Adieu ma Russie ! – Nicolas Werth (Les Belles Lettres 2026. 398 pages. 25,90 euros)

Adieu ma Russie ! - Nicolas Werth

Peut-on recommander ce livre? On y plonge dans une telle intimité, une telle affection et admiration de  l’auteur à l’égard d’Alexander Werth, son père, qu’on peut se demander parfois si l’on n’est pas de trop dans des pages denses mais très personnelles. Sans doute évoquent-elles pour beaucoup d’entre nous un abandon et un désamour. Le titre nous y invite d’emblée. Mais nous, anciens militants, nous étions surtout attachés à des lieux-saints – Russie ou Chine – dont nous soutenions globalement la vision du monde. Nicolas Werth, lui, rompt un lien fort avec la révolution soviétique mais plus encore avec la Russie. Il y a vécu, travaillé, étudié. Il y a bâti une œuvre remarquable, savante et parfois bouleversante, souvent au sein d’une équipe de chercheurs.

D’où son attachement au pays et aux gens plus qu’à la Révolution. L’a-t-il, aimée, la Russie ! La Russie des personnalités magnifiques qu’il a rencontrées : savants polyglottes qui partageaient avec lui des nuits de veille et d’amitié, gardiens de la mémoire du Goulag et de la Grande Purge ( plus de 700 000 exécutions !); artistes traçant leur route en dépit d’une censure hostile ; peuple désireux de garder ses traditions malgré la violence de l’État léniniste puis stalinien, peuple sorti vainqueur de la peste brune…et qui jugeait l’histoire de La Russie en guerre écrite par son père comme l’une des meilleures qui soit sinon la meilleure.

La fierté du fils sera sans doute ensuite troublée en apprenant combien cette œuvre avait été censurée et remodelée et, pire, en comprenant combien le père avait ainsi servi sans vouloir s’en rendre compte, les desseins et la puissance de Staline au détriment de ce qu’il faut  bien appeler le monde libre. Un monde qui tenait légitimement à condamner les horreurs de la Grande purge ou du Goulag et donc à déconsidérer l’URSS et à ruiner les espoirs que des centaines de millions d’ignorants trop confiants avaient mises en elle.

Werth dénonce vivement les erreurs, les indéniables exagérations que certains des meilleurs experts ont avancé, touchant par exemple le nombre de victimes du système concentrationnaire soviétique.

Les auteurs du Livre Noir du communisme, par exemple, d’où Nicolas Werth dit avoir tenté en vain de retirer son texte, ont sans doute simplifié ici et là et tenté des comparaisons audacieuses qui ont provoqué les polémiques que l’on sait. Mais avec le bilan qu’ils ont proposé de 80 ans de communisme, ils ont très légitimement nui à la cause « marxiste-léniniste », maoïste et stalinienne et donné plus de poids et d’attrait aux démocraties libérales. Au registre du savoir, aux nuances subtiles, aux mises en évidence toujours plus précises et aux attendus toujours plus profonds, ils ont préféré l’arme d’un décompte, peut-être moins savant mais plus efficace que ce qu’un Werth pouvait apporter avec son expérience soviétique, ses « plongées » dans les archives et sa connaissance de la psychologie sociale des Russes. Une critique globale de dimension politique et morale et portée par un effort utile de communication indispensable s’oppose ici à des productions de dimension scientifique et seulement scientifique. Même si une éthique d’honnêteté et de respect de la vérité accompagne la recherche scientifique, mettre à jour le mensonge, mieux : affaiblir les menteurs passe par un combat intellectuel et verbal formulé habilement pour les démasquer et les vaincre.

Pourtant Nicolas Werth annonce qu’il ne retournera plus maintenant en Russie. La mise en cause par le gouvernement russe du travail – scientifique justement – de Mémorial et  l’agression contre l’Ukraine lui sont insupportables. « Le 24 février 2022, j’ai compris que je pouvais moi aussi, dire adieu à cette Russie à l’étude de laquelle j’ai consacré toute ma vie ».  écrit-il non sans solennité.

Cette Russie pourtant, bien qu’elle ne soit plus soviétique, est-elle pire que celle qui existait dans les décennies précédentes? Les agressions soviétiques contre l’Allemagne de l’Est en 1953, la Hongrie en 1956 ou la Tchécoslovaquie en 1968 étaient-elles plus acceptables que l’ « opération spéciale » de Vladimir Poutine en Ukraine ? Non, bien sûr. Et, désespéré, Alexander Werth avait tragiquement témoigné de la légitimité du rejet de l’URSS depuis longtemps en se donnant la mort peu après l’entrée des troupes du Pacte de Varsovie à Prague.

Pierre Rigoulot, le 21 septembre 2026

21 Sep 2026

Laisser un commentaire