Gorbatchev, notre éveil à la complexité du monde
Au lendemain de la mort de Mikhail Gorbatchev, beaucoup rappellent avec raison la place à part qu’il occupa parmi les secrétaires généraux du Parti communiste de l’Union soviétique. Et de fait, le contraste est saisissant – et jusqu’à la caricature – quand on l’oppose au Brejnev vieillissant ou à Tchernenko, tant sur les décisions prises pendant l’exercice de son pouvoir que sur son style, sa manière. A l’extérieur comme à l’intérieur, d’ailleurs : conflits armés en Angola, en Amérique centrale, en Afghanistan vont trouver leur solution ou vont littéralement s’évaporer pendant qu’il dirige l’URSS..
Mais le « moment Gorbatchev », pour reprendre le titre d’un des livres majeurs de Françoise Thom, a bouleversé aussi nos habitudes intellectuelles d’analystes du monde communiste. Il a rendu inutiles (et conscients de l’être) les militants anticommunistes systématiques et a priori que nous étions et nous a transformé en observateurs plus méfiants, moins soumis à une grille de lecture préalable.
Rappelons quelques étapes de cette mutation.
Tout en reconnaissant qu’avec Gorbatchev un style nouveau se mettait en place, que se multipliaient les négociations avec les Etats-unis sur divers conflits locaux et qu’à l’égard des opposants et dissidents au sein de l’URSS, la répression s’amoindrissait, les bons connaisseurs du monde communiste appelaient à la méfiance. La coexistence pacifique, les dirigeants soviétiques le reconnaissaient eux-mêmes, avait été un autre moyen de combattre le capitalisme, la prise en compte des nationalistes internes, notamment baltes, pouvait donc être une ruse pour leur faire accepter leur dépendance et les inciter à rester au sein de l’URSS. La mise en place de « fronts populaires » à la fin des années 80 pouvait être une manière de récupérer les contestations, et Michel Heller rappelait que Gorbatchev conversant avec Sakharov, ce n’était pas si étonnant : même Staline avait téléphoné à Boris Pasternak pour qu’on sache quel brillant Chef ouvert au dialogue il était…
Avec Michel Heller, Alain Besançon, Annie Kriegel et quelques autres appelaient donc à la prudence. Les Soviétiques usaient d’un art consommé de la désinformation. Ce n°1, qui soulevait tant d’espoirs avec sa pérestroïka et sa glasnost, ne reconnaissait pas les vertus de la démocratie mais cherchait surtout la fin d’une compétition qui épuisait le régime communiste. Sa main tendue aux Européens en vue d’une « Maison commune » était un moyen inavoué de s’infiltrer dans les rouages politiques et économiques des démocraties. Gorbatchev se déguisait peut-être en babouchka souriante face au Chaperon rouge européen, mais le loup communiste avait toujours grand faim.
Pourtant, un beau jour, il fallut en convenir. Le communisme qui prétendait se réformer en Europe, ça ne marchait pas. Non seulement ça ne marchait pas, mais ça s’effondrait. La Pologne et la Hongrie rétablissaient les élections démocratiques, les Allemands de l’Est franchissaient le Mur de Berlin et les troupes soviétiques laissaient faire. Bientôt c’est l’URSS et l’ensemble du système, du moins en Europe, qui s’effondra. La démocratie avait gagné la longue guerre froide qui l’opposait au communisme. On le devait à Reagan et à sa « guerre des étoiles », mais aussi à Gorbatchev qui n’avait justement pas voulu la guerre, ni contre son propre peuple ni contre les Européens. Victoire définitive? C’était même la fin de l’Histoire à laquelle nous assistions, disaient certains. Le Diable était vaincu. On n’entrait pas au Paradis mais presque.
Gorbatchev et ses réformes furent bientôt oubliés. La transition proposée du socialisme au libéralisme fut tentée sans grande précaution. La vie quotidienne des Soviétiques, qui n’était déjà pas brillante, se détériora donc. La mise à jour des effroyables persécutions des décennies précédentes et la prise de conscience que la Russie nouvelle était un pays pauvre et peu craint désormais dans le monde alimenta une nostalgie que nous eûmes, nous les observateurs, du mal à admettre. Ainsi donc, le peuple russe regrettait l’oppression des communistes? Que n’avions nous pas su voir dans notre dénonciation du totalitarisme rouge? A mesure que les années passaient, il fallut se rendre à l’évidence : des paramètres comme le nationalisme étaient à prendre en compte, tout comme la satisfaction du peuple à se sentir partie d’un grand tout militairement puissant. Il suffisait de relire Svetlana Alexéievitch, prix Nobel, pour comprendre la naïveté dans laquelle nous étions tombés en saluant la victoire définitive de la démocratie sur le monde communiste à l’issue du mandat de Gorbatchev. Sans doute, ne fallait-il pas non plus voir dans le maelström russe la résurrection du communisme comme certains l’affirmaient. Vladimir Poutine n’est pas le fils de Staline et le régime qu’il dirige peut bien présenter quelques points communs avec l’URSS : il est un syncrétisme spécifique qui regroupe, de manière plus ou moins cohérente, l’orthodoxie, l’impérialisme, le sentiment obsidional, la mégalomanie. Tout cela est sans doute utilisé par le pouvoir et enseigné à la population – et une partie d’entre elle y trouve son compte. Le monde bousculé par Gorbatchev a laissé tomber de curieux fruits. Notre regard qui se contentait de ce que nous savions ou croyons déjà savoir, s’est brouillé. Les réalités historiques sont neuves et complexes, voilà ce que nous découvrons (même en prétendant que nous le savions depuis longtemps) grâce aux réformes tentées par Gorbatchev, leur échec et leur suite.
La Russie de Poutine n’est pas une amie du monde occidental. Mais de qui parlons-nous? De l’Etat ? De la population ? Son obsidionnalité est-elle entièrement jouée ? A quelles conditions la Russie peut-elle être fière d’elle-même? L‘impérialisme lui est-il consubstantiel ?
Le monde tel qu’il est demande que nous prenions parti tout de suite et de manière claire. Car aujourd’hui, une barbarie ambitieuse doit être arrêtée. Mais il n’est plus possible de décrire paresseusement notre adversaire comme le Diable. C’est cela aussi que nous a apporté le moment Gorbatchev.
Pierre Rigoulot
Notre ami Jean-Louis Carillon lui a adressé quelques jours plus tard les remarques suivantes que nous ne postons qu’aujourd’hui… avec nos excuses pour ce retard.
H&L
Pierre Rigoulot écrit : « Le monde tel qu’il est demande que nous prenions parti tout de suite et de manière claire. Car aujourd’hui, une barbarie ambitieuse doit être arrêtée. Mais il n’est plus possible de décrire paresseusement notre adversaire comme le Diable. C’est cela aussi que nous a apporté le moment Gorbatchev . »
Mais arrêter la barbarie est un vœu pieux : la barbarie fait partie de la guerre poutinienne. Cette guerre est essentielle et vitale pour l’Ukraine mais aussi désormais pour la Russie. On ne peut imaginer un armistice comme en Corée.
La défaite de la Russie dans sa guerre d’Ukraine et la libération de la Crimée sont possibles. Tout dépend de la ténacité américaine : Biden souhaitera-t-il au final ne pas humilier son adversaire ? Comment ne pas l’humilier ? Toutes choses restant égales par ailleurs, il semble que l’empire de Catherine II vit ses derniers feux. Après la guerre, qu’adviendra-t-il de la Russie ? Qui succèdera à Poutine : Poutine ? Un autre Poutine ? Le chaos ? La Chine qui attend son heure ?
La France n’est jamais totalement sortie de la révolution française (même sa constitution est périodiquement remise en cause). Comment sortir de la révolution de 1917 ? Gorbatchev n’avait fait qu’accélérer un processus dont les développements devenus incontrôlables lui échappèrent.
Certes, le Diable ne prend plus la figure de Lénine. Mais il existe.
Jean-Louis Carillon
crédit photo: https://www.flickr.com/photos/unisgeneva/4885367578