15 avril 2024 : le monde comme il va

Toutes les deux semaines, H&L proposera à ses lecteurs un point sur l’actualité et renverra à des articles ou des livres qui éclairent celle-ci. H&L, jusqu’ici seulement un blog, s’engage ainsi peu à peu sur le chemin d’une revue en ligne.

La situation  n’est guère brillante  en Ukraine. Le gouvernement allemand refuse toujours de livrer des missiles Taurus aux Ukrainiens; L’aide américaine est bloquée. La presse parle de « grignotage de l’armée russe » et la formule du président français parlant de dimension européenne de la sécurité de la France laisse sceptiques ses adversaires – ils sont hélas nombreux.

A l’autre bout du monde; Taïwan semble menacée de l’intérieur avec une alliance qui, certes, n’a pas fonctionné lors des élections présidentielles, mais qui se maintient et donc inquiète : celle des populistes et du Kuomintang.

Les facs américaines et anglaises sont acquises aux « Palestiniens », en fait au Hamas, rappelant les plus beaux jours de la guerre du Vietnam où les grands parents des étudiants actuels se mobilisaient pour « le peuple vietnamien », en fait contre lui et en faveur du parti communiste du Nord-Vietnam liberticide.

A lire ou à relire : Why we were in Vietnam, de Norman Podhoretrz, paru en 1982 chez Simon & Shuster.

La jeunesse ne voudrait-elle plus de la liberté? Et est-elle condamnée à ne rien voir quand des choix graves doivent être faits? Mais nous, les plus âgés, que faisons nous pour leur ouvrir les yeux ? Les gosses qui se font tuer à la sortie de leur collège ne peuvent que nous interroger : la démocratie libérale telle qu’elle  fonctionne en France, ne doit-elle pas être mieux promue et défendue ? Les Français dans leur majorité, attendent-ils sereinement de devenir un protectorat russe? Non, mais beaucoup n’attendent rien. Ils ne sont pas intéressés, disent-ils !

Alors? Sommes-nous au bord de la guerre et, si c’est le cas pouvons nous ne pas la perdre ? Marc Bloch, analysant les causes de la défaite de 1940  y voyait d’abord  l’effet d’une défaite intellectuelle. Notre état-major n’était pas sorti mentalement de la guerre précédente et avait été incapable de comprendre l’importance de la vitesse des manoeuvres. L’aviation et les chars allemands allaient la lui apprendre. J’ai rappelé  dans la revue Telos que dirige notre ami Grunberg, ces réflexions de Marc Bloch et réfléchi à leur utilisation pour penser la situation actuelle. En 2024, heureusement, le déséquilibre n’est pas si patent en faveur des ennemis de la démocratie libérale. Pour en rester au domaine militaire, on peut parler plutôt de concurrence acharnée entre les deux camps.. Chacun d’entre eux a compris qu’en 80 ans les choses avaient bien changé et qu’il fallait développer des armes de type nouveau. On ne sait qui est le plus en pointe dans ces changements. Mais il n’est pas difficile de comprendre l’importance des drones, des systèmes de brouillage et d’interception, de la surveillance par satellite, des lasers, de la cybernétique. Les Etats les plus arriérés politiquement et socialement, comme la Corée du Nord et l’URSS ont significativement donné la priorité à ces armes qu’on croyait il y a peu encore dignes de la science-fiction. Heureusement, le monde occidental n’est pas en reste et l’Ukraine avec lui.

La  presse s’est faite en ce printemps l’écho du nouveau type de guerre qui se profile. On lira avec profit….Le Monde du 27 mars ( Hard kill, fusils brouilleurs et capture au filet), Le Monde du 29 mars ( la cyber guerre russe menace l’Ukraine et sa société civile), Le Figaro du 4 avril (Les nouveaux horizons de la guerre spatiale du 4 avril  Le Monde du 7 avril (Ukraine : la guerre des ondes contre les drones).

Sans doute, il ne suffit pas d’être à la page sur le plan technologique. La volonté politique de faire face à la pression russe est indispensable mais elle n’est pas partagée avec la même intensité par tous. C’est le moins qu’on puisse dire ! On lira avec profit, toujours dans Telos, deux articles de notre ami Philippe Raynaud sur le sujet. Luc Ferry, et peut-être plus encore Emmanuel Todd, y sont mis en cause.

P.R.

23 Avr 2024


Le « N’ayez pas peur ! » posthume d’Alexei Navalny

L’auteur, Yves Hamant, a vécu cinq ans à Moscou où il était attaché culturel à l’ambassade de France. Il fut le relais clandestin entre le couple Soljenitsyne, exilé en Occident, et le Fonds d’aide aux prisonniers politiques et à leurs familles, financé par les droits d’auteur de L’Archipel. Rentré en France, Yves Hamant a conservé de nombreux liens avec la Russie.

Histoire & Liberté

I – Non, il n’osera pas !

Jusqu’au bout, me suis-je dit en janvier 2021, non, il n’osera pas.

Jusqu’au bout, me suis-je dit, non, elles n’oseront pas.

Si, il a osé. Navalny est rentré à Moscou.

Si, elles ont osé : les autorités russes l’ont arrêté dès son arrivée.

Il ne pouvait pas ne pas s’attendre à la probabilité, sinon l’éventualité de ce qui lui est arrivé. Aussi, aujourd’hui, beaucoup n’arrivent pas à comprendre. Pourquoi n’est-il pas resté en Occident et n’a-t-il pas continué son combat de l’extérieur ? Exaltation, inconscience ? Un fol en Christ, a-t-on avancé en ressortant les clichés sur le mysticisme russe, l’âme slave, la Sainte Russie. En réalité, le fol en Christ est une variante de bouffon du roi qui peut dire toutes ses vérités au tsar et, précisément, le tsar n’ose pas le tuer.

Point du tout. Navalny était un homme politique. Il a compris que son action ne pouvait être crédible si elle était menée de l’extérieur, aussi a-t-il décidé de rentrer en mettant en jeu sa liberté et sa vie. C’est la portée éthique de son engagement qui m’a touché alors. J’y ai vu un jalon dans l’histoire de la Russie post-soviétique. L’irruption d’un acte éthique dans la vie politique faisant écho d’une certaine manière à la manifestation de quelques dissidents soviétiques sur la place Rouge le 25 août 1968 après l’invasion de la Tchécoslovaquie. Ou à l’appel lancé par Soljenitsyne après la publication de l’Archipel du Goulag en décembre 1973 à « vivre sans obéir au mensonge »[1].

En Occident, et particulièrement en France d’après ce que je peux observer, sa mort a beaucoup touché, plus encore que l’invasion de l’Ukraine en 2022. Et plus encore que sa mort, le fait que les autorités aient attendu 15 jours pour rendre son corps à sa mère. Pourquoi, alors que l’on peut voir la guerre à la télévision chaque jour ? Sans doute parce que nous n’arrivons pas à nous identifier aux victimes des bombardements, des massacres, tandis que nous serons tous confrontés un jour ou l’autre à la perte d’un proche et à la nécessité de « faire notre deuil ». Que la famille de Navalny ait été empêchée de « faire son deuil » a été insupportable et a montré le sadisme du régime poutinien, a encore mieux fait appréhender son caractère criminel que l’invasion de l’Ukraine en 2022. Un média russe a pu écrire que par sa mort Navalny avait rendu un service posthume à Zelensky au moment où celui-ci effectuait une tournée en Europe pour convaincre les Etats occidentaux de lui livrer les armes dont il avait besoin.

Parmi les opposants russes, Alexeï Navalny appartient à une génération intermédiaire, entre les anciens (Grigori Iavlinski, Boris Nemtsov), qui ont été associés à la perestroïka, et les jeunes (Vladimir Kara-Murza, Ilia Iachine), qui, par leur âge, n’ont pu s’éveiller à la vie politique qu’après la chute de l’URSS. Sa jeunesse a encore été très ancrée dans l’univers soviétique. Cela ressort particulièrement de la façon dont il raconte comment il a embrassé la foi chrétienne orthodoxe : il s’est présenté comme un croyant post-soviétique typique, auparavant athée tellement enragé qu’il aurait été prêt à attraper par la barbe le premier curé venu[2]. Cette remarque pourrait s’appliquer à l’ensemble de son expérience, une expérience de « dé-soviétisation » en quelque sorte. Et tout son parcours révèle un homme capable d’évoluer, d’apprendre, une intelligence, une volonté, un humour, une force vitale, une énergie communicative.


[1] Yves Hamant, « Le “N’ayez pas peur d’Alexeï Navalny !” », sur le site de La Vie, 23/01/2021, https://www.lavie.fr/idees/debats/le-nayez-pas-peur-dalexei-navalny-70583.php
Laure Mandeville, « Le courage et la vérité : le choix soljenitsynien d’Alexeï Navalny », Le Figaro, 29/01/2021.
[2] https://www.opendemocracy.net/en/odr/akunin-navalny-interviews-part-i/

Photo: https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Alexey_Navalny_in_2020.jpg

II. A la recherche de sa voie [1]

Le père de Navalny est originaire d’un village de la région de Tchernobyl, en Ukraine, il est entré à l’Académie militaire de Kiev et a fait carrière dans l’armée en recevant toutes ses affectations à travers le territoire de l’actuelle Fédération de Russie. Il a souvent déménagé, emmenant avec lui sa femme et ses enfants dans le monde clos de ces cités militaires soviétiques isolées de l’extérieur, avec leurs magasins, leurs cliniques et leurs écoles. Le jeune Navalny a dû passer son enfance dans une atmosphère marquée par le « patriotisme militaire » soviétique, néanmoins tempéré par le souvenir familial de la catastrophe de Tchernobyl et des dispositions des autorités pour la cacher. Sa mère, née près de Moscou, a fait des études de comptable. C’est une femme de tête et, quand l’économie s’est effondrée à la chute de l’URSS, elle a entrepris de tresser des paniers en osier et est allée les vendre, avec succès, au bord de la chaussée, en compagnie de son mari, qui l’a très mal vécu. Si vous avez parcouru la Russie dans les années 1990, vous vous souvenez du spectacle de ces gens alignés au bord des routes et vendant ce qu’ils pouvaient pour survivre.

A l’âge de 17 ans, en 1987, Alexeï est entré dans une faculté de droit à Moscou, mais, à la sortie, comme beaucoup de ses congénères, il a plutôt cherché sa voie dans le commerce. Il a d’abord rejoint l’entreprise familiale de tressage de paniers, puis a créé avec son frère cadet ses propres petites entreprises, tout en suivant par correspondance l’enseignement d’une faculté d’économie. Une dizaine d’années plus tard, grâce à une bourse obtenue avec la recommandation d’un économiste russe de renom, il poursuivra sa formation économique durant un semestre à l’université de Yale aux Etats-Unis (et par la même occasion, perfectionnera sa pratique de l’anglais).

En 1998, au cours de vacances en Turquie – c’était le luxe que l’on s’offrait à l’époque quand on avait gagné un peu d’argent en ces année-là, la Turquie faisait alors figure d’Eldorado – il a fait la connaissance de Ioulia, du même âge que lui, diplômée en économie. Il a raconté qu’il avait eu le coup de foudre pour elle et, deux ans plus tard, ils se mariaient[2]. C’était un couple fusionnel et Ioulia participera étroitement à toutes les activités d’Alexeï. Ils eurent deux enfants. Navalny a confié que leur naissance avait marqué un tournant dans sa vie, lui avait fait prendre conscience de ses responsabilités. Il découvre la foi chrétienne orthodoxe, devient un pratiquant sincère, mais sans rigorisme, ouvert aux autres confessions et religions, étudie la Bible et le Coran. Jamais il ne fera de ses convictions religieuses un atout politique.

C’est au même moment qu’il s’engage en politique. En 2000, il s’inscrit à Iabloko, parti qui s’est formé dans les années 1990 avec un programme de démocratie politique et d’économie libérale tout en s’opposant à Boris Eltsine. Il a eu son heure de gloire et, sous la houlette de Grigori Iavlinski, il conserve alors tout son prestige, bien qu’il soit en déclin. Navalny y déploie son talent d’organisateur et sa capacité à mobiliser les jeunes, dont il partage les codes. Déjà il s’attaque à la corruption : sans-doute en a-t-il déjà perçu les effets en tant que chef de petites entreprises. Comme d’autres, il cherche son cap politique. Alors, de nombreux partisans de la démocratie ont soutenu l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir, sans se formaliser de sa promesse d’aller « buter les terroristes (tchétchènes) jusque dans les chiottes » ni de son peu de cas des marins engloutis dans le naufrage du Koursk. Plus tard, il s’en voudra amèrement de les avoir suivis.


[1] Sur la biographie de Navalny, voir son site :
https://navalny.com
Les différents films qui lui ont été consacrés.
Ses entretiens avec l’écrivain Boris Akounine :
https://www.opendemocracy.net/en/odr/akunin-navalny-interviews-part-i
https://www.opendemocracy.net/en/odr/akunin-navalny-interviews-part-ii
https://www.opendemocracy.net/en/odr/akunin-navalny-interviews-part-iii
On peut aussi extraire des informations factuelles de la masse d’articles destinés à le dénigrer dans les médias russes.

[2] https://sobesednik.ru/politika/20201130-lyubov-vyvela-navalnogo-iz-kom?ysclid=lu9kvlegm5663702519

III. Le sandwich qui ne passe pas

Navalny, tout en s’engageant dans la voie démocratique, n’est pas insensible au discours identitaire entendu dans son enfance et se rend compte de son emprise sur une partie de l’opinion. Il se rapproche de figures de ce courant, devenues odieuses aujourd’hui, tel Zakhar Prilepine, et se laisse aller à traiter les Caucasiens de Russie de « cafards » : il aura beau s’excuser, cette insulte xénophobe lui sera indéfiniment reproché. Cela lui vaudra d’être exclu de Iabloko en 2007. Il est vrai qu’auparavant, Navalny s’était opposé à l’inertie des dirigeants du parti. Par la suite, il participera parallèlement à des manifestations de protestation contre les atteintes à la liberté d’expression et la falsification des élections et à des « marches russes » : on y scande que « ça suffit de nourrir le Caucase », c’est-à-dire que la Tchétchénie reçoit trop de subventions et l’on y dénonce l’afflux d’immigrés venus des anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale.

En 2008, de nouveau de manière grossière, il soutient l’intervention russe en Géorgie en accusant le président géorgien Mikheil Saakachvili de l’avoir provoquée[1]. Par la suite, il affirmera sa foi dans un heureux avenir européen pour la Géorgie et, du fond de sa colonie pénitentiaire, demandera la grâce de Saakachvili, agonisant en prison après toutes sortes de péripéties[2].

A partir de 2011, il s’attaque au monopole du parti « Russie unie » sur tous les organes élus du pouvoir et lance un slogan qui fait mouche en le désignant comme « le parti des filous et des voleurs ». En 2013, il se présente à l’élection du maire de Moscou : coup de tonnerre, il arrive en seconde position et, selon les résultats affichés, il obtient 27% des voix après le candidat du pouvoir, Sergueï Sobianine, avec 51%. Dès lors, les autorités lui imputent toutes sortes de délits pour le traîner en justice, notamment pour une escroquerie supposée aux dépens de la filiale russe de la société Yves Rocher.

En 2014, des journalistes lui demandent quelle forme de régime il préconise pour la Russie. Si de nombreux politologues considèrent qu’un pays aussi vaste nécessite un régime présidentiel fort, lui se prononce pour une république parlementaire[3] aussi décentralisée que possible : le régime actuel est fédéral sur le papier, mais totalement unitaire dans les faits et toutes les décisions viennent d’en haut (la « verticale du pouvoir »). Ils l’interrogent sur la Crimée, qui vient d’être annexée à la Russie. La retournerait-il à l’Ukraine s’il devenait président ? Et lui de répondre avec sa gouaille habituelle dans une répartie malheureuse : « ce n’est pas un sandwich au saucisson que l’on peut se passer et se repasser[4] ». Il considère que, pour l’instant, de facto la Crimée fait partie du territoire russe, mais que, lorsque les conditions seront réunies, il faudra demander leur avis aux habitants et organiser un vrai referendum. Il ne doute pas du résultat, qui sera douloureux pour les Ukrainiens, mais les libèrera du poids d’une population freinant leur développement par son conservatisme et son orientation pro-russe. En revanche, il se prononce sans hésitation contre l’occupation du Donbass et appelle la Russie à cesser de financer la guerre. Cette guerre est entretenue par Poutine pour empêcher l’Ukraine de se moderniser, de se diriger vers l’Europe, Poutine cherche à démontrer que la révolution du maïdan contre des dirigeants corrompus ne peut conduire qu’à la guerre civile. Il est remarquable que Navalny l’ait relevé, bien avant que Poutine n’ait fait comprendre qu’il ne voulait pas d’une Ukraine apparaissant comme un contre-modèle pour la Russie[5]. Navalny estime tout au contraire que la Russie a tout intérêt à ce que l’Ukraine soit un Etat prospère.


[1] https://navalny.livejournal.com/274456.html
[2] a-navalnyy-prizval-vlasti-gruzii-otpustit-saakashvili-iz-tyurmy-na-lechenie?ysclid=lu49kg8x15365914637
[3] Le plaidoyer de Navalny pour la démocratie parlementaire relève d’une véritable réflexion politique que l’on lui dénie souvent et rejoignant par exemple l’essai de Juan J. Linz, Presidential or Parliamentary Democracy: Does It Make a Difference? Juan J. Linz, grand spécialiste des régimes autoritaires et totalitaires, ainsi que des « transitions démocratiques », s’est efforcé de démontrer que la démocratie parlementaire était plus favorable à la démocratie que les régimes présidentiels, qui ont tendance à virer à l’autoritarisme.
[4] https://www.youtube.com/watch?v=2czpumACjsM
[5] Yves Hamant (entretien avec), « Le poutinisme, phénomène multifactoriel », Esprit, mars 2022. https://esprit.presse.fr/actualites/yves-hamant/le-poutinisme-un-phenomene-multifactoriel-43913

IV. Le combat singulier contre Poutine

Navalny jette toutes ses forces dans la dénonciation de la corruption, elle est endémique et touche un jour ou l’autre tout habitant du pays. Il a le génie d’élaborer et de diffuser sous forme d’émissions vidéo sur youtube des enquêtes approfondies mêlées d’humour sur la corruption des dirigeants : elles lui vaudront la célébrité.  Plus encore, il constitue tout un réseau d’équipes participant à cette tâche à travers tout le pays, ce qu’aucun parti hors système n’avait réussi à faire. Désormais, il est l’ennemi N°1 du pouvoir et Poutine lui vaut une haine personnelle implacable.

En 2018, il tente de se présenter aux élections présidentielles, après une campagne à l’américaine entamée longtemps à l’avance avec des équipes de campagne et des meetings à travers tout le pays. Ses supporters sont régulièrement interpelés, condamnés à des amendes et des peines de détention administrative. Lui-même est agressé – on lui jette un acide au visage – et il passe en tout 60 jours en détention. Il réunit néanmoins les 300 000 signatures exigées d’un candidat sans parti, mais la commission électorale refuse finalement de l’enregistrer sous prétexte qu’il est sous le coup d’une peine avec sursis infligée pour détournement de fonds.

La voie électorale apparaissant désormais définitivement fermée, Navalny lance la stratégie de « vote intelligent » consistant, lors des élections ultérieures, à voter pour n’importe quel candidat plutôt que le candidat du pouvoir et en choisissant au cas par cas parmi ceux qui sont les plus acceptables (disons les moins pires !).

En 2020, les évènements s’enchaînent. Il effectue une enquête sur la corruption en Sibérie. Dans le vol du retour, de Tomsk à Moscou, il est subitement pris de malaise. L’équipage décide d’atterrir à Omsk pour le faire conduire à l’hôpital. Ses proches obtiennent qu’il soit transporté à Berlin pour être soigné : les médecins découvrent qu’il a été empoisonné par un agent neurotoxique extrêmement puissant, le maintenant célèbre novitchok. Contre toute attente, il se rétablit. Le journaliste Christo Grozev entre en contact avec lui, il appartient à l’ONG Bellingcat qui effectue des enquêtes époustouflantes à partie d’open sources et des réseaux sociaux. Avec cette aide, Navalny piège et couvre de ridicule les hommes du FSB chargés de l’empoisonnement : en se faisant passer pour un cadre du FSB, Navalny entre directement en communication téléphonique avec l’un d’eux, qui lui révèle tous les détails de l’opération. Il en sort une vidéo visionnée des millions et des millions de fois[1]. Navalny décide de rentrer en Russie et est arrêté dès sa descente d’avion. Au moment de son arrestation, son équipe lance sur le net une nouvelle enquête vidéo, cette fois sur un palais que Poutine s’est fait construire au bord de la mer Noire : nouveau retentissement mondial.

Son succès aux élections municipales de Moscou en 2013, sa dénonciation de la corruption, sa popularité faisaient de Navalny un opposant insupportable pour Poutine, qui l’a fait placer sous une étroite surveillance. Navalny pensait que sa notoriété le protégerait, que l’on n’oserait pas l’éliminer et quand on a découvert qu’il avait été empoisonné, il a eu du mal à le croire.

Or Poutine est guidé par le « code d’honneur » des « voleurs dans la loi », autrement dit de la mafia, par son expérience d’agent du KGB, la paranoïa et l’hubris d’un dictateur enfermé dans son bunker[2]. Il obéit à sa propre logique, déconcertante et contradictoire. Il assène cyniquement les mensonges les plus énormes en ne pouvant pas ignorer que ses interlocuteurs savent qu’il ment, mais en même temps, il est très soucieux de son image dans l’opinion, y compris dans l’opinion internationale. Enfin, nous prêtons à ses services secrets une omniscience, une toute puissance et une efficacité qu’ils n’ont pas, si bien que nous n’admettons pas qu’ils puissent connaître des ratés et que, s’il en survient, nous les expliquons par de savants calculs machiavéliques.


[1] Documentaire réalisé par Daniel Roher, sorti en 2022. Oscar du meilleur film documentaire en 2023. https://navalny-film.io/ Doublé en français et visible sur France 5 jusqu’au 17 mai 2024 : https://www.france.tv/films/longs-metrages/5802426-navalny.html
[2] Yves Hamant, « L’argot chez Poutine : marqueur d’un “code de vie” », in G. Ackerman et S. Courtois (dir.) Le livre noir de Vladimir Poutine, Paris, Laffont-Perrin, 2022, p. 107-119.

V. La vengeance du « parrain »

La tentative d’empoisonnement ayant échoué, Poutine a-t-il préféré se débarrasser de Navalny en le laissant partir en Allemagne, ce qui n’excluait peut-être d’ailleurs pas de l’éliminer à l’étranger ? De son retour en Russie à sa mort, Navalny a été balloté de la prison en colonies pénitentiaires à régime sévère et régulièrement enfermé au cachot. En décembre 2023, on est resté sans nouvelles de lui pendant plusieurs semaines. On a retrouvé sa trace le 25 décembre dans la colonie de redressement à régime spécial du village de Kharp à 60 km au nord du cercle polaire à environ 100 km à vol d’oiseau de Vorkouta, un des lieux emblématiques du Goulag. Ce camp est renommé pour la dureté de ses conditions de détention, notamment liées au froid, et ses difficultés d’accès. Il s’agissait d’abord de couper Navalny de ses contacts et à peu près en même temps, trois avocats qui l’avaient défendu ont été incarcérés, coupables d’avoir fait passer ses lettres à l’extérieur. Ne s’agissait-il pas aussi de le faire mourir de mort lente pour la satisfaction sadique du chef du Kremlin de le voir souffrir (ce que l’on appelle en allemand la Schadenfreude) ? Que le corps épuisé de Navalny ait brusquement lâché n’est pas une hypothèse à éliminer. On ne peut pas non plus écarter celle d’une brimade qui aurait mal tourné. Sinon, quel signe aurait voulu donner Poutine en le faisant éliminer précisément un mois avant l’élection présidentielle ? Sa mort annoncée à cette date le 16 février semble avoir plutôt embarrassé les autorités. Leurs atermoiements pour rendre le corps à la famille peuvent s’expliquer par le temps nécessaire pour effacer les traces d’une action externe, mais aussi par le souci d’éviter que ses obsèques ne coïncident avec le grand discours annuel de Poutine fixé pour cette année au 29 février. Il a fallu toute la ténacité de sa mère, sa résistance aux pressions et au chantage pour que les obsèques de Navalny aient finalement lieu le lendemain, vendredi 1er mars, à Moscou, qu’elles soient célébrées dans la paroisse qu’il fréquentait et qu’il soit inhumé dans un cimetière à proximité. Malgré le bouclage du quartier empêchant d’accéder à l’intérieur, les caméras de surveillance, et la présence policière n’ont pas dissuadé la foule de venir lui rendre hommage.  Post-mortem, Navalny a réuni aussi bien des fidèles de l’Eglise orthodoxe que des anciens habitués des manifestations auxquelles il appelait. Ainsi, à l’extérieur des grilles, on a pu entendre un chœur improvisé chanter une panikhida, un office des morts et la foule reprendre à l’initiative de ses proches la chanson de Franck Sinatra My Way et aussi scander : « la Russie sans Poutine ». Puis, pendant tout le week-end, ses admirateurs, hommes et femmes, jeunes et vieux, sont venus fleurir sa tombe, s’étirant en une longue file de plusieurs kilomètres une fleur à la main depuis la station de métro. A travers tout le pays, ils se sont donné le mot pour déposer des fleurs, allumer des bougies à un endroit convenu, formant ainsi des centaines de petits mémoriaux improvisés. Des centaines de personnes ont été interpelées et conduites au poste de police.

VI. Les derniers messages de Navalny

Navalny voulait laisser un message d’optimisme. A la fin du film mentionné plus haut, il terminait sur ces mots en anglais :

« Mon message au cas où l’on me tuerait est très simple : ne vous rendez pas ! »

Puis le réalisateur lui a demandé de s’adresser en russe aux téléspectateurs et il a dit en achevant sur un large sourire :

« Il ne faut pas se rendre. Si cela arrive, cela signifiera que nous sommes extraordinairement fort à ce moment-là où ils auront décidé de me tuer. Et nous devons utiliser cette force : ne pas nous rendre, nous rappeler que nous sommes une force énorme qui ploie sous le joug de ces mauvais types uniquement parce que nous ne pouvons pas concevoir à quel point nous sommes forts. Tout ce qu’il faut pour le triomphe du mal, c’est l’inaction des honnêtes gens. C’est pourquoi il ne faut pas rester inactif. »

Par sa personnalité, Navalny est entré dans l’histoire et est devenu l’objet d’une vénération touchante au point que certains de ses admirateurs, sous le coup de l’émotion, ont parlé de le canoniser. Son appel au courage restera une référence, mais portera-t-il des fruits ? C’est toute la question des effets des actes éthiques évoquée au début de l’article. Nombre de ses partisans ont plutôt vu dans sa mort et le nouveau durcissement du régime manifesté à cette occasion la fin de leurs espoirs de changements. Cependant, toutes ces personnes qui ont osé s’afficher pour lui rendre hommage ne témoignent-elles pas de l’existence d’une minorité plus vaste qu’on ne le pense ? Et n’a-t-elle pas mis en œuvre son mot d’ordre de « vote intelligent » lors de l’élection présidentielle en votant pour le pâle Vladislav Davankov ou glissant dans l’urne un bulletin nul ? La grossièreté avec laquelle les résultats ont été falsifiés et présentés prouve que le « vote intelligent », sans qu’on ne puisse, certes, le lier entièrement à Navalny, a recueilli un nombre de voix bien plus considérable que celui affiché, de l’ordre de la vingtaine ou trentaine de millions.

Navalny rêvait d’une Russie non seulement libre, mais heureuse, contrastant avec le malheur qui traverse toute son histoire et même sa littérature. Il a laissé une très belle page à ce sujet : « Comme la vie serait bonne sans le mensonge permanent, sans la liberté de ne pas mentir »[1] .

Dans son combat contre le Léviathan, il n’a pas échappé à des sentiments de haine. Il l’a laissé éclater non seulement contre le régime et ses affidés, mais aussi contre les démocrates – au nombre desquels il avait été – qui avaient eux-mêmes amené Poutine au pouvoir. Il ne voulait pas se laisser gagner par cette haine, appelait à ce qu’on l’aide à la surmonter et surtout appelait à ce que l’on en tire les leçons et que, si la chance se présentait à nouveau, on ne la laisse pas échapper une deuxième fois[2].

Tout ce qu’il subissait le faisait rêver d’étrangler et d’exécuter ses ennemis. Sans renoncer à ses objectifs politiques, il s’efforçait de chasser ces pensées et était parvenu à ne pas se transformer en une bête en cage. Après la tragédie du Crocus Hall Center le 22 mars 2024 à Moscou et la réponse du pouvoir, combien cet appel à ne pas se laisser gouverner par la haine était-il prémonitoire.


[1] https://www.fontanka.ru/2021/02/20/69777878/?ysclid=lu9ouhef9l546393196
[2] https://novayagazeta.ru/articles/2023/08/11/moi-strakh-i-nenavist?ysclid=lu8kqdt9z3192915212


6 Avr 2024


Penser 1938 et 2024 avec Marc Bloch

Comment éviter  d’écrire un livre qui a déjà été écrit ? Ainsi posé, le problème semble absurde. Soyons donc plus précis : comment ne pas avoir à réécrire L’Etrange défaite, un ensemble de  réflexions couchées sur le papier par Marc Bloch en 1940 et 1941[1] ? Il y formulait quelques hypothèses, peut-être même faut-il dire quelques thèses, permettant de comprendre ce qui avait rendu  possible une des déroutes les plus cinglantes que l’armée française ait jamais connue.  

D’une certaine façon, le grand historien et grand patriote indiquait implicitement quelques erreurs à éviter pour ne pas perdre une guerre. Lecture bien utile. Car si nous ne sommes pas dans un « nouvel avant-guerre », cela y ressemble hélas beaucoup. Les Européens qui ont connu des décennies de vie paisible sur leur sol, découvrent au moins que la guerre est de nouveau toute proche, sur leur flanc oriental, là où la Russie, pays européen par son histoire comme  sa culture, en agresse un autre dont elle a pourtant très officiellement reconnu la légalité en 1991. Fascinée par un ancien espace vital baptisé soviétique qui lui échappe aujourd’hui et qu’elle veut récupérer en même temps que ses capacités à se faire craindre du monde environnant, la Russie de Vladimir Poutine menace la quiétude de l’aimable Union européenne, puissance surtout économique, provoquant parmi ses membres un pénible réveil.            

Dans de telles conditions,  l’idée avancée par le président français de ne pas exclure a priori une intervention sur place pour défendre l’Ukraine amie, a, comme il fallait s’y attendre, suscité le mécontentement de certains dirigeants (en Allemagne, en Espagne, en Italie), et des critiques et des peurs parmi la population européenne en général et française en particulier.             

Or, ces peurs ne sont que partiellement justifiées. Nous savons mieux en effet aujourd’hui ce qu’il faut faire – et ne pas faire – face à une menace militaire venue d’un Etat totalitaire, grâce notamment à Marc Bloch. Certes, aucune situation historique n’est identique à l’autre comme il le rappelle lui-même. Cela ne l’empêche pas de tirer quelques leçons de « l’étrange défaite » de 1940 et d’indiquer que se tromper d’époque peut faire perdre une guerre.                                                                                        

Plutôt que de se contenter de répéter paresseusement les « recettes » des  guerres précédentes comme le fit l’état-major français en 1939-1940, insensible par exemple à la vitesse des opérations mécanisées allemandes au sol ou à l’usage de la terreur par les attaques aériennes alors qu’il fallait au contraire en tenir compte, faire preuve d’inventivité et user des moyens militaires de son temps.

Une des pires erreurs est de croire qu’aujourd’hui est semblable à hier alors que la guerre ne se fait plus comme elle se faisait – ni la paix non plus d’ailleurs. Aussi Poutine ne saurait répéter aujourd’hui avec ses russophones du Donbass ce qu’avait déjà fait Hitler avec ses germanophones des Sudètes.                        

L’Etat-major français, soulignait Bloch, ne fut pas cependant le seul responsable de la défaite : l’armée française, peu soutenue par une population fort imprégnée de sentiments pacifistes, s’était repliée sur elle-même et n’avait pas reçu le soutien qu’elle pouvait espérer de tous alors que dans le même temps le militarisme allemand se renforçait et triomphait même, depuis la victoire du nazisme en 1933. Un dialogue plus effectif entre les Français et leur armée eût peut-être permis de faire comprendre que cette montée du nazisme constituait une menace dont il convenait de tenir compte matériellement et intellectuellement pour reconnaître la priorité des priorités de l’époque : s’armer. On ne le fit ni dans les usines ni dans les écoles, et la puissante CGT comme le très actif SNI, le syndicat des instituteurs, et divers intellectuels, comme le philosophe Alain et le romancier Jean Giono, refusèrent de voir dans cette montée du bellicisme nazi et la menace grandissante qu’il faisait peser sur la France une raison de critiquer et de dépasser leur pacifisme. Eux aussi, depuis 1933 au moins, se trompaient d’époque.  La gauche n’était d’ailleurs pas seule en cause. Comme le rappelait justement Christophe Prochasson, l’Action Française attisait aussi ce courant pacifiste [2]       

Près de 90 ans plus tard, la leçon reste valable : la guerre est à nos portes car Vladimir Poutine, outre son passé au KGB et son respect pour Staline, s’inspire, se gargarise même, des folies de penseurs fascisants comme Illyine, Douguine et quelques autres pour qui la Russie est sainte et n’est en rien tenue par le droit international. Elle n’est d’ailleurs pas un Etat de droit. Elle est un rêve eurasiatique aux contours indécis et se voit comme une civilisation supérieure confrontée à un Occident décadent mais hostile, Etats-Unis et Union européenne en tête. Voilà pourquoi la Russie doit voler au secours de ses russophones menacés.                                                                       

Mais nous savons maintenant que pour empêcher cette guerre susceptible, si nous n’y prenons pas garde, de survenir demain puis d’être perdue, il faut, outre la connaissance de ces complaisances idéologiques fascisantes de l’ennemi, avoir à l’esprit la nécessaire nouveauté de nos forces militaires ,au plan technique, leur transformation – osons le mot – révolutionnaire – avec la priorité donnée aux drones, aux cyber-attaques, aux moyens électroniques de brouillage et de guidage, à la diffusion d’informations (vraies ou fausses) transmises via l’informatique sur les arrières de  l’adversaire, tout comme les valeurs que nous défendons. C’est la conception même de la guerre qui doit changer radicalement.          

Il faut aussi rappeler que la dissuasion nucléaire est un moyen que la France et l’OTAN ont toujours à leur disposition. La menace nucléaire n’est pas seulement un moyen de terrifier les populations ouest-européennes comme semblent le croire Poutine et sa garde rapprochée ! La dissuasion, qui permet d’exclure le recours à cette arme mutuellement destructrice, force à porter majoritairement l’effort de développement de nos capacités militaires sur les armes conventionnelles ou les armes de guerre hybrides. Brouillage électronique, cyber-attaques, pressions sur les informations via des trolls en nombre, etc., voilà ce qui peut faire gagner la    guerre de demain plus encore que le splendide héroïsme des soldats de l’Ukraine dans leurs tranchées.                                                                

Enfin (et dans ce domaine, il y a hélas beaucoup à faire, sans doute plus qu’en Russie), l’heure n’est plus à la division politique mais à la solidarité nationale. Il faut être uni, dénué de tout esprit corporatiste et a fortiori séparatiste. Quand la patrie est en danger (et elle l’est parce que l’’Europe et le démocratie le sont), on ne multiplie pas les désaccords, les grèves, les conflits, les refus. On fait corps au moins un temps pour et avec le pays. On n’oublie pas non plus l’Armée, ni dans le budget, ni dans la considération de chacun. Les rêves d’Eurasie et de grandeur russe sont peut-être absurdes. Mais ils rapprochent les coeurs comme jadis les absurdes et méprisantes illusions sur la suprématie radiale allemande l’avaient fait. Il faut y faire face unis.

Telles sont quelques unes des leçons que l’on peut tirer avec Marc Bloch du dernier affrontement militaire direct de la France avec le totalitarisme. C’est

– en étant attentif aux nouveautés de notre temps,

– en rappelant les armes terribles dont nous disposons nous aussi, et

– en montrant notre capacité à faire front ensemble, quelles que soient nos divergences par ailleurs,

que nous pourrons préserver l’essentiel : la sauvegarde de notre vie et de notre idéal démocratique.

Pierre Rigoulot


[1] L’Etrange défaite, écrite en 1940 et 1941 ne sera publiée que bien après la Libération, en 1949. Son auteur, co-fondateur de l’Ecole des Annales qui renouvela la manière d’écrire l’histoire, avait déjà combattu en 1914. Il s’engagea volontairement en 1939 et, après la défaite, entra dans la Résistance dont il devint une figure importante. Arrêté, il fut fusillé le 16 juin 1944. Lui aussi mérite d’entrer au Panthéon…

[2]  v. Telos, 20 mars 2024

27 Mar 2024


Jacques Broyelle (1943-2024)

Jacques Broyelle vient de mourir en silence. Le silence des autres. Car qui se souvient aujourd’hui des retours de Chine de Jacques et Claudie Broyelle  ? C’était il y a un demi-siècle il est vrai. Une vieille histoire ? On a pourtant rappelé, il y a peu, à la télévision, le rôle qu’avait joué le sinologue Simon Leys dans la critique du maoïsme. Rappelé aussi l’engagement enthousiaste de nombre d’intellectuels européens derrière Mao et sa violente et fanatique pseudo-« révolution culturelle ». Pour nous contenter de quelques noms, Roland Barthes, Philippe Sollers. Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir. Maria-Antonietta Macciochi – oui, celle qui s’était fait moucher par Simon Leys lors d’une émission d’Apostrophes – étaient tombés dans le panneau.

Jacques et Claudie Broyelle avaient d’abord, avec Evelyne Tschirhart, une amie qui travaillera plus tard sur les questions éducatives, publié Deuxième retour de Chine aux éditions du Seuil en 1977. Eux qui avaient chanté les louanges de la Chine après un premier et rapide séjour, brulaient fort heureusement ce qu’il avaient adoré. Après avoir travaillé deux ans aux Editions de Pékin et  dans un institut d’enseignement des langues étrangères, ils ruinaient l’idée d’une démocratie chinoise nouvelle équilibrant les aspirations de la population et la direction du parti communiste et soulignaient les ressemblances institutionnelles de la « République populaire » de Chine avec l’URSS : réseau de camps de concentration, parti unique et tout-puissant haïssant  la liberté individuelle, contrôlant étroitement la vie quotidienne, la presse, l’éducation des enfants, imposant une impitoyable justice dite « de classe », favorisant le culte du numéro 1, Mao Tsetoung, imposant référence et révérence au marxisme-léninisme, engendrant des luttes au couteau au sein de l’appareil politique dirigeant.

Lors d’une rencontre organisée par la revue Les Temps Modernes  quelques uns de ceux qui avaient longuement travaillé en Chine comme Michel Magloff, rentré d’une institution de langues étrangères à Shanghai, Xavier Luccioni qui, après avoir enseigné le français avait travaillé à Pékin-information, Roland et Annette Trottignon (née Wieviorka), eux aussi revenus d’un long séjour en Chine où ils avaient enseigné, manifestèrent leurs désaccords avec les époux Broyelle. Contrairement à ces derniers, ils n’avaient pas encore remis en cause aussi radicalement qu’eux le « maoïsme ». Claudie et Jacques Broyelle découvraient en revanche, sans en employer le terme, le totalitarisme.

Le moins qu’on puisse dire était que les expériences des uns et des autres ne se recoupaient pas. Les Broyelle furent accusés de ne s’être imprégnés ni des réalités tiers mondistes de la Chine d’alors, ni de son histoire. Leur vision ô combien discutable avait conduit à cette conséquence affreuse que les Broyelle rejetaient même le socialisme, chinois ou pas ! Ils niaient l’opposition des systèmes chinois et soviétique (alors que leurs interlocuteurs opposaient l’URSS, société bloquée, à la Chine, dont la vivacité et l’originalité étaient confirmées par la Révolution culturelle des années précédentes).

Pour les Broyelle, la Chine avait certes changé mais pour le pire – les camps, les prisons, les déportations déguisées de centaines de milliers de jeunes, les humiliations publiques, l’exigence fanatique d’une soumission aux partisans de Mao, tels avaient été les fruits de la « révolution culturelle ». Et si on laissait la bride sur le cou de quelques uns , c’était purement conjoncturel et comparable à ce que Khrouchtchev avait fait avec Soljenitsyne quand celui-ci avait pu publier Une journée d’Ivan Denissovitch dans la revue Novy Mir.

Suivirent d’autres livres  comme Le bonheur des pierres, (Seuil 1978) une sorte de journal, de recueil de réflexions sur leur engagement politique et leur part de responsabilité :  ils s’étaient trompés et l’assumaient. Ils s’étaient trompés et n’avaient pas été trompés (Huis Clos à Pékin, Le Monde 25 mai 1978)

Deux ans plus tard, Apocalypse Mao (Grasset,1980) réintroduisait une dimension historique dans cette réflexion sur le « legs maoïste qui se résumait en quelques mots simples : la terreur, la faim, le saccage de la jeunesse ». Un document interne au PCC allait jusqu’à estimer à 100 millions le nombre de victimes, brutalisées, mortes, jetées en prison, envoyées au laogai (l’équivalent du goulag) ou réduites au chômage et à la mendicité..Le « Grand bond en avant », avait quant à lui, causé trois ans de famine et 20 millions de morts. Quant à la jeunesse saccagée, elle le fut en effet avec des études « sacrifiées sur l’autel des utopies ». Quelques religieux exaltés ou naïfs comme le Père Cardonnel protestèrent. Le Monde, 15 mars 1978). Mais la rupture se consommait entre la majorité des intellectuels français et le marxisme-léninisme L’anti-communisme était revendiqué et …documenté. Le mouvement qui y avait mené passait aussi par une meilleure compréhension du marxisme, qui, bien que coupable innocentait le marxiste et était aveugle au rapport particulier qu’eux-mêmes, les Broyelle et leurs jeunes amis maoïstes, avaient entretenu « dans et par le marxisme avec une certaine idée de l’absolu », comme l’écrivirent Claudie et Jacques Broyelle(Le Monde, 20 janvier 1978). C’est ainsi, contre le relativisme historique marxiste, qu’ils redécouvrirent le Bien et la Mal.

On les vit ainsi avec André Glucksmann et Bernard Kouchner appeler à l’aide aux boat-people vietnamiens.

On les vit honorer la pensée d’Albert Camus et se ranger rétrospectivement à ses côtés dans sa polémique avec Sartre sur les camps de concentration soviétiques. En 1982, Les Illusions retrouvées (Grasset), Sartre a toujours raison contre Camus, Jacques et Claudie Broyelle réagissaient à la victoire de l’Union de la gauche, dénonçaient ses illusions retrouvées envers le camp socialiste porteur d’une société totalitaire pourtant depuis longtemps dénoncée aussi par Raymond Aron, Arthur Koestler et Manes Sperber.

Plus de quarante ans se sont écoulées depuis la parution de ce livre. Ce n’est pas une vieille histoire comme on se le demandait plus haut. Et pour son rôle de précurseur, donc, et pour son actualité brulante – car s’ils changent d’allure, les totalitarismes et les illusions dont on les pare continuent d’exister – il faut saluer le travail accompli par Jacques Broyelle aux côtés de son épouse. J’adresse à celle-ci et à toute sa famille nos condoléances les plus sincères.

Pierre Rigoulot

15 Mar 2024


Le défi laïque de l’intégration 

Ces toutes dernières années, un certain nombre d’alertes ont été lancées, et des mesures ont été prises en réponse à la poussée de l’islamisme politique  au sein même de l’École.

Comment celle-ci peut, non seulement se défendre, mais mener une bataille culturelle en vue de réussir l’intégration de ceux qui refusent la conception française de laïcité et de la société ?

Car il s’agit bien de penser une laïcité à la française, qui ne se réduise pas à la neutralité idéologique des représentants de l’État, mais concerne aussi les élèves que l’École doit « intégrer » dans le respect conjoint des croyances particulières et des principes de la République.

L’affaire est délicate car jusqu’à présent les enseignants étaient formés à transmettre des connaissances et des capacités, sans pouvoir aborder les convictions religieuses et culturelles qui sont incompatibles avec notre société, une société qui est libérale sans être multi-communautaire.

Le politique peut-il donner explicitement mission aux enseignants de mener cette bataille culturelle, en les formant à cette très délicate mission ? 

Linstitut dhistoire sociale vous invite à en débattre avec Pierre-Henri Tavoillot, président du Collège de philosophie, le jeudi 7 mars à 18h, au Café du Pont-Neuf, de  18h à 20h, 14 Quai du Louvre (Paris 1er)

2 Mar 2024


MA LONTAINE ET SI PROCHE UKRAINE

     Je ferai tout pour être l’un des leurs. Je ne voudrais pas me contenter de dire ma solidarité, de la crier, même. Les Ukrainiens, ceux d’ici et ceux de là-bas, sont devenus mes frères.

     A coups de bombardements, de massacres et de souffrances. Mais aussi à coups d’éclat, à commencer par celui de leur président, cet exemplaire petit Juif, Volodymyr Zelensky, qui, au lieu de prendre un taxi pour l’étranger, s’est montré face au monde entier devant le palais, entouré de colosses amis, qui semblaient le protéger de leur masse bienveillante. Ce jour de février 2022, j’ai entendu pour la première fois de sa bouche : « Slava Ukrajini ! » et, en écho de leur part : « Ukrajini slava ! » Des cris que j’allais répéter bien des fois par la suite, ici en France, comme preuve d’adhésion à cet homme et à l’ensemble de son peuple.

     De l’Est arrivait l’espoir d’une résistance acharnée face à ceux qui avaient mis leurs pattes sur les miens durant des décennies. C’étaient les mêmes, ces brutes russes qui avaient réussi à amadouer les naïfs petits Cubains qui ne les connaissaient pas, sauf bien sûr ceux qui, par millions, avaient spontanément pris le chemin de l’exil, sans oublier ceux qui avaient tenté de leur résister et qui avaient payé de la prison ou de la vie cette folie, dans l’indifférence ou la complicité généralisées. C’étaient les héritiers du système communiste, que j’avais imaginé mort et qui ne l’était pas. Pas tout à fait les mêmes mais presque : les descendants de Lénine, de Staline, de Khrouchtchev, de Brejnev et des autres morts-vivants, pas ceux de Gorbatchev ni, en partie, de Eltsine. Poutine représentait, représente, la continuation de la terreur communiste. Pas étonnant, donc, que j’aie reporté mes souhaits d’émancipation sur ces hommes et ces femmes qui se battent contre eux, presque à mains nues, du moins au commencement. Ils sont devenus les porte-drapeaux d’un futur moins laid, moins terrible, même pour mon île, Cuba, là-bas sous les tropiques.

     Eux, ils ne brandissent pas que des drapeaux, moi, je ne fais que crier et parler, je refuserais d’ailleurs de toucher à une arme –je ne l’ai jamais fait, je ne le ferai jamais. Leurs parents, leurs maris, leurs amis, empoignent des armes, quand bien même ils n’étaient nullement formés à cela. Parfois, Jean-Pierre, l’âme de nos marches, parle d’un ami qu’il a perdu au front. L’émotion transparaît alors, comme lorsqu’il me mentionne à voix basse le souvenir de son épouse, Nathalie, qui avait initié ce mouvement, l’Union des Ukrainiens de France, il y a des années déjà, en 2014. Il y a aussi ces femmes seules, par exemple Ioulia, dont le mari, cameraman des armées, est au front, qui rompt en larmes quand elle évoque son sort. Jean-Pierre proclame que nous sommes le troisième front, après celui qui est face aux Russes, et celui de l’ensemble de la population, qui se trouve aussi face aux mêmes prédateurs. Nous ne faisons que venir en appui à ceux-là, qui se trouvent au loin, et à ceux-ci, les exilés, comme moi. Je me sens comme eux, en exil depuis si longtemps. Et je ne sais s’ils pourront un jour retourner dans ce pays qui leur semble encore magnifique. Pas comme le mien. Oui, mais pour combien de temps ?

     Les terrains de guerre se multiplient, partout, essentiellement en Israël, où me porte mon histoire, aussi proche, peut-être davantage, que celle de l’Ukraine, à laquelle me relient des ancêtres lointains, des Juifs partagés entre ce territoire et celui de la Pologne et d’autres territoires indéfinis de l’Est. Nous vivons un temps de malheurs récurrents.

     Je continue à proclamer ma foi en la victoire, peut-être pas seulement par les armes. Lorsque je m’adresse à mes frères -et à mes sœurs- devant la fontaine des Innocents ou place de la Bastille à Paris, et même, parfois, à Chartres, ou dans ces lignes, je ne fais œuvre que d’un soutien moral. Je témoigne, comme je le fais pour Cuba libre depuis des décennies. Je sais cependant que mes paroles leur vont droit au cœur, qu’elles les galvanisent, les aident à tenir bon, le temps qu’il faudra. Elles parviennent parfois jusque là-bas, sur le deuxième et le premier front. Jusqu’à ce que mes forces me le permettent et que je puisse, un jour, fouler cette terre bleue et jaune que j’ai faite mienne, par pur désir de justice et de liberté.  

Jacobo Machover

(Photo: https://www.internationalaffairs.org.au/australianoutlook/war-in-ukraine-and-women-in-combat/)

2 Mar 2024


Benoît Rittaud, Mythes et légendes écologistes, éditions de l’Artilleur, 2023, 250p. 20 € 

Hésitations sur le nucléaire, défense de l’environnement associée à des mouvements violents, mise en cause, sans doute assez discutable, mais soutenue par une bonne partie de la population, des exigences phytosanitaires des Verts par les militants syndicalistes agricoles. Dans l’histoire de l’écologie politique, les années actuelles ne compteront pas parmi les plus glorieuses.                                                                  

Mais l’impatience des militants écologistes, leur extrémisme et leur haine de la démocratie libérale ne sont pas seulement l’effet de fautes politiques, c‘est à dire de la méconnaissance de ce que les gens peuvent accepter ou de l’indifférence à leurs réticences. Ces attitudes semblent constitutives de leur idéologie même. Les Grünen allemands se divisaient en réalistes et en utopistes. Les Verts français, eux, veulent révolutionner la société française au nom de l’urgence qu’il y a à réagir à la catastrophe qui vient, à l’apocalypse qui menace sans doute aucun.        

Benoît Rittaud, dans son tout récent ouvrage, Mythes et légendes écologistes, publié aux éditions de l’Artilleur, dénonce cette « course aux extrêmes », et l’empressement à confondre les problèmes environnementaux qui se posent à nous tous et les signes du prochain (et certain) désastre planétaire. Comme le totalitarisme, l’écologie politique veut mener une lutte à la vie à la mort contre la société « capitaliste » qui, soucieuse de profits immédiats, ignore qu’elle conduit l’humanité (comme d’ailleurs d’autres sociétés) à une catastrophe majeure. Benoît Rittaud résume ainsi, cette certitude, certes infondée mais structurant quand même toutes les actions des Verts, en énonçant leur mythe central : « sa puissance et son égoïsme de court terme conduisent l’humanité à détruire l’environnement à l’échelle planétaire, ce qui va bientôt provoquer un effondrement global que l’on ne pourra éviter (ou freiner) que par une transformation profonde de notre société ». Du haut de ce mythe, on accueille les remarques de bon sens avec mépris.                                                                                     

Même chez les savants bardés de diplômes d’aujourd’hui, un mythe se nourrit non d’expérience ni de raison mais de signes. Aussi les trouvent-ils, ces signes, et c’est pourquoi leurs appels se multiplient depuis une cinquantaine d’années, annonçant le Grand effondrement pour le lendemain ou presque. M. Guterres, le secrétaire général de l’ONU, visiblement plus catastrophé par l’effondrement climatique « déjà commencé » que par le piétinement par la Russie et la Chine des sanctions qu’elles avaient eux-mêmes votées, leur emboîte le pas et fait même mieux : l’apocalypse n’est pas pour demain : selon lui, elle a commencé hier.            

Impossible dans ce registre d’entendre raison. On admet par exemple du bout des lèvres que la surveillance des forêts s’est accrue, que les moyens engagés pour la protéger sont de plus en plus importants. Mais de là à reconnaître ouvertement que la surface forestière globale de la France progresse, il y a une marge qu’on préfèrera laisser dans l’ombre ! De même, parler d’apocalypse à venir et par notre faute, cela vous a quand même une autre gueule que prendre en considération cette idée que les variations climatiques actuelles pourraient être surtout « liées aux interactions gravitationnelles entre le soleil et les principales planètes du système solaire » ! La radio et la télévision préfèrent en général interpeler l’auditeur : la situation est grave ! Il faut faire quelque chose! une catastrophe nous menace ! L’auteur de ces lignes, souvent intéressé par ce qui se passe sur le 38 me parallèle dans la péninsule coréenne connait bien ces moues de déception quand il commente avec placidité la dernière menace de Pyongyang et l’annonce d’une possible guerre prochaine.   La promesse d’un « océan de flammes » est quand même plus excitante ! Et l’audimat monte en même temps que l’adrénaline. De la même façon, « La bien-pensante écologique exige que tout aille mal ». Nouvelle preuve de sa proximité avec le totalitarisme, cette posture écologique assimile ce qu’elle « constate » avec ce qui a une valeur éthique : le réchauffement climatique est, et c’est mal, et c’est de notre faute…

Ce petit livre de Benoît Rittaud est clair, agréable à lire, parsemé d’exemples originaux, parfois drôles et souvent scandaleux. On aimerait que ce coup de pied sanitaire dans une des bienséances idéologiques majeures de notre temps soit le point de départ d’une défense accrue de l’environnement enfin raisonnable.

Pierre Rigoulot

20 Fév 2024


Aider l’Ukraine

Outre l’aide militaire apportée officiellement à l’Ukraine par les Etats-Unis et divers Etats européens, il en est une autre, plus discrète : celles de centaines d’associations  et de milliers de citoyens des pays européens.

En quoi consiste-telle? Est-elle efficace? Peut-on y participer et comment ?

Nicolas Milétitch, ancien directeur du bureau de l’AFP à Moscou anime l’une de ces associations, SOS Ouman, et se rend lui-même jusqu’en Ukraine. Il expliquera les besoins les plus criants des Ukrainiens et les efforts faits pour y répondre Mardi 27 février de 18h à 20h au Café du Pont-Neuf, 14 quai du Louvre Paris 1er

Les amis d’Histoire & Liberté

20 Fév 2024


Ukraine en résistance : que peut la littérature ?

A la veille du  second anniversaire de la guerre en Ukraine, des écrivains témoignent le 22 février à la Maison de l’Amérique latine.

Le PEN Club français, Cercle littéraire international, organise le jeudi 22 février 2024 à 19 heures à la Maison de l’Amérique latine, 217, boulevard Saint-Germain, Paris 7e une rencontre intitulée « Ukraine en résistance : que peut la littérature ? ».  A la  veille du second anniversaire de la guerre,  des écrivains témoignent : Florent Coury, auteur de Engagé volontaire,Jean-François Bouthors, auteur de Poutine, la logique de la force, Bogdan « Bob » Obraz, auteur de Kyiv-Paris

La tentative d’invasion de l’Ukraine libre et démocratique par la Russie de Vladimir Poutine le 24 février 2021 a produit d’immenses destructions humaines et matérielles. Mais plus  encore, elle a cherché à éradiquer  la culture ukrainienne  dans sa singularité et  exterminer ceux qui la portent.   Les artistes et les écrivains ont payé un lourd tribut à cet égard. La littérature, aujourd’hui essentiellement en langue ukrainienne mais aussi en russe, est l’un des principaux vecteurs de la connaissance du présent tragique et du passé de ces terres martyrisées par une histoire souvent occultée, qui remonte à la surface.

Les témoignages, ceux des écrivains ukrainiens qui doivent faire face à une violence barbare et ceux des observateurs étrangers qui parcourent le pays ou parfois s’engagent dans les rangs des combattants, faisant d’eux des citoyens solidaires à part entière, permettront-ils de donner ses lettres de noblesse à une littérature qui devrait survivre aux circonstances de la guerre qui, espérons-le, aura une fin prochaine ?  Telles sont les questions qui seront abordés durant cette rencontre.

Florent Coury était, avant de partir en Ukraine DRH de l’Usine Renault de Flins. Il a 39 ans, et père de trois enfants. Jean-François Bouthors est journaliste et essayiste. Il a été l’éditeur de la journaliste Anna Politkovskaïa, assassinée à Moscou en 2006. Bogdan Obraz, Ukrainien de Kyiv, vit à Paris depuis 2008. Il est diplômé d’un master à l’ESCP-Europe et d’une licence professionnelle de guide conférencier.

La présentation sera assurée par Jacobo Machover et Fulvio Caccia, membres du Comité directeur du PEN Club français (Cercle littéraire international). Cet événement sera dédié à Victoria Amelina, écrivaine ukrainienne assassinée au cours d’un bombardement russe.

Renseignements : jacobo.machover@wanadoo.fr, http://www.penclub.fr

8 Fév 2024


« Simon Leys, l’homme qui a déshabillé Mao »

(Public Sénat, 3 février 2024 : documentaire sur l’oeuvre salutaire de Simon Leys)

Un documentaire inédit de Fabrice Gardel et Mathieu Weschler, « L’homme qui a déshabillé Mao », retrace le parcours du sinologue décédé en 2014, Simon Leys, qui, presque seul,  dénonçait dans les années 70 les crimes et les mensonges du maoïsme, objet de l’admiration de bien des intellectuels occidentaux.

Pour voir le film: https://www.youtube.com/watch?v=INzToPuW7ng.

Libération publie à cette occasion un article d’Arnaud Vaulerin dont nous reprenons ici de larges extraits :

« Dans la catégorie dézingage, c’est un moment de choix. La scène se passe le 27 mai 1983 sur le plateau d’Apostrophes, alors la grand-messe du livre ordonnée par le pape des lettres Bernard Pivot. Ce jour-là, il reçoit quatre invités pour parler des «intellectuels face à l’histoire du communisme». Parmi eux, la journaliste, écrivaine et femme politique italienne Maria-Antonietta Macciocchi qui vient de publier Deux mille ans de bonheur, un ouvrage sur son compagnonnage avec la gauche communiste et ses voyages, notamment en Chine. Face à elle, un inconnu ou quasi : Simon Leys, sinologue averti et lucide, précis et rigoureux.mais non sans esprit, l’intellectuel cingle la passionaria maoïste pour son précédent ouvrage De la Chine. (…) De son ouvrage De la Chine, ce qu’on peut dire de plus charitable, c’est que c’est d’une stupidité totale ; parce que si on ne l’accusait pas d’être stupide, il faudrait dire que c’est une escroquerie.» Puis Leys démonte une thèse avancée par l’autrice : dire que le «maoïsme, c’est la rupture avec le stalinisme, ça va à l’encontre de toute évidence historique connue de tout le monde».

A court d’arguments, Macciocchi s’agite, s’offusque, s’essouffle. Ce soir-là, Simon Leys sort de l’anonymat et de l’ostracisme où il a été relégué par l’intelligentsia et l’establishment. Ces beaux esprits épris d’un culte délirant pour le Grand Timonier et son bréviaire, le Petit Livre rouge. En consacrant un film à cet intellectuel libre et incisif, Fabrice Gardel et Mathieu Weschler éclairent le parcours trop méconnu du «plus lucide contempteur des crimes de Pékin» et rétablissent des vérités.

Enquêté, agrémenté d’archives et d’entretiens avec des observateurs (…) et des proches du spécialiste, Leys, l’homme qui a déshabillé Mao est d’abord un document sur la cohérence, l’unité et la ténacité d’un homme seul et détesté. C’est également un précieux rappel historique sur la grande boucherie du communisme chinois revisitée dans le climat d’hystérie idolâtre qui s’est emparée du milieu intellectuel et politique dans les années 60 à 80, notamment dans les colonnes de Libération. Le décalage est édifiant entre la ferveur révolutionnaire des thuriféraires de Mao en France, dont l’écrasante majorité ne parle pas chinois et ne s’est jamais rendue en Chine, et la clairvoyance courageuse de Leys (…)

Simon Leys, né Pierre Ryckmans en 1935 en Belgique, découvre la Chine à 20 ans à la faveur d’un voyage étudiant. Le «choc fondateur» produit par cette première visite va conditionner son existence. Le jeune Belge arrête ses cours de droit, se lance dans des études de chinois et arpente le pays, sac à dos et carnet de voyage en poche. Séjourne à Taiwan, au Japon. «Il devient un lettré chinois», rappelle René Viénet, l’ami-éditeur de Leys et, lui aussi, fin connaisseur de la Chine. En 1963, Leys s’installe à Hongkong (…) Là, en passionné empirique du terrain et de la langue chinoise, il prend la mesure de la «lutte de pouvoir terrible entre Mao Zedong et le Parti communiste et de ce que le peuple en est la victime». Les cadavres de la boucherie maoïste finissent par arriver dans les eaux de Hongkong. «Je ne peux pas rester en dehors, je dois prendre position, sinon je ne pourrai plus me regarder dans la glace», raconte Simon Leys dans une archive. L’ancien étudiant «apolitique, avec un intérêt assez exclusivement culturel» pour la Chine, s’engage pour raconter l’envers de la campagne des Cent Fleurs, du Grand Bond en avant et de la Révolution culturelle qui a raflé des dizaines de millions de vies entre 1957 et 1976.

(…) Sur les conseils de René Viénet, Pierre Ryckmans devient Simon Leys et rédige les Habits neufs du président Mao en 1971, une synthèse de documents repérés par Leys et de témoignages recueillis à Hongkong. «On avait sous les yeux l’évidence, l’immensité de cette terreur atroce que représentait le maoïsme pour la Chine», dit Leys. Il est insulté, vilipendé par la gauche intellectuelle et les médias qui lui sont proches, le Monde, le Nouvel Observateur, la revue Tel Quel du très Mao-béat Philippe Sollers.

Certaines archives sont aujourd’hui aussi comiques que pathétiques sur le niveau d’aveuglement et de bêtise alors atteint.

La funeste mode maoïste finira par pâlir après la mort du Grand Timonier et le grand massacre perpétré par les Khmers rouges au Cambodge (…) »

4 Fév 2024