Défendre la démocratie à l’Ouest, aussi

Notre engagement en faveur de la démocratie libérale et notre opposition au totalitarisme se jouent aussi en France même. où il est important de rappeler les « fondamentaux » de la première et les diverses figures que peut prendre le second.  Dans la perspective des prochaines élections présidentielles, quels choix politiques ( nous ne disons pas : quels partis politiques)  peuvent être recommandés  ou au contraire exclus ? Nous lançons le débat auprès de nos lecteurs et livrons à leur réflexion un premier texte, signé André Senik, sur l’idée  d’opposition.

H&L

L’enjeu géopolitique mondial des douze prochains mois

Il faut prendre très au sérieux la relation de complicité (qui n’est plus à démontrer) entre Trump et Poutine. Le dernier livre de Raphaël Glucksman apporte encore des preuves supplémentaires à ce sujet. Cette relation est trop souvent mentionnée comme simplement « pittoresque » alors même qu’il s’agit d’un dispositif qui est certainement essentiel aux yeux de l’axe des pays totalitaires « Moscou/Pékin/Téhéran/Pyongyang ».

L’objectif final pour cet axe consiste à assurer le triomphe irréversible des régimes totalitaires sur les régimes démocratiques. Par sa tentative avérée de coup d’Etat le 6 janvier 2021, Trump a affiché très nettement sa détestation de la démocratie et son appétence au totalitarisme. Une victoire de Trump en 2024 introduirait très probablement un régime totalitaire aux Etats-Unis (ce qui permettrait à l’axe totalitaire de se débarrasser du plus puissant des pays démocratiques,sans avoir à engager un affrontement militaire avec les Etats Unis). 

Rappels. Le soutien de 22% des Russes avait suffi aux Bolcheviques pour réussir à instaurer le totalitarisme soviétique (chiffres à l’élection constituante de septembre 1917) ; le soutien de 33% des Allemands avait suffi aux Nationaux-Socialistes pour réussir à instaurer le totalitarisme nazi (chiffre à la dernière élection législative loyale avant la nomination de Hitler par Hindenburg).

Et Trump, quant à lui, dispose aux Etats Unis d’un socle électoral très solide (37,5% des électeurs américains : 75% des 50% des Américains qui votent Républicain).

C’est ce qu’a compris le KGB depuis les années 95 en s’affiliant Trump, en se le subordonnant par toutes sortes d’emprises (sexuelles ou financières), puis en l’aidant à gagner l’élection de 2016, en l’aidant à nouveau en 2020, en l’aidant à nouveau contre Biden d’ici 2024. Le redoutable KGB sait que Trump est le seul politicien américain capable de faire basculer les Etats Unis de la démocratie au totalitarisme. Entre clans dirigeants des pays totalitaires, on trouve des compromis (Pékin par exemple, en dépit de son obsession territoriale, s’interdit de revendiquer de reprendre « l’Extrême-Orient russe » à Moscou).

Si Trump était élu et si ensuite les Etats-Unis devenaient un Etat totalitaire, toutes sortes de coopérations deviendraient possibles entre les clans qui sont à la tête des Etats totalitaires. Surtout, il n’y aurait plus aucun obstacle à généraliser le totalitarisme sur toute la planète (ce qui est un rêve commun à Poutine, à Xi, aux Kim, aux Ayatollahs et peut-être aussi à des personnalités comme Donald Trump et comme Elon Musk (qui ne cache pas son soutien à Trump)).

Et pour contribuer à une victoire de Trump en 2024, le KGB et Poutine ont déjà entrepris de réveiller l’inflation aux Etats-Unis par le biais d’une deuxième vague de hausse des matières premières (le pétrole et le gaz en particulier). Poutine va tout entreprendre pour que le prix du baril dépasse à nouveau le seuil des 100 $, ce qi fera remonter l’inflation aux Etats Unis, ce qui obligera la Fed à monter ses taux, ce qui introduira le risque d’une récession, trois éléments que détestent les électeurs américains et qui pourraient contribuer à une victoire de Trump.

Pour faire monter le prix du baril, Poutine dispose d’un allié de choix : MBS, le dirigeant tout-puissant de l’Arabie Saoudite qui pactise de plus en plus avec Poutine et avec Xi depuis que fin 2016, il a décidé d’associer la Russie de Poutine à l’OPEP pour former l’OPEP+ (une OPEP qui est désormais élargie à la Russie et à quelques autres pays exportateurs) ; MBS n’hésite d’ailleurs plus à s’opposer publiquement à son allié traditionnel, MBZ (le dirigeant tout-puissant des Emirats Arabes Unis).

Trump est un agent des régimes totalitaires. Il faut tout entreprendre pour le démasquer et pour faire obstruction à ses manœuvres politiciennes.

Jean Francart

10 août 2023

Vous avez dit « opposant »?

La perspective des prochaines présidentielles pousse certains aspirants au pouvoir à se présenter comme les plus farouches opposants à la majorité relative qui exerce le pouvoir exécutif.

L’emploi de ce mot est une faute.

L’opposition est un concept anti démocratique

Une société démocratique doit certes  offrir aux citoyens des alternances au pouvoir.

Des équipes  politiques concurrentes peuvent donc  échanger des critiques et proposer aux électeurs des solutions différentes.

Mais le parlement n’est pas un ring de boxe ou de catch entre les champions de camps politiques que tout oppose.

Ceux qui pratiquent l’opposition totale à la majorité en place dans une démocratie visent au monopole du pouvoir pour eux mêmes.

 Or une société démocratique est pluraliste sur tous les plans hormis les principes constitutionnels de base.

Les partis qui se prétendent démocrates doivent donc chercher à s’entendre sur ce qu’ils ont en commun,  et ne se combattre que sur ce qui les différencie.

Les partis peuvent s’opposer sur des lois mais s’ils se définissaient par principe comme des opposants systématiques pleins de haine, il leur faudrait s’opposer aux mesures que la majorité leur aurait emprunté.

C’est ce qui a conduit une partie des Républicains à ne pas voter  pour des mesures qu’ils défendent depuis toujours.

Les démocrates ont pour opposants les anti démocrates, et réciproquement.

Si le Parlement n’était composé que d’opposants irréductibles la société serait impossible.

Il faut donc renoncer au mot « opposant » entre démocrates .

Dans un espace politique divisé en plus de deux partis la posture de l’opposition totale oblige les modérés à s’aligner sur leurs extrêmes pour finir par réduire la scène politique à une épure manichéenne et simpliste.

Les citoyens démocrates doivent exiger des politiques qui prétendent les représenter de s’accorder sur le bien commun sans mettre leur drapeau dans leur poche.

Sans quoi nous irions vers une guerre froide  civile. »

André Senik

Marine  et  Vladimir,  propos rassuristes 

Né en 1943, j’ai passé la première moitié de mon existence avec une triple épée de Damoclès sur la tête : le communisme totalitaire et expansionniste, une troisième guerre mondiale, thermonucléaire, et le « péril jaune », aggravé par la bombe ! On me l’assurait, mi-figue mi-raisin : « Profitons vite de la vie, avant la mort fatale », mort nucléaire, car « les armes, y compris atomiques, cest fait pour sen servir. » Et, pendant les quarante années suivantes (depuis Dreux 1982), on a tout fait pour m’insuffler la peur des « fascistes », ressuscités en France et campant sans cesse « aux portes du pouvoir ». Que d’angoisse !

Heureusement, pour moi les « grands » n’étaient nullement suicidaires : « politique au bord du gouffre » certes, mais très contrôlée ; et je considérais la Chine assez vaste pour sa population. Bien sûr, j’étais très impressionné par la « masse énorme qui commence à Vladivostok sur le Pacifique et s’étend jusquau cœur de Berlin » (Paul Reynaud, 9/07/1957) ; une fraternité internationaliste grâce au communisme, pensais-je candidement. Toutefois, en visitant l’Europe de l’Est, j’ai eu la révélation : des « colosses aux pieds d’argile », sans base populaire ; de même, adhérant au PCF, j’ai vite fait le constat d’une bureaucratie pusillanime, loin de la réputation révolutionnaire qui m’avait attirée.

Finalement, l’empire soviétique, miné de l’intérieur, s’est effondré de lui-même, sans guerre avec l’Ouest, où,  de leur côté, les Partis communistes périclitaient rapidement. Chez nous, François Mitterrand, machiavélique, serra, très fort, le « redoutable » PCF dans ses bras (quelle inconscience, selon beaucoup) … jusqu’à l’étouffement. C’est alors que, pour remplacer Georges Marchais comme ennemi public n°1, surgit, très opportunément, un autre bouledogue, Jean-Marie Le Pen : « le fascisme revient, fascinant et contagieux ; serrez les rangs (derrière nous) pour l’endiguer. Avant qu’il ne soit trop tard ! »

                                  La « montée des extrêmes »                         

A la présidentielle de 2002,  Jean-Marie Le Pen, avec 17% des suffrages exprimés au 1er tour, se qualifia, à la stupeur générale, pour le second. Des trotskistes à la « droite », la classe politico-médiatique embraya sur l’émotion populaire, la « gauche » poussant carrément dans la rue des foules paniquées. Paradoxe : le peuple manifestait contre … le peuple, supposé hypnotisé par le monstre ! Une peur irrationnelle : passer de 17% à plus de … cinquante en quinze jours ? Ses 17,5% obtenus, le matamore abdiqua plus tard, au FN, en faveur de sa fille et les experts politiques d’expliquer doctement qu’au fond le rôle d’aboyeur et d’histrion satisfaisait amplement son ambition. En revanche, Marine, elle, était une femme de pouvoir, redoutable (comme Marchais ?), d’où sa diabolique tactique de … « dédiabolisation ». Alerte maximum donc : « Extrême-droite, un danger pire que jamais » (« une » de Libération du 7 avril 2022).

Le 24 avril 2022, avec seulement 41,5% au 2ème tour  de la présidentielle (23,41% au 1er), Marine Le Pen n’obtenait qu’un score piteux, après tant d’années d’activisme. Et les mêmes commentateurs, qui criaient la veille encore au fascisme imminent, d’affirmer qu’en réalité M. Le Pen ne se voit qu’en cheffe de l’opposition parlementaire. Aux deux tours des législatives de juin, le RN (ex-FN) ne recueillit que 19% puis 17,3 (57% d’abstentions), démentis cinglants à la thèse de « la montée du Front national » quasi-irrésistible, colportée de part et d’autre depuis 1982. 

Au Parti communiste aussi, dans les années 60-70, les militants étaient convaincus de la progression inexorable du parti, d’élections en élections,  jusqu’à sa victoire, qu’imaginaient également ses adversaires, effrayés (beaucoup ont même redouté une insurrection communiste en mai 68 !…). Or l’Histoire est sinueuse ; la société évolue de façon imprévue ; les générations nouvelles se distinguent des anciennes ; les partis, bousculés, se transforment pour survivre ou progresser, etc. : le PC de Fabien Roussel (de Brossat, de Dartigolles …) diffère nettement de celui Maurice Thorez comme le Rassemblement national de Marine Le Pen du Front national de son père, qu’elle a, du reste, exclu. PC et RN sont donc perçus autrement. C’est pourquoi, spectaculairement, les DOM ont voté à plus de 50% (des exprimés) pour Jean-Luc Mélenchon le 10 avril 2022 (premier tour), puis, à près de 60% pour Marine Le Pen le 24 : la vieille tactique  du « faire barrage au fascisme », fascisme hypothétique et d’un temps futur, a, cette fois, échoué, le FN-RN, autrefois rejeté comme « violent, raciste, néo-colonialiste, etc. », étant absous ou jugé moindre mal par les domiens en colère contre le pouvoir macronien, très concret.

A l’inverse de ceux des médias qui ont, l’an dernier, qualifié la candidate Meloni en Italie, d’« héritière de Mussolini » (« Giorgia Meloni, la femme qui fait trembler l’Europe », « une » du Courrier international du 22 septembre 2022), on pourrait reprendre pour Marine Le Pen les mots d’un historien du fascisme sur Madame Meloni : elle est « presque tout, sauf fasciste » (Jean-Christophe Buisson, dir.-adjoint du Figaro Magazine, dans Marianne du 27 septembre 2022). D’« extrême droite » (bien proche de l’ « extrême gauche »  souvent !) si l’on y tient, mais pas … extrémiste.

                                             « Scénarios fous »

… Par contre, on a créé de l’inquiétude chez les Français en leur parlant du « retour des années trente en Europe » (tandis qu’à Moscou, on dénonçait la résilience des « nazis » en Ukraine, comme on y stigmatisait naguère les « revanchards de Bonn »). La sensibilisation à la tyrannie agressive russe a toujours été stimulée par cette représentation courante d’une armée « rouge » invincible : aujourd’hui comme en 1950, beaucoup croyaient qu’ « en cas de guerre, lArmée Rouge aurait vite fait denvahir lEurope jusqu’à Brest » (S. de Beauvoir : La force des choses, Livre de poche 1963, p. 320) ; « LEurope a exagéré la force de la Russie » (Olga Stefanishyna, vice-Première ministre ukrainienne, Le Monde du 27 mai 2022).

… L’échec de l’offensive de la Russie et l’enlisement de son armée dans l’est de l’Ukraine devraient nous rassurer. Mais non : « On pourrait en particulier craindre que, la victoire en Ukraine devenant hors de portée, la Russie décide d’élargir le champ de bataille à quelques pays voisins en Europe. Et ce serait la troisième guerre mondiale ; la vraie première guerre thermonucléaire. Lhumanité ny survivrait pas » (Jacques Attali, legrandcontinent.eu/fr/2022/04/26 ). Tout ça pour une Ukraine qui périrait elle aussi ? Sophisme particulièrement utilisé sous Staline : plus l’ennemi s’affaiblit, plus  il devient dangereux (plus il est fort, plus il est inoffensif ?)    

Envisageant, en préalable, des frappes nucléaires « tactiques », aux effets limités, en territoire ukrainien, Attali précisait : « Un tel scénario, aussi fou soit-il, est parfaitement vraisemblable, juste avant ou juste après le 9 mai prochain, date anniversaire de la victoire de l’Armée rouge sur les armées hitlériennes. » Une prédiction fort hasardeuse, mais qu’importe : « Avec la guerre en Ukraine, la menace nucléaire s’intensifie » (L’Humanité du 14 juin 2022). Ensuite, d’autres devins ont annoncé que, le 24 août, pour le sixième mois de son « opération spéciale », Poutine assénerait un grand coup ; on attend toujours. Puis, périodiquement, l’explosion possible de la plus grande centrale nucléaire d’Europe à Zaporijjia, prise par les Russes, est revenue sur le tapis : « On est passé très près de la catastrophe » (Libération du 22 septembre 2022). Sans compter les rappels de la crise des missiles de Cuba d’octobre 1962 : « au bord du gouffre » (oui, mais jamais plus loin !) Et encore, on a fait le saut, des Caraïbes à la mer de Chine, avec la question de Taïwan, revendiquée par Pékin et, à ce titre, présentée comme le nouveau foyer du feu nucléaire. Quitte à devoir reconnaître plus tard la retenue (par réalisme et calcul) de Xi Ping dans l’affaire, ainsi que son rôle modérateur sur l’Ukraine auprès de Poutine.

                                       Le pire nest jamais sûr

Poutine est un animal à sang froid, sans affects, impitoyable, assoiffé de pouvoir et sûr de lui. Il faut lui faire résolument barrage et rallier les opinions publiques. Mais il est caricatural de le présenter (avec, souvent, une bonne dose de sensationnel) comme un fou, furieux et tout puissant, à la bombe entre les dents. Et c’est démobilisateur, sachant qu’on devra « expliquer », dans un second temps, qu’avec la bombe, il pèse sagement (?) le pour et le contre, ou plutôt qu’il bluffe purement et simplement : « Il n’est pas exclu que le Kremlin fasse usage d’armes nucléaires tactiques … Poutine ne ferait que dévaster la terre qu’il cherche à s’approprier et mettre en danger son armée et son peuple avec les retombées radioactives … Le fait qu’il n’y ait pas eu recours montre qu’il est conscient de son caractère inepte. » (New York Times du 13 septembre 2022). Comme on lâchera, discrètement, l’info vraie sur les contacts permanents, même si secrets, entre les diplomates et les états-majors des deux côtés, ainsi qu’il est, prudemment, de règle. Alors, cataclysme mondial ou pas ? « … la menace d’une guerre nucléaire s’intensifie » maintiennent certains (L’Express du 31 juillet 2023), c’est tellement plus excitant.

Poutine et sa clique, c’est vrai, évoquent régulièrement le risque d’un conflit planétaire (provoqué par l’Ouest naturellement). Avec une désinvolture, apparente, qui surprend. Comme si, fanatisme ou fatalisme de l’ « âme slave », ils ne redoutaient aucunement la fin du monde, voire s’y étaient préparés, eux aussi, comme les « djihadistes », en recherche de martyre et de gloire.

C’est que les dirigeants russes, qui règnent par la peur chez eux (assassinats et arrestations, répression des manifestations …), voudraient faire naître l’angoisse dans les populations occidentales, perçues d’ailleurs comme amollies et veules. Susciter la crainte d’une guerre nucléaire, qui amènerait les Occidentaux à ménager la Russie et à multiplier les concessions sans besoin même, pour elle, de se battre. La dramatisation développée dans certains rangs occidentaux terrorise à l’instar de la propagande russe et va dans son sens.

Pourtant, les Russes ne lanceront pas leurs missiles nucléaires sur l’Ukraine et l’Europe. Ils en sont dissuadés par la riposte immédiate et foudroyante que leur vaudrait leur attaque. Les Russes ont déjà été surpris par la capacité de résistance des Ukrainiens et le haut niveau d’engagement des Occidentaux ; sur ce dernier point, les Ukrainiens aussi : « … avant ce conflit, javais déjà fait mon deuil de lOccident … Pourtant, il sest réveillé : la mort de lOccident na pas eu lieu » (Arestovytch Oleksiy, conseiller du président Zelensky, dans desk-russie.eu/2022/05/13 ). En fait, face aux dictatures, l’Occident ne dort que d’un œil. Il est fondé sur le système de liberté le plus avancé jusqu’ici, qui offre des chances à chaque tendance politique et que, dans lequel, toutes ont donc intérêt à s’inscrire. D’autre part, côté positif du tarissement idéologique actuel, l’époque n’est plus, en Occident, aux grands emballements et aux grands affrontements internes. Alors que les divers autres régimes  campent sur des volcans, à la merci des conspirations et des guerres civiles, des haines et des fanatismes.

Il se déroule dans ces régimes assez d’évènements tragiques dans le présent, pour échafauder, en totale indécence, par froideur intellectuelle ou pour l’adrénaline, des scénarios d’anticipation apocalyptiques – relativisant les horreurs actuelles, et, qui plus est, invraisemblables.  L’avenir ne sera pas radieux ni, nécessairement, un enfer.

Guy  Barbier

Réponses à André et Guy

Les deux premières contributions à cette réflexion sur la démocratie libérale et à la meilleure manière de la défendre sont importantes.

André rappelle avec raison que les défenseurs, ou les promoteurs de la démocratie doivent, avec les autres démocrates, chercher les meilleures solutions  aux problèmes posés dans le cadre qui leur est commun et d’abord dans le respect de la Constitution.

Le premier  problème est qu’on n’a jamais pu éliminer les ambitions personnelles, la volonté d’éliminer ou en tout cas de surpasser un  rival en célébrité. Le pouvoir fascine et  peut conduire à  s’opposer justement, à un concurrent plutôt qu’à collaborer avec lui tout en étant en désaccord.

Le second problème – hommage du vice à la vertu – est que même des adversaires de la démocratie libérale se font passer pour des démocrates. Mieux : pour des démocrates plus vrais, plus authentiques  que les autres.  En conséquence, ils peuvent s’opposer à d’autres démocrates parce qu’ils sont en fait des adversaires de la démocratie libérale. Les  députés de La France Insoumise par exemple s’opposeront à d’autres démocrates par haine de la démocratie libérale qu’ils jugent une fausse démocratie. Nous mêmes, ne devons-nous pas alors nous opposer à ces gens qui méprisent le parlementarisme et déplacent le centre de gravité de la scène où se joue la vie politique  démocratique, dans la rue ? Problème compliqué, on le voit : bien qu’au sein des institutions démocratiques, les démocrates libéraux ne doivent-ils pas s’opposer à ceux qui veulent dépasser ou renverser le système actuel? Le problème est encore plus compliqué lorsque des opposants au « système » se présentent en défenseurs de la démocratie libérale afin d’être mieux acceptés. Leur objectif de « dédiabolisation » appelle une conduite apparemment acceptable et, peut-être soucieuse en fait, de gagner les voix nécessaires pour gouverner selon des principes et des valeurs bien éloignées de la démocratie libérale.

Le texte de Guy Barbier est également un rappel à suivre une ligne de conduite raisonnable. Le pire n’est jamais certain en effet. La dramatisation est de rigueur chez les militants . C’est une arme, en tout cas un appel à la mobilisation.

Le problème est que l’on ne sait jamais… On ne sait pas si le  « collègue » et adversaire politique n’est pas en fait un opposant et si oui qu’elle attitude avoir envers lui.

On ne sait pas davantage si l’improbable ne peut pas advenir. On a ici et là pensé en 1933 que les nazis ne parviendraient pas au pouvoir et presque 90 ans plus tard, j’en connais qui ne pensaient pas que Poutine attaquerait l’Ukraine. Mais dans les deux cas le pire est arrivé.  Sans doute, il faut ne pas jouer les Cassandre. Sans doute, il ne faut pas agiter d’épouvantails. Mais parfois, Cassandre a raison…Et le rappel aux bons principes et à la sagesse  individuelle est moins utile qu’on pourrait l’espérer.

Pierre Rigoulot

Trump : épouvantail  ou  adversaire ?

Le texte de Jean Francart est de ceux que vise directement  Guy Barbier : le style Cassandre y triomphe. Le pire est le plus probable et diverses forces s’organisent pour qu’il advienne. On comprend qu’il s’agit de nous sortir de notre insouciance estivale. Mais les arguments avancés sont bien discutables.

Premièrement, il n’est pas besoin d’ imaginer un « dispositif ». Les Etats totalitaires sont là. Ils s’opposent aux démocraties et craignent pour leur survie autant qu’ils veulent nuire aux démocraties. La guerre d’Ukraine est aussi une guerre d’émancipation de la sphère totalitaire.  C’est pourquoi nous soutenons les Ukrainiens. Le monde occidental, le monde des démocraties libérales, est menacé mais il menace aussi le monde totalitaire en particulier par son attractivité. Poutine est par là lui-même menacé et l’avenir du totalitarisme russe incertain.

Deuxièmement, les appuis africains saoudiens ou iraniens à Poutine ne permettent pas de parler de « bloc ». La haine commune des démocraties occidentales n’empêche pas les fanatiques chiites au pouvoir d’être contestés chez eux et de contester la « russian and chinese way of life ». L’avenir de leurs relations avec les anciennes puissances communistes est loin d’être assuré à long terme.

Troisièmement, et c’est là le fil directeur du texte de Jean Francart, l’affirmation du caractère totalitaire des projets de Donald Trump laisse l’observateur quelque peu perplexe. L’Amérique de Trump pourrait-elle être celle d’un parti unique, de la soumission obligatoire à une idéologie et celle d’une économie étatisée ou encadrée par l’Etat? Trump s’en prendrait-il aux démocraties de l’Europe occidentale ? L’avenir totalitaire des Etats-Unis est un fantasme angoissant, sans doute, mais un fantasme dont la réalisation est peu concevable.

Reste cependant  – et Jean Francart nous y invite vivement avec raison – à comprendre les liens de Trump avec la Russie et ce qu’ils peuvent avoir comme conséquences politiques. Le rejet au sein d’une partie des extrêmes- droites occidentales d’une Union européenne visant à dépasser  peu à peu la souveraineté nationale, se traduit par un refus de soutenir l’Ukraine. Les mêmes motivations ne pourraient-elles pas animer leur favori américain  Donald Trump? Une raison de plus de suivre de près la campagne d’un éventuel candidat qui prétend régler la question ukrainienne en 24 heures.

Pierre Rigoulot

Ne pas minimiser

La réponse de Pierre Rigoulot se caractérise par le fait de minimiser les évolutions intervenues et de minimiser aussi les menaces qui pèsent sur nos pays démocratiques. Il est pourtant devenu banal de voir la presse de nos pays démocratiques constater (pour le regretter) que la démocratie est depuis plusieurs années en recul sur la planète.

Procédons ici à une énumération très incomplète : certains pays restent démocratiques mais renoncent à l’état de droit (Pologne, Hongrie, Turquie, Israël) ; d’autres pays qui étaient démocratiques basculent dans la dictature (Tunisie, Ethiopie, Mali, Centrafrique, Niger…) ;  deux pays, la Birmanie et la Syrie, ont durci leur dictature tout en se subordonnant à la Chine et à la Russie ; Pékin a contraint par la force la population de Hong Kong (pourtant massivement prodémocratie) à se soumettre à son régime totalitaire ; l’Afghanistan est retombé sous l’emprise d’un régime totalitaire théocratique, celui des Talibans ; deux grandes dictatures s’avèrent désormais s’être transformées en régimes totalitaires, la Russie du KGB et l’Iran des Ayatollahs ; la Chine, le plus ancien, le plus achevé et le plus puissant des régimes totalitaires, rivalise à parité avec les Etats-Unis en termes de puissance géopolitique ; on a vu les Etats-Unis subir (le 6 janvier 2021 et pour la première fois de leur histoire) une sérieuse tentative de coup d’état sans que s’enclenche un puissant mouvement de protestation. L’auteur ? un certain Donald Trump, celui qui célèbre régulièrement Poutine, qui accepte de rencontrer Kim Jing Un et qui, ni avant ni après le 6 janvier, n’a jamais exprimé une seule fois publiquement un quelconque attachement à la démocratie…

Pierre me reproche de privilégier « le scénario du pire ». Je lui réponds que son attitude l’amène à fermer les yeux sur la lourde tendance internationale qui prévaut depuis plus de vingt ans, celle du recul de la démocratie et de la montée des régimes antidémocratiques sous la houlette d’un bloc de quatre pays totalitaires (la Chine, la Russie, l’Iran, la Corée du nord).

En la matière, je pèse mes mots et je cherche à distinguer soigneusement les dictatures ordinaires des vrais régimes totalitaires, Je n’ai en particulier jamais affirmé que l’Arabie Saoudite était un régime totalitaire, encore moins qu’elle aurait intégré le bloc des régimes totalitaires. Ce que je pointe, c’est l’activisme agressif que déploie ce bloc pour soustraire de nombreux pays à l’influence des pays démocratiques, pour faire reculer la démocratie partout dans le monde et pour faire triompher in fine le modèle totalitaire à l’échelle mondiale.

En quoi serais-je donc excessif ? entre 1980 et 2000, nos pays démocratiques eux-mêmes ont aussi déployé beaucoup d’énergie pour étendre notre modèle démocratique à l’échelle mondiale. Depuis 2000, deux grandes organisations totalitaires se sont regimbées sans le faire savoir : le PCC en Chine et le KGB en Russie ; depuis 2005 (Instauration de BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine)), elles se sont même alliées pour, à leur tour, défendre et propager leur propre modèle, le sinistre modèle totalitaire. Une alliance qu’ils ont rendue officielle et publique tardivement avec leur long communiqué commun le 5 février 2022, juste avant l’invasion de l’Ukraine.

Mon analyse n’a donc rien de paranoïaque. Elle vise la lucidité et elle renonce à l’autocensure.

Aujourd’hui nos pays démocratiques sont hélas sur la défensive ; c’est bien pourquoi, plus que jamais, ils doivent s’unir et se soutenir mutuellement pour faire face au bloc des quatre régimes totalitaires. Il s’agit aussi de contrer leur stratégie conjointe qui est beaucoup plus construite qu’il n’est généralement admis ; en la matière, il ne faudra jamais oublier la capacité qu’a montrée le KGB à jouer « son pion Trump » pour nuire à la démocratie aux Etats Unis eux-mêmes ou la perversité qu’a manifestée le PCC au cours de la pandémie Covid.

Jean Francart

19 août 2023

Ni parano ni minimisation

Je ne minimise pas les dangers de la situation actuelle. Je ne veux simplement pas qu’on laisse entendre qu’on va de toute nécessité à la catastrophe. Je n’ai pas pour autant parlé de paranoïa. J’ai dit seulement refuser un discours du même type que celui de Cassandre, laquelle annonçait des catastrophes qui survenaient  inéluctablement.

Je n’irai pas plus loin dans cette polémique. L’avenir nous dira-t-il  qui a raison ? Même pas : tant de facteurs nouveaux et inattendus peuvent jouer ! Il y a mieux à faire, pour défendre la démocratie libérale, tant en France qu’ailleurs, que théoriser ce qui est sans doute surtout la manifestation de différences psychologiques ayant toutes deux des avantages…et des inconvénients !

Pierre Rigoulot

24 août  2023

31 Juil 2023


Alain Besançon (1932-2023)

Alain Besançon  vient de mourir. Il avait 91 ans. Il fut, comme tant d’autres de ses amis (Annie et Arthur Kriegel, Emmanuel Le Roy Ladurie par exemple) membre du Parti communiste dans sa jeunesse. Professeur de lycée à Montpellier, Tunis et Neuilly, il fut ensuite attaché de recherches au CNRS et intégra l’EHESS où il devint directeur d’études à partir de 1977.  Il enseigna aussi aux Etats-Unis, notamment à Columbia, à la Hoover institution de Stanford, haut lieu des archives du communisme, puis à Princeton. En 1987, Alain Besançon publia des  mémoires sous le titre Une génération où il raconte qu’il décida « d’explorer l’histoire de la Russie et de l’URSS afin de mieux comprendre ce qui lui était arrivé ». Il avait en effet rompu avec le communisme en 1956, mais était fasciné par les mécanismes affectifs et intellectuels par lesquels cette conception du monde s’auto-justifiait. Selon lui, le totalitarisme léniniste était une forme de gnose qui n’était pas sans rappeler le marcionisme, lequel exaltait le Dieu d’amour du Nouveau testament et dans le même temps rejetait le Dieu de la Loi, celui de l’Ancien testament. Cet examen, selon Besançon, devait « conserver son sens judiciaire » et aboutir à un jugement. Ce procès de l’histoire russe était à ses yeux une « cause capitale entre toutes ».

Ami de Branko Lazitch, qui animait la revue Est & Ouest, ancêtre des Cahiers d’histoire sociale et d’Histoire & Liberté, Alain Besançon fréquentait l’Institut d’Histoire sociale, participant en particulier à nombre de ses colloques où il nous associait avec clarté et force de conviction le Mal aux pratiques soviétiques et à l’idée même du communisme.

Membre du Conseil de rédaction de la revue Commentaire depuis 1986, Alain Besançon. fut élu à l’Académie des sciences morales et politiques en 1999.

On relira avec grand profit ses oeuvres, notamment Le Tsarévitch immolé (1967), le Court traité de soviétologie à l’usage des autorités civiles, militaires et religieuses (1976), préfacé par Raymond Aron, Les Origines intellectuelles du léninisme (1977), Présent soviétique et passé russe (1980), La Falsification du bien, Soloviev et Orwell, (1985), Le Malheur du siècle : sur le communisme, le nazisme et l’unicité de la Shoah, (1998), Sainte Russie, (2012).

Tous ses anciens étudiants, devenus souvent ses amis, pleurent sa disparition et adressent à son épouse, Maria, toutes leurs condoléances.

Pour les Amis d’Histoire & Liberté,

Pierre Rigoulot

Alain Besançon était une des personnes que je respectais le plus. « Les origines intellectuelles du léninisme » réduit ce dernier en cendres. Bien que non économiste il est à ma connaissance le premier à avoir mis en lumière l’imposture absolue qu’était la « brillante réussite économique » de l’URSS ( dans Anatomie d’un spectre, économie politique du socialisme réel que j’ajoute à la liste des oeuvres retenues par Pierre). Une surréalité construite en chiffres falsifiés, en mots, en théâtre et en images, surréalité qui, à l’époque, et encore longtemps après, trompait presque tout le monde, de gauche, comme de droite, surtout parmi les plus instruits dont la majorité des économistes les plus brillants de la planète ! En plus, un homme très humain, doté d’un sens psychologique aigu, à l’humour fin et capable d’autodérision 

Larme sincère.

Pierre Druez

J’éprouve un grand respect pour ce très bel esprit

André Senik

Un représentant authentique de l’intelligentsia en France, avec une érudition et un humour qui faisaient de lui un interlocuteur délicieux et de haut vol.

Nicolas Miletitch

C’est une grande tristesse pour moi. J’avais lu un livre de lui qui était très décapant sur le léninisme et sur l’univers soviétique. Cela m’avait bien dessillé les yeux. J’avais toujours espéré avoir l’occasion de le rencontrer. Trop tard hélas trop tard.

Antoine Brunet

12 Juil 2023


Prigojine, ou la liquéfaction du pouvoir de Poutine ?

Le 23 juin 2023 entrera peut-être dans l’histoire russe comme le début de l’effondrement du pouvoir de Poutine.

Il n’est pas question ici de parier sur le sort du coup armé de Prigojine et de sa milice Wagner qui ont investi le 24 juin Rostov-sur-le Don et Voronej en réclamant la tête du ministre des armées Choïgou.

Cet évènement jette une lumière crue sur le fonctionnement de l’Etat russe, livré depuis plus de vingt ans à des mafieux et des prédateurs. L’équilibre très précaire entre les vassaux de Poutine, fort bien résumé par Galia Ackerman (Franc-tireur n° 82, 7 juin 2023), disparaît aujourd’hui sous les yeux du maître du Kremlin.

Ecoutons Françoise Thom, qui a livré fin mars 2023 [1], devant les Amis d’Histoire & Liberté, une analyse des principaux « symptômes qui montrent que le système est au bout du rouleau », parmi lesquels le « phénomène Prigojine ».

* La scission des élites russes

F. Thom : « Les évolutions sont inquiétantes pour Poutine parce qu’on assiste à une fragmentation du pouvoir du Kremlin depuis cette guerre. Le processus avait déjà commencé, on l’a vu par exemple au moment du covid où tout d’un coup le pouvoir central a disparu en Russie et Poutine a finalement confié aux gouverneurs la tâche de gérer la crise. Il y a eu là une liquéfaction du pouvoir central qui était déjà assez intéressante et remarquée.

Mais maintenant, le processus de liquéfaction est beaucoup plus avancé et on le voit dans le phénomène Prigojine. Prigojine qui était à l’origine un chien de garde de Poutine (une espèce de rottweiler qu’il s’était donné pour discipliner la haute hiérarchie militaire, pour la tenir en laisse), a visiblement outrepassé le rôle qui lui avait été attribué par Poutine et il est maintenant en train de violer la règle d’or du système poutinien qui consistait à régler toutes les querelles de l’élite à l’intérieur du système, sans qu’il n’en sorte rien, sans que la chose ne transpire et surtout sans faire appel aux masses.

Prigojine […] montre d’abord la scission de l’élite, ce que Poutine voulait éviter depuis son arrivée au pouvoir en 2000 – la première règle qu’il a appliquée, c’est celle du monolithisme parce qu’il attribuait la désagrégation de l’Union soviétique sous Gorbatchev à la scission de l’élite. Pour Poutine, le monolithisme de l’élite était vraiment la vache sacrée de son système. Maintenant nous avons une situation qui rappelle l’époque eltsinienne, où finalement les querelles au sein de l’élite sont portées à l’extérieur, se répercutent dans les médias. Et surtout vous avez des personnages qui font appel à la population. Prigojine a une rhétorique démagogique, néobolchevique : il dit qu’« il faut faire cracher les riches », qu’il faut « fusiller davantage », prendre l’exemple de Staline. Mais il n’est pas le seul : par exemple, Medvedev, le toutou de Poutine (plutôt un caniche qu’un rottweiler, mais il commence à se donner des crocs de rottweiler), lui aussi rappelle que Staline finalement fusillait les directeurs d’entreprises du secteur militaro-industriel et qu’il faudrait se souvenir de cette saine pratique.

Vous avez tous les symptômes d’une guerre intestine au sein des élites russes […]. C’est ce que craignait Poutine par-dessus tout. »

* La sclérose du système Poutine

F. Thom : « Le système poutinien à ses débuts, avant que Poutine ne s’enferme dans son espèce d’autisme, était d’une grande souplesse. La démocratie Potemkine a marché longtemps ; bien sûr Poutine a écrasé tout de suite les libertés en Russie, les libertés de [l’ère] Eltsine, mais ça n’est pas apparu tout de suite, il a créé des faux partis, tout cela était crédible de l’extérieur. […] Le système s’est sclérosé, mais il est parfaitement concevable qu’il soit de nouveau fonctionnel si on met quelqu’un de plus jeune et de moins stupide. […] Le poutinisme intelligent, c’était […] l’époque où Poutine avait de très bons cerveaux, [Gleb] Pavlovski qui vient de mourir, l’architecte du système poutinien avec toute cette fausse démocratie, et puis [Vladislav] Sourkov qui était aussi intelligent et très nuisible. Poutine s’est brouillé avec les éléments intelligents […] en 2011 parce qu’une partie des artisans de son système voulait que Medvedev reste au pouvoir, […] donc Poutine les a marginalisés et puis il s’est appuyé sur de francs abrutis et le système s’est abêti prodigieusement au fur et à mesure.

[… Les] éléments fondamentaux sur lesquels repose le système poutinien, c’est le pillage de la Russie par un petit groupe proche du pouvoir, […] le placement des capitaux à l’Ouest, le contrôle des immenses flux financiers par une poignée de gens […] qui en viennent à nourrir des ambitions extravagantes, forcément, par leur position : étant riches à millions et voyant toute la servilité des Occidentaux devant eux, ils en viennent fatalement à avoir ce que le camarade Staline appelait le vertige du succès.

*

Ajoutons un dernier mot : dans son « discours à la nation » le 24 juin au matin, Vladimir Poutine évoque « un coup de poignard dans le dos de notre pays et de notre peuple. C’est exactement le coup qui a été porté à la Russie en 1917, lorsque le pays a combattu pendant la Première Guerre mondiale. Mais la victoire lui a été volée. Les intrigues, les querelles, la politique politicienne dans le dos de l’armée et du peuple ont provoqué le plus grand choc, la destruction de l’armée et la désintégration de l’État, la perte de vastes territoires. Le résultat fut la tragédie de la guerre civile. » Poutine vient de décrire la situation dans laquelle il se trouve : celle du Tsar en 1917 à la veille des soubresauts qui le chasseront du pouvoir.

Nous reviendrons dans un prochain article sur les propositions de Françoise Thom pour l’après-Poutine ; nul ne sait quand sa chute interviendra mais les chancelleries doivent s’y préparer.

(24 juin 2023)

—–

[1] « Après Poutine, les erreurs à éviter », conférence-débat, 27 mars 2023.

Image: Wikimedia Commons, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Putin_%282022-03-10%29_02.jpg

26 Juin 2023


Quand Poutine se prend pour Staline (1)

En attaquant en février 2022 l’Ukraine, censée être dirigée par un gouvernement nazi, Vladimir Poutine s’est prétendu le digne successeur de Staline, chef victorieux de ce que les Russes appellent la « Grande Guerre patriotique ».

Mais c’est une guerre mythique que Vladimir Poutine a pris comme modèle. Gommés les deux ans d’alliance avec Hitler, qui n’ont pris fin qu’à l’initiative du chef nazi et ont abouti à l’annexion par l’URSS des pays Baltes de la moitié de la Pologne. Gommée, la direction incompétente de Staline – car la guerre a été gagnée non grâce à son génie militaire comme veut le faire croire la version enseignée en URSS, mais malgré ses ordres inefficaces et sanguinaires, si peu économes en vies humaines. Gommés, son usage du mensonge et son mépris total des règles du droit international, qui ont abouti à la mainmise de l’URSS sur la moitié de l’Europe, avec son cortège de viols et de pillages, de déportations et d’exécutions, et à l’installation pour plus de 40 ans de régimes totalitaires.  

Car n’est pas l’opposition au nazisme qui animait le chef du Kremlin  mais la volonté de sauvegarder et  d’étendre son empire.

En ce sens, oui, Vladimir Poutine est bien l’héritier de Staline.

Sur cette guerre menée contre l’Ukraine plane décidément l’ombre de « la Grande Guerre patriotique ». Mais la  différence essentielle avec celle-ci, Poutine ne la voit pas : la Russie de Staline, contrainte et forcée, avait à ses côtés les pays qui luttaient pour la démocratie et la liberté. Aujourd’hui,  au contraire,  Vladimir Poutine les combat.

H&L

(1) Pierre Rigoulot, Florence Grandsenne : Quand Poutine se prend  pour Staline, L’ombre de la Grande Guerre patriotique sur l’Ukraine, éd. Buchet-Chastel, Paris, 250 p. ,22,90 €qUAN

24 Mai 2023


Nous apprenons avec tristesse le décès de Christine Chauvet, présidente de l’Institut d’histoire sociale de 1994 à 1998. Elle succédait à Émile Roche (1958-1976), Gabriel Ventejol (1976-1987) et André Bergeron,(1987-1994), ancien secrétaire général de Force ouvrière.

Elle précédait Jean-François Revel  (1998-2006) et Emmanuel Le Roy Ladurie (depuis 2006).

Présidente en 1992 de l’Association des Femmes chefs d’entreprise (FCE) , membre du bureau politique du  Parti républicain, Christine Chauvet exerça les fonctions de secrétaire d’État auprès du ministre de l’Industrie, chargée du Commerce extérieur, dans le premier gouvernement Juppé, du 17 mai au 7 novembre 1995.

Nous adressons à sa famille, en particulier à son frère Cedric Chauvet, nos plus sincères condoléances.

Au nom des amis d’Histoire & Liberté

Pierre Rigoulot

24 Mai 2023


BRUNO LE MAIRE ÉCRIT SUR CELIA CRUZ (1)

Bruno Le Maire, ministre de l’Économie et des Finances, aujourd’hui voué aux gémonies, est déjà un personnage de roman : il apparaît sous le nom de « Bruno Juge » dans le dernier ouvrage de Michel Houellebecq, « Anéantir ». C’est un homme plutôt complexe, en instance de divorce, solitaire, assez touchant, dormant dans les locaux de son ministère à Bercy. Le Maire est, on le sait, ami de Houellebecq. Sûrement parce qu’il est aussi écrivain.

Franchement, je n’aurais jamais lu un de ses livres s’il n’avait eu pour décor et sujet La Havane. Pas celle d’aujourd’hui, non. Celle de 1949, du temps de la présidence démocratique de Carlos Prío Socarrás, renversé en 1952 par Fulgencio Batista. L’auteur commet quelques erreurs, celle de considérer Prío comme un « dictateur », plus tard « en exil », qui ne fut pas assassiné à Miami, mais se suicida (en 1977, apparemment en rapport avec des révélations explosives qu’il comptait faire publiquement à propos de l’assassinat de Kennedy, le 22 novembre 1963).

Il y a un certain nombre d’anachronismes délibérés, qui passent pourtant comme des lettres à la poste, car ils sont intelligents. Il s’agit d’une histoire musicale : deux frères, Franz et Oskar, tous deux d’origine juive, ayant fui l’Allemagne nazie et habitant à New York, décident d’aller faire une virée dans la capitale cubaine pour assister à un concert du grand pianiste Vladimir Horowitz, né près de Kiev (Le Maire insiste là-dessus, dans une allusion -qui est aussi une prise de position- limpide à la guerre de Poutine), qui se définit comme ukrainien et non comme russe.

Tout cela se déroule bien avant l’avènement du castrisme, ce qui démontre la vitalité de la culture cubaine d’autrefois. Pas de celle d’aujourd’hui. L’écrivain balaye le Líder Máximo en quelques lignes : « L’enthousiasme est retombé : la nostalgie le remplace dans les cœurs des dépositaires (une poignée de fous) de la sainte relique du communisme cubain. »

Par contre, ce qu’il raconte avec amour, c’est la musique cubaine, celle de Benny Moré avec ce merveilleux bolero, Cómo fue, et celle de notre grande « Úrsula Hilaria Celia Caridad de la Santísima Trinidad Cruz Alfonso » : Celia Cruz. Il décrit un de ses concerts dans un cabaret, comme j’en ai tant vus, chantant, entre autres, deux morceaux de ses dernières années, de peu avant 2003, et non pas de 1949 (mais qu’importe !: qui ne les connaît ?), La vida es un carnaval et La negra tiene tumbao. Ce chapitre est extrêmement suggestif, d’autant qu’il donne lieu à une des quelques scènes érotiques pour lesquelles Bruno Le Maire a été violemment critiqué par de grands moralistes, toutes tendances politiques confondues. Pourtant, à côté de ce que moi-même j’écris, elles sont plutôt gentillettes.

Fugue américaine est un très bon livre, à lire par tous les polyglottes qui se respectent (y figurent des expressions en allemand, en italien, en espagnol de Cuba naturellement). Le Maire aurait-il raté sa vocation ? Je me souviens que, lors de la primaire des Républicains en 2016, qu’il avait complètement ratée, son slogan était « Le renouveau, c’est Bruno ». Et si à présent, le renouveau (de la littérature française), c’était vraiment Bruno ?

Je veux imaginer que Bruno Le Maire s’est documenté dans quelques-uns de mes ouvrages, notamment Cuba, de Batista à Castro, dans celui de Marcel Quillévéré, « Cuba : une histoire de l’île par sa musique et sa littérature » et dans les Trois tristes tigres de G. Cabrera Infante, entre autres.

En tout cas, je recommande vivement la lecture de ce livre, à tous les amoureux de la musique, particulièrement la cubaine, et de la culture de Cuba, qui fut autrefois libre.

Jacobo Machover

(1) Bruno Le Maire : Fugue américaine, éd. Gallimard 2023

7 Mai 2023


Conférence-débat

Lundi 15 mai, de 18h à 20h, au 1er étage du Café du Pont-Neuf, 14 quai du Louvre, Florence Grandsenne et Pierre Rigoulot auront le plaisir de vous présenter leur livre : Quand Poutine se prend pour Staline, l’ombre de la Grande guerre patriotique sur l’Ukraine  (éditions Buchet-Chastel) qu’on trouve en librairie depuis le 4 mai.

Une des principales légitimations que donne Poutine à la  guerre qu’il a lancée contre l’Ukraine est qu’elle s’intègre au combat mené par la Russie contre le nazisme. Cette référence se justifie-t-elle?  Quel rapport y a-t-il et y a-t-il eu entre l’Ukraine et le nazisme ? Et la « Grande Guerre patriotique » de 1941 à 1945 peut-elle vraiment servir, comme le croit ou feint de le croire Poutine, de modèle de lutte contre le nazisme?

Pour rendre plausible cette fonction, le dirigeant russe ne truffe-t-il pas l’histoire russe de mythes et de mensonges ? Ce livre cherche à les débusquer en parcourant les prémices, le déroulement et les conséquences de l’affrontement militaire soviéto-nazi ..

Les Amis d’Histoire & Liberté

6 Mai 2023


La crise la plus grave : pénuries de modestie et d’aptitude au compromis                                                                      

On entend ici et là regretter l’absence de culture du compromis en France. Certains familles politiques y sont plus disposées. D’autres moins. On a pu s’en rendre compte en écoutant Marine Tondelier, secrétaire nationale d’Europe Ecologie les Verts, dans une interview récente, s’indigner de ce que M. Darmanin ait pu s’interroger publiquement sur l’opportunité pour l’Etat de subventionner une association – en l’occurrence la Ligue des Droits de l’Homme – qui semblait s’acharner contre son généreux donateur, l’Etat, en mettant en cause son « usage immodéré et indiscriminé de la force » contre les manifestants de Sainte-Soline..                                                                                                            

D’aucuns ont trouvé que la réaction de M. Darmanin manquait d’élégance. On  pourra trouver aussi que celle de la Ligue ne manque pas de toupet et qu’élégance pour élégance, elle aurait pu déclarer qu’elle refusait désormais de recevoir le moindre argent d’une source aussi peu honorable. Mais la Ligue est comme tout le monde. Elle a ses faiblesses, ce que semble ignorer Marine Tondelier qui, pour faire honte à M. Darmanin, lui rappelait que la  LDH était née au moment de l’affaire Dreyfus, pour défendre le célèbre capitaine injustement attaqué par tout ce que la France comptait de nationalistes chauvins et d’antisémites. Manière, sans avoir l’air d’y toucher, de suggérer de quel côté se trouvait M. Darmanin. L’attaque était un rien perfide et bien loin d’inciter au compromis. Il eut fallu pour faire preuve d’esprit de conciliation, admettre que la Ligue des droits de l’homme n’avait pas seulement tourné des pages glorieuses tout au long de son histoire, plus que centenaire. Mme Tondelier le savait-elle ? La Ligue a accepté la condamnation à mort de Zinoviev et Kamenev et de 14 autres inculpés en 1936 à Moscou, à la suite d’un « grand » procès entièrement fabriqué par le pouvoir soviétique. Raymond Rosennmark, son conseil juridique, voyait dans ce jugement « presque (sic) l’expression de la justice même »… Les coupables n’avaient-ils d’ailleurs pas avoué ? Le Président de la Ligue, Victor Basch, qui devait être odieusement assassiné avec sa femme par la Milice en janvier 1944, avait lui-même admiré « l’ordonnance, la conscience, le talent » avec lesquels l’avocat avait présenté son rapport.

Connaître ou reconnaître l’aveuglement d’au moins une grande partie de la Ligue devant une des horreurs staliniennes les plus célèbres – celle des « Grands procès de Moscou » – aurait pu inciter à plus de modestie de la part de Marine Tondelier, et à moins de réactions hostiles face aux interrogations du Ministre. Et peut-être rendre possible le dialogue et le compromis entre forces politiques.  Quand cesserons nous de nous croire mener la lutte du Bien contre le Mal ? Quand retrouverons nous le sens du débat politique dans notre pays?

Pierre Rigoulot

15 Avr 2023


Plusieurs parmi nous sont accablés par les dernières déclarations du Président de la République et la « distance » qu’il semble appeler de ses voeux à l’égard des Etats-Unis. Beaucoup d’autres s’en inquiètent, tant pour des raisons conjoncturelles que pour des raisons de fond. Nous publions une première réaction, celle de notre ami André Senik, et appelons nos lecteurs à faire part de leur analyse des prises de positions du président.

H&L

Face aux ambitions mondialement conquérantes de l’empire néo-communiste chinois, l’Europe démocratique n’est pas moins menacée ni menacée autrement que les États Unis.

Il serait stupide et suicidaire pour l’Europe démocratique de jouer la carte du flic gentil face à l’ennemi mondial numéro 1 de la liberté des peuples et des individus.

Sans le soutien tous azimuts des États-Unis d’Amérique aucun pays démocratique ne pourra se défendre.

Ni l’Europe ni Israël, ni la Corée ni le Japon, et j’en passe.

L’alliance sans fissure des démocraties avec les États Unis d’aujourd’hui face à la Chine n’implique aucun renoncement à leur souveraineté. Mais L’autonomie de l’Europe doit viser avant tout à renforcer le front des démocraties dans le rapport de forces face à la Chine néo-maoïste de XI et à la Russie néo-tsariste et stalinienne.

De ce rapport de forces entre les deux mondes dépend notre avenir commun

En temps de guerre mondiale toute division du front est mortelle.

André Senik

Ma première réaction est de partager le point de vue d’André, mais j’ai la faiblesse de croire Emmanuel Macron atlantiste et favorable à l’alliance la plus étroite avec les Américains. Je m’interroge donc sur la signification de ses prises de position à son retour de Pékin. L’obsession salutaire de Macron, c’est l’Europe qu’il veut bâtir comme une puissance souveraine – qu’elle n’est pas aujourd’hui. En laissant entendre qu’il n’est pas favorable à un vécu partagé des crises politico-militaires de la même façon que le ressentent les Etats-Unis, il fait habilement de l’Europe un objet de pression voire de séduction pour la Chine. En laissant espérer à Xi un hiatus, une coupure, un décrochage de l’Europe avec les Etats-Unis, Macron l’incite à donner à l’Europe une importance que cette dernière a bien du mal à se faire reconnaître dans le monde. Xi se laissera-t-il manipuler? A voir…

Et le Président Macron sait, évidemment, qu’au-delà de la lutte pour l’Europe, il y a la lutte pour la démocratie dans laquelle Etats-unis et Europe sont alliés – la seconde étant même largement dépendantes des premiers.

Reste que certains des termes employés par Emmanuel Macron ne sont pas appropriés. Évoquer « des crises qui ne sont pas les siennes », sème le doute quant à l’engagement de principe de la France à défendre la démocratie partout dans le monde. S’il y a menace contre la démocratie  et a fortiori s’il y a crise, il s’agit d’une menace contre nous et d’une crise qui est nôtre, tout en sachant de surcroît, comme le rappelle André, que seuls les Etats-unis pourront y faire face.

Pierre Rigoulot

Quelle attitude face au bloc des pays totalitaires ?

Depuis très longtemps, je redoutais une configuration dans laquelle l’Axe Eurasiatique totalitaire (Pékin/Moscou) se permettrait d’attaquer simultanément deux pays démocratiques qui lui seraient limitrophes et dans laquelle les Etats-Unis et leurs alliés auraient à tenir deux fronts militaires très distants l’un de l’autre. Après l’invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine et avec les manœuvres de l’armée chinoise autour de Taïwan, on se rapproche de cette dangereuse configuration, une configuration qui mettrait à redoutable épreuve les forces des pays démocratiques.

Si l’on excepte les deux années (d’août 1939 à juin 1941) où l’Empire britannique se retrouva seul face à l’axe germano-soviétique, les pays démocratiques n’ont jamais été soumis à une menace géopolitique et militaire aussi intense de la part des régimes totalitaires. En réalité, l’histoire mord la nuque de nos pays démocratiques.

Et c’est à ce moment qu’à Pékin, Emmanuel Macron a choisi de prendre publiquement quelques distances avec les Etats-Unis et leurs alliés. Il semble n’avoir pas bien compris la gravité de la configuration internationale actuelle.

En tout cas, son horizon temporel paraît très inapproprié : en matière de politique étrangère, le principal horizon de ses décisions semble se situer à 2030 ou à 2035, un horizon en direction duquel il se propose d’amorcer des projets très ambitieux tels qu’une nouvelle architecture de sécurité européenne, une autonomie de défense de l’Union européenne entre Pékin et Washington ou encore le rejet de toute confrontation bloc contre bloc.

Autant de projets à très long terme qui paraissent bien dérisoires au moment où, profitant de la fixation des Etats-Unis en Ukraine, la Chine ne cache plus son intention d’envahir Taïwan à court terme. Le moment n’est pas à rêver à des projets fantasmatiques. Il est au contraire à serrer les rangs des pays démocratiques autour des Etats-Unis, le seul pays démocratique disposant actuellement de la capacité militaire qui est indispensable à faire face aux agressions, présentes et prévisibles, de l’axe Eurasiatique.

Après les communiqués qu’ont émis conjointement Pékin et Moscou (le 4 février 2022 à Pékin puis le 16 mars 2023 à Moscou), il est désormais avéré que les Etats totalitaires ont constitué un bloc qui est homogène et solide (Pékin, Moscou et aussi Téhéran, Pyongyang et Minsk). Leur détestation conjointe de nos pays démocratiques provient de ce que, à notre insu, nous donnons à leurs populations la preuve que démocratie et prospérité sont compatibles. C’est à l’évidence pour cette raison qu’ils ne cessent de dénigrer notre modèle démocratique et qu’ils s’assignent même en réalité d’éradiquer la démocratie de la planète.

Ce n’est donc certainement pas le moment de séparer la France des autres pays démocratiques. Ce n’est pas non plus le moment de faire de l’angélisme en prêchant qu’il faudrait « rejeter la logique des blocs ». Les Etats totalitaires ont décidé de former un bloc pour nous imposer leurs redoutables intentions. Il revient à nos pays démocratiques d’en tirer la conclusion qui s’impose.

Jean Francart

13  avril 2023

Je suis éberlué : il semble que Macron ne comprenne tout simplement pas à qui il à faire, il semble ignorer autant la nature du régime chinois que celle du régime poutinien, de même qu’il paraît être d’une naïveté tragi-comique quant au mode de fonctionnement mental de ces dirigeants et quant à leurs objectifs ! Il semble raisonner en termes d’alliances de puissances indépendamment des systèmes politiques et des antagonismes fondamentaux entre démocraties sociales-libérales et Etats totalitaires ! Justement la vision que Poutine et Xi cherchent à imposer au reste du monde !

A moins que, très petitement, il n’accorde plus d’importance aux intérêts commerciaux à courte vue de la France (et de l’Europe) qu’à défendre résolument et solidairement notre liberté et celle des autres, nos valeurs et nos principes de base, tout ce sur quoi est fondée notre civilisation ? J’aurais du mal à le croire.  

A moins qu’il n’entende rallier ou apprivoiser quelque peu la partie de l’opinion française et européenne se vautrant toujours avec délice dans l’antiaméricanisme systématique ? Ce serait aussi « petit ».

En tout cas, au moment où, plus que jamais, l’Occident devrait être soudé et manifester une unité en béton, il fissure à nouveau l’Alliance et encourage Xi à poursuivre allègrement ses projets expansionnistes.

On se pince ! 

Pierre Druez

Belles âmes : danger                                                                 

Le covid à qui je viens de donner l’hospitalité suffisait amplement à souligner mon isolement. La dénonciation vigoureuse et quasiment unanime des prises de position publiques d’Emmanuel Macron sur Taïwan par mes amis politiques les plus proches a accru cette solitude au point  que je souhaite m’expliquer.                                          

L’armée française ne compte pas dans la défense de Taïwan. Seuls les Etats-Unis ont le pouvoir de retarder l’échéance d’une attaque chinoise voire de l’ajourner sine die dans la meilleure hypothèse. Et l’armée américaine n’est pas entravée par les déclarations volontairement ambiguës du Président français. Les reproches qui sont faits à Emmanuel Macron sont de créer des lézardes dans l’unité occidentale ou plutôt, car il faut être précis, dans les déclarations, dans l’affichage idéologique des démocraties. Comme ce qui compte, c’est la détermination américaine à maintenir le statu quo par sa présence militaire dans la région, et elle seule, la position du président français n’a sur le plan de la défense de Taïwan, qu’une très faible importance. 

Il me semble qu’en revanche, elle ait de possibles (possibles, pas certaines) conséquences positives que mes amis ne prennent pas en compte. Sans doute mon argumentation consiste à approuver une diplomatie complexe, voire « tordue ». Mais nous ne sommes pas des moralistes ni de preux chevaliers défenseurs du monde démocratique. Nous avons un adversaire et même des adversaires redoutables qui, favorables au totalitarisme et à divers formes d’autocratie, ont en commun leur hostilité aux démocraties libérales.

Nous une sommes pas là pour agiter en toute occasion le drapeau de la démocratie mais pour l’aider à résister au danger totalitaire. Emmanuel Macron, que je crois favorable à cette ligne, pense que l’existence d’une Europe forte et souveraine serait une bonne chose et pour l’Amérique, entourée actuellement de nains militaires et politiques, et pour la démocratie dans son ensemble.

Cette position européaonophile n’ouvre pas seulement des perspectives favorables aux Etats-Unis, qui ont besoin d’alliés forts mais aussi à l’avenir des démocraties. Mieux encore : en laissant entendre qu’il n’est pas favorable à un vécu partagé des crises politico-militaires de la même façon que les ressentent les Etats-Unis, le président français  fait de l’Europe un objet de pression, voire de séduction pour la Chine. Même si c’est un leurre, en laissant espérer à Xi un hiatus, une coupure, un décrochage de l’Europe avec les Etats-Unis, Macron l’incite à donner à l’Europe une importance que cette dernière a bien du mal à se faire reconnaître dans le monde. Xi se laissera-t-il manipuler? A voir…Mais faut-il toujours rappeler le soutien à ses principes ou faire en sorte qu’ils soient effectivement renforcés?  Le temps des chevaliers est terminé. Celui de Machiavel ne l’est pas.

Pierre Rigoulot

11 Avr 2023


L’Ifop a mené une enquête auprès des Français pour le journal L’Humanité. Il en ressort qu’un peu plus du quart des plus jeunes Français et des plus pauvres  voient le communisme « comme une idée d’avenir ». Voilà qui prouve, selon notre ami André Senik « qu’en dépit des connaissances désormais indiscutables sur les crimes liés à ce mot, le communisme n’a pas connu le sort du mot nazisme ».

La revue en ligne Atlantico a demandé à André Senik de commenter ces résultats.  Nous publions de larges extraits de son interview mais renvoyons nos lecteurs à Atlantico pour en prendre constance dans sa totalité. 

Atlantico : Comment expliquer la popularité du communisme chez les jeunes ? 

André Senik : La tentation communiste chez les jeunes s’explique par le désir juvénile et simpliste de refaire le monde en faisant table rase par la violence du monde existant. La radicalité, le manichéisme et le fantasme de la toute-puissance immédiate sont des pathologies qui touchent plus de monde chez les jeunes que chez leur aînés.

On doit comprendre cette tentation totalitaire, et on doit surtout s’en protéger

Est-ce le même mouvement qui conduit à un regain de popularité du PCF et de son chef ?

André Senik : Le récent et très relatif regain de popularité du chef du PCF s’explique par son look cool et par sa liberté de parole, qui sont rafraichissants comparés à la logorrhée incantatoire et irascible de Mélenchon. Mais ce style néo-communiste n’implique aucune dénonciation des crimes qui ont révélé la vraie nature du communisme.

Que nous apprend « l’univers évocatoire du communisme » sur la vision que nous avons, en France, de cette idéologie ?

André Senik : La France n’a pas subi la réalité du communisme. Beaucoup de Français confondent encore l’idéal généreux qui fut celui des communistes de base chez nous (la fraternité et l’égalité réalisées), avec le programme totalitaire du communisme programmé par Marx et mis en pratique par ses héritiers partout et toujours. Bien des gens ici croient encore que le communisme de Marx a été trahi et n’a jamais été mis en pratique. 

La lutte des classes s’affirme comme un concept encore largement populaire : 83% estiment qu’elle est toujours une réalité, et même 78% des proches de Renaissance. Pourquoi ce concept est-il toujours si populaire ?

André Senik : L’on confond la dimension conflictuelle qui est présente dans tous les rapports sociaux, avec le schéma marxiste qui réduit tous les rapports sociaux à un antagonisme irréductible. Cette vision manichéenne transforme la société pluraliste fondée sur la recherche de compromis mutuellement bénéfiques en théâtre de la guerre civile généralisée : les femmes contre les hommes ; les homosexuels contre les hétérosexuels, les classes populaires contre les élites, les non Blancs contre les Blancs, et ainsi de suite.

PS Vous pouvez retrouver la totalité de l’interview grâce au  lien suivant : https://atlantico.fr/article/decryptage/le-communisme-une-idee-d-avenir-pour-29percent-des-18-30-ans-mais-qui-sont-les-responsables-de-ce-naufrage-politique-ideologie-jeunes-militants-avenir-espoir-futur-andre-senik

10 Avr 2023