Boualem Sansal, un libre penseur derrière les barreaux !

Boualem Sansal est un grand écrivain algérien, un homme courageux, qui s’est opposé à la fois à l’islamisme criminel et au régime dictatorial de son pays. C’est aussi mon ami, que je porte en mon cœur. Il a été arrêté le 16 novembre dernier à son arrivée à l’aéroport d’Alger. Durant cinq jours, personne n’a rien su de lui : il ne répondait pas au téléphone, même pas à sa femme. Il avait pratiquement disparu. Finalement, en réponse aux demandes de sa maison d’édition (Gallimard), de l’Académie française (il avait obtenu son Grand Prix en 2015 pour son roman 2084. La fin du monde) et de nombreuses associations d’intellectuels, parmi lesquelles le PEN Club, l’agence officielle de presse du régime a fini par émettre un communiqué accusant l’écrivain de contester l’intégrité territoriale de son pays, vu qu’il avait remis en cause la légitimité de ses frontières, héritées de l’ère coloniale, qui avait arraché au Maroc une partie de son territoire et, également, qualifiant la France, sa terre d’accueil, de « macronito-sioniste » (à cause de la gestion d’Emmanuel Macron pour obtenir sa libération et parce qu’il a obtenu le prix littéraire Jérusalem). Il est accusé de terrorisme… Pourtant, Boualem Sansal est l’homme le plus pacifique qui soit, comme on peut le constater avec ce qu’il m’écrivait dans un courrier électronique :

« Nous vivons un vrai drame, la machine terroriste va reprendre de plus belle. Ce monde est fou et surtout il est gouverné par des incapables qui ont une tirelire à la place du cerveau. »

     Nous nous sommes rencontrés tout à fait par hasard, le 11 septembre 2023 (la date est bien sûr hautement symbolique : c’était l’anniversaire des attaques du terrorisme djihadiste contre les Tours jumelles à New York et le Pentagone à Washington). J’étais en train de boire un café assis sur un trottoir dans mon quartier, le 11e arrondissement, et il est passé devant moi. Je l’ai abordé, ce qui a dû l’étonner car ce n’est guère courant pour un écrivain connu et reconnu seulement par d’infimes minorités. Nous avons alors communiqué entre nous comme si nous étions frères, en écriture et en combats : tant de choses rapprochent l’Algérie et Cuba, du fait de la nature de leurs régimes, celui de Cuba communiste depuis 1959, celui de l’Algérie socialiste depuis 1962, et leur complicité tout au long de cette si longue histoire : Cuba a en effet envoyé des troupes pour combattre le Maroc aux côtés de l’Algérie pendant la « guerre des sables » de 1963-1964 et a appuyé le Front Polisario dans ses revendications sur le Sahara occidental.

     De là vient sans doute la colère actuelle du régime algérien contre la France. Macron a pris parti pour le Maroc, bien que, « en même temps », il ait reconnu la culpabilité de facto de la France au cours de la guerre d’indépendance menée par le FLN. L’écrivain, à qui le président a octroyé personnellement la nationalité au début de l’année 2024, est devenu, bien malgré lui, un symbole du rejet de tout ce qu’il déteste : un gouvernement corrompu, allié à toute la racaille de la planète, particulièrement à Vladimir Poutine, et qui met en pratique une islamisation rampante, ajoutée à une arabisation permanente, contre la langue française, dont Boualem Sansal use avec délice et talent.

     Il n’est pas le seul dans le viseur du pouvoir algérien. Peu de temps auparavant, le 4 novembre, le jury du Goncourt a concédé son prix à Kamel Daoud pour son roman Houris, un livre qui aborde la cruauté sans bornes de la guerre civile initiée dans les années 1990 par le FIS et le GIA contre le régime du FLN, dirigé par Bouteflika, après avoir été gouverné par Ben Bella et Boumédiène, ainsi que par d’autres présidents plus éphémères, certains d’entre eux assassinés. Daoud est meilleur journaliste que romancier ; ses articles dénoncent la menace que représente l’islamisme pour l’Europe, pointant notamment du doigt les agressions et les viols commis par des Maghrébins contre de nombreuses femmes à Cologne et dans d’autres villes allemandes au cours de la nuit de la Saint-Sylvestre 2015.

 C’est cela que ne lui pardonnent pas les militants et sympathisants de l’extrême-gauche française, qui le traitent de « raciste » (un comble), de même que Boualem Sansal, qu’ils accusent d’être d’extrême-droite et « sioniste » pour avoir participé en Israël en 2012 à un festival littéraire où il a pu échanger avec l’un de ses romanciers de prédilection, David Grossmann, et où il a apprécié la diversité ethnique, linguistique et religieuse de Jérusalem, malgré les perpétuelles tensions. Et aussi pour avoir donné une interview à une publication confidentielle, Frontières, classée à l’extrême-droite. A quelques exceptions près, dont celle d’Annie Ernaux, prix Nobel de littérature, proche de Jean-Luc Mélenchon, le tonitruant der Máximo de La France insoumise, ami de l’ex-dirigeant de Podemos Pablo Iglesias, des frères Castro, de Hugo Chávez et de tous les dictateurs latino-américains de gauche, ils refusent de prendre la défense de l’écrivain emprisonné.

     Sans doute, dès le commencement de sa carrière littéraire, qui s’est produit tard (il était auparavant ingénieur et fonctionnaire), près de la cinquantaine, avec Le serment des barbares, et ce jusqu’à présent, Boualem Sansal ne tourne pas autour de ses convictions. Avec 2084. La fin du monde, il a créé une sinistre dystopie, prolongement de 1984, du maître George Orwell, dans laquelle Big Brother n’est plus un tyran communiste calqué sur le modèle soviétique mais un leader islamiste quelconque, comme ceux qui pullulent dans le monde arabo-musulman et en Occident, il nous prévient ainsi : « Dormez tranquilles, bonnes gens, tout est parfaitement faux et le reste est sous contrôle». Son roman est comme un cauchemar qui n’offre, contrairement à 1984, aucune possibilité d’amour, même trahi, sauf à la fin une ébauche fantasmée, vu que le monde islamisé écrase impitoyablement les femmes et tout ce qui peut être considéré par lui comme immoral.

     Boualem Sansal s’est refusé à abandonner l’Algérie, où il est à présent à la merci du pouvoir dictatorial et des islamistes. Il pense, en effet, que les mêmes dangers guettent la France et l’Europe en général. Il ne peut y avoir de pause dans la solidarité de tout intellectuel qui se respecte avant d’obtenir sa libération.

     Pour ma part, je souhaite que nous puissions, comme nous nous l’étions promis, aller manger un couscous et boire une bonne bière, défiant les islamistes qui essaiment de partout. Mon ami Boualem Sansal est un porte-parole de la liberté universelle.

Cette tribune, signée de notre ami Jacobo Machover, est parue dans le quotidien espagnol ABC le 3 décembre 2024.

29 Jan 2025


JUNG CHANG – LES CYGNES SAUVAGES, Les mémoires d’une famille chinoise de l’Empire Céleste à Tienanmen (Plon 1992. Pocket : 2024. 640 pages. 10,30 euros)

Jung Chang, qui a passé une partie de sa vie en Chine, est un auteur célèbre en particulier pour avoir écrit, avec son mari Jon Halliday, une biographie de Mao Zedong qui fait autorité1.

Les Cygnes sauvages, qui raconte l’histoire de sa famille, n’est pas une publication récente mais sa réédition en livre de poche l’année dernière donne l’occasion de lire ou relire cette œuvre captivante. Elle y décrit les vies de sa grand-mère, de sa mère et d’elle-même, lesquelles reflètent la situation à la fois banale et particulière de trois générations de femmes chinoises tout au long du XX ème siècle.

Sa grand-mère, Yu Fang, était née en 1909, soit deux ans avant la destitution du dernier empereur et l’établissement d’une république dirigée par Sun Yat-sen. Mais en réalité le pays s’était disloqué en une mosaïque de fiefs dirigés par des seigneurs en compétition permanente. La visite en Mandchourie du général Xue, un de ces potentats, décida du sort de la jeune Yu Fang. Car elle était ravissante et, qui plus est, avait les pieds bandés, ce qui était un atout supplémentaire. Remarquée par le général, elle devint à 15 ans, non pas comme elle l’espérait, son épouse, mais une de ses nombreuses concubines. Elle eut une fille, que l’épouse légitime voulut récupérer. Yu Fang réussit à s’enfuir avec sa fille et finalement épousa un médecin âgé avec lequel elle fut très heureuse.

Mais l’histoire de sa vie montre à quel point la population dans cette Chine ancienne était corsetée par tout un système de traditions extrêmement contraignantes, auxquelles il était quasiment impossible d’échapper . Les femmes en étaient les principales victimes. Le bandage des pieds qui en faisait des impotentes, le mariage arrangé par les parents pour leurs propres intérêts, la soumission totale ensuite au chef de famille, le système extrêmement développé des concubines (tout homme un peu riche ou un peu puissant devait en avoir), et leur vie quasiment de domestiques dans une maison dominée par l’épouse et les enfants légitimes.

Tout changea pour la génération suivante. La famille avait survécu à l’occupation japonaise et à la guerre. Tchang Kai-tchek dirigeait alors le pays. Le carcan s’était nettement desserré. La fille de Yu Fang, Bao Qing, élevée par un beau-père bienveillant, put faire des études. Sortir, parler avec des garçons sans que tout le monde s’indigne devenait possible. Mais convaincue que le communisme était le système juste qui sortirait la Chine de ses difficultés, Bao Qing devint très jeune une militante active, et épousa à l’âge de 18 ans un militant encore plus actif, placé à un haut poste de la hiérarchie communiste. Ce fut à un autre carcan qu’elle dut faire face, celui imposé par le Parti communiste, d’autant plus que son mari, extrêmement rigide, faisait toujours passer les injonctions du Parti avant les intérêts de sa famille.

Les deux jeunes époux furent extrêmement satisfaits de la victoire de Mao et subirent, sans les contester, – c’était d’ailleurs impossible – les mesures prises par le nouveau régime. Ils vécurent la période des Cent Fleurs, celle du Grand Bond en avant, et les différentes famines provoquées par ces politiques aberrantes qui firent des dizaines de millions de morts.

Sans cesse menacés d’être considérés comme des contre- révolutionnaires avec les sanctions que cela supposait (et qui touchaient l’ensemble de la famille, enfants compris), ils se dévouaient corps et âme à leurs activités militantes.Mais leur statut de hauts responsables communistes permit à la famille d’échapper au pire, en particulier aux famines, tandis que certains de leurs oncles, tantes, neveux et nièces moururent de faim.

Jung Chang, l’auteur de ce livre – originellement nommée Er-hong, soit « deuxième cygne sauvage », car c’était la deuxième fille du couple- naquit en 1952. Elle connut une vie plutôt confortable, protégée de toutes les difficultés par « un cocon de privilèges » puisque ses parents étaient cadres du Parti.

Elle fut élevée dans le culte de Mao, comme la plupart des enfants chinois d’alors. Aussi, lorsque ce dernier lança en 1965 la « Révolution culturelle » fut-elle poussée à participer à la « chasse aux sorcières » organisée par le régime. Les écoliers –facilement enclins à la violence du fait de leur endoctrinement – devaient dénoncer leurs enseignants « suspects », participer à leur lynchage, comme le suggérait Mao. Puis le mouvement s’étendit: les intellectuels et anciens « ennemis de classe » furent persécutés, toutes les traces de la culture ancienne –les « quatre vieilleries » selon Mao – furent détruites. Sans grand enthousiasme, Jung Chang qui avait été élevée dans le respect des adultes, devint « garde rouge » et dut participer aux « réunions de dénonciation ». Commença ensuite une toute autre période de la vie de la famille car le père, choqué par l’évolution de la situation et faisant passer ce qui lui semblait son devoir avant son intérêt et celui de ses enfants, émit quelques critiques sur la politique de Mao. Il entra de ce fait dans la catégorie des « véhicules du capitalisme ». Lui et sa femme connurent alors la prison, les coups, les humiliations publiques. Bao Qing fut incitée à divorcer, ce qu’elle refusa.

Puis toute la famille – il y avait cinq enfants – fut dispersée dans différents camps à la campagne (la « rééducation par le travail») d’où ils ne purent sortir qu’en 1972. Le père de Jung Chang mourut cependant des mauvais traitements qu’il avait subis. Il fut plus tard réhabilité, après le décès de Mao en 1976. Du fait de la libéralisation du régime par Deng Xiao Ping, Jung Chang put obtenir une bourse et entrer à l’université. Elle devint professeur d’anglais et partit en Angleterre, où elle vit actuellement.

Personnellement, c’est la première fois que je lisais un ouvrage montrant ce que fut la vie quotidienne des Chinois durant ces différentes phases de la politique maoïste. Ces mémoires nous font réaliser ce qu’est vraiment vivre – et mourir – sous un régime totalitaire fondé sur une surveillance permanente des uns et des autres, sur des dénonciations encouragées par l’obsession de Mao de « faire sortir le serpent de leur nid », c’est-à-dire de démasquer tous ceux qui oseraient s’opposer à son régime et à lui. Un livre passionnant.

Florence Grandsenne, le 19 janvier 2025

  1. Jung Chang et Jon Halliday : Mao: L’histoire inconnue , Gallimard 2006 ↩︎

19 Jan 2025


Hommage à Emmanuel Le Roy Ladurie président de l’Institut d’histoire sociale, décédé il y a un an, le 22 novembre 2023

Emmanuel jugeait sans doute ne pas avoir de temps à perdre en polémiques futiles. Aussi, sachant que son jugement pouvait être « récupéré » par un camp ou par un autre, sa prudence était grande. Parfois même exagérée. S’il donnait son avis, il ne manquait pas de suggérer une autre manière de le donner, et la possibilité d’une autre interprétation de sa pensée. 

Au sein d’un même jugement, il pouvait aussi multiplier les nuances de telle sorte qu’on ne pouvait guère le soupçonner  de jugement agressif et à l’emporte-pièces. Dans Une vie avec l’histoire, ses mémoires publiées chez Tallandier en 2014, on trouve ainsi, tout en circonvolutions, cet avis qu’il donne sur le marxisme : « La construction marxiste, en dépit d’inexactitudes, d’approximations ou d’apriori considérables, n’est pas dénuée de certaines relations avec la réalité de l’histoire et des faits, mais elle s’est partiellement déshonorée lors du stalinisme ». 1

Sur le stalinisme, ses propos étaient plus nets. Nul reproche à craindre il est vrai en cette fin de XX ème siècle et en ces premières années du XXI ème siècle. Les défenseurs de Staline se faisaient rares! « Dès les année 1930, écrit-il toujours dans ses mémoires, les travaux de Boris Souvarine sur le communisme stalinien ont tranché heureusement sur les livres bénisseurs que publiaient les penseurs communistes à propos du bolchevisme et de l’Union soviétique ». 2

Il alla plus loin encore, en saluant en 1977 dans Le Monde la réédition du Staline de Souvarine, publié pour la première fois en 1935, puis en participant à un numéro d’hommage rendu à Souvarine, (décédé le 1er novembre 1984) par la revue Est & Ouest avec un article intitulé : « Une oeuvre libératrice ». Libératrice au sens où elle tranchait le noeud gordien dont n’avaient pas su se libérer les célébrités intellectuelles comme Althusser, Deleuze, Guattari et Foucault qui trainaient derrière elles « mainte parcelle du proliférant dogmatisme révolutionnaire ». 3

Un tel respect pour Boris Souvarine allait se concrétiser 20 ans plus tard avec l’acceptation, par Emmanuel Le Roy Ladurie, de la proposition que je lui fis en 2006 de devenir le président de l’Institut d’histoire sociale fondé, justement par Boris Souvarine l’année de la publication de son Staline. Ce n’est pas le lieu ici de faire l’histoire de l’Institut. Rappelons seulement qu’Emmanuel succédait ainsi à André Bergeron, l’ancien secrétaire général de Force Ouvrière, et à Jean-François Revel et qu’il a laissé dans ce lieu de réflexion une empreinte plus marquée qu’on ne le croit. Après qu’il eut été rassuré sur le fonctionnement de l’Institut d’histoire sociale (IHS), sur ses ressources financières et la respectabilité de son équipe dirigeante, Emmanuel contribua à tourner une page de son histoire. Il est vrai que sa tâche fut facilitée par le fait que Georges Albertini, ancien compagnon de Marcel Déat et longtemps soutien financier de Souvarine, était mort en 1983. Il est vrai que son bras droit, Guy Lemonnier, alias Claude Harmel, devenu avec l’âge un formidable connaisseur de l’histoire du syndicalisme, s’était retiré. 4; que le Serbe Branko Lazitch, ancien adversaire de Tito, animateur d’Est & Ouest, stupéfiant savant pour tout ce qui concernait l’histoire du Comintern (à suivre l’orthographe de Souvarine). avait quitté ce monde en 1998. Lui, souhaitait arrêter nos activités et en plaisantant proposait qu’on écrive sur notre porte, au début des années 1990 : « Fermé pour cause de victoire! »

Emmanuel mit sa toute nouvelle autorité statutaire en jeu et acheva la réorganisation de l’IHS en poussant vers la sortie ce qui restait de l’ancienne équipe. 

Il était entouré désormais de chercheurs qui, après un passage par le mouvement de mai 68 et la découverte de Soljenitsyne, mettaient en cause la pensée historiciste et marxiste et opposaient désormais la démocratie libérale aux totalitarismes.  Emmanuel appuya l’évolution qu’ils imprimaient à « la Maison Souvarine ». Il approuva aussi le don progressif de la bibliothèque – qui avait été constituée par les « anciens » et que continuait d’étoffer la nouvelle « génération » – aux Archives départementales des Hauts-de-Seine,  en échange de l’hospitalité accordée à l’IHS. Emmanuel contribua d’ailleurs au développement  de cette bibliothèque et de son fonds sur le communisme, le socialisme et le syndicalisme  en y déposant les archives de son père, Jacques Le Roy Ladurie, figure du syndicalisme agricole normand et Ministre de Vichy jusqu’en 1942. 

Autre engagement actif d’Emmanuel : il veillait à dire quelques mots lors de l’ouverture des colloques que l’IHS mettait sur pied chaque année. Au cours de ses interventions, le savoir et la profondeur faisaient bon ménage avec un humour et de discrets coups de patte que sa éloignement de toute activité officielle lui permettait.  François Mitterrand et Jack Lang firent par exemple les frais de son introduction à un colloque de l’Institut d’histoire sociale « sur 1989 et la chute du communisme européen ». 5

Il écrivait aussi assez fréquemment dans la revue Histoire & Liberté (qui faisait suite aux Cahiers d’histoire sociale, eux-mêmes succédant à Est & Ouest). Mieux : il veillait, sans nous heurter frontalement, à ce que la nouvelle approche, anti-totalitaire, ne s’enfermât pas dans un nouveau dogmatisme. Puisque nous pensions que la direction indiquée par Hanna Arendt, bonne pour caractériser l’URSS  de Staline et l’Allemagne de Hitler, pouvait également être utilisée avec profit pour éclairer la Russie poutinienne, l’Erythrée islamiste ou la Chine de Hu Jintao, il  nous suggéra de reconnaître au concept de totalitarisme une certaine « souplesse » permettant d’en faire un instrument d’analyse applicable à bien d’autres régimes et à bien d’autres époques que celles analysées par Arendt. 

C’est ainsi qu’Emmanuel Le Roy Ladurie, sans avoir l’air d’y toucher, bouscula nos « évidences » en se demandant si le totalitarisme ne pouvait pas s’appliquer à un Etat comme celui de Louis XIV, au tournant du XVII ème et du XVIII ème siècle!  La question devait le tarauder car le texte qu’il nous demanda de publier au début de l’année 2009 reprenait un avant-propos qu’il avait donné à un ouvrage de Bernard Coffret, Terre d’exil, l’Angleterre et ses réfugiés, XVI e et XVII e siècles, déjà publié en 1985 mais passé à son goût trop inaperçu. Il y laissait entendre, certes avec la prudence que nous avons évoquée plus haut, qu’il y avait, dans un Etat voulant établir et pratiquer le monopole religieux, un « totalitarisme sectoriel »…Et de mentionner l’Espagne de 1492, l’Angleterre de 1559 et la France de 1685 ! 6

Il fit de même avec le concept de « guerre froide » qu’il hacha menu devant nous en découvrant au XVIIIe et au XIX ème siècle, d’autres guerres froides que la seule que nous connaissions, certaines étant de courte durée et d’autres de longue durée. Il se livra encore au même jeu de massacre peu après : notre colloque sur la transition de l’URSS à la Russie nouvelle pouvait-il assurer qu’il y avait une transition véritable vers un autre système politique, en l’occurrence la démocratie  ? Il se demanda même ouvertement si cette dernière était bien le meilleur des systèmes. Il en voyait d’ailleurs des manifestations, des pousses et des surgeons – et de regrettables dérives – en des lieux et des temps fort divers.7. Moins affectés dans notre « coeur de cible », comme disent les commerçants, puisque nous étions sûrs que le totalitarisme était, lui, le pire des régimes, nous nous contentâmes d’admirer l’incontestable érudition de ces remarques liminaires à notre colloque de 2010 sur « La défense des valeurs démocratiques » 8. à la Maison de l’Europe ou à celui de 2012 sur « la Russie Nouvelle », à la Fondation Singer-Polignac.9.

Solidaire de nos efforts et de nos valeurs et soucieux de notre ouverture d’esprit sans pour autant s’instaurer donneur de leçons, comme pouvait l’être le vrai président d’un lieu de réflexions, Emmanuel ne chercha pas à profiter de sa position présidentielle pour imposer ses propres thèmes de réflexion. Un ou deux articles seulement reflètent des préoccupations que nous ne partagions pas avec lui dans le cadre de l’Institut d’histoire sociale. Dans le numéro du 20 ème anniversaire de notre revue; Emmanuel tint par exemple à souligner l’importance du réchauffement climatique que nous avions vécu pendant ces deux décennies sans l’évoquer pour autant dans notre revue. Emmanuel ne se contentait pas de préciser les causes de ce réchauffement – l’émission croissante de dioxyde de carbone dans l’atmosphère – mais il montrait ses conséquences. Il insista dans cet article sur le rôle « provocateur », « détonateur », des aléas climatiques sur les événements politiques comme ce fut le cas avec les pluies de l’automne 1787, l’échaudage du printemps 1788 et les intempéries de l’été suivant. Si souvent discret sur son père Ministre de Vichy, il voyait enfin une origine à sa sensibilité au climat dans le fait que ce père avait été d’abord un syndicaliste agricole. 10. Emmanuel ne souhaita pas non plus se contenter d’ouvrir le colloque de juin 2013 sur l’Europe, à l’Assemblée nationale et voulut  présenter lui-même une communication intitulée « Ethno-linguistique hexagonale, de l’Occitane à l’Oïlanie » où il s’interrogeait sur l’identité française, reprenant un débat déjà vif du temps de Jules Michelet sur la continuité  entre la Gaule et la France, mais qui ne nous avait guère effleuré, peu d’entre nous ayant lu L’histoire de France des régions qu’Emmanuel avait publié au Seuil en 2001.11.

Les années suivantes furent difficiles pour Emmanuel. Il perdait progressivement la vue et ne pouvait plus se rendre à notre siège à Nanterre. Il continua cependant à suivre nos activités, nous recevant par exemple à son domicile, mais il s’en lassa, sans doute. La géopolitique, les valeurs que nous défendions, la pertinence de nos outils intellectuels, voilà ce qui l’intéressait. Les détails concernant notre matériel informatique en revanche le laissaient froid ! Emmanuel donnait le cap, s’assurait de notre état d’esprit. 

Pour l’Institut d’histoire sociale, Il fut, une quinzaine d’années durant, un vrai président.

Pierre Rigoulot

le 22 novembre 2024

1. Emmanuel Le Roy Ladurie, Une vie avec l’histoire, Mémoires, avec le concours de F.-D Lichtenhan, Tallandier, Paris 2014, p. 32  

2. op. cit. p. 209

3. Est & Ouest p.n°15, février 1985 p.8. Emmanuel n’a pas mentionné Derrida. Il aurait pu le faire. Mais il a bien anticipé les tares de ces oeuvres et le lien entre le wokisme qui allait s’en inspirer sur les campus américains, et la pensée marxiste.

 4. Claude Harmel est mort en 2011

5.  Zusammensbruch ( effondrement, en allemand), expression utilisée selon Emmanuel pat Christa Wolf,  accablée par la chute du mur et la fin de la RDA lors d’une rencontre au Ministère de la culture, v. Histoire et Liberté n°39, pp. 11 à 14

 6.Totalitarisme et Modernité, Histoire & liberté n°37 , hiver 2008-2009 pp. 91 à 97.

 7.Le long cheminement de la démocratie, Histoire & Liberté n° 49  pp. 9 à 11

 8. Guerres froides? Histoire & Liberté n°43 pp.7 à 9

 9.Remarques sur quelques transitions, Histoire & Liberté n° 47 pp. 11 à 13

10. 1993-2013 : Le réchauffement de la planète impose l’histoire du climat, Histoire et Liberté n°50 , février 2013 pp. 9 à 21.

11. V. Histoire & Liberté n° 52, octobre 2013

14 Déc 2024


Le plus froid des monstres froids

Parmi toutes les décisions inquiétantes venues de Corée du Nord, s’en est glissée une, plutôt cocasse d’apparence, que n’a pas relevé la presse: la suppression du calendrier du Juche. Depuis 27 ans, la Corée du Nord avait comme les grandes religions son propre calendrier qui partait de l’année de naissance de Kim Il-sung, le grand-père de l’actuel dirigeant.

Certains interprètent cette mesure, prise il y a un mois environ, comme une manière pour Kim Jong-eun de ne pas avoir à partager avec son grand-père l’aura sacralisée qui nimbe le pouvoir en Corée du Nord.

On peut aussi parler, de modernité accrue. On est loin aujourd’hui d’afficher les prétendus signes de complicité et de respect que la Nature adressait à l’exceptionnelle dynastie Kim, comme cela se faisait il y a une vingtaine d’années : le brouillard enveloppant par exemple le n°1 en tournée d’inspection près du 38 ème parallèle pour le protéger des méchants Américains ou se dissipant opportunément pour permettre une belle photo souvenir avec ses soldats ! On préfère aujourd’hui l’image d’un Etat adossé à la technique et à la science plus qu’aux contes de fée pour lancer des missiles balistiques, miniaturiser les bombes nucléaires, fermer hermétiquement les frontières ou calculer quelle alliance sera la plus favorable au sommet de l’Etat totalitaire. Calcul assez simple d’ailleurs : c’est du côté de la Russie qu’il faut se tourner. La Chine n’a besoin ni d’obus ni de missiles. La Russie en a grand besoin. La Chine, première armée du monde en termes d’hommes sous les drapeaux, n’a pas besoin non plus de soldats. La Russie en a grand besoin au contraire. La Corée du Nord peut les lui fournir. Et facilement : preuve en a été à la mi octobre 2024, le flot d’environ 1,4 million de jeunes gens qui se seraient portés volontaires pour rejoindre l’armée au moment d’un incident de frontière avec le Sud !

L’aide en matériel et en hommes à la Russie peut ainsi s’effectuer moyennant une facture libellée sous forme alimentaire et technologique. On aimerait à ce sujet savoir combien sont payés les soldats nord-coréens envoyés au front. Vu les sommes rondelettes que Poutine alloue à ses propres soldats sur le front, la direction nord-coréenne qui ponctionne habituellement 90 % des gains acquis par les travailleurs qu’elle envoie à l’étranger, devrait y trouver son compte ! De quoi alimenter les caisses de l’Etat et accroître encore sa puissance militaire.

Les voisins de la Corée du Nord s’en inquiètent et les incertitudes stratégiques que peuvent apporter la présidence Trump mais aussi le retrait d’Afghanistan de Biden et les menaces d’Obama non suivies d’effets au sujet de l’usage d’armes chimiques par Bachar El Assad en Syrie, ont comme effet la montée en puissance parmi la population du Japon et de la Corée du Sud d’un souhait de mise en place d’une défense nucléaire autonome. Vu leur niveau technologique, il ne faudrait guère de temps pour que ces deux Etats y accèdent.

Pourtant, tout ne va pas bien malgré le renforcement des moyens financiers à la tête de ce délicieux pays qu’est la Corée du Nord. Le taux de fertilité des femmes du pays, par exemple, est descendu récemment en dessous de 1,8 enfant. Aussi, l’an dernier, devant le « Congrès national des mères » (sic), le génial leader avait appelé les femmes à « élever des enfants » pour pouvoir poursuivre la révolution menacée par sa démographie apathique ! Les avortements sont donc interdits (mais réalisés clandestinement moyennant finances) et la contraception découragée ( sous le manteau, les pilules se vendent très cher cependant !).


Certes, la Corée du Nord n’est pas tombée au niveau de la Russie (1,4), du Japon (1,2), de la Chine continentale (1) et de l’ennemi sud-coréen (0,7). Mais les Nord-Coréens tiennent visiblement de moins en moins à avoir d’enfants, qu’ils puissent ou non servir la « révolution » ! Certains montrent même un goût déplacé pour la culture décadente : le pouvoir doit faire la chasse aux images venues d’ailleurs pour éviter la corruption de sa belle jeunesse. Il y a quelques mois, tous les étudiants envoyés à l’étranger (surtout en Chine et en Russie) ont dû être rappelés dans leur chère patrie. Et pour renforcer la conformité de leur style de vie aux « valeurs nord-coréennes », on surveille leur tenue vestimentaire et jusqu’à leur vocabulaire. Tous les karaokés, des lieux de loisirs pourtant prisés sur toute la péninsule coréenne, ont aussi été interdits. Le style de ces établissements ne correspondrait pas avec l’éthique « révolutionnaire » telle qu’on la conçoit officiellement à Pyongyang.

Pierre Rigoulot, le 17 novembre 2024

25 Nov 2024


Quarantième anniversaire de la mort de Boris Souvarine, fondateur de l’Institut d’histoire sociale

La bibliothèque d’histoire sociale, qui porte de nom de « Souvarine », a publié sur son site une notice nécrologique rappelant brièvement la vie du fondateur de l’Institut d’histoire sociale. Nous la reproduisons pour nos lecteurs. Rappelons son adresse – 4 avenue Benoît Frachon, 92000-Nanterre et la richesse de ses collections consacrées à l’histoire du communisme, du socialisme et du syndicalisme.

H&L

Boris Lifschitz, né à Kiev le 20 octobre 1895, est issu d’une famille juive ukrainienne qui émigre en France en 1897. Naturalisé français en 1906, il adhère à la SFIO et écrit dans Le Populaire sous le pseudonyme de « Souvarine » tiré de Germinal, le roman d’Emile Zola.

Incarcéré à la Santé, il ne peut participer au congrès de Tours  en décembre 1920 qui ouvre la voie à la fondation du PCF.

Souvarine devient membre du comité directeur du parti et participe en 1921 au 3 e congrès de l’Internationale communiste où il est élu à son comité exécutif et à son secrétariat..

Il entre au bureau politique du PCF en 1923 mais en est exclu en 1924. Souvarine fait alors paraître Le Bulletin communiste, puis La Critique sociale. Il publie en 1935 Staline.

Aperçu historique du bolchevisme, chez Plon, considérant désormais le régime soviétique comme un capitalisme d’Etat.

Il fonde en 1935 l’Institut d’histoire sociale, centre de documentation et de réflexion sur le communisme. Il collabore au Figaro, où le 7 mai 1939 il avance l’hypothèse d’un rapprochement à venir entre Hitler et Staline

En 1940 Souvarine réussit à partir aux États-Unis. A son retour il publie l’Observateur des deux mondes, puis rejoint le BEIPI, futur Est & Ouest, lancé en 1949 par Georges Albertini. Son article le plus célèbre vise Staline : « Un Caligula à Moscou » ( novembre 1953).

L’Institut d’histoire sociale est remis sur pied en 1954. Souvarine le présidera jusqu’en 1976.

En 1957, il lance le Contrat social.

Boris Souvarine est décédé le 1er novembre 1984, un hommage lui étant rendu par Emmanuel Le Roy Ladurie, alors président de l’Institut d’histoire sociale. 

On consultera en priorité son Staline, aperçu historique du bolchévisme (accessible à la Bibliothèque d’histoire sociale).

La biographie signée Jean-Louis Panné est une référence reconnue : Boris Souvarine Le premier désenchanté du communisme (Robert Laffont,1993).

On doit à Charles Jacquier les rééditions récentes, présentées et annotées de divers textes de Souvarine.

18 Nov 2024


Nous y voici; et la démocratie représentative fonctionne comme elle le doit. doit. Le gagnant a été préféré avec 72 millions de voix contre 67 millions à la perdante. Deux candidats dits indépendants prennent environ 600 mille voix. 

Dans le collège électoral – qui légalement désigne le président – le vainqueur devrait obtenir 312 voix contre 226 à la perdante.  Il faut toutefois dire et répéter que ce College Electoral est une très bonne chose qui sert de barrière à toute tyrannie majoritaire.  Il me semble qu’en effet, Donald Trump n’avait pas la majorité des voix ni en 2016 ni en 2020, mais qu’il avait gagné dans le premier cas au College.  

Ce qui nous oblige à revenir encore une fois sur la mésaventure de l’après-élection de 2020, finissant dans le désordre du 6 janvier quand une manifestation de soutien à Trump (lequel avait eu la mauvaise idée d’assurer qu’on lui avait volé des voix, avec comme résultat de perdre dans le Collège) dérapa et provoqua une émeute débordant dans les locaux du Congres dont la tâche du jour était de certifier les comptes du College et de mettre ainsi fin officiellement et légalement à la campagne.

Basse besogne, condamnée dans les pages du prestigieux journal conservateur-liberal, le Wall Sreet Journal ainsi que dans les revues de la droite raisonnable, modérée et satirique comme l’American Spectator. Mais tout le monde sait que Trump ne lit pas les journaux sauf s’ils chantent ses louanges.  Ce fut effectivement un choc brutal, mais il ne faut pas oublier que Trump avait proposé d’utiliser la Garde Nationale (qui à Washington est sous les ordres du Président alors que dans les Etats elle obéit aux gouverneurs) pour renforcer la police municipale. Il ne faut pas oublier non plus qu’il le fit non sans ambiguïté puisqu’il suggéra que le maire de Washington (Mme Muriel Bowser, Démocrate) lui demande de le faire, sachant qu’elle ne l’aimait pas et qu’elle avait déjà exprimé sa confiance dans la police de la ville pour le maintien de l’ordre. En passant et pour mémoire, elle avait donné l’ordre à la police de faire dans la dentelle avec les émeutiers organisés par le mouvement Black Lives Matter qui la remercièrent en faisant des dégâts dans la ville estimés à 24 millions de dollars.


C’est dire qu’il y avait une atmosphère de guerre civile dans la ville et dans le pays, sans doute plus dans les têtes que dans les préparatifs et intentions sérieuses, mais il n’empêche : il valait mieux être prudent. Il ne faut pas oublier du reste que Trump a subi des attaques incessantes de la part de l’opposition dès son premier jour à la tête de l’exécutif. Certes il a le profil pour les provoquer, mais une attitude discutable n’est pas illégale.  Et puis, le président est le chef et le père de la nation. Comme le disait George Washington – qui subit de la part des ses opposants des violences verbales non moins choquantes que celles de nos jours – un président, un chef, doit toujours garder son calme et s’exprimer avec courtoisie.. Cela dit, c’est la réalité de notre temps : les gens sont mal élevés en général, et en plus, des marxistes et autres fascistes veulent « faire table rase », une opération à grand risque et invariablement à mauvais résultats.

La page étant quand même tournée, non sans de terribles drames, des vies détruites et des centaines de manifestants arrêtés et jetés en prison, la majorité d’entre eux n’étant pas entrés dans le Capitole, Trump, légalement encore président, fut donc jugé par le Sénat (c’était la procédure d’ impeachment) pour incitation et à rébellion et manque de respect à la Constitution. Mais le vote du jury l’a absout. Mauvais quart d’heure. Mais les Démocrates, au lieu de tourner la page et de combattre Trump politiquement s’il venait à se présenter de nouveau à l’élection présidentielle – comme bien sûr il en avait l’intention – lancèrent contre lui plusieurs inculpations et procès sur des bases juridiques discutables pour essayer de l’arrêter.

Les procès intentés contre l’ex et futur président sont sans fondements sérieux.  Et même s’ils eussent été fondés, comme l’affirma à plusieurs reprises le Wall Street Journal, les tribunaux auraient mieux fait d’écarter les inculpations car il était trop évident que ces procès étaient voulus pour des raisons politiques, comme dans une république bananière, communiste ou fasciste. Trump restait en effet le chef de l’opposition et sans doute aucun son candidat à la prochaine élection présidentielle. 

Lors de la campagne, il est clair que Trump avait le vent en poupe contre le président sortant J. R Biden, qui apparut diminué et faible au cours de leurs premier et unique débat, et incapable de réponses cohérentes tant pour ses bavures en politique étrangère que pour les défauts de sa politique intérieure qui est de suivre le programme de l’extrême gauche qui s’est emparée du parti démocrate.  Les Démocrates ont donc opéré un « coup » au sein du parti pour se débarrasser du vieillard et installer sa vice-présidente Kamala Harris sans primaires et même sans débats dans leurs assemblées de nomination, ce qui avait tout d’une mise en scène. 

Harris n’a elle-même aucune personnalité ni principes et elle n’a rien fait pour endiguer l’invasion migratoire alors que le vieux Joe lui avait confié le dossier de l’immigration.  Il est évident que Trump sera président; il est sûr que certains observateurs (dont, je plaide coupable, moi-même) auraient préféré qu’il y ai eu une sorte de paix civile après le drame du 6 janvier et que les deux grands partis se mettent d’accord pour cesser les hostilités en mettant en avant des hommes nouveaux ou des femmes nouvelles, mais c’était surestimer les capacités de miséricorde et de conciliation d’une société qui (nous ne voulons pas l’admettre) est dangereusement divisée et où les deux camps refusent les compromis.  Il me semble toutefois que ceci a beaucoup plus à voir avec la défaillance des élites (y compris dans les médias) que dans la peuple. Trump, malgré tous ses défauts, le reconnut : il fit campagne en parlant au peuple et en l’écoutant. Harris fit campagne en comparant Trump à Hitler. 

Comme disait Lincoln: « You can’t fool all the people all the time, »  on ne trompe pas le peuple entier tout le temps…

Roger Kaplan

13 Nov 2024


LE CHANT DU GENEVRIER, REGINA SCHEER, ACTES SUD, 2024, 400 p. 23,90 €

Ce n’est pas une étude, un essai que je vous encourage à lire c’est un roman. Mais il m’a beaucoup plu et traite à sa façon les thèmes qui nous sont chers. Il s’agit de Le chant du genévrier, premier roman écrit par Regina Scheer, publié en 2014 en Allemagne, et en 2024 chez Acte Sud en France.

Genévrier, c’est Machandel en allemand, et c’est le nom d’un village situé dans le Mecklenbourg, dans l’ancienne RDA, à 200 km au nord de Berlin. L’auteur, née elle même en RDA en 1950, met en scène l’histoire de ce village – imaginaire -, entre 1940 et 1989, à travers celle de plusieurs familles, qui servent de prétexte à ce retour sur l’histoire tourmentée de la RDA. Le roman est centré sur deux moments forts, les années de guerre, et celles qui aboutirent à la chute du Mur.


La famille centrale est celle des Langner, qui a réellement existé et existe toujours. Le père, Hans Langner, communiste convaincu jusqu’à la fin de sa vie, fut arrêté en 1940 par les nazis, déporté au camp de Schasenhausen. Il participa à la marche de la mort mais s’enfuit et se réfugia dans ce petit village qui avait accueilli un certain nombre de « réfugiés », regroupés dans un vieux château au cœur du village. Hans Langner y assista à l’avancée de l’Armée rouge et à son arrivée en 1944. S’y installèrent ensuite des « personnes déplacées » venus de Pologne.

Hans Langner retrouva une place de choix au parti communiste puisqu’il devint ministre, et ne dévia pas de la ligne officielle, même lorsque, lors du procès Slanski, le communiste tchèque qui lui avait sauvé la vie au camp, fut mis en accusation. Les enfants Langner, Jan et Clara, sont aussi symboliques de l’histoire de la RDA : Jan, le photographe qui, persécuté par la Stasi, se réfugia à l’Ouest, et Clara qui participa aux mouvements d’opposition à la fin des années 80.

Autre personnage significatif du roman : Natalia, originaire de Biélorussie, qui fut déportée dans le village avec un certain nombre de travailleurs de l’Est, devint domestique au château, et finalement resta en RDA et y fit sa vie car personne ne l’attendait à l’Est, ses parents ayant été déportés au Goulag.

Une autre histoire émouvante, celle de la famille Peters et ses 8 enfants, dont une femme réfugiée de Hambourg prit soin du fait de la mort de leur mère, du départ au front du père, et de l’envoi dans un asile de la fille ainée, Marlène, dont se débarrassa ainsi le régisseur du domaine après l’avoir violée et mise enceinte. La stérilisation puis l’assassinat des soi-disant fous par les infirmiers du centre fait aussi partie de l’histoire tragique allemande. – l’opération T4.

Toutes ces histoires individuelles, symboliques des différentes facettes de l’histoire de l’Allemagne de l’Est – nazisme, communisme…s’entrecroisent dans le roman car chacun s’exprime tour à tour. Elles donnent ainsi une image poignante de la réalité historique au jour le jour. Un livre magnifique.

Florence Grandsenne le 3 novembre 3024

8 Nov 2024


« Quelles politiques mémorielles en Europe pour le jour d’après ? »

Le communiqué de presse qui suit ( que nous publions dans sa totalité, titre compris) nous a été transmis par notre ami Stéphane Courtois. Il a été rédigé à l’issue d’un Huis Clos organisé par le Collège des Bernardins et le Forum Normandie pour la Paix entre le 24 et le 26 septembre 2024.
Nous nous excusons du retard avec lequel nous le publions. Il peut cependant susciter aujourd’hui encore un débat enrichissant parmi nous sur l’importance de la dimension religieuse du conflit russo-ukrainien ou sur le lien entre la victoire de l’Ukraine et la tenue d’un procès des crimes du communisme et du post-communisme par une commission internationale.


H&L

Introduction

1.Nous, experts ukrainiens et russes, membres de l’opposition russe en exil et experts internationaux, avons décidé de nous réunir afin d’émettre des propositions pour agir et avancer sur le chemin de la paix.
2.Convaincus que le régime de Vladimir Poutine s’effondrera, que l’Ukraine gagnera la guerre avec le soutien des forces démocratiques, nous pensons qu’il est de notre devoir de préparer, dès maintenant, l’avenir de la Russie pour une Europe en paix.

Nous reconnaissons que les régimes communistes ont commis des crimes, non pas simplement en Union soviétique, mais également en Europe centrale et au-delà.

Plusieurs diagnostics ont été posés

Outre leur caractère punitif, les procès ont une vertu symbolique et éducative : ils permettent de stopper l’impunité et de rétablir une forme de confiance civique. Nous sommes convaincus que c’est l’absence de jugement des crimes du communisme qui a permis à Poutine de lancer la guerre en Ukraine et qui empêche la Russie d’évoluer. Il n’y a pas eu de mise en place des outils de justice transitionnelle en Russie : pas de droit à la justice, ni à la vérité, ni aux réparations, ni de garantie de non-répétition, qui sont les 4 piliers de la justice transitionnelle.

Vladimir Poutine a organisé une amnésie collective de certains faits, tout autant qu’une hypermnésie pour d’autres faits sur le même schéma que Lénine et Staline avant lui : avec des victimes, des héros et des salauds. C’est cet écueil sur lequel il faudra penser les choses autrement quand la guerre sera finie.

Nos Propositions

  1. Nous, experts russes, experts internationaux et membres de l’opposition russe en exil, reconnaissons la responsabilité de l’Etat soviétique dans l’organisation du Holodomor (1932- 1933), qui a fait plus de 4 millions de morts de faim en Ukraine, que l’on doit qualifier comme un génocide contre la nation ukrainienne. Nous demandons que ce génocide, aujourd’hui fortement documenté, soit enfin reconnu par la Fédération de Russie, et internationalement. Nous attendons que la Fédération de Russie reconnaisse de nouveau la supériorité du droit international sur le droit national, comme c’est le cas dans tout Etat démocratique.
  2. Nous pensons qu’il faut prendre conscience de la réalité impériale de la culture russe et de ses effets, dont elle doit sortir, en travaillant notamment à des formations auprès des jeunes.
  3. Nous constatons que le patriarcat de Moscou est devenu une organisation d’Etat qui promeut une religion civile apocalyptique et violente.
    Pour aider cette Eglise à se réformer, nous devons nous inspirer des exemples qui ont fonctionné au 20e siècle, en Allemagne ou en Pologne.

Par exemple, la Plateforme « Paix à tous » aide les prêtres pour leur position anti-guerre, plateforme russe, devrait faire l’objet d’un soutien européen. Il est fondamental de raconter l’histoire authentique de l’Eglise russe et de ses compromissions avec l’Etat soviétique depuis 1927 et 1943. Il faut condamner la destruction de tous les mouvements en faveur de l’identité nationale et les Eglises nationales en URSS et qui continue aujourd’hui dans les territoires occupés en Ukraine.

  1. Nous souhaitons la création d’une commission internationale qui permette la mise en place d’un tribunal pour juger les crimes du communisme commis au XXe siècle, en Europe et dans le bloc soviétique. A cet égard, nous avons apprécié l’idée émise par la plateforme de la mémoire et de la conscience européenne, de créer un tribunal symbolique pour juger des crimes commis par le régime communiste. Nous pensons qu’il faut l’étudier plus en profondeur, notamment pour en définir plus précisément les limites géographiques et juridiques.
  2. Nous avons trouvé un consensus sur la nécessité pour l’Etat Russe de réparer tous les crimes commis par le régime soviétique : réparation financière et morale, de façon proportionnelle selon les niveaux de responsabilité (individuelle, étatique et collective).
  3. Nous sommes convaincus que l’archive est la preuve documentaire par excellence.
    Aussi, il faut dès maintenant travailler, dans chaque pays qui a été concerné, à la publication des documents d’archives. Il faudra créer des comités nationaux qui pourront faire des recherches dans les archives, en lien des commissions internationales qui travailleront ensemble à un document général sur les crimes commis.
  4. Il convient de développer des formations, dès maintenant, pour former les jeunes, mais aussi éveiller et alerter les consciences de la population russe sur les événements et des crimes de l’Histoire.

Pour permettre la décontamination idéologique de la population, il faudra former les jeunes générations européennes, par un immense travail de pédagogie démocratique. On pourra prendre comme exemple l’expérience mise en place à Sighet, en Roumanie, avec des stages, des cycles de conférence, des prisons transformées en musées des dictatures communistes (une expérience soutenue par le Conseil de l’Europe).

  1. Il est nécessaire de travailler, pour éviter la concurrence des mémoires, à l’élaboration de manuels scolaires européens établis par des historiens de tous ces pays, par un travail collectif en utilisant la méthode des regards croisés. Et en même temps, enseigner les valeurs de la démocratie, de la liberté et une culture mémorielle.

Nos propositions pour l’avenir

  1. Pour ne pas répéter les erreurs du passé, il est indispensable, dès maintenant, de constituer les bases de données les plus fiables sur tous les crimes et les exactions commis par la Russie dans le cadre de la guerre en Ukraine.
  2. Simultanément avec un travail de vérité et de justice, quand le temps sera venu, il faudra favoriser les échanges entre jeunes ukrainiens et russes, permettant, en partageant les souffrances, de ne pas être dans le ressentiment et la revanche, mais dans la projection d’un avenir de paix pour les jeunes générations.
  3. Pour permettre ce travail de vérité et de réconciliation, il faudra l’engagement de toutes les parties prenantes : Etats, Régions, Communes, Associations civiles, mais aussi réseaux d’élus, d’anciens combattants, etc.

Personnes à contacter :
Antoine Arjakovsky & Valentine Tessier +33 618600289

6 Nov 2024


COMMUNIQUE DE PRESSE

Quelles politiques mémorielles en Europe pour le jour d’après Huis Clos organisé par le Collège des Bernardins et le Forum Normandie pour la Paix Entre le 24 et le 26 septembre 2024


Caen, le 26 septembre 2024


Introduction

1. Nous, experts ukrainiens et russes, membres de l’opposition russe en exil et experts internationaux, avons décidé de nous réunir afin d’émettre des propositions pour agir et avancer sur le chemin de la paix.

2. Convaincus que le régime de Vladimir Poutine s’effondrera, que l’Ukraine gagnera la guerre avec le soutien des forces démocratiques, nous pensons qu’il est de notre devoir de préparer, dès maintenant, l’avenir de la Russie pour une Europe en paix.

3. Nous reconnaissons que les régimes communistes ont commis des crimes, non pas simplement en Union soviétique, mais également en Europe centrale et au-delà.

Plusieurs diagnostics ont été posés

1. Outre leur caractère punitif, les procès ont une vertu symbolique et éducative : ils permettent de stopper l’impunité et de rétablir une forme de confiance civique. Nous sommes convaincus que c’est l’absence de jugement des crimes du communisme qui a permis à Poutine de lancer la guerre en Ukraine et qui empêche la Russie d’évoluer. Il n’y a pas eu de mise en place des outils de justice transitionnelle en Russie : pas de droit à la justice, ni à la vérité, ni aux réparations, ni de garantie de non-répétition, qui sont les 4 piliers de la justice transitionnelle.

2.Vladimir Poutine a organisé une amnésie collective de certains faits, tout autant qu’une hypermnésie pour d’autres faits sur le même schéma que Lénine et Staline avant lui : avec des victimes, des héros et des salauds.

C’est cet écueil sur lequel il faudra penser les choses autrement quand la guerre sera finie.

Nos Propositions

1. Nous, experts russes, experts internationaux et membres de l’opposition russe en exil, reconnaissons la responsabilité de l’Etat soviétique dans l’organisation du Holodomor (1932- 1933), qui a fait plus de 4 millions de morts de faim en Ukraine, que l’on doit qualifier comme un génocide contre la nation ukrainienne.

Nous demandons que ce génocide, aujourd’hui fortement documenté, soit enfin reconnu par la Fédération de Russie, et internationalement.

Nous attendons que la Fédération de Russie reconnaisse de nouveau la supériorité du droit international sur le droit national, comme c’est le cas dans tout Etat démocratique.

2.Nous pensons qu’il faut prendre conscience de la réalité impériale de la culture russe et de ses effets, dont elle doit sortir, en travaillant notamment à des formations auprès des jeunes.

3.Nous constatons que le patriarcat de Moscou est devenu une organisation d’Etat qui promeut une religion civile apocalyptique et violente.


Pour aider cette Eglise à se réformer, nous devons nous inspirer des exemples qui ont fonctionné au 20e siècle, en Allemagne ou en Pologne.


Par exemple, la Plateforme « Paix à tous » aide les prêtres pour leur position anti-guerre, plateforme russe, devrait faire l’objet d’un soutien européen.


Il est fondamental de raconter l’histoire authentique de l’Eglise russe et de ses compromissions avec l’Etat soviétique depuis 1927 et 1943.


Il faut condamner la destruction de tous les mouvements en faveur de l’identité nationale et les Eglises nationales en URSS et qui continue aujourd’hui dans les territoires occupés en Ukraine.

4.Nous souhaitons la création d’une commission internationale qui permette la mise en place d’un tribunal pour juger les crimes du communisme commis au XXe siècle, en Europe et dans le bloc soviétique.


A cet égard, nous avons apprécié l’idée émise par la plateforme de la mémoire et de la conscience européenne, de créer un tribunal symbolique pour juger des crimes commis par le régime communiste. Nous pensons qu’il faut l’étudier plus en profondeur, notamment pour en définir plus précisément les limites géographiques et juridiques.

5. Nous avons trouvé un consensus sur la nécessité pour l’Etat Russe de réparer tous les crimes commis par le régime soviétique : réparation financière et morale, de façon proportionnelle selon les niveaux de responsabilité (individuelle, étatique et collective).

6.Nous sommes convaincus que l’archive est la preuve documentaire par excellence.
Aussi, il faut dès maintenant travailler, dans chaque pays qui a été concerné, à la publication des documents d’archives. Il faudra créer des comités nationaux qui pourront faire des recherches dans les archives, en lien des commissions internationales qui travailleront ensemble à un document général sur les crimes commis.

7. Il convient de développer des formations, dès maintenant, pour former les jeunes, mais aussi éveiller et alerter les consciences de la population russe sur les événements et des crimes de l’Histoire.

Pour permettre la décontamination idéologique de la population, il faudra former les jeunes générations européennes, par un immense travail de pédagogie démocratique. On pourra prendre comme exemple l’expérience mise en place à Sighet, en Roumanie, avec des stages, des cycles de conférence, des prisons transformées en musées des dictatures communistes (une expérience soutenue par le Conseil de l’Europe).

8.Il est nécessaire de travailler, pour éviter la concurrence des mémoires, à l’élaboration de manuels scolaires européens établis par des historiens de tous ces pays, par un travail collectif en utilisant la méthode des regards croisés. Et en même temps, enseigner les valeurs de la démocratie, de la liberté et une culture mémorielle.


Nos propositions pour l’avenir

9.Pour ne pas répéter les erreurs du passé, il est indispensable, dès maintenant, de constituer les bases de données les plus fiables sur tous les crimes et les exactions commis par la Russie dans le cadre de la guerre en Ukraine.

10. Simultanément avec un travail de vérité et de justice, quand le temps sera venu, il faudra favoriser les échanges entre jeunes ukrainiens et russes, permettant, en partageant les souffrances, de ne pas être dans le ressentiment et la revanche, mais dans la projection d’un avenir de paix pour les jeunes générations.

11. Pour permettre ce travail de vérité et de réconciliation, il faudra l’engagement de toutes les parties prenantes : Etats, Régions, Communes, Associations civiles, mais aussi réseaux d’élus, d’anciens combattants, etc.


Personnes à contacter :
Antoine Arjakovsky & Valentine Tessier +33 618600289

30 Oct 2024


Mon île natale, Cuba, est plongée dans le noir. De La Havane à Santiago, les photos et vidéos qui nous parviennent montrent un décor de désolation. Personne dans les rues, hormis quelques conducteurs de voitures -il y en a si peu qu’elles occupent tout l’espace des chaussées défoncées-, dont les phares brisent pour un instant cette terrible couleur uniforme, des habitants terrés chez eux à la faible lueur de bougies émergeant de quelques fenêtres mais, tout de même, des fonctionnaires gouvernementaux officiant dans certains sièges du Parti (communiste, le seul autorisé, bien sûr), mais aussi l’éclairage insolent, maintenu par des groupes électrogènes, de quelques hôtels de luxe existants ou en construction pour des touristes, canadiens, russes, espagnols, italiens, français, brésiliens, mexicains et j’en passe, qui adorent contempler les ruines de ce pays qui fut considéré, autrefois, comme « la perle des Caraïbes ».


Un seul responsable : le castrisme. Celui-ci se maintient au pouvoir depuis… 65 ans, bientôt 66 ! Depuis ce 1er janvier 1959 où les frères Castro ont pris le pouvoir avec l’assentiment des foules et l’admiration aveugle de leurs innombrables sympathisants à travers le monde. Ceux-ci ont souscrit à tous les mensonges, à tous les crimes (exécutions massives des opposants, condamnations des dissidents à des peines de prison démentielles, condamnation à l’exil de millions de Cubains de toutes conditions), ainsi qu’à la misère déguisée en égalitarisme et à la délation ou à la terreur exercée quotidiennement contre une population sans défense.

Vendredi 18 octobre, c’est la principale centrale thermoélectrique qui est tombée en panne. Mais auparavant, toutes les autres étaient soit en-dessous de leurs capacités théoriques soit « en maintenance ». Depuis des décennies, ces structures préhistoriques, souvent de fabrication soviétique, étaient l’objet de délestages à répétition. Mais il ne fallait pas s’en faire, selon les dirigeants, qui expliquaient jour après jour à la télé que la situation était sur le point de s’améliorer, égrenant le nombre de mégawatts disponibles et ânonnant les lieux et les horaires des coupures d’électricité programmées, jusqu’à 20 heures et plus. Au point que les gens ne parlaient ne parlaient plus de coupures (« apagones ») mais de moments d’éclairage (« alumbrones »). Et puis, d’un coup, plus rien. Les mesures dérisoires d’économies d’énergie n’ont servi qu’à retarder l’inéluctable. Même les deux bateaux d’approvisionnement en électricité fournis par des entreprises turques se sont révélés notoirement insuffisants. Tout est parti à vau-l’eau. Le combustible, en provenance du Venezuela, de la Russie n’arrive plus qu’au compte-gouttes, du fait des problèmes engendrés par la dictature de Nicolás Maduro, digne successeur de Hugo Chávez, et de la guerre menée par Vladimir Poutine contre les braves Ukrainiens.


Les Cubains, à présent, décomptent le nombre d’heures qu’ils passent dans cette sinistre obscurité, devant jeter les quelques aliments, désormais pourris, qu’ils réussissaient à conserver dans leurs frigos ou leurs congélateurs, malgré les pénuries chroniques. Ils doivent aussi faire face, sans ventilateurs, à une chaleur insupportable, qui amène ses nuées de moustiques, vecteurs d’épidémies. Gare à leurs victimes ! Certains services des hôpitaux, dont les urgences, ne fonctionnent plus, dans cette nation qui se targue d’être une « puissance médicale » capable d’exporter ses médecins pour porter leur savoir- faire -et la propagande castriste la plus éhontée- jusque dans les derniers recoins de l’univers contre des devises sonnantes et trébuchantes pour le régime, pas pour eux ni pour leurs familles.

Plus d’école non plus, ce qui signifie, en passant, quelques heures de moins d’endoctrinement pour les enfants et les jeunes de Cuba. Finalement, ceux qui ont eu plus de chance, ce sont ceux qui ont réussi à fuir, à échapper au péril de leur vie, par mer, via le détroit de la Floride, ou par des terres inhospitalières d’Amérique du sud, au « paradis socialiste ». Les autres, les quelques onze millions qui restent, ne connaissent que le désespoir. « ¿ Hasta cuándo ? », (« Jusqu’à quand ? »), répètent-ils, comme un mantra. Jamais cela ne s’arrêtera, tant que cette folie communiste obsolète restera en place.


Les dirigeants, le « président » fantoche Miguel Díaz-Canel, désigné par Raúl Castro, toujours de fait aux commandes, malgré ses 93 ans, depuis la maladie de son demi-frère Fidel, survenue en 2006 puis son décès en 2016, et ses ministres en appellent à l’esprit révolutionnaire, celui de la guérilla de la « Sierra Maestra » et d’autres souvenirs révolutionnaires. Díaz-Canel, dont le nom est toujours complété par ceux qui le prononcent du qualificatif de « singao » (enc…), est apparu à la télé en uniforme militaire rutilant pour menacer ceux qui osent manifester, comme lors de la révolte spontanée du 11 juillet 2021, provoquée par la faim et -déjà- les coupures d’électricité, des pires calamités (plus de 1000 personnes ont été incarcérées depuis), en même temps qu’ils accusent le « blocus » (l’embargo) nord-américain d’être responsable (qu’a à voir l’embargo avec la déliquescence des vieilles installations venues tout droit de l’URSS et abandonnées progressivement par la Russie ?) des mouvements de protestation, ainsi que les « apatrides », les « vers de terre » (« gusanos »), en somme nous, les exilés, d’encourager les « indécents » et « vendus » qui osent protester.


Cette situation intervient quelques jours après une marche soi-disant spontanée, en présence des plus hautes autorités, qui a mobilisé les recours de l’Etat pour faire défiler les participants, afin de démonter la solidarité de la révolution avec Yahya Sinouar, Hassan Nasrallah et les mollahs iraniens, victimes du « sionisme », et à la veille du sommet des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du sud) qui se déroule à Kazan, en Russie, où le « président » (élu par qui ?) compte se rendre. Les alliances de Cuba restent les mêmes que du temps de la guerre froide, en y ajoutant les terroristes islamistes.


Au fait, que disent les sympathisants de toujours de cette obscure révolution à propos de la situation calamiteuse que vit l’île de leurs rêves d’autrefois ? Rien, du côté de l’Insoumis Mélenchon, de l’anticapitaliste Besancenot, ni des autres, tous les autres. Mais peu importe. Qu’ils s’emmurent dans leur silence, ces complices honteux de la dictature en vigueur dans l’île de leurs rêves et de nos cauchemars, comme ils l’ont fait le 28 juillet dernier en constatant la fraude massive lors des dernières élections vénézuéliennes, qui permet à Maduro de continuer à usurper le pouvoir.


Les pauvres Cubains apprennent à surmonter l’obscurité (qui peut devenir une opportunité, car ils ne peuvent pas être identifiées) et la terreur exercée par les forces répressives. Ils se rendent compte que l’avenir radieux que leur a promis la révolution est pire que la mort. Ils ne peuvent compter sur aucune solidarité, sauf celle de leurs compatriotes de l’exil pour rompre leur solitude. Le moment est venu pour se débarrasser, par tous les moyens, de cette misérable tyrannie. Seulement alors, la lumière reviendra.

Jacobo Machover le 22 octobre 2024

30 Oct 2024