Les talibans au pouvoir

C’est naturellement aujourd’hui un jour de deuil pour tous les partisans d’une démocratie libérale. Triomphent à Kaboul le fanatisme religieux, le machisme le plus cruel, la haine de la liberté de critique, l’hostilité au monde qu’on dit occidental.

Nous ne sommes pas spécialistes de l’Afghanistan. C’est une bonne raison pour ne pas nous lancer ici dans des prises de position péremptoires. Pire : nous ne nous sommes pas beaucoup préoccupés de l’Afghanistan quand la lutte était encore indécise contre les islamistes qui viennent de triompher. Il est vrai que nous avions beaucoup à faire dans notre propre pays et en Europe où prospèrent d’autres formes d’hostilité à la démocratie libérale : l’autoritarisme sous la conduite d’un Chef y fait recette chez certains, les pressions et la subversion feutrée d’un communisme chinois riche et mondialement ambitieux vont grandissantes, le communautarisme islamiste tente de s’imposer, tout comme les vues étroites d’une partie de la population, globalement satisfaite de son sort mais vive à dénoncer son président, bouc émissaire des effets négatifs d’une Ecole longtemps peu exigeante, d’une Justice souvent laxiste, de réseaux sociaux moins occupés de pensée, rationnelle ou raisonnable, que de rumeurs et de soupçons.

La victoire des talibans illustre une fois de plus la difficulté à faire triompher la liberté par une intervention militaire. Les peuples suivent leur chemin, dans les conditions économiques, politiques, culturelles, qui sont les leurs. On peut les aider prudemment à privilégier la liberté de critique et la raison, ou l’égalité de droit entre les sexes. On ne saurait leur imposer ni même se substituer à eux pour les défendre.

La victoire des talibans illustre aussi la courte vue des activistes politiques ou sociaux : où sont les féministes promptes sous nos cieux à dénoncer les hommes ? Elles n’ont guère fait de bruit contre ceux qui s’apprêtent à boucler loin de la vie publique la moitié – féminine – de la population.

La victoire des talibans illustre encore la puissance du nationalisme, qu’il se vête ou non de religion. Le point commun des talibans issus des différents populations d’Afghanistan, c’est le refus d’une pensée et d’un mode de vie qui viennent d’ailleurs. Minoritaires, les Afghans qui ont soutenu les efforts du monde occidental pour changer leur pays, ont évidemment perdu.

Il faut cependant se rappeler qu’une idéologie, qu’elle soit chrétienne, musulmane ou marxiste-léniniste, ne suffit pas à nourrir des millions de gens. Les talibans ont rendez-vous une fois de plus avec les dures réalités économiques et sociales. A moins d’une aide économique substantielle, que la Chine, eh oui, est susceptible de fournir pour des raisons intéressées, leurs promesses d’un retour aux traditions d’un Afghanistan heureux, ne seront pas tenues.

L’histoire ne s’arrête pas à Kaboul. Si nous comprenons mieux le sens de cette victoire et en retenons les leçons, les malheureuses victimes des horribles attentats perpétrés par les talibans pendant des années, mais aussi les soldats gouvernementaux et américains tombés face aux combattants islamistes, ne seront pas morts pour rien.

Pierre Rigoulot

(crédit photo : https://www.flickr.com/photos/camafghanistancam/4423410154)

16 Août 2021

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