[Entretien] VGE : un tropisme pro-soviétique ? Entretien avec Vincent Laloy

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H&L- Vincent Laloy, vous avez beaucoup travaillé sur la biographie politique de Valéry Giscard d’Estaing – au point que vous avez remis récemment un manuscrit sur sa conception des relations internationales à un éditeur parisien. Sa mort – à part quelques rapides allusions aux diamants offerts par « l’empereur » Bokassa de Centrafrique, a été l’occasion de chanter les louanges de ce « président qui a su moderniser la France », mais on n’a guère entendu parler de sa politique étrangère. Quel jugement portez-vous sur elle?

VL- Si le défunt président a sans doute contribué au renforcement de l’axe franco-allemand, confortant ainsi l’Europe dans son ensemble, s’il s’est gardé d’envenimer les rapports avec les Etats-Unis, on reste songeur sur sa perception de l’URSS et du bloc soviétique, sans parler d’une certaine bienveillance qu’il montrait envers le parti communiste. A l’époque de l’élection présidentielle de 1981, circula même une plaquette anonyme dont le titre allait, sans doute sans nuance, droit au but : « Giscard d’Estaing, le candidat du Kremlin ».

Mais avant comme après cette publication, des auteurs, et non des moindres, se sont interrogés sur les capacités de VGE à comprendre la véritable nature du bloc soviétique. Comme les gaullistes, il pratiquait un parallèle systématique entre le bloc de l’Est, monolithique, et le prétendu bloc de l’Ouest, constitué de pays libres ayant librement consenti une alliance dont ils pouvaient sortir (c’est ainsi que la France quittera l’organisation militaire intégrée de l’Otan en 1966).

H&L- A quels auteurs critiques faites-vous allusion?

VL- Entre autres à Raymond Aron, Jean-François Revel, Alfred Grosser, Olivier Chevrillon, Philippe Robrieux, au diplomate François de Rose, à l’universitaire Marie Mendras (laquelle évoque les « concessions injustifiées de VGE »). Tous ont exprimé leur préoccupation face à un président qui avait toujours considéré les Etats du bloc de l’Est comme des Etats pas très différents des autres. Il déclarait ainsi en juin 1977 que les citoyens soviétiques choisissaient librement leur régime !

Deux ans plus tôt, VGE estimait que la question de la défense européenne ne devait pas même être évoquée car l’idée déplaisait aux Soviétiques. De la « finlandisation volontaire », s’indigna alors Raymond Aron ! Imaginons les réactions des gaullistes et des communistes s’il avait émis un tel propos indiquant que les Etats-Unis ne voulaient pas en entendre parler !…

H&L- Il était pour le moins prudent, en effet. Mais vous parlez même de complaisance à l’endroit des Soviétiques…

VL- …Et je crois avec quelques bonnes raisons : le voyage de Varsovie, en mai 1980, où VGE va rencontrer Brejnev, chez Gierek, a suscité des critiques très nombreuses, y compris chez ses alliés centristes, sauf de la part du PCF, évidemment. Il s’agissait de discuter de l’intervention en Afghanistan, laquelle mettait à mal la sacro-sainte « détente ». Il n’y eut pas de manifestations de désaccord de Giscard d’Estaing avec le dirigeant soviétique ! Il est vrai qu’en mai 1975, VGE déclarait : « les dirigeants de l’Union soviétique n’ont pas de programme d’intention militaire agressive à l’encontre de l’Europe occidentale ». Il faisait l’impasse sur la recherche par les Soviétiques, de la « finlandisation » de l’Europe, la victoire sans la guerre pour acquérir sur elle un droit de regard et d’intervention. Il faisait aussi l’impasse sur les menaces visant la Pologne (qui sera reprise en mains en 1981 par Jaruzelski), et sur la tentative de mainmise sur l’Afrique (pensons à l’Angola, à l’Ethiopie) et sur l’Amérique centrale (où les mouvements révolutionnaire au Salvador et au Nicaragua étaient ouvertement financés par l’URSS).…

Après la rencontre de Varsovie, le dissident russe Leonid Plioutch écrivit : « la France est peut-être le pays le plus finlandisé de l’Europe occidentale ». VGE, avant le coup d’Etat de Jaruzelski en 1981, enjoignait le peuple polonais, qui aspirait si fort à de profondes réformes, de tenir compte « des craintes, acceptables pour l’Union soviétique », de voir changé le système polonais. Justifier, excuser par avance le droit de regard de Moscou, c’était cela aussi la « détente » : le relâchement du côté occidental mais le doigt sur la gâchette côté russe.

A la mort de Brejnev, en novembre 1982, VGE rendra hommage à « un homme de paix, simple et chaleureux ».

Ajoutons à cela des erreurs complètes d’appréciation lors de la conquête du pouvoir par les communistes, en avril 1975, au Vietnam du sud, une singulière bienveillance pour l’Iranien Khomeiny, une politique systématiquement hostile à Israël, en tout cas défavorable aux accords de Camp David, bref une politique pro-arabe érigée en dogme. L’addition est lourde !

H&L-Ces grands choix internationaux avaient-il des conséquences sur sa politique intérieure?

VL – VGE cherchait à éviter la polémique, et s’attachait à se tenir au-dessus de la mêlée. Pire : il n’a cessé de manifester une certaine compréhension envers le parti communiste, soulignant à qui voulait l’entendre que les communistes étaient « des Français comme les autres ».

Lors de la disparition, en 1977, du plus stalinien qui soit parmi les communistes, Jacques Duclos, VGE salua ce « représentant authentique du peuple français ».

Et quand éclata le passé trouble, sous l’Occupation, de Georges Marchais, l’Elysée s’employa au maximum à freiner ces révélations, au motif qu’il s’agissait d’attaques personnelles, lesquelles pourtant ne cessaient pas de la part de Marchais et de son parti contre VGE.

H&L- Le PCF n’appréciait donc pas cette politique complaisante?

VL- Au contraire! S’il y avait en effet des critiques lancées contre le chef de l’Etat, le parti communiste, selon de nombreux témoignages, dont ceux de Claude Llabres et de Didier Daenninck, appela en sourdine à voter pour VGE à la présidentielle de 1981, alors que, de son côté, le parti gaulliste faisait voter presque ouvertement, pour le candidat Mitterrand, finalement élu face à VGE !

Si l’on en croit Philippe Robrieux, ancien secrétaire général de l’UEC (Union des Etudiants communistes) et auteur d’une monumentale histoire du PCF, VGE et Brejnev se seraient mis secrètement d’accord pour parvenir à une rupture de l’union de la gauche, et pour favoriser ainsi la réélection de VGE. En somme, faites-nous une bonne politique étrangère et vous aurez, en France, la paix sociale, garantie par une Cgt aux ordres du parti à l’époque.

Mieux valait un Giscard, faible et complaisant, qu’un Mitterrand, considéré comme plus atlantiste.

H&L-Mais n’y avait-t-il pas chez Giscard l’idée d’empêtrer l’URSS dans les rencontres, discussions et accords avec l’Ouest? Pendant ce temps, la population soviétique espérait de plus en plus autre chose, et pas seulement la population : les nouveaux cadres aussi. C’est en 1986 que Gorbatchev arrive au pouvoir. Giscard peut ainsi soutenir que son attentisme a payé.

VL- Sa complaisance n’avait rien à voir avec une habileté tactique ! On le voit lors de la réunification allemande quand il déclare à Louis Mermaz que « c’était une faute politique ». Et on le voit encore en 2015, lors d’un colloque du « Dialogue franco-soviétique », un organisme fort proche du pouvoir poutinien. Il ira jusqu’à confier à la revue Politique internationale de février 2015 que l’annexion de la Crimée – qu’il ne condamne ni ne réprouve – avait pour origine un « complot américain ». Pas moins ! Il y a là un tropisme difficile à comprendre mais bien réel.

Ma conclusion est celle de Jean-Louis Bourlanges, l’ancien député centriste européen et actuel député des Hauts-de-Seine, peu suspect d’anti-giscardisme, qui dans la revue Commentaire de l’automne 2020, se demande « pourquoi (…) le président n’hésite-t-il pas à compromettre, en pleine guerre froide ressuscitée, son image d’allié fidèle et de bon européen, pour afficher une russophilie ostentatoire dont il ne tirera rien sinon le quolibet de « petit télégraphiste » [rencontre avec Brejnev à Varsovie en mai 1980] dont l’affuble le candidat socialiste ? ». A Jean-Louis Bourlanges ou à Raymond Aron qui déplorait, en août 1981, que VGE « se croyait contraint, pour dissiper les soupçons du RPR et apaiser le PC, de multiplier les bonnes manières à l’égard de Moscou ».

7 Déc 2020


Boris Souvarine La contre-révolution en marche, Ecrits politiques (1930-1934), éd. Smolny, Toulouse 2020, 288p. 12 euros.

En ces temps de confusion idéologique, de vulgarités et d’opinions sans fondements qui alimentent pourtant la « toile » et y trouvent des centaines de milliers d’échos, en ces temps de simplismes et de violences, c’est un havre de fraicheur intellectuelle que nous offre ce recueil de textes de Boris Souvarine écrits au début des années 1930, tirés de La Critique sociale, du Bulletin communiste ou du Travailleur communiste, syndicaliste et coopératif. La précision des références, la solidité de l’argumentation, la justesse des mots employés et, il faut le dire, la qualité de la présentation et de l’appareil critique de cette édition due à deux très bons connaisseurs de la pensée révolutionnaire marginale des années 20 et 30, Charles Jacquier et Julien Chuzeville, rafraichissent agréablement notre mémoire. Il y a eu, en France – et ailleurs- tout un monde de militants et de penseurs se réclamant d’un communisme véritable, de libertaires ou d’anarcho-syndicalistes, qui ne se reconnaissaient pas dans l’Union dite soviétique, jugée par eux contre-révolutionnaire.

Une telle appréciation ne leur suggérait pourtant pas d’aller jusqu’à qualifier de totalitaires, comme nous le ferions aujourd’hui, le régime stalinien, la brève direction léniniste antérieure et encore moins l’entreprise échafaudée par Marx et Engels. La grille de lecture de Souvarine, en ces années 30, est toute marxiste et (certes, de moins en moins) léniniste. Ses outils conceptuels de référence restent la lutte des classes, la révolution prolétarienne, le déterminisme matérialiste de l’histoire, la caste bureaucratique qui s’était substituée au parti bolchevik, la démocratie bourgeoise, et son caractère fallacieux impliqué par son mode de propriété, etc.

Peut-être ceux qui nous présentent ces textes se sont-ils sentis gênés aux entournures par cette cote taillée à l’ancienne : le terme de totalitarisme est utilisé par eux une ou deux fois dans leur présentation et ils cherchent à renouveler leur cadre de pensée en nous indiquant certaines réflexions méconnues qui y invitent, comme par exemple celle du libertaire américain Murray Bookchin (1921-2006), auteur entre autres de Changer sa vie sans changer le monde1. Charles Jacquier, qui qualifie notre époque de « déconcertante », laisse entrevoir sinon son trouble du moins la difficulté à penser notre temps en gardant la même boite à outils que Souvarine. En faisant explicitement référence au titre du livre d’Anton Ciliga sur son expérience de l’URSS2 , Au pays du mensonge déconcertant, les auteurs de ce choix d’articles de Souvarine se situent indéniablement dans l’héritage de la mouvance marxiste critique et marginale des années 20 et 30. Mais ils se veulent aussi conscients de l’indispensable réflexion à mener pour parvenir à caractériser un monde actuel en effet déconcertant, tant il est riche de menaces et de chaos en même temps que de promesses.

Pierre Rigoulot

1 Réédité par les éditions Agone, Marseille 2019

2 Plon, les îles d’or 1950

30 Nov 2020