A voix haute – Polina Panassenko (Éditions de l’Olivier 2026. 248 pages. 19,50 euros)

Polina Panassenko - A voix haute

Fiction ? Autofiction ? Récit (presque) véridique ? Quel est le vrai de l’inventé dans cette recherche des traces d’un arrière-arrière-grand-père disparu en Sibérie en 1938 ?

Dans À voix haute de Polina Panassenko, on retrouve chez la narratrice beaucoup d’éléments de sa propre biographie : Polina Panassenko est née en Russie, où elle a passé ses premières années, avant de suivre son père, mathématicien de renommée internationale, venu s’établir en France.

Et dans le récit qu’elle nous propose, Polina Panassenko raconte le retour en Russie d’une jeune femme née en Russie mais très jeune venue et élevée en France. Taraudée par l’envie d’être actrice, la narratrice va faire des pieds et des mains pour intégrer l’École d’un fictif Théâtre National de Moscou (pour Polina, un bien réel Théâtre d’art de Moscou). La narratrice va surtout y retrouver, au sens profond du terme, sa famille russe. Alors que le pays est traversé par les tensions politiques liées à la réélection de Vladimir Poutine en 2012, après l’intermède Medvedev, elle entreprend parallèlement une autre formation, plus intime et beaucoup plus exigeante : celle de la mémoire. À travers les silences de son grand-père, quelques photographies, des objets transmis comme des indices et une enquête familiale remontant jusqu’aux victimes de la terreur stalinienne, tout particulièrement la terrifiante année 1938, la narratrice cherche à comprendre ce qui a été tu, oublié ou enfoui au fil des générations.

Roman d’apprentissage, récit familial, enquête historique et témoignage sur l’enseignement théâtral s’y entrelacent sans jamais se confondre. La recherche des origines ne passe pas par les grands récits, mais par les non-dits, les gestes ordinaires et la matière concrète des souvenirs. Ce sont les silences eux-mêmes qui deviennent des documents à déchiffrer. Le voyage jusqu’à Vladivostok n’est pas qu’un voyage à l’intérieur de la Russie, c’est un voyage intérieur tout court.

Disons-le, la description de la société russe, à travers chaque détail de la vie courante, est merveilleuse, on sent que tout ici sonne juste. Polina Panassenko se distingue par une écriture vive, souvent drôle, qui évite aussi bien le pathos que le didactisme. Mais hélas, il s’agit déjà d’un monde dont une partie n’aura été qu’une parenthèse. Le musée du Goulag est devenu un musée de la répression nazie, Memorial a été interdit et l’attitude des fonctionnaires aux archives, à la fois si butée mais en même temps si possiblement transgressable avec beaucoup d’insistance et de ruse, serait aujourd’hui impensable face à une chercheuse dotée de la double nationalité russe et française.

Puisqu’il s’agit peut-être d’un roman, on ne dira pas le terminus ad quem du livre et là n’est pas l’essentiel. Sa réussite est de faire entendre la manière dont les traumatismes collectifs continuent de résonner dans les vies privées, tout en laissant affleurer une énergie de liberté et de résistance. Le titre prend alors tout son sens : apprendre à parler « à voix haute », c’est rompre l’héritage de la peur, transformer l’enquête en parole et rendre aux disparus une présence.

Antoine Cassan, le 8 octobre 2026

Quelques citations

« Aussitôt, la main de mon grand-père remonte vers sa bouche. C’est le signal. Ne pas parler à côté de la porte d’entrée. Il dit viens plutôt à la cuisine. »

« La première fois que j’ai entendu le mot « KGB » c’était au pied de notre immeuble en jouant avec les enfants des voisins. Les vieilles dames qui passent leurs journées assises sur le banc à surveiller les entrées-sorties de tout le monde, on les appelle les mémés KGB. Depuis, j’ai constaté que le mot change de la personne qui le prononce. Quand c’est mon oncle, c’est soit une blague, soit un danger, quand c’est mon voisin de palier Kostia ça veut dire héros qui veille sur notre pays. » 

« Mon grand-père déplace des miettes sur la toile cirée. Il dit Il a disparu. Une nuit, on est venu frapper à sa porte. Il a été emmené. On ne l’a jamais revu. Puis un jour, ma tante a appris que c’est là-bas qu’il était mort. »

« En 1928, il est accusé d’être un paysan riche, un koulak. Le chef d’accusation principal est celui d’avoir vendu de la viande au marché. »

« Donc tu es un koulak. On lui prend sa terre, sa maison, son bétail, tous ses biens. On le prive de ses droits électoraux. Il n’a plus le droit de travailler la terre, mais il n’a pas le droit non plus de quitter le village pour trouver du travail ailleurs (…). Il fuit à Moscou (…), mais en 1937 quelqu’un le dénonce. La police politique de Moscou envoie une requête dans son village natal. Là-bas, on confirme. C’est un ancien koulak, un élément anti soviétique. La police le convoque le 8 septembre pour un interrogatoire. Il est arrêté le 11 septembre 1937. »

« Personne ne l’a mis dans un cercueil. Je sais une chose : un homme, un être souffrant et martyr, est mort quelque part. »

8 Oct 2026

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