Alain Madelin, LFI et le RN sur l’Ukraine

L’ancien ministre de l’Économie Alain Madelin, lors d’une réunion marquant le 3ème anniversaire du Fonds Stratégique d’Investissement à la Caisse des Dépôts et Consignations, déclarait :“Si on est libéral, la priorité absolue c’est de combattre Jean-Luc Mélenchon et ses alliés” . 

C’est vrai, y compris sur la question ukrainienne. LFI avance à ce sujet un point de vue apparemment pacifiste et dit benoîtement souhaiter la paix par le chemin de la diplomatie et du dialogue. Voilà qui pourrait être respectable, à défaut d’être juste, si l’hostilité rabique du camp Mélenchon à l’OTAN et aux Etats-Unis n’éclairait d’un jour sinistre les positions de LFI vis à vis de l’Ukraine .

Il faut admettre cependant que le Rassemblement National  est  plus explicitement encore, attaché  à défendre la  brutale politique russe actuelle et les options anti-européennes, anti-américaines et anti-démocratiques de celui qui les met en oeuvre : Vladimir Poutine. .

On peut voir là une explication au fait que l’équipe d’Alain Madelin, magnifiquement solidaire de la résistance ukrainienne face à l’armée russe, s’en tienne à la seule critique du RN dans son argumentaire,  

Cet argumentaire, il nous semble utile que nos lecteurs en prennent connaissance malgré nos réticences à ne pas voir dénoncées ensemble les deux forces politiques  complaisantes envers Poutine et si ce n’est complaisantes, complices de l’entreprise impérialiste russe. 

Ce sera la premier document que nous glisserons dans notre rubrique « Archives ».

H&L

 L’ENJEU                    

La politique internationale n’intéresse guère dans une campagne législative. Pourtant, cette fois, elle constitue un enjeu existentiel. De l’issue de l’agression de Poutine contre l’Ukraine dépendront le futur des démocraties et de la France pour les décennies qui viennent.

Car Vladimir Poutine n’a pas seulement déclaré la guerre à l’Ukraine. Il mène une guerre aux démocraties et tout particulièrement à la France.

Les démocraties ne sont pas menacées pour ce qu’elles font dans leur soutien à l’Ukraine, mais pour ce qu’elles sont.

Vladimir Poutine n’a pas attendu février 2022 et la guerre en Ukraine pour s’attaquer à la France, à l’Europe et aux démocraties.

La question n’est donc pas de savoir si on veut ou si on ne veut pas la guerre : on ne veut pas la guerre. 

Elle n’est pas de savoir si on aime ou on n’aime pas la guerre : on n’aime pas la guerre.

Nous sommes impliqués dans le conflit ukrainien parce que Poutine nous fait la guerre.

CEST UNE GUERRE HYBRIDE

Ce n’est pas une guerre comme les autres.

 C’est une guerre hybride. Une guerre qui a de multiples facettes. Elle utilise tous les moyens de la déstabilisation et de l’influence : désinformation, manipulation, ingérence électorale, cyber-attaques, utilisation des réseaux sociaux, relais de tous les complotismes …

Son objectif est clairement de déstabiliser les démocraties et de semer le chaos.

Lingérence électorale

Nous l’avons vu lors des deux dernières élections aux Etats Unis et nous le voyons déjà pour la prochaine. Les preuves sont là.

Nous l’avons vu, chez nous en France dans la campagne présidentielle de 2017.

La déstabilisation des démocraties par le chaos 

Nous l’avons vu à Stockholm avec cette mise en scène d’un Coran brûlé – montée en sous-main par la Russie – qui a mis le feu dans le monde musulman et notamment en Turquie avec l’objectif éviter ou retarder l’adhésion de la Suède à l’OTAN.

Nous l’avons vu aux Etats Unis avec, par exemple, le soutien de la Russie apporté à la fois aux suprématistes blancs et à « black lives maters ». 

Nous l’avons vu encore en France avec l’hacking des hôpitaux durant la pandémie de Covid 19.

Nous le voyons en France aujourd’hui avec des étoiles de David taguées sur les murs de Paris, le tag des mains rouges sur le « Mur des justes » à l’extérieur du mémorial de la Shoah, les faux cercueils sous la tour Eiffel, toutes manipulations de la Russie.

Nous le voyons encore dans les tentatives d’ingérence de la Russie en Nouvelle Calédonie via l’Azerbaïdjan.

Nous le voyons particulièrement en Afrique où la Russie déploie tout un arsenal : mercenaires, désinformation agressive, ingérence électorale, soutien aux coups d’États…

Linfiltration et la propagande.

Tous les moyens sont bons pour obtenir des complaisances et trouver les relais de sa propagande. 

Pour cela Russie de Poutine bénéficie de l’héritage du savoir-faire du KGB.

Tous les milieux sont concernés : affaires, politiques, culture, armée, médias…

Les objectifs de Vladimir Poutine sont clairs : 

. Déstabiliser les démocraties,

. Semer les peurs et faire douter les peuples,

          . Diviser les Européens,

          . Découpler l’Europe des États-Unis,

          . Faire reculer la démocratie partout dans le monde. 

NOUS DEVONS FAIRE FACE. LA GUERRE EN UKRAINE EST NOTRE GUERRE.

En soutenant le courageux combat des Ukrainiens, nous nous battons pour le respect à la fois de la souveraineté de l’Ukraine et de l’ordre international. Nous nous battons pour la Liberté des Ukrainiens et pour la nôtre.

Pour Poutine cette « opération spéciale » ne s’arrête pas aux frontières de la Crimée et du Donbass. Elle avait clairement pour objet d’installer un pouvoir russe à Kyiv, de soumettre le peuple ukrainien et faire disparaitre l’Ukraine en la russifiant. Car pour Poutine, « le peuple ukrainien n’existe pas ».

Cette guerre et le réarmement de la Russie vont bien au-delà de l’Ukraine.

Pour Poutine « la Russie n’a pas de frontières » comme disaient ses affiches lors des dernières « élections » présidentielles. Ou encore « les frontières de la Russie sont celles de l’Union Soviétique ». 

Déjà la Moldavie est clairement menacée, de même les Pays Baltes. La Douma conteste le   décret du Conseil d’État de l’URSS « sur la reconnaissance de l’indépendance de la République de Lituanie ».

Le mot paix na pas le même sens pour les Russes et pour nous 

Poutine et ses alliés veulent défaire l’ordre international au profit d’un ordre « post occidental ». La paix, pour Poutine et ses principaux alliés – comme la Chine ou l’Iran – c’est la constitution d’un « nouvel ordre mondial post -démocratique ».

Il utilise la lutte contre les relents du colonialisme en Afrique et ailleurs pour mieux recoloniser

ceux qui sont sortis de l’emprise de l’URSS.

Le mot compromis na pas le même sens non plus.

Dans son long discours pour expliquer son agression de l’ Ukraine, Vladimir Poutine a expliqué qu’il y avait , été contraint compte tenu du refus de prendre en compte le « compromis raisonnable » sur l’OTAN, la paix et la sécurité en Europe qu’il avait présentée en décembre 2022. En fait ce «  compromis » était un ultimatum qui exigeait un recul de l’OTAN sur ses positions de 1997. C’est-à-dire de laisser sans défense la Hongrie, la Pologne, la Tchéquie, la Slovaquie et les 3 pays baltes pour les faire revenir sous la coupe de Moscou.

L’agence d’information d’État, RIA Novosti, précisait d’ailleurs très clairement : « Il ne s’agit pas de propositions de discussion, mais bien d’un ultimatum — d’une demande de reddition inconditionnelle. L’Occident n’a pas d’autre choix que de perdre la face — à moins d’entrer en guerre avec la Russie ».

Voici comment Vladimir Poutine conçoit la paix et ce qu’est pour lui une « proposition raisonnable » !

LE RASSEMBLEMENT NATIONAL A MATIGNON, 

SERAIT UNE VICTOIRE POUR POUTINE.

L’arrivée à Matignon de Jordan Bardella et du parti de Marine Le Pen serait à coup sûr fêtée au Kremlin, tout comme on y avait naguère sablé le champagne pour la victoire de Donald Trump.

Car le Kremlin y voit, compte tenu des liens du Rassemblement National avec la Russie de Poutine, l’espoir de limiter l’engagement de la France en Ukraine, d’instaurer le doute sur la force et la pérennité d’un soutien efficace de l’Europe à l’Ukraine d’affaiblir le lien transatlantique.

Une longue connivence et des positions inquiétantes.

Ecartons le reproche que l’on fait souvent à Marine Le Pen d’avoir naguère fait financer sa campagne présidentielle par une banque russe. Soyons juste : le fait que le RN n’ait pas trouvé de financement pour sa campagne auprès des banques françaises n’était pas admissible. Pas davantage l’inertie de l’Etat pour réparer cette situation préjudiciable à notre démocratie. 

Il n’en reste pas moins que l’obtention d’un tel prêt auprès d’une banque russe montre l’intérêt que Vladimir Poutine porte depuis longtemps à Marine le Pen et au Rassemblement National, tout comme aux autres mouvements populistes dans les différents pays européens. 

Cela faisait partie d’une longue stratégie de Poutine dont on peut constater aujourd’hui les effets.

Marine Le Pen, la Russie et Poutine.

Dans toutes ses campagnes électorales récentes, l’expression publique du RN et de ses dirigeants se concentre (avec un certain succès) sur le court terme et la politique intérieure (insécurité, immigration, montée des intégrismes, pouvoir d’achat, échec des politiques publiques des gouvernements passés ou présents). 

Marine Le Pen et Jordan Bardella parlent peu et souvent de manière elliptique des grands enjeux internationaux et géopolitiques. Les ambiguïtés de leurs positions et de leurs votes en la matière lissent à masquer le caractère inquiétant des idées qui les animent sur des questions fondamentales aujourd’hui.

Qu’on en juge :

Marine Le Pen préfère la Russie aux États-Unis.

« La France a plus d’intérêts communs culturels et stratégiques avec la Russie qu’avec les Etats-Unis ». Interview au journal russe Kommersant en 2012.

Marine Le Pen « admire Poutine ».

« Je ne cache pas que, dans une certaine mesure, j’admire Vladimir Poutine ». Idem

Quand Marine Le Pen pensait que la démocratie de la Russie de Poutine était plus libre que la démocratie en France.

« Rien ne permet d’affirmer du point de vue constitutionnel que la Russie n’est pas une démocratie. Le ton de la presse d’opposition est bien plus libre et virulent à l’égard de Poutine qu’elle ne l’est en France à l’égard de Sarkozy ».

Quand Marine Le Pen défendait lagression et lannexion de la Crimée par la Russie de Poutine.

 « La Crimée a été russe pendant deux siècles. Elle a été ukrainienne pendant 80 ans donnée par un dictateur sur un coup de tête, un caprice. Les habitants de la Crimée se sont exprimés librement et ont choisi d’être attachés à la Russie ». 

Quand Marine Le Pen se rangeait aux côtés de la Russie accusée davoir abattu avec les séparatistes ukrainiens pro-russes un avion de la KLM -Malaysia Airlines.

En juillet 2014, Marine Le Pen se refusait à « accuser les séparatistes du Donbass et même la Russie et à exonérer les forces armées ukrainiennes ». C’est-à-dire l’exact mensonge de Moscou d’alors.

Quand Marine Le Pen défendait lenvoi darmes françaises… à la Russie.

Après la première agression de la Russie contre l’Ukraine, en septembre 2014, quand le président Hollande a courageusement annulé la livraison du porte-hélicoptères Mistral à la Russie, elle affirme : « il s’agit d’une soumission à la diplomatie américaine ».

La preuve par Mariani.

Thierry Mariani, ancien ministre républicain, est un des plus visibles agent d’influence de la Russie en France.

Il n’a jamais été désavoué par la direction du Rassemblement national dans ses propos et dans son action ouvertement pro Poutine. Au contraire, il était en bonne position sur la liste pour les élections européennes (9ème ).

C’est pourtant lui qui estimait « quil ny a quun chef d’état valable en Europe : Poutine ».

Ou encore : « La France a besoin des Russes qui défendent la civilisation européenne »

L’argument de la défense de la civilisation européenne est souvent invoqué à droite. Pourtant Poutine a pour proches alliés la Chine, l’Iran ou la Corée du Nord. Ils défendent ensemble un ordre mondial post occidental fondé sur d’autres valeurs que la démocratie.

Poutine envoie sur le ukrainien des soldats Tchétchènes qui tuent et massacre des chrétiens au nom de Allah Akbar. Il soutient les terroristes du Hamas et vient de reconnaître les talibans.

Curieuse défense de la civilisation chrétienne occidentale !

En 2016, Mariani estime que la France s’est placée au niveau des « laquais de la politique américaine », que « la France fait un copié collé de la politique belliciste américaine » (RT France 11 octobre 2016).

Infatigable admirateur d’Assad, il a été reçu six fois à Damas pour servir la propagande du régime syrien et de son allié russe.

Un autre détail qui en dit long. La fille du porte-parole de Poutine, Dimitri Peskov a été, au Parlement européen, la collaboratrice stagiaire d’Aymeric Chauprade, ex-conseiller de Marine Le Pen, quand celui-ci était député européen.

L’ambiguïté tactique actuelle du RN à propos de la Russie de la guerre en Ukraine est la même que celle qu’elle nourrit à l’égard de l’Europe et de l’union européenne.

Certes, Bardella et Le Pen ne parle plus de Frexit ou de sortie de l’euro, mais nombre de leurs propositions conduise à la mise en cause des traités européens, de la Cour de Justice de l’Union Européenne et de la Cour Européenne des Droits de l’Homme, au risque d’une crise et d’une division de l’Europe, pour le plus grand plaisir du Kremlin.

Les positions hypocrites du Rassemblement National aujourdhui doivent être démasquées.

Aujourd’hui bien sûr les dirigeants du Rassemblement National sont plus prudents. En apparence, ils condamnent l’agression russe et affichent une position de soutien à l’Ukraine. 

Mais… 

Sils disent aujourd’hui, en paroles, condamner l’agression de la Russie cela se voit beaucoup moins dans les actes, comme le montre les votes du RN au Parlement européen.

Lorsque l’on ne regarde que les votes « contre » (en faisant l’impasse sur toutes les abstentions), on constate à quel point les députés de Marine Le Pen ont joué les soutiens de Poutine :

  2019 :

– Résolution contre le fait de traiter la Russie comme partenaire stratégique. Contre.

– Résolution condamnant les violations des droits de l’homme en Russie. Contre

– Résolution condamnant la loi russe sur les « agents de l’étranger ». Contre.

  2020 :

– Résolutions pour une lutte européenne contre les menaces russes sur la sécurité de l’Europe et les ingérences. Contre.

– Résolution contre l’empoisonnement de Navalny ainsi que contre le coup de force de Loukachenko en Biélorussie. Contre

  2021 :

– Résolution condamnant l’arrestation la détention de l’opposant russe Pivovarov. Contre

– Résolution appelant au retrait des forces russes accumulées à la frontière ukrainienne. Contre

– Résolution condamnant la fermeture de Memorial et la répression des organisations de la société civile par la Russie. Contre. 2021. 

– Résolution approuvant soutien financier à l’Ukraine. Contre

Après la mort tragique de lopposant Alexeï Navalny en Sibérie, le président du Rassemblement National Jordan Bardella a écrit sur X « Navalny est mort dans la prison de l’Arctique où il purgeait une peine de 19 ans pour son opposition au régime. C’est une nouvelle tragique pour tous les défenseurs des droits humains et des libertés fondamentales ». Poutine ? Connais pas.

Certains se sont pressés de rappeler qu’en avril 2021, le RN vote contre la résolution demandant la libération de Navalny, 

– en février 2023, le RN s’abstient sur la résolution dénonçant les conditions de détention de Navalny, 

en avril 2023, le RN s’abstient sur la résolution dénonçant la répression de Navalny.

À lAssemblée nationale lors du vote sur laccord bilatéral conclu entre la France et lUkraine, le Rassemblement National sest abstenu malgré ses bonnes paroles de soutien à l’Ukraine (les Insoumis et le Parti Communiste ont voté contre).

De quelle paix le Rassemblement National parle-t-il ?

Ils disent vouloir la paix en Ukraine. Mais qui ne la veut pas ?

La question cest de savoir comment obtenir cette paix.

Parler de la priorité à donner à la voie diplomatique ? C’est se donner le beau rôle et n’engage pas à grand-chose. La question est ce que l’on fait maintenant et les engagements que l’on prend vis-à-vis de l’Ukraine si Poutine mène une guerre d’usure.

Est-ce un cessez-le-feu ? Ce serait accepter une situation de fait dans laquelle quatre oblasts ukrainiens et la Crimée ont été d’ores et déjà annexés par la Russie de Poutine. Ce serait accepter la russification de force de ces territoires ukrainiens, la déportation des enfants (pour laquelle Vladimir Poutine a été inculpé par la Cour Pénale Internationale), l’élimination impitoyable de l’administration ukrainienne, des intellectuels, des journalistes, et des familles suspectées de sentiments pro ukrainiens.

D’ailleurs Poutine ne veut pas de cessez-le-feu. Quand il en parle, pour se donner le beau rôle, il l’assorti de conditions inacceptables comme l’abandon définitif des territoires occupés et même le retrait des troupes ukrainiennes de territoires supplémentaires ! 

Poutine affiche toujours l’objectif de prendre Kyiv et Odessa tout comme celui d’abattre le gouvernement « nazi » de Zelenski.

Vouloir vrai la paix aujourdhui, cest tout faire pour aider les Ukrainiens, empêcher larmée russe davancer en continuant à bombarder les villes dUkraine et les populations civiles. Cest prendre lengagement de soutenir lUkraine aussi longtemps quil le faudra pour montrer à Poutine quil ne gagnera pas cette guerre.

Le Rassemblement National entend rogner le soutien de la France à lUkraine.

Comme il ne peut le faire franchement, il se prépare à le faire hypocritement.

Que disent-ils ?

D’accord, d’accord, la Russie de Poutine a agressé l’Ukraine.

D’accord, d’accord, il faut aider l’Ukraine.

Mais, il faut le faire avec prudence.

De

– Il faut éviter une 3ème guerre mondiale nucléaire.

– Il faut éviter l’escalade, limiter la portée des armes que nous livrons.

– Il ne faut pas que nous puissions être considérés comme cobelligérants. Donc il ne faut pas envoyer de militaires français en Ukraine.

Le Rassemblement National joue sur les peurs

Ces arguments portent sur une partie de l’opinion française.

Dans un face-à-face sur LCI où l’on interrogeait des électeurs du Rassemblement National, il y avait le témoignage d’une femme émue qui disait « je vote pour le Rassemblement National parce que jai peur de la guerre nucléaire, peur que lon envoie nos enfants faire la guerre en Ukraine ».

Il faut répondre sur ces trois points.

Pour Vladimir Poutine larme nucléaire est surtout une arme de propagande. Poutine, suivi par la propagande russe hystérique, agite en permanence la menace nucléaire, car il sait qu’elle fait peur à l’opinion occidentale. Il faut savoir en tenir compte. Mais il faut savoir aussi que l’arme nucléaire est dans toutes les doctrines militaires – y compris la doctrine russe – une arme que l’on utilise que lorsque les intérêts vitaux d’un pays sont menacés. Tel n’est pas le cas de la Russie. Son existence même n’est menacée par personne. Ni par les ukrainiens, ni par l’OTAN. Il n’y a aucun prétexte, ni aucune raison militaire, pour la Russie d’utiliser une arme nucléaire, fusse-t-elle tactique.

La rupture du contrat implicite conclu entre toutes les puissances nucléaires et de réserver son utilisation à une menace existentielle. La rupture de ce contrat mettrait durablement la Russie au ban des nations. La Chine a mis en garde la Russie. Les Américains ont expliqué quelle seraient leur riposte, une riposte conventionnelle qui détruirait une large partie de l’armée russe en guise d’avertissement.

Nous aidons seulement les Ukrainiens à se défendre, souvent trop peu et trop tard par rapport à l’escalade de l’offensive russe.  L’aide militaire légitime (au regard du droit international) que les alliés apportent à l’Ukraine est exclusivement une aide défensive qui ne fait que suivre l’escalade russe.

Rappelons que la Russie a non seulement violé les règles du droit international sur la souveraineté des Etats, mais encore un engagement plus spécifique dans lequel la Russie s’engageait à respecter les frontières ukrainiennes. Il s’agit du « mémorandum de Budapest » concernant le désarmement nucléaire de l’Ukraine (et aussi de la Biélorussie et du Kazakhstan). La Chine et la France se joindront un peu plus tard à ce mémorandum.

Avec la chute de l’URSS, l’Ukraine s’est retrouvée avec un parc nucléaire considérable. Environ le tiers de celui de l’URSS. L’Ukraine acceptait de se défaire de son énorme stock d’armes nucléaires en échange de cette garantie de sécurité.

On peut donc dire que les pays signataires de cet accord pourraient se réclamer d’un droit à le faire respecter.

 – Le mot de « cobelligérance » est utilisé pour faire peur. Il n’a pas de signification très précise en droit international. L’Allemagne et la Russie qui attaque ensemble la Pologne en 1939 constitue une cobelligérance. Livrer des armes ce n’est pas de la cobelligérance. En revanche, si des avions américains pilotés par les militaires américains se battaient contre les avions russes, on pourrait dire que nous entrerions dans une forme de cobelligérance. 

Le président Macron n’a jamais proposé d’envoyer des soldats français se battre en Ukraine. Il a seulement voulu rendre visibles, et peut-être d’amplifier – sans doute dans le but de dissuader –les aides techniques que différents pays apportent déjà à l’Ukraine depuis longtemps.

CE QUE SIGNIFIERAIT LABANDON DE LUKRAINE.

La France joue un des premiers rôles en Europe. Son désengagement même très partiel serait source d’une grave crise de confiance en Europe.

Si le barrage aux ambitions de Poutine devait céder, si nous devions voir l’Amérique regarder ailleurs, si nous abandonnions ainsi nos valeurs morales et nos valeurs démocratiques, qui pourrait encore faire confiance à l’Occident et aux démocraties ?

Voilà qui encouragerait Poutine et ses amis à se lancer dans de nouvelles conquêtes devant un Occident si faible et si divisé.

L’arme nucléaire jusqu’à présent a servi de dissuasion. Mais désormais pour Poutine, elle a aussi servi de parapluie pour mener une guerre d’invasion. Voilà qui servira d’exemple et qui encouragera bien d’autres pays à se doter d’un armement nucléaire.

Si nous voulons un monde plus sûr, si nous pensons qu’il faut défendre et protéger nos valeurs démocratiques, ne pas abandonner l’Ukraine et détricoter la solidarité européenne, il faut dire maintenant ses quatre vérités au Rassemblement National.

Faire face pour défendre notre souveraineté, la souveraineté de l’Ukraine et non la souveraineté agressive de la Russie.

Ceux qui sont tentés par le vote Rassemblement National doivent prendre conscience qu’on ne peut se dire « patriote » en France en étant à ce point inféodé à la Russie de Poutine.

(Cette fiche a été rédigée au mois de juin 2024, alors que le succès écrasant du RN aux législatives semblait acquis).

15 Juil 2024


Le « N’ayez pas peur ! » posthume d’Alexei Navalny

L’auteur, Yves Hamant, a vécu cinq ans à Moscou où il était attaché culturel à l’ambassade de France. Il fut le relais clandestin entre le couple Soljenitsyne, exilé en Occident, et le Fonds d’aide aux prisonniers politiques et à leurs familles, financé par les droits d’auteur de L’Archipel. Rentré en France, Yves Hamant a conservé de nombreux liens avec la Russie.

Histoire & Liberté

I – Non, il n’osera pas !

Jusqu’au bout, me suis-je dit en janvier 2021, non, il n’osera pas.

Jusqu’au bout, me suis-je dit, non, elles n’oseront pas.

Si, il a osé. Navalny est rentré à Moscou.

Si, elles ont osé : les autorités russes l’ont arrêté dès son arrivée.

Il ne pouvait pas ne pas s’attendre à la probabilité, sinon l’éventualité de ce qui lui est arrivé. Aussi, aujourd’hui, beaucoup n’arrivent pas à comprendre. Pourquoi n’est-il pas resté en Occident et n’a-t-il pas continué son combat de l’extérieur ? Exaltation, inconscience ? Un fol en Christ, a-t-on avancé en ressortant les clichés sur le mysticisme russe, l’âme slave, la Sainte Russie. En réalité, le fol en Christ est une variante de bouffon du roi qui peut dire toutes ses vérités au tsar et, précisément, le tsar n’ose pas le tuer.

Point du tout. Navalny était un homme politique. Il a compris que son action ne pouvait être crédible si elle était menée de l’extérieur, aussi a-t-il décidé de rentrer en mettant en jeu sa liberté et sa vie. C’est la portée éthique de son engagement qui m’a touché alors. J’y ai vu un jalon dans l’histoire de la Russie post-soviétique. L’irruption d’un acte éthique dans la vie politique faisant écho d’une certaine manière à la manifestation de quelques dissidents soviétiques sur la place Rouge le 25 août 1968 après l’invasion de la Tchécoslovaquie. Ou à l’appel lancé par Soljenitsyne après la publication de l’Archipel du Goulag en décembre 1973 à « vivre sans obéir au mensonge »[1].

En Occident, et particulièrement en France d’après ce que je peux observer, sa mort a beaucoup touché, plus encore que l’invasion de l’Ukraine en 2022. Et plus encore que sa mort, le fait que les autorités aient attendu 15 jours pour rendre son corps à sa mère. Pourquoi, alors que l’on peut voir la guerre à la télévision chaque jour ? Sans doute parce que nous n’arrivons pas à nous identifier aux victimes des bombardements, des massacres, tandis que nous serons tous confrontés un jour ou l’autre à la perte d’un proche et à la nécessité de « faire notre deuil ». Que la famille de Navalny ait été empêchée de « faire son deuil » a été insupportable et a montré le sadisme du régime poutinien, a encore mieux fait appréhender son caractère criminel que l’invasion de l’Ukraine en 2022. Un média russe a pu écrire que par sa mort Navalny avait rendu un service posthume à Zelensky au moment où celui-ci effectuait une tournée en Europe pour convaincre les Etats occidentaux de lui livrer les armes dont il avait besoin.

Parmi les opposants russes, Alexeï Navalny appartient à une génération intermédiaire, entre les anciens (Grigori Iavlinski, Boris Nemtsov), qui ont été associés à la perestroïka, et les jeunes (Vladimir Kara-Murza, Ilia Iachine), qui, par leur âge, n’ont pu s’éveiller à la vie politique qu’après la chute de l’URSS. Sa jeunesse a encore été très ancrée dans l’univers soviétique. Cela ressort particulièrement de la façon dont il raconte comment il a embrassé la foi chrétienne orthodoxe : il s’est présenté comme un croyant post-soviétique typique, auparavant athée tellement enragé qu’il aurait été prêt à attraper par la barbe le premier curé venu[2]. Cette remarque pourrait s’appliquer à l’ensemble de son expérience, une expérience de « dé-soviétisation » en quelque sorte. Et tout son parcours révèle un homme capable d’évoluer, d’apprendre, une intelligence, une volonté, un humour, une force vitale, une énergie communicative.


[1] Yves Hamant, « Le “N’ayez pas peur d’Alexeï Navalny !” », sur le site de La Vie, 23/01/2021, https://www.lavie.fr/idees/debats/le-nayez-pas-peur-dalexei-navalny-70583.php
Laure Mandeville, « Le courage et la vérité : le choix soljenitsynien d’Alexeï Navalny », Le Figaro, 29/01/2021.
[2] https://www.opendemocracy.net/en/odr/akunin-navalny-interviews-part-i/

Photo: https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Alexey_Navalny_in_2020.jpg

II. A la recherche de sa voie [1]

Le père de Navalny est originaire d’un village de la région de Tchernobyl, en Ukraine, il est entré à l’Académie militaire de Kiev et a fait carrière dans l’armée en recevant toutes ses affectations à travers le territoire de l’actuelle Fédération de Russie. Il a souvent déménagé, emmenant avec lui sa femme et ses enfants dans le monde clos de ces cités militaires soviétiques isolées de l’extérieur, avec leurs magasins, leurs cliniques et leurs écoles. Le jeune Navalny a dû passer son enfance dans une atmosphère marquée par le « patriotisme militaire » soviétique, néanmoins tempéré par le souvenir familial de la catastrophe de Tchernobyl et des dispositions des autorités pour la cacher. Sa mère, née près de Moscou, a fait des études de comptable. C’est une femme de tête et, quand l’économie s’est effondrée à la chute de l’URSS, elle a entrepris de tresser des paniers en osier et est allée les vendre, avec succès, au bord de la chaussée, en compagnie de son mari, qui l’a très mal vécu. Si vous avez parcouru la Russie dans les années 1990, vous vous souvenez du spectacle de ces gens alignés au bord des routes et vendant ce qu’ils pouvaient pour survivre.

A l’âge de 17 ans, en 1987, Alexeï est entré dans une faculté de droit à Moscou, mais, à la sortie, comme beaucoup de ses congénères, il a plutôt cherché sa voie dans le commerce. Il a d’abord rejoint l’entreprise familiale de tressage de paniers, puis a créé avec son frère cadet ses propres petites entreprises, tout en suivant par correspondance l’enseignement d’une faculté d’économie. Une dizaine d’années plus tard, grâce à une bourse obtenue avec la recommandation d’un économiste russe de renom, il poursuivra sa formation économique durant un semestre à l’université de Yale aux Etats-Unis (et par la même occasion, perfectionnera sa pratique de l’anglais).

En 1998, au cours de vacances en Turquie – c’était le luxe que l’on s’offrait à l’époque quand on avait gagné un peu d’argent en ces année-là, la Turquie faisait alors figure d’Eldorado – il a fait la connaissance de Ioulia, du même âge que lui, diplômée en économie. Il a raconté qu’il avait eu le coup de foudre pour elle et, deux ans plus tard, ils se mariaient[2]. C’était un couple fusionnel et Ioulia participera étroitement à toutes les activités d’Alexeï. Ils eurent deux enfants. Navalny a confié que leur naissance avait marqué un tournant dans sa vie, lui avait fait prendre conscience de ses responsabilités. Il découvre la foi chrétienne orthodoxe, devient un pratiquant sincère, mais sans rigorisme, ouvert aux autres confessions et religions, étudie la Bible et le Coran. Jamais il ne fera de ses convictions religieuses un atout politique.

C’est au même moment qu’il s’engage en politique. En 2000, il s’inscrit à Iabloko, parti qui s’est formé dans les années 1990 avec un programme de démocratie politique et d’économie libérale tout en s’opposant à Boris Eltsine. Il a eu son heure de gloire et, sous la houlette de Grigori Iavlinski, il conserve alors tout son prestige, bien qu’il soit en déclin. Navalny y déploie son talent d’organisateur et sa capacité à mobiliser les jeunes, dont il partage les codes. Déjà il s’attaque à la corruption : sans-doute en a-t-il déjà perçu les effets en tant que chef de petites entreprises. Comme d’autres, il cherche son cap politique. Alors, de nombreux partisans de la démocratie ont soutenu l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir, sans se formaliser de sa promesse d’aller « buter les terroristes (tchétchènes) jusque dans les chiottes » ni de son peu de cas des marins engloutis dans le naufrage du Koursk. Plus tard, il s’en voudra amèrement de les avoir suivis.


[1] Sur la biographie de Navalny, voir son site :
https://navalny.com
Les différents films qui lui ont été consacrés.
Ses entretiens avec l’écrivain Boris Akounine :
https://www.opendemocracy.net/en/odr/akunin-navalny-interviews-part-i
https://www.opendemocracy.net/en/odr/akunin-navalny-interviews-part-ii
https://www.opendemocracy.net/en/odr/akunin-navalny-interviews-part-iii
On peut aussi extraire des informations factuelles de la masse d’articles destinés à le dénigrer dans les médias russes.

[2] https://sobesednik.ru/politika/20201130-lyubov-vyvela-navalnogo-iz-kom?ysclid=lu9kvlegm5663702519

III. Le sandwich qui ne passe pas

Navalny, tout en s’engageant dans la voie démocratique, n’est pas insensible au discours identitaire entendu dans son enfance et se rend compte de son emprise sur une partie de l’opinion. Il se rapproche de figures de ce courant, devenues odieuses aujourd’hui, tel Zakhar Prilepine, et se laisse aller à traiter les Caucasiens de Russie de « cafards » : il aura beau s’excuser, cette insulte xénophobe lui sera indéfiniment reproché. Cela lui vaudra d’être exclu de Iabloko en 2007. Il est vrai qu’auparavant, Navalny s’était opposé à l’inertie des dirigeants du parti. Par la suite, il participera parallèlement à des manifestations de protestation contre les atteintes à la liberté d’expression et la falsification des élections et à des « marches russes » : on y scande que « ça suffit de nourrir le Caucase », c’est-à-dire que la Tchétchénie reçoit trop de subventions et l’on y dénonce l’afflux d’immigrés venus des anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale.

En 2008, de nouveau de manière grossière, il soutient l’intervention russe en Géorgie en accusant le président géorgien Mikheil Saakachvili de l’avoir provoquée[1]. Par la suite, il affirmera sa foi dans un heureux avenir européen pour la Géorgie et, du fond de sa colonie pénitentiaire, demandera la grâce de Saakachvili, agonisant en prison après toutes sortes de péripéties[2].

A partir de 2011, il s’attaque au monopole du parti « Russie unie » sur tous les organes élus du pouvoir et lance un slogan qui fait mouche en le désignant comme « le parti des filous et des voleurs ». En 2013, il se présente à l’élection du maire de Moscou : coup de tonnerre, il arrive en seconde position et, selon les résultats affichés, il obtient 27% des voix après le candidat du pouvoir, Sergueï Sobianine, avec 51%. Dès lors, les autorités lui imputent toutes sortes de délits pour le traîner en justice, notamment pour une escroquerie supposée aux dépens de la filiale russe de la société Yves Rocher.

En 2014, des journalistes lui demandent quelle forme de régime il préconise pour la Russie. Si de nombreux politologues considèrent qu’un pays aussi vaste nécessite un régime présidentiel fort, lui se prononce pour une république parlementaire[3] aussi décentralisée que possible : le régime actuel est fédéral sur le papier, mais totalement unitaire dans les faits et toutes les décisions viennent d’en haut (la « verticale du pouvoir »). Ils l’interrogent sur la Crimée, qui vient d’être annexée à la Russie. La retournerait-il à l’Ukraine s’il devenait président ? Et lui de répondre avec sa gouaille habituelle dans une répartie malheureuse : « ce n’est pas un sandwich au saucisson que l’on peut se passer et se repasser[4] ». Il considère que, pour l’instant, de facto la Crimée fait partie du territoire russe, mais que, lorsque les conditions seront réunies, il faudra demander leur avis aux habitants et organiser un vrai referendum. Il ne doute pas du résultat, qui sera douloureux pour les Ukrainiens, mais les libèrera du poids d’une population freinant leur développement par son conservatisme et son orientation pro-russe. En revanche, il se prononce sans hésitation contre l’occupation du Donbass et appelle la Russie à cesser de financer la guerre. Cette guerre est entretenue par Poutine pour empêcher l’Ukraine de se moderniser, de se diriger vers l’Europe, Poutine cherche à démontrer que la révolution du maïdan contre des dirigeants corrompus ne peut conduire qu’à la guerre civile. Il est remarquable que Navalny l’ait relevé, bien avant que Poutine n’ait fait comprendre qu’il ne voulait pas d’une Ukraine apparaissant comme un contre-modèle pour la Russie[5]. Navalny estime tout au contraire que la Russie a tout intérêt à ce que l’Ukraine soit un Etat prospère.


[1] https://navalny.livejournal.com/274456.html
[2] a-navalnyy-prizval-vlasti-gruzii-otpustit-saakashvili-iz-tyurmy-na-lechenie?ysclid=lu49kg8x15365914637
[3] Le plaidoyer de Navalny pour la démocratie parlementaire relève d’une véritable réflexion politique que l’on lui dénie souvent et rejoignant par exemple l’essai de Juan J. Linz, Presidential or Parliamentary Democracy: Does It Make a Difference? Juan J. Linz, grand spécialiste des régimes autoritaires et totalitaires, ainsi que des « transitions démocratiques », s’est efforcé de démontrer que la démocratie parlementaire était plus favorable à la démocratie que les régimes présidentiels, qui ont tendance à virer à l’autoritarisme.
[4] https://www.youtube.com/watch?v=2czpumACjsM
[5] Yves Hamant (entretien avec), « Le poutinisme, phénomène multifactoriel », Esprit, mars 2022. https://esprit.presse.fr/actualites/yves-hamant/le-poutinisme-un-phenomene-multifactoriel-43913

IV. Le combat singulier contre Poutine

Navalny jette toutes ses forces dans la dénonciation de la corruption, elle est endémique et touche un jour ou l’autre tout habitant du pays. Il a le génie d’élaborer et de diffuser sous forme d’émissions vidéo sur youtube des enquêtes approfondies mêlées d’humour sur la corruption des dirigeants : elles lui vaudront la célébrité.  Plus encore, il constitue tout un réseau d’équipes participant à cette tâche à travers tout le pays, ce qu’aucun parti hors système n’avait réussi à faire. Désormais, il est l’ennemi N°1 du pouvoir et Poutine lui vaut une haine personnelle implacable.

En 2018, il tente de se présenter aux élections présidentielles, après une campagne à l’américaine entamée longtemps à l’avance avec des équipes de campagne et des meetings à travers tout le pays. Ses supporters sont régulièrement interpelés, condamnés à des amendes et des peines de détention administrative. Lui-même est agressé – on lui jette un acide au visage – et il passe en tout 60 jours en détention. Il réunit néanmoins les 300 000 signatures exigées d’un candidat sans parti, mais la commission électorale refuse finalement de l’enregistrer sous prétexte qu’il est sous le coup d’une peine avec sursis infligée pour détournement de fonds.

La voie électorale apparaissant désormais définitivement fermée, Navalny lance la stratégie de « vote intelligent » consistant, lors des élections ultérieures, à voter pour n’importe quel candidat plutôt que le candidat du pouvoir et en choisissant au cas par cas parmi ceux qui sont les plus acceptables (disons les moins pires !).

En 2020, les évènements s’enchaînent. Il effectue une enquête sur la corruption en Sibérie. Dans le vol du retour, de Tomsk à Moscou, il est subitement pris de malaise. L’équipage décide d’atterrir à Omsk pour le faire conduire à l’hôpital. Ses proches obtiennent qu’il soit transporté à Berlin pour être soigné : les médecins découvrent qu’il a été empoisonné par un agent neurotoxique extrêmement puissant, le maintenant célèbre novitchok. Contre toute attente, il se rétablit. Le journaliste Christo Grozev entre en contact avec lui, il appartient à l’ONG Bellingcat qui effectue des enquêtes époustouflantes à partie d’open sources et des réseaux sociaux. Avec cette aide, Navalny piège et couvre de ridicule les hommes du FSB chargés de l’empoisonnement : en se faisant passer pour un cadre du FSB, Navalny entre directement en communication téléphonique avec l’un d’eux, qui lui révèle tous les détails de l’opération. Il en sort une vidéo visionnée des millions et des millions de fois[1]. Navalny décide de rentrer en Russie et est arrêté dès sa descente d’avion. Au moment de son arrestation, son équipe lance sur le net une nouvelle enquête vidéo, cette fois sur un palais que Poutine s’est fait construire au bord de la mer Noire : nouveau retentissement mondial.

Son succès aux élections municipales de Moscou en 2013, sa dénonciation de la corruption, sa popularité faisaient de Navalny un opposant insupportable pour Poutine, qui l’a fait placer sous une étroite surveillance. Navalny pensait que sa notoriété le protégerait, que l’on n’oserait pas l’éliminer et quand on a découvert qu’il avait été empoisonné, il a eu du mal à le croire.

Or Poutine est guidé par le « code d’honneur » des « voleurs dans la loi », autrement dit de la mafia, par son expérience d’agent du KGB, la paranoïa et l’hubris d’un dictateur enfermé dans son bunker[2]. Il obéit à sa propre logique, déconcertante et contradictoire. Il assène cyniquement les mensonges les plus énormes en ne pouvant pas ignorer que ses interlocuteurs savent qu’il ment, mais en même temps, il est très soucieux de son image dans l’opinion, y compris dans l’opinion internationale. Enfin, nous prêtons à ses services secrets une omniscience, une toute puissance et une efficacité qu’ils n’ont pas, si bien que nous n’admettons pas qu’ils puissent connaître des ratés et que, s’il en survient, nous les expliquons par de savants calculs machiavéliques.


[1] Documentaire réalisé par Daniel Roher, sorti en 2022. Oscar du meilleur film documentaire en 2023. https://navalny-film.io/ Doublé en français et visible sur France 5 jusqu’au 17 mai 2024 : https://www.france.tv/films/longs-metrages/5802426-navalny.html
[2] Yves Hamant, « L’argot chez Poutine : marqueur d’un “code de vie” », in G. Ackerman et S. Courtois (dir.) Le livre noir de Vladimir Poutine, Paris, Laffont-Perrin, 2022, p. 107-119.

V. La vengeance du « parrain »

La tentative d’empoisonnement ayant échoué, Poutine a-t-il préféré se débarrasser de Navalny en le laissant partir en Allemagne, ce qui n’excluait peut-être d’ailleurs pas de l’éliminer à l’étranger ? De son retour en Russie à sa mort, Navalny a été balloté de la prison en colonies pénitentiaires à régime sévère et régulièrement enfermé au cachot. En décembre 2023, on est resté sans nouvelles de lui pendant plusieurs semaines. On a retrouvé sa trace le 25 décembre dans la colonie de redressement à régime spécial du village de Kharp à 60 km au nord du cercle polaire à environ 100 km à vol d’oiseau de Vorkouta, un des lieux emblématiques du Goulag. Ce camp est renommé pour la dureté de ses conditions de détention, notamment liées au froid, et ses difficultés d’accès. Il s’agissait d’abord de couper Navalny de ses contacts et à peu près en même temps, trois avocats qui l’avaient défendu ont été incarcérés, coupables d’avoir fait passer ses lettres à l’extérieur. Ne s’agissait-il pas aussi de le faire mourir de mort lente pour la satisfaction sadique du chef du Kremlin de le voir souffrir (ce que l’on appelle en allemand la Schadenfreude) ? Que le corps épuisé de Navalny ait brusquement lâché n’est pas une hypothèse à éliminer. On ne peut pas non plus écarter celle d’une brimade qui aurait mal tourné. Sinon, quel signe aurait voulu donner Poutine en le faisant éliminer précisément un mois avant l’élection présidentielle ? Sa mort annoncée à cette date le 16 février semble avoir plutôt embarrassé les autorités. Leurs atermoiements pour rendre le corps à la famille peuvent s’expliquer par le temps nécessaire pour effacer les traces d’une action externe, mais aussi par le souci d’éviter que ses obsèques ne coïncident avec le grand discours annuel de Poutine fixé pour cette année au 29 février. Il a fallu toute la ténacité de sa mère, sa résistance aux pressions et au chantage pour que les obsèques de Navalny aient finalement lieu le lendemain, vendredi 1er mars, à Moscou, qu’elles soient célébrées dans la paroisse qu’il fréquentait et qu’il soit inhumé dans un cimetière à proximité. Malgré le bouclage du quartier empêchant d’accéder à l’intérieur, les caméras de surveillance, et la présence policière n’ont pas dissuadé la foule de venir lui rendre hommage.  Post-mortem, Navalny a réuni aussi bien des fidèles de l’Eglise orthodoxe que des anciens habitués des manifestations auxquelles il appelait. Ainsi, à l’extérieur des grilles, on a pu entendre un chœur improvisé chanter une panikhida, un office des morts et la foule reprendre à l’initiative de ses proches la chanson de Franck Sinatra My Way et aussi scander : « la Russie sans Poutine ». Puis, pendant tout le week-end, ses admirateurs, hommes et femmes, jeunes et vieux, sont venus fleurir sa tombe, s’étirant en une longue file de plusieurs kilomètres une fleur à la main depuis la station de métro. A travers tout le pays, ils se sont donné le mot pour déposer des fleurs, allumer des bougies à un endroit convenu, formant ainsi des centaines de petits mémoriaux improvisés. Des centaines de personnes ont été interpelées et conduites au poste de police.

VI. Les derniers messages de Navalny

Navalny voulait laisser un message d’optimisme. A la fin du film mentionné plus haut, il terminait sur ces mots en anglais :

« Mon message au cas où l’on me tuerait est très simple : ne vous rendez pas ! »

Puis le réalisateur lui a demandé de s’adresser en russe aux téléspectateurs et il a dit en achevant sur un large sourire :

« Il ne faut pas se rendre. Si cela arrive, cela signifiera que nous sommes extraordinairement fort à ce moment-là où ils auront décidé de me tuer. Et nous devons utiliser cette force : ne pas nous rendre, nous rappeler que nous sommes une force énorme qui ploie sous le joug de ces mauvais types uniquement parce que nous ne pouvons pas concevoir à quel point nous sommes forts. Tout ce qu’il faut pour le triomphe du mal, c’est l’inaction des honnêtes gens. C’est pourquoi il ne faut pas rester inactif. »

Par sa personnalité, Navalny est entré dans l’histoire et est devenu l’objet d’une vénération touchante au point que certains de ses admirateurs, sous le coup de l’émotion, ont parlé de le canoniser. Son appel au courage restera une référence, mais portera-t-il des fruits ? C’est toute la question des effets des actes éthiques évoquée au début de l’article. Nombre de ses partisans ont plutôt vu dans sa mort et le nouveau durcissement du régime manifesté à cette occasion la fin de leurs espoirs de changements. Cependant, toutes ces personnes qui ont osé s’afficher pour lui rendre hommage ne témoignent-elles pas de l’existence d’une minorité plus vaste qu’on ne le pense ? Et n’a-t-elle pas mis en œuvre son mot d’ordre de « vote intelligent » lors de l’élection présidentielle en votant pour le pâle Vladislav Davankov ou glissant dans l’urne un bulletin nul ? La grossièreté avec laquelle les résultats ont été falsifiés et présentés prouve que le « vote intelligent », sans qu’on ne puisse, certes, le lier entièrement à Navalny, a recueilli un nombre de voix bien plus considérable que celui affiché, de l’ordre de la vingtaine ou trentaine de millions.

Navalny rêvait d’une Russie non seulement libre, mais heureuse, contrastant avec le malheur qui traverse toute son histoire et même sa littérature. Il a laissé une très belle page à ce sujet : « Comme la vie serait bonne sans le mensonge permanent, sans la liberté de ne pas mentir »[1] .

Dans son combat contre le Léviathan, il n’a pas échappé à des sentiments de haine. Il l’a laissé éclater non seulement contre le régime et ses affidés, mais aussi contre les démocrates – au nombre desquels il avait été – qui avaient eux-mêmes amené Poutine au pouvoir. Il ne voulait pas se laisser gagner par cette haine, appelait à ce qu’on l’aide à la surmonter et surtout appelait à ce que l’on en tire les leçons et que, si la chance se présentait à nouveau, on ne la laisse pas échapper une deuxième fois[2].

Tout ce qu’il subissait le faisait rêver d’étrangler et d’exécuter ses ennemis. Sans renoncer à ses objectifs politiques, il s’efforçait de chasser ces pensées et était parvenu à ne pas se transformer en une bête en cage. Après la tragédie du Crocus Hall Center le 22 mars 2024 à Moscou et la réponse du pouvoir, combien cet appel à ne pas se laisser gouverner par la haine était-il prémonitoire.


[1] https://www.fontanka.ru/2021/02/20/69777878/?ysclid=lu9ouhef9l546393196
[2] https://novayagazeta.ru/articles/2023/08/11/moi-strakh-i-nenavist?ysclid=lu8kqdt9z3192915212


6 Avr 2024


MA LONTAINE ET SI PROCHE UKRAINE

     Je ferai tout pour être l’un des leurs. Je ne voudrais pas me contenter de dire ma solidarité, de la crier, même. Les Ukrainiens, ceux d’ici et ceux de là-bas, sont devenus mes frères.

     A coups de bombardements, de massacres et de souffrances. Mais aussi à coups d’éclat, à commencer par celui de leur président, cet exemplaire petit Juif, Volodymyr Zelensky, qui, au lieu de prendre un taxi pour l’étranger, s’est montré face au monde entier devant le palais, entouré de colosses amis, qui semblaient le protéger de leur masse bienveillante. Ce jour de février 2022, j’ai entendu pour la première fois de sa bouche : « Slava Ukrajini ! » et, en écho de leur part : « Ukrajini slava ! » Des cris que j’allais répéter bien des fois par la suite, ici en France, comme preuve d’adhésion à cet homme et à l’ensemble de son peuple.

     De l’Est arrivait l’espoir d’une résistance acharnée face à ceux qui avaient mis leurs pattes sur les miens durant des décennies. C’étaient les mêmes, ces brutes russes qui avaient réussi à amadouer les naïfs petits Cubains qui ne les connaissaient pas, sauf bien sûr ceux qui, par millions, avaient spontanément pris le chemin de l’exil, sans oublier ceux qui avaient tenté de leur résister et qui avaient payé de la prison ou de la vie cette folie, dans l’indifférence ou la complicité généralisées. C’étaient les héritiers du système communiste, que j’avais imaginé mort et qui ne l’était pas. Pas tout à fait les mêmes mais presque : les descendants de Lénine, de Staline, de Khrouchtchev, de Brejnev et des autres morts-vivants, pas ceux de Gorbatchev ni, en partie, de Eltsine. Poutine représentait, représente, la continuation de la terreur communiste. Pas étonnant, donc, que j’aie reporté mes souhaits d’émancipation sur ces hommes et ces femmes qui se battent contre eux, presque à mains nues, du moins au commencement. Ils sont devenus les porte-drapeaux d’un futur moins laid, moins terrible, même pour mon île, Cuba, là-bas sous les tropiques.

     Eux, ils ne brandissent pas que des drapeaux, moi, je ne fais que crier et parler, je refuserais d’ailleurs de toucher à une arme –je ne l’ai jamais fait, je ne le ferai jamais. Leurs parents, leurs maris, leurs amis, empoignent des armes, quand bien même ils n’étaient nullement formés à cela. Parfois, Jean-Pierre, l’âme de nos marches, parle d’un ami qu’il a perdu au front. L’émotion transparaît alors, comme lorsqu’il me mentionne à voix basse le souvenir de son épouse, Nathalie, qui avait initié ce mouvement, l’Union des Ukrainiens de France, il y a des années déjà, en 2014. Il y a aussi ces femmes seules, par exemple Ioulia, dont le mari, cameraman des armées, est au front, qui rompt en larmes quand elle évoque son sort. Jean-Pierre proclame que nous sommes le troisième front, après celui qui est face aux Russes, et celui de l’ensemble de la population, qui se trouve aussi face aux mêmes prédateurs. Nous ne faisons que venir en appui à ceux-là, qui se trouvent au loin, et à ceux-ci, les exilés, comme moi. Je me sens comme eux, en exil depuis si longtemps. Et je ne sais s’ils pourront un jour retourner dans ce pays qui leur semble encore magnifique. Pas comme le mien. Oui, mais pour combien de temps ?

     Les terrains de guerre se multiplient, partout, essentiellement en Israël, où me porte mon histoire, aussi proche, peut-être davantage, que celle de l’Ukraine, à laquelle me relient des ancêtres lointains, des Juifs partagés entre ce territoire et celui de la Pologne et d’autres territoires indéfinis de l’Est. Nous vivons un temps de malheurs récurrents.

     Je continue à proclamer ma foi en la victoire, peut-être pas seulement par les armes. Lorsque je m’adresse à mes frères -et à mes sœurs- devant la fontaine des Innocents ou place de la Bastille à Paris, et même, parfois, à Chartres, ou dans ces lignes, je ne fais œuvre que d’un soutien moral. Je témoigne, comme je le fais pour Cuba libre depuis des décennies. Je sais cependant que mes paroles leur vont droit au cœur, qu’elles les galvanisent, les aident à tenir bon, le temps qu’il faudra. Elles parviennent parfois jusque là-bas, sur le deuxième et le premier front. Jusqu’à ce que mes forces me le permettent et que je puisse, un jour, fouler cette terre bleue et jaune que j’ai faite mienne, par pur désir de justice et de liberté.  

Jacobo Machover

(Photo: https://www.internationalaffairs.org.au/australianoutlook/war-in-ukraine-and-women-in-combat/)

2 Mar 2024


Aider l’Ukraine

Outre l’aide militaire apportée officiellement à l’Ukraine par les Etats-Unis et divers Etats européens, il en est une autre, plus discrète : celles de centaines d’associations  et de milliers de citoyens des pays européens.

En quoi consiste-telle? Est-elle efficace? Peut-on y participer et comment ?

Nicolas Milétitch, ancien directeur du bureau de l’AFP à Moscou anime l’une de ces associations, SOS Ouman, et se rend lui-même jusqu’en Ukraine. Il expliquera les besoins les plus criants des Ukrainiens et les efforts faits pour y répondre Mardi 27 février de 18h à 20h au Café du Pont-Neuf, 14 quai du Louvre Paris 1er

Les amis d’Histoire & Liberté

20 Fév 2024


Ukraine en résistance : que peut la littérature ?

A la veille du  second anniversaire de la guerre en Ukraine, des écrivains témoignent le 22 février à la Maison de l’Amérique latine.

Le PEN Club français, Cercle littéraire international, organise le jeudi 22 février 2024 à 19 heures à la Maison de l’Amérique latine, 217, boulevard Saint-Germain, Paris 7e une rencontre intitulée « Ukraine en résistance : que peut la littérature ? ».  A la  veille du second anniversaire de la guerre,  des écrivains témoignent : Florent Coury, auteur de Engagé volontaire,Jean-François Bouthors, auteur de Poutine, la logique de la force, Bogdan « Bob » Obraz, auteur de Kyiv-Paris

La tentative d’invasion de l’Ukraine libre et démocratique par la Russie de Vladimir Poutine le 24 février 2021 a produit d’immenses destructions humaines et matérielles. Mais plus  encore, elle a cherché à éradiquer  la culture ukrainienne  dans sa singularité et  exterminer ceux qui la portent.   Les artistes et les écrivains ont payé un lourd tribut à cet égard. La littérature, aujourd’hui essentiellement en langue ukrainienne mais aussi en russe, est l’un des principaux vecteurs de la connaissance du présent tragique et du passé de ces terres martyrisées par une histoire souvent occultée, qui remonte à la surface.

Les témoignages, ceux des écrivains ukrainiens qui doivent faire face à une violence barbare et ceux des observateurs étrangers qui parcourent le pays ou parfois s’engagent dans les rangs des combattants, faisant d’eux des citoyens solidaires à part entière, permettront-ils de donner ses lettres de noblesse à une littérature qui devrait survivre aux circonstances de la guerre qui, espérons-le, aura une fin prochaine ?  Telles sont les questions qui seront abordés durant cette rencontre.

Florent Coury était, avant de partir en Ukraine DRH de l’Usine Renault de Flins. Il a 39 ans, et père de trois enfants. Jean-François Bouthors est journaliste et essayiste. Il a été l’éditeur de la journaliste Anna Politkovskaïa, assassinée à Moscou en 2006. Bogdan Obraz, Ukrainien de Kyiv, vit à Paris depuis 2008. Il est diplômé d’un master à l’ESCP-Europe et d’une licence professionnelle de guide conférencier.

La présentation sera assurée par Jacobo Machover et Fulvio Caccia, membres du Comité directeur du PEN Club français (Cercle littéraire international). Cet événement sera dédié à Victoria Amelina, écrivaine ukrainienne assassinée au cours d’un bombardement russe.

Renseignements : jacobo.machover@wanadoo.fr, http://www.penclub.fr

8 Fév 2024


Prigojine, ou la liquéfaction du pouvoir de Poutine ?

Le 23 juin 2023 entrera peut-être dans l’histoire russe comme le début de l’effondrement du pouvoir de Poutine.

Il n’est pas question ici de parier sur le sort du coup armé de Prigojine et de sa milice Wagner qui ont investi le 24 juin Rostov-sur-le Don et Voronej en réclamant la tête du ministre des armées Choïgou.

Cet évènement jette une lumière crue sur le fonctionnement de l’Etat russe, livré depuis plus de vingt ans à des mafieux et des prédateurs. L’équilibre très précaire entre les vassaux de Poutine, fort bien résumé par Galia Ackerman (Franc-tireur n° 82, 7 juin 2023), disparaît aujourd’hui sous les yeux du maître du Kremlin.

Ecoutons Françoise Thom, qui a livré fin mars 2023 [1], devant les Amis d’Histoire & Liberté, une analyse des principaux « symptômes qui montrent que le système est au bout du rouleau », parmi lesquels le « phénomène Prigojine ».

* La scission des élites russes

F. Thom : « Les évolutions sont inquiétantes pour Poutine parce qu’on assiste à une fragmentation du pouvoir du Kremlin depuis cette guerre. Le processus avait déjà commencé, on l’a vu par exemple au moment du covid où tout d’un coup le pouvoir central a disparu en Russie et Poutine a finalement confié aux gouverneurs la tâche de gérer la crise. Il y a eu là une liquéfaction du pouvoir central qui était déjà assez intéressante et remarquée.

Mais maintenant, le processus de liquéfaction est beaucoup plus avancé et on le voit dans le phénomène Prigojine. Prigojine qui était à l’origine un chien de garde de Poutine (une espèce de rottweiler qu’il s’était donné pour discipliner la haute hiérarchie militaire, pour la tenir en laisse), a visiblement outrepassé le rôle qui lui avait été attribué par Poutine et il est maintenant en train de violer la règle d’or du système poutinien qui consistait à régler toutes les querelles de l’élite à l’intérieur du système, sans qu’il n’en sorte rien, sans que la chose ne transpire et surtout sans faire appel aux masses.

Prigojine […] montre d’abord la scission de l’élite, ce que Poutine voulait éviter depuis son arrivée au pouvoir en 2000 – la première règle qu’il a appliquée, c’est celle du monolithisme parce qu’il attribuait la désagrégation de l’Union soviétique sous Gorbatchev à la scission de l’élite. Pour Poutine, le monolithisme de l’élite était vraiment la vache sacrée de son système. Maintenant nous avons une situation qui rappelle l’époque eltsinienne, où finalement les querelles au sein de l’élite sont portées à l’extérieur, se répercutent dans les médias. Et surtout vous avez des personnages qui font appel à la population. Prigojine a une rhétorique démagogique, néobolchevique : il dit qu’« il faut faire cracher les riches », qu’il faut « fusiller davantage », prendre l’exemple de Staline. Mais il n’est pas le seul : par exemple, Medvedev, le toutou de Poutine (plutôt un caniche qu’un rottweiler, mais il commence à se donner des crocs de rottweiler), lui aussi rappelle que Staline finalement fusillait les directeurs d’entreprises du secteur militaro-industriel et qu’il faudrait se souvenir de cette saine pratique.

Vous avez tous les symptômes d’une guerre intestine au sein des élites russes […]. C’est ce que craignait Poutine par-dessus tout. »

* La sclérose du système Poutine

F. Thom : « Le système poutinien à ses débuts, avant que Poutine ne s’enferme dans son espèce d’autisme, était d’une grande souplesse. La démocratie Potemkine a marché longtemps ; bien sûr Poutine a écrasé tout de suite les libertés en Russie, les libertés de [l’ère] Eltsine, mais ça n’est pas apparu tout de suite, il a créé des faux partis, tout cela était crédible de l’extérieur. […] Le système s’est sclérosé, mais il est parfaitement concevable qu’il soit de nouveau fonctionnel si on met quelqu’un de plus jeune et de moins stupide. […] Le poutinisme intelligent, c’était […] l’époque où Poutine avait de très bons cerveaux, [Gleb] Pavlovski qui vient de mourir, l’architecte du système poutinien avec toute cette fausse démocratie, et puis [Vladislav] Sourkov qui était aussi intelligent et très nuisible. Poutine s’est brouillé avec les éléments intelligents […] en 2011 parce qu’une partie des artisans de son système voulait que Medvedev reste au pouvoir, […] donc Poutine les a marginalisés et puis il s’est appuyé sur de francs abrutis et le système s’est abêti prodigieusement au fur et à mesure.

[… Les] éléments fondamentaux sur lesquels repose le système poutinien, c’est le pillage de la Russie par un petit groupe proche du pouvoir, […] le placement des capitaux à l’Ouest, le contrôle des immenses flux financiers par une poignée de gens […] qui en viennent à nourrir des ambitions extravagantes, forcément, par leur position : étant riches à millions et voyant toute la servilité des Occidentaux devant eux, ils en viennent fatalement à avoir ce que le camarade Staline appelait le vertige du succès.

*

Ajoutons un dernier mot : dans son « discours à la nation » le 24 juin au matin, Vladimir Poutine évoque « un coup de poignard dans le dos de notre pays et de notre peuple. C’est exactement le coup qui a été porté à la Russie en 1917, lorsque le pays a combattu pendant la Première Guerre mondiale. Mais la victoire lui a été volée. Les intrigues, les querelles, la politique politicienne dans le dos de l’armée et du peuple ont provoqué le plus grand choc, la destruction de l’armée et la désintégration de l’État, la perte de vastes territoires. Le résultat fut la tragédie de la guerre civile. » Poutine vient de décrire la situation dans laquelle il se trouve : celle du Tsar en 1917 à la veille des soubresauts qui le chasseront du pouvoir.

Nous reviendrons dans un prochain article sur les propositions de Françoise Thom pour l’après-Poutine ; nul ne sait quand sa chute interviendra mais les chancelleries doivent s’y préparer.

(24 juin 2023)

—–

[1] « Après Poutine, les erreurs à éviter », conférence-débat, 27 mars 2023.

Image: Wikimedia Commons, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Putin_%282022-03-10%29_02.jpg

26 Juin 2023


Comment juger la politique de Macron sur la guerre en Ukraine?

La tentation est de répondre à la hache et à l’insulte comme si tout allait de soi pour les défenseurs de l’Ukraine.

A mes yeux, c’était une faute de langage de dire qu’il ne fallait pas humilier la Russie, en référence implicite au traité de Versailles.

En revanche, il le parait juste de rechercher et de proposer une solution satisfaisante pour le jour d’après la défaite militaire de l’armée russe en Ukraine.

Ee n’est pas à Poutine qu’il faut s’adresser car il n’est pas un interlocuteur fiable et respectable. C’est aux Russes qu’il faut s’adresser pour leur parler de l’avenir par-dessus la tête de la clique au pouvoir.

Comment le faire?

En essayant de profiter des moyens de communication modernes qui permettent de prendre les peuples à témoin et de les responsabiliser.

André Senik

(Photo: https://www.flickr.com/photos/13476480@N07/51917655620)

14 Déc 2022


24 février 2022

Le 24 février 2022 est la deuxième date critique du XXIème siècle, après celle du 11 septembre 2001. Ce siècle est à ce jour beaucoup moins dur que le précédent mais beaucoup plus dur qu’attendu avec candeur par les démocraties après la chute du mur de Berlin du 9 novembre 1989. L’euphorie de l’époque leur fit croire qu’elles incarnaient à leur tour le sens de l’histoire.

A partir du 31 décembre 1999, Vladimir Poutine a fait preuve d’une exceptionnelle habileté qui n’est pas sans rappeler celle de Hitler qui sut si bien séduire le maréchal Hindenburg, porter cravate et parler au monde de la paix.

Qui allait mourir pour Dantzig alors qu’on n’avait même pas défendu Prague ?

Face à des démocraties incrédules, ou trop crédules, sans passion et sans objectif, Poutine, comme Hitler, a su avancer pas à pas et gagner.

Le Président Biden annonçait jour après jour que les Russes préparaient l’invasion de l’Ukraine mais que les Etats-Unis n’interviendraient pas. Comment ne pas le croire après son récent et brillant retrait d’Afghanistan ?

Joueur remarquable, Vladimir Poutine avait toutes les cartes en main. Il ne manqua même pas de prendre le temps de s’amuser avec le nouveau Chamberlain, un président Macron qu’il venait de gifler au Mali.

La blitzkrieg a échoué. Au XXème siècle, elle dura cinq ans, deux fois.

Chacun attend la percée du front ou l’épuisement de l’adversaire, finalement les deux.

En l’occurrence, qui a les nerfs les plus solides ? Démocrates, nous connaissons les faiblesses des démocraties : les opinions sont infantiles et versatiles ; le pacifisme est la façon la plus confortable de s’y voiler la face. La Russie peut-elle tenir sur le long terme sans la Chine ? Le fleuve Amour est une frontière plus fragile que le Rhin.

La Chine jouit d’une « divine surprise ».

Vladimir Poutine ne peut pas céder sans périr. Il est condamné à avancer. Il estime que le temps joue pour lui : l’opinion des démocraties est réversible et les Etats-Unis sont capables de se déchirer à propos du sexe des anges.

L’Amérique ne peut pas céder sans perdre son domaine occidental d’Asie et d’Europe. Elle est condamnée à refuser le diktat. Elle estime que la Russie sera peu à peu asphyxiée.

Une diplomatie moderne, en 3D, trouverait-elle un compromis sans lutte finale ?

Toutes choses restant égales par ailleurs, il semble que l’empire de Catherine II vit ses derniers feux.

JLC

16 Juil 2022


Tout faire pour que Poutine ne gagne pas la guerre

(extraits d’un entretien avec Nelly DidelotArnaud Vaulerin et Sonia Delesalle-Stolper à consulter dans Libération du 6 avril 2022, de Kaja Kallas, Premier Ministre de l’Estonie).

(…) Qu’espérez-vous de l’Union européenne ?

« L’Union européenne est une union de valeurs. En Ukraine, et à Boutcha en particulier, des crimes de guerre ont été commis, des crimes qui visent les civils. Il nous faut garder en tête ces crimes et nos valeurs quand nous abordons la question des négociations de paix. Nous ne pouvons pas les laisser impunis. L’outil dont dispose l’Union européenne, c’est bien sûr les sanctions. Nous devons continuer à les durcir. Nous savons qu’elles ont un effet, sinon Poutine ne parlerait pas en permanence de les lever. Quand on parle d’énergie, il ne faut pas non plus perdre nos valeurs de vue. Le gaz peut être cher, mais la liberté n’a pas de prix ».

Après avoir proposé un fonds commun qui permettrait de tenir compte de la dépendance énergétique propre à chaque pays, Mme Kallas en appelle aux grands pays de l’UE, qui « peuvent faire vraiment beaucoup plus ».

Que doit accepter l’U.E. ?

C’est dans l’intérêt de tous que Poutine ne gagne pas cette guerre et l’Ukraine doit recevoir toute l’aide militaire dont elle a besoin afin de l’emporter. Si Poutine gagne ou pense qu’il a gagné, il aura plus d’appétit et s’attaquera à d’autres zones. Si nous pensons, maintenant, que nous pouvons parvenir à une sorte de paix, mais que les territoires conquis par la Russie ne sont pas restitués, que ses troupes ne se retirent pas complètement, alors tout cela voudrait dire que la Russie a obtenu des choses qu’elle n’avait pas avant cette agression. On ne peut pas laisser Poutine s’en tirer comme ça.

(…)

La « no fly zone »

Kaja Kallas évoque la difficile question de la zone d’interdiction de vols et conclue :

« Si s’engager dans la guerre signifiait avec certitude mettre fin à tout ce qu’endure le peuple ukrainien, alors le choix serait clair. Mais si cela mène à une extension des combats à d’autres pays, pour le moment en paix, cela change la donne. C’est une question qui me réveille la nuit. Y a-t-il quelque chose à faire pour empêcher toutes ces atrocités ? Mon pays les a déjà connues [pendant l’occupation soviétique] et nous ne souhaitons à personne de devoir y faire face. C’est pour cela que nous avons envoyé toute l’aide militaire, humanitaire et politique possible pour aider l’Ukraine à se défendre. C’est aussi pour cela que je répète que la paix à tout prix n’est pas la solution. Si un accord de paix laisse aux mains des Russes toutes les régions qu’ils occupent aujourd’hui, les atrocités ne s’arrêteront pas pour les personnes qui y vivent. Nous le savons, ils ont fait la même chose à notre peuple

(…)

Pensez-vous qu’il y ait une différence de perception de la menace, entre les pays d’Europe de l’Est, en particulier les pays Baltes, et ceux d’Europe de l’Ouest ?

Je pense que nous comprenons mieux le fonctionnement de l’opération russe, et le raisonnement qui l’anime, parce que nous avons aussi subi l’oppression. Les pays plus à l’ouest ne comprennent peut-être pas que le rayon d’action des missiles russes est suffisant pour les toucher eux aussi. La menace est la même. Aujourd’hui, nous ne voyons pas de menace militaire imminente à nos frontières, nous ne pensons pas que les Russes s’aventurent à attaquer un pays de l’Otan. Mais il faut que les grands pays d’Europe occidentale comprennent que c’est la sécurité de toute l’Europe qui est menacée, pas seulement celle des pays proches de la Russie.

Après avoir insisté sue la volonté estonienne d’être membre de l’OTAN, La Premier Ministre revient sur les visées de Poutine :

« Il y a un livre très intéressant de Timothy Snyder [The Road to Unfreedom], dont la thèse s’applique aussi à la France. Il explique que lorsqu’il a compris que la Russie ne deviendrait jamais l’Europe ou l’Occident, Poutine a décidé que l’Occident deviendrait russe. Et c’est ce qu’il fait depuis vingt ans, construire des liens avec l’extrême droite en Europe et aux Etats-Unis. Ces partis d’extrême droite ont répandu la même narration, que l’Occident est moralement corrompu et sous une pression migratoire immense. Aujourd’hui, il crée d’un côté une pression migratoire en déclenchant une guerre en Ukraine, comme en intervenant en Syrie ou en plaçant des mercenaires au Mali. Il crée ou entretient des conflits pour pousser des réfugiés vers l’Europe. Leur narration est que nous sommes sous une terrible pression migratoire. Nous voyons, au moins dans notre pays, que toute l’extrême droite dit que les réfugiés de guerre sont le problème. Le problème n’est pas ces réfugiés. Poutine est le problème.

(…)

Photo: Alexis HAULOT, EURANET Citizens Corner debate

13 Avr 2022


Deux concerts seront donnés le samedi 9 avril à 16h  à l’église Saint-Séverin, (Paris 5 ème) et le dimanche 10 avril, 17H à Notre-Dame de Grâce de Passy, 10 rue de l’Annonciation, Paris 16 ème, pour les victimes de la guerre en Ukraine.

Grâce aux dons recueillis lors d’un premier concert, donné le 13 mars, les organisateurs ont pu faire parvenir sur place une aide humanitaire conséquente  aux réfugiés, aux personnes déplacées et aux blessés de la guerre. Plus de 1800 kg d’aide ont été apportés dans la ville d’Ouman, au centre de l’Ukraine : matériel médical, médicaments, nourriture et produits d’hygiène pour bébés..

Nous espérons que les concerts du 9 et 10 avril permettront à nouveau de manifester concrètement notre solidarité avec ceux qui souffrent de la guerre.

4 Avr 2022