Après le retrait de Jo Biden

Nous sommes tous des spectateurs, engagés ou non, dans les affaires courantes, nous le sommes, même si nous essayons d’y échapper, obligés que nous sommes  de voir, d’entendre, et donc de  réagir, à des coups de théâtre politiques qu’honnêtement, nous ne comprenons qu’à peine.  C’est sûrement le cas en cet été américain caniculaire (au propre comme au figuré).

Les endroits les plus « chauds » du globe- Israel-Gaza et l’Ukraine – sont fortement attentifs à l’évolution politique chez nous.  Les Israéliens et les Ukrainiens sont en première ligne dans le combat entre Civilisation et Barbarie. En un certain sens, ils sont les uns et les autres dans la plaine devant Poitiers, en 732, brandissant leurs armes contre l’envahisseur, à l’instar de leur chef.

Qui, en ce siècle, tient le rôle de Charles Martel ? La civilisation occidentale ayant évolué vers la démocratie depuis quelques temps, il faut dire que ni Zelenski ni Nétanyahou ne peuvent compter sur l’adhésion totale et automatique de tous leurs guerriers ni même de tous leurs ministres. C’est ainsi et c’est peut être à porter au crédit de l’idée de démocratie, justement. Liberté, dignité et valeur de l’individu : il faut écouter tout le monde et respecter toutes les opinions.  Et dans ce sens, les Charles Martel de notre époque, les Roland, les Publius Horatius, sont des combattants ordinaires, des types sans prétentions, des types bien, pères de famille, sous-officiers, flics en uniforme, sapeurs-pompiers, comme les instituteurs, les professeurs, les hommes de science et de pensée…  C’est ainsi, je crois, que nous pouvons nous mettre d’accord et c’est mieux ainsi. 

Cette idée et cette perception de la dignité, de la valeur et du respect dus à chacun, évolue depuis longtemps.  Ce n’est pas le moment de disserter sur l’invention de l’individu, face à son Créateur, dans le judaïsme puis dans le christianisme, mais admettons que la chrétienté et ce que nous appelons la « civilisation judéo-chrétienne » sont aujourd’hui triomphantes, désormais sans impérialisme territorial, mais aussi vulnérables car leurs alternatives sont, au contraire, par leur nature, en quête des terres à conquérir.

Ce que l’on a vu cet été chez nous est l’éclatante confirmation que la droite saisit le moment beaucoup plus clairement que la gauche. 

Sans doute, comme c’est l’habitude en démocratie, la droite (comme la gauche d’ailleurs) connait des désaccords internes. L’isolationnisme dans les affaires concernant la sécurité internationale ou le protectionnisme pour ce qui est du commerce avec les Européens, positions défendues par J.D. Vance, suscitent d’âpres iscussions. Mais le parti républicain  approuve le principe de balayer devant sa porte plutôt que devant celle des étrangers , d’autant qu’on y court des dangers qu’on ne doit pas sous-estimer. Ce n’est pas de la xénophobie ( d’ailleurs Vance a épousé une fille de l’immigration asiatique) mais plutôt une manière de défendre les moeurs et la culture américaines que la Droite accuse les Démocrates de mépriser..

Les Européens peuvent raisonnablement craindre que la tendance isolationniste des Etats Unis, amorcée sous le premier gouvernement Trump, soit renforcée si l’ancien président revient aux affaires à l’issue du vote de novembre.  Le choix, pour la vice-présidence,  de James David Vance, jeune (40 ans dans quelques jours) sénateur sans grande expérience d’homme d’Etat (seulement deux années au Sénat ( comme représentant de l’Ohio) semble le confirmer : au contraire de Nikki Haley, de Marco Rubio ou même de Ron de Santis, adversaires de Donald Trump pendant les primaires mais tous plus ou moins dans la mouvance « atlantiste » de la politique étrangère américaine, J. D. Vance, représente à sa façon le rêve américain ou en tout cas la possible ascension sociale : enfant de la pauvreté qui s’en est tiré par son mérite, volontaire en Iraq, il a retenu de son expérience sous l’ uniforme qu’il ne pouvait y avoir trop de prudence en politique étrangère, et il affirme en particulier que les guerres « préventives » de G. W. Bush furent des catastrophes (ce que personne ne nie, la question étant de savoir si la faute incombe aux stratégies adoptées ou à l’idée même d’intervenir ). Il pense aussi que si le régime de Poutine est hors-la-loi, il est juste d’affirmer que son agressivité aurait dû être mieux « traitée » par les alliés, et que même si son sort nous concerne tout particulièrement, l’Ukraine n’est pas notre problème majeur.`

Il faut toutefois nuancer.  Ni Trump ni Vance ne sont poutinophiles; ils savent très bien que le régime en Russie est tyrannique, voire maléfique.  Je crois pour ma part, sans en avoir la preuve, qu’une administration Trump chercherait un cessez-le-feu à la coréenne, sur la base d’une pensée à la George Kennan, le (très) grand diplomate, historien et soviétologue, qui jusqu’a la fin de sa longue vie conseillait l’endiguement (containment) de la puissance russe, mais avec prudence. C’est pourquoi il était contre l’élargissement de l’Otan.  

On peut penser qu’il avait tort; ce qui est sûr, c’est que ni les Américains ni les Européens ne sont enclins à donner le feu vert (et les moyens en armements) aux Ukrainiens pour attaquer la Russie et de vouloir mettre ainsi fin à la guerre.

Le « néo-isolationisme » ou le « national-conservatisme » que Vance exprime dans un langage de penseur, tandis que Trump reste sur sa rhétorique « populiste » (et parfois outrancière), font penser  à l’attitude des Francs du VIII ème siècle, sans doute en position de supprimer la menace sarrasine, mais préférant attendre quelques siècles pour libérer (si c’est le mot…) la péninsule ibérique.  

En échappant de justesse au tir d’un assassin – un Français ne manquera pas de penser au roman de J.-P. Manchette, La Position du Tireur Couché -, Donald Trump non seulement donne de l’Amérique une image qui restera pour toujours – comme celle de Bonaparte au pont d’ Arcole, de la Garde à Waterloo, de la Légion à Camerone, de Davy Crockett à Fort-Alamo, des Marines à Iwo Jima, de Custer à Little Big Horn – et quand, touché à l’oreille, il tombe, se relève, serre le poing et crie : « En avant! » ( fight !), donnant ainsi un exemple de courage, de chef au combat, de chef tout court, bref d’homme fort et courageux, il donne une preuve de plus que l’un des thèmes de son premier gouvernement et de la droite américaine depuis longtemps, est juste: à savoir que le gouvernement permanent (fédéral) est d’une incompétence quasiment dangereuse pour les citoyens.  Il n’a pas manqué, bien sûr, de parler avec émotion du pompier tombé sous un des coups de feu de l’assassin; lui-même n’a condamné personne, mais immédiates furent les réactions dans la presse qui demandaient comment le Secret Service, garde rapprochée des présidents (et d’autres, y compris les candidats) avait pu permettre une telle bavure, le tireur ayant été repéré sur un toit une demi-heure avant l’arrivée de Trump sur l’estrade.  

Nombreux sont les analystes qui disent que l’élection de 2024 s’est jouée en ces quelques minutes; en fait, si les derniers années en Occident ( et pas seulement en Amérique) nous ont appris quelque chose, c’est qu’on ne peut rien prévoir en politique. Toutefois il est vrai que si Biden reste le candidat des Démocrates, ou même s’il est remplacé, et si la campagne de Trump et des Républicains ne sombre pas dans la surenchère provocatrice, la droite aura effectivement du vent dans ses voiles.  

Post-scriptum.  Ma lettre fut, bien sûr, rédigée avant le plus récent des coups de théâtre (ceux-ci, je crois, ne font que commencer), et avant le retrait de Biden qui montre que les Démocrates ouvrent enfin les yeux.  

Il n’est aucunement certain cependant qu’ils les aient grands ouverts. Et peut être sont-ils même surpris par l’air frais, voire froid, qu’ils perçoivent hors de la bulle dans laquelle ils vivaient.  

En premier lieu, si J. Biden admet qu’il n’est pas en situation (physique, mentale. politique) de briguer un second mandat, pourquoi ne pas admettre qu’il n’est pas non plus en état de conduire aujourd’hui la politique des USA ?  N’oublions pas qu’il détient les codes nucléaires…N’oublions pas non plus que les Républicains savent pertinemment que Biden est l’adversaire contre lequel leurs chances étaient les plus grandes. Ils vont donc préparer une offensive contre Kamala Harris, la vice présidente présentée (de façon très maladroite d’ailleurs) par Biden lui-même comme son dauphin (ou sa dauphine) légitime, une offensive qui risque de faire remonter le côté désagréable de D. Trump, alors qu’il venait  juste de montrer un côte presque sage ces jours derniers. Si les Démocrates persistent dans leur fronde contre leur chef officiel pour investir – par exemple – Michelle Obama, qu’arrivera-t-il? C’est sans doute le moment d’utiliser la vielle formule : à  suivre.

Roger Kaplan, 18 juillet 2024

24 Juil 2024


Les libéraux face aux élections législatives

Le 21 juin dernier, l’ancien ministre Alain Madelin a donné une interview à l’excellente revue en ligne Atlantico. Nous en publions ci-dessous un extrait  qui intéressera, nous n’en doutons pas, nos lecteurs, souvent bien décidés à défendre la démocratie libérale mais divergeant parfois sur le meilleur moyen d’y parvenir, comme le montrent les différents points de vue exprimés dans Histoire & Liberté à l’approche des élections législatives des 30 juin et 7 juillet 2024. Pour l’ensemble de l’interview, nous renvoyons à Atlantico.

Extrait d’un entretien d’Alain Madelin  avec Jean-Sébastien Ferjou pour Atlantico

Atlantico : Pour qui voter aux élections législatives, quand on est un électeur libéral, au regard de ce que sont les programmes proposés ?

Alain Madelin : Il n’y a pas de partis libéraux mais il existe pour peu que l’on regarde à la loupe et qu’on soit indulgent des candidats libéraux. Chez les Républicains, au Modem, à Horizon ou à Renaissance et même du côté d’une certaine gauche, chez les non-mélenchonistes. Donc la réponse est claire, voter pour ces candidats au premier tour et même au deuxième tour pour ceux qui réussiront à franchir la barre qui leur donne des chances d’y figurer à savoir 12,5% des inscrits. C’est souvent difficile, mais beaucoup moins avec une forte participation électorale.

La situation eut été bien entendue très différente si Emmanuel Macron avait tenu sa promesse de scrutin proportionnel qui aurait permis la représentation de chaque famille politique qui n’auraient pas été obligées de s’assujettir à d’autres pour faire figurer ses candidats au deuxième tour. J’ajoute aussi que si un scrutin proportionnel avait effectivement été mis en place, nous aurions surement vu la renaissance d’une famille politique libérale, ce qui aurait simplifié le choix des libéraux.

Reste la question du deuxième tour. Bien sûr, d’abord, battre Mélenchon. Je dis Mélenchon, non pas le Front Populaire qui n’est qu’une étiquette trompeuse qui n’a rien à voir avec notre historique Front Populaire. Ce front là, c’est le Front Mélenchon. Et je regrette souvent que par nécessité électorale les écologistes et les socialistes aient accepté d’y figurer tout en acceptant le risque d’y être minoritaires.

Il est indispensable de combattre le front Mélenchon car sa victoire conduirait notre pays au chaos. Son programme fait penser à des gamins rassis par la haine sociale et ignares des lois de l’économie, qui pensent qu’elles se votent au parlement.

En quelques mots, ce programme c’est dépenser, dépenser beaucoup, dépenser plus, un argent que l’on a pas. En faisant croire que l’on fera payer les nouvelles dettes par la Banque de France, ce qui est impossible. Une situation qui nous enfoncera dans une crise qui conduira aussi à la crise de l’euro et de l’Europe. Une crise qui sera plus rapide qu’on le croit car le rôle des marchés financiers n’est pas d’attendre au pied du mur mais bien d’anticiper.

Ce programme c’est aussi taxer, taxer, taxer. On fera payer les riches, mais deux millions de contribuables sont  visés. Beaucoup plus si l’on ajoute la CSG progressive. Résultat on va détendre le ressort de la croissance et provoquer la grande migration des talents. Mais ils ont pensé à tout : il y aura une taxe sur l’émigration française. On replie l’économie sur elle-même en instaurant par exemple une taxe kilométrique sur les produits importés. Qui peut croire que nos exportations ne seront pas menacées elles-mêmes. D’ailleurs si vous taxez les smartphones, vous les rendrez plus cher en France. Encore un impôt payé par le consommateur.

Au chaos économique, Mélenchon ajoute un chaos social sous la forme d’une haine qui réveille les démons de l’antisémitisme dans une triste tentative de conquérir l’électorat islamiste en France.

Dans la plus grande inconscience, il se propose de favoriser l’immigration et même, grande nouveauté, d’ajouter à l’asile politique l’accueil des réfugiés climatiques. Comme s’il fallait les accueillir en France et non les installer à proximité. Merveilleux prétexte pour un nouveau statut qui comme le détournement du droit d’asile entraînera d’autres détournements à prétexte écologique, simplement dans des proportions beaucoup plus considérables.

En matière de sécurité, on sait qu’il veut désarmer la police mais il veut tout autant désarmer la justice lorsqu’il propose de “lutter contre la surpopulation carcérale”. Qui ne le souhaiterait pas. Mais il ne s’agit pas de place de prison en plus mais d’incarcérer encore moins, de rendre encore moins les peines de prison effectives, c’est-à-dire de renoncer à la dissuasion que représente l’exécution d’une peine. 

Bien sûr, combattre Mélenchon, mais faut-il voter pour Bardella ?

Je n’ai jamais, pour ma part, participé à la diabolisation du Rassemblement national. Je me contente d’examiner de près ses propositions.

Sur le plan économique, longtemps, le RN est apparu comme étatiste et populiste avec un programme dangereux pour l’économie française. Aujourd’hui les choses sont différentes. De jour en jour, le RN édulcore ses promesses. Et nombreux sont ceux qui de Gabriel Attal à Bruno Le Maire, en passant par nombre de journalistes soulignaient cet écart entre les programmes d’hier et d’avant-hier et les positions d’ajd. Ils pensent ainsi saper la confiance dans le RN. C’est exactement l’inverse qui se produit. C’est dire que voter pour Bardella ne peut pas conduire à une catastrophe économique et en plus  qu’au contact de la réalité on peut penser que le RN sera forcé de se « méloniser ». 

En ce qui concerne les questions de la sécurité et de l’immigration pour lesquelles beaucoup de Français ont une attente forte après des années d’inaction des gouvernements précédents toutes tendances confondues, j’ai tendance à penser que le RN a fait naître une attente supérieure à ce qu’il pourra délivrer. Néanmoins, en s’alignant sur un contrôle plus strict de l’immigration que pratiquent déjà de nombreux pays européens, notamment sur le regroupement familial, l’exigence d’un logement ou d’un travail et bien d’autres mesures qui peuvent être prises sans rupture majeure avec l’Europe et avec le droit international il lui est possible – s’il fait preuve de souplesse et non de rigidité – de donner le sentiment d’un coup d’arrêt à l’installation en France d’immigrés qui n’ont guère l’intention d’y travailler mais d’y vivre en y faisant France à part.

Reste une question extrêmement importante. Une question que Bardella devrait mieux clarifier dans cette dernière semaine de campagne : la question de l’Ukraine et du soutien déterminé qu’il faut lui apporter. C’est un enjeu existentiel pour la France. De l’issue de l’agression de Poutine contre l’Ukraine va dépendre le futur des démocraties – et donc de la France – pour les décennies à venir. Ne nous trompons pas : Poutine mène une guerre aux démocraties, avec l’appui de la Chine, de l’Iran et de nombreux autres gouvernements totalitaires. L’enjeu des législatives dépasse celui de la réforme de l’assurance chômage.

A cet égard, la politique du Rassemblement national interroge. Une forme de poutinisme est restée très vivante dans ses rangs et il devient urgent de tourner cette page de leur histoire, dans l’intérêt de la démocratie française. 

Nul doute que Poutine ne se réjouisse d’une possible victoire du Rassemblement national. Car pour lui, c’est un mouvement ami. C’est une longue histoire. MLP qui disait “admirer Vladimir Poutine”, que “la démocratie de Poutine était plus libre que la démocratie en France”, qui défendait l’agression et l’annexion de la Crimée par la Russie, qui après l’annexion de celle-ci défendait la livraison du porte hélicoptère mistral à la Russie. D’un RN dont nombre de ses candidats se sont fait les faux témoins de référendums honnêtes en Crimée ou dans les républiques séparatistes du Donbass. On dira, tout ceci c’était hier. Soit. Aujourd’hui les dirigeants du RN condamnent l’agression russe et affiche une position de soutien à l’Ukraine. Ceci s’est beaucoup moins vu dans les votes du RN au Parlement européen. Le risque n’est pas de voir la France  renoncer au soutien à l’Ukraine – cohabitation oblige – mais parler de paix, de cessez-le-feu ce que Poutine agite mais ne veut pas pour donner le sentiment d’une hésitation française. Compte tenu du leadership qu’a pris la France, ceci peut entraîner le délitement du soutien européen. S’ajoutant aux possibles hésitations de l’Amérique après une éventuelle élection de Donald Trump. Il est facile de dire “nous ne voulons pas être entraînés dans une guerre nucléaire”, “pas d’escalade”… donc par exemple, “gelons l’envoie de nos Mirages”. L’opinion pourrait suivre en partie mais en réalité l’arme nucléaire qu’agite Poutine est justement une arme destinée à faire peur aux opinions. L’escalade c’est celle que pratique Poutine et nous ne faisons que la suivre… avec retard.

Le RN doit prendre conscience qu’on ne peut se dire patriote en France sans résister vraiment à Poutine, sans affirmer la souveraineté de l’Ukraine et sans prendre toute sa place dans le combat des démocraties (…)

25 Juin 2024


Sur l’essence du poutinisme

Ce 14 mai à Paris Jean-François Bouthors nous donnait une stimulante conférence, destinée à « Comprendre ce que veut Poutine ».

Certes au cours des deux heures de son intervention, des questions et du débat avec l’auditoire, furent évoqués ou mentionnés : le narratif pseudo-historique cher au pouvoir moscovite, ses inquiétantes invocations du prétendu monde russe ou les divagations pseudo-religieuses qui tissent l’idéologie obscure du régime poutinien.

La dérive autocratique du personnage lui-même fut également soulignée, sans surprise, et le conférencier évita de s’attarder et d’y voir une sorte de fatalité russe.

La date cruciale de la fin de l’Union soviétique ne fut pas sa dissolution en 1991, mais bien l’arrivée au pouvoir de Youri Andropov en 1982

En effet il mit surtout en lumière l’un des points clefs de la genèse du poutinisme. Selon lui, la date cruciale de la fin de l’Union soviétique ne fut pas sa dissolution en 1991, mais bien l’arrivée au pouvoir de Youri Andropov en 1982. Celui-ci certes avait exercé certaines responsabilités au sein du PCUS, mais il était apparu surtout en tant que chef du KGB.

Pendant 60 ans, depuis la dictature de Staline, établie en 1922,  la Russie avait été gouvernée par le secrétariat général du Parti. Depuis 1982, si nous suivons l’éclairage proposé, aux apparatchiks et aux idéologues du marxisme-léninisme, a succédé la toute puissance de ceux qu’on appelle à Moscou les siloviki, les maîtres des organes dits de sécurité.

Ainsi sommes-nous invités à comprendre le régime poutinien, installé depuis bientôt un quart de siècle. Il est en ligne directe, le KGB ayant été rebaptisé FSB, le successeur d’Andropov. Ceci m’a donc conduit à ressortir de ma bibliothèque un petit livre oublié, quoique fort documenté, vieux de plus de 40 ans. Il avait été écrit par un des plus pertinents auteurs de la dissidence, Jaurès Medvedev. Celui-ci décrivait en 1983 « Andropov au pouvoir » [tr. Anne Beaupré in coll. Champs Flammarion, 254 pages].

Dès l’époque dite de la stagnation, sous Brejnev, l’État moscovite ne s’assignait plus comme tâche essentielle la collectivisation de la terre ou la priorité à l’industrie lourde mais la répression de la dissidence.

Cette lutte est définie de la manière suivante [chapitre VIII, page 87] :

« Depuis Lénine, la dissidence politique n’a pas été tolérée en Union soviétique. Ceci est caractéristique d’un Etat à parti unique, et même plus caractéristique encore d’un Etat communiste à parti unique. »

Le contexte est éclairé par le principe suivant :

« Selon la doctrine régnante, la société communiste constitue la forme la plus accomplie de développement social et la seule société juste possible ; aussi toute expression d’antisocialisme et d’anticommunisme est-elle considérée comme un délit. »

En vertu de cette doctrine implacablement logique :

« Le Code pénal de Staline, […] comporte plusieurs définitions complexes relatives aux crimes politiques, aux activités antisoviétiques et aux opinions antisocialistes ; toute personne peut ainsi être arrêtée et emprisonnée pour opinions antisocialistes ou critiques sans les avoir jamais exprimées en public : en privé, cela suffit. »

C’est ainsi que, dans les années 1930, « la chasse aux ennemis du socialisme atteignit un niveau de paranoïa général. » La Grande Terreur fut déclenchée en août 1936, avec le premier procès de Moscou à l’encontre de dirigeants historiques du parti bolchevik. Elle culmine entre août 1937 et novembre 1938, période qui vit la liquidation létale de 750 000 personnes, et la déportation de millions d’êtres humains.

Or, à partir de son discours secret prononcé en février 1956, lors du XX ème Congrès, « on doit à Khrouchtchev d’avoir mis fin à cette attitude paranoïaque vis-à-vis de la critique. En dénonçant les crimes de Staline, en réhabilitant ses nombreuses victimes et en adoptant d’autres mesures pratiques, il provoqua un changement d’interprétation du terme crime politique. »

Mais bien entendu ni Khrouchtchev ni, de 1964 à 1982, son successeur Brejnev n’ont renoncé à réprimer les oppositions. Elles deviennent « dissidence ». Les dissidents trouvent de nouveaux moyens de s’exprimer. Ils utilisant les failles de la légalité. Au goulag et aux internements psychiatriques, répond à cette époque le samizdat, etc.

À la même époque apparaît l’arme dont les dirigeants occidentaux croient pouvoir se contenter pour vaincre le totalitarisme : la scission entre les deux partis et les deux régimes, russe et chinois.

La reconstitution, de plus en plus évidente, d’un axe Moscou-Pékin, amène aujourd’hui à se départir d’une erreur couramment commise alors dans les milieux du courant occidental dominant. Elle attribue à Mao le mérite d’une imaginaire distance avec le stalinisme, sous prétexte qu’à partir de 1960 le fossé n’a cessé de s’élargir, pendant plus de 20 ans, entre Moscou et Pékin, au point que Nixon et Kissinger allèrent conclure en 1973 une belle et bonne alliance antisoviétique avec la Chine rouge.

Or, la dernière année du règne de Brejnev, avec l’arrivée d’Andropov au pouvoir, coïncida précisément avec les premières ouvertures de réconciliation que l’on peut dater du discours lu par un Brejnev déclinant à Tachkent, certainement rédigé par les services du KGB sinon par Andropov lui-même, en mars 1982.

On doit rappeler à ce sujet que les affrontements militaires de 1969 sur l’Oussouri avaient conduit les deux pays au bord de la guerre. L’un des premiers actes d’Andropov et du KGB au pouvoir fut en mars 1983 de négocier la révision des frontières sino-soviétiques héritées de la période dite des traités inégaux.

L’erreur de parallaxe la plus répandue en Occident consiste, cependant, à n’observer les relations entre Moscou et Pékin que sous le seul angle de la géopolitique

L’erreur de parallaxe la plus répandue en Occident consiste, cependant, à n’observer les relations entre Moscou et Pékin que sous le seul angle de la géopolitique. Malgré la sempiternelle référence aux valeurs démocratiques, le sort des dissidents n’est envisagé que de manière anecdotique comme si les deux États représentaient respectivement « les Russes » et « les Chinois », supposés unanimes et voués en tant que tels à une hostilité permanente. A un demi-siècle de distance, cette vision des choses était encore réaffirmée mécaniquement ce 19 mai sur LCI par Alain Bauer. Toujours brillant et éloquent, notre professeur de criminologie croyait pouvoir aller jusqu’à dire : « Mao haïssait Staline ». Contre-vérité absolue. En réalité, le Grand Timonier de la révolution chinoise nourrissait la plus grande admiration pour le Petit Père des Peuples et copiait assez fidèlement ses méthodes, dans tous les domaines.

Ce que Mao reprochait, au contraire, à Khrouchtchev, qu’il méprisait, c’était précisément sa rupture avec le stalinisme. Le poids de la rivalité entre les deux pays-empires n’est rien en comparaison de la lutte entre deux factions communistes.

L’injure suprême, adressée à partir de 1966 à l’encontre de Liu Shaoqi, numéro 2 du régime et président nominal de la république le qualifiait de « Khrouchtchev chinois ». Arrêté en 1967, molesté par les gardes rouges, il fut destitué en octobre 1968, et mourut en prison en 1969. Il ne fut réhabilité qu’en 1980 sous le règne de Deng Xiaoping, autre « Khrouchtchev chinois »…

Et ce à quoi nous assistons ressemble fort à un rétablissement, à Pékin comme à Moscou, d’un véritable stalinisme d’atmosphère dans le contexte d’une nouvelle guerre froide. Des anciens du KGB, on entend dire par les Moscovites : « c’était notre ENA ». Espérons seulement que la réciproque ne se révèle pas exactement symétrique…

Il devient donc urgent que, dans les pays libres de l’Europe, un courant d’opinion se solidarise plus activement avec les dissidents, en Russie comme en Chine.

JG Malliarakis, le 28 mai 2023

2 Juin 2024


L’article que nous  adressé Jean Francart sera diffusé en trois parties, au rythme d’une par jour 

H&L

Entre 2016 et 2020 (les quatre années où Donald Trump présidait les Etats-Unis), les géopolitilogues partageaient une grande perplexité devant trois réalités distinctes qui s’imposaient à leur observation mais qui soulevaient la question de leur compatibilité :

** Trump cultivait une grande proximité avec Poutine.

Mentionnons ici deux éléments de preuves qui étaient alors disponibles à ces géopolitologues.

Premier élément : Le 7 octobre 2016, le cabinet du directeur du renseignement national (DNI) (qui représentait dix-sept services de renseignement) déclara dans une lettre commune avec le département de la Sécurité intérieure (DHS), que la Russie était en train d’interférer en faveur de Trump dans l’élection présidentielle américaine de début novembre 2016.

Deuxième élément : le comportement très surprenant de Trump lors de la conférence de presse qui suivit sa première rencontre de chefs d’Etat avec Poutine lors du G20 de Helsinki en 2017, comportement qui l’amena à répondre aux journalistes internationaux qu’il faisait plus confiance à ce que disait Poutine qu’à ce que lui disaient ses services de renseignement. Ce comportement provoqua d’ailleurs de tels remous politiques à Washington que Trump fut très vite contraint à revenir publiquement sur sa réponse initiale.

** Trump s’opposait à Xi Jinping.

Il mobilisait à partir de 2017 les Etats-Unis contre la Chine sur la nécessité de rééquilibrer le commerce extérieur des Etats-Unis à l’égard de la Chine.

** L’alliance entre Poutine et Xi devenait toujours plus manifeste.

Cela était particulièrement le cas depuis 2012 comme en témoignaient les manœuvres militaires conjointes toujours plus significatives entre Chine et Russie ou encore le livre publié en 2018 par Alexander Lukin, un des bras droits de Lavrov, « China and Russia : the New Rapprochment » (le livre exprimait que c’était « une même détestation de la démocratie » à Pékin e à Moscou qui avait conduit à ce rapprochement). Ultérieurement, ce rapprochement fut plus que confirmé : « le communiqué sino-russe du 4 février 2022 » signé par Poutine et par Xi manifestait pour la première fois publiquement qu’une étroite alliance multidimensionnelle était désormais en place entre la Chine et la Russie.

Ces trois observations présentaient la particularité d’être complètement discordantes et faisaient ainsi ressortir une formidable énigme :

Comment, entre 2016 et 2020, TRUMP, qui amorçait une confrontation des Etats-Unis avec la Chine de Xi Jinping, pouvait-il réussir à maintenir une forte proximité avec Poutine alors que celui-ci affichait une alliance toujours plus intense avec la Chine de Xi ?

Autre formulation de la même énigme :

Comment, entre 2016 et 2020, POUTINE pouvait-il faire admettre à Xi Jinping la relation privilégiée qu’il avait instaurée avec Trump alors que le même Trump paraissait amorcer une offensive commerciale et géopolitique de grande ampleur à l’encontre de Pékin ?

Quatre ans plus tard, la réponse que nous proposons à cette énigme des années 2016-2020, repose sur deux points que nous nous proposons de développer successivement :

1 – Face à Pékin, Trump ne fut pas le combattant qu’initialement, il affirmait être face à la Chine. Il fut en réalité très velléitaire dans son offensive contre Pékin.

2 – Trump projette, depuis longtemps, d’instaurer une dictature totalitaire aux Etats-Unis, ce qu’il avait maintenu caché entre 2016 et 2020 mais ce que les évènements postérieurs à l’élection de novembre 2020 ont révélé.

I – Trump ne fut pas le combattant qu’il affirmait être face à Pékin

Citons ici quelques points saillants qui attestent de ce que sa mobilisation contre Pékin était très limitée :

Trump n’a trouvé aucune réponse valable aux provocations répétées de la Corée du nord de Kim, ridiculisant la réputation géopolitique des Etats-Unis et surtout laissant vulnérables et désarmés les grands alliés asiatiques des Etats-Unis, le Japon et la Corée du sud.

Dans sa confrontation avec Pékin, qui se plaçait principalement sur le plan commercial, Trump s’est limité à rechercher un rééquilibrage global du commerce Chine/USA, en se résignant à l’avance à ce que le rééquilibrage, plutôt que de porter sur les produits industriels, consiste en achats massifs de pétrole, de soja, de porcs et autres matières premières que la Chine aurait concentrés sur les Etats-Unis (plutôt que sur d’autres fournisseurs extérieurs) ; il laissait ainsi intact l’énorme excédent en produits industriels de la Chine, cet excédent industriel qui est précisément au centre de la stratégie de Pékin et à la base de son surgissement géopolitique.

Dans cette démarche très limitée, il a d’ailleurs été victime d’un formidable marché de dupes. Le 15 janvier 2020, les dirigeants chinois signent avec Trump un document, « The Phase One Trade Agreement », selon lequel, grâce à une augmentation considérable des importations chinoises de produits primaires américains, Pékin s’engageait à réduire de moitié son excédent commercial sur les Etats-Unis. Mais une discrète note de bas de page stipulait que cet engagement de Pékin devenait « caduc en cas de circonstances exceptionnelles ». Le document fut signé le 15 janvier 2020, quand le monde était déjà alerté quant à l’éclosion du Covid à Wuhan mais quelques jours avant que Pékin ne reconnaisse officiellement l’éclosion de l’épidémie de Covid en Chine. Sans ciller, après avoir enfin reconnu que la Chine était touchée par l’épidémie, Pékin proclama unilatéralement que l’accord laborieusement obtenu par les négociateurs de Trump devenait caduc du fait de circonstances exceptionnelles. Trump, qui se flatte d’être « l’homme des excellents deals », a donc bel et bien été roulé dans la farine par les négociateurs chinois…

De la même façon, tous les géopolitologues occidentaux s’interrogent encore aujourd’hui pour quelles raisons Trump a saboté le dispositif, pourtant assez bien inspiré, de Partenariat Trans Pacifique (PTP) qu’Obama avait mis laborieusement en place et qui consistait à instaurer une zone de libre-échange entre les Etats-Unis et les principaux Etats du Pacifique à l’exclusion notable de la Chine, un dispositif qui aurait sérieusement contrecarré la stratégie de Pékin. Après que Trump eut retiré les Etats-Unis de l’accord PTP, l’accord fut maintenu par des pays tels que le Canada, le Japon ou l’Australie. Et récemment, Pékin a entrepris toutes les démarches pour être admis au PTP. Grâce à Trump, le dispositif se retournerait en boomerang contre les Etats-Unis si jamais Pékin était maintenant admis dans cet accord PTP.

Et Trump n’a pas non plus entrepris d’organiser un embargo sur les exportations, américaines et occidentales, de technologies et de produits technologiques vers la Chine. Au point où en était arrivée en 2016 la dégradation du rapport de forces USA/Chine, il était pourtant devenu indispensable de contrer la Chine au niveau de la technologie. Ce que Biden, lui,a assez bien entrepris dès qu’il fut opérationnel, c’est-à-dire à partir de début 2021.

S’agissant du covid, Trump n’a jamais entrepris, comme il aurait dû, d’accuser publiquement la Chine pour ses responsabilités dans le Covid, pour son éclosion en Chine maintenue trop longtemps secrète par Pékin, pour la contagion de la pandémie intervenue à partir de la Chine, pour le refus de la Chine de coopérer à une véritable enquête internationale sur l’origine du covid...

Enfin et surtout, dans sa confrontation avec Pékin, Trump n’a jamais invoqué la défense de la démocratie contre le totalitarisme, ce qui avait pourtant été l’argument central invoqué par les dirigeants américains successifs pendant les 45 années de leur guerre froide avec l’URSS.

Cette absence de toute référence à la défense de la démocratie n’est d’ailleurs pas un hasard ainsi que va le montrer notre deuxième point.

II – Depuis le 3 novembre 2020, tout prouve que Trump est hostile à la démocratie

Reprenons le fil des évènements. Après le scrutin du 3 novembre 2020, Trump fut ulcéré de ce que les règles démocratiques de la constitution américaine amenaient à l’écarter de la Maison-Blanche. Depuis cette date, Trump n’a jamais accepté de reconnaître sa défaite à l’élection de 2020. A l’opposé de tout politicien respectueux de la démocratie, il s’est alors lancé pendant deux mois dans une campagne intense de contestation des résultats électoraux, une campagne accompagnée de multiples tentatives pour inverser arbitrairement le résultat et pour se maintenir au pouvoir en dépit de la volonté exprimée par le peuple américain.

Phase 1. Dès le 7 novembre 2020, il publiait une grande déclaration par laquelle il refusait de reconnaître sa défaite électorale en faisant remarquer les résultats très serrés dans certains Etats-clés et en alléguant le soupçon d’une fraude à grande échelle. Il s’employa ensuite à toutes sortes de recours judiciaires, locaux ou fédéraux, pour contester les résultats électoraux qu’il jugeait en sa défaveur (tous recours qui sans exception furent rejetés comme injustifiés par les instances judiciaires concernées). En cette matière, le comble de la manipulation électorale sera atteint ultérieurement, début janvier 2021, lorsque, au cours d’un entretien téléphonique qui dura une heure, il s’employa (heureusement en vain) à convaincre Mr Raffensperger (Secrétaire d’Etat Républicain de l’Etat de Georgie), d’ajouter « d’un coup de plume » en Géorgie 11.780 voix supplémentaires au nombre des voix qui avaient été décomptées en sa faveur.

Phase 2. Anticipant sans doute que ces recours n’aboutiraient pas, Trump et son équipe s’activèrent ensuite pour que le Congrès invalide l’élection de Biden. La constitution américaine prévoit que, deux mois environ après l’élection, soit le 6 janvier 2021 cette fois, le Congrès se réunisse pour valider, officiellement et définitivement, qui est le nouveau Président élu des Etats-Unis. Par le passé, il s’est toujours agi d’un moment très formel qui se contentait de confirmer les résultats enregistrés par les Etats fédérés. Trump ne l’entendait pas ainsi. Le 26 novembre 2020, il annonça publiquement qu’il « préparait » le rendez-vous du 6 janvier. Il s’agissait pour lui d’invalider les Grands Electeurs de cinq Etats fédérés (Arizona, Nevada, Géorgie, Pennsylvanie, Wisconsin) qui tous s’étaient prononcés pour Biden, le but étant que le score (306 Grands Electeurs en faveur de Biden contre 232 en faveur de Trump) s’en trouve inversé.  Trump s’employa d’abord à démarcher les congressistes du Parti Républicain pour qu’ils se prêtent à son jeu. A l’époque, nombre d’entre eux refusèrent de plier à ses pressions et maintinrent un comportement démocratique ; le leader de la Majorité Républicaine au Sénat, Mitch McConnell, lui-même désavoua publiquement cette démarche de Trump.

Phase 3. Anticipant sans doute que le 6 janvier, les élus républicains ne voteraient pas comme Trump le souhaitait, la campagne post-électorale de Trump change encore de cap. A partir du 28 décembre 2020, on voit les responsables de la campagne de Trump inventer que son vice-président, Mike Pence (Républicain), disposerait d’un pouvoir judiciaire lui permettant d’invalider unilatéralement les Grands Electeurs issus (légitimement) des élections par Etat pour les remplacer par d’autres Grands Electeurs nommés par le Congrès des Etats concernés. Mike Pence se rebiffa et sollicita un juge fédéral qui désavoua cette proposition trumpiste comme clairement anticonstitutionnelle. Pence commença alors à être dénoncé et harcelé publiquement par Trump et ses partisans.

Phase 4. Le 6 janvier 2021. Dans son discours devant la foule de ses partisans qu’il a rassemblés devant la Maison-Blanche, Trump persiste à déclarer à ses partisans : « Si Mike Pence fait ce qu’il faut, nous gagnons l’élection ». Il incite ensuite ses partisans à « marcher sur le Capitole » pendant la réunion du Congrès (présidé par Mike Pence pour le Sénat et par Nancy Pelosi pour la Chambre des Représentants). Mais Pence publie parallèlement un document où il explique qu’il ne fera pas objection à la victoire de Biden puisqu’il n’en a pas les pouvoirs judiciaires.

Avertis de la position du vice-président, une partie des émeutiers qui partent alors à l’assaut du Capitole entrent en force dans le bâtiment en criant « Pendez Mike Pence ! Pendez Mike Pence ! ».  Evacué de la salle du Sénat, Mike Pence échappe de justesse aux émeutiers qui investissent le bâtiment. Durant l’assaut, Mike Pence tweete à 15 h 35 : « Cette attaque contre notre Capitole ne sera pas tolérée et les personnes impliquées seront poursuivies dans toute la mesure de la loi », alors que Trump affiche dans un premier temps son soutien aux émeutiers. Pence condamne fermement l’invasion du Capitole mais ne reçoit aucun coup de fil du président Trump. C’est seulement tard dans la nuit du 6 janvier après que l’ordre eut été difficilement rétabli que Mike Pence put reprendre la séance avec une déclaration solennelle : « À ceux qui ont semé le trouble dans notre capitale, vous n’avez pas gagné, la violence ne gagne jamais, retournons au travail ». Il lit alors les résultats électoraux sans aucune modification, ce qui valait proclamation officielle de Biden comme nouveau Président des Etats-Unis.

Au vu de toutes ces manœuvres successives, il s’avère que Trump mit à profit la période post-électorale pour tenter ce qui fut une véritable tentative de Coup d’Etat. Le but avoué de Trump était bien de faire annuler le résultat des élections pour se maintenir au pouvoir. Et l’opération fut proche de réussir. Il aurait suffi que le vice-président Mike Pence se prête au rôle que Trump voulait lui assigner pour que l’opération réussisse. Il s’agissait donc bel et bien d’une tentative de Coup d’Etat qui n’a échoué que grâce au courage de Mike Pence et de plusieurs congressistes républicains qui refusèrent de s’y prêter.

Son comportement entre le 3 novembre 2020 et le 6 janvier 2021 révèle que Trump ne s’est pas contenté de violer les règles fondamentales de la démocratie ; en agissant sans vergogne et sans se cacher, il a montré au grand public qu’il ne respectait ni les institutions démocratiques ni les partisans de la démocratie.

On aurait pu croire qu’après avoir été désavoué par les électeurs en novembre 2020, après s’être compromis et s’être sali dans sa tentative ratée de Coup d’Etat, Trump prendrait discrètement sa retraite politique. On le sait, cela ne fut pas du tout le cas. Trump a persisté dans son refus obsessionnel d’admettre, même encore aujourd’hui, la victoire électorale de Biden en novembre 2020 et dans sa volonté de faire admettre son mensonge éhonté comme étant la vérité vraie.

On l’a vu annoncer très tôt sa candidature pour s’imposer comme le candidat du Parti Républicain pour novembre 2024. On l’a vu se subordonner totalement, par toutes sortes de manœuvres coercitives, le Parti Républicain, ses élus et son appareil.

En tentant un Coup d’Etat le 6 janvier 2021, Trump a manifesté qu’il était une graine de dictateur. Quatre ans plus tard, il se permet de provoquer la société américaine en se présentant à l’élection présidentielle. Prenons garde : il y a fort à parier que, s’il était élu en 2024, il ne remettrait pas en jeu le pouvoir présidentiel en novembre 2028 ainsi que le prévoit la constitution.

En réalité, Trump a montré qu’il s’opposait à l’idée d’alternance politique qui est le principe central sur lequel repose toute vraie démocratie. Son projet inavoué consiste à reprendre le pouvoir pour le conserver quoiqu’il arrive, pour lui et/ou pour la clique à sa dévotion.

A vrai dire, ce que Trump tente en osant se représenter à la présidentielle en dépit de son comportement clairement antidémocratique et des nombreux délits qu’il a par ailleurs pu commettre, c’est de prouver qu’il y aurait une majorité aux Etats-Unis pour tourner le dos à la démocratie.

Si par malheur, la société américaine lui accordait la victoire électorale en novembre 2024, Trump en déduirait que la société américaine lui donne un blanc-seing pour établir une dictature aux Etats-Unis.

Il y a chez Trump une véritable détestation de la démocratie. Une détestation qui s’exprime en paroles et en actes. Cette détestation est tellement surprenante, tellement viscérale (et tellement inhabituelle aux Etats-Unis) qu’elle nécessite d’ailleurs d’être expliquée.

Quelle explication ? Trump reprend sans doute à son compte l’idée selon laquelle la démocratie affaiblit la puissance géopolitique d’un pays ordinaire (c’est-à-dire capitaliste et non collectiviste) tandis qu’une dictature totalitaire la renforce.

Une idée qui fut émise, en premier lieu dans les années 1930, par Carl Schmitt, le grandjuriste allemand pro-nazi, une idée qui est maintenant reprise par Poutine et ses conseillers après l’avoir été par Xi et par son conseiller idéologique, Wang Huning (qui s’avère être un grand lecteur de Carl Schmitt). Cette conviction ainsi partagée entre Trump et Poutine est sans doute même à la base de la complaisance et de la complicité de Trump à l’égard de Poutine.

Quand il analyse le déclin géopolitique relatif des Etats-Unis (déclin auquel est censé répondre le slogan trumpiste MAGA, Make America Great Again),Trump considère sans doute, à l’instar de Poutine, que c’est la démocratie même qui a nui à l’évolution de la puissance géopolitique relative des Etats-Unis. Il en déduit alors que pour rétablir le rapport de forces en faveur des Etats-Unis face à la Chine et à la Russie, il lui faut faire basculer les Etats-Unis de la démocratie à une dictature, et plus précisément à une dictature totalitaire.

Paradoxalement, il ne faut pas compter sur les milieux d’affaires américains pour s’opposer au projet de Trump. Si ceux-ci, au temps de la guerre froide, s’étaient largement mobilisés aux côtés des gouvernements américains successifs contre la dictature totalitaire de l’URSS, c’était parce que l’URSS avait adopté et maintenu le collectivisme (le modèle économique qui s’opposait mondialement à celui du capitalisme) qu’elle avait conjugué avec le modèle politique de la dictature totalitaire.

Cette fois, ce n’est pas avec le collectivisme mais avec le capitalisme que Moscou et Pékin conjuguent leurs dictatures totalitaires. Et cela représente une différence considérable pour les milieux d’affaires américains : Pékin, une dictature totalitaire à la tête d’un pays capitaliste, présente des attraits indéniables sur les multinationales américaines : Pékin a mis en place depuis les années 1980 un système dual où une forte minorité de la population (les mingongs) subit une sorte d’esclavage économique et constitue pour les entreprises une main d’œuvre ouvrière incroyablement bon marché ; Pékin dispose par ailleurs d’une autre main d’œuvre (prisonniers de droit commun, prisonniers politiques, résistants tibétains ou ouïghours…) à qui elle peut imposer toutes sortes de travaux dangereux tels que ceux qui concourent à la purification du lithium…

On observe en tout cas que beaucoup de chefs d’entreprises américains sont réticents à couper le cordon ombilical avec la Chine en dépit de ce que le gouvernement Biden les y invite. Le plus emblématique d’entre eux est Elon Musk (Propriétaire de Tesla, de SpaceX et de X, ex-Twitter) qui continue à investir physiquement dans sa grande usine de Shanghai et qui s’avère aussi être un soutien notoire de la campagne 2024 de Trump.

Trois raisons viennent à l’esprit pour expliquer cette attitude inattendue de nombreux grands patrons américains :

Les grands patrons américains considèrent que l’Intelligence Artificielle leur ouvre des perspectives financières fabuleuses mais qu’inévitablement, la démocratie américaine leur posera toutes sortes de limites handicapantes tandis qu’une dictature totalitaire qui serait instaurée à Washington y apporterait un soutien massif et inconditionnel comme celui que Pékin et Moscou réservent à leurs grandes entreprises de l’IA.

Ils partagent aussi l’analyse de Poutine (et de Carl Schmitt ci-dessus mentionné) selon laquelle la démocratie libérale handicape la puissance géopolitique tandis que la dictature totalitaire la renforce. Ils en arrivent alors à partager le point de vue de Trump selon lequel mieux vaut que les Etats-Unis renoncent au modèle démocratique et qu’ils adoptent à leur tour le modèle de la dictature totalitaire.

Ils redoutent que la confrontation qui s’est engagée entre les dictatures totalitaires (Chine, Russie…) et les pays démocratiques (les Etats-Unis et leurs alliés) n’aboutisse à une guerre ouverte dont l’issue pour les Etats-Unis resterait incertaine. On observe en tout cas que les milieux d’affaires américains ne se montrent enthousiastes ni à défendre l’Ukraine ni à défendre Taïwan, ni à rompre avec la Chine ni à rompre avec la Russie. A l’opposé, ils semblent envisager favorablement que les Etats-Unis adoptent à leur tour le modèle de la dictature totalitaire : si les très grandes puissances étaient toutes dirigées par des dictatures totalitaires, une négociation pacifique en vue d’instaurer un condominium sur le monde deviendrait beaucoup plus accessible ; il est beaucoup plus facile de pactiser entre camarillas totalitaires qu’entre des régimes totalitaires et des régimes démocratiques.

3-Conclusion

A ce stade, nous avons abouti à deux conclusions partielles : Trump ne fut pas « le combattant anti-Pékin » qu’il affirmait être ; Trump (probablement dès 2016) envisageait sérieusement de faire basculer les Etats-Unis de la démocratie à une dictature totalitaire.

Vient alors la réponse à l’énigme initialement posée :

Trump n’était en réalité pas vraiment motivé à se confronter sérieusement ni avec la dictature totalitaire de Poutine, ni avec celle de Xi Jinping : il considérait sans doute que, le moment venu, quand il aurait imposé, lui, une dictature totalitaire aux Etats-Unis, la Russie et la Chine seraient des partenaires avec qui les Etats-Unis pourraient « traiter valablement ».

Poutine pouvait tolérer les initiatives de Trump contre son allié Xi parce qu’il savait qu’il s’agissait de simples velléités de la part de Trump et surtout parce qu’il devinait que Trump lui-même visait à instaurer une dictature totalitaire aux Etats-Unis et que dès lors un rapprochement deviendrait possible entre les Etats-Unis et la Russie.

Plus généralement, Poutine et Xi ne pouvaient que se réjouirensemblede ce que Trump se proposait de faire basculer les Etats-Unis de la démocratie à la dictature totalitaire. Leur objectif finalconjoint consiste en effet à éliminer de la planète la démocratie et la liberté pour y généraliser leur modèle de dictature totalitaire.Alexander Lukin (ci-dessus mentionné) affirmait même dès 2018 que c’était cette détestation conjointe de la démocratie qui avait cimenté et qui cimenterait toujours plus le lien entre Pékin et Moscou.

En résumé, l’option totalitaire que Poutine et Xi avaient identifiée chez Trump constituait pour eux deux une formidable opportunité à ne pas manquer. Une opportunité tellement inespérée pour ces deux dictateurs totalitaires qu’elle valait bien de tolérer chez Trump son insistance (elle-même largement velléitaire) à rééquilibrer le commerce sino-américain…

Dès lors, on réalise la menace qu’une victoire de Trump à l’élection de novembre 2024 aux Etats-Unis (pour laquelle il est actuellement donné gagnant) ferait peser aux Etats-Unis et dans le monde, sur la survie de la démocratie (et sur la survie des libertés dont elle est la garante).

Il est généralement retenu qu’une élection de Trump en novembre 2024 signifierait le basculement des Etats-Unis dans l’isolationnisme, l’abandon de l’Ukraine à Poutine et l’abandon de Taïwan à Xi Jinping.

L’enjeu est encore plus important qu’il n’est retenu. Aux Etats-Unis, une élection de Trump signifierait avant tout l’abrogation des institutions démocratiques et le basculement dans une dictature totalitaire. Au niveau mondial, elle signifierait un renforcement jamais vu du camp des dictatures totalitaires et un affaiblissement majeur du camp des pays démocratiques.

Jean Francart, le 22 mars 2024

Pour compléter la documentation nécessaire pour analyser le phénomène Trump :

 1 En 2022, il fut diffusé un excellent documentaire (accessible par Internet) qui est intitulé « Active Measures » et qui fut réalisé par Jack Bryan. Celui-ci répertoriait tous les coups de pouce financiers que le KGB avait accordés à Trump au cours de sa carrière d’homme d’affaires (bien avant qu’il ne s’intéresse à la politique) puis les coups de pouce électoraux une fois que le Parti républicain l’eut promu candidat à la présidentielle de 2016

Un élément supplémentaire de preuve qu’il existe une proximité, intense et significative, de Trump avec le KGB et avec Poutine.

2 le 26 juillet 2022, le New York Times a accordé une interview à Sergueï Karaganov, un conseiller majeur de Poutine ; dans cette interview, celui-ci se permettait d’adresser un reproche (mais un seul) à Poutine, celui de ne pas avoir envahi l’Ukraine plus tôt, avant la pandémie du covid, c’est-à-dire lorsque Trump était encore à la Maison-Blanche.

Karaganov savait sans doute trop bien que, à la différence du Président Biden, le Président Trump serait resté passif face à l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

(Crédit image: https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Vladimir_Putin_and_Xi_Jinping,_26_july_2018_%281%29.jpg)

30 Avr 2024


15 avril 2024 : le monde comme il va

Toutes les deux semaines, H&L proposera à ses lecteurs un point sur l’actualité et renverra à des articles ou des livres qui éclairent celle-ci. H&L, jusqu’ici seulement un blog, s’engage ainsi peu à peu sur le chemin d’une revue en ligne.

La situation  n’est guère brillante  en Ukraine. Le gouvernement allemand refuse toujours de livrer des missiles Taurus aux Ukrainiens; L’aide américaine est bloquée. La presse parle de « grignotage de l’armée russe » et la formule du président français parlant de dimension européenne de la sécurité de la France laisse sceptiques ses adversaires – ils sont hélas nombreux.

A l’autre bout du monde; Taïwan semble menacée de l’intérieur avec une alliance qui, certes, n’a pas fonctionné lors des élections présidentielles, mais qui se maintient et donc inquiète : celle des populistes et du Kuomintang.

Les facs américaines et anglaises sont acquises aux « Palestiniens », en fait au Hamas, rappelant les plus beaux jours de la guerre du Vietnam où les grands parents des étudiants actuels se mobilisaient pour « le peuple vietnamien », en fait contre lui et en faveur du parti communiste du Nord-Vietnam liberticide.

A lire ou à relire : Why we were in Vietnam, de Norman Podhoretrz, paru en 1982 chez Simon & Shuster.

La jeunesse ne voudrait-elle plus de la liberté? Et est-elle condamnée à ne rien voir quand des choix graves doivent être faits? Mais nous, les plus âgés, que faisons nous pour leur ouvrir les yeux ? Les gosses qui se font tuer à la sortie de leur collège ne peuvent que nous interroger : la démocratie libérale telle qu’elle  fonctionne en France, ne doit-elle pas être mieux promue et défendue ? Les Français dans leur majorité, attendent-ils sereinement de devenir un protectorat russe? Non, mais beaucoup n’attendent rien. Ils ne sont pas intéressés, disent-ils !

Alors? Sommes-nous au bord de la guerre et, si c’est le cas pouvons nous ne pas la perdre ? Marc Bloch, analysant les causes de la défaite de 1940  y voyait d’abord  l’effet d’une défaite intellectuelle. Notre état-major n’était pas sorti mentalement de la guerre précédente et avait été incapable de comprendre l’importance de la vitesse des manoeuvres. L’aviation et les chars allemands allaient la lui apprendre. J’ai rappelé  dans la revue Telos que dirige notre ami Grunberg, ces réflexions de Marc Bloch et réfléchi à leur utilisation pour penser la situation actuelle. En 2024, heureusement, le déséquilibre n’est pas si patent en faveur des ennemis de la démocratie libérale. Pour en rester au domaine militaire, on peut parler plutôt de concurrence acharnée entre les deux camps.. Chacun d’entre eux a compris qu’en 80 ans les choses avaient bien changé et qu’il fallait développer des armes de type nouveau. On ne sait qui est le plus en pointe dans ces changements. Mais il n’est pas difficile de comprendre l’importance des drones, des systèmes de brouillage et d’interception, de la surveillance par satellite, des lasers, de la cybernétique. Les Etats les plus arriérés politiquement et socialement, comme la Corée du Nord et l’URSS ont significativement donné la priorité à ces armes qu’on croyait il y a peu encore dignes de la science-fiction. Heureusement, le monde occidental n’est pas en reste et l’Ukraine avec lui.

La  presse s’est faite en ce printemps l’écho du nouveau type de guerre qui se profile. On lira avec profit….Le Monde du 27 mars ( Hard kill, fusils brouilleurs et capture au filet), Le Monde du 29 mars ( la cyber guerre russe menace l’Ukraine et sa société civile), Le Figaro du 4 avril (Les nouveaux horizons de la guerre spatiale du 4 avril  Le Monde du 7 avril (Ukraine : la guerre des ondes contre les drones).

Sans doute, il ne suffit pas d’être à la page sur le plan technologique. La volonté politique de faire face à la pression russe est indispensable mais elle n’est pas partagée avec la même intensité par tous. C’est le moins qu’on puisse dire ! On lira avec profit, toujours dans Telos, deux articles de notre ami Philippe Raynaud sur le sujet. Luc Ferry, et peut-être plus encore Emmanuel Todd, y sont mis en cause.

P.R.

23 Avr 2024


Penser 1938 et 2024 avec Marc Bloch

Comment éviter  d’écrire un livre qui a déjà été écrit ? Ainsi posé, le problème semble absurde. Soyons donc plus précis : comment ne pas avoir à réécrire L’Etrange défaite, un ensemble de  réflexions couchées sur le papier par Marc Bloch en 1940 et 1941[1] ? Il y formulait quelques hypothèses, peut-être même faut-il dire quelques thèses, permettant de comprendre ce qui avait rendu  possible une des déroutes les plus cinglantes que l’armée française ait jamais connue.  

D’une certaine façon, le grand historien et grand patriote indiquait implicitement quelques erreurs à éviter pour ne pas perdre une guerre. Lecture bien utile. Car si nous ne sommes pas dans un « nouvel avant-guerre », cela y ressemble hélas beaucoup. Les Européens qui ont connu des décennies de vie paisible sur leur sol, découvrent au moins que la guerre est de nouveau toute proche, sur leur flanc oriental, là où la Russie, pays européen par son histoire comme  sa culture, en agresse un autre dont elle a pourtant très officiellement reconnu la légalité en 1991. Fascinée par un ancien espace vital baptisé soviétique qui lui échappe aujourd’hui et qu’elle veut récupérer en même temps que ses capacités à se faire craindre du monde environnant, la Russie de Vladimir Poutine menace la quiétude de l’aimable Union européenne, puissance surtout économique, provoquant parmi ses membres un pénible réveil.            

Dans de telles conditions,  l’idée avancée par le président français de ne pas exclure a priori une intervention sur place pour défendre l’Ukraine amie, a, comme il fallait s’y attendre, suscité le mécontentement de certains dirigeants (en Allemagne, en Espagne, en Italie), et des critiques et des peurs parmi la population européenne en général et française en particulier.             

Or, ces peurs ne sont que partiellement justifiées. Nous savons mieux en effet aujourd’hui ce qu’il faut faire – et ne pas faire – face à une menace militaire venue d’un Etat totalitaire, grâce notamment à Marc Bloch. Certes, aucune situation historique n’est identique à l’autre comme il le rappelle lui-même. Cela ne l’empêche pas de tirer quelques leçons de « l’étrange défaite » de 1940 et d’indiquer que se tromper d’époque peut faire perdre une guerre.                                                                                        

Plutôt que de se contenter de répéter paresseusement les « recettes » des  guerres précédentes comme le fit l’état-major français en 1939-1940, insensible par exemple à la vitesse des opérations mécanisées allemandes au sol ou à l’usage de la terreur par les attaques aériennes alors qu’il fallait au contraire en tenir compte, faire preuve d’inventivité et user des moyens militaires de son temps.

Une des pires erreurs est de croire qu’aujourd’hui est semblable à hier alors que la guerre ne se fait plus comme elle se faisait – ni la paix non plus d’ailleurs. Aussi Poutine ne saurait répéter aujourd’hui avec ses russophones du Donbass ce qu’avait déjà fait Hitler avec ses germanophones des Sudètes.                        

L’Etat-major français, soulignait Bloch, ne fut pas cependant le seul responsable de la défaite : l’armée française, peu soutenue par une population fort imprégnée de sentiments pacifistes, s’était repliée sur elle-même et n’avait pas reçu le soutien qu’elle pouvait espérer de tous alors que dans le même temps le militarisme allemand se renforçait et triomphait même, depuis la victoire du nazisme en 1933. Un dialogue plus effectif entre les Français et leur armée eût peut-être permis de faire comprendre que cette montée du nazisme constituait une menace dont il convenait de tenir compte matériellement et intellectuellement pour reconnaître la priorité des priorités de l’époque : s’armer. On ne le fit ni dans les usines ni dans les écoles, et la puissante CGT comme le très actif SNI, le syndicat des instituteurs, et divers intellectuels, comme le philosophe Alain et le romancier Jean Giono, refusèrent de voir dans cette montée du bellicisme nazi et la menace grandissante qu’il faisait peser sur la France une raison de critiquer et de dépasser leur pacifisme. Eux aussi, depuis 1933 au moins, se trompaient d’époque.  La gauche n’était d’ailleurs pas seule en cause. Comme le rappelait justement Christophe Prochasson, l’Action Française attisait aussi ce courant pacifiste [2]       

Près de 90 ans plus tard, la leçon reste valable : la guerre est à nos portes car Vladimir Poutine, outre son passé au KGB et son respect pour Staline, s’inspire, se gargarise même, des folies de penseurs fascisants comme Illyine, Douguine et quelques autres pour qui la Russie est sainte et n’est en rien tenue par le droit international. Elle n’est d’ailleurs pas un Etat de droit. Elle est un rêve eurasiatique aux contours indécis et se voit comme une civilisation supérieure confrontée à un Occident décadent mais hostile, Etats-Unis et Union européenne en tête. Voilà pourquoi la Russie doit voler au secours de ses russophones menacés.                                                                       

Mais nous savons maintenant que pour empêcher cette guerre susceptible, si nous n’y prenons pas garde, de survenir demain puis d’être perdue, il faut, outre la connaissance de ces complaisances idéologiques fascisantes de l’ennemi, avoir à l’esprit la nécessaire nouveauté de nos forces militaires ,au plan technique, leur transformation – osons le mot – révolutionnaire – avec la priorité donnée aux drones, aux cyber-attaques, aux moyens électroniques de brouillage et de guidage, à la diffusion d’informations (vraies ou fausses) transmises via l’informatique sur les arrières de  l’adversaire, tout comme les valeurs que nous défendons. C’est la conception même de la guerre qui doit changer radicalement.          

Il faut aussi rappeler que la dissuasion nucléaire est un moyen que la France et l’OTAN ont toujours à leur disposition. La menace nucléaire n’est pas seulement un moyen de terrifier les populations ouest-européennes comme semblent le croire Poutine et sa garde rapprochée ! La dissuasion, qui permet d’exclure le recours à cette arme mutuellement destructrice, force à porter majoritairement l’effort de développement de nos capacités militaires sur les armes conventionnelles ou les armes de guerre hybrides. Brouillage électronique, cyber-attaques, pressions sur les informations via des trolls en nombre, etc., voilà ce qui peut faire gagner la    guerre de demain plus encore que le splendide héroïsme des soldats de l’Ukraine dans leurs tranchées.                                                                

Enfin (et dans ce domaine, il y a hélas beaucoup à faire, sans doute plus qu’en Russie), l’heure n’est plus à la division politique mais à la solidarité nationale. Il faut être uni, dénué de tout esprit corporatiste et a fortiori séparatiste. Quand la patrie est en danger (et elle l’est parce que l’’Europe et le démocratie le sont), on ne multiplie pas les désaccords, les grèves, les conflits, les refus. On fait corps au moins un temps pour et avec le pays. On n’oublie pas non plus l’Armée, ni dans le budget, ni dans la considération de chacun. Les rêves d’Eurasie et de grandeur russe sont peut-être absurdes. Mais ils rapprochent les coeurs comme jadis les absurdes et méprisantes illusions sur la suprématie radiale allemande l’avaient fait. Il faut y faire face unis.

Telles sont quelques unes des leçons que l’on peut tirer avec Marc Bloch du dernier affrontement militaire direct de la France avec le totalitarisme. C’est

– en étant attentif aux nouveautés de notre temps,

– en rappelant les armes terribles dont nous disposons nous aussi, et

– en montrant notre capacité à faire front ensemble, quelles que soient nos divergences par ailleurs,

que nous pourrons préserver l’essentiel : la sauvegarde de notre vie et de notre idéal démocratique.

Pierre Rigoulot


[1] L’Etrange défaite, écrite en 1940 et 1941 ne sera publiée que bien après la Libération, en 1949. Son auteur, co-fondateur de l’Ecole des Annales qui renouvela la manière d’écrire l’histoire, avait déjà combattu en 1914. Il s’engagea volontairement en 1939 et, après la défaite, entra dans la Résistance dont il devint une figure importante. Arrêté, il fut fusillé le 16 juin 1944. Lui aussi mérite d’entrer au Panthéon…

[2]  v. Telos, 20 mars 2024

27 Mar 2024


Les morts du 21 janvier

Louis XVI est mort, décapité, le 21 janvier 1793. Lénine est mort  le 21 janvier 1924, sans doute des suites d’un AVC.

Pas un mot dans les médias sur le premier, victime d’une radicalité jacobine qu’on n’aime guère rappeler aujourd’hui. Les députés votèrent la mort du roi sous les menaces des révolutionnaires les plus furieux. A vouloir appliquer hic et nunc des idées nouvelles sur une société qui n’était pas prête à se substituer aussi brutalement à l’ancien régime – lui-même incapable de se réformer – ils allaient imposer aux Français bien du sang et des larmes. Le 21 janvier aurait pu être une occasion de le rappeler.

La démocratie libérale que nous défendons est sans doute opposée à l’autocratie qui accablait la France du XVIII ème siècle. Elle l’est plus encore aux politiques sanguinaires qui veulent appliquer par la force un programme issu du cerveau d’un individu prêt à faire mourir une humanité ancienne pour en faire naître une nouvelle.

Ce fut le cas de Lénine que pourtant M. Alexandre Sumpf, auteur d’une biographie tout juste publiée aux éditions Flammarion, cherche à « sauver » des critiques qu’à peu près tous les connaisseurs de l’histoire du communisme lui adressent.

Ce n’est pas Staline qui a forgé le totalitarisme soviétique, qui l’a mis en pratique. C’est Lénine. L’intervention armée contre l’Assemblée constituante dont le vote ne lui était pas favorable, c’est Lénine. Les premiers camps de concentration, c’est Lénine. Les anarchistes, les socialistes réformistes et autres opposants exilés ou massacrés, c’est Lénine. L’affirmation selon laquelle est moral ce qui sert la Révolution, c’est Lénine. Et tout cela en conformité avec les conceptions de Marx, l’inventeur du totalitarisme de notre époque.

Pierre Rigoulot

22 Jan 2024


Décès d’Emmanuel Le Roy Ladurie, président de l’Institut d’histoire sociale

Le grand historien Emmanuel le Roy Ladurie vient de mourir. Il avait 94 ans et était le président de l’Institut d’histoire sociale.

La presse soulignera son brillant parcours  universitaire : Normale supérieure en 1949, CNRS en 1958, Faculté des lettres de Montpellier en 1960, soutenance de thèse de doctorat et  EHESS en 1963, élection au Collège de France en 1973.

Il fut  nommé administrateur général de la Bibliothèque nationale en 1987 et élu membre de l’Académie des sciences morales et politiques en 1993.

Emmanuel Le Roy Ladurie a derrière lui une œuvre immense et immensément variée. Il n’était pas l’homme d’un seul thème peu à peu approfondi. Son expérience et sa sensibilité – son humanité faut-il dire ? – l’avaient cependant rendu réticent à étudier les moments terribles que furent les affrontements militaires si meurtriers du XX e siècle.

Son œuvre touche aux régions, avec des études sur le Languedoc, le mondialement célèbre Montaillou, village occitan de 1975, ou l’Histoire de France des régions (2001). Elle touche aussi à l’Ancien régime, exploré des années 1420 à 1610 dans l’Etat royal de Louis XI à Henri IV, puis de 1610 à 1789, à quoi on peut associer son Saint Simon ou le système de la cour.

Le siècle des Platter, histoire d’une grande famille helvétique appartient encore à un autre domaine

Les domaines abordés furent donc variés mais aussi originaux. On notera  Médecine et épidémies, manière sans doute de rendre hommage à sa femme Madeleine, médecin de profession mais aussi indispensable assistante et bibliothécaire ; Anthropologie du conscrit français; les prestations paysannes;  L’argent, l’amour et la mort;  les sorcières; les médecins de campagne.

Et bien sûr le climat qu’on aurait tort de croire lié à la puissance  nouvelle des préoccupations écologiques : la publication de son Histoire  du climat depuis l’an mil remonte à plus d’un demi-siècle !

Tout jeune homme, il s’était engagé dans le mouvement communiste qu’il quitta en 1956 devant la répression soviétique à Budapest. Il adhéra quelques temps au PSU puis dénonça la folie destructrice de l’institution universitaire par le « mouvement de 1968 ».

Il compte parmi les fondateurs en 1978 du Comité des intellectuels pour l’Europe des libertés, le CIEL.

 On le voit aussi en février 1979, signer une déclaration qui démonte la rhétorique négationniste des Faurisson et Cie..

Son attention et son soutien aux voix qui, à cette époque, voulaient parler juste sur l’Union soviétique ne se sont jamais démentis par la suite. Il me fit l’honneur et l’immense plaisir en 1984, d’appuyer de toute sa notoriété, avec Simone Veil et Joseph Czapski à ses côtés, la sortie de mon ouvrage sur les Français au goulag Quelques mois plus tard il signait dans Le Monde un long article élogieux consacré à Boris Souvarine qui venait de mourir. Admiratif de le vie et de l’oeuvre du fondateur de l’Institut d’histoire sociale en 1935, il  assumera la présidence de ce « think tank », succédant ainsi à Jean-François Revel en 2006.

C’était un président attentif, actif, qui faisait beaucoup pour encourager la nouvelle équipe de l’IHS à en faire un lieu de réflexion sur les totalitarismes. Il donnait des articles à notre revue Histoire & Liberté et tint longtemps, avant que sa santé ne le lui interdise, à participer à nos colloques annuels. Quand il ne put plus se déplacer, il insista pour que nos réunions de bureau aient lieu à son domicile de la rue d’Alleray, dans le XV ème arrondissement de Paris, pour pouvoir y participer.

L’histoire n’était pas seulement pour Emmanuel Le Roy Ladurie une manière de savoir. C’est aussi manière de voir et d’être – et quiconque s’est entretenu avec lui a été émerveillé par l’immensité, la précision de son savoir, toujours illustré d’anecdotes et de bons mots qu’il rapportait avec à propos et qui lui permettaient de lancer, prudemment mais efficacement, des flèches à ceux qui caressaient le simplisme ou justifiaient le mensonge.

Nos plus profondes condoléances à son épouse Madeleine – elle aussi a contribué à notre revue! – à Elisabeth, sa bru, merveilleusement dévouée auprès d’Emmanuel, à François, son fils, et à toute sa famille.

Pierre Rigoulot

23 Nov 2023


LA MÉMOIRE DES ENTREPÔTS DE LA DÉPORTATION DE LA SNCF (II)

Au cours de notre périple, nous n’allions rien voir : seulement imaginer. Les « collabos » et les nazis passaient un simple coup de fil et les petits fonctionnaires responsables du tri fouillaient à l’intérieur des amas de minuscules appartenances ce qui les intéressait, pour les satisfaire immédiatement. C’étaient des serviteurs zélés des crimes ordonnés ailleurs, ou ici même. La vie continuait, comme avant.

C’était une ruche, avec son cortège de camions (il en arrivait un tous les quarts d’heure, avec les biens saisis dans les appartements des internée, puis déportés) et de wagons, formés en convois qui mesuraient environ 750 mètres, qu’il fallait remplir à ras bord avant de les envoyer en Allemagne (il y en a eu près de 1000 pendant toute la durée de l’Occupation).

Des halles, en fait, avec des entrepôts de toutes sortes, curieusement administrées par l’armée italienne sur une partie. Ou un gigantesque marché aux puces. Tout était conservé, à la différence des hommes, des femmes et des enfants qui, eux, pouvaient -devaient- être exterminés. La dispersion de leurs rares biens était sans doute destinée à faire disparaître ces témoins muets, éternels, des morts en déportation.

Ce silence devait devenir éternel. Malgré tous ceux qui assistaient à ce va-et-vient, les participants bien sûr, mais aussi les spectateurs, ceux qui voyaient tout depuis le métro aérien, passant pratiquement au-dessus. Et puis il y a eu la rénovation moderne, celle entreprise par le « collabo » puis « résistant » François Mitterrand, président de la République durant quatorze ans, qui entreprit, avec sa « Très grande bibliothèque », baptisée après « Bibliothèque François Mitterrand », d’enfouir tout cela sous des tonnes de béton et ses quatre gigantesques tours qui devaient, selon son architecte, Dominique Perrault, symboliser des livres ouverts (en équerre !). Un grand quotidien allemand titrait alors : « Mitterrand enterre la mémoire de la collaboration » Pourquoi un journal allemand ? Parce que, en France, jusqu’en ce mois de juillet 1995, au cours duquel Jacques Chirac, dans un discours rédigé par Christine Albanel, reconnaissait enfin la responsabilité indélébile de la France (j’étais présent : je n’en croyais pas mes oreilles), régnait le silence.

Mitterrand n’a pu mener son souhait d’oubli systématique jusqu’au bout. Il restait les « frigos », au sud de l’immense et impersonnelle bibliothèque. C’était une grande halle très allongée, qui servait à conserver les fleurs ou encore la viande entreposées là. Et les livres. Un grand bâtiment surmonté d’une tour blanche en a été le gardien. Peut-être même le précurseur de la bibliothèque mitterrandienne, une opération de prestige présidentiel destinée, en théorie, à soulager la Bibliothèque nationale de la rue de Richelieu, le siège historique, du trop-plein de livres et de documents. Pendant la construction de la très grande, personne n’avait pensé aux livres qui avaient été déposés autrefois juste en face. Et pourtant, il y en avait une quantité considérable : ceux qui avaient été volés aux Juifs après la rafle du Vel d’Hiv’ et les autres, moins connues, qui avaient eu lieu partout en France. Leur destination, c’était… l’Allemagne, où les nazis avaient pour projet de bâtir un musée contenant les témoignages sur les membres de ce peuple qui devait être éradiqué de la surface de la terre. Pour prouver au monde que c’était bien eux, les nazis, qui avaient réussi cette tâche, si souvent entamée et jamais menée jusqu’à son terme.

J’éprouvais une sensation de vertige en entendant Claude me raconter cela. C’est moi qui ai retrouvé la rue des Frigos, où il cherchait une plaque, invisible ce dimanche-là. Dans cette rue, l’on avait aménagé des ateliers d’artistes et des salles d’expo, sans doute dans le but de perpétuer une activité qui eût, inconsciemment, quelque chose à voir avec la culture.

Car qui savait ? Plus personne, hormis Claude, l’ancien cheminot, qui avait dû ruminer l’horreur tous les jours pendant tant d’années, remuant par ses questions indiscrètes, bousculant les dirigeants syndicaux, surtout les communistes qui préféraient glorifier une résistance tardive, parfois insuffisamment solidaire avec les déportés (et leurs biens !) acheminés dans les trains vers les camps. Les services de transport, ceux de la SERNAM, étaient désignés ironiquement sous le nom de « Buchenwald ».

Plus au sud encore, le site de la faculté de Tolbiac était surnommé le « shtetl », comme ces anciennes bourgades juives d’Europe de l’est, celles que décrivent les contes de Sholem Aleikhem et de tant d’autres écrivains, anciens ou plus contemporains, tels les frères Isaac Bashevis Singer et son Israel Joshua Singer, ou les tableaux oniriques de Marc Chagall avec sa belle Bella les survolant comme une bienveillante sorcière, s’en échappant avec lui. Là se retrouvaient, dans ce qui avait été un entrepôt et un centre de tri, des Juifs sortis temporairement du camp de Drancy, sous le prétexte ou l’illusion que leur vie allait être moins dure, mais ce n’était pas le cas.

Il nous fallait arrêter ce périple dominical sous canicule : trop chaud, trop émotif. Nous devions retourner dans des endroits où la mémoire serait moins prenante, tels le complexe de cinémas appelé « Bibliothèque » ou le gigantesque, ultra-moderne et branché incubateur de start-up inauguré par Emmanuel Macron, un jeune président pas du tout marqué par ce passé.

Nous devions quitter le périmètre de la gare d’Austerlitz, en nous réservant l’éventualité d’y retourner ultérieurement, nous promettant d’aller dans des gares de province où il ne restait que d’infimes traces de camps et de lieux de déportation, comme la gare de Nexon, près de Limoges, que Claude connaissait bien, où avait été interné en 1943 mon oncle David, avant d’être conduit lui aussi à Drancy.

Ici, c’étaient des hommes et des femmes et des vieillards et des enfants qui avaient séjourné avant leur mort à l’est. Pour cela, la SNCF avait dû présenter des excuses et procéder à certaines compensations, suite aux dénonciations d’abord du dirigeant des Verts Alain Lipietz, dont le père avait été déporté, puis des menaces de procès brandies par des avocats juifs américains, au nom des survivants ou des descendants de sacrifiés par les nazis, les « collabos », et leurs machines de transport, dans des conditions dignes non pas d’êtres humains, mais de bétail, et encore… Sous nos pieds, il n’y avait eu que des objets, la plupart disparus, certainement brûlés pour la plupart.

En quittant la zone, Claude et moi emportions sur nos vêtements et dans nos cœurs, dans notre âme, l’odeur de cet holocauste des objets,  indélébile, malgré les années passées et les tentatives désespérées de leurs auteurs et leurs complices pour les effacer à jamais de la face de cette terre.

Jacobo Machover

12 Nov 2023


Défendre la démocratie à l’Ouest, aussi

Notre engagement en faveur de la démocratie libérale et notre opposition au totalitarisme se jouent aussi en France même. où il est important de rappeler les « fondamentaux » de la première et les diverses figures que peut prendre le second.  Dans la perspective des prochaines élections présidentielles, quels choix politiques ( nous ne disons pas : quels partis politiques)  peuvent être recommandés  ou au contraire exclus ? Nous lançons le débat auprès de nos lecteurs et livrons à leur réflexion un premier texte, signé André Senik, sur l’idée  d’opposition.

H&L

L’enjeu géopolitique mondial des douze prochains mois

Il faut prendre très au sérieux la relation de complicité (qui n’est plus à démontrer) entre Trump et Poutine. Le dernier livre de Raphaël Glucksman apporte encore des preuves supplémentaires à ce sujet. Cette relation est trop souvent mentionnée comme simplement « pittoresque » alors même qu’il s’agit d’un dispositif qui est certainement essentiel aux yeux de l’axe des pays totalitaires « Moscou/Pékin/Téhéran/Pyongyang ».

L’objectif final pour cet axe consiste à assurer le triomphe irréversible des régimes totalitaires sur les régimes démocratiques. Par sa tentative avérée de coup d’Etat le 6 janvier 2021, Trump a affiché très nettement sa détestation de la démocratie et son appétence au totalitarisme. Une victoire de Trump en 2024 introduirait très probablement un régime totalitaire aux Etats-Unis (ce qui permettrait à l’axe totalitaire de se débarrasser du plus puissant des pays démocratiques,sans avoir à engager un affrontement militaire avec les Etats Unis). 

Rappels. Le soutien de 22% des Russes avait suffi aux Bolcheviques pour réussir à instaurer le totalitarisme soviétique (chiffres à l’élection constituante de septembre 1917) ; le soutien de 33% des Allemands avait suffi aux Nationaux-Socialistes pour réussir à instaurer le totalitarisme nazi (chiffre à la dernière élection législative loyale avant la nomination de Hitler par Hindenburg).

Et Trump, quant à lui, dispose aux Etats Unis d’un socle électoral très solide (37,5% des électeurs américains : 75% des 50% des Américains qui votent Républicain).

C’est ce qu’a compris le KGB depuis les années 95 en s’affiliant Trump, en se le subordonnant par toutes sortes d’emprises (sexuelles ou financières), puis en l’aidant à gagner l’élection de 2016, en l’aidant à nouveau en 2020, en l’aidant à nouveau contre Biden d’ici 2024. Le redoutable KGB sait que Trump est le seul politicien américain capable de faire basculer les Etats Unis de la démocratie au totalitarisme. Entre clans dirigeants des pays totalitaires, on trouve des compromis (Pékin par exemple, en dépit de son obsession territoriale, s’interdit de revendiquer de reprendre « l’Extrême-Orient russe » à Moscou).

Si Trump était élu et si ensuite les Etats-Unis devenaient un Etat totalitaire, toutes sortes de coopérations deviendraient possibles entre les clans qui sont à la tête des Etats totalitaires. Surtout, il n’y aurait plus aucun obstacle à généraliser le totalitarisme sur toute la planète (ce qui est un rêve commun à Poutine, à Xi, aux Kim, aux Ayatollahs et peut-être aussi à des personnalités comme Donald Trump et comme Elon Musk (qui ne cache pas son soutien à Trump)).

Et pour contribuer à une victoire de Trump en 2024, le KGB et Poutine ont déjà entrepris de réveiller l’inflation aux Etats-Unis par le biais d’une deuxième vague de hausse des matières premières (le pétrole et le gaz en particulier). Poutine va tout entreprendre pour que le prix du baril dépasse à nouveau le seuil des 100 $, ce qi fera remonter l’inflation aux Etats Unis, ce qui obligera la Fed à monter ses taux, ce qui introduira le risque d’une récession, trois éléments que détestent les électeurs américains et qui pourraient contribuer à une victoire de Trump.

Pour faire monter le prix du baril, Poutine dispose d’un allié de choix : MBS, le dirigeant tout-puissant de l’Arabie Saoudite qui pactise de plus en plus avec Poutine et avec Xi depuis que fin 2016, il a décidé d’associer la Russie de Poutine à l’OPEP pour former l’OPEP+ (une OPEP qui est désormais élargie à la Russie et à quelques autres pays exportateurs) ; MBS n’hésite d’ailleurs plus à s’opposer publiquement à son allié traditionnel, MBZ (le dirigeant tout-puissant des Emirats Arabes Unis).

Trump est un agent des régimes totalitaires. Il faut tout entreprendre pour le démasquer et pour faire obstruction à ses manœuvres politiciennes.

Jean Francart

10 août 2023

Vous avez dit « opposant »?

La perspective des prochaines présidentielles pousse certains aspirants au pouvoir à se présenter comme les plus farouches opposants à la majorité relative qui exerce le pouvoir exécutif.

L’emploi de ce mot est une faute.

L’opposition est un concept anti démocratique

Une société démocratique doit certes  offrir aux citoyens des alternances au pouvoir.

Des équipes  politiques concurrentes peuvent donc  échanger des critiques et proposer aux électeurs des solutions différentes.

Mais le parlement n’est pas un ring de boxe ou de catch entre les champions de camps politiques que tout oppose.

Ceux qui pratiquent l’opposition totale à la majorité en place dans une démocratie visent au monopole du pouvoir pour eux mêmes.

 Or une société démocratique est pluraliste sur tous les plans hormis les principes constitutionnels de base.

Les partis qui se prétendent démocrates doivent donc chercher à s’entendre sur ce qu’ils ont en commun,  et ne se combattre que sur ce qui les différencie.

Les partis peuvent s’opposer sur des lois mais s’ils se définissaient par principe comme des opposants systématiques pleins de haine, il leur faudrait s’opposer aux mesures que la majorité leur aurait emprunté.

C’est ce qui a conduit une partie des Républicains à ne pas voter  pour des mesures qu’ils défendent depuis toujours.

Les démocrates ont pour opposants les anti démocrates, et réciproquement.

Si le Parlement n’était composé que d’opposants irréductibles la société serait impossible.

Il faut donc renoncer au mot « opposant » entre démocrates .

Dans un espace politique divisé en plus de deux partis la posture de l’opposition totale oblige les modérés à s’aligner sur leurs extrêmes pour finir par réduire la scène politique à une épure manichéenne et simpliste.

Les citoyens démocrates doivent exiger des politiques qui prétendent les représenter de s’accorder sur le bien commun sans mettre leur drapeau dans leur poche.

Sans quoi nous irions vers une guerre froide  civile. »

André Senik

Marine  et  Vladimir,  propos rassuristes 

Né en 1943, j’ai passé la première moitié de mon existence avec une triple épée de Damoclès sur la tête : le communisme totalitaire et expansionniste, une troisième guerre mondiale, thermonucléaire, et le « péril jaune », aggravé par la bombe ! On me l’assurait, mi-figue mi-raisin : « Profitons vite de la vie, avant la mort fatale », mort nucléaire, car « les armes, y compris atomiques, c’est fait pour s’en servir. » Et, pendant les quarante années suivantes (depuis Dreux 1982), on a tout fait pour m’insuffler la peur des « fascistes », ressuscités en France et campant sans cesse « aux portes du pouvoir ». Que d’angoisse !

Heureusement, pour moi les « grands » n’étaient nullement suicidaires : « politique au bord du gouffre » certes, mais très contrôlée ; et je considérais la Chine assez vaste pour sa population. Bien sûr, j’étais très impressionné par la « masse énorme qui commence à Vladivostok sur le Pacifique et s’étend jusqu’au cœur de Berlin » (Paul Reynaud, 9/07/1957) ; une fraternité internationaliste grâce au communisme, pensais-je candidement. Toutefois, en visitant l’Europe de l’Est, j’ai eu la révélation : des « colosses aux pieds d’argile », sans base populaire ; de même, adhérant au PCF, j’ai vite fait le constat d’une bureaucratie pusillanime, loin de la réputation révolutionnaire qui m’avait attirée.

Finalement, l’empire soviétique, miné de l’intérieur, s’est effondré de lui-même, sans guerre avec l’Ouest, où,  de leur côté, les Partis communistes périclitaient rapidement. Chez nous, François Mitterrand, machiavélique, serra, très fort, le « redoutable » PCF dans ses bras (quelle inconscience, selon beaucoup) … jusqu’à l’étouffement. C’est alors que, pour remplacer Georges Marchais comme ennemi public n°1, surgit, très opportunément, un autre bouledogue, Jean-Marie Le Pen : « le fascisme revient, fascinant et contagieux ; serrez les rangs (derrière nous) pour l’endiguer. Avant qu’il ne soit trop tard ! »

                                  La « montée des extrêmes »                         

A la présidentielle de 2002,  Jean-Marie Le Pen, avec 17% des suffrages exprimés au 1er tour, se qualifia, à la stupeur générale, pour le second. Des trotskistes à la « droite », la classe politico-médiatique embraya sur l’émotion populaire, la « gauche » poussant carrément dans la rue des foules paniquées. Paradoxe : le peuple manifestait contre … le peuple, supposé hypnotisé par le monstre ! Une peur irrationnelle : passer de 17% à plus de … cinquante en quinze jours ? Ses 17,5% obtenus, le matamore abdiqua plus tard, au FN, en faveur de sa fille et les experts politiques d’expliquer doctement qu’au fond le rôle d’aboyeur et d’histrion satisfaisait amplement son ambition. En revanche, Marine, elle, était une femme de pouvoir, redoutable (comme Marchais ?), d’où sa diabolique tactique de … « dédiabolisation ». Alerte maximum donc : « Extrême-droite, un danger pire que jamais » (« une » de Libération du 7 avril 2022).

Le 24 avril 2022, avec seulement 41,5% au 2ème tour  de la présidentielle (23,41% au 1er), Marine Le Pen n’obtenait qu’un score piteux, après tant d’années d’activisme. Et les mêmes commentateurs, qui criaient la veille encore au fascisme imminent, d’affirmer qu’en réalité M. Le Pen ne se voit qu’en cheffe de l’opposition parlementaire. Aux deux tours des législatives de juin, le RN (ex-FN) ne recueillit que 19% puis 17,3 (57% d’abstentions), démentis cinglants à la thèse de « la montée du Front national » quasi-irrésistible, colportée de part et d’autre depuis 1982. 

Au Parti communiste aussi, dans les années 60-70, les militants étaient convaincus de la progression inexorable du parti, d’élections en élections,  jusqu’à sa victoire, qu’imaginaient également ses adversaires, effrayés (beaucoup ont même redouté une insurrection communiste en mai 68 !…). Or l’Histoire est sinueuse ; la société évolue de façon imprévue ; les générations nouvelles se distinguent des anciennes ; les partis, bousculés, se transforment pour survivre ou progresser, etc. : le PC de Fabien Roussel (de Brossat, de Dartigolles …) diffère nettement de celui Maurice Thorez comme le Rassemblement national de Marine Le Pen du Front national de son père, qu’elle a, du reste, exclu. PC et RN sont donc perçus autrement. C’est pourquoi, spectaculairement, les DOM ont voté à plus de 50% (des exprimés) pour Jean-Luc Mélenchon le 10 avril 2022 (premier tour), puis, à près de 60% pour Marine Le Pen le 24 : la vieille tactique  du « faire barrage au fascisme », fascisme hypothétique et d’un temps futur, a, cette fois, échoué, le FN-RN, autrefois rejeté comme « violent, raciste, néo-colonialiste, etc. », étant absous ou jugé moindre mal par les domiens en colère contre le pouvoir macronien, très concret.

A l’inverse de ceux des médias qui ont, l’an dernier, qualifié la candidate Meloni en Italie, d’« héritière de Mussolini » (« Giorgia Meloni, la femme qui fait trembler l’Europe », « une » du Courrier international du 22 septembre 2022), on pourrait reprendre pour Marine Le Pen les mots d’un historien du fascisme sur Madame Meloni : elle est « presque tout, sauf fasciste » (Jean-Christophe Buisson, dir.-adjoint du Figaro Magazine, dans Marianne du 27 septembre 2022). D’« extrême droite » (bien proche de l’ « extrême gauche »  souvent !) si l’on y tient, mais pas … extrémiste.

                                             « Scénarios fous »

… Par contre, on a créé de l’inquiétude chez les Français en leur parlant du « retour des années trente en Europe » (tandis qu’à Moscou, on dénonçait la résilience des « nazis » en Ukraine, comme on y stigmatisait naguère les « revanchards de Bonn »). La sensibilisation à la tyrannie agressive russe a toujours été stimulée par cette représentation courante d’une armée « rouge » invincible : aujourd’hui comme en 1950, beaucoup croyaient qu’ « en cas de guerre, l’Armée Rouge aurait vite fait d’envahir l’Europe jusqu’à Brest » (S. de Beauvoir : La force des choses, Livre de poche 1963, p. 320) ; « L’Europe a exagéré la force de la Russie » (Olga Stefanishyna, vice-Première ministre ukrainienne, Le Monde du 27 mai 2022).

… L’échec de l’offensive de la Russie et l’enlisement de son armée dans l’est de l’Ukraine devraient nous rassurer. Mais non : « On pourrait en particulier craindre que, la victoire en Ukraine devenant hors de portée, la Russie décide d’élargir le champ de bataille à quelques pays voisins en Europe. Et ce serait la troisième guerre mondiale ; la vraie première guerre thermonucléaire. L’humanité n’y survivrait pas » (Jacques Attali, legrandcontinent.eu/fr/2022/04/26 ). Tout ça pour une Ukraine qui périrait elle aussi ? Sophisme particulièrement utilisé sous Staline : plus l’ennemi s’affaiblit, plus  il devient dangereux (plus il est fort, plus il est inoffensif ?)    

Envisageant, en préalable, des frappes nucléaires « tactiques », aux effets limités, en territoire ukrainien, Attali précisait : « Un tel scénario, aussi fou soit-il, est parfaitement vraisemblable, juste avant ou juste après le 9 mai prochain, date anniversaire de la victoire de l’Armée rouge sur les armées hitlériennes. » Une prédiction fort hasardeuse, mais qu’importe : « Avec la guerre en Ukraine, la menace nucléaire s’intensifie » (L’Humanité du 14 juin 2022). Ensuite, d’autres devins ont annoncé que, le 24 août, pour le sixième mois de son « opération spéciale », Poutine assénerait un grand coup ; on attend toujours. Puis, périodiquement, l’explosion possible de la plus grande centrale nucléaire d’Europe à Zaporijjia, prise par les Russes, est revenue sur le tapis : « On est passé très près de la catastrophe » (Libération du 22 septembre 2022). Sans compter les rappels de la crise des missiles de Cuba d’octobre 1962 : « au bord du gouffre » (oui, mais jamais plus loin !) Et encore, on a fait le saut, des Caraïbes à la mer de Chine, avec la question de Taïwan, revendiquée par Pékin et, à ce titre, présentée comme le nouveau foyer du feu nucléaire. Quitte à devoir reconnaître plus tard la retenue (par réalisme et calcul) de Xi Ping dans l’affaire, ainsi que son rôle modérateur sur l’Ukraine auprès de Poutine.

                                       Le pire n’est jamais sûr

Poutine est un animal à sang froid, sans affects, impitoyable, assoiffé de pouvoir et sûr de lui. Il faut lui faire résolument barrage et rallier les opinions publiques. Mais il est caricatural de le présenter (avec, souvent, une bonne dose de sensationnel) comme un fou, furieux et tout puissant, à la bombe entre les dents. Et c’est démobilisateur, sachant qu’on devra « expliquer », dans un second temps, qu’avec la bombe, il pèse sagement (?) le pour et le contre, ou plutôt qu’il bluffe purement et simplement : « Il n’est pas exclu que le Kremlin fasse usage d’armes nucléaires tactiques … Poutine ne ferait que dévaster la terre qu’il cherche à s’approprier et mettre en danger son armée et son peuple avec les retombées radioactives … Le fait qu’il n’y ait pas eu recours montre qu’il est conscient de son caractère inepte. » (New York Times du 13 septembre 2022). Comme on lâchera, discrètement, l’info vraie sur les contacts permanents, même si secrets, entre les diplomates et les états-majors des deux côtés, ainsi qu’il est, prudemment, de règle. Alors, cataclysme mondial ou pas ? « … la menace d’une guerre nucléaire s’intensifie » maintiennent certains (L’Express du 31 juillet 2023), c’est tellement plus excitant.

Poutine et sa clique, c’est vrai, évoquent régulièrement le risque d’un conflit planétaire (provoqué par l’Ouest naturellement). Avec une désinvolture, apparente, qui surprend. Comme si, fanatisme ou fatalisme de l’ « âme slave », ils ne redoutaient aucunement la fin du monde, voire s’y étaient préparés, eux aussi, comme les « djihadistes », en recherche de martyre et de gloire.

C’est que les dirigeants russes, qui règnent par la peur chez eux (assassinats et arrestations, répression des manifestations …), voudraient faire naître l’angoisse dans les populations occidentales, perçues d’ailleurs comme amollies et veules. Susciter la crainte d’une guerre nucléaire, qui amènerait les Occidentaux à ménager la Russie et à multiplier les concessions sans besoin même, pour elle, de se battre. La dramatisation développée dans certains rangs occidentaux terrorise à l’instar de la propagande russe et va dans son sens.

Pourtant, les Russes ne lanceront pas leurs missiles nucléaires sur l’Ukraine et l’Europe. Ils en sont dissuadés par la riposte immédiate et foudroyante que leur vaudrait leur attaque. Les Russes ont déjà été surpris par la capacité de résistance des Ukrainiens et le haut niveau d’engagement des Occidentaux ; sur ce dernier point, les Ukrainiens aussi : « … avant ce conflit, j’avais déjà fait mon deuil de l’Occident … Pourtant, il s’est réveillé : la mort de l’Occident n’a pas eu lieu » (Arestovytch Oleksiy, conseiller du président Zelensky, dans desk-russie.eu/2022/05/13 ). En fait, face aux dictatures, l’Occident ne dort que d’un œil. Il est fondé sur le système de liberté le plus avancé jusqu’ici, qui offre des chances à chaque tendance politique et que, dans lequel, toutes ont donc intérêt à s’inscrire. D’autre part, côté positif du tarissement idéologique actuel, l’époque n’est plus, en Occident, aux grands emballements et aux grands affrontements internes. Alors que les divers autres régimes  campent sur des volcans, à la merci des conspirations et des guerres civiles, des haines et des fanatismes.

Il se déroule dans ces régimes assez d’évènements tragiques dans le présent, pour échafauder, en totale indécence, par froideur intellectuelle ou pour l’adrénaline, des scénarios d’anticipation apocalyptiques – relativisant les horreurs actuelles, et, qui plus est, invraisemblables.  L’avenir ne sera pas radieux ni, nécessairement, un enfer.

Guy  Barbier

Réponses à André et Guy

Les deux premières contributions à cette réflexion sur la démocratie libérale et à la meilleure manière de la défendre sont importantes.

André rappelle avec raison que les défenseurs, ou les promoteurs de la démocratie doivent, avec les autres démocrates, chercher les meilleures solutions  aux problèmes posés dans le cadre qui leur est commun et d’abord dans le respect de la Constitution.

Le premier  problème est qu’on n’a jamais pu éliminer les ambitions personnelles, la volonté d’éliminer ou en tout cas de surpasser un  rival en célébrité. Le pouvoir fascine et  peut conduire à  s’opposer justement, à un concurrent plutôt qu’à collaborer avec lui tout en étant en désaccord.

Le second problème – hommage du vice à la vertu – est que même des adversaires de la démocratie libérale se font passer pour des démocrates. Mieux : pour des démocrates plus vrais, plus authentiques  que les autres.  En conséquence, ils peuvent s’opposer à d’autres démocrates parce qu’ils sont en fait des adversaires de la démocratie libérale. Les  députés de La France Insoumise par exemple s’opposeront à d’autres démocrates par haine de la démocratie libérale qu’ils jugent une fausse démocratie. Nous mêmes, ne devons-nous pas alors nous opposer à ces gens qui méprisent le parlementarisme et déplacent le centre de gravité de la scène où se joue la vie politique  démocratique, dans la rue ? Problème compliqué, on le voit : bien qu’au sein des institutions démocratiques, les démocrates libéraux ne doivent-ils pas s’opposer à ceux qui veulent dépasser ou renverser le système actuel? Le problème est encore plus compliqué lorsque des opposants au « système » se présentent en défenseurs de la démocratie libérale afin d’être mieux acceptés. Leur objectif de « dédiabolisation » appelle une conduite apparemment acceptable et, peut-être soucieuse en fait, de gagner les voix nécessaires pour gouverner selon des principes et des valeurs bien éloignées de la démocratie libérale.

Le texte de Guy Barbier est également un rappel à suivre une ligne de conduite raisonnable. Le pire n’est jamais certain en effet. La dramatisation est de rigueur chez les militants . C’est une arme, en tout cas un appel à la mobilisation.

Le problème est que l’on ne sait jamais… On ne sait pas si le  « collègue » et adversaire politique n’est pas en fait un opposant et si oui qu’elle attitude avoir envers lui.

On ne sait pas davantage si l’improbable ne peut pas advenir. On a ici et là pensé en 1933 que les nazis ne parviendraient pas au pouvoir et presque 90 ans plus tard, j’en connais qui ne pensaient pas que Poutine attaquerait l’Ukraine. Mais dans les deux cas le pire est arrivé.  Sans doute, il faut ne pas jouer les Cassandre. Sans doute, il ne faut pas agiter d’épouvantails. Mais parfois, Cassandre a raison…Et le rappel aux bons principes et à la sagesse  individuelle est moins utile qu’on pourrait l’espérer.

Pierre Rigoulot

Trump : épouvantail  ou  adversaire ?

Le texte de Jean Francart est de ceux que vise directement  Guy Barbier : le style Cassandre y triomphe. Le pire est le plus probable et diverses forces s’organisent pour qu’il advienne. On comprend qu’il s’agit de nous sortir de notre insouciance estivale. Mais les arguments avancés sont bien discutables.

Premièrement, il n’est pas besoin d’ imaginer un « dispositif ». Les Etats totalitaires sont là. Ils s’opposent aux démocraties et craignent pour leur survie autant qu’ils veulent nuire aux démocraties. La guerre d’Ukraine est aussi une guerre d’émancipation de la sphère totalitaire.  C’est pourquoi nous soutenons les Ukrainiens. Le monde occidental, le monde des démocraties libérales, est menacé mais il menace aussi le monde totalitaire en particulier par son attractivité. Poutine est par là lui-même menacé et l’avenir du totalitarisme russe incertain.

Deuxièmement, les appuis africains saoudiens ou iraniens à Poutine ne permettent pas de parler de « bloc ». La haine commune des démocraties occidentales n’empêche pas les fanatiques chiites au pouvoir d’être contestés chez eux et de contester la « russian and chinese way of life ». L’avenir de leurs relations avec les anciennes puissances communistes est loin d’être assuré à long terme.

Troisièmement, et c’est là le fil directeur du texte de Jean Francart, l’affirmation du caractère totalitaire des projets de Donald Trump laisse l’observateur quelque peu perplexe. L’Amérique de Trump pourrait-elle être celle d’un parti unique, de la soumission obligatoire à une idéologie et celle d’une économie étatisée ou encadrée par l’Etat? Trump s’en prendrait-il aux démocraties de l’Europe occidentale ? L’avenir totalitaire des Etats-Unis est un fantasme angoissant, sans doute, mais un fantasme dont la réalisation est peu concevable.

Reste cependant  – et Jean Francart nous y invite vivement avec raison – à comprendre les liens de Trump avec la Russie et ce qu’ils peuvent avoir comme conséquences politiques. Le rejet au sein d’une partie des extrêmes- droites occidentales d’une Union européenne visant à dépasser  peu à peu la souveraineté nationale, se traduit par un refus de soutenir l’Ukraine. Les mêmes motivations ne pourraient-elles pas animer leur favori américain  Donald Trump? Une raison de plus de suivre de près la campagne d’un éventuel candidat qui prétend régler la question ukrainienne en 24 heures.

Pierre Rigoulot

Ne pas minimiser

La réponse de Pierre Rigoulot se caractérise par le fait de minimiser les évolutions intervenues et de minimiser aussi les menaces qui pèsent sur nos pays démocratiques. Il est pourtant devenu banal de voir la presse de nos pays démocratiques constater (pour le regretter) que la démocratie est depuis plusieurs années en recul sur la planète.

Procédons ici à une énumération très incomplète : certains pays restent démocratiques mais renoncent à l’état de droit (Pologne, Hongrie, Turquie, Israël) ; d’autres pays qui étaient démocratiques basculent dans la dictature (Tunisie, Ethiopie, Mali, Centrafrique, Niger…) ;  deux pays, la Birmanie et la Syrie, ont durci leur dictature tout en se subordonnant à la Chine et à la Russie ; Pékin a contraint par la force la population de Hong Kong (pourtant massivement prodémocratie) à se soumettre à son régime totalitaire ; l’Afghanistan est retombé sous l’emprise d’un régime totalitaire théocratique, celui des Talibans ; deux grandes dictatures s’avèrent désormais s’être transformées en régimes totalitaires, la Russie du KGB et l’Iran des Ayatollahs ; la Chine, le plus ancien, le plus achevé et le plus puissant des régimes totalitaires, rivalise à parité avec les Etats-Unis en termes de puissance géopolitique ; on a vu les Etats-Unis subir (le 6 janvier 2021 et pour la première fois de leur histoire) une sérieuse tentative de coup d’état sans que s’enclenche un puissant mouvement de protestation. L’auteur ? un certain Donald Trump, celui qui célèbre régulièrement Poutine, qui accepte de rencontrer Kim Jing Un et qui, ni avant ni après le 6 janvier, n’a jamais exprimé une seule fois publiquement un quelconque attachement à la démocratie…

Pierre me reproche de privilégier « le scénario du pire ». Je lui réponds que son attitude l’amène à fermer les yeux sur la lourde tendance internationale qui prévaut depuis plus de vingt ans, celle du recul de la démocratie et de la montée des régimes antidémocratiques sous la houlette d’un bloc de quatre pays totalitaires (la Chine, la Russie, l’Iran, la Corée du nord).

En la matière, je pèse mes mots et je cherche à distinguer soigneusement les dictatures ordinaires des vrais régimes totalitaires, Je n’ai en particulier jamais affirmé que l’Arabie Saoudite était un régime totalitaire, encore moins qu’elle aurait intégré le bloc des régimes totalitaires. Ce que je pointe, c’est l’activisme agressif que déploie ce bloc pour soustraire de nombreux pays à l’influence des pays démocratiques, pour faire reculer la démocratie partout dans le monde et pour faire triompher in fine le modèle totalitaire à l’échelle mondiale.

En quoi serais-je donc excessif ? entre 1980 et 2000, nos pays démocratiques eux-mêmes ont aussi déployé beaucoup d’énergie pour étendre notre modèle démocratique à l’échelle mondiale. Depuis 2000, deux grandes organisations totalitaires se sont regimbées sans le faire savoir : le PCC en Chine et le KGB en Russie ; depuis 2005 (Instauration de BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine)), elles se sont même alliées pour, à leur tour, défendre et propager leur propre modèle, le sinistre modèle totalitaire. Une alliance qu’ils ont rendue officielle et publique tardivement avec leur long communiqué commun le 5 février 2022, juste avant l’invasion de l’Ukraine.

Mon analyse n’a donc rien de paranoïaque. Elle vise la lucidité et elle renonce à l’autocensure.

Aujourd’hui nos pays démocratiques sont hélas sur la défensive ; c’est bien pourquoi, plus que jamais, ils doivent s’unir et se soutenir mutuellement pour faire face au bloc des quatre régimes totalitaires. Il s’agit aussi de contrer leur stratégie conjointe qui est beaucoup plus construite qu’il n’est généralement admis ; en la matière, il ne faudra jamais oublier la capacité qu’a montrée le KGB à jouer « son pion Trump » pour nuire à la démocratie aux Etats Unis eux-mêmes ou la perversité qu’a manifestée le PCC au cours de la pandémie Covid.

Jean Francart

19 août 2023

Ni parano ni minimisation

Je ne minimise pas les dangers de la situation actuelle. Je ne veux simplement pas qu’on laisse entendre qu’on va de toute nécessité à la catastrophe. Je n’ai pas pour autant parlé de paranoïa. J’ai dit seulement refuser un discours du même type que celui de Cassandre, laquelle annonçait des catastrophes qui survenaient  inéluctablement.

Je n’irai pas plus loin dans cette polémique. L’avenir nous dira-t-il  qui a raison ? Même pas : tant de facteurs nouveaux et inattendus peuvent jouer ! Il y a mieux à faire, pour défendre la démocratie libérale, tant en France qu’ailleurs, que théoriser ce qui est sans doute surtout la manifestation de différences psychologiques ayant toutes deux des avantages…et des inconvénients !

Pierre Rigoulot

24 août  2023

31 Juil 2023