6 juin 2024 : regard  sur  deux  élections, aux résultats encourageants

Avant les européennes du 9 juin, que nous commenterons prochainement, L’actualité récente a été marquée par plusieurs élections importantes. Deux d’entre elles ont retenu notre attention.

Après des années de conflits autour de la question de l’indépendance, les tenants du maintien de la Catalogne dans le giron espagnol l’emportent mais insuffisamment pour former facilement un gouvernement.

La Catalogne a voté le 12 mai, en donnant l’avantage au PSC, le parti socialiste catalan, que dirige Salvador Illa. Le PSC a obtenu 42 sièges, soit 9 de plus que lors du précédent scrutin .Junts per Catalunya ( Ensemble pour la Catalogne), un parti indépendantiste de centre-droit, arrive en deuxième position avec 35 sièges, les indépendantistes de gauche de l’ERC ( Esquerra Republicana de Catalunya, la Gauche républicaine de Catalogne), reculent de 33 sièges à 20. Ils sont en troisième position, suivi par le PP ( le Parti populaire, conservateur et hostile au mouvement indépendantiste) qui obtient 15 sièges contre 3 précédemment. Vox, représentant le courant d’extrême droite, obtient 11 sièges (un autre parti d’extrême droite mais indépendantiste, en obtient deux. L’extrême gauche recule et ses deux partis (la CUP et Sumar-Comunes) occupent les 10 sièges restant….

Après des années de conflits autour de la question de l’indépendance, les tenants du maintien de la Catalogne dans le giron espagnol l’emportent mais insuffisamment pour former facilement un gouvernement. Les différents partis ont jusqu’au 15 août pour parvenir. Faute de quoi, les Catalans revoteront.  Mais  l’évolution que nous avons relevée est plutôt une bonne nouvelle pour les partisans  de la démocratie libérale au sein desquels  le courant social-démocrate ( dominant au PSC et présent de manière minoritaire au sein de Junts, surclasse nettement la droite classique du P.P.

Verrons nous un autre Modi, comme l’affirment certains observateurs, obligé de prendre des gants dans ses rapports avec l’opposition qu’il traitait de haut jusqu’à ces derniers temps ?

Bien plus loin, en Inde, et à une tout autre échelle puisqu’on peut compter environ 620 millions de votants, le parti nationaliste hindou de Narendra. Modi, le Bharatiya Janata Party (BJP), le « Parti indien du peuple », a perdu la majorité absolue  au Parlement avec 240 sièges  (- 63 par rapport à 2019). Le Congrès, principal parti d’opposition, a obtenu 99 siège (+ 47) et le Premier ministre, désormais moins incité au triomphalisme, va devoir mettre de l’eau douce dans son vin nationaliste et religieux pour former avec un certain nombre de petits partis, une coalition gouvernementale ».

Verrons nous un autre Modi, comme l’affirment certains observateurs, obligé de prendre des gants dans ses rapports avec l’opposition qu’il traitait de haut jusqu’à ces derniers temps ? On peut espérer que les arrestations d’opposants et les mauvais traitements  imposés aux minorités religieuses, dont plus de 200 millions d’Indiens musulmans, seront enfin moins nombreuses.

Le danger d’une « démocratie illibérale » indienne s’estompe, semble-t-il. Et l’on peut même rêver d’un rapprochement plus marqué qu’aujourd’hui avec les démocraties occidentales…

A venir, après les élections du 9 juin au sein de l’Union européenne, celles du Royaume-Uni le 4 juillet. Les bookmakers parient à une très large majorité pour une victoire du Parti travailliste.

Benoît Villiers, le 6 juin 2024

9 Juin 2024


TEXTE PAR ROGER KAPLAN, 06 JUIN 2024

Joe Biden est-il un chef de bande  incompétent qui mène les USA à la ruine et la planète  à la guerre mondiale?

Donald Trump est-il un escroc financier et un vilain habitué des « filles de joie » capables de le faire chanter au prix fort?

L’un et l’autre sont-ils des imbéciles qui mettent en péril la sécurité de la Nation en laissant trainer chez eux des documents marqués « secret défense » ?

Difficile de se croire en année électorale aux USA et non dans un cauchemar ou un film de Mel Brooks.

Mieux encore : des membres de la Chambre des Représentants participent à des manifestations ouvertement anti-américaines sur des campus, organisées par des agents du Hamas et de l’Iran et soutenues par des professeurs, des recteurs et même des présidents d’université; d’autres, enragés, tentent de faire tomber les chefs de leur propre parti, rendant quasiment impossible le fonctionnement de la Chambre tandis qu’au Sénat, l’un des chefs du parti adverse appelle au renversement du gouvernement démocratiquement élu d’un pays allié et en guerre.

Pendant ce temps, le président obtient, par le biais des tribunaux, la suspension d’une initiative du gouverneur du Texas pour contrôler la frontière avec le Mexique, par où passent des centaines de milliers de clandestins miséreux, sans travail  et parfois criminels ou agents de puissances ennemies comme la Chine communiste, l’Iran ou Cuba.

Mais si les partis n’ont pas su trouver parmi les 300 millions d’Américains d’autres candidats que deux vieillards gâteux ou fâcheux, à qui la faute? Symbolisent-ils le mauvais fonctionnement d’un système inventé à l’époque de la Révolution française pour gérer une République vouée à protéger un peuple d’hommes libres et entreprenants contre tout abus tyrannique?

A l’heure actuelle, il apparait que Donald Trump gagnera en novembre. Il mène – selon des sondages encore incertains – dans les Etats qu’on dit « battleground », c’est à dire pouvant basculer d’un parti à l’autre.

Ainsi, Trump devrait gagner en Arizona, en Géorgie, dans le Wisconsin, en Pennsylvanie ainsi qu’en Caroline du Nord, dans le  Michigan et le Nevada.

Oui, les Républicains sont en position de force, dans la mesure ou l’on peut qualifier de « force » une collection de nuls (mis a part quelques personnalités d’honnêteté et de conviction, tel le président de la Chambre, le député Mike Johnson de Louisiane ou telle Elise Stefanik, de l’Etat de New York. Ils ont aussi la possibilité de retrouver leur majorité au Sénat (qu’ils perdirent en 2020 surtout à cause de Trump et de son refus d’accepter le verdict des urnes).

Evidemment, à cinq ou six mois des élections, rien n’est joué. Mais rien ne donne à penser que Joe Biden, affaibli et sous l’influence de l’aile de gauche de son parti, changera de message. Il représente aux yeux des électeurs l’homme de l’inflation, du démantèlement des industries automobile et énergétiques, et de l’abandon des alliés (Israel, Taiwan. et Ukraine). En plus, Biden, qui se prétend catholique, est favorable à l’IVG et aux transgenres.

Donald Trump subit l’usage qui est fait des tribunaux pour le mettre hors-jeu. Dans une République bananière, on ne ferait guère plus grossier. Jusqu’à présent, toutes ces tentatives ont échoué.

Donald Trump subit l’usage qui est fait des tribunaux pour le mettre hors-jeu. Dans une République bananière, on ne ferait guère plus grossier. Jusqu’à présent, toutes ces tentatives ont échoué. Mais le procès qui vient de se dérouler à New York va-t-il réussir là ou les autres ont échoué? Rien n’est encore joué mais l’on s’oriente semble-t-il, après un verdict de culpabilité, vers une peine assez légère. Et il y aura probablement appel.

En face, de sérieuses suspicions portant sur le trafic d’influence auquel Joe Biden et son entourage, auquel son fils se livrait dans des pays étrangers, dont l’Ukraine (avant l’agression russe) et la Chine communiste, ont été levées par les procureurs, sauf  une inculpation pour fraude fiscale du fils de Biden, Hunter.

Il est difficile pour beaucoup d’électeurs,  de ne pas voir  dans ces différents cas une instrumentalisation de la justice.

Donald Trump, s’il manque de tact et pratique l’outrance verbale, avait entre 2017 et 2021, mené une politique pragmatique. Certes, il avait l’habitude de se tirer lui-même une balle dans le pied, par exemple en écartant par maladresse et petitesse les meilleurs de ses ministres et conseillers, tel Jim Mattis ou John Kelly, deux généraux des Marines, ou Nikki Halley, son ambassadrice à l’ONU.

Les Démocrates pourraient reprendre l’initiative en choisissant un centriste comme le gouverneur de Pennsylvanie, Josh Shapiro.

La manoeuvre serait plus risquée du côté des Républicains, vu le caractère de Trump et de sa base militante, si certains étaient tentés de faire sécession et de lancer une troisième force (ou une quatrième voire même une cinquième puisqu’il y a déjà Robert Kennedy Jr., Démocrate « indépendant » et Jill Stein, « écologiste ».)

Qui sait? Dieu protège les orphelins, les crétins et les USA, disait, je crois, Oscar Wilde. Et le monde est fichu si nous perdons la foi.

Mais de foi, il n’en manque heureusement pas dans ce grand et magnifique pays où, ne l’oublions pas, rien n’est impossible.

Roger Kaplan, 06 juin 2024

TEXTE JEAN FRANCART en réponse à ROGER KAPLAN

12 JUIN 2024

Dans son texte, Roger Kaplan entreprend de nous délivrer une vision noire des Etats-Unis où les deux candidats en lice pour la présidentielle de novembre 2024 seraient à renvoyer dos-à-dos pour leur commune nullité supposée. Ce texte, qui se présente comme équilibré, constitue en réalité un plaidoyer caché en faveur de Trump. 

Après nous avoir expliqué que, sur la base des sondages, il retenait la victoire de Trump comme probable, Roger Kaplan ne s’en émeut pas pour autant, et il s’affirme même serein pour l’avenir en faisant confiance « à la bonne étoile dont bénéficient les Etats-Unis ».

Roger Kaplan ne nous dit rien sur l’avenir de la démocratie aux Etats-Unis en cas de victoire de Trump. Il omet délibérément, il est vrai, de mentionner dans sa grande fresque la tentative de coup d’Etat commise par Trump le 6 janvier 2021. Cette tentative (ratée) de coup d’Etat devrait pourtant alerter tous les partisans de la démocratie de ce qu’une victoire de Trump pourrait enclencher un basculement des Etats-Unis dans une dictature. 

Comment penser qu’une fois élu, Trump respecterait les institutions américaines alors qu’il les a déjà violées à deux reprises, en refusant d’admettre le verdict électoral en novembre 2020 puis en tentant en janvier 2021 de se maintenir au pouvoir en dépit du verdict qui lui était défavorable. Et à cet égard, on ne peut que regretter que la Cour Suprême n’ait pas pu statuer sur l’éligibilité de Trump avant l’élection de novembre.

Roger Kaplan ne nous dit rien non plus sur l’impact qu’une victoire de Trump exercerait sur la démocratie dans le monde., A contrario de la vérité, il affirme que, dans son mandat, Biden serait resté passif sur les trois fronts où la démocratie se trouve menacée de l’extérieur : l’Ukraine menacée par la dictature totalitaire de Moscou, Taïwan menacé par la dictature totalitaire de Pékin, Israël menacé par la dictature totalitaire de Téhéran et ses alliés que sont les Frères musulmans et le Hamas. Autant de contre-vérités. 

Biden eut un mal fou à arracher aux Républicains du Congrès le soutien militaire et financier qui était nécessaire à l’Ukraine ; il aura fallu que Mike Johnson, le leader républicain de la Chambre, ait le courage de désobéir à son patron Trump en sorte qu’une fraction des représentants républicains s’associe aux représentants démocrates pour que soient adoptées les mesures de soutien à l’Ukraine. Biden et son allié de circonstances, Mike Johnson réussirent ainsi à débloquer ce que Trump bloquait depuis trop longtemps.

Quant à Taïwan, Biden a entrepris, à la grande fureur de Pékin, toutes sortes de mesures préventives, une des plus efficaces ayant constitué à rétablir face à Pékin une solidarité géopolitique forte entre le Japon, la Corée du sud et les Philippines.

Enfin, au Moyen-Orient, Biden déploie depuis octobre 2023 la seule stratégie possible, celle d’un soutien, conditionnel mais réel, à Israël tout en décourageant (à l’opposé de ce qu’avait fait Trump entre 2016 et 2020) les pulsions bellicistes de Nétanyahou et de ses alliés extrémistes.

Quant à Trump, il annonce à l’avance qu’il abandonnera l’Ukraine à son ami et complice, Poutine. Et son principal financier, John Paulson, se répand en disant qu’en contrepartie de son soutien financier, il a obtenu de Trump la promesse d’abandonner la stratégie de « decoupling » avec la Chine, une stratégie qui s’avère très efficace pour contenir Pékin et que Biden a amorcée avec un certain succès (en matière de semi-conducteurs en particulier). La déclaration Paulson est « un signal faible » du peu d’enthousiasme que Trump mettrait à se confronter à Pékin et à défendre Taïwan en particulier.

On aura compris que, défenseur résolu de la démocratie aux Etats-Unis et dans le monde, c’est une victoire de Biden que j’appelle de mes vœux même si celle-ci paraît actuellement peu accessible.

Jean Francart, 12 juin

Trump versus Biden: Texte Roger Kaplan en réponse à Jean Francart

30 JUIN

Certes, le comportement de Donald Trump après l’élection de 2020 est irénique au point qu’on peut le qualifier de narcissisme infantile – et cela manque de dignité et de respect pour la Constitution des USA et de fidélité envers la notion d’Etat de droit dont il était, en tant que président, celui qui se devait de donner l’exemple.

Le terme de « coup d’Etat » fait cependant problème.  Peut-on parler de coup d’Etat sans coup de force soigneusement préparé? Aucune unité militaire ou policière n’a bougé. Pas une voix n’a été entendue parmi les notables politiques ( comme des gouverneurs d’Etats qui auraient par exemple proposé de faire sécession en soutien du président sortant).  Aucune bande de conspirateurs n’a occupé les centre de radiotélévision et personne n’a utilisé les réseaux sociaux pour proclamer l’état d’urgence et la formation d’un comité de salut public décidé  à défendre la République.  En fait, « l’assaut » du Capitole est une manifestation qui a mal tourné, et c’est grave, mais ce n’est pas un coup d’Etat. 

Mais on pourrait dire que si coup d’Etat il y eut, ce fut celui mené contre Trump dès son investiture en janvier 2016. Les mêmes individus et organisations, notamment le clan Clinton et leurs hommes de mains du parti Démocrate, qui avaient oeuvré pour torpiller sa campagne en fabriquant de fausses informations à commencer par le « dossier Steele » qui devait démontrer que le candidat républicain était piloté (ou « tenu ») par V. Poutine et ont multiplié les fraudes électorales, recommencèrent leurs magouilles en 2020, au profit cette fois, de l’ancien vice-président de Barack Obama, Joe Biden.  

C’est ainsi que l’élection que les manifestants du 6 janvier dénonçaient, maladroite et mal surveillée, fut remportée par les gauchistes dont Biden était l’homme de paille. Cet homme, tout au long de sa carrière s’est trompé sur quasiment tout, abattant ses cartes au gré des modes et mentant sans vergogne. Il fut ainsi le parfait rassembleur d’un parti qui représente la meilleure raison de douter de la possibilité d’un régime fondé sur la démocratie libérale. C’est le parti de la ségrégation raciale, de la colonisation intérieure des populations démunies à travers les régimes d’assistanat étatiste, de la remise en jeu de la carte raciale, à travers le « wokisme » lorsque la très grande majorité des américains étaient, et agissaient, dans la réalité, sans arrière-pensées fondées sur d’autre considérations que les mérites individuels. 

Sans doute le côté mauvais perdant et bretteur de D. Trump rendent faciles les cris « au fascisme » des Démocrates, mais l’enjeu n’est pas la personnalité du président mais ses efforts pour changer la tendance vers le tout-Etat qui est leur seule politique.

Dès que Biden s’installe avec son entourage qui le manipule, toute la politique de Trump est renversée, provoquant la remontée de l’invasion des clandestins au sud, la catastrophe inflationniste, la folie wokiste.  Le but n’est point la « justice sociale », mot d’ordre qui devrait être terrifiant pour tout homme libre quand la gauche l’utilise, mais  le chaos et le désordre.  Il n’est pas du tout surprenant que les Américains se rendent compte que la nature même de leur pays est menacée.   

A l’étranger, les Bidenocrates hésitent à aider l’Ukraine et Israël dans leurs guerres défensives, encourageant par cela une montée des périls totalitaires que l’on croyait (naïvement) enterrée. Comme à une autre époque que l’on croyait (naïvement encore) révolue, la conjugaison de politiques maléfiques à l’étranger et à l’intérieur encourage un déferlement antisémite jamais vu sur les campus et ailleurs, ce qui n’est pas sans rapport avec la subversion des polices, entièrement le fait des Démocrates, et par là à une montée de la criminalité. 

Bref, on ne pourrait faire mieux si les gauchistes, voire les communistes étaient aux commandes.  Et c’est Trump que l’on accuse d’être le complice des Russes? 

Pour répéter ce que j’écrivais, la « guerre légale » (lawfare en américain) que les Démocrates ont lancé contre Trump représente rien de moins qu’une déformation de l’Etat de droit. La manoeuvre met en péril l’indépendance de la Justice. Un congressman gauchiste, Jeremy Rabkin si je ne me trompe, a même proposé de donner à la Chambre le pouvoir de décider quels appels la Cour Suprême peut entendre.  

Le premier débat entre Trump et Biden s’est déroulé le 27 juin et j’ose penser que ce sera un tournant: Biden a largement sombré pendant le débat au point que de nombreux Démocrates pensent à investir un remplaçant venant de ce qui reste de leur centre politique.  

Roger Kaplan, 30 JUIN

6 Juin 2024


Israël, Palestine : un sacré polygone

Connaissez-vous Calum MacCann ? Cet  écrivain irlandais, qui vit à New York, est traduit dans une trentaine de langues. Son plus grand succès, Apeirogon, publié en France en 2019, porte un regard pacifiste  sur le problème israélo-palestinien.  Pacifiste et conscient de la complexité du problème : Apeirogon, désigne un polygone ayant une infinité de côtés ! Instructif, émouvant, poétique, ce livre laisse le lecteur pourtant sur sa faim et l’auteur déçoit même par la manière dont il a réagi face au massacre du 7 octobre dernier. « Comme la plupart d’entre nous, je n’ai pas su quoi dire reconnaît-il. Ni à ma famille ni à mes collègues, ni à moi-même ». A ses amis, les deux « héros de son livre (des personnes bien réelles qui ont accepté que Mc Cann, en qui elles avaient toute confiance les fasse vivre dans son roman), l’auteur a voulu dire que son silence, au fond, parlait pour lui. « C’était évidemment une lâcheté de ma part, et j’en étais conscient. » admet-il En effet.                        

Il s’est passé quelque chose d’exceptionnel ce matin du 7 octobre Avec ses démembrements, ses violences sur des enfants, même en très bas âge, ou sur des femmes enceintes avec ses prises d’otage, l’attaque du Hamas fut la manifestation inouïe d’une haine extrême. Il ne s’agissait pas de vaincre un adversaire ou même d’éliminer le plus possible de Juifs, même si beaucoup ont été tués comme en passant, sans y penser, comme on se débarrasse d’ insectes ou d’animaux nuisibles. Il y eut autre chose : les gens présents dans les kibboutzim proches de la frontière ou participant à la rave-party furent perçus comme des êtres maléfiques et scandaleux car refusant la soumission à Dieu et proposant d’autres règles de vie que celles que le Très-Haut avait dictées.

Le Hamas n’a pas seulement une visée totalitaire de l’humanité où chaque individu peut-être éliminé comme on élimine un rat ou une punaise

Le Hamas n’a pas seulement une visée totalitaire de l’humanité où chaque individu peut-être éliminé comme on élimine un rat ou une punaise. Il se veut le bras armé de la vraie foi. Sa lutte armée contre Israël comporte une dimension religieuse indéniable. Toutes les religions ont traversé ces moments d’exaltation intolérante. Les cathares furent ainsi rejetés du monde catholique Ceux qu’on n’avait pas affamés et qui voulaient maintenir leur existence blasphématoire, on les brûla. Le Hamas en est là.

Dimension totalitaire, dimension religieuse. Dimension politique aussi : le Hamas veut rayer de la surface du Moyen-Orient l’ « entité sioniste » c’est à dire ces Juifs qui occupent une terre arabe.

Ce qui pose un autre problème : qu’est-ce qu’une « terre arabe » ou une terre d’Islam ? L’Etat d’Israël s’est développé sur ce qui était un mandat accordé par la SDN à la Grande-Bretagne, une des puissances victorieuses de la Première guerre mondiale. La Palestine était sous contrôle turc depuis le XVI e siècle. L’empire ottoman s’en était emparé alors que les Arabes dominaient la région depuis le VII ème siècle ( avec une courte et partielle domination des chrétiens venus d’Europe au XI ème siècle); c’est en 637 que Jérusalem fut conquise par les Byzantins. L’empire romain lui-même avait réduit la résistance nationaliste juive au  Ier siècle de notre ère.

Faut-il remonter plus loin? Les premiers occupants, les seuls légitimes, au fond, sont inconnus. Il n’empêche. La grande majorité des Arabes de la région est sûre d’être « chez elle » et d’avoir été spoliée par « les Juifs ». La haine de l’ « occupant », non musulman et chargé de tous les pêchés du monde est très forte aujourd’hui.

Les chrétiens ont pendant des siècles partagé dans les sociétés musulmanes, avec les Juifs, ce statut légal d’infériorité qu’on appelle la dhimmitude.  Mais eux-mêmes n’ont pas été en reste dans la haine des Juifs, notamment à partir du X ème siècle. Ce n’est pas en Provence chrétienne, où l’on brûla ses livres, mais en Egypte musulmane qu’alla se réfugier Maïmonide fuyant l’Espagne que venaient de conquérir les Almohades. Le grand philosophe juif avait pu développer son oeuvre en Espagne. Un changement de pouvoir entraina son départ. Il y eut, il y a, des différences  importantes dans l’interprétation de l’islam….

Pierre Rigoulot, 02 juin 2024

2 Juin 2024


Sur l’essence du poutinisme

Ce 14 mai à Paris Jean-François Bouthors nous donnait une stimulante conférence, destinée à « Comprendre ce que veut Poutine ».

Certes au cours des deux heures de son intervention, des questions et du débat avec l’auditoire, furent évoqués ou mentionnés : le narratif pseudo-historique cher au pouvoir moscovite, ses inquiétantes invocations du prétendu monde russe ou les divagations pseudo-religieuses qui tissent l’idéologie obscure du régime poutinien.

La dérive autocratique du personnage lui-même fut également soulignée, sans surprise, et le conférencier évita de s’attarder et d’y voir une sorte de fatalité russe.

La date cruciale de la fin de l’Union soviétique ne fut pas sa dissolution en 1991, mais bien l’arrivée au pouvoir de Youri Andropov en 1982

En effet il mit surtout en lumière l’un des points clefs de la genèse du poutinisme. Selon lui, la date cruciale de la fin de l’Union soviétique ne fut pas sa dissolution en 1991, mais bien l’arrivée au pouvoir de Youri Andropov en 1982. Celui-ci certes avait exercé certaines responsabilités au sein du PCUS, mais il était apparu surtout en tant que chef du KGB.

Pendant 60 ans, depuis la dictature de Staline, établie en 1922,  la Russie avait été gouvernée par le secrétariat général du Parti. Depuis 1982, si nous suivons l’éclairage proposé, aux apparatchiks et aux idéologues du marxisme-léninisme, a succédé la toute puissance de ceux qu’on appelle à Moscou les siloviki, les maîtres des organes dits de sécurité.

Ainsi sommes-nous invités à comprendre le régime poutinien, installé depuis bientôt un quart de siècle. Il est en ligne directe, le KGB ayant été rebaptisé FSB, le successeur d’Andropov. Ceci m’a donc conduit à ressortir de ma bibliothèque un petit livre oublié, quoique fort documenté, vieux de plus de 40 ans. Il avait été écrit par un des plus pertinents auteurs de la dissidence, Jaurès Medvedev. Celui-ci décrivait en 1983 « Andropov au pouvoir » [tr. Anne Beaupré in coll. Champs Flammarion, 254 pages].

Dès l’époque dite de la stagnation, sous Brejnev, l’État moscovite ne s’assignait plus comme tâche essentielle la collectivisation de la terre ou la priorité à l’industrie lourde mais la répression de la dissidence.

Cette lutte est définie de la manière suivante [chapitre VIII, page 87] :

« Depuis Lénine, la dissidence politique n’a pas été tolérée en Union soviétique. Ceci est caractéristique d’un Etat à parti unique, et même plus caractéristique encore d’un Etat communiste à parti unique. »

Le contexte est éclairé par le principe suivant :

« Selon la doctrine régnante, la société communiste constitue la forme la plus accomplie de développement social et la seule société juste possible ; aussi toute expression d’antisocialisme et d’anticommunisme est-elle considérée comme un délit. »

En vertu de cette doctrine implacablement logique :

« Le Code pénal de Staline, […] comporte plusieurs définitions complexes relatives aux crimes politiques, aux activités antisoviétiques et aux opinions antisocialistes ; toute personne peut ainsi être arrêtée et emprisonnée pour opinions antisocialistes ou critiques sans les avoir jamais exprimées en public : en privé, cela suffit. »

C’est ainsi que, dans les années 1930, « la chasse aux ennemis du socialisme atteignit un niveau de paranoïa général. » La Grande Terreur fut déclenchée en août 1936, avec le premier procès de Moscou à l’encontre de dirigeants historiques du parti bolchevik. Elle culmine entre août 1937 et novembre 1938, période qui vit la liquidation létale de 750 000 personnes, et la déportation de millions d’êtres humains.

Or, à partir de son discours secret prononcé en février 1956, lors du XX ème Congrès, « on doit à Khrouchtchev d’avoir mis fin à cette attitude paranoïaque vis-à-vis de la critique. En dénonçant les crimes de Staline, en réhabilitant ses nombreuses victimes et en adoptant d’autres mesures pratiques, il provoqua un changement d’interprétation du terme crime politique. »

Mais bien entendu ni Khrouchtchev ni, de 1964 à 1982, son successeur Brejnev n’ont renoncé à réprimer les oppositions. Elles deviennent « dissidence ». Les dissidents trouvent de nouveaux moyens de s’exprimer. Ils utilisant les failles de la légalité. Au goulag et aux internements psychiatriques, répond à cette époque le samizdat, etc.

À la même époque apparaît l’arme dont les dirigeants occidentaux croient pouvoir se contenter pour vaincre le totalitarisme : la scission entre les deux partis et les deux régimes, russe et chinois.

La reconstitution, de plus en plus évidente, d’un axe Moscou-Pékin, amène aujourd’hui à se départir d’une erreur couramment commise alors dans les milieux du courant occidental dominant. Elle attribue à Mao le mérite d’une imaginaire distance avec le stalinisme, sous prétexte qu’à partir de 1960 le fossé n’a cessé de s’élargir, pendant plus de 20 ans, entre Moscou et Pékin, au point que Nixon et Kissinger allèrent conclure en 1973 une belle et bonne alliance antisoviétique avec la Chine rouge.

Or, la dernière année du règne de Brejnev, avec l’arrivée d’Andropov au pouvoir, coïncida précisément avec les premières ouvertures de réconciliation que l’on peut dater du discours lu par un Brejnev déclinant à Tachkent, certainement rédigé par les services du KGB sinon par Andropov lui-même, en mars 1982.

On doit rappeler à ce sujet que les affrontements militaires de 1969 sur l’Oussouri avaient conduit les deux pays au bord de la guerre. L’un des premiers actes d’Andropov et du KGB au pouvoir fut en mars 1983 de négocier la révision des frontières sino-soviétiques héritées de la période dite des traités inégaux.

L’erreur de parallaxe la plus répandue en Occident consiste, cependant, à n’observer les relations entre Moscou et Pékin que sous le seul angle de la géopolitique

L’erreur de parallaxe la plus répandue en Occident consiste, cependant, à n’observer les relations entre Moscou et Pékin que sous le seul angle de la géopolitique. Malgré la sempiternelle référence aux valeurs démocratiques, le sort des dissidents n’est envisagé que de manière anecdotique comme si les deux États représentaient respectivement « les Russes » et « les Chinois », supposés unanimes et voués en tant que tels à une hostilité permanente. A un demi-siècle de distance, cette vision des choses était encore réaffirmée mécaniquement ce 19 mai sur LCI par Alain Bauer. Toujours brillant et éloquent, notre professeur de criminologie croyait pouvoir aller jusqu’à dire : « Mao haïssait Staline ». Contre-vérité absolue. En réalité, le Grand Timonier de la révolution chinoise nourrissait la plus grande admiration pour le Petit Père des Peuples et copiait assez fidèlement ses méthodes, dans tous les domaines.

Ce que Mao reprochait, au contraire, à Khrouchtchev, qu’il méprisait, c’était précisément sa rupture avec le stalinisme. Le poids de la rivalité entre les deux pays-empires n’est rien en comparaison de la lutte entre deux factions communistes.

L’injure suprême, adressée à partir de 1966 à l’encontre de Liu Shaoqi, numéro 2 du régime et président nominal de la république le qualifiait de « Khrouchtchev chinois ». Arrêté en 1967, molesté par les gardes rouges, il fut destitué en octobre 1968, et mourut en prison en 1969. Il ne fut réhabilité qu’en 1980 sous le règne de Deng Xiaoping, autre « Khrouchtchev chinois »…

Et ce à quoi nous assistons ressemble fort à un rétablissement, à Pékin comme à Moscou, d’un véritable stalinisme d’atmosphère dans le contexte d’une nouvelle guerre froide. Des anciens du KGB, on entend dire par les Moscovites : « c’était notre ENA ». Espérons seulement que la réciproque ne se révèle pas exactement symétrique…

Il devient donc urgent que, dans les pays libres de l’Europe, un courant d’opinion se solidarise plus activement avec les dissidents, en Russie comme en Chine.

JG Malliarakis, le 28 mai 2023

2 Juin 2024


L’article que nous  adressé Jean Francart sera diffusé en trois parties, au rythme d’une par jour 

H&L

Entre 2016 et 2020 (les quatre années où Donald Trump présidait les Etats-Unis), les géopolitilogues partageaient une grande perplexité devant trois réalités distinctes qui s’imposaient à leur observation mais qui soulevaient la question de leur compatibilité :

** Trump cultivait une grande proximité avec Poutine.

Mentionnons ici deux éléments de preuves qui étaient alors disponibles à ces géopolitologues.

Premier élément : Le 7 octobre 2016, le cabinet du directeur du renseignement national (DNI) (qui représentait dix-sept services de renseignement) déclara dans une lettre commune avec le département de la Sécurité intérieure (DHS), que la Russie était en train d’interférer en faveur de Trump dans l’élection présidentielle américaine de début novembre 2016.

Deuxième élément : le comportement très surprenant de Trump lors de la conférence de presse qui suivit sa première rencontre de chefs d’Etat avec Poutine lors du G20 de Helsinki en 2017, comportement qui l’amena à répondre aux journalistes internationaux qu’il faisait plus confiance à ce que disait Poutine qu’à ce que lui disaient ses services de renseignement. Ce comportement provoqua d’ailleurs de tels remous politiques à Washington que Trump fut très vite contraint à revenir publiquement sur sa réponse initiale.

** Trump s’opposait à Xi Jinping.

Il mobilisait à partir de 2017 les Etats-Unis contre la Chine sur la nécessité de rééquilibrer le commerce extérieur des Etats-Unis à l’égard de la Chine.

** L’alliance entre Poutine et Xi devenait toujours plus manifeste.

Cela était particulièrement le cas depuis 2012 comme en témoignaient les manœuvres militaires conjointes toujours plus significatives entre Chine et Russie ou encore le livre publié en 2018 par Alexander Lukin, un des bras droits de Lavrov, « China and Russia : the New Rapprochment » (le livre exprimait que c’était « une même détestation de la démocratie » à Pékin e à Moscou qui avait conduit à ce rapprochement). Ultérieurement, ce rapprochement fut plus que confirmé : « le communiqué sino-russe du 4 février 2022 » signé par Poutine et par Xi manifestait pour la première fois publiquement qu’une étroite alliance multidimensionnelle était désormais en place entre la Chine et la Russie.

Ces trois observations présentaient la particularité d’être complètement discordantes et faisaient ainsi ressortir une formidable énigme :

Comment, entre 2016 et 2020, TRUMP, qui amorçait une confrontation des Etats-Unis avec la Chine de Xi Jinping, pouvait-il réussir à maintenir une forte proximité avec Poutine alors que celui-ci affichait une alliance toujours plus intense avec la Chine de Xi ?

Autre formulation de la même énigme :

Comment, entre 2016 et 2020, POUTINE pouvait-il faire admettre à Xi Jinping la relation privilégiée qu’il avait instaurée avec Trump alors que le même Trump paraissait amorcer une offensive commerciale et géopolitique de grande ampleur à l’encontre de Pékin ?

Quatre ans plus tard, la réponse que nous proposons à cette énigme des années 2016-2020, repose sur deux points que nous nous proposons de développer successivement :

1 – Face à Pékin, Trump ne fut pas le combattant qu’initialement, il affirmait être face à la Chine. Il fut en réalité très velléitaire dans son offensive contre Pékin.

2 – Trump projette, depuis longtemps, d’instaurer une dictature totalitaire aux Etats-Unis, ce qu’il avait maintenu caché entre 2016 et 2020 mais ce que les évènements postérieurs à l’élection de novembre 2020 ont révélé.

I – Trump ne fut pas le combattant qu’il affirmait être face à Pékin

Citons ici quelques points saillants qui attestent de ce que sa mobilisation contre Pékin était très limitée :

Trump n’a trouvé aucune réponse valable aux provocations répétées de la Corée du nord de Kim, ridiculisant la réputation géopolitique des Etats-Unis et surtout laissant vulnérables et désarmés les grands alliés asiatiques des Etats-Unis, le Japon et la Corée du sud.

Dans sa confrontation avec Pékin, qui se plaçait principalement sur le plan commercial, Trump s’est limité à rechercher un rééquilibrage global du commerce Chine/USA, en se résignant à l’avance à ce que le rééquilibrage, plutôt que de porter sur les produits industriels, consiste en achats massifs de pétrole, de soja, de porcs et autres matières premières que la Chine aurait concentrés sur les Etats-Unis (plutôt que sur d’autres fournisseurs extérieurs) ; il laissait ainsi intact l’énorme excédent en produits industriels de la Chine, cet excédent industriel qui est précisément au centre de la stratégie de Pékin et à la base de son surgissement géopolitique.

Dans cette démarche très limitée, il a d’ailleurs été victime d’un formidable marché de dupes. Le 15 janvier 2020, les dirigeants chinois signent avec Trump un document, « The Phase One Trade Agreement », selon lequel, grâce à une augmentation considérable des importations chinoises de produits primaires américains, Pékin s’engageait à réduire de moitié son excédent commercial sur les Etats-Unis. Mais une discrète note de bas de page stipulait que cet engagement de Pékin devenait « caduc en cas de circonstances exceptionnelles ». Le document fut signé le 15 janvier 2020, quand le monde était déjà alerté quant à l’éclosion du Covid à Wuhan mais quelques jours avant que Pékin ne reconnaisse officiellement l’éclosion de l’épidémie de Covid en Chine. Sans ciller, après avoir enfin reconnu que la Chine était touchée par l’épidémie, Pékin proclama unilatéralement que l’accord laborieusement obtenu par les négociateurs de Trump devenait caduc du fait de circonstances exceptionnelles. Trump, qui se flatte d’être « l’homme des excellents deals », a donc bel et bien été roulé dans la farine par les négociateurs chinois…

De la même façon, tous les géopolitologues occidentaux s’interrogent encore aujourd’hui pour quelles raisons Trump a saboté le dispositif, pourtant assez bien inspiré, de Partenariat Trans Pacifique (PTP) qu’Obama avait mis laborieusement en place et qui consistait à instaurer une zone de libre-échange entre les Etats-Unis et les principaux Etats du Pacifique à l’exclusion notable de la Chine, un dispositif qui aurait sérieusement contrecarré la stratégie de Pékin. Après que Trump eut retiré les Etats-Unis de l’accord PTP, l’accord fut maintenu par des pays tels que le Canada, le Japon ou l’Australie. Et récemment, Pékin a entrepris toutes les démarches pour être admis au PTP. Grâce à Trump, le dispositif se retournerait en boomerang contre les Etats-Unis si jamais Pékin était maintenant admis dans cet accord PTP.

Et Trump n’a pas non plus entrepris d’organiser un embargo sur les exportations, américaines et occidentales, de technologies et de produits technologiques vers la Chine. Au point où en était arrivée en 2016 la dégradation du rapport de forces USA/Chine, il était pourtant devenu indispensable de contrer la Chine au niveau de la technologie. Ce que Biden, lui,a assez bien entrepris dès qu’il fut opérationnel, c’est-à-dire à partir de début 2021.

S’agissant du covid, Trump n’a jamais entrepris, comme il aurait dû, d’accuser publiquement la Chine pour ses responsabilités dans le Covid, pour son éclosion en Chine maintenue trop longtemps secrète par Pékin, pour la contagion de la pandémie intervenue à partir de la Chine, pour le refus de la Chine de coopérer à une véritable enquête internationale sur l’origine du covid...

Enfin et surtout, dans sa confrontation avec Pékin, Trump n’a jamais invoqué la défense de la démocratie contre le totalitarisme, ce qui avait pourtant été l’argument central invoqué par les dirigeants américains successifs pendant les 45 années de leur guerre froide avec l’URSS.

Cette absence de toute référence à la défense de la démocratie n’est d’ailleurs pas un hasard ainsi que va le montrer notre deuxième point.

II – Depuis le 3 novembre 2020, tout prouve que Trump est hostile à la démocratie

Reprenons le fil des évènements. Après le scrutin du 3 novembre 2020, Trump fut ulcéré de ce que les règles démocratiques de la constitution américaine amenaient à l’écarter de la Maison-Blanche. Depuis cette date, Trump n’a jamais accepté de reconnaître sa défaite à l’élection de 2020. A l’opposé de tout politicien respectueux de la démocratie, il s’est alors lancé pendant deux mois dans une campagne intense de contestation des résultats électoraux, une campagne accompagnée de multiples tentatives pour inverser arbitrairement le résultat et pour se maintenir au pouvoir en dépit de la volonté exprimée par le peuple américain.

Phase 1. Dès le 7 novembre 2020, il publiait une grande déclaration par laquelle il refusait de reconnaître sa défaite électorale en faisant remarquer les résultats très serrés dans certains Etats-clés et en alléguant le soupçon d’une fraude à grande échelle. Il s’employa ensuite à toutes sortes de recours judiciaires, locaux ou fédéraux, pour contester les résultats électoraux qu’il jugeait en sa défaveur (tous recours qui sans exception furent rejetés comme injustifiés par les instances judiciaires concernées). En cette matière, le comble de la manipulation électorale sera atteint ultérieurement, début janvier 2021, lorsque, au cours d’un entretien téléphonique qui dura une heure, il s’employa (heureusement en vain) à convaincre Mr Raffensperger (Secrétaire d’Etat Républicain de l’Etat de Georgie), d’ajouter « d’un coup de plume » en Géorgie 11.780 voix supplémentaires au nombre des voix qui avaient été décomptées en sa faveur.

Phase 2. Anticipant sans doute que ces recours n’aboutiraient pas, Trump et son équipe s’activèrent ensuite pour que le Congrès invalide l’élection de Biden. La constitution américaine prévoit que, deux mois environ après l’élection, soit le 6 janvier 2021 cette fois, le Congrès se réunisse pour valider, officiellement et définitivement, qui est le nouveau Président élu des Etats-Unis. Par le passé, il s’est toujours agi d’un moment très formel qui se contentait de confirmer les résultats enregistrés par les Etats fédérés. Trump ne l’entendait pas ainsi. Le 26 novembre 2020, il annonça publiquement qu’il « préparait » le rendez-vous du 6 janvier. Il s’agissait pour lui d’invalider les Grands Electeurs de cinq Etats fédérés (Arizona, Nevada, Géorgie, Pennsylvanie, Wisconsin) qui tous s’étaient prononcés pour Biden, le but étant que le score (306 Grands Electeurs en faveur de Biden contre 232 en faveur de Trump) s’en trouve inversé.  Trump s’employa d’abord à démarcher les congressistes du Parti Républicain pour qu’ils se prêtent à son jeu. A l’époque, nombre d’entre eux refusèrent de plier à ses pressions et maintinrent un comportement démocratique ; le leader de la Majorité Républicaine au Sénat, Mitch McConnell, lui-même désavoua publiquement cette démarche de Trump.

Phase 3. Anticipant sans doute que le 6 janvier, les élus républicains ne voteraient pas comme Trump le souhaitait, la campagne post-électorale de Trump change encore de cap. A partir du 28 décembre 2020, on voit les responsables de la campagne de Trump inventer que son vice-président, Mike Pence (Républicain), disposerait d’un pouvoir judiciaire lui permettant d’invalider unilatéralement les Grands Electeurs issus (légitimement) des élections par Etat pour les remplacer par d’autres Grands Electeurs nommés par le Congrès des Etats concernés. Mike Pence se rebiffa et sollicita un juge fédéral qui désavoua cette proposition trumpiste comme clairement anticonstitutionnelle. Pence commença alors à être dénoncé et harcelé publiquement par Trump et ses partisans.

Phase 4. Le 6 janvier 2021. Dans son discours devant la foule de ses partisans qu’il a rassemblés devant la Maison-Blanche, Trump persiste à déclarer à ses partisans : « Si Mike Pence fait ce qu’il faut, nous gagnons l’élection ». Il incite ensuite ses partisans à « marcher sur le Capitole » pendant la réunion du Congrès (présidé par Mike Pence pour le Sénat et par Nancy Pelosi pour la Chambre des Représentants). Mais Pence publie parallèlement un document où il explique qu’il ne fera pas objection à la victoire de Biden puisqu’il n’en a pas les pouvoirs judiciaires.

Avertis de la position du vice-président, une partie des émeutiers qui partent alors à l’assaut du Capitole entrent en force dans le bâtiment en criant « Pendez Mike Pence ! Pendez Mike Pence ! ».  Evacué de la salle du Sénat, Mike Pence échappe de justesse aux émeutiers qui investissent le bâtiment. Durant l’assaut, Mike Pence tweete à 15 h 35 : « Cette attaque contre notre Capitole ne sera pas tolérée et les personnes impliquées seront poursuivies dans toute la mesure de la loi », alors que Trump affiche dans un premier temps son soutien aux émeutiers. Pence condamne fermement l’invasion du Capitole mais ne reçoit aucun coup de fil du président Trump. C’est seulement tard dans la nuit du 6 janvier après que l’ordre eut été difficilement rétabli que Mike Pence put reprendre la séance avec une déclaration solennelle : « À ceux qui ont semé le trouble dans notre capitale, vous n’avez pas gagné, la violence ne gagne jamais, retournons au travail ». Il lit alors les résultats électoraux sans aucune modification, ce qui valait proclamation officielle de Biden comme nouveau Président des Etats-Unis.

Au vu de toutes ces manœuvres successives, il s’avère que Trump mit à profit la période post-électorale pour tenter ce qui fut une véritable tentative de Coup d’Etat. Le but avoué de Trump était bien de faire annuler le résultat des élections pour se maintenir au pouvoir. Et l’opération fut proche de réussir. Il aurait suffi que le vice-président Mike Pence se prête au rôle que Trump voulait lui assigner pour que l’opération réussisse. Il s’agissait donc bel et bien d’une tentative de Coup d’Etat qui n’a échoué que grâce au courage de Mike Pence et de plusieurs congressistes républicains qui refusèrent de s’y prêter.

Son comportement entre le 3 novembre 2020 et le 6 janvier 2021 révèle que Trump ne s’est pas contenté de violer les règles fondamentales de la démocratie ; en agissant sans vergogne et sans se cacher, il a montré au grand public qu’il ne respectait ni les institutions démocratiques ni les partisans de la démocratie.

On aurait pu croire qu’après avoir été désavoué par les électeurs en novembre 2020, après s’être compromis et s’être sali dans sa tentative ratée de Coup d’Etat, Trump prendrait discrètement sa retraite politique. On le sait, cela ne fut pas du tout le cas. Trump a persisté dans son refus obsessionnel d’admettre, même encore aujourd’hui, la victoire électorale de Biden en novembre 2020 et dans sa volonté de faire admettre son mensonge éhonté comme étant la vérité vraie.

On l’a vu annoncer très tôt sa candidature pour s’imposer comme le candidat du Parti Républicain pour novembre 2024. On l’a vu se subordonner totalement, par toutes sortes de manœuvres coercitives, le Parti Républicain, ses élus et son appareil.

En tentant un Coup d’Etat le 6 janvier 2021, Trump a manifesté qu’il était une graine de dictateur. Quatre ans plus tard, il se permet de provoquer la société américaine en se présentant à l’élection présidentielle. Prenons garde : il y a fort à parier que, s’il était élu en 2024, il ne remettrait pas en jeu le pouvoir présidentiel en novembre 2028 ainsi que le prévoit la constitution.

En réalité, Trump a montré qu’il s’opposait à l’idée d’alternance politique qui est le principe central sur lequel repose toute vraie démocratie. Son projet inavoué consiste à reprendre le pouvoir pour le conserver quoiqu’il arrive, pour lui et/ou pour la clique à sa dévotion.

A vrai dire, ce que Trump tente en osant se représenter à la présidentielle en dépit de son comportement clairement antidémocratique et des nombreux délits qu’il a par ailleurs pu commettre, c’est de prouver qu’il y aurait une majorité aux Etats-Unis pour tourner le dos à la démocratie.

Si par malheur, la société américaine lui accordait la victoire électorale en novembre 2024, Trump en déduirait que la société américaine lui donne un blanc-seing pour établir une dictature aux Etats-Unis.

Il y a chez Trump une véritable détestation de la démocratie. Une détestation qui s’exprime en paroles et en actes. Cette détestation est tellement surprenante, tellement viscérale (et tellement inhabituelle aux Etats-Unis) qu’elle nécessite d’ailleurs d’être expliquée.

Quelle explication ? Trump reprend sans doute à son compte l’idée selon laquelle la démocratie affaiblit la puissance géopolitique d’un pays ordinaire (c’est-à-dire capitaliste et non collectiviste) tandis qu’une dictature totalitaire la renforce.

Une idée qui fut émise, en premier lieu dans les années 1930, par Carl Schmitt, le grandjuriste allemand pro-nazi, une idée qui est maintenant reprise par Poutine et ses conseillers après l’avoir été par Xi et par son conseiller idéologique, Wang Huning (qui s’avère être un grand lecteur de Carl Schmitt). Cette conviction ainsi partagée entre Trump et Poutine est sans doute même à la base de la complaisance et de la complicité de Trump à l’égard de Poutine.

Quand il analyse le déclin géopolitique relatif des Etats-Unis (déclin auquel est censé répondre le slogan trumpiste MAGA, Make America Great Again),Trump considère sans doute, à l’instar de Poutine, que c’est la démocratie même qui a nui à l’évolution de la puissance géopolitique relative des Etats-Unis. Il en déduit alors que pour rétablir le rapport de forces en faveur des Etats-Unis face à la Chine et à la Russie, il lui faut faire basculer les Etats-Unis de la démocratie à une dictature, et plus précisément à une dictature totalitaire.

Paradoxalement, il ne faut pas compter sur les milieux d’affaires américains pour s’opposer au projet de Trump. Si ceux-ci, au temps de la guerre froide, s’étaient largement mobilisés aux côtés des gouvernements américains successifs contre la dictature totalitaire de l’URSS, c’était parce que l’URSS avait adopté et maintenu le collectivisme (le modèle économique qui s’opposait mondialement à celui du capitalisme) qu’elle avait conjugué avec le modèle politique de la dictature totalitaire.

Cette fois, ce n’est pas avec le collectivisme mais avec le capitalisme que Moscou et Pékin conjuguent leurs dictatures totalitaires. Et cela représente une différence considérable pour les milieux d’affaires américains : Pékin, une dictature totalitaire à la tête d’un pays capitaliste, présente des attraits indéniables sur les multinationales américaines : Pékin a mis en place depuis les années 1980 un système dual où une forte minorité de la population (les mingongs) subit une sorte d’esclavage économique et constitue pour les entreprises une main d’œuvre ouvrière incroyablement bon marché ; Pékin dispose par ailleurs d’une autre main d’œuvre (prisonniers de droit commun, prisonniers politiques, résistants tibétains ou ouïghours…) à qui elle peut imposer toutes sortes de travaux dangereux tels que ceux qui concourent à la purification du lithium…

On observe en tout cas que beaucoup de chefs d’entreprises américains sont réticents à couper le cordon ombilical avec la Chine en dépit de ce que le gouvernement Biden les y invite. Le plus emblématique d’entre eux est Elon Musk (Propriétaire de Tesla, de SpaceX et de X, ex-Twitter) qui continue à investir physiquement dans sa grande usine de Shanghai et qui s’avère aussi être un soutien notoire de la campagne 2024 de Trump.

Trois raisons viennent à l’esprit pour expliquer cette attitude inattendue de nombreux grands patrons américains :

Les grands patrons américains considèrent que l’Intelligence Artificielle leur ouvre des perspectives financières fabuleuses mais qu’inévitablement, la démocratie américaine leur posera toutes sortes de limites handicapantes tandis qu’une dictature totalitaire qui serait instaurée à Washington y apporterait un soutien massif et inconditionnel comme celui que Pékin et Moscou réservent à leurs grandes entreprises de l’IA.

Ils partagent aussi l’analyse de Poutine (et de Carl Schmitt ci-dessus mentionné) selon laquelle la démocratie libérale handicape la puissance géopolitique tandis que la dictature totalitaire la renforce. Ils en arrivent alors à partager le point de vue de Trump selon lequel mieux vaut que les Etats-Unis renoncent au modèle démocratique et qu’ils adoptent à leur tour le modèle de la dictature totalitaire.

Ils redoutent que la confrontation qui s’est engagée entre les dictatures totalitaires (Chine, Russie…) et les pays démocratiques (les Etats-Unis et leurs alliés) n’aboutisse à une guerre ouverte dont l’issue pour les Etats-Unis resterait incertaine. On observe en tout cas que les milieux d’affaires américains ne se montrent enthousiastes ni à défendre l’Ukraine ni à défendre Taïwan, ni à rompre avec la Chine ni à rompre avec la Russie. A l’opposé, ils semblent envisager favorablement que les Etats-Unis adoptent à leur tour le modèle de la dictature totalitaire : si les très grandes puissances étaient toutes dirigées par des dictatures totalitaires, une négociation pacifique en vue d’instaurer un condominium sur le monde deviendrait beaucoup plus accessible ; il est beaucoup plus facile de pactiser entre camarillas totalitaires qu’entre des régimes totalitaires et des régimes démocratiques.

3-Conclusion

A ce stade, nous avons abouti à deux conclusions partielles : Trump ne fut pas « le combattant anti-Pékin » qu’il affirmait être ; Trump (probablement dès 2016) envisageait sérieusement de faire basculer les Etats-Unis de la démocratie à une dictature totalitaire.

Vient alors la réponse à l’énigme initialement posée :

Trump n’était en réalité pas vraiment motivé à se confronter sérieusement ni avec la dictature totalitaire de Poutine, ni avec celle de Xi Jinping : il considérait sans doute que, le moment venu, quand il aurait imposé, lui, une dictature totalitaire aux Etats-Unis, la Russie et la Chine seraient des partenaires avec qui les Etats-Unis pourraient « traiter valablement ».

Poutine pouvait tolérer les initiatives de Trump contre son allié Xi parce qu’il savait qu’il s’agissait de simples velléités de la part de Trump et surtout parce qu’il devinait que Trump lui-même visait à instaurer une dictature totalitaire aux Etats-Unis et que dès lors un rapprochement deviendrait possible entre les Etats-Unis et la Russie.

Plus généralement, Poutine et Xi ne pouvaient que se réjouirensemblede ce que Trump se proposait de faire basculer les Etats-Unis de la démocratie à la dictature totalitaire. Leur objectif finalconjoint consiste en effet à éliminer de la planète la démocratie et la liberté pour y généraliser leur modèle de dictature totalitaire.Alexander Lukin (ci-dessus mentionné) affirmait même dès 2018 que c’était cette détestation conjointe de la démocratie qui avait cimenté et qui cimenterait toujours plus le lien entre Pékin et Moscou.

En résumé, l’option totalitaire que Poutine et Xi avaient identifiée chez Trump constituait pour eux deux une formidable opportunité à ne pas manquer. Une opportunité tellement inespérée pour ces deux dictateurs totalitaires qu’elle valait bien de tolérer chez Trump son insistance (elle-même largement velléitaire) à rééquilibrer le commerce sino-américain…

Dès lors, on réalise la menace qu’une victoire de Trump à l’élection de novembre 2024 aux Etats-Unis (pour laquelle il est actuellement donné gagnant) ferait peser aux Etats-Unis et dans le monde, sur la survie de la démocratie (et sur la survie des libertés dont elle est la garante).

Il est généralement retenu qu’une élection de Trump en novembre 2024 signifierait le basculement des Etats-Unis dans l’isolationnisme, l’abandon de lUkraine à Poutine et l’abandon de Taïwan à Xi Jinping.

L’enjeu est encore plus important qu’il n’est retenu. Aux Etats-Unis, une élection de Trump signifierait avant tout l’abrogation des institutions démocratiques et le basculement dans une dictature totalitaire. Au niveau mondial, elle signifierait un renforcement jamais vu du camp des dictatures totalitaires et un affaiblissement majeur du camp des pays démocratiques.

Jean Francart, le 22 mars 2024

Pour compléter la documentation nécessaire pour analyser le phénomène Trump :

 1 En 2022, il fut diffusé un excellent documentaire (accessible par Internet) qui est intitulé « Active Measures » et qui fut réalisé par Jack Bryan. Celui-ci répertoriait tous les coups de pouce financiers que le KGB avait accordés à Trump au cours de sa carrière d’homme d’affaires (bien avant qu’il ne s’intéresse à la politique) puis les coups de pouce électoraux une fois que le Parti républicain l’eut promu candidat à la présidentielle de 2016

Un élément supplémentaire de preuve qu’il existe une proximité, intense et significative, de Trump avec le KGB et avec Poutine.

2 le 26 juillet 2022, le New York Times a accordé une interview à Sergueï Karaganov, un conseiller majeur de Poutine ; dans cette interview, celui-ci se permettait d’adresser un reproche (mais un seul) à Poutine, celui de ne pas avoir envahi l’Ukraine plus tôt, avant la pandémie du covid, c’est-à-dire lorsque Trump était encore à la Maison-Blanche.

Karaganov savait sans doute trop bien que, à la différence du Président Biden, le Président Trump serait resté passif face à l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

(Crédit image: https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Vladimir_Putin_and_Xi_Jinping,_26_july_2018_%281%29.jpg)

30 Avr 2024


15 avril 2024 : le monde comme il va

Toutes les deux semaines, H&L proposera à ses lecteurs un point sur l’actualité et renverra à des articles ou des livres qui éclairent celle-ci. H&L, jusqu’ici seulement un blog, s’engage ainsi peu à peu sur le chemin d’une revue en ligne.

La situation  n’est guère brillante  en Ukraine. Le gouvernement allemand refuse toujours de livrer des missiles Taurus aux Ukrainiens; L’aide américaine est bloquée. La presse parle de « grignotage de l’armée russe » et la formule du président français parlant de dimension européenne de la sécurité de la France laisse sceptiques ses adversaires – ils sont hélas nombreux.

A l’autre bout du monde; Taïwan semble menacée de l’intérieur avec une alliance qui, certes, n’a pas fonctionné lors des élections présidentielles, mais qui se maintient et donc inquiète : celle des populistes et du Kuomintang.

Les facs américaines et anglaises sont acquises aux « Palestiniens », en fait au Hamas, rappelant les plus beaux jours de la guerre du Vietnam où les grands parents des étudiants actuels se mobilisaient pour « le peuple vietnamien », en fait contre lui et en faveur du parti communiste du Nord-Vietnam liberticide.

A lire ou à relire : Why we were in Vietnam, de Norman Podhoretrz, paru en 1982 chez Simon & Shuster.

La jeunesse ne voudrait-elle plus de la liberté? Et est-elle condamnée à ne rien voir quand des choix graves doivent être faits? Mais nous, les plus âgés, que faisons nous pour leur ouvrir les yeux ? Les gosses qui se font tuer à la sortie de leur collège ne peuvent que nous interroger : la démocratie libérale telle qu’elle  fonctionne en France, ne doit-elle pas être mieux promue et défendue ? Les Français dans leur majorité, attendent-ils sereinement de devenir un protectorat russe? Non, mais beaucoup n’attendent rien. Ils ne sont pas intéressés, disent-ils !

Alors? Sommes-nous au bord de la guerre et, si c’est le cas pouvons nous ne pas la perdre ? Marc Bloch, analysant les causes de la défaite de 1940  y voyait d’abord  l’effet d’une défaite intellectuelle. Notre état-major n’était pas sorti mentalement de la guerre précédente et avait été incapable de comprendre l’importance de la vitesse des manoeuvres. L’aviation et les chars allemands allaient la lui apprendre. J’ai rappelé  dans la revue Telos que dirige notre ami Grunberg, ces réflexions de Marc Bloch et réfléchi à leur utilisation pour penser la situation actuelle. En 2024, heureusement, le déséquilibre n’est pas si patent en faveur des ennemis de la démocratie libérale. Pour en rester au domaine militaire, on peut parler plutôt de concurrence acharnée entre les deux camps.. Chacun d’entre eux a compris qu’en 80 ans les choses avaient bien changé et qu’il fallait développer des armes de type nouveau. On ne sait qui est le plus en pointe dans ces changements. Mais il n’est pas difficile de comprendre l’importance des drones, des systèmes de brouillage et d’interception, de la surveillance par satellite, des lasers, de la cybernétique. Les Etats les plus arriérés politiquement et socialement, comme la Corée du Nord et l’URSS ont significativement donné la priorité à ces armes qu’on croyait il y a peu encore dignes de la science-fiction. Heureusement, le monde occidental n’est pas en reste et l’Ukraine avec lui.

La  presse s’est faite en ce printemps l’écho du nouveau type de guerre qui se profile. On lira avec profit….Le Monde du 27 mars ( Hard kill, fusils brouilleurs et capture au filet), Le Monde du 29 mars ( la cyber guerre russe menace l’Ukraine et sa société civile), Le Figaro du 4 avril (Les nouveaux horizons de la guerre spatiale du 4 avril  Le Monde du 7 avril (Ukraine : la guerre des ondes contre les drones).

Sans doute, il ne suffit pas d’être à la page sur le plan technologique. La volonté politique de faire face à la pression russe est indispensable mais elle n’est pas partagée avec la même intensité par tous. C’est le moins qu’on puisse dire ! On lira avec profit, toujours dans Telos, deux articles de notre ami Philippe Raynaud sur le sujet. Luc Ferry, et peut-être plus encore Emmanuel Todd, y sont mis en cause.

P.R.

23 Avr 2024


Le « N’ayez pas peur ! » posthume d’Alexei Navalny

L’auteur, Yves Hamant, a vécu cinq ans à Moscou où il était attaché culturel à l’ambassade de France. Il fut le relais clandestin entre le couple Soljenitsyne, exilé en Occident, et le Fonds d’aide aux prisonniers politiques et à leurs familles, financé par les droits d’auteur de L’Archipel. Rentré en France, Yves Hamant a conservé de nombreux liens avec la Russie.

Histoire & Liberté

I – Non, il n’osera pas !

Jusqu’au bout, me suis-je dit en janvier 2021, non, il n’osera pas.

Jusqu’au bout, me suis-je dit, non, elles n’oseront pas.

Si, il a osé. Navalny est rentré à Moscou.

Si, elles ont osé : les autorités russes l’ont arrêté dès son arrivée.

Il ne pouvait pas ne pas s’attendre à la probabilité, sinon l’éventualité de ce qui lui est arrivé. Aussi, aujourd’hui, beaucoup n’arrivent pas à comprendre. Pourquoi n’est-il pas resté en Occident et n’a-t-il pas continué son combat de l’extérieur ? Exaltation, inconscience ? Un fol en Christ, a-t-on avancé en ressortant les clichés sur le mysticisme russe, l’âme slave, la Sainte Russie. En réalité, le fol en Christ est une variante de bouffon du roi qui peut dire toutes ses vérités au tsar et, précisément, le tsar n’ose pas le tuer.

Point du tout. Navalny était un homme politique. Il a compris que son action ne pouvait être crédible si elle était menée de l’extérieur, aussi a-t-il décidé de rentrer en mettant en jeu sa liberté et sa vie. C’est la portée éthique de son engagement qui m’a touché alors. J’y ai vu un jalon dans l’histoire de la Russie post-soviétique. L’irruption d’un acte éthique dans la vie politique faisant écho d’une certaine manière à la manifestation de quelques dissidents soviétiques sur la place Rouge le 25 août 1968 après l’invasion de la Tchécoslovaquie. Ou à l’appel lancé par Soljenitsyne après la publication de l’Archipel du Goulag en décembre 1973 à « vivre sans obéir au mensonge »[1].

En Occident, et particulièrement en France d’après ce que je peux observer, sa mort a beaucoup touché, plus encore que l’invasion de l’Ukraine en 2022. Et plus encore que sa mort, le fait que les autorités aient attendu 15 jours pour rendre son corps à sa mère. Pourquoi, alors que l’on peut voir la guerre à la télévision chaque jour ? Sans doute parce que nous n’arrivons pas à nous identifier aux victimes des bombardements, des massacres, tandis que nous serons tous confrontés un jour ou l’autre à la perte d’un proche et à la nécessité de « faire notre deuil ». Que la famille de Navalny ait été empêchée de « faire son deuil » a été insupportable et a montré le sadisme du régime poutinien, a encore mieux fait appréhender son caractère criminel que l’invasion de l’Ukraine en 2022. Un média russe a pu écrire que par sa mort Navalny avait rendu un service posthume à Zelensky au moment où celui-ci effectuait une tournée en Europe pour convaincre les Etats occidentaux de lui livrer les armes dont il avait besoin.

Parmi les opposants russes, Alexeï Navalny appartient à une génération intermédiaire, entre les anciens (Grigori Iavlinski, Boris Nemtsov), qui ont été associés à la perestroïka, et les jeunes (Vladimir Kara-Murza, Ilia Iachine), qui, par leur âge, n’ont pu s’éveiller à la vie politique qu’après la chute de l’URSS. Sa jeunesse a encore été très ancrée dans l’univers soviétique. Cela ressort particulièrement de la façon dont il raconte comment il a embrassé la foi chrétienne orthodoxe : il s’est présenté comme un croyant post-soviétique typique, auparavant athée tellement enragé qu’il aurait été prêt à attraper par la barbe le premier curé venu[2]. Cette remarque pourrait s’appliquer à l’ensemble de son expérience, une expérience de « dé-soviétisation » en quelque sorte. Et tout son parcours révèle un homme capable d’évoluer, d’apprendre, une intelligence, une volonté, un humour, une force vitale, une énergie communicative.


[1] Yves Hamant, « Le “N’ayez pas peur d’Alexeï Navalny !” », sur le site de La Vie, 23/01/2021, https://www.lavie.fr/idees/debats/le-nayez-pas-peur-dalexei-navalny-70583.php
Laure Mandeville, « Le courage et la vérité : le choix soljenitsynien d’Alexeï Navalny », Le Figaro, 29/01/2021.
[2] https://www.opendemocracy.net/en/odr/akunin-navalny-interviews-part-i/

Photo: https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Alexey_Navalny_in_2020.jpg

II. A la recherche de sa voie [1]

Le père de Navalny est originaire d’un village de la région de Tchernobyl, en Ukraine, il est entré à l’Académie militaire de Kiev et a fait carrière dans l’armée en recevant toutes ses affectations à travers le territoire de l’actuelle Fédération de Russie. Il a souvent déménagé, emmenant avec lui sa femme et ses enfants dans le monde clos de ces cités militaires soviétiques isolées de l’extérieur, avec leurs magasins, leurs cliniques et leurs écoles. Le jeune Navalny a dû passer son enfance dans une atmosphère marquée par le « patriotisme militaire » soviétique, néanmoins tempéré par le souvenir familial de la catastrophe de Tchernobyl et des dispositions des autorités pour la cacher. Sa mère, née près de Moscou, a fait des études de comptable. C’est une femme de tête et, quand l’économie s’est effondrée à la chute de l’URSS, elle a entrepris de tresser des paniers en osier et est allée les vendre, avec succès, au bord de la chaussée, en compagnie de son mari, qui l’a très mal vécu. Si vous avez parcouru la Russie dans les années 1990, vous vous souvenez du spectacle de ces gens alignés au bord des routes et vendant ce qu’ils pouvaient pour survivre.

A l’âge de 17 ans, en 1987, Alexeï est entré dans une faculté de droit à Moscou, mais, à la sortie, comme beaucoup de ses congénères, il a plutôt cherché sa voie dans le commerce. Il a d’abord rejoint l’entreprise familiale de tressage de paniers, puis a créé avec son frère cadet ses propres petites entreprises, tout en suivant par correspondance l’enseignement d’une faculté d’économie. Une dizaine d’années plus tard, grâce à une bourse obtenue avec la recommandation d’un économiste russe de renom, il poursuivra sa formation économique durant un semestre à l’université de Yale aux Etats-Unis (et par la même occasion, perfectionnera sa pratique de l’anglais).

En 1998, au cours de vacances en Turquie – c’était le luxe que l’on s’offrait à l’époque quand on avait gagné un peu d’argent en ces année-là, la Turquie faisait alors figure d’Eldorado – il a fait la connaissance de Ioulia, du même âge que lui, diplômée en économie. Il a raconté qu’il avait eu le coup de foudre pour elle et, deux ans plus tard, ils se mariaient[2]. C’était un couple fusionnel et Ioulia participera étroitement à toutes les activités d’Alexeï. Ils eurent deux enfants. Navalny a confié que leur naissance avait marqué un tournant dans sa vie, lui avait fait prendre conscience de ses responsabilités. Il découvre la foi chrétienne orthodoxe, devient un pratiquant sincère, mais sans rigorisme, ouvert aux autres confessions et religions, étudie la Bible et le Coran. Jamais il ne fera de ses convictions religieuses un atout politique.

C’est au même moment qu’il s’engage en politique. En 2000, il s’inscrit à Iabloko, parti qui s’est formé dans les années 1990 avec un programme de démocratie politique et d’économie libérale tout en s’opposant à Boris Eltsine. Il a eu son heure de gloire et, sous la houlette de Grigori Iavlinski, il conserve alors tout son prestige, bien qu’il soit en déclin. Navalny y déploie son talent d’organisateur et sa capacité à mobiliser les jeunes, dont il partage les codes. Déjà il s’attaque à la corruption : sans-doute en a-t-il déjà perçu les effets en tant que chef de petites entreprises. Comme d’autres, il cherche son cap politique. Alors, de nombreux partisans de la démocratie ont soutenu l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir, sans se formaliser de sa promesse d’aller « buter les terroristes (tchétchènes) jusque dans les chiottes » ni de son peu de cas des marins engloutis dans le naufrage du Koursk. Plus tard, il s’en voudra amèrement de les avoir suivis.


[1] Sur la biographie de Navalny, voir son site :
https://navalny.com
Les différents films qui lui ont été consacrés.
Ses entretiens avec l’écrivain Boris Akounine :
https://www.opendemocracy.net/en/odr/akunin-navalny-interviews-part-i
https://www.opendemocracy.net/en/odr/akunin-navalny-interviews-part-ii
https://www.opendemocracy.net/en/odr/akunin-navalny-interviews-part-iii
On peut aussi extraire des informations factuelles de la masse d’articles destinés à le dénigrer dans les médias russes.

[2] https://sobesednik.ru/politika/20201130-lyubov-vyvela-navalnogo-iz-kom?ysclid=lu9kvlegm5663702519

III. Le sandwich qui ne passe pas

Navalny, tout en s’engageant dans la voie démocratique, n’est pas insensible au discours identitaire entendu dans son enfance et se rend compte de son emprise sur une partie de l’opinion. Il se rapproche de figures de ce courant, devenues odieuses aujourd’hui, tel Zakhar Prilepine, et se laisse aller à traiter les Caucasiens de Russie de « cafards » : il aura beau s’excuser, cette insulte xénophobe lui sera indéfiniment reproché. Cela lui vaudra d’être exclu de Iabloko en 2007. Il est vrai qu’auparavant, Navalny s’était opposé à l’inertie des dirigeants du parti. Par la suite, il participera parallèlement à des manifestations de protestation contre les atteintes à la liberté d’expression et la falsification des élections et à des « marches russes » : on y scande que « ça suffit de nourrir le Caucase », c’est-à-dire que la Tchétchénie reçoit trop de subventions et l’on y dénonce l’afflux d’immigrés venus des anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale.

En 2008, de nouveau de manière grossière, il soutient l’intervention russe en Géorgie en accusant le président géorgien Mikheil Saakachvili de l’avoir provoquée[1]. Par la suite, il affirmera sa foi dans un heureux avenir européen pour la Géorgie et, du fond de sa colonie pénitentiaire, demandera la grâce de Saakachvili, agonisant en prison après toutes sortes de péripéties[2].

A partir de 2011, il s’attaque au monopole du parti « Russie unie » sur tous les organes élus du pouvoir et lance un slogan qui fait mouche en le désignant comme « le parti des filous et des voleurs ». En 2013, il se présente à l’élection du maire de Moscou : coup de tonnerre, il arrive en seconde position et, selon les résultats affichés, il obtient 27% des voix après le candidat du pouvoir, Sergueï Sobianine, avec 51%. Dès lors, les autorités lui imputent toutes sortes de délits pour le traîner en justice, notamment pour une escroquerie supposée aux dépens de la filiale russe de la société Yves Rocher.

En 2014, des journalistes lui demandent quelle forme de régime il préconise pour la Russie. Si de nombreux politologues considèrent qu’un pays aussi vaste nécessite un régime présidentiel fort, lui se prononce pour une république parlementaire[3] aussi décentralisée que possible : le régime actuel est fédéral sur le papier, mais totalement unitaire dans les faits et toutes les décisions viennent d’en haut (la « verticale du pouvoir »). Ils l’interrogent sur la Crimée, qui vient d’être annexée à la Russie. La retournerait-il à l’Ukraine s’il devenait président ? Et lui de répondre avec sa gouaille habituelle dans une répartie malheureuse : « ce n’est pas un sandwich au saucisson que l’on peut se passer et se repasser[4] ». Il considère que, pour l’instant, de facto la Crimée fait partie du territoire russe, mais que, lorsque les conditions seront réunies, il faudra demander leur avis aux habitants et organiser un vrai referendum. Il ne doute pas du résultat, qui sera douloureux pour les Ukrainiens, mais les libèrera du poids d’une population freinant leur développement par son conservatisme et son orientation pro-russe. En revanche, il se prononce sans hésitation contre l’occupation du Donbass et appelle la Russie à cesser de financer la guerre. Cette guerre est entretenue par Poutine pour empêcher l’Ukraine de se moderniser, de se diriger vers l’Europe, Poutine cherche à démontrer que la révolution du maïdan contre des dirigeants corrompus ne peut conduire qu’à la guerre civile. Il est remarquable que Navalny l’ait relevé, bien avant que Poutine n’ait fait comprendre qu’il ne voulait pas d’une Ukraine apparaissant comme un contre-modèle pour la Russie[5]. Navalny estime tout au contraire que la Russie a tout intérêt à ce que l’Ukraine soit un Etat prospère.


[1] https://navalny.livejournal.com/274456.html
[2] a-navalnyy-prizval-vlasti-gruzii-otpustit-saakashvili-iz-tyurmy-na-lechenie?ysclid=lu49kg8x15365914637
[3] Le plaidoyer de Navalny pour la démocratie parlementaire relève d’une véritable réflexion politique que l’on lui dénie souvent et rejoignant par exemple l’essai de Juan J. Linz, Presidential or Parliamentary Democracy: Does It Make a Difference? Juan J. Linz, grand spécialiste des régimes autoritaires et totalitaires, ainsi que des « transitions démocratiques », s’est efforcé de démontrer que la démocratie parlementaire était plus favorable à la démocratie que les régimes présidentiels, qui ont tendance à virer à l’autoritarisme.
[4] https://www.youtube.com/watch?v=2czpumACjsM
[5] Yves Hamant (entretien avec), « Le poutinisme, phénomène multifactoriel », Esprit, mars 2022. https://esprit.presse.fr/actualites/yves-hamant/le-poutinisme-un-phenomene-multifactoriel-43913

IV. Le combat singulier contre Poutine

Navalny jette toutes ses forces dans la dénonciation de la corruption, elle est endémique et touche un jour ou l’autre tout habitant du pays. Il a le génie d’élaborer et de diffuser sous forme d’émissions vidéo sur youtube des enquêtes approfondies mêlées d’humour sur la corruption des dirigeants : elles lui vaudront la célébrité.  Plus encore, il constitue tout un réseau d’équipes participant à cette tâche à travers tout le pays, ce qu’aucun parti hors système n’avait réussi à faire. Désormais, il est l’ennemi N°1 du pouvoir et Poutine lui vaut une haine personnelle implacable.

En 2018, il tente de se présenter aux élections présidentielles, après une campagne à l’américaine entamée longtemps à l’avance avec des équipes de campagne et des meetings à travers tout le pays. Ses supporters sont régulièrement interpelés, condamnés à des amendes et des peines de détention administrative. Lui-même est agressé – on lui jette un acide au visage – et il passe en tout 60 jours en détention. Il réunit néanmoins les 300 000 signatures exigées d’un candidat sans parti, mais la commission électorale refuse finalement de l’enregistrer sous prétexte qu’il est sous le coup d’une peine avec sursis infligée pour détournement de fonds.

La voie électorale apparaissant désormais définitivement fermée, Navalny lance la stratégie de « vote intelligent » consistant, lors des élections ultérieures, à voter pour n’importe quel candidat plutôt que le candidat du pouvoir et en choisissant au cas par cas parmi ceux qui sont les plus acceptables (disons les moins pires !).

En 2020, les évènements s’enchaînent. Il effectue une enquête sur la corruption en Sibérie. Dans le vol du retour, de Tomsk à Moscou, il est subitement pris de malaise. L’équipage décide d’atterrir à Omsk pour le faire conduire à l’hôpital. Ses proches obtiennent qu’il soit transporté à Berlin pour être soigné : les médecins découvrent qu’il a été empoisonné par un agent neurotoxique extrêmement puissant, le maintenant célèbre novitchok. Contre toute attente, il se rétablit. Le journaliste Christo Grozev entre en contact avec lui, il appartient à l’ONG Bellingcat qui effectue des enquêtes époustouflantes à partie d’open sources et des réseaux sociaux. Avec cette aide, Navalny piège et couvre de ridicule les hommes du FSB chargés de l’empoisonnement : en se faisant passer pour un cadre du FSB, Navalny entre directement en communication téléphonique avec l’un d’eux, qui lui révèle tous les détails de l’opération. Il en sort une vidéo visionnée des millions et des millions de fois[1]. Navalny décide de rentrer en Russie et est arrêté dès sa descente d’avion. Au moment de son arrestation, son équipe lance sur le net une nouvelle enquête vidéo, cette fois sur un palais que Poutine s’est fait construire au bord de la mer Noire : nouveau retentissement mondial.

Son succès aux élections municipales de Moscou en 2013, sa dénonciation de la corruption, sa popularité faisaient de Navalny un opposant insupportable pour Poutine, qui l’a fait placer sous une étroite surveillance. Navalny pensait que sa notoriété le protégerait, que l’on n’oserait pas l’éliminer et quand on a découvert qu’il avait été empoisonné, il a eu du mal à le croire.

Or Poutine est guidé par le « code d’honneur » des « voleurs dans la loi », autrement dit de la mafia, par son expérience d’agent du KGB, la paranoïa et l’hubris d’un dictateur enfermé dans son bunker[2]. Il obéit à sa propre logique, déconcertante et contradictoire. Il assène cyniquement les mensonges les plus énormes en ne pouvant pas ignorer que ses interlocuteurs savent qu’il ment, mais en même temps, il est très soucieux de son image dans l’opinion, y compris dans l’opinion internationale. Enfin, nous prêtons à ses services secrets une omniscience, une toute puissance et une efficacité qu’ils n’ont pas, si bien que nous n’admettons pas qu’ils puissent connaître des ratés et que, s’il en survient, nous les expliquons par de savants calculs machiavéliques.


[1] Documentaire réalisé par Daniel Roher, sorti en 2022. Oscar du meilleur film documentaire en 2023. https://navalny-film.io/ Doublé en français et visible sur France 5 jusqu’au 17 mai 2024 : https://www.france.tv/films/longs-metrages/5802426-navalny.html
[2] Yves Hamant, « L’argot chez Poutine : marqueur d’un “code de vie” », in G. Ackerman et S. Courtois (dir.) Le livre noir de Vladimir Poutine, Paris, Laffont-Perrin, 2022, p. 107-119.

V. La vengeance du « parrain »

La tentative d’empoisonnement ayant échoué, Poutine a-t-il préféré se débarrasser de Navalny en le laissant partir en Allemagne, ce qui n’excluait peut-être d’ailleurs pas de l’éliminer à l’étranger ? De son retour en Russie à sa mort, Navalny a été balloté de la prison en colonies pénitentiaires à régime sévère et régulièrement enfermé au cachot. En décembre 2023, on est resté sans nouvelles de lui pendant plusieurs semaines. On a retrouvé sa trace le 25 décembre dans la colonie de redressement à régime spécial du village de Kharp à 60 km au nord du cercle polaire à environ 100 km à vol d’oiseau de Vorkouta, un des lieux emblématiques du Goulag. Ce camp est renommé pour la dureté de ses conditions de détention, notamment liées au froid, et ses difficultés d’accès. Il s’agissait d’abord de couper Navalny de ses contacts et à peu près en même temps, trois avocats qui l’avaient défendu ont été incarcérés, coupables d’avoir fait passer ses lettres à l’extérieur. Ne s’agissait-il pas aussi de le faire mourir de mort lente pour la satisfaction sadique du chef du Kremlin de le voir souffrir (ce que l’on appelle en allemand la Schadenfreude) ? Que le corps épuisé de Navalny ait brusquement lâché n’est pas une hypothèse à éliminer. On ne peut pas non plus écarter celle d’une brimade qui aurait mal tourné. Sinon, quel signe aurait voulu donner Poutine en le faisant éliminer précisément un mois avant l’élection présidentielle ? Sa mort annoncée à cette date le 16 février semble avoir plutôt embarrassé les autorités. Leurs atermoiements pour rendre le corps à la famille peuvent s’expliquer par le temps nécessaire pour effacer les traces d’une action externe, mais aussi par le souci d’éviter que ses obsèques ne coïncident avec le grand discours annuel de Poutine fixé pour cette année au 29 février. Il a fallu toute la ténacité de sa mère, sa résistance aux pressions et au chantage pour que les obsèques de Navalny aient finalement lieu le lendemain, vendredi 1er mars, à Moscou, qu’elles soient célébrées dans la paroisse qu’il fréquentait et qu’il soit inhumé dans un cimetière à proximité. Malgré le bouclage du quartier empêchant d’accéder à l’intérieur, les caméras de surveillance, et la présence policière n’ont pas dissuadé la foule de venir lui rendre hommage.  Post-mortem, Navalny a réuni aussi bien des fidèles de l’Eglise orthodoxe que des anciens habitués des manifestations auxquelles il appelait. Ainsi, à l’extérieur des grilles, on a pu entendre un chœur improvisé chanter une panikhida, un office des morts et la foule reprendre à l’initiative de ses proches la chanson de Franck Sinatra My Way et aussi scander : « la Russie sans Poutine ». Puis, pendant tout le week-end, ses admirateurs, hommes et femmes, jeunes et vieux, sont venus fleurir sa tombe, s’étirant en une longue file de plusieurs kilomètres une fleur à la main depuis la station de métro. A travers tout le pays, ils se sont donné le mot pour déposer des fleurs, allumer des bougies à un endroit convenu, formant ainsi des centaines de petits mémoriaux improvisés. Des centaines de personnes ont été interpelées et conduites au poste de police.

VI. Les derniers messages de Navalny

Navalny voulait laisser un message d’optimisme. A la fin du film mentionné plus haut, il terminait sur ces mots en anglais :

« Mon message au cas où l’on me tuerait est très simple : ne vous rendez pas ! »

Puis le réalisateur lui a demandé de s’adresser en russe aux téléspectateurs et il a dit en achevant sur un large sourire :

« Il ne faut pas se rendre. Si cela arrive, cela signifiera que nous sommes extraordinairement fort à ce moment-là où ils auront décidé de me tuer. Et nous devons utiliser cette force : ne pas nous rendre, nous rappeler que nous sommes une force énorme qui ploie sous le joug de ces mauvais types uniquement parce que nous ne pouvons pas concevoir à quel point nous sommes forts. Tout ce qu’il faut pour le triomphe du mal, c’est l’inaction des honnêtes gens. C’est pourquoi il ne faut pas rester inactif. »

Par sa personnalité, Navalny est entré dans l’histoire et est devenu l’objet d’une vénération touchante au point que certains de ses admirateurs, sous le coup de l’émotion, ont parlé de le canoniser. Son appel au courage restera une référence, mais portera-t-il des fruits ? C’est toute la question des effets des actes éthiques évoquée au début de l’article. Nombre de ses partisans ont plutôt vu dans sa mort et le nouveau durcissement du régime manifesté à cette occasion la fin de leurs espoirs de changements. Cependant, toutes ces personnes qui ont osé s’afficher pour lui rendre hommage ne témoignent-elles pas de l’existence d’une minorité plus vaste qu’on ne le pense ? Et n’a-t-elle pas mis en œuvre son mot d’ordre de « vote intelligent » lors de l’élection présidentielle en votant pour le pâle Vladislav Davankov ou glissant dans l’urne un bulletin nul ? La grossièreté avec laquelle les résultats ont été falsifiés et présentés prouve que le « vote intelligent », sans qu’on ne puisse, certes, le lier entièrement à Navalny, a recueilli un nombre de voix bien plus considérable que celui affiché, de l’ordre de la vingtaine ou trentaine de millions.

Navalny rêvait d’une Russie non seulement libre, mais heureuse, contrastant avec le malheur qui traverse toute son histoire et même sa littérature. Il a laissé une très belle page à ce sujet : « Comme la vie serait bonne sans le mensonge permanent, sans la liberté de ne pas mentir »[1] .

Dans son combat contre le Léviathan, il n’a pas échappé à des sentiments de haine. Il l’a laissé éclater non seulement contre le régime et ses affidés, mais aussi contre les démocrates – au nombre desquels il avait été – qui avaient eux-mêmes amené Poutine au pouvoir. Il ne voulait pas se laisser gagner par cette haine, appelait à ce qu’on l’aide à la surmonter et surtout appelait à ce que l’on en tire les leçons et que, si la chance se présentait à nouveau, on ne la laisse pas échapper une deuxième fois[2].

Tout ce qu’il subissait le faisait rêver d’étrangler et d’exécuter ses ennemis. Sans renoncer à ses objectifs politiques, il s’efforçait de chasser ces pensées et était parvenu à ne pas se transformer en une bête en cage. Après la tragédie du Crocus Hall Center le 22 mars 2024 à Moscou et la réponse du pouvoir, combien cet appel à ne pas se laisser gouverner par la haine était-il prémonitoire.


[1] https://www.fontanka.ru/2021/02/20/69777878/?ysclid=lu9ouhef9l546393196
[2] https://novayagazeta.ru/articles/2023/08/11/moi-strakh-i-nenavist?ysclid=lu8kqdt9z3192915212


6 Avr 2024


Penser 1938 et 2024 avec Marc Bloch

Comment éviter  d’écrire un livre qui a déjà été écrit ? Ainsi posé, le problème semble absurde. Soyons donc plus précis : comment ne pas avoir à réécrire L’Etrange défaite, un ensemble de  réflexions couchées sur le papier par Marc Bloch en 1940 et 1941[1] ? Il y formulait quelques hypothèses, peut-être même faut-il dire quelques thèses, permettant de comprendre ce qui avait rendu  possible une des déroutes les plus cinglantes que l’armée française ait jamais connue.  

D’une certaine façon, le grand historien et grand patriote indiquait implicitement quelques erreurs à éviter pour ne pas perdre une guerre. Lecture bien utile. Car si nous ne sommes pas dans un « nouvel avant-guerre », cela y ressemble hélas beaucoup. Les Européens qui ont connu des décennies de vie paisible sur leur sol, découvrent au moins que la guerre est de nouveau toute proche, sur leur flanc oriental, là où la Russie, pays européen par son histoire comme  sa culture, en agresse un autre dont elle a pourtant très officiellement reconnu la légalité en 1991. Fascinée par un ancien espace vital baptisé soviétique qui lui échappe aujourd’hui et qu’elle veut récupérer en même temps que ses capacités à se faire craindre du monde environnant, la Russie de Vladimir Poutine menace la quiétude de l’aimable Union européenne, puissance surtout économique, provoquant parmi ses membres un pénible réveil.            

Dans de telles conditions,  l’idée avancée par le président français de ne pas exclure a priori une intervention sur place pour défendre l’Ukraine amie, a, comme il fallait s’y attendre, suscité le mécontentement de certains dirigeants (en Allemagne, en Espagne, en Italie), et des critiques et des peurs parmi la population européenne en général et française en particulier.             

Or, ces peurs ne sont que partiellement justifiées. Nous savons mieux en effet aujourd’hui ce qu’il faut faire – et ne pas faire – face à une menace militaire venue d’un Etat totalitaire, grâce notamment à Marc Bloch. Certes, aucune situation historique n’est identique à l’autre comme il le rappelle lui-même. Cela ne l’empêche pas de tirer quelques leçons de « l’étrange défaite » de 1940 et d’indiquer que se tromper d’époque peut faire perdre une guerre.                                                                                        

Plutôt que de se contenter de répéter paresseusement les « recettes » des  guerres précédentes comme le fit l’état-major français en 1939-1940, insensible par exemple à la vitesse des opérations mécanisées allemandes au sol ou à l’usage de la terreur par les attaques aériennes alors qu’il fallait au contraire en tenir compte, faire preuve d’inventivité et user des moyens militaires de son temps.

Une des pires erreurs est de croire qu’aujourd’hui est semblable à hier alors que la guerre ne se fait plus comme elle se faisait – ni la paix non plus d’ailleurs. Aussi Poutine ne saurait répéter aujourd’hui avec ses russophones du Donbass ce qu’avait déjà fait Hitler avec ses germanophones des Sudètes.                        

L’Etat-major français, soulignait Bloch, ne fut pas cependant le seul responsable de la défaite : l’armée française, peu soutenue par une population fort imprégnée de sentiments pacifistes, s’était repliée sur elle-même et n’avait pas reçu le soutien qu’elle pouvait espérer de tous alors que dans le même temps le militarisme allemand se renforçait et triomphait même, depuis la victoire du nazisme en 1933. Un dialogue plus effectif entre les Français et leur armée eût peut-être permis de faire comprendre que cette montée du nazisme constituait une menace dont il convenait de tenir compte matériellement et intellectuellement pour reconnaître la priorité des priorités de l’époque : s’armer. On ne le fit ni dans les usines ni dans les écoles, et la puissante CGT comme le très actif SNI, le syndicat des instituteurs, et divers intellectuels, comme le philosophe Alain et le romancier Jean Giono, refusèrent de voir dans cette montée du bellicisme nazi et la menace grandissante qu’il faisait peser sur la France une raison de critiquer et de dépasser leur pacifisme. Eux aussi, depuis 1933 au moins, se trompaient d’époque.  La gauche n’était d’ailleurs pas seule en cause. Comme le rappelait justement Christophe Prochasson, l’Action Française attisait aussi ce courant pacifiste [2]       

Près de 90 ans plus tard, la leçon reste valable : la guerre est à nos portes car Vladimir Poutine, outre son passé au KGB et son respect pour Staline, s’inspire, se gargarise même, des folies de penseurs fascisants comme Illyine, Douguine et quelques autres pour qui la Russie est sainte et n’est en rien tenue par le droit international. Elle n’est d’ailleurs pas un Etat de droit. Elle est un rêve eurasiatique aux contours indécis et se voit comme une civilisation supérieure confrontée à un Occident décadent mais hostile, Etats-Unis et Union européenne en tête. Voilà pourquoi la Russie doit voler au secours de ses russophones menacés.                                                                       

Mais nous savons maintenant que pour empêcher cette guerre susceptible, si nous n’y prenons pas garde, de survenir demain puis d’être perdue, il faut, outre la connaissance de ces complaisances idéologiques fascisantes de l’ennemi, avoir à l’esprit la nécessaire nouveauté de nos forces militaires ,au plan technique, leur transformation – osons le mot – révolutionnaire – avec la priorité donnée aux drones, aux cyber-attaques, aux moyens électroniques de brouillage et de guidage, à la diffusion d’informations (vraies ou fausses) transmises via l’informatique sur les arrières de  l’adversaire, tout comme les valeurs que nous défendons. C’est la conception même de la guerre qui doit changer radicalement.          

Il faut aussi rappeler que la dissuasion nucléaire est un moyen que la France et l’OTAN ont toujours à leur disposition. La menace nucléaire n’est pas seulement un moyen de terrifier les populations ouest-européennes comme semblent le croire Poutine et sa garde rapprochée ! La dissuasion, qui permet d’exclure le recours à cette arme mutuellement destructrice, force à porter majoritairement l’effort de développement de nos capacités militaires sur les armes conventionnelles ou les armes de guerre hybrides. Brouillage électronique, cyber-attaques, pressions sur les informations via des trolls en nombre, etc., voilà ce qui peut faire gagner la    guerre de demain plus encore que le splendide héroïsme des soldats de l’Ukraine dans leurs tranchées.                                                                

Enfin (et dans ce domaine, il y a hélas beaucoup à faire, sans doute plus qu’en Russie), l’heure n’est plus à la division politique mais à la solidarité nationale. Il faut être uni, dénué de tout esprit corporatiste et a fortiori séparatiste. Quand la patrie est en danger (et elle l’est parce que l’’Europe et le démocratie le sont), on ne multiplie pas les désaccords, les grèves, les conflits, les refus. On fait corps au moins un temps pour et avec le pays. On n’oublie pas non plus l’Armée, ni dans le budget, ni dans la considération de chacun. Les rêves d’Eurasie et de grandeur russe sont peut-être absurdes. Mais ils rapprochent les coeurs comme jadis les absurdes et méprisantes illusions sur la suprématie radiale allemande l’avaient fait. Il faut y faire face unis.

Telles sont quelques unes des leçons que l’on peut tirer avec Marc Bloch du dernier affrontement militaire direct de la France avec le totalitarisme. C’est

– en étant attentif aux nouveautés de notre temps,

– en rappelant les armes terribles dont nous disposons nous aussi, et

– en montrant notre capacité à faire front ensemble, quelles que soient nos divergences par ailleurs,

que nous pourrons préserver l’essentiel : la sauvegarde de notre vie et de notre idéal démocratique.

Pierre Rigoulot


[1] L’Etrange défaite, écrite en 1940 et 1941 ne sera publiée que bien après la Libération, en 1949. Son auteur, co-fondateur de l’Ecole des Annales qui renouvela la manière d’écrire l’histoire, avait déjà combattu en 1914. Il s’engagea volontairement en 1939 et, après la défaite, entra dans la Résistance dont il devint une figure importante. Arrêté, il fut fusillé le 16 juin 1944. Lui aussi mérite d’entrer au Panthéon…

[2]  v. Telos, 20 mars 2024

27 Mar 2024


Jacques Broyelle (1943-2024)

Jacques Broyelle vient de mourir en silence. Le silence des autres. Car qui se souvient aujourd’hui des retours de Chine de Jacques et Claudie Broyelle  ? C’était il y a un demi-siècle il est vrai. Une vieille histoire ? On a pourtant rappelé, il y a peu, à la télévision, le rôle qu’avait joué le sinologue Simon Leys dans la critique du maoïsme. Rappelé aussi l’engagement enthousiaste de nombre d’intellectuels européens derrière Mao et sa violente et fanatique pseudo-« révolution culturelle ». Pour nous contenter de quelques noms, Roland Barthes, Philippe Sollers. Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir. Maria-Antonietta Macciochi – oui, celle qui s’était fait moucher par Simon Leys lors d’une émission d’Apostrophes – étaient tombés dans le panneau.

Jacques et Claudie Broyelle avaient d’abord, avec Evelyne Tschirhart, une amie qui travaillera plus tard sur les questions éducatives, publié Deuxième retour de Chine aux éditions du Seuil en 1977. Eux qui avaient chanté les louanges de la Chine après un premier et rapide séjour, brulaient fort heureusement ce qu’il avaient adoré. Après avoir travaillé deux ans aux Editions de Pékin et  dans un institut d’enseignement des langues étrangères, ils ruinaient l’idée d’une démocratie chinoise nouvelle équilibrant les aspirations de la population et la direction du parti communiste et soulignaient les ressemblances institutionnelles de la « République populaire » de Chine avec l’URSS : réseau de camps de concentration, parti unique et tout-puissant haïssant  la liberté individuelle, contrôlant étroitement la vie quotidienne, la presse, l’éducation des enfants, imposant une impitoyable justice dite « de classe », favorisant le culte du numéro 1, Mao Tsetoung, imposant référence et révérence au marxisme-léninisme, engendrant des luttes au couteau au sein de l’appareil politique dirigeant.

Lors d’une rencontre organisée par la revue Les Temps Modernes  quelques uns de ceux qui avaient longuement travaillé en Chine comme Michel Magloff, rentré d’une institution de langues étrangères à Shanghai, Xavier Luccioni qui, après avoir enseigné le français avait travaillé à Pékin-information, Roland et Annette Trottignon (née Wieviorka), eux aussi revenus d’un long séjour en Chine où ils avaient enseigné, manifestèrent leurs désaccords avec les époux Broyelle. Contrairement à ces derniers, ils n’avaient pas encore remis en cause aussi radicalement qu’eux le « maoïsme ». Claudie et Jacques Broyelle découvraient en revanche, sans en employer le terme, le totalitarisme.

Le moins qu’on puisse dire était que les expériences des uns et des autres ne se recoupaient pas. Les Broyelle furent accusés de ne s’être imprégnés ni des réalités tiers mondistes de la Chine d’alors, ni de son histoire. Leur vision ô combien discutable avait conduit à cette conséquence affreuse que les Broyelle rejetaient même le socialisme, chinois ou pas ! Ils niaient l’opposition des systèmes chinois et soviétique (alors que leurs interlocuteurs opposaient l’URSS, société bloquée, à la Chine, dont la vivacité et l’originalité étaient confirmées par la Révolution culturelle des années précédentes).

Pour les Broyelle, la Chine avait certes changé mais pour le pire – les camps, les prisons, les déportations déguisées de centaines de milliers de jeunes, les humiliations publiques, l’exigence fanatique d’une soumission aux partisans de Mao, tels avaient été les fruits de la « révolution culturelle ». Et si on laissait la bride sur le cou de quelques uns , c’était purement conjoncturel et comparable à ce que Khrouchtchev avait fait avec Soljenitsyne quand celui-ci avait pu publier Une journée d’Ivan Denissovitch dans la revue Novy Mir.

Suivirent d’autres livres  comme Le bonheur des pierres, (Seuil 1978) une sorte de journal, de recueil de réflexions sur leur engagement politique et leur part de responsabilité :  ils s’étaient trompés et l’assumaient. Ils s’étaient trompés et n’avaient pas été trompés (Huis Clos à Pékin, Le Monde 25 mai 1978)

Deux ans plus tard, Apocalypse Mao (Grasset,1980) réintroduisait une dimension historique dans cette réflexion sur le « legs maoïste qui se résumait en quelques mots simples : la terreur, la faim, le saccage de la jeunesse ». Un document interne au PCC allait jusqu’à estimer à 100 millions le nombre de victimes, brutalisées, mortes, jetées en prison, envoyées au laogai (l’équivalent du goulag) ou réduites au chômage et à la mendicité..Le « Grand bond en avant », avait quant à lui, causé trois ans de famine et 20 millions de morts. Quant à la jeunesse saccagée, elle le fut en effet avec des études « sacrifiées sur l’autel des utopies ». Quelques religieux exaltés ou naïfs comme le Père Cardonnel protestèrent. Le Monde, 15 mars 1978). Mais la rupture se consommait entre la majorité des intellectuels français et le marxisme-léninisme L’anti-communisme était revendiqué et …documenté. Le mouvement qui y avait mené passait aussi par une meilleure compréhension du marxisme, qui, bien que coupable innocentait le marxiste et était aveugle au rapport particulier qu’eux-mêmes, les Broyelle et leurs jeunes amis maoïstes, avaient entretenu « dans et par le marxisme avec une certaine idée de l’absolu », comme l’écrivirent Claudie et Jacques Broyelle(Le Monde, 20 janvier 1978). C’est ainsi, contre le relativisme historique marxiste, qu’ils redécouvrirent le Bien et la Mal.

On les vit ainsi avec André Glucksmann et Bernard Kouchner appeler à l’aide aux boat-people vietnamiens.

On les vit honorer la pensée d’Albert Camus et se ranger rétrospectivement à ses côtés dans sa polémique avec Sartre sur les camps de concentration soviétiques. En 1982, Les Illusions retrouvées (Grasset), Sartre a toujours raison contre Camus, Jacques et Claudie Broyelle réagissaient à la victoire de l’Union de la gauche, dénonçaient ses illusions retrouvées envers le camp socialiste porteur d’une société totalitaire pourtant depuis longtemps dénoncée aussi par Raymond Aron, Arthur Koestler et Manes Sperber.

Plus de quarante ans se sont écoulées depuis la parution de ce livre. Ce n’est pas une vieille histoire comme on se le demandait plus haut. Et pour son rôle de précurseur, donc, et pour son actualité brulante – car s’ils changent d’allure, les totalitarismes et les illusions dont on les pare continuent d’exister – il faut saluer le travail accompli par Jacques Broyelle aux côtés de son épouse. J’adresse à celle-ci et à toute sa famille nos condoléances les plus sincères.

Pierre Rigoulot

15 Mar 2024


Le défi laïque de l’intégration 

Ces toutes dernières années, un certain nombre d’alertes ont été lancées, et des mesures ont été prises en réponse à la poussée de l’islamisme politique  au sein même de l’École.

Comment celle-ci peut, non seulement se défendre, mais mener une bataille culturelle en vue de réussir l’intégration de ceux qui refusent la conception française de laïcité et de la société ?

Car il s’agit bien de penser une laïcité à la française, qui ne se réduise pas à la neutralité idéologique des représentants de l’État, mais concerne aussi les élèves que l’École doit « intégrer » dans le respect conjoint des croyances particulières et des principes de la République.

L’affaire est délicate car jusqu’à présent les enseignants étaient formés à transmettre des connaissances et des capacités, sans pouvoir aborder les convictions religieuses et culturelles qui sont incompatibles avec notre société, une société qui est libérale sans être multi-communautaire.

Le politique peut-il donner explicitement mission aux enseignants de mener cette bataille culturelle, en les formant à cette très délicate mission ? 

Linstitut dhistoire sociale vous invite à en débattre avec Pierre-Henri Tavoillot, président du Collège de philosophie, le jeudi 7 mars à 18h, au Café du Pont-Neuf, de  18h à 20h, 14 Quai du Louvre (Paris 1er)

2 Mar 2024