De Mao en Mélenchon: feu sur le quartier général!
(tribune publiée mercredi 21 octobre 2026 sur le site en ligne du Figaro)
On hésite à asséner une analyse sûre d’elle-même tant sont nouvelles les images qui nous parviennent. On n’avait pas vu de prof à terre frappé par des jeunes, lycéens ou étudiants, depuis 60 ans. C’était en Chine pendant la révolution culturelle.
Les agresseurs de 1967 pensaient leur violence légitime : les « réactionnaires » qu’il frappaient défendaient un monde passé et dépassé, celui des opposants à la Cause du peuple. Voilà qui justifiait quelques coups de pieds dans les têtes et dans la figure, non ?
Les agresseurs de 2026 ne se justifient pas tout à fait de la même façon. Ils se plaignent surtout des souffrances (le mot est souvent utilisé), oui : des souffrances qu’on leur inflige. Travailler dans une salle de classe chaude l’été et froide l’hiver, l’inhumanité de l’injonction est patente.
Il s’agit au fond pour ces jeunes de se défendre contre une entreprise cruelle : les faire travailler 8h par jour ! Les priver de vie sociale ! Les obliger à passer par un « Parcoursup » qui donne la priorité à ceux qui ont un bon dossier, n’est-ce pas sélectif, insupportable, voire fascisant ?
Voilà qui justifie une fois de plus – parce qu’elles sont donc défensives – des réactions violentes. Mélenchon, comme jadis Mao Tsé toung, appelle en conséquence « les jeunes » à briser ce vieux monde qui s’acharne contre eux, affirmant que pour construire, il faut d’abord détruire. D’abord l’incendie d’un lycée puis la construction d’un nouveau ? L’incendie d’une mairie puis l’ouverture d’une nouvelle ?
Si l’on comprend bien, à construire sans violence ni incendie préalables, on marche sur la tête : le monde nouveau nait des affrontements, c’est bien connu depuis Héraclite, comme Mélenchon le rappelait lui-même à Clermont samedi dernier.
Et ses lieutenants le savent aussi qui soulignent que la violence est légitime (celle qui accouche de l’Histoire sans doute avec cette précision fine que si l’on peut atteindre son but sans violence, c’est encore mieux : classes dominantes, rendez-vous !).
Reprenons le fil des événements. Au départ, un lycée manque d’enseignants et manifeste. Il doit toucher un point sensible car d’autres établissements se joignent à lui d’une manière qui met assez vite en cause le « narratif », comme on dit aujourd’hui, proposé par les acteurs du mouvement, narratif qui distingue de braves lycéens « exigeant » de meilleures conditions d’études et de très méchants éléments venus d’ailleurs, qui cassent pour casser. Les blocages d’établissements scolaires avec des poubelles parfois enflammées n’ont-ils vraiment rien à voir avec des lycéens ? Ni les profs frappés, ni les proviseurs agressés ? Et faut-il toujours imaginer des « majeurs » venus d’ailleurs alors qu’on a tous vu ce gamin de moins de 15 ans mettant le feu à un aérosol pour brûler le visage d’une femme qui appelait au calme ?
La frontière est très poreuse en fait entre les différentes catégories qu’on croit relever pour se rassurer : agneaux lycéens en quête de bonnes conditions de travail / éléments brutaux qui-n’ont-rien-à-voir-avec-les-manifestants-pacifiques / policiers violents.
D’autres catégories sont d’ailleurs apparues ensuite : les syndicalistes et les parents, manifestants calmes et modérés, puis les « casseurs » déjà évoqués mais qui, depuis les émeutes du 17 octobre, se divisent en « black blocs », ou « ultra-gauches » qui cherchent à affaiblir l’odieux régime capitaliste que nous subissons tous en détruisant quelques parcelles de son fonctionnement (agences bancaires, mobiliers urbains, véhicules de sapeurs-pompiers, etc.), eux-mêmes devant être distingués des « pilleurs d’opportunité », parfois appelés « racailles », comme on le dit des bandes violentes des « cités » au sein desquelles on trouve nombre de jeunes issus de l’immigration. Les médias hésitent à les reconnaître de peur d’être jugés « racistes ». Cela n’a pourtant rien de raciste de faire ce constat : les pillages auxquels se livrent ces jeunes signent avant tout l’échec de leur éducation et de leur intégration, échec dont ils ne sont pas les seuls responsables.
Retour à l’Ecole donc et à une question difficile car pas plus qu’elle n’est faite pour lutter contre les inégalités sociales, l’Ecole n’est faite seulement pour que soient mieux socialisée les gamins « difficiles », qu’ils soient ou non immigrés, enfants d’immigrés ou de familles en difficulté.
Pourtant, les valeurs qui y sont défendues – laïcité, liberté individuelle, respect du savoir – contribuent à cette intégration ou devraient y contribuer. Et ce n’est pas seulement, comme on aime le rappeler à la CGT ou à la FSU, une question de moyens mais avant tout une question de promotion de valeurs et de principes – Etat de droit et démocratie, des termes qu’on a peu entendus depuis le début du mouvement et ses blocages de lycées.
Le modèle des blocages, ici encore, c’est celui de la lutte, de la lutte d’une classe contre une autre et l’adhésion à un modèle anti-démocratique dans lequel se complaisent les apprentis petits chefs de bande qui signent leur infantilisme en brûlant des poubelles. Les gamins aiment jouer avec le feu. Les gamins aiment « foutre la merde » (même s’ils se plaignent de manquer de papier-toilette !) C’est d’ailleurs pourquoi Charles Fourier, un socialiste du XIXe siècle affectait dans son utopie les enfants à la gestion municipale des ordures…
Verrons-nous, à mesure que seront mis à jour les ressorts du mouvement que nous vivons, d’autres catégories apparaître ? Derrière les casseurs et les pilleurs, apprendrons-nous par exemple que des militants islamistes désireux d’en découdre avec la France des incroyants ont poussé aux dégradations ? La question mérite d’être prise au sérieux même si ce n’est pas la seule à prendre en considération. Ni la plus importante : la manière dont l’état des finances publiques est glissé discrètement sous le tapis me semble au cœur du problème et donne au vieux slogan de 1968 « Soyons réalistes, demandons l’impossible », une actualité disons-le, franchement tragique. A gauche en effet, et ailleurs, on se gargarise du délabrement de la France auquel ont conduit 10 ans de macronisme, délabrement que subissent les manifestants sages et dont profitent les pilleurs et les casseurs. Et n’allez surtout pas objecter que le dénuement de l’Etat est le fruit direct du refus par la gauche, social-démocrate ou extrême, comme de la droite extrême, de réformer le système des retraites ! L’argument mérite pourtant d’être avancé et interroge la lucidité de toute l’opposition au Président de la République – à moins bien sûr que certains des composants de ladite opposition souhaitent l’effondrement du système et de son quartier général. Tout comme l’ultra-gauche, pourtant publiquement honnie.
Pierre Rigoulot, le 20 octobre 2026
