

1- Je n’ai pas dit qu’il est inutile de distinguer totalitarisme et dictature, je dis qu’il y a des priorités. La Chine me semble pouvoir être qualifiée detotalitaire. Cependant,  j’hésite encore quant à qualifier de telle la Russie. Mais aujourd’hui je passerai moins de temps à déterminer la bonne qualification de l’une et de l’autre que j’en passerai à les combattre intellectuellement, politiquement, moralement. Il y a une urgence de la dénonciation de l’entreprise poutinienne que je ne sens pas en revanche dans la détermination précise de la nature de ce régime.

2-« Les grands noms » que tu évoques, je les respecte – et quelques autres aussi. Mais je me méfie de l’argument d’autorité, d’autant plus que certains se sont lourdement trompés. Arendt ne pensait pas par exemple que la Chine maoïste était totalitaire!

3-Nous sommes d’accord, cependant : dictatures et Etats totalitaires ont chacun leur spécificité. Je crains aussi qu’il y ait des catégories différentes de totalitarismes, ce qui fait que ce concept n’est pas très facile à utiliser.  Toi, tu insistes sur ce qu’ils ont de commun : tu évoques leur détestation des démocraties libérales. Mais les généraux argentins ou la junte birmane – des dictatures-  ne les portaient ou ne les portent pas non plus dans leur coeur.

4-Tu dis aussi que les totalitarismes ont tendance à se rapprocher. Je te vois venir. Tu penses à l’alliance anti-libérale qui  se nouerait entre la Chine, la Russie et quelques autres. Mais le conflit germano-soviétique me semble illustrer le fait que les alliances (même s’il y en a eu une entre 1939 et 1941) ne sont pas nécessaires ni même tendanciellement programmées.

Je m’arrête là. Je  ne peux décemment continuer après t’avoir reproché d’être trop long!

Pierre

Cher Pierre,

Il est préférable que je te réponde point par point

Point 1 Pourquoi rester aussi prudent sur la caractérisation de la Chine ?  Dès 1949, le régime du PCC aurait dû être identifié comme totalitaire et cela avant comme après la mort de Mao (1976). Pour ma part, quand j’ai coécrit La visée hégémonique de la Chine (publié en janvier 2011), je caractérisais le régime chinois comme totalitaire, ce qui m’a valu d’être recalé par un grand éditeur de la place dont je tairai le nom.

Les livres de Françoise Thom sur la Russie convergent tous pour conclure que le régime de Poutine coche toutes les cases du totalitarisme. Si on admet que le régime de Poutine est totalitaire, l’exprimer publiquement contribue à renforcer sa dénonciation.

Point 2 Je répète qu’il est dommageable que la Chine n’ait pas été très vite caractérisée comme totalitaire car elle en a coché toutes les cases dès les années 50. Malheureusement à cette époque, les grands noms n’ont alors retenu que deux régimes totalitaires (Allemagne nazie et URSS) quand un troisième venait d’être défait (celui du Japon des années 30 à 45) et quand, sous leurs yeux, se mettait en place un quatrième (celui du PCC en Chine).

Mon intuition, pour expliquer ce paradoxe, c’est que, en pleine période de décolonisation, les intellectuels européens et américains se sont autocensurés, craignant sans doute d’être accusés de racisme en désignant qu’en Asie aussi, il avait existé des régimes totalitaires.

Point 3. Certes ni les régimes totalitaires ni les dictatures n’apprécient les démocraties. Mais les dictatures ne dominent pas assez leurs populations pour se permettre de prendre des initiatives significativement hostiles aux pays démocratiques et à leurs gouvernements.

Les régimes totalitaires (munis de leur puissance de contrainte : Parti Unique ; l’Etat subordonné au Parti Unique ; une Idéologie prégnante et obligatoire ; une Justice soumise au Parti Unique ; un système répressif sans aucune limite) dominent très largement leurs populations ; ils perçoivent que le dernier obstacle qui demeure pour pérenniser cette domination est l’effet-vitrine qui vient des pays démocratiques ; c’est cette analyse qui les amène à consacrer toute leur énergie à infliger une défaite définitive aux pays démocratiques dans leur ensemble. Voilà une différence de taille entre le comportement des régimes totalitaires et celui des dictatures. Nota Bene : dans son roman 1984, George Orwell imaginait que la planète était durablement partagée entre seulement trois pays, tous totalitaires.

Point 4. Le fait que leurs idéologies étaient très opposées (la vénération du prolétariat pour l’URSS ; la vénération de la race germanique pour l’Allemagne) aurait dû exclure tout rapprochement entre les Bolcheviques et les Nazis. Et pourtant ils ont pactisé activement pendant deux ans. En 1941, Staline pensait même encore que le pacte se prolongerait. C’est un exemple historique majeur de l’attirance qui tend à prévaloir entre régimes totalitaires.

Aujourd’hui, l’alliance entre le PCC et le FSB, qui s’est nouée pendant vingt ans, est officialisée par le Joint Statement sino-russe du 4 février 2022. Et comme l’a écrit en 2018 Alexander Lukin, proche de Lavrov, « le ciment de cette alliance est une même détestation de la démocratie ». Ce n’est certainement pas un hasard si cette alliance attire à elle d’autres régimes qui cochent les cases du totalitarisme : la Biélorussie de Loukachenko, la Corée du nord, le Turkménistan, Cuba, le Venezuela, la Syrie des Assad, l’Iran des Ayatollahs, l’Afghanistan des Talibans…

Antoine Brunet

Cher Antoine,

Je crains que nous ne commencions à ennuyer les lecteurs de notre blog si nous continuons à tenir des discours aussi longs et répétitifs. Je te dis par exemple que je suis peu sensible à l’argument d’autorité. Mais tu en remets une couche sur les livres de Françoise Thom, comme si leur simple évocation allait faire s’évanouir mes doutes sur la nature de l’horrible régime dirigé par Poutine. Je n’ai jamais dit non plus que les dictatures et les Etats totalitaires avaient les mêmes comportements, mais tu n’hésites pas à me répondre. sur ce point.

Je vais aussi te répondre trop longuement (je n’ai pas donc de leçons de blog à te donner!) en prenant dans ton texte un point important car il nous permet d’avancer  des arguments  nouveaux et d’approfondir notre dialogue.

« Si on admet que le régime de Poutine est totalitaire, dis tu, l’exprimer publiquement contribue à renforcer sa dénonciation ».`

C’est apparemment une bonne objection à ce que tu appelles mon « pragmatisme ». Mais en quel sens le fait de caractériser un Etat comme totalitaire renforce-t-il  sa dénonciation ? J’estime que ma dénonciation du régime de Poutine est totale et forte, qu’immenses sont mes espoirs en son  renversement personnel et en l’effondrement de son régime, sans que je lui colle l’étiquette « totalitaire ».

Peut-être veux-tu dire que si l’on avait caractérisé la Russie de Poutine comme totalitaire dès le début, on aurait su à quoi s’en tenir avec elle ; du fait de sa nature totalitaire et de sa haine concomitante des démocraties libérales, la guerre à laquelle nous sommes confrontés aurait été prévisible et nous nous y serions mieux préparés. L’analyse politique aurait donc des effets pratiques et ma position minimisant l’intérêt d’une réponse tranchée (totalitaire ou non? et de quel type?) serait erronée.

Le problème est que les décideurs politiques peuvent bien prendre connaissance des catégories que nous autres, les politologues, commentateurs des événements politiques, leur proposons. Ils ne se sentent pas obligés de nous suivre : ils s’imaginaient par exemple (à tort, nous le pensons toi et moi) que faire accéder la Chine totalitaire de plein droit à l’OCDE et au commerce mondial « adoucirait ses moeurs » et donnerait toutes ses chances à son « ouverture démocratique ». Ils n’ont pas écouté ceux qui voient dans la Chine d’hier et d’aujourd’hui, dirigée par le PC un Etat totalitaire. Pourquoi? On peut parler de leur aveuglement ou des puissants intérêts qui les poussent à espérer malgré tout faire des affaires avec la Chine. Ils s’imaginent aussi, parfois avec raison, qu’un nouveau leader, sans pour autant changer le régime, favorisera une coexistence pacifique des Etats totalitaires (si tant est qu’ils les appellent comme ça) et des démocraties libérales. Ensuite, ils peuvent penser que la nature totalitaire du régime ne conduit pas nécessairement à la guerre. Le niveau de puissance militaire à partir duquel tel Etat totalitaire ou tel autre juge pouvoir attaquer est inconnu de nous. Un Etat totalitaire comme Cuba ne peut actuellement déclencher une guerre contre les démocraties libérales. Il faut pour cela diverses circonstances qui se présentent…ou pas. C’est pourquoi les dirigeants politiques et les hommes en général ne déterminent pas leurs choix en fonction des seules caractéristiques politiques que nous pouvons leur  proposer.  Ils sont confrontés à des situations toujours nouvelles ou qu’ils croient telles. Un dirigeant politique peut toujours  se demander si nos analyses rendent bien compte du présent. Et si elles s’y appliquent bien.

Il ne découle donc pas de la nature politique des Etats un comportement déterminé. C’est vrai des Etats qu’on peut juger totalitaires. C’est encore plus vrai des démocraties. La nature politique d’un Etat est un facteur de comportement particulier, soit. Mais pas une cause nécessaire. Voilà pourquoi je trouve utile, mais pas indispensable, de se mettre d’accord sur la nature totalitaire ou non des adversaires des démocraties libérales.

Pierre Rigoulot

21 Oct 2022


Quelques remarques sur l’offensive lancée contre le gouvernement à propos d’un horrible assassinat

La femme qui a bestialement assassiné une fille de 12 ans qui ne lui avait rien fait est une folle de chez folle. Ce n’est pas une excuse, c’est juste une donnée factuelle. Il faudra donc la juger et la punir dès qu’elle sera en mesure d’être mentalement présente à son procès. Personne n’envisage de la libérer pour folie

Elle n’a pas tué en tant qu’Algérienne

Elle n’a pas tué une Française parce que française

Le terme de « francocide » lancé par Zemmour pour qualifier ce crime n’est donc qu’une absurdité xénophobe.

L’ordre d’expulsion de cette femme était sans rapport avec sa dangerosité

Son crime n’a donc rien à voir avec sa non reconduction aux frontières en temps voulu

Elle aurait pu accomplir ce crime avant d’être expulsable.

Le but de l’accusation lancée contre la macronie par le RN, Zemmour et une partie de LR, est de rejeter en bloc l’immigration comme criminogène, afin de rester entre gens civilisés.

Or la France a besoin d’une immigration, à la double condition que celle-ci soit sélective (utile aux deux parties) et qu’elle soit accompagnée d’une ferme politique d’intégration sociale et culturelle.

André Senik

J’ai trouvé très bien, limpides, concises et percutantes les remarques d’André Sénik (19 octobre) à propos de l’horrible assassinat de la petite Lola : acte de démence et non « francocide » (Zemmour), que la meurtrière aurait pu commettre n’importe où, Algérie comprise, et, ici, avant son arrêté d’expulsion du territoire ; acte insensé et particulièrement barbare, honteusement instrumentalisé par Eric Zemmour et quelques autres pour stigmatiser, par delà la politique migratoire de nos dirigeants actuels et passés, les immigrés, population criminogène, non civilisée. J’ajoute, moi, que l’immigration est une affaire trop sérieuse, capitale même, pour être l’objet de polémiques aussi basses et irresponsables.

Guy BARBIER

19 Oct 2022


Manifester ?

Je ne souhaite pas manifester.

Je fais le constat que demeure en France en 2022 une distinction fondamentale : ce qui vient de Russie n’est pas « manifestable » tandis que ce qui vient d’Amérique représente le mal.
Constatation que faisaient en leur temps Aron, Revel et quelques autres….
Je constate qu’en profondeur, dans la culture française, rien n’a changé….

L’immobilisme des foules face à Poutine provient en outre de la peur qu’il exerce et de la lâcheté qu’elle génère : nous avons bien connu ça dans les années 30, et jusqu’en 44 pour certains, à l’égard de Hitler…
Oui le climat, le sport, le pouvoir d’achat, etc…. sont les grandes causes à l’honneur et permettent de se voiler la face.

Jean-Louis Carillon


 

18 Oct 2022


Guerre d’Ukraine : résumé au 28 septembre 2022

Poutine (et d’autres) considère comme une catastrophe la chute de l’URSS. Il l’attribue aux fautes commises par Gorbatchev et s’est donné pour mission de reconstituer les frontières issues de la grande guerre patriotique.

Depuis son accession au pouvoir, il a très habilement joué, à la manière mise au point et longtemps pratiquée avec succès par Hitler, affirmant au départ un pacifisme de bon aloi puis grattant peu à peu le terrain, chaque succès appelant un succès plus grand. L’opération du Donbass devait donner la possibilité de reprendre rapidement la totalité de l’Ukraine ; son succès permettrait de s’intéresser aux pays Baltes, puis à la Finlande, ensuite à la Pologne, sans compter la Moravie, la Roumanie, etc.… : progression par étapes, en convaincant à chaque fois l’ennemi que l’ultime opération ne vaut pas la peine de déclencher une guerre.

Poutine a cru que Munich était oublié, même en Angleterre et aux Etats-Unis.

Les Etats-Unis ont fait capoter l’opération spéciale qui devait en quelques jours renouveler la brillante opération de Budapest en 1956.

Il apparaît que, toutes choses restant égales par ailleurs, l’Ukraine sera en mesure de bouter les Russes hors d’Ukraine y compris de la Crimée. Poutine ne peut pas céder sans tout perdre.

Qu’adviendra-t-il ? Coup d’état ? Assassinat ? Chaos ? Poutine ou un autre autocrate de l’appareil ?

En tout état de cause, la Russie aura perdu son image : comme l’Afghanistan a tué l’URSS, l’Ukraine tuera la Russie. La Chine bien sûr, qui agit avec Poutine avec la plus extrême habileté, sera la première gagnante. On peut imaginer qu’elle pose à son tour la question des frontières : la limite du fleuve Amour date de l’époque coloniale ; la Mandchourie est chinoise ; la Russie peut être un arrière-pays fructueux … ; toutes les ex-colonies du pourtour soviétique (pieusement appelées « Républiques » depuis la création de l’URSS) s’émanciperont définitivement pour le plus grand profit de la Turquie ou de l’Iran notamment ; l’Inde sera par ailleurs totalement émancipée ; les prétentions moyen-orientales seront obsolètes ; l’Afrique ne respectera plus le tyran déchu.

Ceci ne préjuge pas d’un avenir radieux : la Chine respectera l’Amérique mais la bombe atomique étant inutilisable, les programmes « classiques » d’armements nouveaux seront décuplés par beaucoup et les risques de conflits sur la planète multipliés.

JLC

7 Oct 2022


Deux grands livres sur l’autre Cuba

Il est des livres qui redonnent du baume au cœur.

Alors que Cuba est encore et toujours sous la botte castriste, avec le fantoche Miguel Díaz-Canel formellement au pouvoir et sa capitale, La Havane, n’est plus que l’ombre sinistre de ce qu’elle fut, un petit recueil d’articles de l’immense José Lezama Lima, l’auteur du « roman » Paradiso, paru en 1966 et de suite catalogué comme étant trop problématique du fait de son écriture trop complexe, « néo-baroque » pour les spécialistes universitaires en littérature latino-américaine, et surtout de son catholicisme et son homosexualité ouvertement exposés, paraît dans la collection « Bouquins ». Les bataillons de touristes qui envahissent la Vieille Havane en seront pour leurs frais : la petite ville à laquelle se réfère Lezama n’existe plus. C’était celle de 1949 et 1950, bien avant la révolution de 1959 qui l’a transformée en pièce de musée soviétisée, soumise à une répression sans pitié, au manque de tout pour sa population, aux coupures de courant récurrentes… Une Havane plongée dans la nuit.

Lezama n’aimait pas trop, de son temps, la vie nocturne échevelée et foisonnante dans cette petite Athènes des Caraïbes, sauf pour se rendre aux spectacles de musique et de danse classiques qui la rythmaient, comme le raconte Marcel Quillévéré dans ses chroniques regroupées sous le titre de « Carrefour des Amériques », diffusées et rediffusées sur France Musique, à paraître prochainement en livre. Le « pélerin immobile » préférait la fréquentation des librairies et la lecture, dans son appartement du n° 162 de la calle Trocadero, des œuvres en provenance d’Europe, en particulier celles des Pères de l’Église et de cet autre grand asthmatique qui le précéda dans l’histoire de la littérature universelle, Marcel Proust.

Le livre publié à présent en français, traduit par Aline Schulman et Alexandra Carrasco, n’est pas une « recherche » mais une série de chroniques écrites au jour le jour pendant quelques mois pour le Diario de la Marina, le plus important quotidien cubain à l’époque, évidemment disparu, comme TOUS les autres journaux d’information, au début du castrisme, au profit d’un seul, celui du Comité central du Parti communiste de Cuba. Son directeur était un très grand poète, Gastón Baquero, exilé dès les premiers mois de 1959 et mort en exil à Madrid en 1997.

Le recueil de textes de Lezama est un joyau car il fait revivre à la fois Lezama et La Havane disparue, si peu présents aujourd’hui dans la mémoire française de la littérature cubaine.

José Lezama Lima est demeuré un personnage éminemment subversif dans le panorama réduit à si peu de choses de la littérature cubaine en provenance de l’île. Cet exilé de l’intérieur était un homme d’un grand courage, imperméable à toute vulgarité et à tout dogmatisme. A lire absolument, pour revivre une Havane à jamais disparue.

Juan Abreu est exilé de Cuba depuis 1980, année où près de 125 000 personnes prirent la route de la Floride à bord de toutes sortes d’embarcations pour échapper au « paradis » castriste. Parmi eux, le dissident et écrivain aujourd’hui mythique Reinaldo Arenas, mort en exil à New York en 1990.

Et aussi son ami Juan Abreu qui, avec ses deux frères, allait le nourrir et le réconforter lorsque celui-ci se cachait dans le parc « Lenin » (sic), situé aux alentours de La Havane, pour échapper à la persécution des forces de répression communistes et de tous les mouchards à leur service. Cet épisode est publié dans son livre de mémoires Sous la table (Debajo de la mesa), traduit par un bon connaisseur de la culture de l’île, François Vallée, qui est aussi un grand collectionneur d’art cubain.

La vie et l’œuvre de Juan Abreu, à présent exilé en Catalogne après avoir passé de longues années à Miami et avoir participé à la revue littéraire Mariel, une création de Reinaldo Arenas, se placent sous l’invocation de son mentor et collègue en littérature. D’une certaine manière, Juan Abreu continue le combat de Reinaldo, non seulement par ses écrits mais aussi par sa peinture. En effet, il a fait le portrait, à partir de photos fournies par des membres de leurs familles ou complaisamment et atrocement publiées dans la presse, de nombre de fusillés par les soldats et sbires révolutionnaires. Au nom de quoi ? Ce faisant, il leur a redonné vie.

Ces mémoires, qui ont déjà plus de dix ans dans leur version en espagnol, sont un cri de colère et une affirmation culturelle. Le petit Juan, féru de liberté et de littérature, se cache sous la table pour lire tout ce qui lui tombe entre les mains, dès son enfance, qui s’épanouit dans un quartier périphérique de La Havane. La poésie et les livres sont pour lui les moyens de conquérir la liberté, celle qui lui est déniée par le trop-plein de propagande distillée à longueur de journée par les hommes du régime. Juan Abreu n’a pratiquement pas connu, tout comme moi, la période antérieure à la dictature totalitaire en place jusqu’à nos jours. Il exècre celle-ci et n’use pas de gants pour la maudire dans ses écrits. Mais ses écrits de colère sont salutaires : ils constituent la preuve que l’on peut, à l’instar de Reinaldo Arenas, construire une grande œuvre, faite aussi de récits fantastiques et d’évocations crues de l’exil, avec une grande ouverture sexuelle, pour faire revivre la vraie Cuba, loin de toute vision touristique ou complaisante. Un beau témoignage, sans aucune nostalgie mais rédigé avec amour.

JACOBO MACHOVER

(crédit image: Wikimedia, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:La_Havane_cathedrale_face.JPG)

23 Sep 2022


Gorbatchev, notre éveil à la complexité du monde

Au lendemain de la mort de Mikhail Gorbatchev,  beaucoup rappellent avec raison la place à part qu’il occupa  parmi les secrétaires généraux du Parti communiste de l’Union soviétique. Et de fait, le contraste est saisissant – et jusqu’à la caricature – quand on l’oppose au Brejnev vieillissant ou à Tchernenko, tant sur les décisions prises pendant l’exercice de son pouvoir que sur son style, sa manière. A l’extérieur comme à l’intérieur, d’ailleurs : conflits armés en Angola, en Amérique centrale, en Afghanistan vont trouver leur solution ou vont littéralement s’évaporer pendant qu’il dirige l’URSS..

Mais le « moment Gorbatchev », pour reprendre le titre d’un des livres majeurs de Françoise Thom, a bouleversé aussi nos habitudes intellectuelles d’analystes du monde communiste. Il a rendu inutiles  (et conscients de l’être) les militants anticommunistes systématiques et a priori que nous étions et nous a transformé en observateurs plus méfiants, moins soumis à une grille de lecture préalable.

Rappelons quelques étapes de cette mutation.

Tout en reconnaissant qu’avec Gorbatchev un style nouveau se mettait en place, que se multipliaient les négociations avec les Etats-unis sur divers conflits locaux et qu’à l’égard des opposants et dissidents au sein de l’URSS, la répression s’amoindrissait, les bons connaisseurs du monde communiste appelaient à la méfiance. La coexistence pacifique, les dirigeants soviétiques le reconnaissaient eux-mêmes, avait été un autre moyen de combattre le capitalisme, la prise en compte des nationalistes internes, notamment baltes, pouvait donc être une ruse pour leur faire accepter leur dépendance et les inciter à rester au sein de l’URSS. La mise en place de « fronts populaires » à la fin des années 80 pouvait être une manière de récupérer les contestations, et Michel Heller rappelait que Gorbatchev conversant avec Sakharov, ce n’était pas si étonnant : même Staline avait téléphoné à Boris Pasternak pour qu’on sache quel brillant Chef ouvert au dialogue il était…

Avec Michel Heller, Alain Besançon, Annie Kriegel et quelques autres appelaient donc à la prudence. Les Soviétiques usaient d’un art consommé de la désinformation. Ce n°1, qui soulevait tant d’espoirs avec sa pérestroïka et sa glasnost, ne reconnaissait pas les vertus de la démocratie mais cherchait surtout la fin d’une compétition qui épuisait le régime communiste. Sa main tendue aux Européens en vue d’une « Maison commune » était un moyen inavoué de s’infiltrer dans les rouages politiques et économiques des démocraties. Gorbatchev se déguisait peut-être en babouchka souriante face au Chaperon rouge européen, mais le loup communiste avait toujours grand faim.

 Pourtant, un beau jour, il fallut en convenir. Le communisme qui prétendait se réformer en Europe, ça ne marchait pas. Non seulement ça ne marchait pas, mais ça s’effondrait. La Pologne et la Hongrie rétablissaient les élections démocratiques, les Allemands de l’Est franchissaient le Mur de Berlin et les troupes soviétiques laissaient faire. Bientôt c’est l’URSS et l’ensemble du système, du moins en Europe, qui s’effondra. La démocratie avait gagné la longue guerre froide qui l’opposait au communisme. On le devait à Reagan et à sa « guerre des étoiles », mais aussi à Gorbatchev qui n’avait justement pas voulu la guerre, ni contre son propre peuple ni contre les Européens. Victoire définitive? C’était même la fin de l’Histoire à laquelle nous assistions, disaient certains. Le Diable était vaincu. On n’entrait pas au Paradis mais presque.

Gorbatchev et ses réformes furent bientôt oubliés. La transition proposée du socialisme au libéralisme fut tentée sans grande précaution. La vie quotidienne des Soviétiques, qui n’était déjà pas brillante, se détériora donc. La mise à jour des effroyables persécutions des décennies précédentes et la prise de conscience que la Russie nouvelle était un pays pauvre et peu craint désormais dans le monde alimenta une nostalgie que nous eûmes, nous les observateurs, du mal à admettre. Ainsi donc, le peuple russe regrettait l’oppression des communistes? Que n’avions nous pas su voir dans notre dénonciation du totalitarisme rouge?  A mesure  que les années passaient, il fallut se rendre à l’évidence : des paramètres comme le nationalisme étaient à prendre en compte, tout comme  la satisfaction du peuple à se sentir partie d’un grand tout militairement puissant. Il suffisait de relire Svetlana Alexéievitch, prix Nobel, pour comprendre la naïveté dans laquelle nous étions tombés en saluant la victoire définitive de la démocratie sur le monde communiste à l’issue du mandat de Gorbatchev. Sans doute, ne fallait-il pas non plus voir dans le maelström russe la résurrection du communisme comme certains l’affirmaient. Vladimir Poutine n’est pas le fils de Staline et le régime qu’il dirige peut bien présenter quelques points communs avec l’URSS : il est un syncrétisme spécifique qui regroupe, de manière plus ou moins cohérente, l’orthodoxie, l’impérialisme, le sentiment obsidional, la mégalomanie. Tout cela est sans doute utilisé par le pouvoir et enseigné à la population – et une partie d’entre elle y trouve son compte. Le monde bousculé par Gorbatchev a laissé tomber de curieux fruits. Notre regard qui se contentait de ce que nous savions ou croyons déjà savoir, s’est brouillé. Les réalités historiques sont neuves et complexes, voilà ce que nous découvrons (même en prétendant que nous le savions depuis longtemps) grâce aux réformes tentées par Gorbatchev, leur échec et leur suite.

La Russie de Poutine n’est pas une amie du monde occidental. Mais de qui parlons-nous?  De l’Etat ? De la population ? Son obsidionnalité est-elle entièrement jouée ? A quelles conditions la Russie peut-elle être fière d’elle-même? L‘impérialisme lui est-il consubstantiel ?

Le monde tel qu’il est demande que nous prenions parti tout de suite et de manière claire. Car aujourd’hui, une barbarie ambitieuse doit être arrêtée. Mais il n’est plus possible de décrire paresseusement notre adversaire comme le Diable. C’est cela aussi que nous a apporté le moment Gorbatchev.

Pierre Rigoulot

Notre ami Jean-Louis Carillon lui a adressé quelques jours plus tard les remarques suivantes que nous ne postons qu’aujourd’hui… avec nos excuses pour ce retard.

H&L

Pierre Rigoulot écrit : « Le monde tel qu’il est demande que nous prenions parti tout de suite et de manière claire. Car aujourd’hui, une barbarie ambitieuse doit être arrêtée. Mais il n’est plus possible de décrire paresseusement notre adversaire comme le Diable. C’est cela aussi que nous a apporté le moment Gorbatchev . »

Mais arrêter la barbarie est un vœu pieux : la barbarie fait partie de la guerre poutinienne. Cette guerre est essentielle et vitale pour l’Ukraine mais aussi désormais pour la Russie. On ne peut imaginer un armistice comme en Corée.

La défaite de la Russie dans sa guerre d’Ukraine et la libération de la Crimée sont possibles. Tout dépend de la ténacité américaine : Biden souhaitera-t-il au final ne pas humilier son adversaire ? Comment ne pas l’humilier ? Toutes choses restant égales par ailleurs, il semble que l’empire de Catherine II vit ses derniers feux. Après la guerre, qu’adviendra-t-il de la Russie ? Qui succèdera à Poutine : Poutine ? Un autre Poutine ? Le chaos ? La Chine qui attend son heure ?

La France n’est jamais totalement sortie de la révolution française (même sa constitution est périodiquement remise en cause). Comment sortir de la révolution de 1917 ? Gorbatchev n’avait fait qu’accélérer un processus dont les développements devenus incontrôlables lui échappèrent.

Certes, le Diable ne prend plus la figure de Lénine. Mais il existe.

Jean-Louis Carillon

crédit photo: https://www.flickr.com/photos/unisgeneva/4885367578

20 Sep 2022


La Russie de Poutine n’a plus sa place au Conseil de sécurité de l’ONU

Si l’ONU n’aspirait qu’à être une assemblée générale des États exerçant leur pouvoir sur leurs peuples, tous les États du monde y auraient les mêmes droits, chacun disposant du droit de véto, et l’ONU n’aurait aucun pouvoir.

C’est cette conception que défendit Goebbels, en septembre 1933, à la Société des Nations.  « Messieurs, déclara-t-il, charbonnier est maître chez soi. Nous sommes un État souverain. Laissez-nous faire comme nous l’entendons avec nos socialistes, nos pacifistes et nos Juifs. »

Du moins, l’Allemagne nazie n’était-elle pas membre d’un Conseil de Sécurité de la SDN.

Mais si l’ONU a mission de faire respecter le droit international par les États qui le violent, elle ne peut pas accorder un droit de veto à l’un de ces États au sein de son Conseil de sécurité.

La Russie actuelle, qui est mène une guerre d’agression contre l’Ukraine, et qui cherche à se procurer des armes et des soldats en Corée du Nord, doit pour le moins être exclue du Conseil de sécurité.

Tant que cet État criminel sera coupable et juge à la fois, les décisions de l’ONU seront frappées de nullité ou de paralysie.

Il se peut que les procédures existantes et que les rapports de force au sein de l’Assemblée Générale de l’ONU rendent cette exclusion impossible. La question devra alors être posée publiquement aux États du monde libre : comment faire évoluer le Droit international et ses instances, pour assurer la défense du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ?

André Senik

12 Sep 2022


LE VESTIAIRE DES TOTALITARISMES
Sous la direction de Bernard Bruneteau et François Hourmand
Préface de Marie-Anne Matard-Bonucci
CNRS EDITIONS, 286 p., 23€

En 2018 s’est tenu à Angers un colloque consacré au « Vestiaire des totalitarismes », sous la direction de Bernard Bruneteau et François Hourmand, auquel a participé notre ami Pierre Rigoulot, spécialiste de la Corée du Nord. Les actes de ce colloque viennent d’être publiés, ce qui permet de voir tout l’intérêt de ce thème, a priori étonnant.

Les différentes contributions permettent en effet d’analyser l’usage politique du vêtement par les régimes totalitaires – en particulier évidemment de l’uniforme. Ainsi, dans ces régimes malgré tout différents, mais tous militarisés, le vêtement des membres du Parti et des organisations de masse est d’ordre militaire. Il peut se référer à la guerre passée, comme c’est le cas pour le fascisme italien et le nazisme allemand, ou celle à venir car l’armée et le Parti fonctionnent en général main dans la main. Il symbolise les valeurs guerrières, tels le courage et la violence, et valorise la virilité, même lorsque le port de l’uniforme est attribué aussi aux femmes.

Quelles sont les fonctions de ce vêtement  mises en valeur par ces différentes contributions ? L’uniforme sert tout d’abord à exposer un projet politique : certains auteurs insistent en effet sur la dimension esthétique des régimes fascistes. L’adoption de la chemise noire portée par les squadristi a permis à Mussolini une occupation visible de la rue, de l’espace public, particulièrement évidente lors de la Marche sur Rome, qui a facilité la prise du pouvoir par le Duce. La plupart des mouvements fascistes européens ont imité cette stratégie, en particulier Hitler qui a adopté à son tour le port des chemises brunes, uniforme des grandes liturgies politiques qui ont scandé le calendrier nazi. Mais c’est le cas aussi dans les pays se réclamant du socialisme : à Cuba, l’uniforme vert olive est celui des combattants de la Sierra ; en Corée du Nord, où un million de soldats restent mobilisés en permanence, c’est aussi l’uniforme, en général de couleur brune ou kaki, que portent les dirigeants.

Mais l’uniforme n’est pas seulement un moyen de propagande. Il vise avant tout à créer une communauté, rassemblée autour d’un projet politique commun et d’un chef. Les différentes interventions montrent bien, dans le dispositif d’assujettissement  de la société, son rôle comme signe d’appartenance à une seule et unique communauté. Il vise à favoriser la discipline, le consentement à l’autorité, l’agrégation au groupe, son homogénéité. « Il renforce la dimension collective symbolique en effaçant les individualités »[1].

Il est censé aussi effacer les distinctions sociales, gommer les différences au profit  d’un idéal égalitaire, voire unitaire et fusionnel.

En réalité, dans toutes les sociétés totalitaires étudiées, il existe ou existait toujours une élite dirigeante. Ainsi, l’uniforme censé égaliser la société la hiérarchise aussi car seule l’élite – le Parti, les organisations de masse – porte le fameux uniforme.

Il y a cependant une spécificité des régimes totalitaires asiatiques, qui se sont donné pour projet, en certains moments d’acmée révolutionnaire, d’atteindre une totale égalité sociale. Ce fut le cas en Chine, lors de la Révolution culturelle. Fut alors interdit tout ce qui dans la tenue pouvait rappeler l’Occident et le capitalisme : chaussures pointues, robes fendues, bijoux, cravates. On connaît l’humiliation publique faite à la femme de Liu Shaoqi, Wang Guangmei, qui dût revêtir une robe de soie fendue, des chaussures à talons et un collier de boules de tennis représentant des perles pour paraître devant la foule et y être insultée et battue. « Toute velléité de distinction pouvait être interprétée comme…une survivance de cette mentalité bourgeoise, capitaliste ou féodale qu’il s’agissait d’extirper ».[2] C’est pourquoi la population, hommes et femmes, dut massivement adopter le costume Mao. Il symbolisait l’égalité nouvelle.

On retrouve cette même volonté égalitariste au Cambodge durant la période Khmers Rouges. Tout le monde devait être revêtu d’un pyjama noir. Les minorités qui portaient des vêtements colorés durent les plonger dans la boue afin de les noircir.

Mais si l’uniforme par définition permet d’uniformiser, il permet en même temps de distinguer le chef. Car celui-ci n’est en rien tenu d’adopter l’uniforme militaire. Si Hitler le portait le plus souvent, ce n’était pas le cas de Mussolini qui pouvait apparaître torse nu, en tenue d’aviateur, en frac ou en costume blanc ; il en faisait à sa guise. Et Pierre Rigoulot note qu’en Corée du Nord, Kim Jong-un se permet différents vêtements venus de l’Ouest, en particulier des blousons de cuir façon Marlon Brando qu’aucun Nord-Coréen ne peut acquérir.

Un cas un peu particulier est celui du béret à Cuba. On sait que c’est Che Guevara qui a lancé cette mode, malgré lui. Cette situation est intéressante surtout par la mythologie qui a été créée autour du personnage, devenu en Occident un héros romantique, bien loin de la réalité. Le béret a été utilisé de façon très efficace comme outil de propagande.

Ce n’était pas seulement la société dans son ensemble que les régimes totalitaires voulaient transformer, en faire une communauté soudée, c’était aussi l’homme. Faire naître un homme nouveau. Les régimes fascistes ont partagé avec les régimes communistes cette utopie, qui visait à transformer les individus dans leur être intime et profond. Ceux-ci devaient « se débarrasser de leur chrysalide démocratico-parlementaire »[3] et devenir de bons fascistes, ou de bons communistes.

Enfin l’uniforme permet aussi l’exclusion. Nous avons vu l’usage qu’en fit Mao Dze dong durant la révolution culturelle en Chine. On peut aussi à ce propos se pencher sur les discussions entre historiens concernant le régime des Khmers rouges. Certes, la nature totalitaire de celui-ci ne fait aucun doute. Mais l’idéologie inspiratrice de Pol-Pot était-elle « communiste-maoïste (pourfendre l’ennemi de classe) ou national-ethnique (retrouver le « Khmer originel) [4]? ». La répression s’exerça-t-elle avant tout contre les minorités ethniques (Vietnamiens, Chinois de souche, minorité musulmane Cham…), ce qui ferait de ce régime un régime raciste de la même façon que le nazisme ? La polémique est apparue avec la publication en 1996 de l’ouvrage de Ben Kierman, Le génocide au Cambodge, 1975-1979. Race, idéologie, pouvoir, dans lequel il affirmait que l’obligation faite aux minorités de porter le krâma (écharpe) bleu servait à les désigner à la mort. Mais la question reste controversée, car il semble que les dirigeants eux-mêmes pouvaient porter cette écharpe à certains moments.

On pourrait aussi rapporter la question de la mode et de ses implications, en particulier concernant le statut des femmes : certains régimes, tels le régime chinois et le régime khmer ont poussé l’égalitarisme jusqu’à imposer la suppression toute coquetterie féminine, ce qui a provoqué un fort enthousiasme chez certains intellectuels de gauche occidentaux, convaincus que c’était un grand progrès pour l’égalité femmes/hommes. On en est revenu !!

Ainsi, l’étude du vestiaire des Etats totalitaires en dit beaucoup sur la nature des régimes totalitaires, sur leur passion fusionnelle et dans le même temps sur une hiérarchie strictement imposée par un pouvoir qui veille à l’application d’une loi à laquelle lui-même ne se soumet pas.

Florence Grandsennne


[1] Estelle Capelli, « Le béret étoilé du Che au secours du totalitarisme cubain », p. 134.

[2] François Hourmant, « Qipao/Veste Mao », p 244.

[3] Antoine Godet, « L’uniforme fasciste en Europe, : un bilan transversal. », p.162.

 [4] Bernard Bruneteau, « Le « krama » bleu dans le régime khmer rouge :un indice génocidaire ? »p 267.

6 Sep 2022


Nous reproduisons ci-dessous un extrait passionnant d’un long et remarquable entretien d’Adam Michnik avec le journaliste Christian Longchamp paru il y a quelques jours dans la revue La Règle du jeu que dirige  Bernard-Henri Lévy. Nous renvoyons nos lecteurs à ce très riche numéro 75 de La Règle du jeu pour lire l’entretien dans sa totalité. 

La manière précise dont Michnik évoque l’évolution de Poutine ou plutôt l’évolution de sa perception de Poutine fait de cette interview et en particulier du passage que nous reproduisons une lecture indispensable pour quiconque veut comprendre cette guerre et combattre l’agression russe.

Christian Longchamp pour La Règle du jeu (…)

Vous avez rencontré Poutine à plusieurs reprises. Lorsque vous observez sa trajectoire politique et psychologique depuis son accession à la présidence de la Fédération de Russie, comment l’analysez-vous ?

Poutine a suivi une route assez simple : du KGB au KGB ! Qu’est-ce que cela signifie au juste ? Comme vous l’avez indiqué, il m’est arrivé de le rencontrer. La première fois, après six mois de sa présidence, je suis allé l’interviewer pour Gazeta Wyborcza. J’ai eu une impression positive. Ce n’était évidemment pas un homme de mon monde, ce n’était pas un démocrate et un ancien dissident, je le savais. Comme je savais aussi que les Russes n’auraient jamais choisi Andreï Sakharov pour président. J’ai eu le sentiment que Poutine ne se servait pas de la novlangue soviétique. Il était calme, posé et répondait aux questions de façon très rationnelle. Mon ami, l’ancien dissident Sergueï Kovalev me disait « Adam, fais très attention, c’est un ancien sous-colonel du KGB ! ». Je lui ai répondu : « Sergueï, tu exagères ! George Bush a lui aussi travaillé pour une agence de renseignement, il l’a même dirigée. Il n’est pas un président extraordinaire, mais tu ne peux pas dire que les Etats-Unis ont placé à leur tête le chef de la CIA, c’est absurde ! ». Rétrospectivement, je dois avouer que Kovalev avait raison.

Lors de notre deuxième rencontre, à Varsovie, en janvier 2002, à l’occasion d’une visite officielle, le président polonais d’alors, Aleksander Kwasniewski, avait organisé une réception à laquelle il m’avait invité. À nouveau, les échanges que j’ai eus avec Poutine et Lavrov ont plutôt confirmé mon premier sentiment même si dès cette époque certains éléments négatifs apparaissaient de manière évidente pour moi. Sa manière ambiguë de traiter les oligarques était d’autant plus étrange que dans la société polonaise nous n’en avions pas. J’observais que certains d’entre eux étaient poursuivis pour corruption et je ne pouvais que m’en réjouir. Mais mes amis russes, anciens dissidents, me mettaient en garde : en Russie, on assiste à la fin de la politique et au début d’une nouvelle ère, celle des opérations des services spéciaux. Au moment où il s’attaquait aux oligarques, il s’en prenait aux médias indépendants. Les motivations étaient à chaque fois différentes. Ça pouvait être une condamnation au silence pour des raisons fiscales, par exemple. En 2005-2006, Poutine avait plus ou moins éliminé le pluralisme que l’on trouvait à la fin des années Eltsine, à la télévision notamment et dans les grands médias. C’était déjà très inquiétant. Par la corruption, en achetant des députés notamment, il liquidait les espaces d’expression. La démocratie n’était plus qu’une forme de vernis décoratif apposé sur des actions illégales et de censure. Je l’ai rencontré pour la dernière fois lors d’une rencontre du Club de Valdaï à Sotchi à laquelle j’ai été invité comme d’autres, intellectuels, hommes d’affaires ou personnalités influentes, des Français et des Américains notamment que le Kremlin considérait comme des idiots utiles à sa propagande. C’était avant l’attaque de la Russie en Géorgie en 2008. Mikhaïl Khodorkovski était emprisonné depuis plusieurs années. Je me souviens comme si c’était hier de la résidence de Poutine : elle ne respirait pas la modestie, de l’or, de l’argent, du marbre… Un luxe tape à l’œil disproportionné qui s’exprimait absolument partout. Et du caviar, de la vodka, d’autres alcools rares et chers, etc. Même les réceptions à l’Élysée n’ont jamais été aussi fastueuses ! (rire) Il faut noter, c’est important, que les démocrates russes étaient aussi présents, des journalistes, des écrivains, des activistes de partis d’opposition. Mais la rencontre avec Poutine fut réservée aux étrangers. La veille, un homme proche du Kremlin, un des organisateurs de cette rencontre, est venu me voir pour me proposer de demander à Poutine s’il allait ériger des monuments aux victimes de Staline. Je n’ai pas bien compris où il voulait en venir, mais je me suis dit « pourquoi pas ? ». Après la conférence de Poutine, alors que nous avions donc la possibilité de lui poser une question, j’ai pensé que si on m’avait incité à l’interroger sur la mémoire du stalinisme, c’était sans doute qu’on essayait de m’empêcher de l’interpeler sur un sujet qui ne concerne pas le passé, mais le présent… J’ai alors décidé de le questionner sur le « cas » Khodorkovski : combien de temps restera-t-il en prison ? Le monde entier ne comprend pas cet emprisonnement et veut savoir le sort qui lui est réservé. Poutine s’est soudainement agacé : « Khodorkovski a du sang jusqu’aux coudes ! » Mais il n’a pas été condamné pour cela, lui ai-je dit. « Ça n’a aucune importance, nous savons, nous savons pourquoi il a été condamné ! ». J’ai compris que face à moi se trouvait un gangster, un vrai gangster. Mais à cette époque, comme dans les années qui ont suivi, je continuais à penser que tout en étant un gangster, il était capable de raisonner. C’est la raison pour laquelle, jamais je n’aurais imaginé qu’il prendrait un jour la décision de bombarder Kiev. Quand c’est arrivé, j’ai compris que nous n’avions plus affaire à un gangster rationnel, mais à un gangster psychopathe.

Lorsque j’ai vu à la télévision comment, dans les jours qui ont précédé le 24 février, il traita publiquement ses collaborateurs, devant les caméras, le chef du renseignement extérieur russe en particulier, j’ai définitivement compris que cet homme était une malédiction pour la Russie, pour le monde et surtout pour l’Ukraine.

Image : https://www.flickr.com/photos/donkeyhotey/38606920925

6 Sep 2022