[Compte-rendu] Sandormokh, Le livre noir d’un lieu de mémoire – par Irina Flige, traduction de Nicolas Werth, Les Belles Lettres, 2021, 21 €

Un petit ouvrage vient de paraître aux Belles Lettres, Sandormokh, à propos d’un charnier découvert en Carélie, datant des années 1937-38. L’auteur est Irina Flige, une personnalité éminente de l’association Memorial, qui a passé une grande partie de sa vie à tenter de retrouver les traces des victimes de la Grande Terreur afin d’honorer leur mémoire. Elle a mené des recherches en particulier sur les camps des îles Solovki, ceux que l’on appelle le laboratoire du Goulag car ils furent les premiers officiellement créés en 1923 pour isoler les opposants ou soi-disant opposants au régime bolchevik. Or, en 1937, un groupe de 1111 détenus en a été évacué, puis a carrément disparu.

C’est en menant une recherche sur ces derniers que les membres de Memorial ont réussi à trouver en 1997 ce charnier de Sandormokh, situé à des centaines de kilomètres de l’archipel. Le livre est la description de cette longue enquête, qui a duré une dizaine d’années.

Sandormokh est devenu depuis un lieu de recueillement, où chaque année se rendent tous ceux qui veulent se souvenir de ces terribles massacres. Par ailleurs, deux « pierres des Solovki », des mégalithes rapportés des îles, ont été installées à St Petersbourg et à Moscou pour rappeler cet épisode de l’histoire soviétique.

Mais ce charnier de Carélie ne regroupait pas que les détenus des îles Solovki. On y a trouvé aussi des ossements de détenus des camps de Belbatlag – regroupant les prisonniers chargés de construire le canal Baltique-Mer Blanche- et ceux d’habitants de Carélie victimes de la répression stalinienne.

Au total, c’est 6 241 victimes qui ont été identifiées à Sandormokh..

Nicolas Werth, qui a écrit la préface de l’ouvrage, rappelle ce que furent ces années de ce que l’Occident appelle la Grande Terreur et les Russes la Iejovschina, du nom de Nikolaï Iejov, alors à la tête du NKVD. En seize mois, d’août 1937 à novembre 1938, 750 000 Soviétiques furent exécutés (et 2 millions envoyés en camp). Et contrairement à ce que l’on a longtemps cru, 7% seulement de ces victimes étaient des cadres du Parti, tous les autres étaient des gens du peuple. Il s’agissait de « purifier » la société de ses « éléments nuisibles ». Toutes ces exécutions devaient avoir lieu sous le sceau du seccret, c’est pourquoi retrouver les lieux de massacre et les fosses communes, disparues avec le temps, était extrêmement difficile.

Irina Flige s’est attelée à cette tâche, avec l’aide en particulier d’Ivan Tchouchkine, député de Carélie appartenant à Memorial, qui réussit à retrouver l’identité de tous les exécutés de la Grande Terreur, puis après sa mort, avec celle de l’historien Iouri Demetriev qui avait repris le flambeau.

Elle a aussi été aidée par les familles des victimes. Dans la plupart des camps, le lien entre le détenu et ses proches était rompu dès son arrestation. Les seuls renseignements obtenus par les familles était : « A été condamné à 10 ans de privation de liberté sans droit de correspondance ». La situation des détenus était différente aux îles Solovki. Les familles gardaient des liens étroits avec eux, parfois même leur rendait visite. Mais brutalement, en 1937 tout s’était arrêté. Les détenus avaient carrément disparu. Ce n’est qu’à la fin des années 80 que les familles obtinrent des renseignements sur leur condamnation et la date de leur exécution. Mais ils n’en obtinrent aucun sur le lieu où ils furent exécutés puis jetés dans une fosse commune. C’était secret d’Etat. Mais c’était justement ces lieux qu’Irina Flige voulait retrouver.

Les recherches ont permis de reconstituer ce qui s’était passé en 1937 aux Solovki. Sur consignes de Iejov, une opération de « désengorgement des prisons » avait été organisée, en 3 étapes, fonctions de quotas fixés puis renouvelés. Trois groupes successifs de victimes ont été identifiés : les détenus du dernier groupe furent liquidés sur place, sans doute au mont de la Hache ; on n’a retrouvé aucune trace des détenus du 2ème groupe, qui furent sans doute transférés sur le continent, mais après on ne sait pas ; c’est sur le premier groupe, le plus important – 1 111 détenus – que se sont concentrées les recherches d’Irina Flige. Ils ont été aussi transférés sur le continent, puis emmenés pour être liquidés mais on ne sait où.

C’est au bout de huit années de recherches qu’elle a trouvé une piste sérieuse. Les cadavres devaient se trouver dans la taïga, sur la route de Medvejegorsk, près du village de Pindouchi. Elle a obtenu l’aide des autorités locales pour quadriller la forêt, jusqu’à ce que Iouri Dmitriev, tournant dans la forêt avec son chien, repère un espace légèrement dénivelé et hurle : « J’ai trouvé ».

Cinq fosses communes furent mises au jour, puis progressivement 236, et le cimetière historico-memoriel de Sandormokh fut inauguré le 27 octobre 1997.

Depuis, c’est un lieu de visite pour la population, pour les écoles, mais Irina Flinge pointe le doigt sur la façon dont le gouvernement russe freine la divulgation des traces de ce passé. Outre qu’à chaque cérémonie, l’Etat n’envoie pas de représentant, on a vu toute une opération de propagande, menée par deux historiens soutenus par la Société d’histoire militaire, afin de faire croire que les corps retrouvés étaient ceux de prisonniers de guerre soviétiques massacrés par les Finlandais lors de l’occupation de la Carélie. On rejouait Katyn ! Mais rien n’apportait de preuves à cette hypothèse, qui visait aussi à dévaluer l’action de Memorial.

Enfin dernier signe de cette résistance de l’Etat à la mise à jour des crimes staliniens: Iouri Dmitriev, un des principaux acteurs de la découverte du site, a été accusé de pédophilie et mis en prison pour 15 ans. C’est selon l’auteur, une totale injustice, ce que réaffirme Nicolas Werth dans sa conclusion.

Ce livre est donc une importante contribution à l’histoire soviétique. Mais peut-on pour autant parler de lieu de mémoire ? Bien qu’elle utilise ce terme dans le titre de l’ouvrage, Irina Flinge est réticente à l’appliquer du fait de cette volonté de Poutine d’occulter le passé. « Aujourd’hui, en Russie, la mémoire de la Terreur d’Etat de l’époque soviétique est absente »…et  « tant qu’il en sera ainsi, Sandormokh ne pourra être un lieu de mémoire dans le plein sens du terme. Sandormokh est le lieu d’un crime de masse resté impuni ».

15 Mar 2021


[Compte-rendu] Julien Théron et Isabelle Mandraud, Poutine, la stratégie du désordre, éd. Tallandier, 384p., 19,90 €

A lire d’urgence, faute de pouvoir organiser un débat avec les auteurs, comme au bon vieux temps d’avant la covid-19. Ils nous expliquent comment Poutine a instauré la violence, via services secrets, police et armée, et leurs pouvoirs discrétionnaires, au centre du fonctionnement du système. L’inauguration « s’est fêtée » avec des attentats organisés par le FSB sur des immeubles d’habitation russes alors que Poutine, en 1999, n’était encore officiellement que premier ministre. Vint alors l’abominable guerre de Tchétchénie : Grozny rasée, écoles, hôpitaux compris. Entre 150 000 et 200 000 morts sur une population d’1 million. Guerre suivie de l’instauration du régime de terreur de son allié, membre de « Russie Unie », le psychopathe Ramzan Kadyrov. 

Une guerre sans image – c’est justement le titre d’un documentaire signé notamment par Boris Nemtsov. Le film se termine par un montage où l’on voit Vladimir Poutine jugé dans une cage. Impardonnable. Nemtsov se condamnait à mort. Ce qui fut fait au pied du Kremlin le 27 février 2015, trois balles dans le dos, une dans la tête, les multiples caméras de surveillance se trouvant alors hors service « pour maintenance ». Ceci afin que personne n’ignore qui est le commanditaire et pour goûter l’ivresse de décider de la vie et de la mort de qui que ce soit ainsi que la jouissance de le faire savoir en toute impunité.

A l’extérieur de la Russie, créer le désordre, en Occident surtout, en soutenant tout ce qui peut provoquer conflits et pagaille, en agitant l’opinion publique et en influant sur les élections semble être sa ligne de conduite majeure.

Comme si ce qui était nuisible hors de Russie était ipso facto tout bénéfice pour la Russie.

Tout comme au bon vieux temps de l’URSS !

Pierre Druez

11 Mar 2021


Norilsk et Lëd, deux polars russes de Caryl Férey – par Florence Grandsenne

J’ai eu l’œil attiré dans Le Monde des livres par la critique de deux nouveaux livres, Norilsk et Lëd (« glace » en russe), écrits par Caryl Férey, un auteur français de romans policiers dont j’ignorais jusqu’alors l’existence. Mais le sujet m’interessait : Norilsk,bien sûr, fait référence à un des centres du Goulag. C’est une ville de Sibérie située à 350 km au nord du Cercle polaire arctique, la ville la plus septentrionale du monde, qui fut construite pour desservir le camp de Norillag, où furent enfermés des centaines de milliers de déportés. Nous avons sur ce camp le témoignage de Jacques Rossi qui y a passé de nombreuses années.

La ville et le camp ont été créés en 1935 à la suite de la découverte en 1920 de ressources très importantes de nickel. Les détenus, comme les mineurs actuels, exploitaient les mines de nickel mais aussi de cuivre, de platine, de cobalt et de charbon. D’autres étaient chargés de construire la ville de Norilsk, une belle ville dont Staline voulait faire la Léningrad du Grand Nord. Bien sûr, les conditions de travail et de vie étaient terribles car l’hiver y dure 9 mois par an et les températures peuvent descendre jusqu’à moins 60. Des milliers de zeks y perdirent la vie.

Norilsk est connu aussi pour le soulèvement des détenus quelques mois après la mort de Staline, en 1953. Ce fut la révolte la plus longue – du   26 mai au 4 août – et la plus importante de l’histoire du Goulag. Elle fut menée principalement par des « politiques », surtout des Baltes et des Polonais. La répression fut violente : une centaine (ou 200 ?) de détenus furent fusillés. Peut-être beaucoup plus.

En 1956, le camp fut supprimé, mais la ville continua de se développer du fait d’une politique de hauts salaires mise en place pour attirer la main d’œuvre. Un combinat continua l’exploitation des ressources minières. A la chute du communisme, il fut racheté par un oligarque et devint entreprise privée sous le nom de Norilsk Nickel. Actuellement, c’est la premiere entreprise mondiale produisant du nickel et des platinoïdes. Etant donné les conditions climatiques, et malgré les salaires plus hauts que dans le reste du pays, la ville se dépeuple progressivement. Elle compte encore actuellement 176 000 habitants.

Norilsk a un statut de ville fermée. Personne ne peut y aller sans une autorisation du FSB que Caryl Ferey, envoyé à Norilsk par sa maison d’édition, a obtenue. Il s’y rendit à contrecoeur et finalement fut emballé par l’expérience, qui ne dura que quelques jours. Dans le petit ouvrage, Norilsk, il raconte ce séjour et les rencontres qu’il fit dans cette ville. Ce qui lui donna l’idée d’écrire un roman policier en utilisant comme personnages les amis qu’il s’était faits là-bas.

Je ne porterai pas de jugement sur le roman policier en tant que tel. Mais ce qui m’intéressait était de voir ce qu’était devenue une ville du Goulag. Si le centre, composé d’immeubles d’architecture stalinienne, tient le coup, les immeubles autour ont été construits sur le permafrost et le lent dégel de celui-ci entraine l’affaissement de nombreux édifices. L’envol du toit d’un immeuble est d‘ailleurs le point de départ de l’histoire policière. Les services sont maigres et inefficaces, il y a peu de boutiques. Mais beaucoup de tuyaux surélevés qui quadrillent la ville. Et comme dans de nombreuses autres villes de Russie, le nettoyage des vieux sites industriels n’a pas été fait et les débris sont restés, renforçant l’ambiance sinistre de la ville.

Surtout, la pollution est terrible : deux millions de tonnes de gaz sont rejetés chaque année dans l’atmosphère. Les maladies respiratoires sont fréquentes, et beaucoup d’enfants souffrent d’un eczéma dû au nickel. Les habitants ont une espérance de vie de 60 ans, soit 10 ans de moins que la moyenne russe. Des pluies acides inondent la toundra autour de la ville, réduisant progressivement les ressources des populations autochtones, les Nenets, qui vivent de l’élevage de rennes.

Dans cette triste ambiance, que reste-t-il du Goulag ? Très peu de choses. Comme partout en Russie, on ne veut pas trop savoir. L’avenue Lénine s’appelle toujours ainsi, et la statue du leader est toujours là. Néanmoins un monument aux morts, sur une butte à l’extérieur de la ville, quelques constructions dans le cimetière rappellent l’existence du camp. C’est tout !

10 Fév 2021


Larissa Zakharova, « De Moscou aux terres plus lointaines ; Communications, politique et société en URSS » – par Florence Grandsenne

Larissa Zakharova, De Moscou aux terres plus lointainesCommunications, politique et société en URSS, Editions EHESS, Paris 2020, 25€

Larissa Zakharova, sociologue française d’origine russe, décédée l’année dernière, a travaillé sur la question des communications en URSS, question majeure pour un régime totalitaire (terme que d’ailleurs l’auteur n’utilise pas, parlant de régime autoritaire), qui vise à contrôler toute la vie politique, sociale et économique.

Les bolcheviks étaient conscients de l’importance des communications, eux qui, pour réussir leur coup d’Etat en octobre, prirent immédiatement le contrôle du télégraphe, du téléphone et du bureau central de la poste de Petrograd. D’ailleurs, disait Lénine, qui voulait faire de l’URSS un pays « moderne », « le socialisme sans poste, télégraphe et machine est un mot vide de sens ».

Développer les communications répondait en effet à deux nécessités : imposer dans tout le pays les consignes venant de Moscou et contrôler la population. Pour cette dernière fonction, là encore plusieurs buts : développer la conscience politique de la population en diffusant l’idéologie et prévenir toute opposition potentielle au régime.

Ces différents buts exigeaient des modes de communication modernes. Or ce que montre l’auteur, c’est au contraire leur archaïsme après 70 ans de régime communiste. Le télégraphe, utilisé jusqu’aux années 60, puis le téléphone étaient réservés presqu’uniquement aux dirigeants et à la nomenklatura. Le peuple devait se contenter du courrier postal, dont la distribution, fort lente, était assurée par des bureaux de poste clairsemés et dans les campagnes par des kolkhoziens affectés à cette tâche.

L’auteur met ainsi l’accent sur l’accès inégal aux moyens de communication selon les classes socialee, donc l’inégalité dans un pays où le projet proclamé était justement l’égalité. Mais nul besoin d’étudier les modes de communication pour constater l’existence de privilèges en URSS, on le sait depuis longtemps.

L’étude nous intéresse plus pour une autre conclusion tirée par l’auteur, qui insiste sur une contradiction majeure. Le système économique, censé impulser la modernisation espérée, était au contraire ce qui la freinait ; elle pointe l’absence d’initiatives des cadres, craignant d’être accusés de sabotage, la concurrence entre les différents secteurs de production, la dépendance vis-à-vis des livraisons de matières premières, l’affichage de résultats chiffrés mensongers et les vagues de répression qui accentuèrent la mauvaise organisation du pays.

Enfin autre contradiction interne majeure, celle existant entre une autre facette du projet social communiste et la culture du secret. Le système visait en effet à la fois à aider à la constitution d’une société nouvelle, homogène et socialiste, et à la contrôler. Or, la diffusion des ordres du centre dans un régime fondé sur la méfiance et la volonté de tout contrôler s’avéra extrêmement compliquée. Codage des télégrammes, écoutes des conversations téléphoniques, ouverture des lettres, surveillance minutieuse des secrétaires et des coursiers freinèrent le développement des échanges, qui devait être la base de la modernisation. D’autant que plus ceux-ci se multipliaient, plus se compliquaient les procédures de surveillance, exigeant de plus en plus de personnel et de moyens techniques. Il devint impossible de contrôler la société tout entière.

Le projet de Lénine de moderniser son pays, en particulier en développant les moyens de communication, fut donc un échec. Toutes les explications géographiques, techniques, économiques de celui-ci doivent être considérées à l’aune de la contradiction fondamentale du projet, inhérente au système soviétique. La modernisation, nécessaire au succès de l’entreprise communiste, était freinée par ce qui faisait l’essence même de cette dernière. En l’occurrence, le développement des voies de communication, en facilitant les échanges entre les hommes, aboutissait à mettre en péril le système totalitaire soviétique.

Florence Grandsenne

7 Jan 2021


La Terreur rouge, théorie et pratique – Jean-Gilles Malliarakis et Charles Culbert, Paris 2020

La Terreur rouge, théorie et pratique, de Jean-Gilles Malliarakis et Charles Culbert, éd. du Trident, Paris 2020, 231p, 20 euros.

Alors qu’une partie de l’opinion publique française, et pas seulement d’extrême-gauche, n’hésite pas à dénoncer dans un président qui prend des mesures d’interdiction concrètes contre une épidémie un aspirant à la dictature, voire au totalitarisme, le rappel de ce que fut la violence exercée par le Comité de salut public en 1793 ou par le parti bolchevik au pouvoir vient à point nommé pour rappeler de quoi une dictature ou un pouvoir totalitaire est capable. Les purges au sein même de la direction révolutionnaire, l’emprisonnement, la détention en camps de concentration des opposants réels ou supposés, la traque de toute pensée critique, la mise sous tutelle du droit, dont le rôle se limite à un habillage de décisions prises préalablement, les insultes publiques et les tortures émaillent l’exercice de tout pouvoir, dictatorial ou totalitaire. Ce dernier n’est pas nécessairement plus sanglant que le premier. Mais il est plus systématique, touche à la totalité des existences individuelles, appelées à la formation d’un homme nouveau, surgissant en même temps qu’est détruit le vieil homme, celui de la société de classes.

Sans doute, Khrouchtchev n’était pas Staline ni Deng Hsiao Ping Mao Tse-toung, mais Jean-Gilles Malliarakis et Charles Culbert rappellent avec raison que la violence révolutionnaire s’installe dans la durée.

Le mirage d’un monde sans conflits (et non sans inégalité, comme semblent le croire les auteurs), exige une répression au long cours et une « lutte finale » sans fin. Il l’exige, plus qu’il ne la justifie car on ne trouve pas trace chez Marx d’une « justification » de la violence par la promesse de « lendemains qui chantent ». Après lui, les communistes au pouvoir firent l’éloge de la violence révolutionnaire illimitée, « méthode en vue de créer l’homme nouveau »1 et moyen de forger des révolutionnaires purs et durs, comme Félix Dzerjinski, dont la main, pas plus que celle de Staline, ne trembla pas à la tête de la Tchéka, au contraire de celle des « sentimentalistes petits-bourgeois ».

Les larges extraits, ainsi présentés, de Tchéka, un ensemble de documents réunis par Victor Tchernov, socialiste-révolutionnaire et ancien ministre de Kerenski réfugié à Paris, illustrent parfaitement ce fait. Il ne s’agit pas de dénoncer les dérapages du pouvoir soviétique naissant, ses excès, ni son hybris juvénile, le temps de s’imposer. L’ouvrage de Tchernov met en cause dès 1922, et c’est un des points que soulignés avec raison, un système appelé à durer, une structure capable même de se reproduire et qu’après la Russie, on verra à l’œuvre notamment en Chine continentale, en Europe centrale et orientale, en Corée du Nord, au Vietnam et au Cambodge.

C’est un ouvrage de combat que proposent les auteurs qui, avec une rage à peine contenue, évoquent les manœuvres, les déguisements, les alliances, les éloges mêmes, qu’ont su inventer ou susciter en leur faveur les régimes communistes. A droite, comme le rappelait récemment dans notre blog Vincent Laloy, comme à gauche, on a parfois cru à leurs discours lénifiants voire humanistes ou pacifistes. Ces temps-là sont-ils passés? Oui en un sens mais on fait aussi pire qu’avant : nos militants de 2020 ne voient pas en effet qu’ils singent, avec la meilleure conscience du monde, le schéma théorique et pratique de Marx, schéma qui réduit tous les rapports entre les groupes sociaux à un antagonisme sans compromis : les dominés contre les élites, les Noirs contre les Blancs, les femmes contre les hommes, les descendants des colonisés contre les descendants des anciens colonisateurs. Comme naguère dans la lutte des classes, l’autre est traité en ennemi à faire taire et à éliminer.

Marx n’a peut-être tué personne, comme le dit justement Malliarakis. Mais il est responsable du sang versé par ses disciples comme de la perversion actuelle des confrontations sociales et politiques, désormais transformées en luttes sans coexistence possible. Une perversion très actuelle, qui légitime à elle seule la publication de ce rappel précis et argumenté, riche en citations et références originales. Une incitation aussi à débattre sur l’œuvre et la responsabilité de Marx mais aussi sur l’idéal d’égalité.

PR

1 p. 87

18 Déc 2020


Boris Souvarine La contre-révolution en marche, Ecrits politiques (1930-1934), éd. Smolny, Toulouse 2020, 288p. 12 euros.

En ces temps de confusion idéologique, de vulgarités et d’opinions sans fondements qui alimentent pourtant la « toile » et y trouvent des centaines de milliers d’échos, en ces temps de simplismes et de violences, c’est un havre de fraicheur intellectuelle que nous offre ce recueil de textes de Boris Souvarine écrits au début des années 1930, tirés de La Critique sociale, du Bulletin communiste ou du Travailleur communiste, syndicaliste et coopératif. La précision des références, la solidité de l’argumentation, la justesse des mots employés et, il faut le dire, la qualité de la présentation et de l’appareil critique de cette édition due à deux très bons connaisseurs de la pensée révolutionnaire marginale des années 20 et 30, Charles Jacquier et Julien Chuzeville, rafraichissent agréablement notre mémoire. Il y a eu, en France – et ailleurs- tout un monde de militants et de penseurs se réclamant d’un communisme véritable, de libertaires ou d’anarcho-syndicalistes, qui ne se reconnaissaient pas dans l’Union dite soviétique, jugée par eux contre-révolutionnaire.

Une telle appréciation ne leur suggérait pourtant pas d’aller jusqu’à qualifier de totalitaires, comme nous le ferions aujourd’hui, le régime stalinien, la brève direction léniniste antérieure et encore moins l’entreprise échafaudée par Marx et Engels. La grille de lecture de Souvarine, en ces années 30, est toute marxiste et (certes, de moins en moins) léniniste. Ses outils conceptuels de référence restent la lutte des classes, la révolution prolétarienne, le déterminisme matérialiste de l’histoire, la caste bureaucratique qui s’était substituée au parti bolchevik, la démocratie bourgeoise, et son caractère fallacieux impliqué par son mode de propriété, etc.

Peut-être ceux qui nous présentent ces textes se sont-ils sentis gênés aux entournures par cette cote taillée à l’ancienne : le terme de totalitarisme est utilisé par eux une ou deux fois dans leur présentation et ils cherchent à renouveler leur cadre de pensée en nous indiquant certaines réflexions méconnues qui y invitent, comme par exemple celle du libertaire américain Murray Bookchin (1921-2006), auteur entre autres de Changer sa vie sans changer le monde1. Charles Jacquier, qui qualifie notre époque de « déconcertante », laisse entrevoir sinon son trouble du moins la difficulté à penser notre temps en gardant la même boite à outils que Souvarine. En faisant explicitement référence au titre du livre d’Anton Ciliga sur son expérience de l’URSS2 , Au pays du mensonge déconcertant, les auteurs de ce choix d’articles de Souvarine se situent indéniablement dans l’héritage de la mouvance marxiste critique et marginale des années 20 et 30. Mais ils se veulent aussi conscients de l’indispensable réflexion à mener pour parvenir à caractériser un monde actuel en effet déconcertant, tant il est riche de menaces et de chaos en même temps que de promesses.

Pierre Rigoulot

1 Réédité par les éditions Agone, Marseille 2019

2 Plon, les îles d’or 1950

30 Nov 2020