« Le Parti du Travail de Corée du Nord a 75 ans : pas de quoi pavoiser »

Nous avons reçu du Comité américain pour les droits de l’homme en Corée du Nord, l’article qui suit de son directeur, Greg Scarlatoiu. Ce dernier avait participé, en septembre 2019, au colloque de l’Institut d’histoire sociale sur la Corée du Nord. Scarlatoiu rappelle la primauté du Parti communiste en Corée du Nord et donne des détails précis sur la manière dont il exerce son pouvoir.

Nous reprendrons de temps à autre, en français ou en anglais, un des articles de la remarquable revue de presse que diffuse ce Comité quasi-quotidiennement.

Le 10 octobre 2020, le Parti du Travail de Corée du Nord (PTC) a fêté son 75ème anniversaire, mais les médias et experts du monde entier devraient-ils pour autant célébrer un parti et un régime qui ne cessent de commettre des crimes contre l’humanité ? Bureaucratie stalinienne ossifiée, le PTC survit à la chute du communisme depuis trois décennies. Le PTC de Kim Il-sung exerce un contrôle absolu sur une population coréenne qui n’a connu que des régimes totalitaires pendant plus d’un demi millénaire : 40 ans d’occupation impériale japonaise (1905–1945) précédés par les 500 ans de régime féodal de la dynastie Chosun. Kim est le Parti, et le Parti, c’est Kim, à s’en tenir à l’idéologie monolithique en vigueur en Corée du Nord. C’est par l’endoctrinement, une discipline totale, un contrôle draconien, la surveillance générale, les peines sévères infligées à tous ceux, parents proches et éloignés compris, qui sont soupçonnés de déloyauté, et par une chaîne de commandement et de contrôle qui infiltre tous les niveaux et domaines de la vie en Corée du Nord que survit ce parti. Qui plus est, il a connu par deux fois une transmission héréditaire du pouvoir : du père et fondateur du parti Kim Il-sung à son fils Kim Jong-il en juillet 1994 et de Kim-Jong-il à son fils Kim Jong-Eun en décembre 2011. Malgré les rumeurs qui courent sur sa mauvaise santé, Kim Jong-Eun a le Département de l’Organisation et de l’Orientation (DOO) du Parti comme base de son pouvoir, exactement comme son père avant lui. Cette agence a purgé des centaines d’officiels de haut rang par elle qualifiés de déloyaux envers le Parti. Nombre d’entre eux ont été exécutés à coups de canons anti-aériens. Leurs corps pulvérisés n’ont alors plus été que brouillard rouge. 
Comme l’indique Robert Collins dans son rapport de 2019, cette agence des plus puissantes sert de conseiller à Kim et de filtre entre lui et le reste de la Corée du Nord et du monde extérieur. Le DOO du PTC transmet ses ordres à toute la chaîne de commandement et s’assure de leur exécution au niveau local. Il punit les échecs et récompense la fidélité absolue à l’œuvre dans la juste application des orientations du parti. C’est par lui que le parti décide de tout. De qui vit et de qui meurt, de qui a droit à une promotion et de qui est déchu. Rien ne sépare le parti du Leader Suprême. Ils ne font qu’un.

Actuellement le Parti compte 3.5 millions de membres et 200.000 candidats sur une population totale de 25 millions de Coréens. Il existe deux autres partis, mais seulement sur le papier, et le Parti a le contrôle absolu de tous les aspects de la vie, de la politique, de l’économie et de la société depuis le 10 Octobre, 1945. De temps à autre, les médias internationaux font état de « tensions » entre le parti et l’armée populaire, mais ils se trompent. Il ne saurait y avoir la moindre faille entre eux. Tout individu qui compte en Corée du Nord est d’abord un membre du Parti. L’Armée appartient au Parti, comme toutes les autres institutions telles que l’Assemblée suprême du Peuple, les Assemblées provinciales du Peuple, les agences de la sécurité intérieure qui comptent 270.000 membres et la Ligue des jeunesses socialistes. Programmes de missiles ballistiques nucléaires, Ministère des Affaires étrangères et corps diplomatique, rien n’y fait exception. Les donju, ou entrepreneurs nouveau riche du pays doivent se soumettre à Kim et au Parti. Dans un pays ou de par la loi, il n’existe pas de propriété privée et où le code pénal interdit toute activité d’entreprise, c’est la protection du parti qui garantit les réussites entrepreneuriales. L’antique contrat social tacite était : « Sois totalement loyal au parti et au chef et tu recevras tout ce dont tu as besoin par l’intermédiaire du Système de Distribution publique.” Cette distribution dépend du travail que l’on a, ce travail dépendant lui-même de la classe socio-politique songbun à laquelle on appartient au vu de sa loyauté envers le régime. Après la grande famine des années 1990 et l’effondrement de ce SDP, le contrat social tacite est devenu « Sois totalement loyal au parti et au chef et nous t’accorderons la possibilité limitée de prendre soin de toi et de ta famille.”

En Corée du Nord, les acteurs du marché ne sont ni révisionnistes ni révolutionnaires. Pour survivre, ils doivent toujours prouver leur loyauté inébranlable au Parti. Lors du défilé militaires du 10 octobre place Kim Il-sung, les médias et les experts ont concentré leur attention sur la version apparemment améliorée du missible balistique Hwasong-15 et du tracteur à 11 essieux qui le portait et sur d’autres améliorations du matériel militaire nord coréen. Tout cela de la plus haute importance. Mais un détail a été oublié : à l’arrière, un slogan déclarait : « Dang-ui Gundae » : « Armée du Parti »

Il ne faut jamais oublier le rôle écrasant du PTC depuis 75 ans. Diplomates, négociateurs, experts militaires et défenseurs des droits de l’homme, tous doivent toujours se rappeler que le Leader Suprême et le Parti ne font qu’un. Tel est le seul et unique décisionnaire en Corée du Nord. Le reste n’est que façade. Le PTC est responsable des quasi 5 millions de morts de la Guerre de Corée, des 3 millions de morts de la grande famine des années 1990 et des centaines de milliers de nord coréens enfermés dans les camps de concentration. En ce 75ème anniversaire du Parti du travail Coréen, il n’y avait vraiment rien à célébrer.

Deuil, chagrin et rage de voir tant de millions de vies humaines perdues, tel est le bilan de ce parti.

Greg Scarlatoiu, Directeur du Comité pour les droits de l’Homme en Corée du Nord

NB : si le blog Histoire & Liberté était responsable de la décision de publier les textes qu’on pouvait y lire, cela ne signifiait pas pour autant l’approbation de la totalité des thèse qui était défendue. Le blog H & L est d’abord un moyen de dialogue et d’approfondissement.

4 Déc 2020


Boris Souvarine La contre-révolution en marche, Ecrits politiques (1930-1934), éd. Smolny, Toulouse 2020, 288p. 12 euros.

En ces temps de confusion idéologique, de vulgarités et d’opinions sans fondements qui alimentent pourtant la « toile » et y trouvent des centaines de milliers d’échos, en ces temps de simplismes et de violences, c’est un havre de fraicheur intellectuelle que nous offre ce recueil de textes de Boris Souvarine écrits au début des années 1930, tirés de La Critique sociale, du Bulletin communiste ou du Travailleur communiste, syndicaliste et coopératif. La précision des références, la solidité de l’argumentation, la justesse des mots employés et, il faut le dire, la qualité de la présentation et de l’appareil critique de cette édition due à deux très bons connaisseurs de la pensée révolutionnaire marginale des années 20 et 30, Charles Jacquier et Julien Chuzeville, rafraichissent agréablement notre mémoire. Il y a eu, en France – et ailleurs- tout un monde de militants et de penseurs se réclamant d’un communisme véritable, de libertaires ou d’anarcho-syndicalistes, qui ne se reconnaissaient pas dans l’Union dite soviétique, jugée par eux contre-révolutionnaire.

Une telle appréciation ne leur suggérait pourtant pas d’aller jusqu’à qualifier de totalitaires, comme nous le ferions aujourd’hui, le régime stalinien, la brève direction léniniste antérieure et encore moins l’entreprise échafaudée par Marx et Engels. La grille de lecture de Souvarine, en ces années 30, est toute marxiste et (certes, de moins en moins) léniniste. Ses outils conceptuels de référence restent la lutte des classes, la révolution prolétarienne, le déterminisme matérialiste de l’histoire, la caste bureaucratique qui s’était substituée au parti bolchevik, la démocratie bourgeoise, et son caractère fallacieux impliqué par son mode de propriété, etc.

Peut-être ceux qui nous présentent ces textes se sont-ils sentis gênés aux entournures par cette cote taillée à l’ancienne : le terme de totalitarisme est utilisé par eux une ou deux fois dans leur présentation et ils cherchent à renouveler leur cadre de pensée en nous indiquant certaines réflexions méconnues qui y invitent, comme par exemple celle du libertaire américain Murray Bookchin (1921-2006), auteur entre autres de Changer sa vie sans changer le monde1. Charles Jacquier, qui qualifie notre époque de « déconcertante », laisse entrevoir sinon son trouble du moins la difficulté à penser notre temps en gardant la même boite à outils que Souvarine. En faisant explicitement référence au titre du livre d’Anton Ciliga sur son expérience de l’URSS2 , Au pays du mensonge déconcertant, les auteurs de ce choix d’articles de Souvarine se situent indéniablement dans l’héritage de la mouvance marxiste critique et marginale des années 20 et 30. Mais ils se veulent aussi conscients de l’indispensable réflexion à mener pour parvenir à caractériser un monde actuel en effet déconcertant, tant il est riche de menaces et de chaos en même temps que de promesses.

Pierre Rigoulot

1 Réédité par les éditions Agone, Marseille 2019

2 Plon, les îles d’or 1950

30 Nov 2020


«L’entrisme de l’islamo-gauchisme à l’université est une réalité» Entretien avec Pierre-Henri Tavoillot

EXTRAIT LE FIGARO. – «Le poisson pourrit par la tête», a déclaré Jean-Michel Blanquer, évoquant «des courants islamo-gauchistes très puissants dans les secteurs de l’enseignement supérieur qui commettent des dégâts sur les esprits.» Partagez-vous l’inquiétude du ministre de l’Éducation nationale?

Pierre-Henri TAVOILLOT. – Je suis surtout sidéré que le monde académique ne mobilise pas aujourd’hui toute son énergie pour éviter qu’advienne dans l’université ce qui est tragiquement arrivé dans le secondaire. Au lieu de cela, le premier réflexe est d’accuser de chasse aux sorcières et de maccarthysme ceux qui tentent de proposer des instruments permettant de lutter contre l’islamisme et contre le terreau qui lui est favorable. C’est ahurissant! Par quoi la liberté académique est-elle le plus menacée aujourd’hui? Est-ce vraiment par une Grande Inquisition d’État ou par la montée des idéologies hostiles aux valeurs de la République?

Pour moi la réponse est claire, mais je suis surpris de voir que ceux-là mêmes qui dénoncent le «laisser-faire» et le «laisser-passer» dans l’économique et le social n’hésitent pas une seconde à tout laisser faire et tout laisser passer dans l’enseignement supérieur, y compris ce qui menace le plus directement les piliers de notre vie démocratique. Est-ce vraiment porter atteinte à la liberté académique que de proposer, je cite ici le «manifeste des 100» que j’ai signé, «de mettre en place des mesures de détection des dérives islamistes, de prendre clairement position contre les idéologies qui les sous-tendent, et d’engager nos universités dans ce combat pour la laïcité et la République en créant une instance chargée de faire remonter directement les cas d’atteintes aux principes républicains et à la liberté académique, et d’élaborer un guide de réponses adaptées, comme cela a été fait pour l’Éducation nationale»? L’urgence est là. […]

Pour lire la suite : https://www.lefigaro.fr/vox/societe/pierre-henri-tavoillot-l-entrisme-de-l-islamo-gauchisme-a-l-universite-est-une-realite-20201119

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23 Nov 2020


« Certains islamogauchistes sont islamismophiles » Entretien avec Pierre-André Taguieff

EXTRAIT – LE POINT : D’où vient le terme islamo-gauchisme ?

Pierre-André Taguieff : J’ai forgé l’expression « islamo-gauchisme » au début des années 2000 pour désigner une alliance militante de fait entre des milieux islamistes et des milieux d’extrême gauche, au nom de la cause palestinienne érigée en nouvelle cause universelle. C’est en observant, à partir de l’automne 2000 alors que débutait la seconde Intifada, un certain nombre de manifestations dites propalestiniennes où des activistes du Hamas, du Djihad islamique et du Hezbollah côtoyaient des militants gauchistes, notamment des trotskistes de la LCR (devenue en 2009 le NPA) ou des anarchistes, que j’ai commencé à employer l’expression « islamo-gauchisme ». Au cours de ces mobilisations, les « Allahou akbar » qui fusaient ne gênaient nullement les militants gauchistes présents, pas plus que les appels à la destruction d’Israël sur l’air de « sionistes = nazis » ou « sionisme = racisme ». Le 7 octobre 2000, au cours d’une manifestation propalestinienne organisée à Paris, le cri « Mort aux Juifs » fut lancé. […]

Pour lire la suite : https://www.lepoint.fr/debats/pierre-andre-taguieff-certains-islamo-gauchistes-sont-islamismophiles-21-11-2020-2402060_2.php

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23 Nov 2020